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mercredi 22 avril 2026

20 ans en mai 1871

Vive la Commune…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage ‎25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an.


Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver.



Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard.


Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé.



Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés.


En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie.



En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien.


Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.



jeudi 16 novembre 2023

L'Enfer pour aube T02 Paris rouge

La violence est l’arme du faible.


Ce tome est le second d’un diptyque racontant une histoire indépendante de toute autre. Il faut avoir lu le premier tome avant : L'Enfer pour aube T01 Paris Apache (2022). Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, Tiburce Oger pour les dessins et les couleurs. Le lettrage a été assuré par Estelle Kreweras. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


À Paris, en 1871, "il y avait cet homme qui courait, haletant, fébrile, glissant sur le pavé, frôlant les bâtiments, jetant sans cesse des coups d’œil derrière lui, s’abritant sous les portes cochères pour s’offrir quelques minutes de répit. Il savait, lui, le lâche, le traître, que la peur est un prédateur qui s’attaque à l’homme isolé. Patiente et sereine, l’aube attendait son heure pour balayer l’opacité et la noirceur de son ennemi supérieur en ombres. Elle surgirait doucement des faubourgs ourlés de brume, repoussant les dernières nuées sombres qui offraient encore un asile au fugitif. Car c’est entre chien et loup qu’il avait choisi la fuite, lorsque la nuit ripaille, se gorge de festins et ne se soucie guère de devenir demain. Elle offrait un sursis au fourbe qui se faisait ombre, qui se faisait mur, oscillant sans cesse entre la crainte d’être démasqué et l’impatience d’atteindre les remparts. Et lorsque l‘aube s’en vint, presque par surprise, jetant son voile de vérité sur la ville déjà meurtrie et bientôt mutilée, il fut presque surpris d’avoir atteint son but".



Charles Brunel, agent du lieutenant-colonel Ducoroy, du 55e régiment d’infanterie, présente son sauf-conduit aux soldats : il faut qu’il voie le lieutenant-colonel, c’est urgent. Une fois devant son supérieur, il rend compte : Camélinat, le directeur de la Monnaie de la Commune exige trois millions deux cent mille francs en pièces d’or pour les refondre. Le comité de salut public n’a plus de métal pour battre monnaie et payer les hommes. Et cette fois, ils sont bien décidés à envoyer la troupe si la banque refuse. Le marquis Alexandre de Plœuc, sous gouverneur de la banque de France, seul aux commandes de la Commune, a fait mettre plus de trois cents sacs dans un fourgon ; si la Commune ne vient pas chercher l’argent, ces sacs disparaîtront et plus personne ne mettra la main dessus. Brunel continue : après-demain, le 20 mai donc, tous les sacs d’or, d’argent, les billets et les titres seront descendus à la cave. Ils vont ensabler l’escalier et préparer la défense de la banque. Ils le donneront aux fédérés, s’ils viennent. Le marquis sait qu’il vaut mieux lâcher trois millions et sauver les quatre milliards qu’il y a dans les coffres. Dauger et Letessier ont supervisé le chargement du fourgon. Le plan est d’arriver plus tard, avec Rochemond comme prévu. Le lieutenant-colonel souhaite savoir qui va escorter le fourgon. L’agent répond que c’est bien le problème, le comité leur a collé un capitaine breton, un certain Ronan Levedec, un idéaliste. C’est un rouge, un vrai, un de ceux qui préfèrera mourir sur la barricade, quitte à laisser ses deux petites filles orphelines. Il a son neveu avec lui, un gamin de quinze ans qui ne le lâche pas d’une semelle. Ducoroy conclut qu’il faut s’occuper de ces deux-là : il ne doit pas y avoir de témoin.


Le lecteur entame ce second tome assez intrigué : en effet, l’identité de l’Écharpe a été révélée dans le premier tome et il ne semble pas y avoir de dynamique pour que ses aventures se poursuivent. La motivation semblait entendue : une vengeance trouvant son origine dans des forfaitures commises pendant la Commune de Paris en 1871. Il restait tout au plus la mystérieuse affliction de l’inspecteur Gosselin. L’histoire s’ouvre ici avec un élément d’intrigue supplémentaire, non évoqué précédemment : le vol d’un magot, trois millions deux cent mille francs en pièces d’or, un fait authentique. Quoi qu’il en soit, le lecteur replonge sans se faire prier dans ce Paris, d’abord en 1871, puis en 1903. Le plaisir est immédiat, de retrouver la narration visuelle de Tiburce Oger. Il y a d’abord cette mise en couleur à base de lavis de gris tirant parfois vers l’ocre, une sensation entre la grisaille de Paris, une morale traînée dans la boue, et parfois rehaussés par des touches de rousseur, ou de rouge, évoquant parfois la violence physique, parfois la rage émotionnelle, parfois l’automne, sans que le lecteur ne parvienne à établir un lien logique entre ces éléments ressortant contre la grisaille. Qu’importe, car cela n’enlève rien à la force visuelle de la narration.



Dès la première page, les rues de Paris apparaissent plus vraies que nature : les pavés mouillés, les façades un peu de guingois, les déchets sur la chaussée. Plus loin la cour de la banque de France avec son grand portail. Pages neuf à treize l’avancée la carriole dans les rues de Paris, les façades des immeubles, les grandes artères, les candélabres, les quais de la Seine. Puis cette page terrible sur le quai bas en bordure de Seine, alors que le capitaine Ronan Levedec essaye de bander la partie inférieure du visage de Gabriel. La cave d’un hôtel particulier avec son échelle, ses étagères de bois, sa trappe en bois. Les barricades et la mitraille. Les catacombes. L’environnement sordide du camp de Satory. Les allées du Père-Lachaise avec les tombes et le statuaire. Montmartre et sa basilique. L’artiste sait évoquer à merveille ces différentes facettes de Paris, avec le dosage parfait entre ce qui est représenté et ce qui est laissé à l’imagination. En outre, ces décors passent de l’arrière-plan au premier plan en fonction de la nature du moment de chaque scène, jouant à part égale avec les personnages, dans une interaction remarquable entre l’humain et l’environnement. Selon ses inclinations, le lecteur sera frappé par un aspect ou un autre : la dureté du contact entre les roues en bois cerclées de fer de la carriole et la chaussée inégale en pavés, l’élégance des encorbellements d’une façade, l’encadrement des fenêtres et des portes, les colonnades d’une rampe d’escalier, les poutres à demi calcinées d’une construction bombardée, les crânes et les ossements dans les catacombes, la boue saturée d’eau du camp de Satory, la pièce unique d’un appartement pauvre, une grille en fer forgé, les arabesques de l’entrée d’une station du métropolitain, l’autel de la basilique, etc.


Les plans de prise de vue génèrent une dynamique de la narration, comme s’ils animaient aussi bien les personnages dans leurs actions que les décors. L’artiste fait des merveilles en termes de composition, un savant dosage entre des traits parfois comme esquissés, des arrondis apportant de la souplesse aux personnages, une apparente absence de finition ou de précision qui conserve la spontanéité, la vie dans les visages et les gestes, sans oublier la rousseur flamboyante du capitaine Ronan Levedec et d’Angèle. Par moment, la direction d’acteur rappelle le naturel des pantomimes de Will Eisner, juste ce qu’il faut d’exagération pour relever la qualité de l’expression et pour aboutir à un naturel évident. L’agent Charles Brunel très précautionneux et humble dans ses gestes pour être sûr de ne pas déclencher l’envie de tirer chez les soldats, la traîtrise justifiée par les convictions du soldat à terre qui ordonne à ses collègues de tirer sur l’homme qui vient de l’épargner, la détermination absolue d’enfant qui anime Angèle quand elle remet un fusil plus grand qu’elle à son père, la volonté farouche de son père au camp de Satory pour revoir ses filles à tout prix, l’indignation brutale de l’inspecteur Gosselin face à une veuve hautaine et suffisante, la panique de la foule dans la station de métro en entendant crier au feu, la conviction inébranlable d’Angèle adulte, etc.



Avec une telle narration visuelle, le lecteur sent que l’intrigue passe au second plan dans son esprit. Finalement, il ne s’agit pour le scénariste que d’expliquer comme est advenue la situation de départ du tome précédent : le crime qui lie Ducoroy, Charles Dauger, Letessier, Rochemond. L’origine de cette vengeance implacable de l’Écharpe. Pour autant, l’intrigue se savoure pour elle-même : bien troussée, entremêlant un vol bien conçu, profitant des circonstances d’une époque troublée, une vengeance perpétrée par la génération suivante, un policier honnête et consciencieux. Des circonstances qui introduisent de l’imprévu, à la fois dans l’organisation du vol, à la fois dans les actes des individus. Le lecteur dévore un chapitre après l’autre : l’introduction, le souvenir des pillards de la Commune, la devise des cupides (La vertu ne vient qu’après l’argent), le camp de Satory dernière étape pour les Communards avant la déportation au bagne, d’étranges incidents dans le cimetière parisien du Père-Lachaise près du mur des Fédérés, le mont des martyrs (le Sacré-Cœur rappelle aux Communards l’expiation de leurs crimes). Il ressent l’opportunité du profit pour les gradés militaires qui organisent le vol, et l’intensité des convictions politiques chez Ronan Levedec, d’un côté des individus exerçant un métier, de l’autre un idéaliste. Trente ans plus tard, en 1903, Angèle incarne l’héritage de la Commune de Paris : fille d’un Communard, consciente du sort qui a été réservé aux insurgés. Elle a choisi un mode d’action par la violence, intimement convaincue que la fin justifie les moyens. Pour elle, Commune, révolte, révolution, elle revient à chaque fois que le peuple, las de se faire servir une double ration de misère, prend conscience de sa servitude. Elle est un mal nécessaire, et peu importe le moyen de ses actions pourvu qu’on ait la terreur. Cette violence-là si elle était le fait du prince, l’inspecteur la validerait sans hésiter. Mais si elle vient du peuple, elle ne peut être qu’illégitime. Il est un policier, il est le bras armé d’un ordre politique et social qui est incapable de se remettre en cause… À moins qu’on l’y contraigne.


L’expression L’enfer pour aube est tirée d’un poème de Victor Hugo (1802-1885) : Melancholia (1838), tiré des Lamentations (1856), dénonçant le travail des enfants. Avec cette seconde partie du diptyque, l’artiste replonge le lecteur au beau milieu des personnages, dans une narration visuelle d’une rare conviction, que ce soit pour le naturel et la vitalité des personnages, la sensation des rues de Paris, et quelques scènes d’action saisissantes. Le scénariste déroule une histoire de vengeance dans une intrigue remarquable, entre grande Histoire, enfant prisonnière du destin issu de l’histoire de son père, mise en perspective du recours à la violence par un peuple, par un individu. Épique et humain.



jeudi 2 novembre 2023

L'Enfer pour aube T01 Paris Apache

Elle surgirait doucement des faubourgs ourlés de brume, repoussant les dernières nuées sombres qui offraient encore un asile au fugitif.


Ce tome est le premier d’un diptyque racontant une histoire indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, Tiburce Oger pour les dessins et les couleurs. Le lettrage a été assuré par Estelle Kreweras. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées. Il se termine avec un dossier de quatre pages, intitulé Revue de presse, rédigé par le scénariste, avec des articles illustrés d’une photographie et de premières pages de journaux : La destruction des fortifications ?, Un nouveau métropolitain, Les Bretons, des nègres blancs ?, La terreur de Paris, Arrivée du 41e convoi, Une terrible tragédie.


Il y avait cette foule d’ombres. Tous ces visages brunis par la crasse, plissant seulement les yeux quand le soleil des riches, économe de ses bienfaits, daignait lui accorder quelques rayons. On entend encore le bruit de ces mains jeunes et déjà calleuses qui jouaient souvent du surin, par nécessité ou par bêtise, la lame récitant sa partition sémillante accompagnée de la mélopée gutturale de l’homme qu’on égorge. Ce peuple des bordures avait les clos des vignerons pour horizon, et les barrières d’octroi pour frontières. On se souvient qu’il s’égayait dans les guinguettes de la courtille, s’étourdissait dans les assommoirs poisseux, et s’émancipait dans les hôtels borgnes. Ce peuple de la zone avait échoué au-delà des fortifications. Il avait bâti une cité riante. Un dédale de planches vermoulues et de tôles froissées, aux rues boueuses à peine assez larges pour laisser passer la charrette du chiffonnier, encombrées de rebuts de la capitale. Ce peuple répudié qui avait essayé de reconquérir la ville, et avait tout perdu dans la fraîcheur d’un mois de mai, balayé par les chassepots. À l’heure où l’on s’apprêtait à sacrifier et éventrer Paris, il était temps que Paris se souvienne de ces gueux qui lui avaient promis l’abîme pour crépuscule, et l’enfer pour l’aube.



Le petit peuple de Paris vit dans des conditions en-dessous du seuil de pauvreté. Les Apaches détroussent les bourgeois. Les rues de Paris sont éventrées pour la construction du métropolitain. En janvier 1903, M. Ducoroy, conseiller du ministre des Travaux publics, Charles Dauger, inspecteur du conseil général des Ponts et Chaussées et M. Berry conseiller municipal de la majorité de droite, effectuent un des premiers trajets en métro sur la ligne reliant la porte de Vincennes à la porte Maillot, discutant à propos de la future ligne nord-sud, de ses enjeux économiques, des enjeux politiques avec l’intervention des Communards amnistiés. Le métro traverse une station dont le chantier est proche de la fin, et sort à l’air libre sur un pont métallique en hauteur. Un homme en long manteau, avec le visage masqué par une écharpe rouge et un feutre à large bord, se tient sur une des arches. Il saute sur le toit de locomotive et s’introduit à l’intérieur. Il éjecte le wattman qu’il fait passer par la porte. Il lâche une grenade dans le moteur électrique, brise un carreau en faisant feu dessus, et saute par la fenêtre.


Le premier contact du lecteur avec cette bande dessinée s’effectue par le biais de l’image de couverture : très dynamique, avec une belle évocation des toitures parisiennes, et ce personnage aux pans de manteau impossiblement longs et cette écharpe rouge le rendant immédiatement identifiable. La narration visuelle tient ces trois promesses avec un panache saisissant. Le lecteur comprend rapidement que l’intrigue repose sur une vengeance, avec les exécutions successives de plusieurs individus certainement coupables de terribles exactions envers un individu dont l’identité est révélée dans la fin de ce premier tome. Cette personne dispose de capacités physiques au-dessus de la moyenne tout en restant dans le domaine du plausible. Il s’est conçu une apparence physique frappant l’imagination, avec le sens de la mise en scène. Cela permet au dessinateur de le placer dans des postures théâtrales et de transformer chacune de ses interventions en une action spectaculaire. Le lecteur prend le temps de savourer l’Écharpe (surnom qui lui est donné par un Apache) debout sur une arche d’un pont métallique du métro, son agilité dans les acrobaties qui lui permettent de sauter sur le toit d’un wagon et d’y pénétrer dans une magnifique page muette, son assurance face à un groupe d’Apaches qu’il doit convaincre, avec seuls ses yeux intenses visibles dans son visage, de nouvelles prouesses physiques dans un grand magasin parisien, et une seconde intervention dans le métro. Les rétines du lecteur sont à la fête, et il savoure chaque action d’éclat, car les auteurs n’en abusent pas, l’Écharpe apparaissant dans vingt pages sur cinquante-quatre.



Dans le même temps, le scénariste a choisi une période et un lieu très précis : Paris en en 1903, avec une date facile à préciser puisque l’Écharpe est rendu responsable du plus grave accident dans l’histoire du métro parisien, survenu entre les stations Couronnes et Ménilmontant. Dès la première page, l’artiste en donne pour son argent au lecteur : les cabanes en bois des Parisiens défavorisés, une guinguette animée, une très large tranchée dans une avenue parisienne pour les travaux du métro. Tout au long de ce tome, il apporte un soin méticuleux et visiblement amoureux pour représenter plusieurs facette du Paris de 1903 : les rames d’époque du métro, l’architecture des passages surélevés en hauteur de la première ligne de métro, les façades et les toits des immeubles parisiens de plusieurs quartiers, les rues pavées, la vue depuis la rue Cortot proche de la butte Montmartre, des intérieurs bourgeois magnifiques, un atelier mal famé dans un quartier populaire, la splendide décoration intérieure des grands magasins Dufayel ouverts en 1856 rue de Clignancourt, plusieurs vues du cimetière du Père-Lachaise. Ces représentations évoquent également le passé par la mise en couleurs retenue : une forme de bichromie avec des nuances de gris comme apposées à l’aquarelle, rehaussées de quelques touches éparses de rouge. La reproduction historique est étoffée par les tenues vestimentaires d’époque, et les différentes voitures qui circulent dans les rues de la capitale.


L’artiste manie tout aussi bien les caractéristiques visuelles liées à ce vengeur masqué, proto-superhéros, évoquant l’apparence de The Shadow, un personnage créé par Walter B. Gibson en 1930/1931, dont la carrière reprend régulièrement, en particulier dans les comics, mais aussi au cinéma, avec un film en 1994. Il est aisément identifiable par son chapeau à large bord, le foulard rouge qui lui masque le bas du visage. La ressemble avec l’Écharpe s’arrête là car les auteurs n’ont repris ni sa pierre girasol montée sur une bague, ni son utilisation de deux uzis, ni son rire caractéristique. Oger en fait un personnage mystérieux, avec des postures dramatiques, une agilité remarquable, et des interventions rapides et brutales, son comportement montrant qu’il n’hésite pas à tuer, qu’il n’y a pas d’innocents, (la manière dont il jette le wattman par la fenêtre), un vigilant sans pitié. Le lecteur amateur de comics reste confondu d’admiration devant l’élégance et la conviction avec lesquelles l’artiste sait adapter ces caractéristiques très américaines à un personnage français, que ce soit pour sa tenue vestimentaire, ou ses interactions avec l’environnement parisien, mettant à profit ces caractéristiques, à l’opposé d’un mauvais décalque qui substituerait les gratte-ciels de Manhattan par des immeubles en R+5 ou R+6 de Paris.



Totalement séduit par la narration visuelle si riche et dynamique, le lecteur se laisse porter par elle, prêt à se contenter d’une histoire de vengeance bien troussée. Le scénariste puise la motivation de son exécuteur dans les conséquences de la Commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871). Il évoque en particulier les répressions de l’insurrection parisienne durant la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871, puis les exécutions sommaires et les internements au camp de Satory. Ainsi le contexte de l’époque ne reste pas à l’état de simple prétexte, les racines de l’intrigue se nourrissant dans cette histoire. À l’instar du dessinateur, Pelaez reprend des formes spécifiques de la littérature de l’époque : de courts chapitres s’ouvrant par une une du supplément illustré du petit journal, avec un dessin en pleine page très dramatisé venant illustrer un titre sensationnaliste. Il écrit des courts textes de transition entre deux chapitres et des flux de pensée dans chaque chapitre, à la manière un peu verbeuse et un peu fleurie des romans à sensation de l’époque. Il intègre des faits historiques, comme l’accident de métro du 10 août 1903. Sous réserve qu’il soit déjà un peu familier de l’histoire de la construction du métro parisien, ou qu’il se renseigne en ligne, le lecteur découvre que le scénariste évoque en sous-entendus d’autres éléments historiques d’époque, par exemple l’enjeu économique et politique du choix de la structure du futur réseau du métro. Le scénariste utilise également un peu d’argot parisien : tire-pipe (bouche) chieur d’encre (journaliste), décoller (égorger), manger des briques à la sauce caillou (crever de faim), se caler les joues (bien manger), poleuse (absinthe), descente de lit (fille facile), gouverneur qui file la comète (vagabond sans endroit pour dormir), dessalé (noyé),


Une très belle couverture dynamique qui attire instantanément l’œil, à la fois pour sa promesse d’aventures pleine d’action et pour la reconstitution historique de Paris. Les auteurs tiennent les promesses de cette image saisissante, tout du long de la bande dessinée, et même bien plus. La narration visuelle de Tiburce Oger est remarquable sur tous les plans, alliant vivacité des séquences spectaculaires et rigueur de la représentation des éléments historiques. L’intrigue repose sur une histoire de vengeance solide et sans pitié, nourrie par l’Histoire, en particulier le sort des Communards par les autorités et par les Parisiens eux-mêmes. Vif et enlevé, implacable et justifié.



jeudi 15 octobre 2020

Les Damnés de la Commune T03: Les Orphelins de l'Histoire

 Cette histoire, c'est la tienne.


Ce tome est le dernier d'une histoire complète en 3 tomes. Il faut avoir lu les deux premiers avant : Les Damnés de la Commune T01: À la recherche de LavaletteLes Damnés de la Commune T02: Ceux qui n'étaient rien. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 165 planches, construites en 8 chapitres. Il se termine avec une carte en double page situant les différents affrontements de la Semaine Sanglante. Le tome se termine avec 3 pages en petits caractères listant les références pour chacun des 8 chapitres.


En première page, l'auteur évoque le fait qu'il ait vu brûler Notre Dame la veille : la disparition d'un repère, comme tous les repères disparaîtront. Le temps passe, les amis s'éloignent, mais parfois on peut les retrouver, et l'auteur s'apprête à retrouver Victorine et Lavalette. Eux, bien sûr, ne le connaissent pas car il vivait il y a un siècle et demi en 1871, dans un Paris que l'auteur n'a pas connu, sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, avec le palais des Tuileries qui clôt le Louvre, Notre Dame intacte. Au-delà des fortifications de Paris, deux armées encerclent la ville, allemande d'un côté, versaillaise de l'autre. En ce 16 mai 1871, tout Paris ne parle que de la colonne érigée par Napoléon qu'on s'apprête à renverser place Vendôme. L'auteur se retrouve projeté place Vendôme et il demande autour de lui si quelqu'un sait où se trouve Victorine. En réponse à une question, il explique qu'il vient du vingt-et-unième siècle. Un gamin le tire par la manche lui disant qu'il sait où se trouve Victorine. Un soldat qui supervise l'opération de mise à bas de la colonne lui conseille de vivre dans l'instant présent car il s'agit d'un moment historique. Il ajoute qu'il y a un dessinateur de presse dans la foule. L'auteur l'identifie comme étant Jacques Tardi, le dessinateur de Le cri du peuple écrit par Jean Vautrin. L'autre nie farouchement mais finit par se couper. Enfin la colonne s'écroule et l'autre se plaint d'avoir raté le moment à cause de la distraction occasionné par les questions insistantes de l'auteur.



L'autre s'emporte : l'auteur lui a fait rater un grand moment : c'est le symbole des guerres que la Commune vient de mettre à terre. Au lieu de lancer des conquêtes, la Commune jette les bases de l'école laïque, gratuite et obligatoire. Édouard Vaillant crée des écoles professionnelles pour les filles et impose l'égalité des salaires entre institutrices et instituteurs. Gustave Courbet (le peintre qui a lancé l'idée de déboulonner cette colonne) protège les œuvres du Louvre et crée une fédération des artistes. Finalement il conseille à l'auteur de se rendre aux Archives de Paris pour y retrouver les traces de Lavalette, ce que fait l'auteur. Lavalette a été condamné par le troisième conseil de guerre pour avoir fait la révolution avec le Comité Central de la garde nationale, mais aussi pour s'être rendu complice le 17 mai 1871 de l'arrestation et de la séquestration illégales de plusieurs personnes à l'église Notre-Dame des Victoires, et s'être rendu complice le même jour et au même lieu de pillage en bande et à force ouverte. L'image du voisin communard s'effrite : il est un pilleur d'église et un tortionnaire, ayant participé aux persécutions anticléricales. Raoul Rigault, le plus anticlérical, était un jeune homme de 24 ans. Dans un autre document d'archive, il apparaît que Lavalette s'est opposé au pillage de Notre-Dame le 7 avril 1871. Du coup il devient improbable qu'il ait participé à celui du 17 mai. 20 mai 1871, Versailles commence à bombarder Paris.


En entamant ce dernier tome de la trilogie, le lecteur sait à quoi s'attendre : une reconstitution de la dernière phase de la Commune de Paris, racontée à partir du point de vue d'une femme et d'un homme, sur la base de gravures d'époque réappropriées par l'auteur pour raconter son histoire sous forme de bande dessinée. Raphaël Meyssan semble déjà un peu nostalgique d'achever son œuvre : il évoque la distance qui le sépare de ses personnages en ouverture, et il les quitte avec émotion à la fin. Les deux dernières pages évoquent les 8 ans qu'il a passé à réaliser cet ouvrage, huit ans pendant lesquels il a marché dans Paris avec Victorine à ses côtés. Elle l'a tenu par la main, lui a montré où regarder, lui a raconté son histoire, lui a dit l'histoire des communards. Il entendait littéralement sa voix. Le lecteur ressent tout l'investissement de l'auteur, à quel point faire exister Victorine et Lavalette les ont rendus réels pour lui. Son immersion dans le récit a été totale, et le lecteur le ressent au fil des pages, ce qui génère une formidable immersion pour lui aussi. La vie de ces deux individus, reconstituée des décennies plus tard, ainsi que leurs engagements et leurs pérégrinations dans Paris ont fait s'incarner le peuple, dans sa misère, dans ses élans du cœur, dans ses convictions politiques très pragmatiques. Le lecteur mesure à quel point évoquer les jours juste avant la semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871) et le devenir des communards après la semaine sanglante apporte du sens, pas qu'au contexte, mais aussi à la manière dont les historiens et l'État a choisi d'inscrire cette période dans l'Histoire officielle, ou plutôt de la minimiser.



Comme dans les deux tomes précédents, le lecteur est impressionné et subjugué par la narration visuelle. Raphaël Meyssan réalise des pages et des séquences qui vont bien au-delà d'une simple opération de récupération et de collage : il compose ses pages comme une vraie bande dessinée. En fonction de la séquence, il utilise des cases rectangulaires sagement alignées en bande, des dessins en pleine page ou en double page (cette magnifique vue de Paris vue du ciel pages 8 & 9), des cases de la largeur de la page, des cases de la hauteur de la page (p. 138), des incrustations, des surimpressions, l'intégration de textes extraits de documents d'époque. Il utilise majoritairement de courts cartouches de texte, plutôt que des phylactères, même si ceux-ci sont régulièrement présents. Il découpe régulièrement des images de grande taille avec des traits de contour de case, et des lignes et colonnes blanches pour séparer lesdites cases ainsi créées. Il utilise ce procédé en pages 16 & 17 pour émietter un dessin et créer un effet de dislocation des plus réussis. Il l'utilise également pour guider l'œil du lecteur de cartouche de texte en cellule de texte. Il l'utilise aussi pour créer un effet de mouvement ou d'impact, en particulier l'impact des obus lors des bombardements, par exemple en pages 88 & 89. Il peut également renforcer l'impression de chaos généré par la bataille avec des cases taillées en biais pour former des trapèzes. Il s'agit donc d'une narration séquentielle à base d'images, très vivante, malgré sa nature de récupération de dessins déjà existants.


Les gravures utilisées sont d'une finesse et d'une précision qui en imposent, avec une forte texture donnant de la consistance à chaque élément, chaque personnage tout en restant lisible. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir laisser ses mains toucher la pierre des murs de Notre Dame, et des autres bâtiments tout du long du récit. Il se dit qu'il est en train de regarder un ciel nuageux tel que représenté par Gustave Doré en page 6. Il détaille les bâtiments de l'île de la Cité, de la Rive Droite et de la Rive Gauche dans la double page 8 & 9. Il voit le fracas de la colonne de la place Vendôme se briser en trois parties. Il sourit en voyant Quasimodo sur la cloche de Notre Dame, avec les fortes poutres qui s'entrecroisent pour la soutenir. Il admire la nef de Notre-Dame des Victoires. Il détaille la foule assistant à une allocution politique dans le Théâtre Lyrique, puis aux Tuileries pour un concert. Il ressent un malaise à voir les citoyens tomber sous les balles, à observer les cadavres mis en tas, à assister impuissant aux fusillades massives (avec un terrible commentaire d'un témoin sur celui de la caserne Lobau), ou encore à découvrir des citoyens déterrant les cadavres dans les jardins de Paris. L'auteur a également récupéré des gravures s'apparentant à des portraits de figures historiques. Le lecteur peut ainsi voir Raoul Rigault (1846-1871), le général Jarosław Dombrowski (1836-1871), Adolphe Thiers (1797-1877), Auguste Blanqui (1805-1881), Jules Favre (1809-1880), Jules Ferry (1832-1893), Émile Zola (1840-1902), et bien sûr Louise Michel (1830-1905).





À nouveau, l'auteur se montre très habile et très élégant dans sa manière d'insuffler de la vie au récit, d'éviter l'effet livre d'histoire académique. Il continue de suivre ses principaux personnages, et il introduit d'autres témoins, comme Malvina Blanchecotte qui observe les événements se déroulant à Paris avec un autre regard que celui de Victorine et Lavalette. Il développe également l'histoire personnelle de ces deux derniers, à la fois leur avenir pour la première et leur passé pour le second. Ils sont bien les personnages principaux du récit, des acteurs d'une tragédie horrifiante, sans être parfaits pour autant. Le lecteur est frappé par le fait que Meyssan ne se contente pas que de leurs deux points de vue pour raconter le récit. Il ne vire pas de bord pour se lancer dans une narration chorale, mais il intègre d'autres points de vue, élargissant le contexte historique, éclairant certaines prises de décision et certaines prises de position. Il est par exemple édifiant de découvrir l'avis d'Émile Zola ou de Victor Hugo sur la Commune de Paris. En intégrant des témoignages provenant d'autres individus ayant assisté à une partie de la Semaine Sanglante, la description de celle-ci gagne en épaisseur et en complexité. Le lecteur est sous le choc des affrontements, de la répression puis de l'extermination. Quelles que soient ses opinions politiques, il voit les forces armées à l'œuvre, que ce soit du côté des Communards, ou du côté des versaillais. L'auteur sait faire passer la réalité des blessures, des morts, des cadavres. Les gravures ne sont pas gore, mais elles provoquent l'imagination du lecteur, et les textes font office de reportage macabre. L'auteur fait plaisir au lecteur en accompagnant ses deux principaux personnages pendant une trentaine d'années après la Commune, en quelques pages : les deux lois d'amnistie de 1879 et 1880, et au-delà. La construction du récit sait allier des points de vue à hauteur d'individu (Victorine, Lavalette, Blanchecotte), avec des éclairages différents donnant une vue d'ensemble du mouvement insurrectionnel.


Ce troisième tome vient conclure l'histoire de la Commune de Paris, avec le même niveau de qualité que les 2 autres, sans facilité, ni raccourci. Raphaël Meyssan se montre aussi bon bédéaste qu'historien, un conteur rigoureux et sensible. Même s'il n'a pas côtoyé Lavalette et Victorine pendant huit ans comme l'auteur, le lecteur n'est pas près de les oublier, ni ces visions de Paris détruites, baignée par des flots de sang.



samedi 22 août 2020

Les Damnés de la Commune T02: Ceux qui n'étaient rien

Les hommes qui vous servivont le mieux

Ce tome est le second d'une histoire complète en 3 tomes. Il fait suite à Les Damnés de la Commune 01: À la recherche de Lavalette T01 (2017) qu'il faut avoir lu avant. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 132 planches, construites en 7 chapitres. Il se termine avec une double page consacrée aux principaux lieux de la Commune parisienne, évoqués dans le présent tome : Courbevoie, Neuilly, Asnières, Porte Maillot, Place de la Concorde, Place Vendôme, Hôtel de Ville, Fort d'Issy, Champ de Mars, Versailles, Rueil et le Fort du Mont Valérien. Suit une autre double page consacrée aux autres Communes : la Commune de Limoges (4 avril 1871), la Commune de Narbonne (24 au 31 mars 1871), la Commune de Toulouse (25 au 27 mars 1871), la Commune du Creusot (26 au 28 mars 1871), la Commune de Lyon (du 05 au 15 septembre 1870, puis du 23 au 25 mars 1871), la Commune de Saint Étienne (du 24 au 28 mars 1871), la Commune de Marseille (le premier novembre 1870, puis du 23 mars au 04 avril 1871). Le tome se termine avec 2 pages en petits caractères listant les références pour chacun des 7 chapitres.

L'auteur a gravi les marches de la Butte Montmartre afin de voir l'armée fraterniser avec le Peuple de Paris. À ses côtés, les touristes n'ont d'yeux que pour la basilique du Sacré Cœur, sans chercher à imaginer le lieu un siècle et demi plutôt, avant qu'elle n'ait été construite. L'auteur imagine le peuple français à s'agiter de toutes parts, à investir l'Hôtel de Ville, les administrations, les ministères, tandis que l'ancien monde décampe à Versailles, en ce samedi 18 mars 1871. Avec le recul des décennies passées, il sait que cette période insurrectionnelle ne durera que 72 jours, et que tout sera fini le 28 mai 1871, à l'issue de la semaine sanglante. Le 19 mars 1871, l'insurrection a triomphé. Victorine B. a enterré son enfant il y a cinq jours et elle vit cloîtrée dans son appartement. En entendant les nouvelles criées par les marchands de journaux, elle décide d'aller voir par elle-même dans la rue avec son mari. Ils passent par la place de l'Hôtel de Ville et constatent que les vendeurs de journaux ont dit vrai : le Comité Central est réuni. Charles Lavalette est sorti de son appartement de Belleville pour siéger avec le Comité Central de la garde nationale. La première décision du Comité est de rendre le pouvoir, d'organiser des élections.

Paris s'apprête à prendre un nouveau cap : celui d'une grande et belle révolution, bâtie non sur la violence mais sur les élections. En se promenant, Victorine se demande comment le nouveau gouvernement de Paris va pouvoir conserver le territoire conquis. Finalement l'auteur retrouve des notes prises par Lissagaray, un journaliste communard. Les débats portent sur la nécessité de rendre démocratiquement le pouvoir aux parisiens, de réaliser une grande révolution pacifique, de ne pas marcher sur Versailles, de ne pas imposer la démarche à la province qui n'a qu'à se prendre en main. À Londres, Karl Marx écrit son analyse le 30 mai 1871 : le Comité Central aurait dû marcher sur Versailles pour éliminer le gouvernement de l'ancien monde. Plus tard, Friedrich Engels estime que le parti victorieux doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires, s'il ne veut pas avoir combattu en vain. Des années plus tard, Léon Trotski reprend l'analyse de Marx pour justifier la Terreur rouge qu'il applique en Russie. Vladimir Ilitch Lénine estime que le rôle de la dictature des soviets est d'user de la violence organisée pour combattre la contre-révolution. L'auteur se prend à rêver d'un autre déroulement de la Commune de Paris, avec les communards écrasant Versailles et se débarrassant de Thiers et de ses généraux. Clac !

Le premier tome avait fait une forte impression : une véritable bande dessinée, entremêlant la vie d'une femme du peuple (Victorine B.), l'enquête sur l'histoire personnelle d'un membre du Comité central de la Garde Nationale (Gilbert Lavalette), et les événements qui conduisent à la création de la Commune de Paris, sous une forme postmoderne (c’est-à-dire l'utilisation de gravures d'époque pour composer des planches de BD). Le lecteur n'a aucun doute sur la qualité du deuxième tome. Raphaël Meyssan utilise la même technique de collage pour aboutir à une narration visuelle sous forme de bande dessinée. Dès l'illustration en pleine page choisie pour la première planche, le lecteur est frappé par la qualité du dessin, ou plutôt de la gravure. Il s'agit d'une vue globale de Montmartre avec les escaliers entourés de jardins et la Basilique dominant le paysage. Pour un lecteur contemporain, il est même difficile de croire à un tel niveau de détails : chaque marche soigneusement tracée, la centaine de petits personnages en train de se promener, le réalisme quasi photographique de l'architecture de la basilique, la texture du feuillage des arbres, et même la trajectoire des jets d'eau en premier plan. Tout du long de ce deuxième tome, le lecteur peut ainsi contempler et admirer de magnifiques vues de Paris, et de quelques endroits de banlieue : la façade de l'Hôtel de Ville de Paris et son parvis, une vue du ciel de Paris dans une gravure en double page, le foyer de l'Opéra Royal de Versailles, la place Vendôme et sa colonne, le hall de l'Hôtel de Ville de Paris, l'entrée du passage Jouffroy boulevard Montmartre, des vues aériennes bluffantes de Lyon, du Creusot, de Saint Étienne, de Marseille, Notre Dame de la Garde à Marseille, une vue du ciel de la place de la Concorde allant jusqu'à l'église de la Madeleine, etc. Le lecteur amoureux de Paris se délecte en identifiant chaque endroit représenté avec une minutie et une exactitude épatantes.

Comme dans le premier tome, Raphaël Meyssan sait compenser la problématique de la représentation des personnages principaux. À l'évidence, l'utilisation de gravures d'époque ne permet pas d'avoir une apparence spécifique et continue pour les 2 personnages principaux. L'artiste s'en tire très bien en compensant cette contrainte par des indications dans les cellules de texte, et en citant les écrits des personnages : le lecteur assimile ce qu'il voit dans la case, soit à la vision du personnage qui raconte, soit à sa silhouette. Même s'il ne peut pas à proprement parler mettre un visage sur un nom (celui de Charles Lavalette, ou celui de Victorine), le lecteur se rend compte qu'il s'agit de personnages bien présents à son esprit, avec une réelle consistance, ne serait-ce que par leur histoire personnelle. Comme dans le premier tome, il constate régulièrement la maîtrise de l'auteur des techniques de bande dessinée. Il y a donc des dessins en pleine page ou en double page. La majeure partie des pages est construite sur la base de cases disposées en bande. En fonction de la séquence, l'artiste peut construire une page sur la base de cases de la largeur de la page, pour ouvrir l'horizon. Il utilise également à bon escient les cases de la hauteur de la page, par exemple en page 33, exercice plus délicat que les cases de la largeur de la page. Il peut aussi utiliser une case sans bordure, comme pour le rappel du corbeau en page 15, déjà présent sur un toit en page 7. Toujours en page 15, il coupe en deux les cases supérieures pour simuler le coupage de la tête des personnes représentées en plan poitrine. Page 73, il fait littéralement voler une case en éclats, en la découpant et en dispersant les morceaux, pour montrer l'impact destructeur des tirs de canons depuis le fort du Mont Valérien. Le lecteur n'éprouve jamais la sensation d'une suite de gravures posées avec application en bande, l'artiste sachant jouer avec les dispositions pour accompagner la nature de chaque séquence, sans en abuser, sans que cela devienne un truc systématique.

Le récit commence le 18 mars 1871, date retenue comme étant le début de la Commune par sa proclamation à l'Hôtel de Ville. Il se termine le 9 mai 1871 à la fin de la bataille du Fort d'Issy, peu de temps avant la Semaine Sanglante (du 21 au 28/05/71). Tout du long, le lecteur croise des figures historiques comme Adolphe Thiers (1797-1877), Jules Ferry (1832-1893), Victor Hugo (1802-1885), Victor Schoelcher (1804-1893), Auguste Blanqui (1805-1881), Gustave Flourens (1838-1871), Louise Michel (1830-1905), … Le lecteur suit les déplacements de Victorine dans Paris, et son engagement d'abord pour tenir une table ouverte pour nourrir les affamés, puis comme ambulancière dans un bataillon affecté du côté de Neuilly. Il suit également Charles Lavalette dans ses engagements, d'abord au Comité Central puis dans l'armée. L'auteur fait œuvre de donner une image globale de la Commune de Paris, et il utilise sa liberté pour introduire d'autres personnages, permettant d'élargir l'angle de vue, pour la Commune de Marseille, ou pour la bataille du Fort d'Issy. Il aborde également la Commune sous différents angles : l'ambiance d'une révolution pacifique, la volonté de ne pas garder le pouvoir et de le rendre au peuple par des élections très rapides, le refus d'aller exterminer le gouvernement d'Adolphe Thiers, des pensions pour les blessés de guerre, les veuves et les orphelins, l'ouverture de la citoyenneté aux résidents étrangers, la réquisition des ateliers abandonnés par leurs propriétaires et confiés aux ouvriers, une plus grande implication des femmes dans la vie sociale et militaire. La narration de Raphaël Meyssan donne une sensation de légèreté malgré des cellules de texte nombreuses sur la majeure partie des pages, grâce à des images spectaculaires, et par l'inclusion de discrètes touches d'humour, souvent un peu décalées, ou des rapprochements inattendus comme l'avis de Philip Sheridan (1831-1888), sur la Commune, le général américain qui avait déclaré qu'un bon indien est un indien mort.

Ce deuxième tome est aussi épatant que le premier. La verve et l'inventivité visuelles de l'auteur ne faiblissent pas, donnant la sensation de lire une véritable bande dessinée, et pas juste un collage académique de gravures récupérées de ci de là. L'histoire de la Commune est racontée dans le détail, avec un souci de donner également une vision globale, et un ancrage à l'échelle humaine (grâce à Victorine, et un peu à Lavalette). Féru d'Histoire ou allergique à l'Histoire, le lecteur plonge dans une reconstitution passionnante, donnant à voir un mouvement populaire extraordinaire.


mardi 11 février 2020

Les Damnés de la Commune T01: À la recherche de Lavalette

La guerre entraîne la guerre.

Ce tome est le premier d'une histoire complète en 3 tomes. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 136 planches, construites en 11 chapitres. En introduction, l'auteur remercie Christine Martinez, archiviste passionnée et passionnante, ainsi que la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le musée d'Art et d'Histoire de Saint Denis, le Musée Carnavalet, les archives de la Préfecture de Police de Paris, le Service Historique de la Défense, les Archives Nationales, les archives départementales des Yvelines, les archives départementales de l'Allier et les archives de l'Assistance Publique des hôpitaux de Paris.


Le narrateur indique qu'il vit à Paris, la ville lumière, celle de la tour Eiffel et des Champs Élysées, dans le quartier de Belleville. Un jour qu'il se promène à pied, il éprouve la sensation de percevoir un Paris plus ancien derrière les façades plus récentes et les vitrines rutilantes. La pluie commençant à tomber, il se réfugie dans la Bibliothèque historique de la ville de Paris, rue Pavée. Il y a pris un livre sur une étagère, l'a ouvert et est tombé sur une adresse politique, celle d'un certain Lavalette habitant rue Lesage, la même rue que lui. Sur les conseils du bibliothécaire, il consulte alors le Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, 1964-1997). Dans le tome 13, il y est fait mention de Lavalette, Charles, Hippolyte (prénommé ailleurs Gilbert et surnommé Bonnet). Il faisait partie du comité central de la garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871. Le narrateur essaye de s'imaginer Paris en 1871, sans tour Eiffel, sans basilique du Sacré Cœur, mais déjà avec les 12 communes avoisinantes annexées en 1860, et les travaux du Baron Haussmann qui relèguent les pauvres vers les faubourgs. Il se rend aux archives de la préfecture de police, où la préposée lui indique que toutes les archives de la police ont brûlé en 1871. Le narrateur est déçu car il aurait préféré trouver des traces de Lavalette avant 1871. Il y a quand même une note qui parle de lui comme un agitateur surveillé dans les réunions publiques en 1868.

L'auteur décide de partir à la recherche de Lavalette, son voisin communard, cherchant son histoire au milieu des archives, comme un bout d'Histoire laissé de côté. Il retourne à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, aux archives de la Préfecture de Police. Mais les rapports de police ne lui apprennent que ce que peut me dire un policier. Il lit les rapports des indicateurs, les déclarations des concierges, les condamnations judiciaires. Le soir, il rentre dépité chez lui et choisit d'aller boire un verre dans un bar du onzième arrondissement. Il évoque ses recherches infructueuses et récupère un bouquin oublié par un autre client. Le livre est un recueil de témoignages. L'un d'eux est signé seulement d'un prénom : Victorine B. Elle s'est mariée à Orléans le 13 mai 1861. Elle est montée à Paris avec son époux, et son premier enfant est né le 14 janvier 1864. Elle évoque la pauvreté, l'alcoolisme de son mari, son plaisir de lire Les Misérables de Victor Hugo (1802-1885), en l'empruntant à un cabinet de lecture. Cela rappelle son propre exemplaire du livre à l'auteur qui redécouvre les gravures qui l'illustrent. Cela le fait penser à toutes les gravures qu'il trouve dans les archives et lui donne l'idée d'un ouvrage.


Voilà un ouvrage singulier qui se distingue immédiatement des autres bandes dessinées sur la Commune comme Les Voleurs d'Empires de Jean Dufaux & Martin Jamal, ou Le cri du peuple de Jean Vautrin & Jacques Tardi. Comme il l'indique, et comme le stipule la quatrième de couverture, cette bande dessinée a été entièrement réalisée à partir de gravures issues de journaux et de livres du dix-neuvième siècle. Le premier effet est que la narration visuelle est construite sur des images réalisées au dix-neuvième siècle, une vision que l'époque avait d'elle-même. La seconde conséquence est que la narration visuelle ne peut pas montrer un même personnage dans différentes postures, différentes scènes. Raphaël Meyssan parvient à surmonter cet obstacle en choisissant quelques images d'individus très similaires pour Gilbert Lavalette et Victorine B., le texte des cases attestant qu'il s'agit bien d'eux. Il personnalise également le récit avec les hommes célèbres (et peut-être les femmes célèbres par la suite) qui eux sont représentés de manière similaire par les différents artistes graveurs de l'époque. Il consacre également de nombreuses cases à des inconnus, leur attribuant un dialogue, ou explicitant leur intention, leur motivation, leur état d'esprit. En termes de découpage des planches, il privilégie les cases rectangulaires disposées en bande. Il recadre les gravures pour obtenir des plans plus rapprochés, pour n'en conserver qu'un détail, ou au contraire conserver une vision d'ensemble. Il compose des planches avec des cases de la largeur de la page, ou de la hauteur de la page, des petites cases, des cases en trapèze, des dessins en pleine page artificiellement découpés en plusieurs cases, régulières ou non. En y prêtant attention, le lecteur constate également que Raphaël Meyssan a intégré quelques photographies, de documents d'archive ou de la tombe de Gilbert Lavalette.

Finalement, l'auteur réalise une bande dessinée avec des contraintes singulières : ne pas savoir dessiner, utiliser des images (gravures) réalisées par d'autres plus d'un siècle auparavant. Il est possible de lire le nom d'un ou deux artistes originaux dans leur gravure, et lorsqu'ils étaient cités, leurs noms sont compilés en fin d'ouvrage. Il utilise les outils narratifs de la bande dessinée de manière organique, et il réalise des pages très variées, ayant numérisé plus de 15.000 documents différents. Le lecteur éprouve bien la sensation de lire une bande dessinée. Les dessins sont en noir & blanc, avec souvent une couleur de fonds un peu jaunâtre, sans donner l'impression d'un papier moisi. L'impression globale est surannée, mais pas vieillotte. L'amateur de bande de dessinée se rend vite compte du degré de détails très impressionnant. Il reste même bouche bée devant la qualité descriptive des façades parisiennes, devant les scènes de foulées habitées par des inconnus tous différenciés, par la description de la vie quotidienne parisienne de l'époque. Il sourit en se rendant compte qu'à quelques reprises, l'auteur s'amuse à utiliser ces gravures du dix-neuvième siècle pour une courte scène contemporaine, du début du vingt-et-unième siècle, créant un décalage déstabilisant, comme si l'individu présent est composé du passé.


Cette bande dessinée raconte avant tout une histoire : celle de l'auteur recherchant qui est le dénommé Gilbert Lavalette, et celle de Victorine B. au travers de son témoignage écrit. Les 2 fils narratifs alternent, au gré de la découverte d'un témoignage sur Lavalette, ou d'une nouvelle entrée de ce qui s'apparente au journal de Victorine. La logique narrative est assurée par les cellules de texte où l'auteur intervient directement, mais aussi par les événements relatés par Victorine B., ou encore par des discours à l'assemblée (repris en l'état), par quelques dialogues inventés. Le lecteur se laisse rapidement happer par l'ensemble de la narration, impressionné par la qualité des gravures, par ce qu'elles montrent de Paris à cette époque, par les questions sur Lavalette, par le témoignage de Victorine sur sa vie. Son regard est souvent attiré par un détail ou un autre : une façade connue, une tenue vestimentaire, un modèle de fiacre, une colonne Morris, la fréquentation dans un bistro, un homme en train de déboucher une bouteille sur les barricades. Il est épaté par la manière dont l'auteur a su s'approprier des dessins déjà existants, les sortir de leur contexte, leur donner un autre sens en les incorporant dans un récit différent, une œuvre totalement postmoderne, un recyclage de formes préexistantes.

Ce réemploi de dessins déjà parus nourrit également une reconstitution historique qui a la particularité d'être réalisée par des individus ayant vécu à l'époque, comme si Raphaël Meyssan avait pu travailler directement avec eux. Bien sûr le lecteur sait que ces images sont des interprétations réalisées par des artistes avec donc une licence artistique plus ou moins appuyée. L'auteur lui-même joue avec ce degré d'interprétation, insérant de ci de là une touche d'humour volontaire, pour rappeler que ce n'est pas un reportage objectif. Il suffit de lire page 46 le dialogue décalé entre Eugénie de Motijo (1826-1920) et son époux Napoléon III (1808-1873) pour en avoir la preuve. Cela ne diminue en rien la qualité de la reconstitution historique. Raphaël Meyssan a effectué des recherches approfondies sur la Commune et met en scène les figures historiques de l'époque, comme Napoléon III et le chancelier Bismarck, mais aussi Léon Gambetta, Jules Favre, Ernest Picard, Adolphe Crémieux, Louis-Jules Trochu, Garnier Pages, Emmanuel Arago, Jules Simon, Camille Pelletan, Henri Rochefort, Jules Ferry, Félix Pyat, Gustave Flourens, Henri Rochefort. Il déroule avec clarté les différents événements historiques depuis l'assassinat de Victor Noir (1848-1870) en janvier 1870 jusqu'au 18 mars 1871, en passant par la Dépêche d'Ems du 13 juillet 1870, Napoléon III fait prisonnier en septembre 1870, l'évasion de Gustave Flourens de la prison de Mazas en janvier 1871, le vote par l'Assemblée Nationale du la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, etc.

Avec une forme postmoderne surprenante, Raphaël Meyssan réalise une véritable bande dessinée, entremêlant la vie d'une femme du peuple (Victorine B.), l'enquête sur l'histoire personnelle d'un membre du Comité central de la Garde Nationale (Gilbert Lavalette), et les événements qui conduisent à la création de la Commune de Paris. Le lecteur a la surprise de rapidement se trouver transporté à l'époque par cette narration visuelle hors du commun qui relève effectivement de la bande dessinée, impressionné par la résistance de Victorine B. à des conditions de vie épouvantables, intrigué par les mystères de la vie personnelle de Gilbert Lavalette et passionné par l'Histoire de la Commune de Paris.


lundi 23 avril 2018

Voleurs d'Empires, Tome 7 : Derrière le masque

L'histoire ne fait pas de détail lorsqu'elle avance à trop grands pas.

Ce tome fait suite à La semaine sanglante qu'il faut avoir lu avant. Il s'agit d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 2002, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

Le récit reprend en mai 1871, c’est-à-dire directement à la suite du tome précédent. Dans l'église Saint Laurent (Xe arrondissement), Victor Hugo retrouve monsieur de Mancé sur un banc. Il évoque le fils de Mancé, puis lui demande de l'aide pour permettre à une jeune femme (Anaïs) et à son fiancé de quitter Paris, en lui procurant des papiers et un itinéraire. Monsieur de Mancé accepte. Alors que leur conversation se termine, des fédérés en armes et en habits entrent et embarquent les prêtres comme otages. Il est vraisemblable qu'ils seront exécutés dans les 24 heures. Sur son lit de mort, le vicomte de Val a remis un pli à son serviteur Pascal pour qu'il aille l'apporter à Paris, contre récompense.

Les forces de l'armée régulière ont pénétré dans Paris et reprennent les rues une à une aux communards. Lesdits insurgés boutent le feu à la ville détruisant de nombreux bâtiments. Par un effort de volonté incroyable, Julien d'Havré a réussi à gagner la cour de l'hôtel particulier des d'Espard. Il y est accueilli par Madeleine qui l'emmène dans un lit. Fortement diminué par ses blessures, Julien remarque qu'elle porte une bague à tête de mort, avec le N napoléonien. Elle récupère ses médailles. De son côté, Frappe-Misère a appris que les bombardements ont également frappé des cimetières. Avec l'aide de Lévadé, il va inspecter la tombe de sa fille.


C'est toujours un moment particulier que d'entamer la lecture du dernier tome (ou du dernier chapitre) d'une bande dessinée intense qui sort du lot. Le lecteur éprouve à la fois le regret qu'elle finisse, le plaisir de l'anticipation d'en connaître la fin, et l'inquiétude qu'elle ne soit pas à la hauteur. Pour la série des Voleurs d'Empires, il sait déjà que les auteurs resteront fidèles à leur narration. Il savoure à l'avance la reconstitution historique minutieuse de Martin Jamar. Il est pleinement rassuré dès la première page. L'architecture extérieure de l'église Saint Laurent est fidèlement reproduite, faisant honneur à son style gothique. Les vues de l'intérieur en imposent tout autant à commencer par les ogives de la nef. Le lecteur reconnaît facilement le type de chaise, ainsi que les prie-Dieu. La page d'après, il a le plaisir de pouvoir contempler la façade du bâtiment industriel des usines du Val. Au fur et à mesure de l'avancée des troupes versaillaises dans Paris, l'artiste en représente des vues époustouflantes. Cela commence dès la page 5 avec une case occupant les deux tiers de la page, montrant les bâtiments en flamme, à partir d'une vue du ciel.

Page 14, les cases mettent le lecteur au pied d'une façade haussmannienne. Page 18, l'armée versaillaise avance sur une barricade montée en pavés. Pages 25 & 26, un protagoniste surveille la capture d'insurgés dans les catacombes. Dans la page suivante, le lecteur assiste à la parade du général Gaston Alexandre Auguste de Galiffet, (1831-1909) le marquis aux talons rouges, surnommé le massacreur de la Commune. Dans la page suivante, il peut se rendre compte des dégâts causés à plusieurs bâtiments, par les bombardements et les incendies volontaires. Dans ces 3 pages, le dessinateur montre différemment la présence de morts, des ossements, des cercueils de fortune, des cadavres dans les rues. L'artiste assure pleinement sa fonction de narrateur intégrant de grandes quantités d'informations narratives dans ses dessins.

Le lecteur a également le privilège de pénétrer dans plusieurs intérieurs parisiens ou de province. Il laisse son regard parcourir la décoration intérieure de la chambre dans laquelle est alité Julien, celle du salon de l'appartement de Prosper Mérimée (1803-1870) pendant un cambriolage, l'un des salons de Versailles utilisé comme fumoir par les membres du gouvernement, ou encore l'intérieur bourgeois de monsieur de Mancé, en passant par son salon spacieux, les couloirs richement décorés, les tableaux accrochés au mur de sa chambre, la forme particulière du lit dans la chambre allouée à Anaïs & Nicolas, etc. Martin Jamar reste fidèle à son niveau d'exigence établi dès le premier tome. Il est hors de question qu'il diminue la minutie descriptive de ses planches, ne serait-ce que dans une seule case. Tout du long de ces 7 tomes, le lecteur a pu se délecter du perfectionnisme de cet artiste, de son implication totale dans une reconstitution historique authentique et étoffée.


Le lecteur retrouve également les caractéristiques de la forme narrative développée par Jean Dufaux dès le premier tome : un savant entrelacement de reconstitution historique et de roman du XIXe siècle. Comme dans les tomes précédents, Jean Dufaux ne se livre pas à un exposé sur la Commune de Paris. Il en évoque des éléments choisis, par ordre chronologique. Le lecteur voit donc d'autres prêtres raflés comme otages, des incendies volontaires provoqués par les communards, la capture de plusieurs communards au fur et à mesure de l'avancée de l'armée régulière, la parade du général Galliffet, et une page consacrée à l'état de la ville après la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871. Le lecteur ne suit donc pas un cours d'Histoire, mais l'intrigue et le parcours des personnages sont indissolublement liés et dépendants des événements historiques. Victor Hugo refait une apparition qui n'a rien de gratuite, pour une interaction avec un personnage clé de ce tome. Le lecteur assiste à la déclaration de décès de Louis-Napoléon Bonaparte, effectuée par le médecin, ayant un rapport direct avec l'intrigue, et apportant un jugement de valeur sur son règne.

Jean Dufaux continue de faire usage des coïncidences bien pratiques, dispositif narratif habituel dans les romans. C'est ainsi que monsieur de Mancé accueille fort opportunément Anaïs et Nicolas, que la mort du père de Nicolas se produit de telle sorte à contrarier une révélation, que Julien d'Havré réussit à retrouver Madeleine d'Espard dans son hôtel particulier qui a été épargné par les pillards et les bombardements, que le duc de Feray retrouve sa fille Clémentine dans des circonstances les plus macabres possibles, ou encore que Nicolas d'Assas croise Joachim Hansmeyer par le plus grand des hasards. Arrivé au septième tome, le lecteur s'est accoutumé à cette spécificité narrative, et il ne peut que constater qu'elle permet d'apporter une clôture satisfaisante pour chaque personnage. Finalement, Jean Dufaux ne fait qu'assumer la nature fictionnelle de son récit, et se conformer à un mode narratif développé par les plus grands écrivains français, et qui a fait ses preuves. C'est à chaque fois l'occasion pour Martin Jamar de dessiner une dernière fois ces personnages. En voyant Julien d'Havré sur le lit de Madeleine, le lecteur se rend compte qu'il aurait aimé que ce personnage ait plus d'importance dans le récit. En voyant le sort réservé à Frappe Misère, il comprend par la force visuelle de la mise en scène du jugement de valeur porté sur les actes de cet individu qui n'a pas su dépasser son traumatisme, qui n'a finalement œuvré que pour son intérêt personnel. En contemplant le vicomte de Val sur son lit de mort, il éprouve toute la vanité et la solitude d'une vie passée à imposer sa volonté. En regardant Pascal (le bras droit du vicomte) attendre sa récompense face à monsieur de Mancé, le lecteur lit sa cupidité sur son visage, motivation triste et pathétique.


Le lecteur ressort donc pleinement satisfait de ce dernier tome, qui se termine par une épanadiplose narrative joliment troussée. À la fin de l'histoire, il dispose d'une idée précise de ce que deviennent les personnages. Au fil de ces 7 tomes, Jean Dufaux et Martin Jamar ont fait revive une époque, avec une qualité picturale qui donne l'impression au lecteur de se retrouver dans les rues de Paris, d'assister aux manifestations de la Commune, sans en être un participant actif, sans que les images ne la transforment en un grand spectacle déconnecté des individus. Ils ont pris soin de ne pas donner une vision angélique des actions des communards, et de montrer qu'il y avait aussi des profiteurs, à commencer par Nicolas d'Assas qui est en train de cambrioler l'appartement de Prosper Mérimée. Dans ce dernier tome, le scénariste a l'occasion d'exprimer un avis sur le bilan de la Commune. Il établit un constat sans appel sur le bilan, et le retour à la normale, c’est-à-dire au rétablissement de l'ordre au profit de la classe de la bourgeoisie et des dirigeants. Il montre aussi le prix payé par les classes ouvrières. À nouveau, les images ne sont pas sensationnalistes ; elles ne font que montrer l'état des rues et les cadavres. Lorsque le lecteur se rappelle des circonstances qui ont mené les parisiens à se soulever, exposées dans les tomes précédents, il peut se forger sa propre opinion. Dans l'introduction, Jean Dufaux exprime sa satisfaction d'avoir pu écrire sur ce moment de l'histoire, et son plaisir de voir que d'autres ont commencé à le faire revivre : Le cri du peuple de Jacques Tardi & Jean Vautrin.

L'ouverture du premier tome met en scène la mort sous la forme d'un cavalier, l'établissant comme l'un des thèmes de la série. L'épanadiplose permet de conclure élégamment sur ce thème et sur une ouverture. À sa manière plutôt élégante, Jean Dufaux donne ainsi son avis sur le grand vainqueur de tous les conflits armés, toutes les guerres. Il renvoie ainsi à une scène du tome précédent, où les chefs d'état payent le prix de leurs ambitions, avec le sang du peuple. L'auteur effectue là un constat à posteriori sur le coût des conflits, en évitant un ton sentencieux, et une prise de position facile du type y'a qu'à, faut qu'on. Il semble sous-entendre que cette soif de violence, ce mode de régler les conflits font partie de l'essence de l'humanité, sans grand espoir de l'éradiquer. Par contre, la fin du récit propose une alternative à l'échelle individuelle, une autre façon d'envisager les choses. À ce titre, la philosophie de Pascaline énoncée en bas de l'avant dernière page fait également écho au triste sort du vicomte de Val et de Frappe Misère, ayant choisi un autre objectif, une autre philosophie de vie.

Dans son introduction pour ce tome, et dans celle pour l'intégrale, Jean Dufaux confirme qu'il a souhaité parler de la guerre, et qu'à ses yeux, toute guerre, tout affrontement n'est qu'un vide. Il s'agit d'un autre mot commençant par la lettre qu'il aurait pu ajouter à ceux qu'il cite : Voleurs, Victimes, Victoire. En terminant ce récit, le lecteur s'aperçoit que ce thème sur la guerre est également présent au travers d'autres symboles comme celui des médailles épinglées par Adélaïde Favier. C'est à la fois la marque de ceux frappés par la mort, mais aussi de ceux qui se laissent aspirer par cette logique d'affrontement. Et c'est la marque dérisoire qu'il reste aux vainqueurs, des distinctions accordées à postériori, des petits bouts de métal, avec des rubans colorés. Jean Dufaux explicite également cette dimension des affrontements : la folie particulière et la folie générale, la fascination de la vérité apportée par le dérèglement, le désordre, la folie. Ce thème est peut-être plus délicat à appréhender dans le cadre de cette bande dessinée. À l'évidence, la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris sont des événements qui provoquent ce dérèglement, qui induisent une folie aussi bien générale dans la société, que particulière pour les individus. Ce qui est plus difficile à appréhender réside dans le contrepoint à cette folie, ce qui représente la normalité. Les différents personnages sont les produits de leur époque, à la fois socialement et culturellement. Ils sont plutôt issus des classes aisées de la société, sauf peut-être pour les malades mentaux de la pension Martelet. Tous sont le jouet ou les victimes des événements historiques, sans aucune prise sur ces bouleversements. La normalité semble donc plutôt se situer dans leur état d'esprit vis-à-vis de la vie, dans une attitude et un état d'esprit tournés vers la construction vers la vie, plutôt que vers les émotions négatives et la destruction.


Cette histoire en 7 tomes constitue une lecture exceptionnelle méritant sa place parmi les joyaux de la bande dessinée francobelge. Il y a à la fois un véritable savoir-faire classique dans la narration : la dimension littéraire et le français élaboré, les dessins appliqués, minutieux, descriptifs pour une immersion inégalable. Il y a une ambition historique, romanesque et spirituelle qui amalgame harmonieusement ces différentes composantes. Jean Dufaux & Martin Jamar racontent avant tout une histoire délivrant un quota élevé de divertissement avec des séquences attendues (le soulèvement de la Commune et des séquences totalement inattendues (le voyage de Lévadé en province). Les auteurs prennent leur histoire très au sérieux et s'adressent à des adultes avec un investissement qui saute aux yeux à chaque page, à commencer par l'authenticité de la reconstitution historique, très exigeante en termes de recherches préalables. Ils font exister leurs protagonistes, avec une histoire personnelle qui influe sur leur comportement, et des défauts qui les rendent humains. Le lecteur plonge dans cette fresque épique, à dimension humaine, avec le souffle de l'Histoire, et une intrigue palpitante.