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vendredi 28 août 2020

Jessica Blandy - tome 14 - Cuba !

C'est une fouineuse.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 13 : Lettre à Jessica (1997) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1998, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.

Un américain a arrêté sa voiture sur le Malecón, une promenade en front de mer de huit kilomètres de long au nord de La Havane. Ruiz Mendin (34 ans) est sorti de sa voiture et attend en regardant la mer : il a rendez-vous avec Jessica Blandy. Il se retourne en entendant un pas derrière lui. Il s'agit d'un enfant dans un habit militaire, peut-être un cadet de l'école militaire. L'enfant tient une boîte devant lui et s'arrête devant Mendin en lui demandant s'il attend bien une américaine, une femme blanche. La réponse étant positive, l'enfant prend le revolver dans la boîte et abat Mendin de 2 coups tirés à bout portant dans la poitrine. Jessica Blandy appelle son contact pour l'informer de l'absence de Ruiz Mendin au rendez-vous. Son contact lui explique ce qui est arrivé et lui dit d'appeler Antonio à la Laguna de Leche, près de Sagula, celui-ci lui donnera de nouvelles instructions. Jessica Blandy se rend sur le bateau de pêche qu'on lui a indiqué : elle y trouve le cadavre de son contact. Elle n'a plus qu'à attendre et à espérer que le réseau Hannah parviendra à la joindre autrement. À Cuba, une réunion présidée par un officiel cubain prénommé Santos se déroule en présence de responsables cubains et américains. Santos explique que le colonel Rosario, ayant fait partie d'un lobby anticastriste, doit être libéré dans les jours à venir. Il a demandé l'asile politique à l'ambassade de Bolivie. Il doit la rejoindre dans une voiture officielle en passant par le Malecón. Un attentat a été organisé pour l'abattre dans la voiture, quand elle sera prise dans la foule sans pouvoir avancer. Le tueur pourra s'échapper sans difficulté.

Dans un autre quartier de Cuba, Jessica Blandy se présente à l'entrée d'un immeuble : elle vient voir un dénommé Ortiz. Après avoir montré patte blanche devant Mamita (un jeune garçon), elle est reçue par Ortiz qui ne l'imaginait pas comme ça, il pensait qu'elle aurait été plus moche. Elle lui répond du tac au tac qu'elle pensait qu'il aurait été plus mince. Les deux sourient. Au cours de la réunion des officiels, Santos mentionne la présence de Jessica Blandy et le risque qu'elle représente. Concomitamment Jessica Blandy explique qu'elle a été mise au courant de la défection du colonel Rosario, par l'écrivain Cabron Salute qui avait été incarcéré pendant deux mois dans la même prison. Le colonel Rosario avait organisé un attentat contre Fidel Castro, grâce au financement d'un lobby anticastriste basé à Miami. Actuellement, le colonel Rosario séjourne dans une résidence surveillée où les américains ne peuvent rien tenter. Haydée, la prostituée engagée pour divertir le colonel Rosario, sort de ses appartements et va piquer une tête dans la mer, sous le regard envieux de soldats. Quand elle sort de l'eau, elle retrouve leurs deux cadavres.


Changement de décor pour Jessica Blandy qui quitte les États-Unis pour une mission à Cuba, alors sous la présidence de Fidel Castro (1926-2016) dirigeant de la République de Cuba, pendant 49 ans, d'abord en tant que Premier ministre (de 1959 à 1976), puis comme président du Conseil d'État et président du Conseil des ministres de 1976 à 2008. Jean Dufaux a concocté une histoire utilisant les conventions du genre espionnage, Jessica Blandy s'y retrouvant impliquée comme journaliste. Il est donc question de prisonnier dont la libération risque de gêner du monde, d'intérêts officieux voire occultes des États-Unis à Cuba, de réseau de résistants (le réseau Hannah), d'assassinats pour éliminer les gêneurs, avec un tueur professionnel. S'il le souhaite, le lecteur peut considérer le récit sous l'angle initial de la série : les comportements criminels relevant d'une pathologie psychiatrique. Il est confronté aux actes meurtriers d'un enfant, sans explication, supposant qu'il a été embrigadé et qu'il se conduit comme un bon soldat avec un extraordinaire contrôle de lui-même. Il y a également l'assassin professionnel, aussi compétent que dépourvu de toute empathie pour ses contrats, et très chatouilleux quand on critique ses compétences. Il y en a un autre qui fait aussi froid dans le dos que l'enfant : Santos, la soixantaine. Il semble dépourvu d'émotions, uniquement focalisé sur les objectifs à atteindre et les stratégies à mettre en œuvre, plus froid que l'assassin professionnel.

Le changement de lieu est également l'occasion de pouvoir apprécier la manière dont Renaud décrit Cuba. Au fil des tomes précédents, le lecteur a appris à voir le soin apporté par l'artiste pour représenter les environnements. Tout commence donc sur un tronçon large du Malecón, et une belle vue dégagée sur une mer émeraude. Par la suite, le lecteur se dit qu'il prendrait bien un verre au restaurant sur pilotis où se trouve Jessica Blandy. Il ferait bien un tour sur le bateau de pêche même s'il est bien attaqué par la rouille. Il regarde les colonnes du bâtiment officiel à La Havane, cité surnommée la ville aux mille colonnes. Il éprouve l'impression de lever la tête pour regarder la cage d'escalier de l'immeuble où se trouve Ortiz, avec des vitraux au pallier. Il aimerait bien séjourner dans la belle demeure servant de résidence surveillée (mais pas en temps que détenu) au bord de la mer dont il a un aperçu vu du ciel, puis sur la plage privée aux côtés de Haydée alors qu'elle va se baigner, et enfin de la magnifique architecture intérieure quand Jessica Blandy finit par y pénétrer pour rencontrer le colonel Rosario. Renaud représente également plusieurs rues de La Havane, avec sa précision descriptive habituelle et son souci du détail réaliste, que ce soit pour attendre le bus dans un quartier populaire, ou pour aller prendre un verre dans un bar en sous-sol.



Le plaisir de la lecture ne se limite pas à la possibilité de voir des sites bien représentés, au fur et à mesure du déroulement du récit. La mise en scène de Renaud est toujours aussi évidente et naturaliste, rendant chaque scène plausible. Le lecteur est pris par surprise par la mort du contact de Blandy dans la première page, dans un environnement ensoleillé. Il regarde ensuite les cubains en train de prendre tranquillement un verre pendant qu'elle téléphone au comptoir. La description du déroulement de l'assassinat dans la voiture montre la foule, ainsi que le tueur s'avançant et tirant rendant le plan concret et réaliste. Planche 13, le lecteur sent une petite goutte de sueur perler en revoyant l'enfant avec sa boîte : d'abord de dos en short et teeshirt (il ne peut pas savoir que c'est lui), puis en plan poitrine avec son regard fixe et juste le dessus de la boîte fermée, en écho à celle de la première planche, une belle narration visuelle en sous-entendu. Il sourit en voyant un vieux pick-up remonter une rue en escalier (des marches de petite hauteur et très longues) puis dévaler une rue pavée étroite. Il observe la brève discussion entre deux membres du réseau Hannah en plan fixe à un arrêt de bus, la prise de vue se faisant depuis le trottoir d'en face. Il mesure la justesse du jeu des acteurs quand un autre membre du réseau assis tient en joue le tueur professionnel debout en face de lui sans défense et qu'il prend conscience qu'il n'a pas le sang-froid nécessaire pour l'abattre. Un peu honteusement, il sourit quand Jessica est obligée de se déshabiller pour qu'un employé de madame Lucia (responsable d'un groupe de prostituées) tâte la marchandise pour en vérifier la qualité.

Le récit de Jean Dufaux est un peu lié à la situation politique de cuba et à son histoire, plus à ses sites en tant que décors. Le scénario n'est donc pas générique : l'environnement a une incidence réelle sur le déroulement de l'intrigue. Jessica Blandy se retrouve instrumentalisée au sein d'une opération de grande envergure qu'elle ne découvre que progressivement. Comme d'habitude, elle ne joue pas le rôle de l'héroïne dont l'enquête va permettre de résoudre une situation conflictuelle ou un crime. Elle participe aux événements, sans être forcément l'élément moteur ou la sauveuse. Le lecteur a également à l'esprit que les aventures de Jessica Blandy sont des drames, et les auteurs ne le détrompent pas avec ce récit. Les actions des protagonistes et leur sort sont dictés par le système dans lequel ils évoluent, par leurs convictions et leur culture. L'Histoire a porté un jugement sur le régime castriste (mais aussi sur celui qui l'a précédé) apportant une valeur morale au rôle des uns et des autres dans cette histoire. D'un autre côté, le lecteur voit des adultes en train d'agir avec des moyens allant jusqu'à donner la mort dans les deux camps, pour des enjeux pas si simples dans un contexte complexe. À la fin, il se rend compte qu'il peut éprouver de l'empathie et même de la compassion pour chacun d'eux, ne voyant pas d'alternative simple et propre à leurs agissements.

A priori, le lecteur n'est pas forcément enthousiasmé à l'idée de plonger dans un thriller se déroulant à Cuba, mais ne se confrontant pas directement à Fidel Castro, à sa politique, à son régime, à ce qu'il a apporté au peuple cubain, à l'exemple qu'il a pu donner de résistance à l'hégémonie américaine. Rapidement, il retrouve ses marques dans la narration visuelle impeccable de Renaud, acceptant cette mission un peu particulière de Jessica Blandy souhaitant interviewer un anticastriste avant qu'il ne disparaisse, volontairement ou non. Au-delà de l'intrigue, il se retrouve pris au piège d'un système et d'un historique comme les protagonistes.





samedi 22 août 2020

Les Damnés de la Commune T02: Ceux qui n'étaient rien

Les hommes qui vous servivont le mieux

Ce tome est le second d'une histoire complète en 3 tomes. Il fait suite à Les Damnés de la Commune 01: À la recherche de Lavalette T01 (2017) qu'il faut avoir lu avant. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 132 planches, construites en 7 chapitres. Il se termine avec une double page consacrée aux principaux lieux de la Commune parisienne, évoqués dans le présent tome : Courbevoie, Neuilly, Asnières, Porte Maillot, Place de la Concorde, Place Vendôme, Hôtel de Ville, Fort d'Issy, Champ de Mars, Versailles, Rueil et le Fort du Mont Valérien. Suit une autre double page consacrée aux autres Communes : la Commune de Limoges (4 avril 1871), la Commune de Narbonne (24 au 31 mars 1871), la Commune de Toulouse (25 au 27 mars 1871), la Commune du Creusot (26 au 28 mars 1871), la Commune de Lyon (du 05 au 15 septembre 1870, puis du 23 au 25 mars 1871), la Commune de Saint Étienne (du 24 au 28 mars 1871), la Commune de Marseille (le premier novembre 1870, puis du 23 mars au 04 avril 1871). Le tome se termine avec 2 pages en petits caractères listant les références pour chacun des 7 chapitres.

L'auteur a gravi les marches de la Butte Montmartre afin de voir l'armée fraterniser avec le Peuple de Paris. À ses côtés, les touristes n'ont d'yeux que pour la basilique du Sacré Cœur, sans chercher à imaginer le lieu un siècle et demi plutôt, avant qu'elle n'ait été construite. L'auteur imagine le peuple français à s'agiter de toutes parts, à investir l'Hôtel de Ville, les administrations, les ministères, tandis que l'ancien monde décampe à Versailles, en ce samedi 18 mars 1871. Avec le recul des décennies passées, il sait que cette période insurrectionnelle ne durera que 72 jours, et que tout sera fini le 28 mai 1871, à l'issue de la semaine sanglante. Le 19 mars 1871, l'insurrection a triomphé. Victorine B. a enterré son enfant il y a cinq jours et elle vit cloîtrée dans son appartement. En entendant les nouvelles criées par les marchands de journaux, elle décide d'aller voir par elle-même dans la rue avec son mari. Ils passent par la place de l'Hôtel de Ville et constatent que les vendeurs de journaux ont dit vrai : le Comité Central est réuni. Charles Lavalette est sorti de son appartement de Belleville pour siéger avec le Comité Central de la garde nationale. La première décision du Comité est de rendre le pouvoir, d'organiser des élections.

Paris s'apprête à prendre un nouveau cap : celui d'une grande et belle révolution, bâtie non sur la violence mais sur les élections. En se promenant, Victorine se demande comment le nouveau gouvernement de Paris va pouvoir conserver le territoire conquis. Finalement l'auteur retrouve des notes prises par Lissagaray, un journaliste communard. Les débats portent sur la nécessité de rendre démocratiquement le pouvoir aux parisiens, de réaliser une grande révolution pacifique, de ne pas marcher sur Versailles, de ne pas imposer la démarche à la province qui n'a qu'à se prendre en main. À Londres, Karl Marx écrit son analyse le 30 mai 1871 : le Comité Central aurait dû marcher sur Versailles pour éliminer le gouvernement de l'ancien monde. Plus tard, Friedrich Engels estime que le parti victorieux doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires, s'il ne veut pas avoir combattu en vain. Des années plus tard, Léon Trotski reprend l'analyse de Marx pour justifier la Terreur rouge qu'il applique en Russie. Vladimir Ilitch Lénine estime que le rôle de la dictature des soviets est d'user de la violence organisée pour combattre la contre-révolution. L'auteur se prend à rêver d'un autre déroulement de la Commune de Paris, avec les communards écrasant Versailles et se débarrassant de Thiers et de ses généraux. Clac !

Le premier tome avait fait une forte impression : une véritable bande dessinée, entremêlant la vie d'une femme du peuple (Victorine B.), l'enquête sur l'histoire personnelle d'un membre du Comité central de la Garde Nationale (Gilbert Lavalette), et les événements qui conduisent à la création de la Commune de Paris, sous une forme postmoderne (c’est-à-dire l'utilisation de gravures d'époque pour composer des planches de BD). Le lecteur n'a aucun doute sur la qualité du deuxième tome. Raphaël Meyssan utilise la même technique de collage pour aboutir à une narration visuelle sous forme de bande dessinée. Dès l'illustration en pleine page choisie pour la première planche, le lecteur est frappé par la qualité du dessin, ou plutôt de la gravure. Il s'agit d'une vue globale de Montmartre avec les escaliers entourés de jardins et la Basilique dominant le paysage. Pour un lecteur contemporain, il est même difficile de croire à un tel niveau de détails : chaque marche soigneusement tracée, la centaine de petits personnages en train de se promener, le réalisme quasi photographique de l'architecture de la basilique, la texture du feuillage des arbres, et même la trajectoire des jets d'eau en premier plan. Tout du long de ce deuxième tome, le lecteur peut ainsi contempler et admirer de magnifiques vues de Paris, et de quelques endroits de banlieue : la façade de l'Hôtel de Ville de Paris et son parvis, une vue du ciel de Paris dans une gravure en double page, le foyer de l'Opéra Royal de Versailles, la place Vendôme et sa colonne, le hall de l'Hôtel de Ville de Paris, l'entrée du passage Jouffroy boulevard Montmartre, des vues aériennes bluffantes de Lyon, du Creusot, de Saint Étienne, de Marseille, Notre Dame de la Garde à Marseille, une vue du ciel de la place de la Concorde allant jusqu'à l'église de la Madeleine, etc. Le lecteur amoureux de Paris se délecte en identifiant chaque endroit représenté avec une minutie et une exactitude épatantes.

Comme dans le premier tome, Raphaël Meyssan sait compenser la problématique de la représentation des personnages principaux. À l'évidence, l'utilisation de gravures d'époque ne permet pas d'avoir une apparence spécifique et continue pour les 2 personnages principaux. L'artiste s'en tire très bien en compensant cette contrainte par des indications dans les cellules de texte, et en citant les écrits des personnages : le lecteur assimile ce qu'il voit dans la case, soit à la vision du personnage qui raconte, soit à sa silhouette. Même s'il ne peut pas à proprement parler mettre un visage sur un nom (celui de Charles Lavalette, ou celui de Victorine), le lecteur se rend compte qu'il s'agit de personnages bien présents à son esprit, avec une réelle consistance, ne serait-ce que par leur histoire personnelle. Comme dans le premier tome, il constate régulièrement la maîtrise de l'auteur des techniques de bande dessinée. Il y a donc des dessins en pleine page ou en double page. La majeure partie des pages est construite sur la base de cases disposées en bande. En fonction de la séquence, l'artiste peut construire une page sur la base de cases de la largeur de la page, pour ouvrir l'horizon. Il utilise également à bon escient les cases de la hauteur de la page, par exemple en page 33, exercice plus délicat que les cases de la largeur de la page. Il peut aussi utiliser une case sans bordure, comme pour le rappel du corbeau en page 15, déjà présent sur un toit en page 7. Toujours en page 15, il coupe en deux les cases supérieures pour simuler le coupage de la tête des personnes représentées en plan poitrine. Page 73, il fait littéralement voler une case en éclats, en la découpant et en dispersant les morceaux, pour montrer l'impact destructeur des tirs de canons depuis le fort du Mont Valérien. Le lecteur n'éprouve jamais la sensation d'une suite de gravures posées avec application en bande, l'artiste sachant jouer avec les dispositions pour accompagner la nature de chaque séquence, sans en abuser, sans que cela devienne un truc systématique.

Le récit commence le 18 mars 1871, date retenue comme étant le début de la Commune par sa proclamation à l'Hôtel de Ville. Il se termine le 9 mai 1871 à la fin de la bataille du Fort d'Issy, peu de temps avant la Semaine Sanglante (du 21 au 28/05/71). Tout du long, le lecteur croise des figures historiques comme Adolphe Thiers (1797-1877), Jules Ferry (1832-1893), Victor Hugo (1802-1885), Victor Schoelcher (1804-1893), Auguste Blanqui (1805-1881), Gustave Flourens (1838-1871), Louise Michel (1830-1905), … Le lecteur suit les déplacements de Victorine dans Paris, et son engagement d'abord pour tenir une table ouverte pour nourrir les affamés, puis comme ambulancière dans un bataillon affecté du côté de Neuilly. Il suit également Charles Lavalette dans ses engagements, d'abord au Comité Central puis dans l'armée. L'auteur fait œuvre de donner une image globale de la Commune de Paris, et il utilise sa liberté pour introduire d'autres personnages, permettant d'élargir l'angle de vue, pour la Commune de Marseille, ou pour la bataille du Fort d'Issy. Il aborde également la Commune sous différents angles : l'ambiance d'une révolution pacifique, la volonté de ne pas garder le pouvoir et de le rendre au peuple par des élections très rapides, le refus d'aller exterminer le gouvernement d'Adolphe Thiers, des pensions pour les blessés de guerre, les veuves et les orphelins, l'ouverture de la citoyenneté aux résidents étrangers, la réquisition des ateliers abandonnés par leurs propriétaires et confiés aux ouvriers, une plus grande implication des femmes dans la vie sociale et militaire. La narration de Raphaël Meyssan donne une sensation de légèreté malgré des cellules de texte nombreuses sur la majeure partie des pages, grâce à des images spectaculaires, et par l'inclusion de discrètes touches d'humour, souvent un peu décalées, ou des rapprochements inattendus comme l'avis de Philip Sheridan (1831-1888), sur la Commune, le général américain qui avait déclaré qu'un bon indien est un indien mort.

Ce deuxième tome est aussi épatant que le premier. La verve et l'inventivité visuelles de l'auteur ne faiblissent pas, donnant la sensation de lire une véritable bande dessinée, et pas juste un collage académique de gravures récupérées de ci de là. L'histoire de la Commune est racontée dans le détail, avec un souci de donner également une vision globale, et un ancrage à l'échelle humaine (grâce à Victorine, et un peu à Lavalette). Féru d'Histoire ou allergique à l'Histoire, le lecteur plonge dans une reconstitution passionnante, donnant à voir un mouvement populaire extraordinaire.


dimanche 16 août 2020

Caroline Baldwin T17: Narco tango

 Et qu'appelez-vous des dossiers sensibles ? Compromettants pour votre société ?


 Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 16 : La conjuration de bohème (2012) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 46 planches.

Au temps présent, Caroline Baldwin se promène dans les allées du parc Lafontaine à Montréal Elle s'assoit sur un banc, pose son sac à ses côtés. Elle en sort une paire de chaussures avec talon, et elle enlève les tennis plats qu'elle avait au pied, pour chausser les autres. Un homme s'approche d'elle et lui tend la main : ils dansent le tango dans l'allée, alors que les papillons volettent autour d'eux. Un mois plutôt, Caroline Baldwin se trouve dans une grande salle de réunion de Wilson Investigations, avec son patron et un dénommé Hubert qui représente l'entreprise Pharmaplano. Il explique la situation de de son entreprise, une des 10 plus importantes au niveau mondial dans le secteur du médicament. Un de leurs chercheurs, Juan Zalamea, n'a plus donné signe de vie depuis plus de quinze jours. L'entreprise le soupçonne d'être passé à la concurrence, en emportant avec lui les résultats de recherches expérimentales sur un nouveau principe actif. Hubert souhaite confier l'affaire à une société de détectives privés, plutôt qu'à la police pour ne pas alerter les actionnaires. Le parton de Wilson Investigations remet le dossier personnel de Juan Zalamea à Caroline Baldwin, ainsi qu'un double des clés de son appartement de fonction sur le plateau Mont-Royal.

Caroline Baldwin se rend à l'appartement de fonction. En poussant la porte, elle entend un bruit. Elle monte à l'étage avec précaution, son pistolet à la main. Elle découvre que c'est un chat qui a fait le bruit. Une fenêtre a été cassée : des personnes sont entrées par effraction et ont fouillé l'appartement avant elle. Elle décide de placer deux capteurs espions dans l'appartement au cas où quelqu'un déciderait de revenir. Le lendemain, elle se rend dans les locaux de Pharmaplano pour discuter avec les employés. Elle engage la conversation avec Susan, une laborantine qui a travaillé avec Juan Zalamea. Celle-ci ne sait rien de particulier, et leur conversation est interrompue par l'arrivée d'Hubert. Caroline Baldwin a juste le temps de poser une dernière question concernant les cours de tango de Juan Zalamea : Susan confirme qu'il en prenait toutes les semaines et qu'il s'entraînait tous les midis dans les allées du parc Lafontaine.


Au début des années 2010, André Taymans travaille sur d'autres projets que la série Caroline Baldwin : la participation à un clip pour le groupe Feel The Noizz (avec l'actrice Cendrine Ketels), un projet d'adaptation en film d'une histoire originale de Caroline Baldwin (avec l'actrice Caroline Weyers). Il décide également de quitter l'éditeur Casterman pour lequel la série n'est plus une priorité, et lui faut du temps pour récupérer les droits sur les 16 premiers albums, ce qui explique le délai de 5 ans entre le tome 16 et le tome 17, ainsi que le changement d'éditeur. Ce n'est pas un recommencement pour Caroline Baldwin, mais c'est un peu un nouveau départ. Le lecteur retrouve plusieurs éléments récurrents de la série. L'histoire se passe au Canada, à Montréal. Caroline Baldwin a toujours son caractère : elle ne se laisse pas intimider par Hubert. Elle ne s'en laisse pas conter par le joli inspecteur Victor Aznar. Elle porte à nouveau sa petite robe noire le temps d'une soirée. Elle retravaille pour Wilson Investigations. En revanche, ni l'inspecteur Phillips, ni l'agent Gary Scott ne sont de la partie, et il n'est pas question de sa séropositivité. Le lecteur retrouve également la fibre touristique de la série, toujours à Montréal. Il peut s'asseoir avec Caroline Baldwin sur un banc du parc Lafontaine, l'accompagner sur un trottoir avec des façades typiques de maison à deux étages avec l'escalier extérieur menant à l'appartement du premier étage, s'asseoir dans un restaurant spacieux, prendre un chocolat chaud dans le café Martin, monter à l'escalier de secours extérieur d'un immeuble en briques. Il ne s'agit donc pas d'un album dans lequel Caroline Baldwin part en randonnée dans la nature, mais d'un album urbain.

André Taymans a choisi de commencer son histoire en fait un mois après le début de l'intrigue proprement dit, la planche 1 se déroulant dans le parc Lafontaine, pour retourner un mois dans le passé dès la planche 2 et aboutir au temps présente de la planche 1 en atteignant la planche 22. C'est un moyen pour faire ressortir l'ambiance ensoleillée agréable du parc et l'entraînement inattendu au tango. Néanmoins cette scène aurait été tout aussi remarquable sans ce préambule. Le scénariste a construit son récit sur la dynamique d'une enquête policière : un homme a disparu et il faut le retrouver. Comme dans les autres tomes de la série, la progression de l'intrigue se fait un mode naturaliste, sans cascade incroyable, ou affrontement physique faisant appel à des combattants experts en arts martiaux. Caroline Baldwin se rend sur les lieux : l'appartement de Juan Zalamea, les locaux de Pharmaplano, ceux de son concurrent, et bien sûr au cours de tango fréquenté par le disparu. Elle parle avec les personnes intéressées : employeur, collègue de travail, et l'inspecteur Victor Aznar. Il n'y a que pour ce dernier que leur rencontre semble un peu téléphonée, une grosse ficelle, mais en fait cette coïncidence n'en est pas une et est expliquée par la suite. L'artiste a conservé une direction d'acteur de type naturaliste. Les personnages ont des morphologies normales, adoptent des postures d'adultes, et des expressions de visage mesurées comme il sied à des adultes. Du coup ça donne plus de conviction aux deux coups portés par Caroline (un coup de pied et un coup de poing) par comparaison. Bien sûr, Caroline Baldwin est toujours aussi élégante et séduisante dans sa petite robe noire.

Le lecteur se laisse donc emmener dans un parc, dans une très grande salle de réunion, content de retrouver une héroïne à laquelle il s'est attaché au fil des albums. Il regrette un peu l'absence des éléments plus personnels de la série, comme sa relation avec Gary Scott, ou la propension de Caroline à broyer du noir et à picoler un peu trop. Sa personnalité ne passe plus que dans la manière dont elle mène ses conversations, ce qui la rend un peu moins particulière. Finalement le lecteur la reconnaît plus dans son gabarit menu, et sa façon de s'habiller que dans ses actes ou ses paroles. Néanmoins, ce n'en est pas au point où elle pourrait être interchangeable avec n'importe qu'elle autre héroïne de polar. Le lecteur se rend vite compte que l'intrigue prime sur les autres dimensions du récit. Il en est un peu surpris car il se souvient qu'une des raisons de la mésentente d'André Taymans avec son précédent responsable éditorial était qu'il avait dû diminuer le degré contemplatif de sa série. Or cette histoire n'a pas grand-chose de contemplatif, les spécificités du tango n'étant pas du tout abordées, seule son origine argentine étant évoquée pour justifier que Juan Zalamea s'y adonne.

Le récit se focalise donc sur la recherche du disparu et le motif de sa disparition. Juan Zalamea est bien retrouvé par Caroline Baldwin, mais de manière presque fortuite, ce qui diminue d'autant l'impact de ce passage et son intérêt. Les motifs de sa disparition sont révélés au cours d'une discussion menée par Caroline Baldwin, générant une forme de satisfaction chez le lecteur de voir le travail de son héroïne ainsi récompensé. L'explication prend le lecteur au dépourvu, André Taymans recourant à un motif appartenant à un autre genre que celui habituel dans la série. D'un côté, l'origine de la drogue n'est pas si impossible que ça, mais de l'autre cela tire un peu le récit vers l'anticipation. Alors que l'ensemble du récit s'inscrit dans un réel très concret et plausible, la culture en sous-sol donne l'impression d'une représentation un peu naïve, à la fois dans l'installation, à la fois dans le faible nombre de personnes impliquées pour une opération d'une telle ampleur. Le lecteur en vient à se demander s'il n'est pas passé dans une autre série, si cette histoire correspond bien aux caractéristiques habituelles de la série Caroline Baldwin. Il sait peut-être que cette histoire était à la base un des deux scénarios écrits par André Taymans et proposés pour en faire un film. Il se demande si cette sensation de décalage par rapport aux albums précédents provient des 5 ans de pause de la série, de l'origine du scénario conçu pour un autre média, ou encore d'une évolution naturelle des goûts et des envies de l'auteur.

Impossible de résister à l'attrait du retour de Caroline Badlwin après 5 ans d'absence. Le lecteur mesure l'attachement qu'il a développé pour ce personnage, et pour les caractéristiques de la narration de son auteur. Il retrouve la fluidité de la narration visuelle, le naturel des personnages, l'attention portée aux décors détaillés et réalistes. Il est possible qu'il ne retrouve pas les autres sensations qu'il a associées avec la série au fil du temps : le caractère pas facile de Caroline Baldwin, sa forme de mélancolie, les moments plus contemplatifs.


samedi 8 août 2020

Il fallait que je vous le dise

Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco.

 Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler.

À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu Le Chœur des femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégoût prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle.

Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre Le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. Le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. Le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre.

Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l'œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. Le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée.

Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc.

Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Laëtitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. Le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations.


Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. Le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de Le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. Le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée Le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier.

Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. Le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.


vendredi 31 juillet 2020

Dick Hérisson - tome 11 - L'araignée pourpre

Le simple fait qu'il y ait des gens pour y croire leur donne déjà une sorte de réalité.

Ce tome fait suite à Dick Herisson, tome 10 : La Brouette des morts (2002) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 2004. Il n'a pas été intégré dans les deux tomes de l'intégrale. Il a fait l'objet d'une réédition en 2018 comprenant en plus une trentaine de pages : un texte de 2 pages de l'éditeur retraçant la vie de l'auteur, des photographies de l'auteur, des pages de sketchs, des pages de scripts, un texte du page de son fils sur l'état d'avancement du scénario de la deuxième partie, et 2 pages de notes de Didier Savard sur quelques éléments de cette deuxième partie. Il s'agit de la première partie d'un diptyque dont la seconde n'a jamais vue le jour du fait du décès de l'auteur. Il a été réalisé par Didier Savard (1950-2016), pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 48 planches de bande dessinée.

En novembre 1933, monseigneur Cafarelli, le légat du pape, est en train de marcher dans les rues de la casbah d'Alger, accompagné pas des prêtres et des militaires. Il est interpellé par une vieille femme voûtée qui le tire par le bas de sa robe. Son mari est malade et elle souhaiterait qu'il bénéficie de la magie de l'évêque. Contre l'avis de son conseiller, il accepte de suivre seul la vieille femme. Ils arrivent dans un appartement et la silhouette ôte le capuchon qui lui recouvre la tête : il s'agit de Achmed Zobi Ben Zoba qui remet à Cafarelli une cassette fermée par un sceau. Ben Zoba attend son paiement. L'évêque vérifie que la cassette correspond bien à ce qu'il attendait, puis il éclate le crâne de son interlocuteur avec la lourde croix métallique qu'il porte en pendentif. Il rejoint son escorte dans une artère plus large de la casbah, en les rassurant sur le fait qu'il ne lui est rien arrivé. Quelques jours plus tard, l'évêque et sa suite rentrent à Rome à bord d'un paquebot. Une fois dans sa cabine, il brise le sceau apposé sur la cassette, et l'ouvre. Il pousse un hurlement d'effroi.


Passant devant la cabine avec des rafraîchissements, un serveur sursaute en entendant le cri et va alerter les autres membres du clergé. Un passager en profite pour rentrer dans la cabine et voler la cassette. Il est surpris par les autres en train d'arriver : ne voyant pas d'échappatoire, il décide de se jeter à l'eau, en pleine mer. Il ne refait pas surface. L'évêque reprend conscience et s'exclame : là, l'araignée pourpre ! À Paris, Dick Hérisson est allé assister au spectacle de madame Nevroska, une voyante extralucide qui se produit sur scène. Elle s'évanouit avant la fin de son numéro en prononçant ces mots : l'araignée pourpre. À la sortie, le professeur Hovny Ratzescú s'adresse à Dick Hérisson pour savoir ce qu'il en a pensé. Puis il se présente : il est professeur d'ethnologie à l'université de Bucarest. Hérisson explique qu'il ne s'autorise pas à exclure le phénomène de voyance auquel ils viennent d'assister, mais qu'il n'y porte pas plus d'intérêt que ça. Il n'est venu que parce qu'il avait reçu un billet d'invitation, envoyé anonymement par une personne qui ne s'est pas fait connaître ce soir. Le professeur Ratzescú ajoute qu'il doit bientôt participer à un symposium à (ou en ?) Arles, et il demande si Hérisson à un hôtel à lui recommander. Ce dernier lui suggère de descendre à l'hôtel, Nord-Pinus, sans hésitation. Ils se quittent. Dick Hérisson rentre à pied chez lui et, à sa grande stupéfaction, il reconnaît le docteur Istéric Nulpart, pourtant mort sous ses yeux. Ce dernier l'entraîne dans une fumerie d'opium clandestine en plein Paris.

En entamant ce récit, le lecteur doit avoir conscience qu'il ne lira jamais la fin de l'histoire. Les 2 pages de notes retrouvées par le fils de l'auteur constituent des pistes, contiennent des indications sur quelques éléments de l'histoire, sans en lever tout le mystère, sans apporter de résolution. Du coup, ce onzième tome s'adresse avant tout au complétiste, au lecteur tombé sous le charme des histoires de Didier Savard, de la saveur très particulière de ses récits, de sa narration visuelle. Depuis plusieurs tomes, il a constaté que l'auteur a développé des idiosyncrasies marquées : des scènes bizarres qui ne reçoivent pas d'explication, rationnelle ou non. Il a aussi noté, surtout dans le tome 10, que le dessin se fait moins élégant, s'éloignant toujours plus de la ligne, claire, pour apparence plus dense, des traits moins épurés. Dans son introduction, l'éditeur indique que ce trait plus fébrile est la conséquence de la maladie de Parkinson, occasionnant des difficultés de mouvement et des raideurs. Pour autant, il s'agit d'une nouvelle aventure de Dick Hérisson imaginée et racontée par son créateur. Il n'y a pas tromperie pour le complétiste ou pour le fan, et l'album est bien achevé, que ce soit pour les dialogues, les récitatifs, les dessins, l'encrage, la mise en couleurs.


S'il a apprécié les précédents tomes, depuis Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu (1998), le lecteur retrouve les coïncidences troublantes, les situations semblant frappées du sceau du surnaturel, les phases d'enquête intrigantes mais dont les conclusions donnent une impression de cul-de-sac laissant le lecteur perplexe (Est-ce que ça avait finalement un lien avec l'intrigue principale ?), les mystères annexes faussement expliqués qui demeurent entier (sans compter que l'intrigue principale ne connaît pas de fin). Comment la médium Nevroska a-t-elle pu avoir connaissance d’existence de l'araignée pourpre ? Comment le docteur Nulpar a échappé à la mort, alors que Hérisson y assisté ? Est-ce que Dick Hérisson a vraiment participé à la répression d'une manifestation qui ne se déroulera que dans deux mois et demi ? Césaire, un moine ayant vécu aux alentours de l'an 500 a-t-il prévu ce qui allait arriver au dernier archevêque d'Arles en 1792 ? Faut-il vraiment prendre pour argent comptant l'éventualité d'une forme de voyage dans le temps, ou au moins de prédiction de l'avenir, comme la référence à Nostradamus (1503-1566) le laisse supposer ? Autant de questions sans réponse, autant de figures relevant du genre d'enquête surnaturelle, où l'un des enjeux pour l'auteur est de se montrer inventif pour créer ce type d'incertitudes, de jouer sur la possibilité du surnaturel. Le lecteur se rend compte que l'auteur le fait sciemment quand Dick Hérisson répond à Hovny Ratzescú qui lui demande s'il croît au surnaturel : Je n'ai pas de préjugés sectaires qui m'autoriseraient à exclure tel phénomène, telle croyance ou pratique ; le simple fait qu'il y ait des gens pour y croire leur donne déjà une sorte de réalité.

Qu'il l'ait remarqué ou pas dans le tome précédent, le lecteur ressent que les cases semblent plus occupées, que les traits sont plus tourmentés, mais cela n'enlève rien a plaisir de la narration visuelle. Le lecteur retrouve bien Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu, fidèles à leur apparence initiale, et il peut même reconnaître le docteur Nulpar. Les têtes peuvent comporter une touche de caricature, parfois empruntée à Jacques Tardi, et les visages sont expressifs : la suffisance et la convoitise de l'archevêque Cafarelli, le regard possédé de madame Nevroska, le visage dur et fermé des Croix de Feu défilant dans la rue, les expressions de doute et de surprise de Dick Hérisson, le visage fatigué d'un client de bistrot, l'air excédée d'une voyageuse importunée par la fumée de la pipe d'Hérisson dans le compartiment, les marques de dégénérescence sur le visage des individus dans l'abbaye de Psasmody, etc. L'artiste est toujours attentif aux tenues vestimentaires : correspondant aux époques, aux fonctions, à l'occupation de l'individu. Le lecteur retrouve toute la richesse visuelle de la série, y compris pour les décors : les rues de la casbah d'Alger avec l'architecture des maisons, l'aménagement de la cabine de l'archevêque Cafarelli, les rues de Paris et les façades correspondantes, les nombreux détails de l'ameublement et la décoration du salon de Dick Hérisson, les venelles de Venise et leurs façades, etc. Il remarque également que Savard continue de faire des clins d'œil visuel à l'œuvre d'Hergé : Les Aventures de Tintin, tome 9 : Le Crabe aux pinces d'or et les étroites ruelles de la casbah de Bagghar, Les Aventures de Tintin, volume 5 : Le Lotus bleu lorsque Tintin est allongé dans une fumerie d'opium.


Didier Savard se montre facétieux à plusieurs reprises. Il fait donc revenir le docteur Nulpar, décédé dans l'album Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers (1993). Il joue avec la forme de la narration et avec les attentes du lecteur. Il y a ce moment fort inattendu où Dick Hérisson se laisse convaincre en 3 cases d'accepter une pipe d'opium, ce qu'il fait, en décalage totale avec ce que pouvait supposer le lecteur en comparaison du comportement de Tintin dans le Lotus Bleu, ou même des valeurs morales d'un héros. L'auteur n'hésite pas à s'éloigner du mode de narration classique (images avec des phylactères et le héros qui pense tout haut pour le bénéficie du lecteur), pour passer à des images avec le texte des mémoires du professeur Nulpar. Lorsque Dick Hérisson reprend sa lecture dans le train, la narration prend la forme de deux pages de texte en gros caractère, sans aucune image ou illustration. Pendant les 8 pages suivantes, Savard réintroduit les images (d'abord une seule pour illustrer le texte), jusqu'à revenir à des cases disposées en bande, avec toujours un texte prenant entre la moitié et un tiers de la place dans la case. Quand il découvre la forme de l'idole adorée par les moines de l'île Psalmody, le lecteur se dit qu'il l'a déjà vue quelque part. Revenant en arrière, il se rend compte qu'il y a la même sculpture en exposition dans le salon de Dick Hérisson, en planche 17.

Oui, il est un peu frustrant de se dire qu'on ne connaîtra jamais la fin de l'histoire. D'un autre côté, il est très satisfaisant de retrouver une fois encore Dick Hérisson & Jérôme Doutendieu pour une histoire toujours aussi déstabilisante, avec une narration visuelle soignée et riche en détails. Un album qu'on aurait souhaité ne pas être le dernier, car la qualité est intacte.


jeudi 23 juillet 2020

Rosa - Tome 02: Les hommes

Le seul geste qui vaille, c'est le don, réciproque ou non.

Ce tome est le deuxième d'un diptyque, pour une histoire complète et indépendante de toute autre. Il faut doc avoir lu premier tome avant : Le pari. La première édition de cet album date de 2019. Il a été réalisé à partir d'un texte de Bernard Ollivier, adapté, dessiné et mis en couleurs par François Dermaut (1949-2020). Il s'ouvre avec une introduction de Dermaut expliquant la genèse et la longue gestation du projet avec Ollivier. Il compte 54 planches en couleurs.

Ce dimanche matin, Rosa Lemoine se rend à l'église pour la messe, en évitant de croiser le regard des autres paroissiens. Elle se fait interpeller par Célestin Lebigot qui l'informe que le conseil paroissial lui interdit l'accès à la maison de Dieu. Il ajoute que c'est lui qui informé le curé Yves Meyer, et que la décision a été approuvée par le notable Arsène Raoul Sena, cette dernière information n'étant pas faite pour la surprendre. Rosa est profondément émue, et elle a compris qu'elle ne pourra remettre les pieds à l'église que si elle arrête de recevoir des hommes chez elle pour le pari. Elle rentre chez elle en passant par la grande rue du village, et reçoit des mots de soutien de Jean-François Mahé, le boucher-charcutier, qui lui offre même un pâté de lièvre aux cornichons, en lui demandant juste de lui rapporter la terrine. Rentrée chez elle, Rosa ne sait que faire entre mettre un terme au pari ce qui a pour conséquence qu'elle ne peut plus payer les soins de son mari Mathieu, ou continuer et se voir ainsi exclure de la vie sociale. Le soir, elle annonce aux clients de son bistrot qu'elle arrête le pari. Martin, le maire, comprend tout de suite qu'Arsène Raoul Sena est derrière la décision du conseil paroissial. Le lendemain, Rosa reçoit la visite d'Émilienne, la prostituée de la ville, accompagnée d'une vieille femme se prénommant Honorine. Avec l'accord de Rosa, Honorine va aller parler au curé Meyer et à Sena. Elle promet d'être de retour avant l'angélus, avec la levée de l'interdiction.


Émilienne conduit la voiture à cheval jusqu'à l'église : les deux femmes en descendent et croisent Sena en train de partir. Honorine lui indique qu'elle veut lui parler en même temps qu'au prêtre Meyer : contrairement à son habitude, Sena obtempère sans discuter. Lui, Meyer et Honorine rentrent dans la sacristie pour discuter. Honorine en sort peu de temps après, l'interdiction ayant été levée. Les deux femmes retournent à la ferme de Rosa, où elle la trouve en train de papoter avec sa copine Valine. Les voyant revenir si vite, Rosa est persuadé que la tentative de conciliation a échoué. Elles s'installent toutes les quatre à table avec un verre de vin, et Honorine expose les arguments qu'elle a utilisés et comment elle les a acquis. L'après-midi, Célestin Lebigot vient annoncer qu'il se retire du pari, et Rosa lui jette son argent à la figure. Puis elle va faire un tour et rencontre le berger Mathurin qui lui explique que lui n'a pas besoin d'église pour prier, et qu'il pense que ses discussions avec Dieu sont plus franches dans la mesure où il n'y a pas un toit entre eux. Le soir, les habitués reviennent au bistrot dans la ferme de Rosa et elle leur annonce que le pari reprend dès le lendemain. Dans la journée suivante, elle va trouver Arsène Raoul Sena et lui tient tête quant à ses menaces d'éviction. Elle emporte le morceau.

L'argument de l'intrigue reste scabreux dans ce deuxième tome : le pari suit son cours, avec des cahots et des arrêts inopinés. L'intrigue parvient à son terme : Rosa Lemoine désigne un gagnant, selon les modalités qu'elle a choisies, et non celles que les hommes aimeraient lui imposer. Le lecteur découvre avec plaisir le passage des candidats restants, ainsi que la façon de faire de Rosa. Comme dans le premier tome, cette histoire est bien plus qu'une suite de coucheries. Comme dans la première partie, il ne s'agit pas d'une bande dessinée érotique, encore moins pornographique, même s'il y a un peu plus de nudité dans cette partie-ci. Le lecteur se rend également compte qu'il est aussi impatient de reprendre le chemin vers le village, pour pouvoir y flâner, en côtoyant les personnages. Les planches de cette deuxième partie sont aussi soignées que celles de la première. François Dermaut continue d'habiller ses cases à l'aquarelle, pour un effet pastel doux et naturaliste. Le lecteur ressent aussi bien la lumière baissante avec l'amoncellement de nuages, la clarté limitée dans la pièce qui sert de bistrot dans la ferme des Lemoine, le soleil éclatant alors que Rosa vient remettre Sena à sa place devant sa luxueuse demeure, la froide lumière quand Rosa chemine sur une route de terre sous son parapluie, la douce tiédeur d'une journée de printemps assis dans un champ, adossé contre un arbre.


François Dermaut dépeint avec soin et justesse le petit village et ses alentours : vues extérieures et intérieures de l'église, devanture de la boucherie-charcuterie, magnifique demeure du notable Sena, bâtiment plus fonctionnel du sanatorium, jour de marché au chef-lieu, façade du tribunal d'instance du chef-lieu, façade de la mairie, vue du Mont Saint Michel. À chaque fois, il ne s’agit que d'une ou deux cases, juste pour situer l'action, mais l'effet cumulatif et la qualité descriptive de chaque case finissent par donner l'impression au lecteur d'avoir flâner alentours. De la même manière, Rosa côtoie de nombreux personnages, simple connaissance, ou habitué du bistrot. Le lecteur peut ainsi saluer ou discuter avec le boucher-charcutier et lui rendre son sourire, regarder les habitués en train de boire un coup, parfois en mal d'empathie pour Rosa, être admiratif de l'assurance d'Émilienne (la prostituée) qui ne se laisse pas rabaisser, partager le moment de connivence entre Émilienne, Valine, Rosa et Honorine quand cette dernière explique comment elle a fait plier le curé et le notable, apprécier la différence de caractère des différents habitués que ce soit au lit ou dans un interaction banale. L'artiste donne une personnalité distincte à chacun, aussi bien visuelle que comportementale. Il est visible qu'il porte une réelle affection pour chacun (même pour Sena, mais quand même à l'exception de Barnabé Rotic), ce qui transparaît dans chaque scène de dialogue : le lecteur ne ressent pas de manque d'intérêt visuel à voir parler les interlocuteurs. Il éprouve l'impression de regarder des individus bien vivants.

Comme dans le premier tome, le pari et son déroulement amènent Rosa Lemoine à coucher avec différents hommes, dans les conditions qu'elle a elle-même posées, et qu'elle fait strictement respecter, interrompant même le pari, sans qu'aucun participant ne bronche. Ces nuits sont d'abord un moyen qui sort de l'ordinaire pour payer les factures du sanatorium pour son mari. Elles sont également l'occasion pour Rosa de découvrir l'étreinte d'autres hommes, de ressentir physiquement leur effet. Il se dessine une forme d'apprentissage du plaisir pour Rosa. Les auteurs (Dermaut & Ollivier) montrent en même temps comment Rosa est à l'initiative des modalités et du déroulement de l'accueil de chaque participant. Elle n'est pas une victime, ni un objet passif. Le lecteur peut s'interroger sur le fait que cette histoire soit racontée par des hommes, mais il ne peut que constater le respect qu'ils ont pour elle, à la fois dans la manière dont ils la mettent en scène, à la fois dans l'évolution du regard que les hommes portent sur elle. Les modalités imposées par Rosa font que la visite de ces messieurs ne peut pas être réduite à une simple passe tarifée avec une professionnelle.


En fait, Rosa Lemoine a commencé à s'émanciper dès qu'elle s'est proposée pour arbitrer le concours. Elle a pris l'initiative, sortant de la place réservée aux femmes à l'époque dans ce milieu. Son choix l'a amenée à sortir du conformisme social pour s'aventurer dans un comportement inédit, et du coup automatiquement réprouvé par la société, conformiste par défaut. Cette histoire montre aussi comment elle peut assumer ce choix. Les auteurs ont, eux, fait le choix d'exprimer la réprobation de la société essentiellement par un notable, et par l'église. Ils chargent la situation avec un curé coupable d'actes ignobles, mettant ainsi le paquet sur l'hypocrisie de l'individu, et sous-entendant une généralisation à toute l'institution de l'Église, et par là-même à la religion, même si Rosa continue à prier. C'est peut-être la composante qui pêche un peu dans le récit : le lecteur comprend bien que Rosa ne peut pas envisager d'être athée, et qu'elle doit remettre en cause dans son esprit, l'image que la religion brosse du plaisir charnel. Cependant, il ne montre pas en quoi la Foi lui apporte un réconfort, ni que tous les fidèles ne sont pas des ordures.

En revanche, Bernard Ollivier & François Dermaut réalisent une étude de caractère très fine sur les différents personnages. Le lecteur voit Rosa gagner en assurance progressivement, et prendre conscience qu'en tant qu'individu, elle est tout aussi capable qu'un homme, que ses idées sont tout aussi valables que celles d'un homme, qu'elle n'est pas une citoyenne de seconde classe. En face, le lecteur voit arriver chaque participant au rendez-vous fixé par Rosa : à chaque fois, il découvre un être humain différent, dans sa façon de concevoir le rendez-vous, dans la façon dont il se représente Rosa et son rôle, et dans le déroulement de la soirée et de la nuit. La gente masculine n'est pas d'un seul tenant : il n'y a pas que des hommes qui viennent pour tirer leur coup et prouver leur virilité. Il y a des personnes avec leur vie, leur vécu, leurs insécurités, leur égoïsme plus ou moins affirmé. Sur ce plan, l'histoire est à l'opposé d'une enfilade de performances physiques avec des acteurs interchangeables. La découverte de ces insécurités montre à Rosa qu'elle n'est en rien inférieure aux hommes, voire que certains attendent qu'elle prenne les choses en main. Il est possible de trouver que Rosa Lemoine est un peu naïve ou crédule, mais cela correspond aussi à la place réservée aux femmes à l'époque, à l'image que leur en donne la société. C'est aussi l'histoire de sa prise de conscience de ces contraintes systémiques, et de la possibilité de ne pas s'y soumettre, une démarche universelle pour tout être humain.

Finalement, ce diptyque constitue une étude de mœurs d'une grande finesse, sur la base d'un pari scabreux. Les planches de François Dermaut racontent l'histoire avec précision et douceur, une reconstitution historique séduisante, et un respect pour les personnages, pour Rosa comme pour les hommes. Le lecteur accompagne une femme cantonnée à la place assignée par la société, prendre l'initiative pour sauver son mari, et découvrir qu'elle peut ne pas accepter de se conformer à ce qui est attendue d'elle, et mener une existence plus satisfaisante.


jeudi 16 juillet 2020

Rosa - Tome 01: Le Pari

Vider les bourses de la commune et remplir la tirelire de Rosa.

Ce tome est le premier d'un diptyque, pour une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet album date de 2015. Il a été réalisé à partir d'un texte de Bernard Ollivier, adapté, dessiné et mis en couleurs par François Dermaut (1949-2020). Il s'ouvre avec une introduction de Dermaut expliquant la genèse et la longue gestation du projet avec Ollivier. Il compte 54 planches en couleurs.

Dans un hameau Normand au début du vingtième siècle, Rosa Lemoine tient, dans la ferme conjugale, un bistrot fréquenté par les rustauds du village. Ce soir-là, quatre habitués sont en train de descendre des verres : Gustave le maréchal-ferrant, Alphonse un fermier, Alex Carel sans emploi fixe et Florimond le facteur. Le ton monte entre Gustave et Alphonse : ils finissent par parier qu'ils sont plus virils l'un que l'autre. Les esprits étant échauffés, ils parient mille francs chacun. Alex se joint au pari, ne pouvant résister à l'attrait d'une telle somme. Rosa a écouté la conversation en lisant son livre et e moque d'eux : un pari entre hommes, ça ne va pas être facile pour déterminer le gagnant. Elle les met dehors et monte à l'étage pour s'occuper de Mathieu son mari, plus vieux de vingt-cinq ans qu'elle, et tuberculeux. Elle sent l'odeur de la goutte et en déduit que Martin, le maire du village, est encore venu lui apporter à boire. Elle lui raconte l'histoire du pari. Elle laisse son mari dans son lit, et va dormir dans la chambre d'ami à côté. Elle se souvient de leur mariage, dix-neuf ans plutôt, un mariage arrangé. Après la mort de sa première femme, Mathieu s'était mis à boire beaucoup trop, et les parents de Rosa l'imaginait déjà veuve et propriétaire.


Les premiers temps du mariage furent délicats pour Rosa. Elle n'avait pas besoin de travailler, et elle s'occupait de la maison, de préparer les repas pour son mari, de nourrir les poules et de temps à autre de faire son devoir conjugal. Un jour qu'il se montre plus brutal que les autres en la couchant sur la table, elle lui plante une fourchette dans la cuisse. Un autre jour, elle revient en retard de sa promenade avec Valine le long du canal, elle trouve Mathieu qui l'attend furieux à table, énervé de ne pas être servi à l'heure. Lorsqu'elle arrive, il enlève son ceinturon pour la corriger. Elle prend la fourche posée contre le mur, ce qui l'arrête tout de suite, et le calme pour le restant de leur vie commune. Au temps présent, alors qu'elle se couche, elle entend Mathieu tousser dans la chambre d'à côté et désespère qu'ils ne disposent pas de revenus suffisant pour le sanatorium. Le soir venu, les quatre habitués sont en train de papoter en descendant quelques verres. Soudain surgit Célestin Lebigot (premier commis chez Arsène Raoul Sena) qui leur fait la morale sur le projet de mesurer leur virilité. Puis c'est Barnabé Rotic (métayer d'Arsène Raoul Sena) qui pousse la porte pour informer les quatre amis qu'il est venu s'inscrire pour participer au pari. Il reste toujours à déterminer comment organiser la comparaison. Florimond propose de recourir aux services d'une prostituée. Il pourrait aller à la ville pour louer ses services, après les avoir testés, bien sûr.

Quel point de départ scabreux : une épouse accepte de coucher avec une dizaine d'individus pour payer la facture de soins de son époux tuberculeux. En plus ce récit a été conçu par un homme et réalisé en bandes dessinées par un autre homme. Le lecteur est en droit de craindre le pire. Pourtant, il ne s'agit en rien d'une bande dessinée pornographique, ni même érotique. C'est tout juste si on aperçoit un téton de Rosa au cours de ces 54 planches. Ensuite, oui, la situation est malsaine et indécente, à ceci près que c'est Rosa elle-même qui se propose pour servir d'arbitre, en toute connaissance de cause, sans aucune contrainte autre qu'économique, pas de manipulations psychologiques, pas de maltraitance. Tout commence doucement par des fanfaronnades d'hommes sous l'emprise de la boisson et un pari idiot (en fait, ils n'ont aucune idée de comment s'y prendre pour comparer leur virilité), chacun refusant de se dédire, plus têtu l'un que l'autre. Dès le départ, les hommes n'ont pas le beau rôle : vantards, entêtés, et très vite cupides du fait de la mise de 1.000 francs par participant, une sacrée somme pour l'époque. Enfin ce pari fait ressortir aussi bien les rancœurs des participants, souvent à l'encontre d'un autre participant, que l'insécurité de ces hommes.


François Dermaut est le dessinateur de la série Les chemins de Malefosse avec Daniel Bardet, puis Malefosse avec Xavier Gelot. Il est visible qu'il a pris grand plaisir à croquer les différents mâles. Malgré le nombre de participants, le lecteur les identifie tous au premier coup d'œil : Gustave avec sa chevelure blanche, sa moustache, sa forte carrure, Alphonse avec son front dégarni et son petit air méprisant, Alex le rouquin toujours le sourire aux lèvres, Florimond rondouillard et expressif, Mathieu décharné et alité avec l'œil qui pétille encore, Célestin Lebigot avec sa mine renfrognée et agressive, Barnabé Rotic avec son visage fermé et dur, etc. L'artiste a donné une trogne à chacun, en forçant un peu les traits, mais en s'arrêtant avant la caricature. Il se produit vite un phénomène étrange : alors que les scènes de dialogue occupent plus des deux tiers des séquences, et que les personnages sont souvent représentés en plan poitrine, en gros plan ou en très gros plan, le lecteur n'a jamais l'impression d'un raccourci pour s'économiser. Au contraire, Cette mise en scène des discussions rapproche le lecteur des personnages grâce à la justesse des traits et leur expressivité, correspondant à la sphère sociale, et plus souvent à la sphère personnelle en termes de proxémie. Il regarde avec tout autant d'attention Rosa, charmé par sa gentillesse et sa force de caractère.

La focalisation sur les discussions n'empêche pas François Dermaut de réaliser une reconstitution historique soignée. Les tenues vestimentaires sont variées correspondent à l'époque, et reflètent la condition sociale de chaque individu, ainsi que son métier. Le maréchal-ferrant et le berger ne sont pas vêtus de la même manière encore moins le riche propriétaire terrien. En comparant les vêtements du maire actuel (Martin) et de celui qui compte bien le devenir (Arsène Raoul Sena), le lecteur peut voir le paysan issu de la terre, et le riche propriétaire devenu homme d'affaires n'ambitionnant que de s'élever dans la société. Alors que cela ne semble pas très prégnant, le lecteur finit par prendre conscience que la reconstitution historique transparaît discrètement dans les ameublements, les maisons, et les accessoires de la vie quotidienne, des sabots de Mathieu, à la vieille cafetière, même en passant par le modèle de verre utilisé dans le bistrot. Une autre dimension apparaît progressivement : celles de l'environnement campagnard. Le lecteur peut voir Rosa distribuer le grain aux poules, se promener sur le chemin de halage, revenir du sanatorium sur une route de terre en carriole, être conspuée par les commères à la sortie de la messe, gratter le potager. Ces passages sont peu nombreux et souvent réduits à une case ou deux, mais très aérés, avec une belle luminosité, apportée par la mise en couleurs en aquarelle.


Même s'il peut entretenir des réticences a priori sur cette proposition indécente, le lecteur se prend au jeu, parce que Rosa Lemoine n'est jamais une victime. Elle n'est pas contrainte par la force (autre qu'économique) : c'est son choix. En outre, ce pari fait apparaître des comportements révélateurs. La force de caractère de Rosa ne vient pas de nulle part : elle a vite tenu tête à son époux violent et alcoolique et l'a remis à sa place refusant d'être violentée, imposant d'être respectée. Son choix de servir d'arbitre est engendré par sa volonté de sauver son mari, de lui permettre un accès aux soins. Rapidement, les participants au concours se rendent compte que Rosa dicte ses conditions et établit les modalités pratiques qu'elle impose aux participants, ce qu'ils étaient incapables de faire. D'une certaine manière, ils lui obéissent en se pliant à ses décisions. C'est un drôle de paradoxe : en acceptant de coucher avec d'autres hommes, Rosa Lemoine s'émancipe de sa condition de femme au foyer invisible. C'est même très drôle quand Rosa indique qu'elle va établir des fiches de performance pour pouvoir comparer chaque prestation. Le lecteur en vient à se demander comment un homme dans sa position aurait été perçu. Bien sûr, la comparaison est un peu faussée parce que la notion de gigolo diffère de celle de prostituée et la représentation de la sexualité féminine est moins dans la performance que celle de la sexualité masculine. Toutefois, il est vraisemblable qu'il serait apparu dans une lumière beaucoup plus favorable que Rosa.

Ce pari qui sort de l'ordinaire permet également de mettre en lumière les motivations de chaque participant. Au départ, il ne concerne que deux hommes, et c'est une question de fierté, de pouvoir se juger par rapport à l'autre, au travers de sa virilité, un combat de coq pour prouver sa valeur, sa supériorité à l'autre, valider son importance plus grande. Avec l'entrée en jeu d'un troisième, l'enjeu se déplace vers le gain. 3 participants fait monter la cagnotte à 3.000 francs, une somme considérable pour l'époque dans ce milieu social, pratiquement un an de salaire pour le facteur. Dans le même temps, la dimension égrillarde et la concupiscence demeurent. Ce n'est que lorsque Rosa se propose (et même s'impose) comme juge en indiquant qu'elle prend sa part pour les soins de son époux, que les participants se dédouanent en mettant en avant qu'il s'agit de participer financièrement à sauver un être humain d'une maladie… comme s'ils ne pouvaient pas donner une petite somme dans un geste de solidarité. Il apparaît également d'autres motivations très calculées, comme l'inscription du candidat au poste de maire pour faire douter de la virilité du maire en place, et l'inscription de ce dernier contraint de participer pour éviter une défaite électorale.


Bien évidemment, les participants ne peuvent pas garder secret ce pari, en particulier pour ceux qui sont mariés. Il est très amusant de découvrir ceux qui craignent leur épouse, usant de stratagèmes pour tenter de les maintenir dans l'ignorance. Cette réaction un peu caricaturale de la part des hommes emmène le lecteur à justement s'interroger sur le rôle des épouses. Il a un aperçu de leur réaction collective à la messe, où elles changent de banc quand Rosa arrive pour ne pas être assises à côté de cette pécheresse, de cette fornicatrice. Il est amusant de voir qu'il n'y en a qu'une seule qui a le courage de venir trouver Rosa chez elle et de lui parler en face. Il est vrai qu'une autre, Valine (la femme du facteur), est son amie et qu'elle est déjà consciente des infidélités de son mari, ce qui relativise les actions de Rosa. La nature des réactions des épouses s'avère à la fois révélatrice de leur condition soumise socialement aux hommes à l'époque, à la fois de leur motivation similaire pour l'appât du gain. Enfin, dans cette première moitié du récit, le lecteur assiste aux prestations des quatre premiers participants. Il n'y a pas de nudité, et le déroulement a été fixé par Rosa, sans beaucoup de rapport avec une passe avec une professionnelle. Il apparaît que le déroulement du rapport, mais aussi les échanges avant brossent le portrait de la manière dont le partenaire masculin envisage l'acte sexuel et son rapport avec sa partenaire. Le lecteur ressent que le jugement porté par Rosa ne sera pas limité à la durée ou à la vigueur.

Indéniablement, le point de départ est malsain et peut rebuter. Dans l'exécution, il s’avère que Bernard Ollivier et François Dermaut ont réalisé une étude de mœurs fine et intelligente, avec quelques touches d'humour et une narration visuelle plus riche qu'il n'y paraît. Quelles que soient ses a priori, le lecteur se retrouve vite pris par l'engrenage du pari, et par les personnages rendus très proches et très vivants par les dessins. Il se doute bien que le jugement aura un effet sur les participants, mais aussi sur Rosa.