Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Bernard Ollivier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bernard Ollivier. Afficher tous les articles

jeudi 23 juillet 2020

Rosa - Tome 02: Les hommes

Le seul geste qui vaille, c'est le don, réciproque ou non.

Ce tome est le deuxième d'un diptyque, pour une histoire complète et indépendante de toute autre. Il faut doc avoir lu premier tome avant : Le pari. La première édition de cet album date de 2019. Il a été réalisé à partir d'un texte de Bernard Ollivier, adapté, dessiné et mis en couleurs par François Dermaut (1949-2020). Il s'ouvre avec une introduction de Dermaut expliquant la genèse et la longue gestation du projet avec Ollivier. Il compte 54 planches en couleurs.

Ce dimanche matin, Rosa Lemoine se rend à l'église pour la messe, en évitant de croiser le regard des autres paroissiens. Elle se fait interpeller par Célestin Lebigot qui l'informe que le conseil paroissial lui interdit l'accès à la maison de Dieu. Il ajoute que c'est lui qui informé le curé Yves Meyer, et que la décision a été approuvée par le notable Arsène Raoul Sena, cette dernière information n'étant pas faite pour la surprendre. Rosa est profondément émue, et elle a compris qu'elle ne pourra remettre les pieds à l'église que si elle arrête de recevoir des hommes chez elle pour le pari. Elle rentre chez elle en passant par la grande rue du village, et reçoit des mots de soutien de Jean-François Mahé, le boucher-charcutier, qui lui offre même un pâté de lièvre aux cornichons, en lui demandant juste de lui rapporter la terrine. Rentrée chez elle, Rosa ne sait que faire entre mettre un terme au pari ce qui a pour conséquence qu'elle ne peut plus payer les soins de son mari Mathieu, ou continuer et se voir ainsi exclure de la vie sociale. Le soir, elle annonce aux clients de son bistrot qu'elle arrête le pari. Martin, le maire, comprend tout de suite qu'Arsène Raoul Sena est derrière la décision du conseil paroissial. Le lendemain, Rosa reçoit la visite d'Émilienne, la prostituée de la ville, accompagnée d'une vieille femme se prénommant Honorine. Avec l'accord de Rosa, Honorine va aller parler au curé Meyer et à Sena. Elle promet d'être de retour avant l'angélus, avec la levée de l'interdiction.


Émilienne conduit la voiture à cheval jusqu'à l'église : les deux femmes en descendent et croisent Sena en train de partir. Honorine lui indique qu'elle veut lui parler en même temps qu'au prêtre Meyer : contrairement à son habitude, Sena obtempère sans discuter. Lui, Meyer et Honorine rentrent dans la sacristie pour discuter. Honorine en sort peu de temps après, l'interdiction ayant été levée. Les deux femmes retournent à la ferme de Rosa, où elle la trouve en train de papoter avec sa copine Valine. Les voyant revenir si vite, Rosa est persuadé que la tentative de conciliation a échoué. Elles s'installent toutes les quatre à table avec un verre de vin, et Honorine expose les arguments qu'elle a utilisés et comment elle les a acquis. L'après-midi, Célestin Lebigot vient annoncer qu'il se retire du pari, et Rosa lui jette son argent à la figure. Puis elle va faire un tour et rencontre le berger Mathurin qui lui explique que lui n'a pas besoin d'église pour prier, et qu'il pense que ses discussions avec Dieu sont plus franches dans la mesure où il n'y a pas un toit entre eux. Le soir, les habitués reviennent au bistrot dans la ferme de Rosa et elle leur annonce que le pari reprend dès le lendemain. Dans la journée suivante, elle va trouver Arsène Raoul Sena et lui tient tête quant à ses menaces d'éviction. Elle emporte le morceau.

L'argument de l'intrigue reste scabreux dans ce deuxième tome : le pari suit son cours, avec des cahots et des arrêts inopinés. L'intrigue parvient à son terme : Rosa Lemoine désigne un gagnant, selon les modalités qu'elle a choisies, et non celles que les hommes aimeraient lui imposer. Le lecteur découvre avec plaisir le passage des candidats restants, ainsi que la façon de faire de Rosa. Comme dans le premier tome, cette histoire est bien plus qu'une suite de coucheries. Comme dans la première partie, il ne s'agit pas d'une bande dessinée érotique, encore moins pornographique, même s'il y a un peu plus de nudité dans cette partie-ci. Le lecteur se rend également compte qu'il est aussi impatient de reprendre le chemin vers le village, pour pouvoir y flâner, en côtoyant les personnages. Les planches de cette deuxième partie sont aussi soignées que celles de la première. François Dermaut continue d'habiller ses cases à l'aquarelle, pour un effet pastel doux et naturaliste. Le lecteur ressent aussi bien la lumière baissante avec l'amoncellement de nuages, la clarté limitée dans la pièce qui sert de bistrot dans la ferme des Lemoine, le soleil éclatant alors que Rosa vient remettre Sena à sa place devant sa luxueuse demeure, la froide lumière quand Rosa chemine sur une route de terre sous son parapluie, la douce tiédeur d'une journée de printemps assis dans un champ, adossé contre un arbre.


François Dermaut dépeint avec soin et justesse le petit village et ses alentours : vues extérieures et intérieures de l'église, devanture de la boucherie-charcuterie, magnifique demeure du notable Sena, bâtiment plus fonctionnel du sanatorium, jour de marché au chef-lieu, façade du tribunal d'instance du chef-lieu, façade de la mairie, vue du Mont Saint Michel. À chaque fois, il ne s’agit que d'une ou deux cases, juste pour situer l'action, mais l'effet cumulatif et la qualité descriptive de chaque case finissent par donner l'impression au lecteur d'avoir flâner alentours. De la même manière, Rosa côtoie de nombreux personnages, simple connaissance, ou habitué du bistrot. Le lecteur peut ainsi saluer ou discuter avec le boucher-charcutier et lui rendre son sourire, regarder les habitués en train de boire un coup, parfois en mal d'empathie pour Rosa, être admiratif de l'assurance d'Émilienne (la prostituée) qui ne se laisse pas rabaisser, partager le moment de connivence entre Émilienne, Valine, Rosa et Honorine quand cette dernière explique comment elle a fait plier le curé et le notable, apprécier la différence de caractère des différents habitués que ce soit au lit ou dans un interaction banale. L'artiste donne une personnalité distincte à chacun, aussi bien visuelle que comportementale. Il est visible qu'il porte une réelle affection pour chacun (même pour Sena, mais quand même à l'exception de Barnabé Rotic), ce qui transparaît dans chaque scène de dialogue : le lecteur ne ressent pas de manque d'intérêt visuel à voir parler les interlocuteurs. Il éprouve l'impression de regarder des individus bien vivants.

Comme dans le premier tome, le pari et son déroulement amènent Rosa Lemoine à coucher avec différents hommes, dans les conditions qu'elle a elle-même posées, et qu'elle fait strictement respecter, interrompant même le pari, sans qu'aucun participant ne bronche. Ces nuits sont d'abord un moyen qui sort de l'ordinaire pour payer les factures du sanatorium pour son mari. Elles sont également l'occasion pour Rosa de découvrir l'étreinte d'autres hommes, de ressentir physiquement leur effet. Il se dessine une forme d'apprentissage du plaisir pour Rosa. Les auteurs (Dermaut & Ollivier) montrent en même temps comment Rosa est à l'initiative des modalités et du déroulement de l'accueil de chaque participant. Elle n'est pas une victime, ni un objet passif. Le lecteur peut s'interroger sur le fait que cette histoire soit racontée par des hommes, mais il ne peut que constater le respect qu'ils ont pour elle, à la fois dans la manière dont ils la mettent en scène, à la fois dans l'évolution du regard que les hommes portent sur elle. Les modalités imposées par Rosa font que la visite de ces messieurs ne peut pas être réduite à une simple passe tarifée avec une professionnelle.


En fait, Rosa Lemoine a commencé à s'émanciper dès qu'elle s'est proposée pour arbitrer le concours. Elle a pris l'initiative, sortant de la place réservée aux femmes à l'époque dans ce milieu. Son choix l'a amenée à sortir du conformisme social pour s'aventurer dans un comportement inédit, et du coup automatiquement réprouvé par la société, conformiste par défaut. Cette histoire montre aussi comment elle peut assumer ce choix. Les auteurs ont, eux, fait le choix d'exprimer la réprobation de la société essentiellement par un notable, et par l'église. Ils chargent la situation avec un curé coupable d'actes ignobles, mettant ainsi le paquet sur l'hypocrisie de l'individu, et sous-entendant une généralisation à toute l'institution de l'Église, et par là-même à la religion, même si Rosa continue à prier. C'est peut-être la composante qui pêche un peu dans le récit : le lecteur comprend bien que Rosa ne peut pas envisager d'être athée, et qu'elle doit remettre en cause dans son esprit, l'image que la religion brosse du plaisir charnel. Cependant, il ne montre pas en quoi la Foi lui apporte un réconfort, ni que tous les fidèles ne sont pas des ordures.

En revanche, Bernard Ollivier & François Dermaut réalisent une étude de caractère très fine sur les différents personnages. Le lecteur voit Rosa gagner en assurance progressivement, et prendre conscience qu'en tant qu'individu, elle est tout aussi capable qu'un homme, que ses idées sont tout aussi valables que celles d'un homme, qu'elle n'est pas une citoyenne de seconde classe. En face, le lecteur voit arriver chaque participant au rendez-vous fixé par Rosa : à chaque fois, il découvre un être humain différent, dans sa façon de concevoir le rendez-vous, dans la façon dont il se représente Rosa et son rôle, et dans le déroulement de la soirée et de la nuit. La gente masculine n'est pas d'un seul tenant : il n'y a pas que des hommes qui viennent pour tirer leur coup et prouver leur virilité. Il y a des personnes avec leur vie, leur vécu, leurs insécurités, leur égoïsme plus ou moins affirmé. Sur ce plan, l'histoire est à l'opposé d'une enfilade de performances physiques avec des acteurs interchangeables. La découverte de ces insécurités montre à Rosa qu'elle n'est en rien inférieure aux hommes, voire que certains attendent qu'elle prenne les choses en main. Il est possible de trouver que Rosa Lemoine est un peu naïve ou crédule, mais cela correspond aussi à la place réservée aux femmes à l'époque, à l'image que leur en donne la société. C'est aussi l'histoire de sa prise de conscience de ces contraintes systémiques, et de la possibilité de ne pas s'y soumettre, une démarche universelle pour tout être humain.

Finalement, ce diptyque constitue une étude de mœurs d'une grande finesse, sur la base d'un pari scabreux. Les planches de François Dermaut racontent l'histoire avec précision et douceur, une reconstitution historique séduisante, et un respect pour les personnages, pour Rosa comme pour les hommes. Le lecteur accompagne une femme cantonnée à la place assignée par la société, prendre l'initiative pour sauver son mari, et découvrir qu'elle peut ne pas accepter de se conformer à ce qui est attendue d'elle, et mener une existence plus satisfaisante.


jeudi 16 juillet 2020

Rosa - Tome 01: Le Pari

Vider les bourses de la commune et remplir la tirelire de Rosa.

Ce tome est le premier d'un diptyque, pour une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet album date de 2015. Il a été réalisé à partir d'un texte de Bernard Ollivier, adapté, dessiné et mis en couleurs par François Dermaut (1949-2020). Il s'ouvre avec une introduction de Dermaut expliquant la genèse et la longue gestation du projet avec Ollivier. Il compte 54 planches en couleurs.

Dans un hameau Normand au début du vingtième siècle, Rosa Lemoine tient, dans la ferme conjugale, un bistrot fréquenté par les rustauds du village. Ce soir-là, quatre habitués sont en train de descendre des verres : Gustave le maréchal-ferrant, Alphonse un fermier, Alex Carel sans emploi fixe et Florimond le facteur. Le ton monte entre Gustave et Alphonse : ils finissent par parier qu'ils sont plus virils l'un que l'autre. Les esprits étant échauffés, ils parient mille francs chacun. Alex se joint au pari, ne pouvant résister à l'attrait d'une telle somme. Rosa a écouté la conversation en lisant son livre et e moque d'eux : un pari entre hommes, ça ne va pas être facile pour déterminer le gagnant. Elle les met dehors et monte à l'étage pour s'occuper de Mathieu son mari, plus vieux de vingt-cinq ans qu'elle, et tuberculeux. Elle sent l'odeur de la goutte et en déduit que Martin, le maire du village, est encore venu lui apporter à boire. Elle lui raconte l'histoire du pari. Elle laisse son mari dans son lit, et va dormir dans la chambre d'ami à côté. Elle se souvient de leur mariage, dix-neuf ans plutôt, un mariage arrangé. Après la mort de sa première femme, Mathieu s'était mis à boire beaucoup trop, et les parents de Rosa l'imaginait déjà veuve et propriétaire.


Les premiers temps du mariage furent délicats pour Rosa. Elle n'avait pas besoin de travailler, et elle s'occupait de la maison, de préparer les repas pour son mari, de nourrir les poules et de temps à autre de faire son devoir conjugal. Un jour qu'il se montre plus brutal que les autres en la couchant sur la table, elle lui plante une fourchette dans la cuisse. Un autre jour, elle revient en retard de sa promenade avec Valine le long du canal, elle trouve Mathieu qui l'attend furieux à table, énervé de ne pas être servi à l'heure. Lorsqu'elle arrive, il enlève son ceinturon pour la corriger. Elle prend la fourche posée contre le mur, ce qui l'arrête tout de suite, et le calme pour le restant de leur vie commune. Au temps présent, alors qu'elle se couche, elle entend Mathieu tousser dans la chambre d'à côté et désespère qu'ils ne disposent pas de revenus suffisant pour le sanatorium. Le soir venu, les quatre habitués sont en train de papoter en descendant quelques verres. Soudain surgit Célestin Lebigot (premier commis chez Arsène Raoul Sena) qui leur fait la morale sur le projet de mesurer leur virilité. Puis c'est Barnabé Rotic (métayer d'Arsène Raoul Sena) qui pousse la porte pour informer les quatre amis qu'il est venu s'inscrire pour participer au pari. Il reste toujours à déterminer comment organiser la comparaison. Florimond propose de recourir aux services d'une prostituée. Il pourrait aller à la ville pour louer ses services, après les avoir testés, bien sûr.

Quel point de départ scabreux : une épouse accepte de coucher avec une dizaine d'individus pour payer la facture de soins de son époux tuberculeux. En plus ce récit a été conçu par un homme et réalisé en bandes dessinées par un autre homme. Le lecteur est en droit de craindre le pire. Pourtant, il ne s'agit en rien d'une bande dessinée pornographique, ni même érotique. C'est tout juste si on aperçoit un téton de Rosa au cours de ces 54 planches. Ensuite, oui, la situation est malsaine et indécente, à ceci près que c'est Rosa elle-même qui se propose pour servir d'arbitre, en toute connaissance de cause, sans aucune contrainte autre qu'économique, pas de manipulations psychologiques, pas de maltraitance. Tout commence doucement par des fanfaronnades d'hommes sous l'emprise de la boisson et un pari idiot (en fait, ils n'ont aucune idée de comment s'y prendre pour comparer leur virilité), chacun refusant de se dédire, plus têtu l'un que l'autre. Dès le départ, les hommes n'ont pas le beau rôle : vantards, entêtés, et très vite cupides du fait de la mise de 1.000 francs par participant, une sacrée somme pour l'époque. Enfin ce pari fait ressortir aussi bien les rancœurs des participants, souvent à l'encontre d'un autre participant, que l'insécurité de ces hommes.


François Dermaut est le dessinateur de la série Les chemins de Malefosse avec Daniel Bardet, puis Malefosse avec Xavier Gelot. Il est visible qu'il a pris grand plaisir à croquer les différents mâles. Malgré le nombre de participants, le lecteur les identifie tous au premier coup d'œil : Gustave avec sa chevelure blanche, sa moustache, sa forte carrure, Alphonse avec son front dégarni et son petit air méprisant, Alex le rouquin toujours le sourire aux lèvres, Florimond rondouillard et expressif, Mathieu décharné et alité avec l'œil qui pétille encore, Célestin Lebigot avec sa mine renfrognée et agressive, Barnabé Rotic avec son visage fermé et dur, etc. L'artiste a donné une trogne à chacun, en forçant un peu les traits, mais en s'arrêtant avant la caricature. Il se produit vite un phénomène étrange : alors que les scènes de dialogue occupent plus des deux tiers des séquences, et que les personnages sont souvent représentés en plan poitrine, en gros plan ou en très gros plan, le lecteur n'a jamais l'impression d'un raccourci pour s'économiser. Au contraire, Cette mise en scène des discussions rapproche le lecteur des personnages grâce à la justesse des traits et leur expressivité, correspondant à la sphère sociale, et plus souvent à la sphère personnelle en termes de proxémie. Il regarde avec tout autant d'attention Rosa, charmé par sa gentillesse et sa force de caractère.

La focalisation sur les discussions n'empêche pas François Dermaut de réaliser une reconstitution historique soignée. Les tenues vestimentaires sont variées correspondent à l'époque, et reflètent la condition sociale de chaque individu, ainsi que son métier. Le maréchal-ferrant et le berger ne sont pas vêtus de la même manière encore moins le riche propriétaire terrien. En comparant les vêtements du maire actuel (Martin) et de celui qui compte bien le devenir (Arsène Raoul Sena), le lecteur peut voir le paysan issu de la terre, et le riche propriétaire devenu homme d'affaires n'ambitionnant que de s'élever dans la société. Alors que cela ne semble pas très prégnant, le lecteur finit par prendre conscience que la reconstitution historique transparaît discrètement dans les ameublements, les maisons, et les accessoires de la vie quotidienne, des sabots de Mathieu, à la vieille cafetière, même en passant par le modèle de verre utilisé dans le bistrot. Une autre dimension apparaît progressivement : celles de l'environnement campagnard. Le lecteur peut voir Rosa distribuer le grain aux poules, se promener sur le chemin de halage, revenir du sanatorium sur une route de terre en carriole, être conspuée par les commères à la sortie de la messe, gratter le potager. Ces passages sont peu nombreux et souvent réduits à une case ou deux, mais très aérés, avec une belle luminosité, apportée par la mise en couleurs en aquarelle.


Même s'il peut entretenir des réticences a priori sur cette proposition indécente, le lecteur se prend au jeu, parce que Rosa Lemoine n'est jamais une victime. Elle n'est pas contrainte par la force (autre qu'économique) : c'est son choix. En outre, ce pari fait apparaître des comportements révélateurs. La force de caractère de Rosa ne vient pas de nulle part : elle a vite tenu tête à son époux violent et alcoolique et l'a remis à sa place refusant d'être violentée, imposant d'être respectée. Son choix de servir d'arbitre est engendré par sa volonté de sauver son mari, de lui permettre un accès aux soins. Rapidement, les participants au concours se rendent compte que Rosa dicte ses conditions et établit les modalités pratiques qu'elle impose aux participants, ce qu'ils étaient incapables de faire. D'une certaine manière, ils lui obéissent en se pliant à ses décisions. C'est un drôle de paradoxe : en acceptant de coucher avec d'autres hommes, Rosa Lemoine s'émancipe de sa condition de femme au foyer invisible. C'est même très drôle quand Rosa indique qu'elle va établir des fiches de performance pour pouvoir comparer chaque prestation. Le lecteur en vient à se demander comment un homme dans sa position aurait été perçu. Bien sûr, la comparaison est un peu faussée parce que la notion de gigolo diffère de celle de prostituée et la représentation de la sexualité féminine est moins dans la performance que celle de la sexualité masculine. Toutefois, il est vraisemblable qu'il serait apparu dans une lumière beaucoup plus favorable que Rosa.

Ce pari qui sort de l'ordinaire permet également de mettre en lumière les motivations de chaque participant. Au départ, il ne concerne que deux hommes, et c'est une question de fierté, de pouvoir se juger par rapport à l'autre, au travers de sa virilité, un combat de coq pour prouver sa valeur, sa supériorité à l'autre, valider son importance plus grande. Avec l'entrée en jeu d'un troisième, l'enjeu se déplace vers le gain. 3 participants fait monter la cagnotte à 3.000 francs, une somme considérable pour l'époque dans ce milieu social, pratiquement un an de salaire pour le facteur. Dans le même temps, la dimension égrillarde et la concupiscence demeurent. Ce n'est que lorsque Rosa se propose (et même s'impose) comme juge en indiquant qu'elle prend sa part pour les soins de son époux, que les participants se dédouanent en mettant en avant qu'il s'agit de participer financièrement à sauver un être humain d'une maladie… comme s'ils ne pouvaient pas donner une petite somme dans un geste de solidarité. Il apparaît également d'autres motivations très calculées, comme l'inscription du candidat au poste de maire pour faire douter de la virilité du maire en place, et l'inscription de ce dernier contraint de participer pour éviter une défaite électorale.


Bien évidemment, les participants ne peuvent pas garder secret ce pari, en particulier pour ceux qui sont mariés. Il est très amusant de découvrir ceux qui craignent leur épouse, usant de stratagèmes pour tenter de les maintenir dans l'ignorance. Cette réaction un peu caricaturale de la part des hommes emmène le lecteur à justement s'interroger sur le rôle des épouses. Il a un aperçu de leur réaction collective à la messe, où elles changent de banc quand Rosa arrive pour ne pas être assises à côté de cette pécheresse, de cette fornicatrice. Il est amusant de voir qu'il n'y en a qu'une seule qui a le courage de venir trouver Rosa chez elle et de lui parler en face. Il est vrai qu'une autre, Valine (la femme du facteur), est son amie et qu'elle est déjà consciente des infidélités de son mari, ce qui relativise les actions de Rosa. La nature des réactions des épouses s'avère à la fois révélatrice de leur condition soumise socialement aux hommes à l'époque, à la fois de leur motivation similaire pour l'appât du gain. Enfin, dans cette première moitié du récit, le lecteur assiste aux prestations des quatre premiers participants. Il n'y a pas de nudité, et le déroulement a été fixé par Rosa, sans beaucoup de rapport avec une passe avec une professionnelle. Il apparaît que le déroulement du rapport, mais aussi les échanges avant brossent le portrait de la manière dont le partenaire masculin envisage l'acte sexuel et son rapport avec sa partenaire. Le lecteur ressent que le jugement porté par Rosa ne sera pas limité à la durée ou à la vigueur.

Indéniablement, le point de départ est malsain et peut rebuter. Dans l'exécution, il s’avère que Bernard Ollivier et François Dermaut ont réalisé une étude de mœurs fine et intelligente, avec quelques touches d'humour et une narration visuelle plus riche qu'il n'y paraît. Quelles que soient ses a priori, le lecteur se retrouve vite pris par l'engrenage du pari, et par les personnages rendus très proches et très vivants par les dessins. Il se doute bien que le jugement aura un effet sur les participants, mais aussi sur Rosa.