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vendredi 20 août 2021

Algernon Woodcock T06: Le Dernier Matagot

C'est une très ancienne forêt… peut-être l'ainée…


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il y a un fil rouge qui court tout du long de la série. Il a été publié pour la première fois en 2011. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 52. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs. Malheureusement, la série a été interrompue et la deuxième moitié de ce récit n'a jamais vu le jour.


Après leur précédente aventure à l'île d'Arran, Algernon Woodcock et William McKennan sont retournés à leur vie civile à Édimbourg. Le premier a décidé de quitter la ville et la faculté de médecine pour aller s'installer dans un cottage en campagne. Il se consacre alors à l'éducation de Benedict, le fils de Keridwen, et à parcourir le pays avoisinant avec un carnet et un crayon à la main pour y consigner contes, légendes et autres recettes de grand-mères ou de sorciers. De son côté, McKennan avait recroisé Deirdre Diarmid sur le chemin du retour et six mois plus tard l'épousait en petit comité. Le couple s'installe alors dans une demeure cossue du faubourg, et il ouvre un cabinet médical. La patientèle étant abondante, il prend un associé : James Holson. Celui-ci emménage donc, d'abord sous leur toit, puis s'émancipe dans sa propre demeure à quelques pâtés de maison de leur domicile.



Six ans plus tard, Algernon Woodcock et Benedict viennent rendre visite à leur ami. Dans la diligence, l'adulte fait réviser sa leçon à l'enfant : la potion à préparer pour se rendre invisible et la manière de la préparer. Les autres passagers sont scandalisés par cette démonstration impie. Le cocher arrête le véhicule et vient indiquer aux passagers qu'une fillette se tient au milieu de la route sous la pluie, et qu'elle a un pli à remettre en main propre à Algernon. Celui-ci descend en pleine lande et prend le pli. Il détourne son regard un instant pour regarder l'enveloppe et quand il relève la tête, la fillette a disparu comme par enchantement. Une fois arrivé chez son ami, il lui raconte l'incident et ça leur rappelle tous les deux Arran et la dissipation de Browne. Ils en arrivent tous les deux à la même conclusion : cette missive émane de la mère de l'enfant, et il est temps pour Algernon de remettre Benedict à l'émissaire de mère. Le père adoptif ne sait pas si lui-même est prêt. Les deux hommes passent en cuisine où Deirdre est en train d'expliquer à l'enfant comment cuire une viande en la faisant bouillir. Elle s'arrête au beau milieu d'une phrase et laisse tomber le plat par terre. Sur le pas de la porte se tient un homme tout de noir vêtu. Ontzlake Browne est venu en personne pour avertir Woodcock que la lettre est un faux, que c'est un piège tendu par l'ennemi de la reine. Qui plus est, cet ennemi n'est autre qu'Alisandre le Bel, et ses nervis sont déjà en approche de la demeure des McKennan.


Après l'énorme plaisir de lecture des cinq premiers tomes, impossible de se priver du sixième, même s'il est à craindre que l'histoire ne soit jamais achevée. Dans une interview de 2014, Guillaume Sorel expliquait que le scénariste s'était fâché avec le monde de la BD, et un peu avec lui. Mais lors d'une prise de contact ultérieure entre eux, ils avaient établi qu'il ne restait plus qu'un tome pour mener à bien l'histoire complète, et que Gallié pourrait envisager de la terminer sous réserve de trouver la motivation. Quoi qu'il en soit, le lecteur replonge avec délice dans cette fin de dix-neuvième siècle en Écosse où la présence du petit peuple se fait encore sentir de temps à autre. Pour ce nouveau diptyque, les auteurs établissent une ellipse temporelle avec le précédent, résumant les faits dans deux pages sous la forme d'un texte illustré. Le lecteur se projette ainsi aux côtés de Woodcock assis en pleine lande, contemplant un promontoire rocheux s'avançant dans l'océan, en écoutant un vieil homme aux sourcils blancs et broussailleux, lui raconter des histoires anciennes, puis dans la salle à manger du cottage pour voir Benedict distrait par un papillon lors de sa leçon avec son tuteur. Le texte est clair et concis, portant la marque de la personnalité du docteur McKennan. Le lecteur est tout de suite remis en situation, sans avoir besoin de faire un effort de mémoire sur les événements des tomes précédents.



Lorsqu'il entame l'histoire, l'horizon d'attente du lecteur est limpide : de belles pages envoûtantes, la suite de l'intrigue de fond de la série, et une ou deux remarques en passant du scénariste. Cette dernière se produit dans la planche 34 quand Ontzlake Browne répond à Woodcock que ses questions concernant Alisandre sont licites, mais que raconter qui est réellement un personnage aussi double et complexe serait une tâche bien ardue, surtout en aussi peu de temps. En écho à d'autres remarques du même registre dans les tomes précédents, il s'agit d'un conseil du scénariste, élégamment présenté, d'aller lire le tome 5 consacré au dit personnage, ce qui fait sourire le lecteur. Il découvre également que les belles pages et les belles cases sont au rendez-vous : l'atmosphère tendue dans la diligence les autres voyageurs réprouvant les propos de Woodcock, ce dernier devant la jeune fille au milieu de la route traversant la lande, sous la pluie, l'ambiance acajou douillette du bureau du docteur, celle tout aussi douillette et un peu plus chaude de la cuisine… l'affrontement électrique entre Browne et les orcs, l'apparition teintée de sang sombre d'Alisandre, les frondaisons riches et lumineuses de la forêt, etc. Comme à son habitude, l'artiste met en œuvre des ambiances lumineuses riches et immersives, installant un état émotionnel particulier : la couleur mordorée chaude et réconfortante du foyer des McKennan, le rouge pour la férocité des orcs et la présence menaçante d'Alisandre, le vert rafraîchissant et protecteur de la forêt, sans oublier le blanc comme absence ou comme zone infranchissable lors de la séparation planche 25.


Le lecteur peut donc se projeter avec facilité dans chaque environnement, aux côtés des personnages, éprouvant des sensations comme l'inconfort généré par le froid et l'humidité de la lande sous la pluie, la détente dans le calme du bureau du docteur, la violence alors que les orcs et les gnomes progressent dans les pièces de la maison, le poids des siècles passés en se tenant au pied d'un château en pierre, le désespoir dans une lumière crépusculaire cramoisie, l'émerveillement inquiet en s'avançant dans la forêt. L'artiste est passé maître dans l'art de construire un équilibre parfait entre les contours détourés, les textures à la couleur directe, les éléments suggérés. Les personnages sont tout aussi remarquables. Le lecteur éprouve un grand plaisir à côtoyer de nouveau Algernon Woodcock, individu de petite taille à la silhouette étrange du fait de son chapeau haut-de-forme démesuré, au visage souvent empreint d'une touche de tristesse. Il observe avec curiosité Deirdre, épouse dévouée dont le visage exprime des sentiments inattendus, Ontzlake Browne homme ténébreux et mystérieux au professionnalisme inaltérable, Alisandre un individu cruel et méprisable, totalement plausible. Comme à chaque fois, il prend le temps de regarder chaque tenue vestimentaire, ainsi que les effets de texture de chaque étoffe, chaque matériau.



Dans ce tome, le lecteur découvre des pages de combats physiques mémorables. Guillaume Sorel avait la preuve de ses talents de metteur en scène pour ce type de scène dans le tome précédent : les combats de ce tome sont tout aussi vivants, tout en tension, avec des pics de violence choquants. Browne est d'une vivacité redoutable quand il s'attaque aux orcs sous sa forme de Sème-la-mort, un qualificatif qu'il n'a pas usurpé. Deirdre surprend car elle est d'une rare sauvagerie en massacrant un orc à terre, à coup de poêle à frire, brutalité soulignée par une giclée de sang. En total contraste, les images dégagent une rare poésie quand Browne fait usage de son pouvoir pour quitter la réalité terrestre afin de voyager plus vite. Le lecteur est donc entièrement sous le charme de la narration visuelle et il ne regrette à aucun moment de s'être lancé dans ce tome, même si la deuxième moitié du récit ne voit jamais le jour. Cette idée ne l'empêche en rien de jouir de l'intrigue. Le scénariste livre de nouvelles pièces du puzzle sur le mystère de fond présent depuis le premier tome. Il évoque l'identité du père de Benedict, et en dit un tout petit plus sur Algernon Woodcock lui-même. Le lecteur ne peut pas réprimer l'élan qui le pousse à répondre à cette dimension ludique du récit, en élaborant une ou deux conjectures sur ce qu'il reste à découvrir sur Woodcock.


Le lecteur sait qu'il lui est impossible de résister à l'envie de lire un tome de la série, même s'il s'agit de la première moitié d'un diptyque et que la deuxième moitié risque de ne jamais exister. Il retrouve toutes les qualités qui rendent ces bandes dessinées extraordinaires : la narration visuelle enchanteresse, l'intrigue élégante, les personnages attachants. Même si le récit n'arrivera jamais à destination, le voyage est magnifique et inestimable.



lundi 26 juillet 2021

Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel

Jusqu'à ce que ce semblant de trêve soit rompu.


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T04: Sept cœurs d'Arran (2de partie) (2005). Pour pouvoir comprendre tous les éléments de l'intrigue, il faut avoir commencé la série au premier tome. Il a été publié pour la première fois en 2007. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 72. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.

 

Une demoiselle arrive en fiacre devant une belle demeure. Elle descend et est accueillie par le majordome. Elle montre son pendentif en forme de cœur rutilant : il comprend que c'est bien elle qu'il a été chargé d'introduire. Elle pénètre dans un vestibule imposant. Il la débarrasse de son manteau et lui indique que le maître est occupé dans ses appartements. Il lui demande de bien vouloir l'attendre dans le boudoir, et cela ne devrait pas être long. La demoiselle pénètre dans une pièce spacieuse, avec un canapé, une toile sur un chevalet, et un petit bureau. Au cœur des monts écossais, une cavalière avance dans la brume, montant vers un point culminant où se trouve une tour, comme une île au-dessus de la brume qui noie tout le reste du paysage. Deirdre appelle l'individu qu'elle est venue trouver : Segwarides. Une silhouette finit par apparaître et passe sous une arche. Son interlocuteur lui assure qu'elle n'aura pas besoin de son épée, qu'elle a raison de penser que l'endroit n'est pas le mieux choisi et qu'elle a le droit de se montrer méfiante. Mais il l'assure qu'elle n'a rien à craindre : il sait de qui elle est l'envoyée, et il n'a aucune envie d'affronter un danger pire que celui qu'il fuit. Il ajoute que c'est lui qui a supplié pour qu'on lui envoie quelqu'un. Dame Deirdre rappelle que son message n'était pas très explicite, et qu'elle n'hésitera pas à passer à l'attaque au moindre geste suspect.

 

Après plusieurs phrases dilatoires, Segwarides rentre dans le vif du sujet : il sait que Dame Deirdre et les autres sont à la recherche d'Alisandre le Bel. Un individu vraiment beau, mais aussi renégat, perfide, félon, trompeur, parjure, lui qui fut le véritable et unique artisan du lien. Il revient alors à cette nuit où le conseil des cinq races a été convoqué par Keridwen pour statuer sur leur éventuel départ définitif de ce monde. Dame Deirdre doit certainement se souvenir de ce qu'il s'est passé après que toutes les voix discordantes n'ont pu trouver un accord, lorsque, malgré cet échec, la reine fit servir ce cordial qui devait sceller ce simulacre d'entente en donnant libre cours à chacun de choisir son destin. Elle doit se souvenir également de ce qui se produisit à l'instant même où leurs lèvres goutèrent ce cordial. Mais bon, tout ceci est du passé. Pendant ce temps-là, la demoiselle s'est approchée d'un petit placard présent dans le boudoir et l'a ouvert. Segwarides était présent pour le procès de la reine, sous le grand chêne. Il a entendu la déclaration d'Alisandre le Bel. Il a vu l'exécution de la sentence quand le roi Arran a plongé sa main dans la poitrine de sa propre femme et lui a arraché son cœur, quand la reine a eu le temps de regarder Alisandre droit dans les yeux.

 


Après l'intensité du précédent diptyque, le lecteur revient alléché par cette couverture qui semble promettre des révélations sur l'identité et la nature de ce mystérieux chat-mage. Il comprend rapidement qu'Alisandre le Bel n'est pas ce chat. Il se rend compte également qu'Algernon Woodcock ne participe pas à cette aventure, sauf sur une page, ce qui est un peu paradoxal vu qu'il s'agit de sa série. En fait les auteurs approfondissent un élément au cœur de la mythologie de leur série. Ils reviennent donc sur le cœur d'Arran, titre du précédent diptyque, et plus précisément sur le cœur de la reine Keridwen. Il est fait mention d'elle, et le lecteur retrouve également d'autres personnages de la série dont Ontzlake Browne et donc le chat-mage pour deux pages. Mais en fait au bout de trois pages, il se retrouve happé par les mystères et par les planches magnifiques, constatant qu'il est pleinement satisfait de retrouver le travail de ces deux créateurs, même si le personnage principal n'est pas de la partie. Le scénariste continue de se montrer discrètement facétieux avec un personnage prononçant trois petites phrases qui font écho au fait que Gallié et Sorel sont eux-mêmes en train de raconter une histoire : Je pense que cette modeste contribution à la narration de ce qui s'est réellement passé ici vous éclairera mieux que de longs discours. Bien entendu, vous voudrez pardonner la maladresse et la grossièreté du trait. Mais je n'ai pas la prétention d'oser comparer mon talent à celui d'Alisandre.

 

Le récit est découpé en deux parties distinctes : dans la première Deirdre écoute Segwarides raconter son histoire, pendant que la demoiselle rencontre Alisandre, dans la seconde Deirdre et Browne investissent la demeure d'Alisandre pour récupérer le cœur. Les auteurs emmènent le lecteur au contact d'êtres féériques présents au cœur de l'Écosse. Dès la première page, l'enchantement est total, grâce aux magnifiques pages peintes. Le lecteur est immédiatement projeté devant ce manoir, en début de soirée, avec des teintes amalgamant un bleu nuit avec un vert profond, celui de la nature. Tout du long de ces 72 planches l'artiste combine des formes détourées par un trait encré avec de la couleur directe pour des visuels saisissants. Sur cette première page, la couleur directe permet d'apporter la texture mouillée avec un peu de mousse sur les pierres composant l'allée pavée qui mène au manoir, d'évoquer l'ombre des arbres en arrière-plan, l'aspect luisant de la grille en fer forgée, la texture composite du sol devant l'entrée. Au fil des séquences, le lecteur prend soin de ralentir sa lecture pour savourer des visuels rendus encore plus extraordinaires par la peinture : la brume envahissant les pentes rocheuses ou le blanc devient couleur, la texture des nuages avec seul le sommet de la colline qui émerge planche 9 comme une île, un endroit coupé du reste du monde réel. Alors que Segwarides évoque la fameuse nuit, Sorel reprend l'idée des êtres féériques en blanc se détachant sur le bleu nuit, soulignant ainsi leur caractère surnaturel. Le rouge des draperies du boudoir forme les plis et les replis, et répond au rouge du cœur de Keridwen. Ce motif rouge est repris en plus carmin quand Alisandre finit par se précipiter sur son invitée, puis quand Deirdre et Browne se déchaînent contre les gobelins, devenant alors expressionniste pour matérialiser la fureur des combattants.

 


L'artiste joue un peu avec la mise en page. Le lecteur retrouve le principe d'une case occupant le quart supérieur de deux pages en vis-à-vis, pour un effet panoramique élargi, mettant en valeur le décor naturel. Lorsque Segwarides raconte son histoire, le quart inférieur de certaines pages montrent les gestes de la demoiselle chez Alisandre, pour établir un lien entre les fils narratifs. Lorsqu'il évoque le massacre des gobelins, le dessinateur passe en mode peinture rupestre pour montrer celle qui a été réalisée en commémoration de cet événement funèbre dans la planche 26. À plusieurs reprises, la narration se fait sans aucun mot : pour la beauté d'un paysage quand Deirdre approche du but de son voyage, pour les affrontements sauvages contre les gobelins zombies, le lecteur éprouvant alors l'impression d'être hypnotisé par la beauté et la sensibilité des pages. Les deux pages où apparaissent le tisseur et le faucheur diffusent une énergie surnaturelle fascinante et inquiétante. Encore une fois la narration visuelle transporte le lecteur dans cet endroit du monde où le lien avec la féérie n'est pas entièrement rompu, lui faisant ressentir ce terrible merveilleux.

 

Le scénariste a donc décidé de raconter une autre facette de ce qui est arrivé à Keridwen, mystère qui était déjà au cœur du diptyque précédent. D'une certaine manière, il revient au principe des deux tomes des Contes de Hautes Terres, sauf qu'ici Woodcock n'en est même par le narrateur. Pour autant, le lecteur ne se sent pas floué car ce récit vient compléter ce qu'il avait appris sur le cœur de la reine, et il développe d'autres éléments de la mythologie à laquelle Woodcock a été exposé. Outre la reine, il est également question du roi, du rôle d'Alisandre dans ce drame, et du très mystérieux chat-Mage. Le lecteur voit également deux Sème-la-mort à l'œuvre, et apprend qu'ils auraient pu être accompagnés d'un tisseur, un autre élément de la mythologie. Il a la surprise de retrouver Browne, mystérieux personnage du diptyque précédent, et il en apprend plus sur lui. Enfin d'autres races sont évoquées, tels que les gobelins. Il voit aussi comment le petit peuple applique sa justice. Effectivement au bout de trois pages, le lecteur a complètement oublié Algernon Woodcock et ne s'intéresse qu'à cette histoire focalisée sur plusieurs créatures surnaturelles, répondant finalement à son attente qu'elles soient plus présentes que dans les tomes précédents.

 

La couverture semble promettre plus de révélations sur le chat-mage. Dans un premier temps, la lecture déroute car il n'est ni question de cette créature, ni du personnage dont la série porte le nom. Peu importe, car la magie des deux créateurs est présente dès la première page, aussi fantastique que dans les tomes précédents, aussi belle et terrible, pour une mythologie unique, un drame atroce, des personnages uniques, et cette nostalgie d'un temps révolu.



lundi 12 juillet 2021

Algernon Woodcock T04: Sept coeurs d'Arran (2de partie)

Mort, il ne sert plus à rien !


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock, tome 3 : Sept cœurs d'Arran (2004) qu'il faut avoir lu avant car c'est la première partie d'une histoire en deux parties. Il a été publié pour la première fois en 2005. Les planches de cet album sont numérotées 61 à 132. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.


Leur forfait accompli, Thomas Maskew et Ontzlake Browne sont montés en selle, et avancent de nuit à travers la lande pour rallier le port de Blackwaterfoot. Le premier n'est pas très satisfait de ce changement de plan car ça veut dire qu'il faut passer les cols. Le second explique que mieux vaut faire ainsi pour éviter de se faire prendre. La Lune est pleine et éclaire la lande : une troupe de villageois du hameau du bout du chemin avance. Celui devant ne les voit pas, mais les imagine : elle ouvre la marche, plus lumineuse que lors des jours anciens. On dirait presque qu'elle danse. Et les sept autres suivent, plus petites, moins éclatantes, mais enfin libres. Sept cœurs d'Arran ! La route de ces femmes est également celle des villageois.


Au village de Strathckyde, James Holson est en train de réviser ses leçons pour préparer le concours de médecin. Il étudie celle sur les os formant le crâne. Un moine crie son nom à l'extérieur : il s'est produit un drame et ils ont besoin d'un médecin. Comme il n'y en a pas au village, ils ont pensé à lui. Holson se rend directement à l'auberge Highway Cat Inn où William McKennan est en train de déguster un verre de vin en bien charmante compagnie. Il l'interrompt, tenant encore son crâne à la main. Il faut qu'il vienne parce que Algernon Woodcock est mort. À l'extérieur des fortifications de la ville, la pie discute avec les lièvres : le tireur qui a fait feu n'est pas né de la dernière couvée. Ils ne comprennent pas : après tout le foin qui a été fait sur le compte de Woodcock, c'est à n'y rien comprendre car mort, il ne sert plus à rien. Il n'y a pas grand-chose non plus à attendre du grand et de l'apprenti : l'un est effondré, l'autre a l'air d'une andouille. McKennan et Holson viennent d'arriver dans la pièce où sont entreposés les corps : celui de Keridwen Murray, celui de Christopher, et celui d'Algernon Woodcock. Le moine estime que c'est au docteur d'examiner le corps, mais McKennan n'en a pas le courage tellement il est bouleversé. Il demande à l'étudiant de confirmer le décès. Ce dernier s'approche du corps et il pose sa main sur le poignet pour prendre le pouls. Il appelle le docteur doucement, puis plus fort. Ce n'est pas croyable : son cœur bat, Algernon vit. La pie a tout observé et elle s'envole pour alors rapporter ces derniers événements aux lièvres : elle en était sûre, celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé le bougre. Woodcock est toujours en selle, et elle parierait même que dans moins d'une heure, il sera aux trousses de Maskew pour lui faire rendre gorge.



En entamant cette deuxième partie, le lecteur se rend compte qu'il ne sait pas trop à quoi s'attendre. La mort soudaine du personnage principal est-elle à prendre au premier degré ? Y aura-t-il une intervention du petit peuple pour le remettre en selle ? Les auteurs ouvrent donc avec les deux mécréants fuyant à travers la lande, avec leur précieux butin pour rallier un port. De ce point de vue, le récit s'apparente à une histoire d'aventure très classique : une course-poursuite à travers la lande, et une touche de fantastique avec le petit peuple. Effectivement, Woodcock et McKennan se lancent à la poursuite des deux ravisseurs, et il y a une confrontation sous la lumière de la Lune. Dans ce registre, les dessins font s'incarner les personnages, les lieux, les actions, au-delà des clichés associés. Certes Browne est vêtu d'une tenue de cuir et d'un chapeau noir à large bord, faisant penser à un méchant basique, mais sa tenue est détaillée, avec un rendu du cuir tel qu'il le rend palpable. Les expressions de son visage n'ont rien de grimaçant : elles expriment son calme, sa réflexion, son bon sens, et une réserve qui fait prendre du recul au lecteur par rapport à ses actes. Maskew est un grand et bel homme d'une quarantaine d'année, avec des habits de riche bourgeois, conformes à sa fonction de juge. En le regardant le lecteur peut voir des expressions un peu hautaines, montrant bien ce qu'il pense des autres, et une posture stricte, mais aussi de fortes émotions qui courent sous cette attitude dominatrice. Comme d'habitude, les paysages sont magnifiques : la lande sous la lumière de la Lune, les pierres suintantes d'humidité de l'abbaye, le vitrail de la chapelle, les pavés tout aussi humides, les masses nuageuses, l'herbe grasse et touffue, le magnifique arbre, etc. La mise en scène montre bien qu'il ne s'agit pas simplement d'une toile tendue en fond pour servir de décor, les déplacements des personnages et leurs actions étant en interaction avec les caractéristiques de chaque lieu.


Le lecteur plonge donc dans ce récit fantastique, envoûtant et mystérieux. D'un côté, il sait bien que les héros vont à nouveau être confrontés au peuple magique, de l'autre il est bien incapable de savoir quelle forme ça va prendre et comment va tourner l'intrigue. Il est donc possible qu'il soit entièrement absorbé par le récit, fasciné par cette immersion progressive dans ce monde de légende. Il est vraisemblable également qu'il remarque les petites choses développées par les auteurs qui donnent une saveur unique à la narration. Ça commence avec les planches 62 & 63 qui sont en vis-à-vis. Sur le quart supérieur, se trouve une illustration panoramique qui s'étend sur les deux pages : le lecteur bénéficie ainsi d'une vue extraordinaire sur le paysage, très ouverte, apportant une sensation de grande liberté. Ce dispositif est utilisé 11 fois, avec chaque fois un effet imparable. Ça continue en page 63 avec la transformation du fond des phylactères des villageois du hameau du bout du chemin : ils passent d'un fond orangé, à un fond bleu nuit cerné de petits points jaunes, comme des astres. Le lecteur n'en a pas besoin de plus pour comprendre la nature de ces individus. Sur la planche 64, l'étudiant en médecine s'adresse directement au crâne qu'il tient dans la main : ce n'est pas un pastiche, mais cela produit un effet d'écho à Hamlet, générant à la fois un sourire, et une pointe d'inquiétude. Dans la planche 68, la pie parle avec les lièvres et évoque la mort d'Algernon Woodcock : après tout le foin qu'on a fait sur son compte, c'est à n'y rien comprendre, mort, il ne sert plus à rien. Dans un premier temps, le lecteur se dit que c'est exactement ce qu'il pense. Dans un deuxième temps, il sourit, parce qu'il vient de se rendre compte que le scénariste est en train de commenter son propre récit, d'une manière parfaitement intégrée. Son attention ainsi attirée sur ce dispositif, il le remarque encore 3 fois par la suite. Planche 71, la pie déclare : Celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé, le bougre ! Le scénariste est en train de dire que son intrigue tient la route. Dans la dernière partie du récit, un chat s'adresse à Woodcock pour lui fournir des explications et il remarque que bien sûr cela ne satisfait pas pleinement son auditeur. À nouveau le scénariste s'adresse directement au lecteur pour lui dire qu'il n'a pas fourni toutes les réponses, mais qu'il faudra qu'il s'en satisfasse pour ce tome.



Les auteurs sortent également des sentiers battus pour la manifestation plus visible des personnages surnaturels. Algernon Woodcock trouve enfin le courage (c'est le commentaire des villageois du hameau du bout du chemin : enfin, ce qui correspond à nouveau exactement à ce que ressent le lecteur) de regarder avec son œil fé. La forme narrative change : un personnage s'adresse directement à Algernon pour commenter ce qu'il voit et lui donner des informations, pendant que les planches montrent ce qu'il voit. Le lien entre mots et images devient différent : les créateurs ont trouvé un point d'équilibre original entre la bande dessinée et le texte illustré. Guillaume Sorel montre ce que voit Algernon sous forme d'une suite de cases, avec une palette de couleurs très différentes des autres séquences, entre représentation descriptive et expressionnisme, pour des visuels magnifiques habités par une énergie féérique splendide et un peu inquiétante, car c'est clairement un autre monde, étranger à l'humanité. Le monologue apporte des informations supplémentaires, sans pour autant que cela ne devienne un texte avec des illustrations, les images montrant d'ailleurs beaucoup plus que ce que dit le texte. Avec ce changement de mode narratif, le lecteur ressent comme Algernon Woodcock le fait qu'il voit la réalité autrement. Du grand art.


Le lecteur est donc totalement immergé dans cet endroit, à cette époque, émerveillé par la présence d'une magie féérique, et en même temps très conscient que l'altérité de ce peuple induit un fort prix à payer pour ceux qui les contemple ou qui les côtoie ne serait-ce que brièvement. Les auteurs parviennent à conjurer cette dimension magique, sans tomber dans une représentation mièvre ou horrifique. Le cœur du récit est de nature dramatique, que ce soit l'amour de Christopher, celui de la reine des fées, ou le crime commis par le juge. Les créateurs entremêlent ces drames très humains au fantastique et aux îles d'Arran, avec une élégante sophistication, générant une immersion extraordinaire.



mardi 15 juin 2021

Algernon Woodcock, tome 3 : Sept coeurs d'Arran

La loi ne s'encombre jamais de formules de politesse.


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock, tome 2 : L'Œil fé, seconde partie (2003) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais il n'y a aucune raison de s'en priver. Ce tome constitue la première moitié d'une histoire en 2 parties. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 60 (+ 2 pages de prologue). Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.

William McKennan est en train de contempler son ami Algernon Woodcock assis sur des rochers alors que la marée continue de monter. Il doit finir par aller le sauver avec Andrew car l'océan aller emporter son ami. Finalement, ils regagnent la capitale, et Woodcock n'évoque plus jamais ce qu'il s'est passé, se lançant à corps perdu dans les études, pendant cinq ans, accumulant tous les diplômes possibles, pendant que McKennan décroche difficilement son diplôme de médecin. Ce dernier ouvre un cabinet avec un camarade de promotion, et Woodcock accepte le poste de titulaire de la chaire d'anatomie de la faculté. McKennan ajoute une anecdote : en quittant Oban après leur première aventure, ils avaient remarqué que Margail, la vielle folle de la lande, se tenait sur le bord du chemin, et Algernon était descendu de la diligence pour échanger quelques mots avec elle. Au temps présent, au dix-neuvième siècle, Algernon Woodcock entame son discours d'année d'enseignement, devant ses élèves de la faculté de médecin qui vont rentrer chez eux pour réviser avant les examens finaux. Il s'associe à Willy, le squelette de l'amphithéâtre pour leur donner un dernier conseil : ce qui distingue le bon médecin du mauvais praticien n'est pas seulement son habileté à sauver ses patients, c'est aussi et peut-être surtout sa capacité à ne pas les tuer.

Resté seul dans l'amphithéâtre, Algernon Woodcock a la surprise de voir entrer un homme de haute taille, tout de noir vêtu. Il se présente : il s'appelle Ontzlake Browne. Il est l'assesseur du juge Thomas Maskew, premier magistrat en charge de Strathclyde. Il remet un pli du juge à Woodcock : un ordre de réquisition le concernant. Il s'agit d'un commandement auquel Woodcock ne peut pas se dérober. Il n'a que trois jours pour se rendre sur l'île d'Arran et se présenter au juge. Woodcock proteste : il a des examens à faire passer dans trois semaines. Browne s'est déjà chargé personnellement de l'excuser auprès du doyen, son remplaçant est déjà nommé. Après le départ de Browne, Algernon Woodcock se rend au pub pour parler avec son ami William McKennan. Il ne comprend pas pour quelle raison il a été choisi, mais le doyen lui a confirmé qu'il n'y a pas d'échappatoire possible. Il a compris qu'il s'agit d'une affaire d'homicide. Il présume qu'il devra accomplir une autopsie. Les deux amis se quittent après quelques verres, McKennan indiquant qu'il a un ou deux trucs à régler d'urgence avec son associé.



Après le final époustouflant du tome précédent, le lecteur s'attend à plus de la même chose. Le scénariste pose tout de suite le principe : c'est lui qui choisit le rythme de la narration et le déroulement des séquences, et c'est comme ça. Ce tome débute donc par deux pages qui correspondent à du texte illustré, un extrait des mémoires du docteur William McKennan, une forme similaire aux mémoires du docteur John Watson évoquant les aventures de Sherlock Holmes. Mais ici, le lecteur bénéficie en plus de deux illustrations, l'une évoquant la ville d'Oban, l'autre la petite carriole passant devant le cimetière, sous le regard d'un chat, les deux sur fond ocre. Dans ces pages, le lecteur découvre que Algernon Woodcock n'est pas sorti indemne de son aventure, mais traumatisé, au point de souffrir d'un syndrome de stress post traumatique intense. Il a laissé un œil dans cette histoire, et il lui faut cinq ans pour parvenir à reconstruire une vie différente. L'intrigue démarre posément : Woodcock est sous le coup d'une réquisition et il en parle à son ami. Il lui faut se rendre à l'île d'Arran, à l'ouest de l'Écosse, vraisemblablement pour réaliser une autopsie, et il en parle un peu avec McKennan qui l'a accompagné, et avec un autre passager. Le lecteur doit patienter avant de pouvoir assister au premier contact avec le fantastique. Il suit le personnage principal qui subit son voyage en bateau, qui prend contact avec le juge qui lui explique la situation. Ces différents moments permettent d'installer le mystère par les non-dits, ainsi qu'une tension à couper au couteau entre Woodcock et le juge, suave et antipathique au possible.

Il est possible que le lecteur soit aussi revenu avant tout pour les images. Après les deux petites illustrations des pages I & II, la bande dessinée commence pour de bon, et le lecteur se retrouve dans la grande cour d'apparat de la faculté, avec une architecture remarquable. Puis il passe dans l'amphithéâtre avec le point de vue d'Algernon Woodcock, regardant ses élèves enthousiastes assis dans les gradins. Les couleurs montrent un bois un peu foncé, bien vernis peut-être ciré, avec une patine qui le rend presque satiné. Les os du squelette Willy ont une couleur plus ivoire, et une texture un peu plus irrégulière. Le bois du pub apparaît tout aussi foncé, cette fois-ci du fait de l'éclairage et un peu plus humide, comme s'il était lavé à l'eau plus souvent. Le lecteur apprécie ensuite la lumière bleutée de la nuit. L'enchantement devient total avec la couleur de la mer lors de la traversée vers l'île d'Arran, et un ciel un peu couvert avec des trouées de lumière. Les images de Guillaume Sorel sont toujours aussi somptueuses, tactiles, donnant l'impression au lecteur d'être sur place, et générant une envie intense de se précipiter pour organiser un séjour dans ces lieux.



Parmi les localisations les plus remarquables, le lecteur prend grand plaisir à regarder le cloître et son jardin intérieur où travaillent quelques moines. Il tombe en pâmoison devant les cinq pages qui se déroulent dans la lande, Algernon Woodcock prenant un moment pour s'y détendre et se retrouvant face à un lièvre. L'onde est pure, et le lecteur aimerait y tremper ses mains comme Algernon. L'herbe est verte, un peu ondoyante, avec des zones plus claires et d'autres plus sombres, en fonction de la lumière changeante passant à travers les nuages. C'est magnifique. Alors qu'il l'emmène voir Keridwen Murray, Thomas Maskew fait traverser plusieurs salles du monastère à Woodcock : l'artiste focalise ses cases sur le statuaire très déconcertant, avec des angles de vue déstabilisants, faisant ressentir le malaise qui s'empare de Woodcock en pensant à l'effet de ces statues sur les moines pénitents. L'artiste franchit encore un palier dans la force d'évocation lorsque Woodcock se rend pour la deuxième fois la cellule de Keridwen Murray. Les impressions mentales du médecin se mêlent aux vieilles pierres, créant une atmosphère aussi évocatrice qu'insoutenable, un travail d'orfèvre d'une remarquable sensibilité visuelle.

Très rapidement, qu'importe l'intrigue, la narration visuelle emporte le lecteur dans un monde concret et plausible, où il sent bien que les créatures magiques ne sont pas loin, et qu'elles ne sont pas bénéfiques au sens humain de ce terme. Or l'intrigue est tout aussi captivante que les dessins. Il s'agit donc d'une enquête : un meurtre a été commis. La nature du crime change une fois arrivée sur l'île d'Arran : sept fillettes ont été assassinées, Mary, Priscilla, Margaret, Clara, Lobelia, Jany, Julia. Mais la coupable a déjà été arrêtée et elle est passée aux aveux. Mais le juge manigance quelque chose de peu avouable avec son assesseur. D'un côté, Algernon Woodcock écoute ces deux-là et échange quelques mots avec la coupable. D'un autre côté, William McKennan se renseigne auprès des habitants du coin. Et puis il y a aussi cette communauté du hameau au bout du chemin dont on ne sait rien. Sans oublier la fête qui se prépare. De séquence en séquence, la situation s'étoffe, tout en restant facile à suivre. Le lecteur se rend compte que le scénariste n'a aucune intention de raconter une aventure après l'autre sans lien entre elles. Son personnage est donc un peu plus vieux, et il reste traumatisé par son premier contact avec le petit peuple. Il fait l'expérience de leur présence dans cette île, et en a la confirmation quand un lièvre se tient devant lui sur la lande, image aussi absurde que prégnante de surnaturel, alors qu'il ne s'agit que d'un lièvre regardant Algernon qui du coup se jette en arrière, puis qui va parler à un trou. S'il le souhaite, le lecteur peut aussi considérer la présence de thèmes sous-jacents comme le traumatisme psychique et la difficulté de se reconstruire, les abus de pouvoir dans une communauté isolée, et par un représentant de l'autorité, la capacité à percevoir et comprendre des forces systémiques que les autres ne perçoivent pas, le fardeau de la connaissance.

Le lecteur revient pour ce troisième tome remplit d'espoir, avec un horizon d'attente très élevé. Les créateurs sont dans une forme éblouissante, que ce soit pour l'intrigue, la narration visuelle, l'intrication entre les deux grâce à une coordination telle que l'histoire semble être l'œuvre d'un unique auteur. Le lecteur comprend dès le début que le prix à payer sera terrible, pour toutes les personnes impliquées dans cette histoire, et pas uniquement pour le coupable et ses victimes décédées.



mardi 13 novembre 2018

Bluebells Wood

Il faudrait peut-être te laisser faire par l'inattendu.

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Le récit a été entièrement réalisé par Guillaume Sorel, scénario, couleur directe. Il comprend une introduction de 2 pages rédigée par Pierre Dubois, citant Paul Claudel, et le poème Annabel Lee d'Edgar Allan Poe. Il se termine par une postface d'une page rédigée par Sorel, évoquant sa pause d'un an en bande dessinée pour se consacrer à l'illustration et à la peinture, ainsi qu'à une longue promenade effectuée sur l'île de Guernesey, à la recherche d'un endroit dénommé Bluebells Wood, et la découverte, à la place, d'un lieu plus sauvage et d'une crique où est bâtie une unique maison. S'en suivent 19 pages de recherches graphiques pour la BD, et de peintures sur le thème des sirènes.

À l'automne, sur la lande proche de la mer, un chevreuil est en train de brouter, et il relève soudain la tête. Un chien, la bave aux lèvres, se lance vers lui, menaçant et agressif. Il s'enfuit jusqu'au bois proche et disparaît dans la brume de la forêt aux hyacinthes (Bluebells Wood). Il chute de plusieurs mètres de haut, tombant dans une clairière verdoyante, parsemée de hyacinthes. William John, peintre, a entendu le bruit de la chute, depuis son atelier. Il sort de sa maison sur la plage et pénètre dans le bois. Il y trouve le cadavre du chevreuil. Il ne comprend pas comment il a pu tomber du ciel, à travers les arbres qui sont plus haut que les tours du château d'Édimbourg. Il traîne le chevreuil jusqu'à la petite plage de sable blanc, et il va chercher un couteau pour le dépecer sur une grande roche plate baignant dans l'océan. Il récupère les morceaux, et balance les abats dans l'eau pour que les crabes et les mouettes se régalent. Les mouettes arrivent mais s'éloignent aussitôt sans toucher aux restes.


William rentre chez lui avec sa brouette chargée de viande, ne comprenant pas pourquoi les mouettes n'ont pas voulu de la viande. Le soir, il sert le chevreuil en daube à son ami Victor qui est venu lui rendre visite. Il évoque le souvenir d'Héléna, la vie de reclus de William, et son avancée dans ses peintures. Sur la plage, du bruit se fait entendre à côtés des os du chevreuil. Le lendemain, les écureuils et le renard de la forêt sont effrayés par quelque chose. William est en train de préparer sa peinture noire. On frappe à la porte ; c'est Rosalie, la femme qui lui sert de modèle. Elle se déshabille et s'installe sur le canapé pour prendre la pose, William ne lui adressant quasiment pas la parole. Distrait par le bruit d'un écureuil glissant affolé sur le toit, il congédie son modèle. Il se rend sur la plage, et met sa barque à l'eau, avec son matériel de peinture. Il a pêché quelques poissons. Une longue ombre passe sous sa barque dans l'eau claire. Il est attaqué par 2 longues sirènes qui s'en prennent à lui et tentent de faire chavirer son esquif.


Le lecteur se réjouit par avance de pouvoir découvrir de nouvelles planches de Guillaume Sorel, qui l'emmèneront dans un endroit chargé de légendes. Il est aux anges dès la séquence d'ouverture composées de 4 planches et une demie, dépourvues de texte, lui offrant de suivre le parcours d'un chevreuil. Il découvre un paysage magnifique, une lande ondulée, avec une herbe déjà brunie par l'approche de l'automne, des feuilles virevoltant au vent, un arbre à la forme torturée suite à l'action de l'anémomorphose, des roches affleurantes, partiellement recouvertes de mousse, et tout ça rien que dans la première case. La quatrième page de bande dessinée lui permet de fouler le sol de la forêt de Bluebells, avec une herbe vive et verte parsemée des tâches bleues des hyacinthes, des troncs vigoureux, un feuillage aux couleurs irisées très haut dans le ciel. Par la suite, le lecteur éprouve l'impression d'entendre le sable de la petite plage, crisser sous ses pas. Il hume l'humidité de l'air marin, en regardant les rochers battus par les flots. Lorsque William est en mer, il se retourne pour admire la côte, à la fois la plage, mais aussi les petites falaises dont la forêt arrive jusqu'en bordure. Il apprécie d'avoir une vue globale de l'anse, depuis la mer quelques pages plus loin (page 54). De la même manière, Guillaume Sorel montre la plage sous plusieurs angles au fil des séquences, à des moments différents de la journée, avec un éclairage variable. L'ambiance n'y est pas du tout la même en plein soleil, qu'à la nuit tombante.


À chaque fois que William retourne dans la clairière aux hyacinthes, le lecteur ressent une forme de sérénité qui se dégage de ce paysage paisible et accueillant, de cette herbe souple et épaisse, de la protection offerte par les hautes frondaisons. La représentation de la maison sur la plage offre tout autant d'intérêt, à la fois sa forme extérieure, sa terrasse s'appuyant sur un mur de pierre, à la fois l'aménagement intérieur, qu'il s'agisse de la salle de bains avec sa baignoire métallique, de la pièce de travail de William avec sa bibliothèque, son chevalet, ses toiles, ses pots à pinceau, ses chiffons, tout le matériel d'un peintre. S'il en éprouve le goût, le lecteur peut laisser son regard s'attarder sur les accessoires de chacune des pièces, l'artiste y ayant inséré de nombreux détails, des cadres souvenirs de William, à un verre d'eau posé négligemment au pied du canapé pour que Rosalie puisse se désaltérer à sa guise, sans avoir à se déplacer. Il y a bien sûr un autre environnement qui occupe une place majeure dans le récit : l'océan. Au fil des séquences, le lecteur peut voir l'eau calme, agitée par de petites vaguelettes avec la nuée de mouettes et de goélands, la magnifique eau bleue plus profonde quand William s'éloigne un peu en barque, une belle eau transparente quand l'ombre d'une sirène passe sous la barque, l'eau ruisselante le long de la barque ou des rochers, les étranges clapotis ponctuels quand la renarde nage, la masse sombre, insondable et agitée quand les vents se lèvent.


La lecture de cette bande dessinée ne procure pas qu'un plaisir esthétique devant la beauté plastique des images. Guillaume Sorel est aussi un vrai conteur, capable de créer des images mémorables, et des séquences impressionnantes. Après avoir refermé cette BD, le lecteur conserve des visions saisissantes à l'esprit, outre la beauté des sites. Il s'agit parfois d'un détail : les poils du pinceau de William trempés dans la peinture, un écureuil dérapant sur une ardoise du toit, les poissons fraîchement péchés s'agitant dans un seau d'eau, le homard encore vivant désorienté sur la table de la cuisine. Il peut aussi s'agit d'un spectacle plus impressionnant comme une nuée de mouettes et de goélands, l'assaut des sirènes sur la barque, le brouillard se levant sur la mer. Il peut encore s'agir d'une séquence muette racontant un moment où l'émotion s'intensifie, car il y a 17 pages muettes sur 70, et encore à peu près autant ne comprenant qu'un seul phylactère ou une seule cellule de texte.


Guillaume Sorel a l'art et la manière d'installer une ambiance ou une sensation au sein d'une scène, avec ou sans mots. Comme le lecteur peut s'y attendre, ce récit comporte une histoire d'amour un peu compliquée. Alors qu'il vit dans une demeure isolée, William John bénéficie de l'intérêt d'une femme et il y a plusieurs séquences de nu. L'artiste met en valeur le corps féminin, sans recourir à des poses lascives ou obscènes, avec des femmes dont la morphologie n'est pas celle d'un mannequin longiligne. Il sait souligner la sensualité de l'une ou de l'autre, en cohérence avec sa personnalité, celle de Rosalie étant très différente de celle des sirènes. Lors des étreintes amoureuses, il reste du côté d'un érotisme doux, faisant ressortir la complicité des amants par des caresses sensuelles. Le récit comprend également une dimension angoissante liée aux 2 sœurs de la sirène qui ne partagent pas son intérêt romantique pour un être humain. Sorel s'appuie peu sur des agressions physiques pour faire monter la tension et installer un malaise. Dans son introduction, Pierre Dubois attire l'attention du lecteur sur la savante habileté avec laquelle l'auteur fait sourdre le malaise et l'installe durablement. Au grand étonnement du lecteur, le premier sens sollicité est celui de l'ouïe. De manière chronique, il se produit des bruits étranges et inattendus. Le lecteur peut voir sur le visage de William John que ces bruits, ces craquements ne sont pas normaux. Les animaux y réagissent aussi en adoptant une posture inquiète.


Outre le comportement des humains, et les remarques que se fait William (soit en parlant à haute voix comme une personne seule, soit dans de brèves phrases de son flux de pensées), il y aussi le comportement des animaux qui devient parfois contre nature, comme s'il se produisait des événements qui relèvent du surnaturel. La citation en quatrième de couverture indique qu'il s'agit d'un récit avec une dose d'horreur. Il s'agit plus en fait pour l'auteur de faire naître l'effroi, par une accumulation progressive de petits phénomènes inhabituels. Il y a bien sûr l'existence de créatures comme des sirènes, mais le lecteur constate aussi que le comportement de William John ne s'explique pas entièrement de manière rationnelle. Ses soupçons se confirment de manière confuse avec la visite d'Héléna, sans qu'il ne sache exactement à quoi s'en tenir. En cela la référence à Edgar Allan Poe dans l'introduction de Pierre Dubois met la puce à l'oreille du lecteur, et s'avère très pertinente. S'il y est sensible, il retrouve effectivement cette façon de susciter l'inquiétude propre à Poe ou aux autres auteurs que cite Dubois, comme William Hope Hodgson. William John est dans une phase de transition où il doit faire le deuil de sa relation avec Héléna et accepter l'irruption de l'inattendu dans sa vie. Il est en proie à une inquiétude lancinante face à la vie, à l'inattendu que lui réserve l'avenir.


En découvrant une nouvelle bande dessinée de Guillaume Sorel, le lecteur est conquis d'avance par la promesse de planches magnifiques, d'images impressionnantes, transcrivant la beauté et la séduction de la nature, ainsi que les tourments de l'âme humaine, son intranquillité. Ce récit comble ses horizons d'attente, avec l'irruption du surnaturel, une progression déstabilisant aussi bien le personnage principal que le lecteur, la mise en scène d'un merveilleux aussi bien fascinant qu'inquiétant. À la fin le lecteur se rend compte que William John est autant le jouet des circonstances (l'apparition d'une sirène) que de ses traits de caractère qui sont comme une puissance qui modèle sa vie, sans échappatoire possible. En prime, il s'avère que l'intrigue se révèle plus riche que prévue, ne se limitant pas à cette passion entre un homme et une sirène.



samedi 27 janvier 2018

Algernon Woodcock, tome 2 : L'Œil fé, seconde partie

Tout est révélé, et tout garde son mystère.

Ce tome constitue la deuxième moitié d'une histoire en 2 parties. Les planches de cet album sont numérotées 61 à 123 (+ 1 page d'épilogue), celles de la première partie sont numérotées 1 à 60. Il a été réalisé par Mathieu Gallié (dont le travail est qualifié de traduction et adaptation), et par Guillaume Sorel (dessins et couleurs). Il est paru initialement en 2003.

Algernon Woodcock a décidé de quitter la chambre de la chaumière où il s'était installé, pour aller voir la vieille femme borgne sur la lande, qui avait accueilli McKennan lors de sa première nuit. Suite à son comportement étrange, il préfère fuir sur la lande, où il est observé par un lièvre. Il est retrouvé par Andrew McIntyre, le valet des Penduick. Woodcock accepte son hospitalité, et que McIntyre aille chercher William McKennan.

Suite à l'incroyable premier tome, les attentes du lecteur sont élevées, en particulier en ce qui concerne la partie graphique. Il retrouve avec joie les forces du premier tome : une utilisation magistrale et enchanteresse des couleurs, 13 pages sans phylactères de toute beauté, des dessins qui montrent beaucoup plus que ce que disent les paroles, une mise en scène apportant un intérêt visuel même aux dialogues, des compositions de page pleines de forces.

Mathieu Gallié continue de jouer avec les attentes du lecteur, de manière habile et quelque peu espiègle. Il explique tout de manière claire dans ce tome : la nature de l'œil Fé, comment il est apparu, la nature véritable d'Izora Penduick, le comportement des lièvres et des pies, ce qui est arrivé à l'œil d'Algernon Woodcock. Il prend soin aussi que les manifestations fantastiques ne prennent pas la forme attendue. Il n'y a pas de retour en arrière montrant ce qui s'est passé pendant l'accouchement d'Izora. Il n'y a pas de séquence montrant la créature surnaturelle de manière directe. Les auteurs ont pris le parti de montrer l'existence du surnaturel au travers de ses conséquences, et plus particulièrement au travers de la nature (lièvres & pies, forme d'un rocher, agitation de l'océan, brume sur la lande). Le lecteur constate de visu que l'environnement naturel est habité par des entités et des forces qui lui sont cachées, dont seuls de menus indices laissent subodorer l'existence, à quelques individus plus réceptifs. Ces derniers (par exemple la vieille femme borgne) ont appris à se défier de cette connaissance et à la réprimer, à la fuir.

Pourtant le lecteur n'est pas déçu du voyage. L'intelligence narrative des auteurs consiste à montrer ces effets plutôt que de les expliquer avec des mots. Comme dans le premier tome, le lecteur est saisi par le sentiment du merveilleux lors de nombreuses séquences. La couverture constitue déjà une invitation à un voyage irrésistible et étrange. À l'intérieur du volume, le lecteur retrouve bien ce rassemblement improbable de lièvres, mais sans la présence d'Algernon Woodcock. Lorsque McKennan et Woodcock reviennent dans la demeure des Penduick, ils découvrent une pièce aux proportions impossibles et à la luminescence surnaturelle. Cette vision hallucinante emporte la raison du lecteur, séduit par la beauté de l'illustration, convaincu et même désireux d'accorder sa suspension consentie d'incrédulité pour profiter de ce spectacle merveilleux.



Par la force et l'intelligence de la composition des images, Sorel et Gallié montrent le fantastique sans avoir recours aux mots. Il revient à la charge du lecteur de formuler par lui-même ce qu'il observe. Cette forme de narration permet de préserver le merveilleux qui reste indicible, qui ne peut pas être exprimé par des mots.

Au cours du récit Gallié fait dire à Woodcock, qu'il n'a pas envie d'en voir plus de ce monde occulte, qu'il lui suffit de savoir qu'il y a quelque chose de l'autre côté du voile (page 111). Il s'agit donc d'une connaissance interdite, que l'homme y accède serait contre nature. Étrangement l'homme de science qu'est Woodcock déclare même : "Bien malin qui imagine comprendre qui tire les ficelles." (Page 122). Alors que Woodcock est un homme qui a consacré ses études à comprendre le fonctionnement du corps humain pour devenir médecin, il renonce à comprendre les mystères de l'univers. Sur la même page, il déclare encore : "il n'est de pire benêt que celui qui croit que les autres le sont, dès le premier regard". À nouveau, il s'agit pour le personnage (et donc pour l'auteur) d'une forme de profession de foi sur la tolérance (ne pas juger un livre à sa couverture) et sur l'acceptation de la part d'inconnu chez l'autre.

Cette histoire ne constitue pas une leçon de morale ou de philosophie, il faut que le lecteur soit attentif à cet aspect du récit pour pouvoir le percevoir. S'il ne l'est pas, il court le risque d'être déçu par une fin un peu décalée par rapport au reste du récit, une confrontation qui ne se transforme pas en affrontement physique, un dialogue qui semble tourner autour du pot entre Izora et Algernon.


Par contre cette histoire constitue un voyage délicieux. Mathieu Gallié et Guillaume Sorel créent un environnement et des personnages aussi uniques que palpables, avec des motivations et un comportement plausibles et normaux, dans des paysages magnifiques et réalistes. Le lecteur perçoit l'émergence du surnaturel à fleur de paysage, au travers des dialogues des personnages, en ne le voyant en pleine lumière qu'à de rares reprises, ce qui lui permet de conserver sa part de mystère. Les auteurs réussissent la gageure de d'un récit fantastique qui y fait honneur, sans en abuser, sans le rendre banal, inoffensif ou en toc. Le lecteur prend autant de plaisir à voir à quel point la pluie détrempe les vêtements et le sol, ou à voir Woodcock se glisser dans un trou à même la terre, en anticipant ce qui l'attend de l'autre côté, que de rester bouche bée devant une manifestation surnaturelle.



vendredi 26 janvier 2018

Algernon Woodcock, tome 1 : L'Oeil fé, première partie

Une terre de légende

Ce tome constitue la première moitié d'une histoire en 2 parties. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 60 (+ 2 pages d'introduction I & II), celles de la deuxième partie sont numérotées 61 à 123. Il a été réalisé par Mathieu Gallié (dont le travail est qualifié de traduction et adaptation), et par Guillaume Sorel (dessins et couleurs). Il est paru initialement en 2002. La suite et fin de cette histoire se trouve dans L'Oeil Fé, seconde partie (2003).

Le tome s'ouvre avec 2 pages de texte sur fond chacun d'une illustration pleine page. Il s'agit d'une lettre de William McKennan, datée du 20 septembre 1901, expliquant dans quelles circonstances il a rencontré Algernon Woodcock, comment ils ont fait leurs études de médecines ensemble et comment ils se sont retrouvés dans la ville côtière d'Oban en Écosse, pour que McKennan assure l'intérim du médecin Vernon Laidbargh parti profiter de la saison de la chasse.

Dès leur arrivée, McKennan est appelé en pleine nuit à se rendre au chevet d'un malade dans la campagne. Il s'y rend accompagné de Woodcock et emmené par Peter le cocher de Laibargh. Il se met à neiger en plein pendant leur périple, ce qui les contraint à s'abriter dans une chapelle votive. Le lendemain, McKennan doit partir faire la tournée de visites à domicile. Pendant son absence, Andrew McIntyre (le valet de la riche famille Penduick) toque à la porte pour que le médecin vienne aider Izora (la maîtresse de maison) à accoucher. Algernon se rend sur place pour procéder à la délivrance.

Ce premier album est paru dans la collection "Terres de légendes" chez Delcourt, branche annonçant clairement l'inscription dans un genre littéraire. Le lecteur est donc préparé à trouver une interprétation de mythes et légendes dans le récit. Les 2 pages de missive en ouverture évoquent les romans du dix-neuvième siècle, avec une forme un peu posée, le narrateur relatant les faits, masquant la date exacte (ici apposé sous la forme 18**) pour qu'on ne reconnaisse pas les individus concernés. La suite de la narration est guidée par les phylactères, plus que par les images. Certains événements ne sont relatés qu'au travers des dialogues, sans être montrés par les dessins. Par exemple, Algernon Woodcock raconte l'accouchement d'Izora Penduick, à William McKennan, à la lumière des bougies dans le salon, sans une seule image montrant les faits.

Dans un premier temps, ces choix narratifs déroutent : rien de sensationnel, pas d'image intense, les meilleurs moments racontés plutôt que montrés. Les dialogues en tant que locomotive de la narration accentuent l'aspect secondaire des images. Grave erreur... mais du lecteur, pas des auteurs.

Alors que le récit ne semble pas tenir ses promesses de mythes et légendes, le lecteur se souvient qu'il a choisi cette BD d'abord pour sa couverture singulière, puis pour les superbes images aperçues en le feuilletant. Il faudrait même parler d'illustrations. Guillaume Sorel dessine de manière traditionnelle, en détourant les formes par des traits à l'encre, puis en réalisant la mise en couleurs. Toutefois ces dernières sont si présentes et denses, qu'elles écrasent parfois les traits encrés, sans pour autant perdre la netteté des formes. Les 2 illustrations de fond de la lettre initiale proposent un camaïeu d'ocre et de brun, liant un château et une vue d'Édimbourg dans la première page, liant une bécasse et une vue sur la mer dans la deuxième.

La page numérotée 1 est une démonstration époustouflante de camaïeu bleu foncé et noir pour une vue des bâtisses donnant sur le quai principal d'Odan. Le lecteur peut distinguer la façade de chaque bâtisse, alors qu'il est submergé par cette ambiance nimbée d'une lumière nocturne, avec l'humidité marine, et le caractère massif des pierres choisies pour résister au mauvais temps. Les pages 2 à 5 baignent dans des couleurs allant du brun brique au brun puce, à la lumière vacillante d'un feu de cheminée. Grâce à un travail inspiré et maîtrisé sur ces teintes, Sorel fait ressortir le caractère irrégulier et limité de l'éclairage, mais aussi les textures de chaque élément éclairé (du cuir du canapé, à la pierre du dallage). Tout du long les couleurs deviennent un langage à part entière qui transcrit bien plus que la simple teinte de ce qui est représenté.



Cette même séquence (pages 2 à 5) constitue une preuve éclatante de l'intelligence de la mise en scène. Alors qu'il s'agit de 2 personnes en train de parler (scène visuellement souvent plate), Sorel montre les personnages vaquant à leurs occupations (gestuelle, se servir un verre et le déguster, profiter de la chaleur du feu, etc.). À l'opposé d'une suite de têtes en train de parler, le lecteur découvre les différents recoins de la pièce, et la façon de se tenir des personnages.

À l'occasion, la mise en scène de Sorel réserve des images fortes et spectaculaires, souvent grâce à un point de vue original. Ainsi page 9, la calèche du docteur McKennan est vue depuis le ciel, avec une prise de vue au milieu des flocons de neige en train de tomber. C'est image est d'autant plus spectaculaire et convaincante que les couleurs rendent compte de la lumière particulière qui accompagne le blanc des flocons de neige. Les cases des pages 14 & 15 sont agencées autour d'une image centrale à cheval sur les 2 pages, pendant que Peter (le cocher) raconte le naufrage de L'Ambrobine. Magnifique composition, à nouveau magnifiée par une composition chromatique toute en retenue. Les pages 24 & 25 sont muettes (ou presque, 1 seul phylactère) et prouvent si besoin était que les dessins de Sorel portent l'intégralité de la narration, sans aucun difficulté de compréhension.

Il serait possible de prendre ainsi en exemple chaque page pour montrer l'habilité narrative de Guillaume Sorel, souvent reléguée en arrière plan par l'apparente prépondérance des textes sur le plan narratif. Ainsi en éveil, le lecteur regarde différemment les images et s'interroge sur ce qu'elles montrent que les textes ne disent pas. Il y a l'agitation de la mer, les brumes qui courent sur la lande (dite "déchirée"), la présence de livres (page 22), le vol aérien de la pie, et la présence en toile de fond de la nature. Alors que l'intrigue semble pauvre en légendes, les images montrent une terre de légendes.

Du point de vue visuel, il n'y a que le choix d'attribuer une couleur de phylactère différente pour chaque interlocuteur qui semble superfétatoire. Les bulles sont placées de manière à ce que le lecteur sache tout de suite qui parle et la couleur de fond n'apporte rien si ce n'est de diminuer le contraste entre les caractères et le fond.

Côté intrigue, Mathieu Gallié bénéficie aussi de la densité de la reconstitution historique des images. Il peut donc se concentrer sur son histoire et ses personnages. Le lecteur n'a pas accès aux pensées de ces derniers, il les regarde évoluer comme de vrais individus. Il n'y a pas d'opposition bien / mal, mais un mystère qui plane autour de madame et monsieur Penduick et de l'incident survenu à l'œil droit d'Algernon Woddcock. Le lecteur peut pleinement prendre le temps de se plonger dans cette reconstitution, de profiter de l'air marin, de regarder les activités liées à la pêche, d'admirer les paysages. Gallié joue avec les attentes du lecteur, ne lui donnant pas immédiatement les éléments surnaturels auxquels il s'attend, mais installant patiemment ses personnages, sa situation, les différents environnements. Le malaise s'insinue petit à petit au gré des écarts par rapport à la normale, sans que le lecteur ne puisse dire quel écart est plus significatif. Gallié entretient avec habilité ces ambiguïtés, jouant avec l'anticipation du lecteur.


Au vu du titre de la collection le lecteur s'attend à trouver un récit plus ou moins bien ficelé sur la base de manifestations surnaturelles plus ou moins édulcorées. Il découvre une narration à l'ancienne, assez écrite, évoquant les auteurs classiques du dix-neuvième siècle. Au bout de quelques pages, il prend conscience de la qualité d'immersion qu'il ressent. La qualité des illustrations et de la mise en page est patente : le lecteur jouit à plein du plaisir de se plonger dans les différents environnements, de les observer, de les ressentir, grâce à des illustrations belles, soignées et générant des sensations liées à chaque endroit (air marin, froid, chaleur du feu de cheminée, etc.). Les personnages ont pris vie, les lieux existent, il ne s'agit plus d'une fiction de genre, mais d'une reconstitution respectueuse, d'un roman intense et prenant.