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mardi 10 janvier 2023

Léonard T51 Génie du crime

C’est toujours pour les mêmes, les marques d’affection.


Ce tome fait suite à Léonard T50 Génie, Vidi, Vinci! (2019) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient dix-huit gags d'une à sept pages. La première édition date de 2020.


Inventaire d’inventeur, 4 pages. Basile Landouille dort tranquillement dans son lit, émettant un léger ronflement. Raoul Chatigré dresse l’oreille : il a entendu un léger vrombissement dans le ciel. Il se met à la fenêtre et scrute le ciel. Un avion rouge à hélice approche inexorablement. Léonard, le pilote, lâche une bombe sur laquelle est écrit Debout disciple ! Elle passe par l’embrasure de la fenêtre et explose. Raoul décide qu’il en a assez et il s’en va demander son transfert dans une autre bande dessinée où il ne risquera pas sa vie à chaque case. Les dragons de l’apocalypse, ou La bataille de Stalingrad en BD, par exemple. Léonard fait signer une décharge de responsabilité à son disciple, par laquelle il l’informe et le met en garde contre les risques éventuels que, par un exceptionnel hasard, il pourrait encourir en contribuant à la mise au point de ses inventions. Ils se rendent ensuite à l’atelier et Léonard déclare, tout en marchant, qu’il fourmille d’idées. Il informe son disciple qu’il va inventer l’engrais. Basile lui répond qu’il l’a déjà fait dans l’album 14. - Dark flatteur !, 1 page. Léonard présente à son disciple, sa nouvelle invention : Flagornor, un robot qui va faire fureur auprès des hommes politiques, des maniaco-dépressifs, des actrices de cinéma et autres scénaristes de BD en mal d’amour.



Les chantiers de la gloire, 1 page. Léonard et Basile déambulent dans la rue et ils arrivent devant un groupe de trois commères qui lui demandent, chacune un autographe. - Aux dents en emporte le vent, 5 pages. Mozzarella est attablée pour son repas et elle est attristée au point de ne pas manger ses pâtes. En réponse à une question de Mathurine Montorchon de la Serpillère, elle répond qu’elle vient de perdre une dent. La cuisinière lui répond que ce n’est pas grave, qu’elle-même porte un dentier inventé par Léonard, et elle le sort de sa bouche pour lui montrer. Mozza éclate en sanglot. Léonard et son disciple entrent dans la cuisine. Mathurine explique le drame, et Basile demande s’il peut manger les pâtes de Mozza, ce qui lui vaut un coup de fer en plein visage. Léonard s’impatiente un peu souhaitant que Mathurine fasse taire l’enfant, puis il décide de lui raconter une histoire. Il la prend sur ses genoux et lui demande si elle a déjà entendu parler de la petite grenouille. Non, pas une grenouille, une petite souris plutôt. Il explique : cette nuit, si Mozza met sa dent sous son oreiller, la petite souris viendra la chercher et glissera à la place une petite pièce pour la récompenser. Ce qui fait éclater de rire Basile, qui demande : pourquoi pas une hirondelle qui vient chercher les cheveux qui tombent ?


Les auteurs ont l’art et la manière d’établir en un seul gag la dynamique de la série : un inventeur de génie, mais colérique, un disciple souffre-douleur, une bonne à tout faire, et un chat impertinent, parfois rejoint par une souris qui sait se faire respecter. Le nouveau lecteur dispose ainsi immédiatement des repères lui assurant une compréhension aisée, et le lecteur habitué sait tout de suite qu’il va retrouver tout ce qu’il est venu chercher. L’expressivité des personnages sert admirablement bien le propos comique des histoires : un gros nez et des silhouettes un peu arrondies pour indiquer qu’il convient de considérer l’humour comme appartenant au registre bon enfant. Des expressions de visage et un langage corporel exagéré pour des émotions caricaturales. Comme à son habitude, Turk fait des merveilles en la matière : le regard sadique de Léonard appuyant sur le bouton pour libérer la bombe, le disciple tirant une langue de plusieurs dizaines de centimètres pour indiquer l’intensité de l’effort physique, des regards parfois éteint pour la lassitude, les postures suffisantes quand Basile répond du tac au tac à Léonard en lui disant dans quel album il a déjà réalisé telle invention, la bonhommie de Mathurine, la vivacité et l’entrain de Mozza, la réticence de la dame âgée servant de cobaye pour une crème antiride, l’air résigné des frères Schippatore, Anastasio & Atanasio, et bien sûr les mimiques autoritaires ou suffisantes d’enfant gâté de Léonard. Cette expressivité génère une forte empathie chez le lecteur qui ressent les émotions avec facilité, et les reçoit inéluctablement.



Dès la page d’ouverture du premier gag, le lecteur se retrouve dans le décor : la chambre du disciple à l’étage, avec son lit en bois, sa grosse couverture ou édredon sur lequel sommeille le chat, la fenêtre grande ouverte sur un beau ciel bleu avec un grand soleil, la table de nuit, la petite commode, la robe du disciple sur le montant du pied de son lit, sa valise, les poutres du toit, et tout ça en une seule case. La lisibilité de la case est immédiate et facile, avec une densité d’informations élevée. Ainsi de gag en gag, le lecteur peut contempler la façade éventrée de la maison après l’explosion de la bombe dans la chambre, l’atelier de l’inventeur avec ses outils dont certains très improbables et des inventions en pagaille, la cuisine de la maison avec sa table, ses chaises, ses ustensiles, et même la planche à repasser dont Mathurine est en train de se servir, la chambre de Mozza avec ses couvertures roses et ses rideaux assortis, la chambre de Léonard et son lit avec ses montants en fer, la grand place du village lorsque le maire y inaugure une (petite) fresque, les rues de la ville quand Léonard et son disciple y déambulent, la cour de la maison, son jardin, etc. L’artiste a l’art et la manière de marier des représentations détaillées et tout public, d’une clarté exemplaire.


Outre les petits détails dans les coins, le lecteur ressent le plaisir du dessinateur dans son investissement à dessiner des éléments revenant régulièrement sans aucun signe de lassitude, ou des moments requérant une grande minutie. Après tous ces albums, Turk continue de jouer avec le lettrage pour les onomatopées, par exemple celles de explosions : à la fois dans la graphie des lettres, à la fois dans leur disposition pour montrer le souffle ou le mouvement. De même, cela se voit qu’il s’amuse toujours autant à jouer avec la représentation de la tête calcinée et perforée du disciple, après s’être pris une décharge de tromblon. Dès la deuxième page, il doit gérer une double action, Léonard venant quérir son disciple, et Raoul Chatigré monologuant pour déclarer sa décision de quitter cette bande dessinée où il risque sa vie. Le lecteur se souvient que l’artiste est coutumier du fait, et qu’un petit supplément d’attention lui permet de découvrir des interventions comiques ponctuelles. Ainsi Raoul Chatigré passe dans une case de la page suivante, avec son baluchon pour effectivement quitter ces pages, alors que Basile résigné suit Léonard vers une nouvelle invention. Par ailleurs, le dessinateur rajoute un petit gag visuel supplémentaire en pied de page de chaque fin de récit, avec Raoul ou Bernadette.



Avec un tel artiste, le scénariste joue sur du velours… Enfin, en fait, il doit lui aussi faire preuve d’une inventivité renouvelée, et d’un savant dosage pour éviter toute impression de répétition mécanique dans la dynamique des gags. Pour cet album, Zidrou a choisi d’écrire des gags indépendants, sans chercher à établir à un fil rouge en filigrane, sur la base du titre. Ce dernier renvoie donc à un gag en sept pages, dans lequel Léonard invente le crime organisé et le met en pratique. Il maîtrise les caractéristiques de la série et y consent avec grand plaisir. Il avait établi dans le tome 49 Génie militaire, qu’il ne jetterait pas de voile pudique sur la maltraitance de Léonard envers son disciple. Ce dernier continue de se faire tirer dessus en fonction de l’humeur de son irascible employeur, avec même la page 28 où cinq tirs à bout portant se succèdent. En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus un gag qu’un autre. Il retrouve les personnages tels qu’il les aime, sans hiatus dans leur comportement ou leur caractère. Il constate que pour ce tome, le scénariste a augmenté la proportion de gags en trois pages ou plus, sept sur dix-huit. Il voit qu’il n’est pas en panne de mise en scène de nouvelles inventions : de l’inventaire aux éoliennes, en passant par le compliment, la vivisection, l’album à collectionner ou le crime organisé. Zidrou fait plaisir aux admirateurs de Basile en lui consacrant un gag en une page dans lequel Léonard n’apparaît pas, avec une déclaration d’amour enflammée.


Ayant gagné en aisance depuis sa reprise de la série à partir de l’album 47, le scénariste met à profit la liberté dont il jouit. Raoul Chatigré brise le quatrième mur à deux reprises : tout d’abord en déclarant vouloir quitter la série pour une autre plus tranquille, puis en se livrant à l’explication de la nature et du fonctionnement de l’ellipse narrative dans la bande dessinée, en page 23. Il finit aussi par faire observer qu’il commence à y avoir trop de personnages avec l’arrivée des frères Schippatore, en page 42, ce qui fait qu’il n’a plus de place pour le moindre calembour. Le lecteur relève également une discrète autodérision sous-jacente qui affleure à plusieurs reprises. Léonard a inventé un robot flagorneur qui devrait faire fureur, entre autres, auprès des scénaristes de BD en mal d’amour. En page 35, Raoul fait observer que cette histoire commence à sentir les souffre-douleurs, alors que Basile vient d’en prendre plein la tronche. Dans ce tome, le scénariste évoque moins de sujets de société, à l’exception d’une remarque sur la cruauté envers les animaux à l’occasion de l’invention de la vivisection, et le constat fait par Léonard qu’il ne peut pas continuer à utiliser sans cesse des piles jetables car ça pollue.


Les albums de Léonard se suivent et sont toujours aussi savoureux. Turk a conservé toute sa jeunesse et toute sa fougue : son amour pour ses personnages transparaît dans son investissement pour dessiner chaque page, chaque case, avec une verve comique enthousiasmante. Zidrou se confirme en tant que repreneur doué de la série, avec une volonté de respecter les traditions, même la violence pour de rire, et d’écrire tout public, y compris pour les adultes. Un délice de gourmet.



jeudi 29 septembre 2022

Léonard T49 Génie militaire

Après tout, comme le dit bien l’adage : propreté vaut politesse.


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 48 - Mon papa est un génie (2017) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt-et-un gags d'une à six pages. La première édition date de 2018.


Manu militarira bien qui manu Militarira le dernier ! Basile le disciple dort bien tranquillement dans son lit sous la couverture sur laquelle Raoul Chatigré dort également. Léonard le génie entre tranquillement dans la chambre, en habit militaire de colonel, accompagné par une ordonnance robot, téléguidé par un boîtier qui lui est relié par fil. Il lève sa badine et appuie sur un bouton : le robot lève son clairon et sonne le lever. Disciple est réveillé en sursaut et demande si l’invention du jour est le tapage diurne. Léonard répond qu’il s’agit de l’armée : elle est constituée d’une part d’officiers qui donnent des ordres stupides, et d’autre part de soldats qui obéissent aveuglément à ces ordres. Basile comprend qu’il va jouer le rôle du soldat. Il est temps pour le disciple de passer à la phase d’entraînement. - L’enclume des jours : dans l’atelier du génie, Mozza demande à son père adoptif ce qu’est le gros outil métallique massif aux formes bizarre. Un tabouret ? Une sculpture toute moche ? Une fausse dent de mammouth ? Léonard lui répond : une enclume, et il lui montre comment s’en servir. – Vous êtres tromblon pour moi ! Dans la cour de sa maison, Léonard est à la recherche de son disciple. Il l’appelle en regardant sa propre barbe tout en mentionnant que pour ses coupables roupillons, Basile a déjà élu des endroits que même le cerveau malade d’un scénariste sous amphétamines n’oserait imaginer !



Don Génieovanni : Léonard est sur une scène d’opéra et chante tel un ténor. Après avoir vanté ses propres mérites devant le miroir, il appelle son disciple. Basile apparaît sur scène, lui aussi s’exprimant en chantant, assurant qu’il sert la science et c’est sa joie tout autant que sa peine. – Le jouet de ses illusions : Léonard est en train de mettre au point la bombe à neutrons, avec l’aide apeurée du disciple, mais il est interrompu par Mozza qui vient lui réclamer la poupée qui rit, qui pleure, qui fait pipi au lit, qu’il lui avait promise. – L’école des femmes libérées : Mozza est en train de hurler qu’elle ne veut pas y aller, pendant que Léonard la traîne de force vers l’école, pour sa première journée. Bien évidemment, c’est le disciple qui porte le cartable. - Si ce n’est toi, c’est donc ta fraise : comme à son habitude, Léonard libère une décharge de tromblon sur la tête de son disciple, pour lui signifier son mécontentement, ou tout du moins sa légère irritation. Il a promis une surprise à Mozzarella si elle était sage à l’école, et il veut être à la hauteur des attentes de cette petite. – Sévices militaires : Basile est à nouveau tiré de son sommeil par la sonnerie du clairon. Léonard fait son entrée, plein de médailles accrochées sur sa barbe, il vient de se promouvoir lui-même général.


Ouvrir un nouvel album de cette série correspond à un horizon d’attente bien défini : Léonard inventant tout et n’importe quoi avec une bonne dose d’anachronismes, une narration visuelle enjouée avec une bonne dose d’exagération comique, et des personnages secondaires sollicités de manière chronique, ou faisant discrètement les pitres en arrière-plan, sans oublier les souffrances du disciple. Le lecteur retrouve tout ce qu’il est venu chercher à commencer par les inventions : armée, désertion, utilisation de l’enclume, opéra, châtiment corporel, bombe à neutrons, féminisme à l’école, sucette, service militaire, corvée de patates, poupée pour les filles, soldat-robot, tapette pour chat, fausse monnaie, grenades de tout type, table de jardin, concours d’invention, népotisme, bikini, canon à obus, lavage-auto, médailles militaires, désarmement, etc. Il note qu’il y a deux ou trois gags sans invention. Il remarque que le scénariste n’hésite pas à faire réinventer quelque chose qui existe déjà, comme l’armée. Il remarque également que Zidrou reprend son idée du tome précédent : un thème en fil rouge, ici celui de l’armée, tout en s’autorisant de ci de là un gag sans rapport. Il introduit quelques anachronismes comme prévu, le bikini ou la station de lavage-auto. Le thème du génie militaire s’avère irrégulier comme source de comique : d’une part parce qu’il s’agit d’une rétro-invention, d’autre part qu’il presque impossible de ne pas rester dans les lieux communs avec des gags très courts, ou même de quelques pages.



Aucune perte de temps : la première page rappelle au lecteur que Turk maîtrise le rythme du gag, le dosage de l’exagération comique, la mise en scène humoristique. Il suffit de regarder le lettrage : l’onomatopée Z correspondant au sommeil qui est sciée en deux par une scie dessinée dans le phylactère, l’arabesque heurtée dessinée par le son soudain et peu harmonieux du clairon. Par la suite, le dessinateur fait usage de ces graphies d’onomatopées avec la même pertinence et la même efficacité : deux cases remplies uniquement par des mots répétés, l’une par des TRANCHE, l’autre par des DÉBITE pour un travail à la hache, les BLAM explosifs du tromblon, le lettrage écrasé du BUNK lorsqu’une enclume heurte le sol, un VLAOUF avec une paire d’yeux au milieu du O, des CHHHHHH en caractères plus petits pour le chuintement d’une roquette, une suite de trois cases avec un énorme KROTCH dont les lettres s’interpénètrent, puis un PRESS avec également des lettres tassées, et enfin un PROTCH avec des lettres non alignées, etc. De temps à autre, le lettreur s’amuse également à l’intérieur d’un phylactère, soit avec un dessin remplaçant un mot ou une insulte, avec un mot en caractère gras pour signaler qu’il est hurlé plutôt que parlé, ou encore ce phylactère tellement plein à craquer que le début et la fin de chaque ligne se retrouvent tronqués par sa bordure pour évoquer le flot ininterrompu du papotage d’un conducteur de taxi.


Léonard se conduit conformément à sa personnalité ce qu’expriment bien les dessins dans ses postures pleines d’assurance et de détermination, souvent teintées d’autoritarisme, ce qui rend ses moments de surprise encore plus savoureux, par contraste. Impossible de ne pas éprouver d’empathie pour ce pauvre disciple, toujours dérangé dans ses moments de flemme, souvent serviable tout en ayant conscience que c’est à ses risques et périls, ses postures résignées, son regard parfois un peu benêt. Il n’y a qu’en présence de Mozzarella que son regard se fait courroucé ou exaspéré. Cette dernière est craquante, sans être niaise ou dépourvue de caractère, vraiment représentée comme une enfant et non comme une adulte miniature. Le scénariste ne colle pas de force dans tous les gags, ce nouveau personnage qu’il a introduit dans le tome précédent, mais la met en scène comme les autres personnages secondaires, comme Mathurine par exemple, qui est toujours aussi imposante par son physique, mais aussi par son calme. Bien évidemment, le lecteur de longue date guette l’apparition de Raoul Chatigré et de la souris Bernadette, sans oublier le crâne Yorick, pour être sûr de ne pas les rater. Il est fort aise de découvrir que le chat et la souris apparaissent également en bas de la dernière page de vingt gags, dans la marge du dessous pour une plaisanterie visuelle supplémentaire. 



Comme d’habitude, les personnages font preuve d’une énergie peu commune, que ce soit Léonard en plein tourbillon créatif, ou Basile confondant vitesse et précipitation pour accomplir les tâches d’arpète, déléguées par le génie. Le lecteur observe également la coordination entre scénariste et dessinateur, Zidrou concevant des gags dont certains fonctionnent sur une surprise ou une situation entièrement visuelle, bien sûr les blessures du disciple, mais aussi la réaction d’un personnage, ou la découverte de la nature de l’invention. De son côté, le scénariste respecte et met en œuvre les ingrédients originels de la série, que ce soient les inventions ou la maltraitance du disciple par Léonard. Dans le même temps, il apporte très discrètement des éléments nouveaux qui s’avèrent parfaitement intégrés. Il met en scène Mozzarella avec modération : elle n’apparaît que dans treize gags, et le plus souvent en tant que figurante. Il renouvelle un peu le gag de la cachette du disciple pour échapper à l’appel du génie, et il plaisante dessus, avec Léonard disant : Pour vos coupables roupillons, vous avez déjà élu des endroits que même le cerveau malade d’un scénariste sous amphétamines n’oserait imaginer. Il commente même le fait que Basile soit la victime de violences physiques démesurées, dans le troisième gag. Alors que Léonard vient de sortir son tromblon de sa barbe comme à son habitude, pour le décharger à bout portant sur la tête du disciple, une femme intervient en entrant dans la cour où ils se trouvent. Elle se présente : Romina Shémoniou, de la ligue des bien-penseurs prosélytes. Elle se met à faire la leçon à Léonard : il ne peut pas ainsi sortir son arme à tout bout de champ pour en user à l’encontre de son disciple. Parce qu’il donne un très mauvais exemple à la jeunesse. Le lecteur sourit de cette réflexion qui s’apparente à un métacommentaire. La dame continue : elle demande à Léonard d’imaginer si cette délicieuse enfant, en désignant une fillette qui passe dans la rue, après l’avoir vu, sortait à son tour un tromblon de sa barbe et tirait sur son petit frère. La remarque fait mouche : Zidrou ne renoncera pas à ce gag de maltraitance, car il ne présente aucun élément réaliste.


Après l’impressionnante réussite du tome 48, l’horizon d’attente du lecteur s’en trouve très élevé. Le scénariste ne se montre pas tout à fait aussi convaincant dans le thème qui court tout du long, mais il sait avec élégance concevoir et écrire des gags cousus main pour l’artiste, en se conformant aux spécificités qui font cette série. Turk épate comme d’habitude par son attention portée aux détails, son sens du comique visuel, sa mise en scène au rythme d’une grande rigueur qui assure le bon déroulement de chaque gag. Du grand art.



mardi 5 juillet 2022

Léonard - Tome 48 - Mon papa est un génie

T’as rien inventé de beau, quoi !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 47 - Master génie (2016) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait vraiment idiot de s’en priver. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt-deux gags d'une à cinq pages. La première édition date de 2017.


Léonard est en train de dormir profondément dans son lit, et Basile Landouye est assis par terre à ses côtés, adossé à un coussin, en train de somnoler avec le chat Raoul Chatigré à ses côtés. Léonard se réveille en sursaut, saisi par une idée d’invention. Il allume sa lampe de chevet et hurle : Disciple ! Ce dernier s’éveille tant bien que mal et prend son carnet et son crayon pour noter alors que le génie lui dicte une série de formules mathématiques complexes et interminables. Le disciple lui suggère l’invention d’une machine pour enregistrer les idées qu’il a tout le temps, comme ça en plein milieu de la nuit. Son maître n’y est pas favorable. La sonnette retentit dans la maisonnée du génie, tellement forte que Yorick s’en retrouve sens dessus dessous, sur le sommet du crâne, sans savoir comment se remettre à l’endroit. La voisine madame Lataigne entre avec son nourrisson dans les bras qui est en train de jouer avec un petit doudou anthropomorphe rouge. Elle n’en peut plus : cet enfant l’épuise, l’éreinte la burnoute. Elle a l’impression de passer sa vie à laver ses couches, et il veut toujours être à bout de bras. Si encore il la laissait dormir la nuit… Léonard n’hésite pas un instant : il ne sera pas dit que le plus grand créateur de tous les temps aura laissé une femme – la plus belle création de l’univers – dans la panade. Il commence par inventer la poussette pliable, puis la couche jetable, et enfin le tromblon pour aider la sieste. Raoul Chatigré et Bernadette viennent aider Yorick.



Basile a bien dormi : il n’avait pas dormi comme ça depuis la fois où il avait passé six mois dans le coma après avoir testé ce modèle de parachute biodégradable, fruit du génial cerveau de son employeur. Il descend dans la pièce principale et découvre Léonard assis sur un tabouret, prostré, la tête baissée, avec Mathurine faisant entrer le docteur. Après une auscultation expresse, il diagnostique que cet homme souffre du syndrome de Gepetto, c’est-à-dire qu’il souffre de ne jamais avoir eu d’enfant. Disciple proteste : il est quasiment un enfant pour Léonard, et Mathurine ajoute qu’elle est quasiment une femme pour lui. Le docteur manque de tact dans sa réponse et se fait mettre dehors. Basile et Mathurine expliquent les petites fleurs et les abeilles à Léonard, en se déguisant. Léonard va présenter ses hommages, avec un bouquet de fleurs et une génuflexion, à plusieurs femmes de la ville, mais se fait éconduire à chaque fois. Il décide de changer de look, et il invente le jeunisme. Léonard se rend à la maternité et épuise cigarette électronique après cigarette électronique en attendant la sage-femme.


Avec son beau fond orange fluo, la couverture montre l’irruption d’un nouveau personnage sortant de la barbe de Léonard, sous le regard contrarié de Basile, celui enamouré de Mathurine, et celui amusé de Raoul. Le lecteur attend donc impatiemment l’arrivée de la jeune fille, mais Zidrou a construit cet album différemment. Dans la forme, rien n’a changé : une succession de gags, des personnages avec des gros nez, des dessins tout public, des petits détails de ci de là, Turk toujours dans une forme éblouissante. L’album contient 22 gags : 13 en 1 page, 3 en 2 pages, 1 en 3 pages, 3 en 4 pages et 2 en 5 pages. Le disciple sert toujours de souffre-douleur, avec des blessures qui seraient gore si elles étaient dessinées de manière réaliste. Par inattention, il se coupe un doigt au petit-déjeuner en page 24, puis le bras gauche au niveau du coude, sans oublier les blessures diverses et variées lors des séances de bricolage, et bien sûr les décharges de tromblon en pleine poire, qui calcinent son buste et sa tête, et y laissent de multiples perforations. Comme à son habitude, le dessinateur s’amuse bien avec les facéties de la souris Bernadette, du chat Raoul Chatigré et même du crâne Yorick. Le fait est que le lecteur ne sait plus trop si c’est uniquement le fait de Turk, ou si le scénariste lui donne des indications, puisque le gag de la page 40 mêle l’énervement de Léonard à raconter que Archimède et Pythagore lui ont piqué ses théorèmes avant qu’il ne naisse, avec Yorick qui regrette de ne pas avoir d’enfant, le chat et la souris l’aidant à en avoir.



Comme pour chaque tome, le lecteur est aux anges d’étoffer sa lecture en y participant de manière ludique : prendre le temps de savourer chaque case pour découvrir si l’artiste n’a pas glissé un détail en plus. Il y a bien sûr le comportement du chat, de la souris, du crâne, les gags purement visuels, mais aussi la forme de la sonnette (un pavillon avec une énorme langue, et des mains pour que le son porte), les différents outils avec lesquels le disciple se blesse, les objets anachroniques, un autocollant d’avertissement pour les parents sur un contenu explicite (comme sur les disques), des mini-schtroumpfs en page 10 (le temps d’une case, et appelés par le nom anglais Smurfs afin de ne pas risquer de contentieux), les oreilles de Raoul qui sautent au-dessus de sa tête dans une expression d’étonnement intense (page 14), ou encore Léonard tenant un doudou similaire à celui du nourrisson de madame Lataigne, etc. Dans certains, gags le lecteur voit que le scénariste s’appuie entièrement sur le dessinateur pour raconter l’histoire, en n’utilisant aucun mot, tout juste des onomatopées. Turk maîtrise comme jamais l’exagération comique, que ce soient les expressions de visage, ou le langage corporel pouvant aller jusqu’aux gesticulations hystériques. Il insuffle une incroyable vitalité dans chaque personnage, chacun à sa manière : le comportement réfléchi et régulièrement condescendant de Léonard, l’assurance tranquille de Mathurine, les expressions et les postures parfois un peu enfantine de Basile, ou encore l’entrain de la jeunesse de Mozza.



Le lecteur n’a donc pas à prendre son mal en patience pour attendre l’arrivée de la petite nouvelle, puisque les auteurs sont au summum de leur forme narrative et comique et que chaque gag fait mouche. Il se rend progressivement compte qu’une thématique court en filigrane, gag après gag. La mère épuisée par son nouveau-né, le regret de n’avoir jamais eu d’enfant de Léonard, l’origine des enfants racontées avec la pantomime de la fleur (Mathurine) et de l’abeille (Basile), les propositions en mariage de Léonard, l’attente à la maternité, l’adoption, la livraison des bébés par une cigogne mécanique (une invention de Léonard), et même la fabrication d’un pantin robot pour combler ce besoin de paternité. Une fois Mozzarella arrivée en page 20, la thématique progresse vers l’accueil de l’enfant dans cette étrange famille (Léonard en père, Mathurine en mère, Basile en frère jaloux de la petite dernière). Zidrou complète cette thématique avec un fil narratif qui progresse de gag en gag dans la deuxième moitié de l’ouvrage : la création d’un parfum Eau de Génie, par Léonard, qui fournit la source de plusieurs gags (pauvre Disciple chargé d’aller chercher des flacons en verre de Murano dans cette ville), et qui se conclût dans la dernière histoire en rencontrant le gag de celle-ci. À l’évidence, le scénariste est à fond dans la série qu’il a reprise avec le tome précédent, puisqu’il mentionne que Léonard a déjà gardé le bébé de madame Lataigne, dans l’album 5, et qu’il référence le fait que Disciple ait déjà dû réveiller l’ours dans sa caverne dans le tome précédent.


Bien évidemment, l’arrivée de Mozzarella constitue un événement de grande ampleur dans la série. Les créateurs ajoutent un personnage qui sera vraisemblablement récurrent, même si elle n’est pas de tous les gags, modifiant ainsi la dynamique relationnelle entre Léonard et son entourage, et devenant source de nouveaux gags dont celui sur l’invention de l’hyperactivité. Le scénariste glisse un ou deux autres éléments dans l’air du temps, tels que le jeunisme, le succès de la cigarette électronique, ou encore le jeu de la piñata. Il va jusqu’à re-présenter Basile et Mathurine, chacun dans un gag différent d’une page, pour le bénéfice de Mozza. Page 26, Disciple présente lui-même son rôle, concluant que si une invention ne satisfait pas aux 101 critères du Label Basile, elle est purement et simplement recalée, tout en se faisant maltraiter par un tailleur automatique mal réglé. Page 31, c’est au tour de Mathurine de présenter les tâches qu’elle accomplit, et le gag provient de la façon dont Mozza qualifie sa condition. Toutefois les principales provocations sont ailleurs. Page 6, le disciple teste une couche jetable de manière particulièrement humiliante, étant obligé de se soulager devant témoin. Page 38, le lecteur se frotte les yeux en découvrant le visage glabre de Léonard à la suite d’une sieste dans le jardin : un moment aussi inattendu qu’iconoclaste dans lequel les auteurs modifient son apparence immuable le temps de cinq cases.


Zidrou avait réussi l’exploit de reprendre la série en douceur, le scénariste historique Bob de Groot ayant pris sa retraite, se coulant dans le format établi par son créateur original, aussi bien pour les personnages que pour le type de gags. Ce deuxième album de la reprise épate par le naturel des histoires ne présentant aucune solution de continuité avec les albums historiques, par l’introduction élégante d’un nouveau personnage récurrent, et par une thématique à la fois assez lâche pour ne sembler ni contraignante ni artificielle, et à la fois pertinente. Le lecteur est aux anges car l’artiste n’a rien perdu de sa maestria pour donner vie aux personnages, pour mettre en scène les gags avec le rythme adapté pour qu’ils fonctionnent, et sa générosité pour enrichir ses pages avec moult facéties irrésistibles.




mercredi 18 août 2021

Léonard - Tome 47 - Master génie

Il faudra que je songe à ajouter à la liste des sinistres couverts, les blessures par tromblon.

Ce tome fait suite à Léonard - Tome 46 - Le génie crève l'écran (2015) de Turk & De Groot, qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient 16 gags d'une à six pages. La première édition date de 2016.

Basile Landouye est en train de dormir comme un sonneur en ronflant tout son saoul, quand il entend des petits cailloux taper sur le carreau de sa fenêtre, et cela réveille également Raoul qui dormait sur sa couette. Il passe la tête par la fenêtre et voit Léonard qui l'appelle, avec une petite catapulte à ses côtés. Après lui avoir envoyé une grosse pierre sur la tête, Léonard accueille son disciple dans son atelier et l'informe de sa nouvelle invention : un concours de créations culinaires, appelé Master Génie, et ils vont participer. Autre journée, Léonard est en plein travail d'inventeur dans son atelier et Disciple lui apporte une boîte de clous, ceux-ci étant plantés un peu partout sur son corps. Ils sont interrompus dans leur travail par l'arrivée d'une classe d'enfants et de leur maîtresse. Celle-ci s'avère fort habile pour amadouer le génie, en faisant appel à son sentiment de supériorité. Basile ne sait pas où donner de la tête pour éviter que les enfants se fassent mal avec toutes les inventions dangereuses qui traînent un peu partout dans l'atelier. Ce jour-là, Léonard a embauché deux sumos pour faire sortir Disciple de son lit. Puis il lui fait tomber une armoire normande sur le râble, le coupe en deux avec une scie circulaire, le pousse sous le passage d'une charrette lourdement chargée, simule l'effet d'un incendie sur son corps pour pouvoir lui expliquer la nature de sa nouvelle invention baptisée LéoSécur.


Léonard a inventé une nouvelle recette : l'œuf mi-mollet. Première étape, Disciple doit aller chercher un œuf au poulailler. Celui-ci déclare qu'il préférerait qu'il lui demande de lui rapporter un steak de grizzly, une entrecôte de requin blanc, le cœur encore palpitant d'un yéti, voire le sot-l'y-laisse d'un huissier de justice. Léonard invite Disciple à goûter sa nouvelle sauce : Krash, la sauce qui arrache. Disciple réussit à déterminer les différents ingrédients, mais il estime qu'elle n'arracherait même pas une aile à un papillon. Alors que Disciple a posé sa tête sur son oreiller contre le mur et dort debout, Léonard fait les cent pas en tournant en rond, à la recherche d'un début d'idée. Rien ne vient : il demande à Disciple d'aller chercher sa machine à se creuser les méninges : le fauteuil Cogitator. Bien agacé, Léonard sort de sa maison, avec des chaussures de montagne, un piolet, une corde. Il marche d'un bon pas, entame la grimpette de la pente qui mène au bas d'une montagne. Il fait de l'escalade sur la roche, et parvient, sous la neige, enfin à l'entrée d'une grotte. Il y rentre et trouve son disciple entrain de dormir, pelotonné contre un ours également endormi. Léonard hurle un énorme : Debout Disciple !

En 2015, à 74 ans, Bob de Groot réalise son dernier album de Léonard, le numéro 46. Il a cocréé le personnage en 1974 avec Turk : une version parodique de Léonard de Vinci, celui de la bande dessinée habitant également la commune de Vinci (à Florence, en Italie). C'est un inventeur génial qui fait exécuter les basses besognes par son disciple Basile Landouye qui lui sert également souvent de cobaye. La maison de Léonard est entretenue par Mathurine, et elle abrite également un chat (Raoul Chatigré), une souris (Bernadette) et un crâne (Yorick), tous doués de la parole. Pour le plaisir de travailler avec Turk, Zidrou accepte donc de reprendre cette série, à la demande de Gauthier Van Meerbeeck, le directeur éditorial du Lombard. Le lecteur habitué de la série y retrouve toutes les caractéristiques qui font sa personnalité : l'inventeur ingérable et égocentrique, le disciple qui sert la science et c'est sa joie, mais il ne faut pas oublier son sommeil, les inventions anachroniques, et le rôle pas toujours valorisant des femmes. Si le nom du scénariste n'était pas mentionné sur la couverture, le lecteur n'y verrait que du feu. D'autant que le dessinateur reste le même et n'a rien changé à sa manière de dessiner.


Le lecteur découvre donc 16 histoires, allant de 1 à 6 pages, pour des inventions allant du divertissement au loufoque, donc du concours culinaire à l'appeau à plumards, en passant par le bracelet électronique de surveillance. Il retrouve les personnages tels qu'il les aime, ou il les découvre. Turk est classé dans l'école de Marcinelle, c’est-à-dire avec des personnages à gros nez, et une exagération des comportements pour un effet comique. Ça commence dès la première page avec le gros nez de Basile, puis celui de Léonard, des visages très expressifs, et des contours de personnage arrondis. Cela rend tous les personnages immédiatement sympathiques, qu'ils soient dans une position de victime, qu'ils fassent preuve d'un élan créatif intense, ou même qu'ils se conduisent comme un tortionnaire (ah ben si, la maltraitance du disciple fait peine à voir). Le lecteur sourit devant les instants de panique du disciple agitant les bras jusqu'à ce qu'il y en ait quatre paires de représentées, devant la suffisance de Léonard sûr de son génie et la manière dont la maîtresse l'amadoue en le flattant, la prise de lit par les deux sumos imperturbables, les mines d'étonnement de Raoul, la mine flegmatique de l'anaconda géant, l'assurance tranquille de Mathurine, etc. Cet artiste a l'art et la manière de faire apparaître l'état d'esprit d'un personnage sur son visage en augmentant un peu le degré d'intensité, pour le rendre irrésistible.

Le lecteur est également épaté par la densité de chaque page. Zidrou a choisi de coller à la forme établie par De Groot. Les pages comptent généralement entre 8 et 10 cases et les phylactères peuvent devenir copieux, sans être envahissants pour autant. De son côté, l'artiste investit beaucoup de temps dans les détails : le mode de fonctionnement de la catapulte utilisée par Léonard, les nombreux outils, les nombreuses armes également utilisées par Léonard, la douzaine d'enfants de la classe de la maîtresse, les décors en arrière-plan que ce soit l'atelier du génie ou les maisons dans la rue, Raoul en train d'observer les actes de Léonard et du Disciple, et de les commenter avec Bernadette, les bras du Cogitator, les poissons morts dans le ventre de la baleine, les différents modèles de lit des villageois, sans oublier les différentes plaies et blessures du Disciple qui dérouille vraiment beaucoup dans ce tome. À chaque page, le lecteur ressent que les auteurs ont passé un temps certain pour réaliser la narration visuelle. Dans un entretien, Turk a expliqué que la méthode de travail de ce nouveau scénariste le changeait un peu des tomes précédents car Bob De Groot avait l’habitude de lui faire des croquis de ses scénarios. Ainsi, il avait déjà une première idée de mise en page. Tandis que Zidrou travaille de manière plus classique. Il écrit un scénario et rédige les dialogues et c’est à Turk ensuite de concevoir la mise en page et la mise en scène. C’est donc plus de travail pour lui mais il apprécie que Zidrou écrive beaucoup plus que son prédécesseur. Car c'est plus stimulant pour son imagination.


Le nouveau scénariste marche tellement dans les pas du précédent qu'il retrouve tout l'esprit de cette série, au point que les personnages n'ont rien perdu de leur potentiel de sympathie, et que les auteurs les rendent particulièrement attachants. S'il souhaite prendre un peu de recul, le lecteur constate que les inventions choisies par le scénariste ne déclenchent pas de polémique, ne constitue pas de commentaire social particulier à une ou deux exceptions près. Par exemple, Léonard invente un Bracelet Électronique de Surveillance (BES), mais sans que le gag n'évoque la notion d'incarcération ou de justice. Il n'y a guère que la police d'assurance qui égratigne certaines clauses léonines de contrat, ou le shampoing qui joue avec une petite connotation misogyne, et l'invention de la Nouvelle Graphique avec la séance de dédicace éprouvante qui évoque la condition d'auteur de bande dessinée. Cela n'obère en rien la dimension ludique de chaque gag qui consiste pour le lecteur à essayer d'anticiper quelle sera l'invention. L'autre élément qui ressort avec force dans ces gags est le niveau de souffrance du disciple. Certes, c'est un gag récurrent : Léonard lui demande d'accomplir une tâche d'arpète et la maladresse de celui-ci fait qu'il se blesse. À cela s'ajoute les maltraitances infligées par Léonard, que ce soit de le violenter pour le réveiller, ou de lui tirer dessus avec un tromblon pour obtenir son attention, sa coopération, ou l'obéissance à un ordre ou une consigne. Effectivement, dans ce tome, le lecteur prend ce pauvre Basile en pitié car ce n'est plus du harcèlement, mais un acharnement morbide, et le disciple devient un martyr pour la science.

Ce tome représente un défi majeur : trouver un replaçant pour le scénariste cocréateur du personnage, l'ayant écrit pendant 40 années et 46 albums. Le lecteur se retrouve immédiatement en terrain connu, grâce aux dessins toujours aussi fournis et irrésistibles de Turk. Il découvre rapidement que non seulement ces gags ont la saveur des originaux, mais sont tout aussi bons que les originaux, sans aucune impression d'ersatz ou de pâle copie.



mardi 21 avril 2020

Léonard - tome 50 - Génie, Vidi, Vinci!

Encore cet empêcheur de grasse-matiner en rond !??

Ce tome est le cinquantième des inventions de Léonard le génie, et il n'est pas nécessaire d'en avoir lu un autre avant pour tout comprendre. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Ce tome comprend 19 gags de 1 à 5 pages, ainsi qu'un dossier illustré de 7 pages sur Léonard de Vinci, réalisé avec le Clos Lucé.


Léonard entre en hurlant à plein poumon dans la chambre de son disciple Basile Landouye profondément endormi dans son lit, rêvant d'un robot en train de scier du bois pour produire le son zzzz du sommeil. Le cri du maître le réveille en sursaut, ainsi que Raoul Chatigré (un chat) et Bernadette (une souris) qui dormaient sur sa couverture. La puissance du cri fait bouger le rideau, la peinture encadrée, le verre d'eau sur la table de nuit, les chaussons du disciple et ceux du chat sur la descente de lit, et fait également se soulever le lit de quelques centimètres. Léonard pénètre dans la chambre et dit au disciple tétanisé avec son chat dans les bras, que finalement il peut rester couché. Il se couche lui-même à côté du disciple dans son lit, la mine défaite et explique qu'il est un génie fini, obsolète, largué, ringard. Il n'a plus rien inventé de bon ces derniers temps. Le disciple le rassure : Léonard a bien inventé plusieurs choses récemment, comme la couche-culotte musicale qui joue un air de reggaeton quand bébé a fait son gros popo, les lunettes gag, le tire-bouchon pour ouvrir deux bouteilles à la fois, le nid chauffant pour les petits oiseaux en hiver. Bon finalement, le bilan n'est pas si terrible que ça. Basile emmène Léonard devant un miroir pour lui montrer qu'il reste impressionnant, mais son reflet répond de manière peu flatteuse. La discussion prend heureusement une autre tournure quand arrive Mozzarella, la fille adoptive de Léonard.

Au fil des gags suivants, Basile se met mal en vidant une bouteille de Champagne, puis trois pintes de bière, quelques petits verres de digestif, pour finir par boire au tonneau. Mozzarella est en train de lire un illustré et demande à son papa ce qu'est une ecchymose : Léonard lui explique avec l'aide du disciple, et développe en établissant la distinction avec un hématome et une écorchure. Léonard termine de réparer un appareil ménager pour Mathurine et celle-ci trouve incroyable tout ce qu'il a pu inventer au point que si quelqu'un le racontait, personne ne le croirait. Cela donne l'idée à Léonard d'écrire ses mémoires et d'aller les proposer chez différents éditeurs. L'atelier est plongé dans le noir et Léonard indique à Basile qu'il peut y aller : le disciple se cogne contre tout un tas d'objets contondants, coupants, tranchants. Quelqu'un frappe à la porte du disciple. Il se lève : il s'agit d'un livreur qui lui apporte un colis dans une caisse en bois. Basile l'ouvre et Léonard en sort en bondissant, tout en hurlant Debout Disciple. Il vient d'inventer la société de livraison de courrier. Léonard pénètre doucement dans la chambre de son disciple avec un plateau de petit-déjeuner. Le disciple n'est pas dupe et sait que cette sollicitude cache quelque chose : effectivement Léonard a un petit service à lui demander.



Le premier album de Léonard paraît en 1977, personnage créé par Bob de Groot (scénariste) et Turk (dessinateurs) qui collaboraient précédemment sur la série Robin Dubois dont le premier tome est paru en 1974. Le principe est explicite : il s'agit d'une version parodique de Léonard de Vinci, celui de la bande dessinée habitant également la commune de Vinci (à Florence, en Italie). C'est un inventeur génial qui fait exécuter les basses besognes par son disciple Basile Landouye qui lui sert également souvent de cobaye. La maison de Léonard est entretenue par Mathurine, et elle abrite également un chat (Raoul Chatigré), une souris (Bernadette) et un crâne (Yorrick), tous doués de la parole. Dans l'album 48 (2017), un nouveau personnage récurrent est apparu : Mozza (diminutif de Mozzarella), une enfant adoptée par Léonard. Les gags fonctionnent sur un principe souvent identique : Léonard conçoit et réalise une nouvelle invention, processus au cours duquel le disciple souffre physiquement, et dont les avancées sont plus ou moins positives. Il s'agit généralement d'inventions anachroniques montrant que Léonard est en avance sur son temps, souvent de plusieurs siècles. Enfin Bob de Groot a arrêté d'écrire la série en 2015 avec le quarante-sixième album, et Zidrou en a repris l'écriture à partir de Léonard - tome 47 - Master génie (2016), toujours avec Turk. Il a également collaboré avec ce dernier sur deux albums (22 & 23, 2016 & 2017) de la série Clifton : Clifton - tome 22 - Clifton et les gauchers contrariésClifton - tome 23 - Just Married.

Zidrou se montre aussi respectueux qu'inventif dans cet album : Léonard est toujours aussi pétulant et admiratif de son propre génie, avec une touche de de vanité assumée. Basile est toujours aussi tiraillé entre sa vocation (je sers la science et c'est ma joie). Le chat, la souris et le crâne placent leurs remarques à la fois sarcastiques et gentilles. Durant ces 19 gags, Léonard n'arrête pas d'inventer dans des domaines très différents : les briques de construction en plastique (avec un beau rapprochement visuel entre leur logo et le nom de Léonard), l'ampoule économique, la société de livraison de courrier, le vol d'invention, la tauromachie, le sponsoring, la crypto-monnaie, la Go-Pro, plusieurs autres, et même le cliffhanger dans une mise en abîme savoureuse. Zidrou se montre autant facétieux dans sa construction (le gag de la page 22 faisant explicitement référence à celui de la page 17), et n'hésite pas à intégrer une ou deux dimensions sociales, comme la surproduction de livres, la société de livraison de courriers (sur le mode Uber, avec un comparatif de la couverture sociale avec La Poste), la cruauté envers les animaux (la tauromachie), les effets pervers des avancées technologiques (la disparition des boulots manuels), ou encore la course à la reconnaissance médiatique.


Dès la première page, le lecteur est en terrain connu avec Léonard qui beugle et qui fait vibrer toute la pièce. Le scénariste met bien en œuvre les caractéristiques de la série, avec un humour gentil et inventif, et Turk est au meilleur de sa forme. Les personnages sont expressifs comme jamais, avec une exagération dans les expressions de visage et les postures pour accentuer les effets comiques : dans ces moments-là, l'émotion s'exprime de toute sa force, sans retenue, sans filtre. Le lecteur reste toujours aussi admiratif de Léonard, que ce soit pour son entrain quand il se met à trottiner pour s'atteler plus vite à sa nouvelle invention, ou que ce soit ses sourires exprimant une grande satisfaction de lui-même et de son génie. Il souffre avec le disciple : les réveils brutaux propres à provoquer un infarctus du myocarde, l'air un peu benêt quand il sert la science (et c'est sa joie) sans tout comprendre, les horribles blessures dessinées de manière comique (les trous dans le crâne après s'être fait tirer dessus à bout portant, les bosses gigantesques, les pansements en plusieurs couches, etc.). Ce traitement des personnages est à la fois une approche tout public de la narration visuelle, à la fois une expressivité parlante pour les adultes quant à l'intensité des émotions, et leur honnêteté.

Dès la première page, le lecteur est frappé par la densité d'informations présentes dans chaque case, pour les décors et pour les accessoires. Il y a un vrai plaisir à lire les cases, à prendre le temps de la lecture pour en apprécier les détails. Lorsque le disciple s'arsouille, le lecteur peut voir la bouteille de champagne avec une forme adéquate et une étiquette idoine, les chopes en verre avec les motifs caractéristiques, le tonnelet et son cerclage. Par la force des choses, il s'intéresse d'abord à ce qui est raconté, c’est-à-dire la succession d'actions qui amène à la chute comique, s'attachant à l'information principale de chaque case, sans forcément prêter attention à tout ce qui est dessiné. Ayant eu la satisfaction de l'effet comique, il rejette alors un coup d'œil aux cases, et découvre, par exemple, le crapaud au fond de la bouteille contenant la liqueur qu'a savouré Basile dans la cinquième case. Il remarque également la grande cohérence graphique dans les inventions de Léonard, c’est-à-dire la manière dont Turk a transposé la technologie du monde contemporain, à celle de la fin du quinzième, début du seizième siècle. Dans le même ordre d'idées, il observe que Turk fait en sorte de représenter de vrais outils dans l'atelier de Léonard. Il arrive à plusieurs reprises que le lecteur se dise qu'il n'a pas bien tout regardé et qu'il jette un coup d'œil en arrière pour vérifier qu'il n'aurait pas laissé passer une remarque de Raoul, ou une sentence de Yorrick (le crâne d'un bouffon à la cour royale du Danemark, dans Hamlet de William Shakespeare, 1564-1616), et qu'il découvre que c'est le cas.


Les pages de Turk donnent la sensation de se lire toutes seules, sans jamais impression qu'il y a trop de choses dessinées, ou que les cases sont surpeuplées. Pour cet artiste, réaliser des planches tout public ne signifie pas de diminuer le nombre de traits et d'arrondir les contours. L'album ne se limite pas à une suite de gags drôles très vite lus où la narration visuelle serait asservie à l'effet final, en étant simplifiée au maximum. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte de l'investissement de l'artiste. Quand Léonard se tient face à un miroir en pied, son reflet dispose de répliques, et Turk a fait en sorte qu'elles soient en phases avec la posture du reflet qui est la même que celle de Léonard. Quand Léonard va proposer le manuscrit de sa biographie à plusieurs éditeurs, leur bureau est unique à chaque fois dans son aménagement et dans sa décoration, et Basile y lit une bande dessinée à chaque fois différente, une parodie en lien direct avec les publications réelles de l'éditeur. Du point de vue de la mise en scène et du découpage des planches, Turk utilise tout naturellement une large palette de possibilités : du dessin en pleine page (avec de nombreux détails bien sûr), à la case de la largeur de la page pour mettre en évidence la distance, en passant par un même personnage représenté plusieurs fois dans la même case (le disciple qui accomplit rapidement de nombreuses actions). Turk sait aussi manier l'absurde visuel (le taureau qui se tient sur ses pattes arrière, en levant les deux autres, Léonard sortant une enclume de sa barbe, Basile caché dans une bulle de savon), en l'intégrant sans solution de continuité dans une description réaliste.

Ce cinquantième tome est un cru exceptionnel grâce à la verve visuelle de Turk dont la maîtrise technique est toujours en arrière-plan mise au service de la narration, et à Zidrou qui a su assimiler cet univers et écrire à la manière de Bob de Groot. Les 7 pages de fin exposent plusieurs aspects de la vie de Léonard de Vinci dans un registre pour jeunes lecteurs : sa jeunesse, la nature pour modèle, la Joconde, l'homme de Vitruve, la réalité historique de Basile, Mathurine et les autres, l'eau comme inspiration pour inventer, le rêve du vol, l'analyse du mouvement, le génie militaire (l'arbalète, le char à faux, les catapultes, les armes à feu, le char d'assaut).