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jeudi 30 avril 2020

Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet

Que j'aimerais être plus vieille d'une semaine.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur (2007) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2010 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.


Quelque part sur une pente enherbée, non loin de l'Everest, Caroline Baldwin est en train de faire le point avec Max qui consulte une carte, pendant que le sherpa et le porteur attendent les instructions. Max estime qu'ils devraient bientôt rejoindre l'autre groupe, sous réserve de ne pas être pris comme cible par des tireurs népalais. Un mois plutôt, Caroline Baldwin retrouvait Roxane Leduc au pied de la fontaine Bethesda dans Central Park. Baldwin a enfin pu revenir aux États-Unis, du fait de l'alternance politique à la tête de l'état, avec l'arrivée de la présidente Kristin Wallace. Roxane propose qu'elles aillent prendre un verre chez Allan, un barman de leur connaissance qui s'est installé à New York. Une fois sur place, elles entament une partie de billard, puis vont s'asseoir pour siroter un bourbon. Roxane Leduc finit par expliquer ce qui la travaille à son amie : elle milite pour le Tibet libérée du joug chinois, et elle a décidé d'accompagner une expédition qui va essayer de planter un drapeau tibétain au sommet de l'Everest, le jour où la flamme olympique doit y arriver.

Caroline Baldwin tente de décourager sa copine, mais sans succès. Roxane lui remet une enveloppe avec le parcours qu'elle compte suivre, au cas où il lui arriverait malheur. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin se fait accompagner par l'inspecteur de police Philips pour se rendre à rendez-vous dans la chambre 112 d'un motel, fixé par un individu qui en sait long sur elle. Elle monte seule dans la chambre, Philips lui ayant remis un revolver avant. Elle est accueillie par Max, un agent de la CIA qui lui explique qu'il est essentiel d'intercepter Roxane Leduc et ses compagnons avant qu'ils ne réussissent dans leur projet de protestation parce que ledit groupe a été infiltré par un mercenaire à la solde d'un puissant lobby industriel prochinois qui doit tout faire pour que le projet n'aboutisse pas. L'agent indique que le tueur n'hésitera pas à apporter une solution définitive et mortelle. Caroline Baldwin n'accepte de communiquer l'itinéraire de son amie que sous réserve de faire partie de l'expédition de sauvetage. En vol, Max présente les autres membres du groupe de Roxane : Ted Chirabia, Chris Bourbon, Ben Jabot, John Erwin, Andrew Roberts. L'un d'entre eux est le tueur potentiel.


Ce n'est pas la première fois que Caroline Baldwin s'aventure au Népal : elle avait y avait déjà séjourné dans Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003). Cette fois-ci, elle n'est plus en fuite, suite à une histoire d'espionnage qui a mal tourné : elle y va pour aider une copine. André Taymans ouvre son récit avec ce qu'il sait faire de mieux : rendre compte d'un paysage, avec l'émotion associée. Il sait rendre intéressants un tas de cailloux et de sommets enneigés, semblables à beaucoup d'autres. Il dessine d'après ses propres expériences de montagne, y compris dans cette région du monde. Le lecteur se rend compte qu'il peut se projeter aux côtés des personnages, et imaginer se trouver à cet endroit. Il voit leur tenue adaptée au climat : chaussures de marche, pantalon de grande randonnée, blouson protégeant du vent et du froid, lunettes adaptées à la haute montagne, avec les petites protections sur le côté. Il regarde autour de lui : les formations rocheuses, le chemin de terre, l'herbe rase. De la planche 18 à la planche 44, il suit en alternance l'expédition du groupe de Caroline Baldwin, et celle de Roxane Leduc. L'artiste se montre aussi bon metteur en scène que descripteur.

Le lecteur ne s'ennuie pas un seul instant à regarder les paysages : lac encaissé dont on devine que l'eau doit être bien froide, sensation d'isolement total, effort à la montée qui fait qu'on enlève son blouson pendant l'effort, descente prudente alors que les cailloux roulent, lambeaux de nuage, murets de pierre, grandes étendues qui semblent interminables, vue imprenable à chaque franchissement de col ou de sommet, vallées encaissées, déséquilibre provoqué par la combinaison de la fatigue et d'une pierre qui roule, ambiance lumineuse unique, augmentation progressive des parties enneigées. L'intensité de l'immersion augmente progressivement et discrètement : l'évolution du terrain et sa variété n'apparaît que dans les images, sans qu'aucun personnage n'attire l'attention dessus en commentant une caractéristique ou une autre. André Taymans raconte la randonnée presqu'incidemment par rapport à l'intrigue. Le lecteur peut ne prêter aucune attention consciente à ces éléments, par exemple le fait que les personnages sont habillés de plus en plus chaudement, mais cela participe de manière subliminale à l'intrigue. Même s'il n'y fait pas consciemment attention, l'esprit du lecteur intègre le fait que les conditions de randonnée se durcissent au fil des pages.


Du fait du nombre de pages consacrées à la randonnée, André Taymans ne montre que quelques autres paysages. Il reproduit avec fidélité la fontaine Bethesda dessinée par Emma Stebbins en 1868 et inaugurée en 1873. Il retranscrit bien également la sensation d'espace ouvert quand le touriste la découvre en contrebas dans Central Park. Le nouveau bar d'Allan est accueillant avec ses fauteuils profonds et confortables, et agréable car pas bondé à cette heure de la journée. Le rendez-vous au motel permet de retrouver l'architecture typique de ce genre d'établissement : deux étages, l'accès aux chambres par un escalier extérieur qui donne sur une partie commune à l'air libre qui dessert les chambres. En décalage avec le mobilier bon marché, ainsi que l'aménagement strictement fonctionnel. Enfin le lecteur passe quatre pages avec Caroline Baldwin dans une petite ville du Népal, à la fois à marcher dans les rues, à la fois chez l'habitant et à l'hôtel, pour recruter des sherpas. À nouveau, il peut constater que l'artiste représente les rues, les façades et le quartier en prêtant attention à l'urbanisme local, à l'opposé d'un décor générique vaguement exotique, déconnecté de toute réalité.

Le titre annonce un album politiquement engagé. Planche 4, Roxane Leduc parle du joug chinois qui père sur le Tibet, mais sans détailler la nature de ce joug, la gestion politique du Tibet par la Chine, et les méthodes utilisées pour faire régner l'ordre. Planche 8 & 9, l'agent Max évoque les intérêts économiques de certaines entreprises, ainsi que la politique extérieure de la nouvelle présidente des États-Unis, mais sans non plus approfondir la question. Planche 21, quelques traits représentent une patrouille militaire chinoise, six silhouettes très vagues de 3 millimètres de haut au fond d'une case. Enfin planche 40, il est question de l'ethnie Khamba d'un des porteurs. Avec un tel titre tel que celui de Free Tibet, le lecteur s'attendait à ce que l'auteur se livre à une prise de position plus développée, plus étayée. De ce point de vue-là, il en est pour ses frais : l'histoire ne se transforme pas en tribune de dénonciation de l'oppression d'un peuple, et aucun nom n'est donné, ni aucune date. Le scénariste s'en tient à son intrigue : démasquer et neutraliser le tueur dans l'équipe de Roxane, avant qu'il ne puisse frapper. Du coup, les quatre dernières pages tombent un peu à plat en développant le sort d'un personnage qui n'a pas été développé, qui se bat pour une cause qui n'est pas incarnée, qui effectue un geste que l'auteur veut lourd de sens, mais dont la portée émotionnelle en devient très faible, voire inexistante.


L'horizon d'attente du lecteur comprend également une enquête de type policière, ainsi que de côtoyer Caroline Baldwin. Le scénariste construit son récit sur le principe d'une course–poursuite se déroulant à vitesse réduite : à pied, en marchant, avec un fort dénivelé. Le lecteur accorde peu d'importance au fait de découvrir si Caroline Baldwin et Max rattraperont Roxane Leduc et son groupe avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution ou après. En effet, Taymans présente bien les 5 autres membres du groupe dans la planche 10, avec leur nom et leur métier. Mais finalement ils ne disposent que d'un seul trait de personnalité au cours de l'expédition, et ils n'évoquent ni leur passé, ni leur motivation : ce n'est pas un polar psychologique. Le lecteur se rend également compte qu'il n'attache pas beaucoup d'importance à savoir qui est le traître, ce qui diminue d'autant l'intérêt de la scène d'explication en deux pages, même si les paysages restent magnifiques en arrière-plan.

Le titre de ce quatorzième album sonne comme un cri politique, une exhortation à l'indignation et à l'action. Le lecteur découvre une enquête de type policière qui prend la forme d'une expédition pour accéder à l'Everest, par deux groupes distincts, l'un poursuivant l'autre, au rythme de la marche ascensionnelle. Finalement, l'atteinte de l'objectif des manifestants devient vite secondaire, ainsi que l'identité de mercenaire. Il reste par contre une randonnée extraordinaire sur le toit du monde.


mardi 21 avril 2020

Léonard - tome 50 - Génie, Vidi, Vinci!

Encore cet empêcheur de grasse-matiner en rond !??

Ce tome est le cinquantième des inventions de Léonard le génie, et il n'est pas nécessaire d'en avoir lu un autre avant pour tout comprendre. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Ce tome comprend 19 gags de 1 à 5 pages, ainsi qu'un dossier illustré de 7 pages sur Léonard de Vinci, réalisé avec le Clos Lucé.


Léonard entre en hurlant à plein poumon dans la chambre de son disciple Basile Landouye profondément endormi dans son lit, rêvant d'un robot en train de scier du bois pour produire le son zzzz du sommeil. Le cri du maître le réveille en sursaut, ainsi que Raoul Chatigré (un chat) et Bernadette (une souris) qui dormaient sur sa couverture. La puissance du cri fait bouger le rideau, la peinture encadrée, le verre d'eau sur la table de nuit, les chaussons du disciple et ceux du chat sur la descente de lit, et fait également se soulever le lit de quelques centimètres. Léonard pénètre dans la chambre et dit au disciple tétanisé avec son chat dans les bras, que finalement il peut rester couché. Il se couche lui-même à côté du disciple dans son lit, la mine défaite et explique qu'il est un génie fini, obsolète, largué, ringard. Il n'a plus rien inventé de bon ces derniers temps. Le disciple le rassure : Léonard a bien inventé plusieurs choses récemment, comme la couche-culotte musicale qui joue un air de reggaeton quand bébé a fait son gros popo, les lunettes gag, le tire-bouchon pour ouvrir deux bouteilles à la fois, le nid chauffant pour les petits oiseaux en hiver. Bon finalement, le bilan n'est pas si terrible que ça. Basile emmène Léonard devant un miroir pour lui montrer qu'il reste impressionnant, mais son reflet répond de manière peu flatteuse. La discussion prend heureusement une autre tournure quand arrive Mozzarella, la fille adoptive de Léonard.

Au fil des gags suivants, Basile se met mal en vidant une bouteille de Champagne, puis trois pintes de bière, quelques petits verres de digestif, pour finir par boire au tonneau. Mozzarella est en train de lire un illustré et demande à son papa ce qu'est une ecchymose : Léonard lui explique avec l'aide du disciple, et développe en établissant la distinction avec un hématome et une écorchure. Léonard termine de réparer un appareil ménager pour Mathurine et celle-ci trouve incroyable tout ce qu'il a pu inventer au point que si quelqu'un le racontait, personne ne le croirait. Cela donne l'idée à Léonard d'écrire ses mémoires et d'aller les proposer chez différents éditeurs. L'atelier est plongé dans le noir et Léonard indique à Basile qu'il peut y aller : le disciple se cogne contre tout un tas d'objets contondants, coupants, tranchants. Quelqu'un frappe à la porte du disciple. Il se lève : il s'agit d'un livreur qui lui apporte un colis dans une caisse en bois. Basile l'ouvre et Léonard en sort en bondissant, tout en hurlant Debout Disciple. Il vient d'inventer la société de livraison de courrier. Léonard pénètre doucement dans la chambre de son disciple avec un plateau de petit-déjeuner. Le disciple n'est pas dupe et sait que cette sollicitude cache quelque chose : effectivement Léonard a un petit service à lui demander.



Le premier album de Léonard paraît en 1977, personnage créé par Bob de Groot (scénariste) et Turk (dessinateurs) qui collaboraient précédemment sur la série Robin Dubois dont le premier tome est paru en 1974. Le principe est explicite : il s'agit d'une version parodique de Léonard de Vinci, celui de la bande dessinée habitant également la commune de Vinci (à Florence, en Italie). C'est un inventeur génial qui fait exécuter les basses besognes par son disciple Basile Landouye qui lui sert également souvent de cobaye. La maison de Léonard est entretenue par Mathurine, et elle abrite également un chat (Raoul Chatigré), une souris (Bernadette) et un crâne (Yorrick), tous doués de la parole. Dans l'album 48 (2017), un nouveau personnage récurrent est apparu : Mozza (diminutif de Mozzarella), une enfant adoptée par Léonard. Les gags fonctionnent sur un principe souvent identique : Léonard conçoit et réalise une nouvelle invention, processus au cours duquel le disciple souffre physiquement, et dont les avancées sont plus ou moins positives. Il s'agit généralement d'inventions anachroniques montrant que Léonard est en avance sur son temps, souvent de plusieurs siècles. Enfin Bob de Groot a arrêté d'écrire la série en 2015 avec le quarante-sixième album, et Zidrou en a repris l'écriture à partir de Léonard - tome 47 - Master génie (2016), toujours avec Turk. Il a également collaboré avec ce dernier sur deux albums (22 & 23, 2016 & 2017) de la série Clifton : Clifton - tome 22 - Clifton et les gauchers contrariésClifton - tome 23 - Just Married.

Zidrou se montre aussi respectueux qu'inventif dans cet album : Léonard est toujours aussi pétulant et admiratif de son propre génie, avec une touche de de vanité assumée. Basile est toujours aussi tiraillé entre sa vocation (je sers la science et c'est ma joie). Le chat, la souris et le crâne placent leurs remarques à la fois sarcastiques et gentilles. Durant ces 19 gags, Léonard n'arrête pas d'inventer dans des domaines très différents : les briques de construction en plastique (avec un beau rapprochement visuel entre leur logo et le nom de Léonard), l'ampoule économique, la société de livraison de courrier, le vol d'invention, la tauromachie, le sponsoring, la crypto-monnaie, la Go-Pro, plusieurs autres, et même le cliffhanger dans une mise en abîme savoureuse. Zidrou se montre autant facétieux dans sa construction (le gag de la page 22 faisant explicitement référence à celui de la page 17), et n'hésite pas à intégrer une ou deux dimensions sociales, comme la surproduction de livres, la société de livraison de courriers (sur le mode Uber, avec un comparatif de la couverture sociale avec La Poste), la cruauté envers les animaux (la tauromachie), les effets pervers des avancées technologiques (la disparition des boulots manuels), ou encore la course à la reconnaissance médiatique.


Dès la première page, le lecteur est en terrain connu avec Léonard qui beugle et qui fait vibrer toute la pièce. Le scénariste met bien en œuvre les caractéristiques de la série, avec un humour gentil et inventif, et Turk est au meilleur de sa forme. Les personnages sont expressifs comme jamais, avec une exagération dans les expressions de visage et les postures pour accentuer les effets comiques : dans ces moments-là, l'émotion s'exprime de toute sa force, sans retenue, sans filtre. Le lecteur reste toujours aussi admiratif de Léonard, que ce soit pour son entrain quand il se met à trottiner pour s'atteler plus vite à sa nouvelle invention, ou que ce soit ses sourires exprimant une grande satisfaction de lui-même et de son génie. Il souffre avec le disciple : les réveils brutaux propres à provoquer un infarctus du myocarde, l'air un peu benêt quand il sert la science (et c'est sa joie) sans tout comprendre, les horribles blessures dessinées de manière comique (les trous dans le crâne après s'être fait tirer dessus à bout portant, les bosses gigantesques, les pansements en plusieurs couches, etc.). Ce traitement des personnages est à la fois une approche tout public de la narration visuelle, à la fois une expressivité parlante pour les adultes quant à l'intensité des émotions, et leur honnêteté.

Dès la première page, le lecteur est frappé par la densité d'informations présentes dans chaque case, pour les décors et pour les accessoires. Il y a un vrai plaisir à lire les cases, à prendre le temps de la lecture pour en apprécier les détails. Lorsque le disciple s'arsouille, le lecteur peut voir la bouteille de champagne avec une forme adéquate et une étiquette idoine, les chopes en verre avec les motifs caractéristiques, le tonnelet et son cerclage. Par la force des choses, il s'intéresse d'abord à ce qui est raconté, c’est-à-dire la succession d'actions qui amène à la chute comique, s'attachant à l'information principale de chaque case, sans forcément prêter attention à tout ce qui est dessiné. Ayant eu la satisfaction de l'effet comique, il rejette alors un coup d'œil aux cases, et découvre, par exemple, le crapaud au fond de la bouteille contenant la liqueur qu'a savouré Basile dans la cinquième case. Il remarque également la grande cohérence graphique dans les inventions de Léonard, c’est-à-dire la manière dont Turk a transposé la technologie du monde contemporain, à celle de la fin du quinzième, début du seizième siècle. Dans le même ordre d'idées, il observe que Turk fait en sorte de représenter de vrais outils dans l'atelier de Léonard. Il arrive à plusieurs reprises que le lecteur se dise qu'il n'a pas bien tout regardé et qu'il jette un coup d'œil en arrière pour vérifier qu'il n'aurait pas laissé passer une remarque de Raoul, ou une sentence de Yorrick (le crâne d'un bouffon à la cour royale du Danemark, dans Hamlet de William Shakespeare, 1564-1616), et qu'il découvre que c'est le cas.


Les pages de Turk donnent la sensation de se lire toutes seules, sans jamais impression qu'il y a trop de choses dessinées, ou que les cases sont surpeuplées. Pour cet artiste, réaliser des planches tout public ne signifie pas de diminuer le nombre de traits et d'arrondir les contours. L'album ne se limite pas à une suite de gags drôles très vite lus où la narration visuelle serait asservie à l'effet final, en étant simplifiée au maximum. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte de l'investissement de l'artiste. Quand Léonard se tient face à un miroir en pied, son reflet dispose de répliques, et Turk a fait en sorte qu'elles soient en phases avec la posture du reflet qui est la même que celle de Léonard. Quand Léonard va proposer le manuscrit de sa biographie à plusieurs éditeurs, leur bureau est unique à chaque fois dans son aménagement et dans sa décoration, et Basile y lit une bande dessinée à chaque fois différente, une parodie en lien direct avec les publications réelles de l'éditeur. Du point de vue de la mise en scène et du découpage des planches, Turk utilise tout naturellement une large palette de possibilités : du dessin en pleine page (avec de nombreux détails bien sûr), à la case de la largeur de la page pour mettre en évidence la distance, en passant par un même personnage représenté plusieurs fois dans la même case (le disciple qui accomplit rapidement de nombreuses actions). Turk sait aussi manier l'absurde visuel (le taureau qui se tient sur ses pattes arrière, en levant les deux autres, Léonard sortant une enclume de sa barbe, Basile caché dans une bulle de savon), en l'intégrant sans solution de continuité dans une description réaliste.

Ce cinquantième tome est un cru exceptionnel grâce à la verve visuelle de Turk dont la maîtrise technique est toujours en arrière-plan mise au service de la narration, et à Zidrou qui a su assimiler cet univers et écrire à la manière de Bob de Groot. Les 7 pages de fin exposent plusieurs aspects de la vie de Léonard de Vinci dans un registre pour jeunes lecteurs : sa jeunesse, la nature pour modèle, la Joconde, l'homme de Vitruve, la réalité historique de Basile, Mathurine et les autres, l'eau comme inspiration pour inventer, le rêve du vol, l'analyse du mouvement, le génie militaire (l'arbalète, le char à faux, les catapultes, les armes à feu, le char d'assaut).


mardi 14 avril 2020

Le vrai sexe de la vraie vie T02

Ce tome fait suite à Le vrai sexe de la vraie vie T01 qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de rater ça. Ce tome est un recueil de 12 histoires courtes. Sa première édition date de 2018 et contient environ 200 pages de bande dessinée. Il a entièrement été réalisé par Cy (Cyrielle Evrard), scénarios, dessins, couleurs. Il commence par une préface de deux pages de Jack Parker sur les premières fois et l'importance d'être informé pour mieux vivre ces premières fois et sa sexualité. Il comprend également 3 fiches Point Cul, et 1 fiche tuto.

(1) Un jeune couple arrive à Amsterdam et va prendre sa chambre. Avant de profiter de la baignoire, la demoiselle souhaite faire un tour de vélo et aller goûter à du gouda. Après une dégustation et encore un peu de vélo, il est temps de profiter de la baignoire, puis de passer au lit. (2) Une soirée de nouvel an à la montagne : une jeune femme décide de quitter la soirée plutôt avec un joli jeune homme. Ils passent au lit, mais se rendent compte qu'ils n'ont pas de préservatif. Le monsieur l'assure que son dernier test est récent et était négatif. Ils poursuivent. Interlude de 2 pages : un logigramme pour passer une bonne soirée, avec consentement et moyens de protection. (3) Un couple de mecs sont dans un concert en plein air et l'un d'eux est pris d'une envie pressante. Ils finissent par trouver un coin à peu près tranquille à l'écart dans les bois. (4) Aldric et Marion vont manger chez les parents de cette dernière : ils s'attendent à une conversation pénible, à la fois pour Marion qui se fait appeler Tom, à la fois pour la nature de leur relation. (5) Deux potes sont en train de parler, l'un est en train de consulter Tinder, l'autre reste gêné d'être toujours vierge à 27 ans. Le premier convainc le second de s'inscrire sur Tinder et le second prépare son premier rendez-vous.

(6) Madame a oublié de prendre sa pilule la veille et pourtant elle est prête à passer au lit avec monsieur. Ce dernier la rassure : il lui reste encore quelques préservatifs. Il ne reste plus qu'à se souvenir comment on s'en sert. (7) Mademoiselle se lève, embrasse sa maman qui souhaite savoir si elle se protège bien lors de ses rapports avec son copain Anthony. La fille coupe court à la conversation en partant en courant pour ses cours. Elle retrouve une copine à la fac, qui lui parle de sa soirée avec son copain. Interlude de 2 pages sur l'asexualité. (8) 5 copines et 1 copain se retrouvent dans un parc pour un pique-nique et se racontent une anecdote de ratage dans un rapport. La première commence avec une série de frouts. Interlude d'une page : tuto capote. (9) Un couple hétéro est en train de faire l'amour sur le canapé, monsieur ayant pénétré madame qui lui demande de terminer rapidement. Il s'interrompt se rendant compte que quelque chose ne va pas, lui demandant s'il lui fait mal. Elle se lève, se rhabille et part en lui disant qu'il n'y est pour rien. Point cul de 2 pages sur le vaginisme. (10) Un couple est allongé sur une couverture posée dans l'herbe et madame demande à monsieur quel serait son fantasme. Il répond que ce serait de tester la sodomie, mais pas pour elle. (11) Deux demoiselles se font des câlins dans les toilettes, avant de revenir dans la soirée au bar. (12) Une conversation court sur plusieurs couples successifs, relative à la différence d'envie sexuelle entre les deux conjoints.

Ce deuxième tome est bâti sur le même principe que le premier : des séquences assez courtes mettant en scène un couple qui passe à l'acte, avec succès ou non. Comme pour le premier tome, il est possible de qualifier celui-ci d'ouvrage pornographique puisque les individus sont représentés nus, qu'il y a des gros plans sur les organes génitaux et sur les pénétrations. Comme pour le premier tome, il n'est pas vraiment possible de qualifier cet ouvrage de pornographique car il est à l'opposé du culte de la performance acrobatique, ou du sexe sans âme ni émotion, même s'il peut être sans lendemain. Cy n'a rien changé à sa manière de dessiner : un peu esquissé pour les personnages. Les traits des visages n'ont pas une apparence photographique : ils sont très simplifiés, les yeux ou la bouche pouvant se réduire à un simple trait. Cela ne les empêche pas d'être très expressifs, souvent souriants, exprimant régulièrement un contentement physique, mais aussi surpris, énervés, amusés, attentionnés, etc. Cy se montre attentive aux tenues vestimentaires, les différenciant en fonction des individus, de leur statut social, de leur occupation, de leur âge. Elle focalise souvent ses dessins sur les personnages, avec régulièrement des arrière-plans vides. Mais elle sait aussi représenter les façades d'une rue d'Amsterdam, une baignoire, des lits, une station de ski, la foule et la scène pour un concert en plein air, un salon avec son canapé, une cuisine bien équipée, un bus, la tour de Jussieu, un parc avec un pique-nique.

Au vu du titre, le lecteur s'attend à assister à des parties de jambes en l'air et la pruderie n'est pas de mise dans cet ouvrage. Il peut donc regarder des couples dans des positions diverses et variées (missionnaire, andromaque, cuillère), s'adonnant à différentes pratiques : caresses, masturbation masculine et féminine, fellations, cunnilingus, pénétration vaginale, pénétration anale, jeu avec des sex-toys. Comme dans le tome 1, il n'éprouve pas la sensation de se transformer en voyeur, du fait d'une composante pédagogique discrète, et de la gentillesse des personnages. Cy fait œuvre de vulgarisation et de dédramatisation : les personnages sont compréhensifs les uns envers les autres et mettent en œuvre le combo parfait explicité dans le premier tome : dialogue et consentement. Cela permet à l'autrice d'aborder en toute sérénité des questions comme les conséquences de l'amour pendant les règles, ou la phalloplastie, ou encore des questions épineuses d'acceptation de la différence par les parents.

À plusieurs reprises, les individus doivent affronter le regard de l'autre : la jeune femme (face à ses parents) qui estime que son genre est masculin et qui est en couple avec un homme, le jeune homme vierge à 27 ans, celle qui est asexuel devant expliquer son absence d'envie à ses copines, ou même le conjoint qui avoue à sa femme qu'il aimerait bien tenter la sodomie sur lui. Le dialogue et la compréhension de celui qui écoute font que ces situations ne tournent jamais au drame, même dans le cas de parents peu réceptifs. L'autrice montre d'ailleurs que l'acte sexuel n'est pas une évidence, et qu'inévitablement il se produit des ratés, que ce soit une baignoire qui déborde quand on se masturbe avec le pommeau, ou une paralysie de la langue suite à l'utilisation cachée d'un gel anesthésiant, sans oublier le frout. En prêtant attention aux dessins, le lecteur constate également que les individus représentés présentent des différences physiques, de race ou de morphologie, et ne répondent régulièrement pas aux canons de la beauté, que ce soit des jambes pas rasées, des vergetures, de l'embonpoint, une petite poitrine, un petit sexe, ou des épaules tombantes. Lors de la discussion sur les sites de rencontre de type Tinder, l'un des deux copains fait remarquer qu'il n'est possible de réduire les personnes inscrites à de simples bouts de viande, et Cy montre des individus incarnés qui ne peuvent pas non plus être réduits à des bouts de viande : ce sont des personnes.

Le lecteur se sent sourire tout du long, tout en ressentant une forme d'absence de toute culpabilité inhabituelle pour un tel sujet. Il constate, comme dans le tome 1, que la relation sexuelle est un acte normal pour tous les personnages qui semble aller de soi, même si ce n'est pas toujours une réussite. Or cette fois-ci, Cy termine son ouvrage avec une séquence de 7 pages d'une nature bien différente, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas d'accouplement représenté explicitement, ni même de relation sexuelle implicite. Le thème de cette dernière séquence est celui de la différence d'envie entre conjoints, en particulier de la fréquence pas assez élevée pour l'un des deux. Cy met en lumière le rapport entre frustration pour un conjoint, et culpabilité (de ne pas répondre aux attentes, d'être la source de la frustration) pour l'autre Elle évoque ensuite la distinction entre sexe et amour, et aboutit à la notion de rythme qui convient aux deux partenaires. Elle conclut sur le fait que cette problématique est commune à bien des couples. Pour cette histoire, elle a conçu une mise en scène différente. Elle ne propose pas de suivre un couple en particulier : elle déroule une conversation unique et continue, en changeant de couple à chaque case, créant ainsi l'effet qu'il s'agit d'une conversation partagée par de nombreux couples, une problématique à caractère universel. Étrangement, c'est la seule histoire où le dialogue et le consentement butent sur la réalité d'envies différentes et pas forcément conciliables dans la vraie vie.

Ce deuxième tome est aussi épatant que le premier. Ce n'est pas un manuel sexuel, dans le sens où il n'explique pas comment s'y prendre du point de vue mécanique, même si les dessins montrent explicitement comment ça marche. C'est un manuel sexuel encore plus indispensable montrant la manière de s'y prendre pour établir une relation saine (dialogue & consentement), sans oublier l'intégrité de la personne qui passe par la protection. Cy montre tout simplement comment se conduire en être humain, pour cette activité particulière qui se pratique à deux (dans ce tome), une évidence mais des plus compliquées à mettre en scène simplement.

jeudi 9 avril 2020

Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu

En tous cas, je vous promets une bonne critique.

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 7 : Le Tombeau d'Absalom (1996) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 1998. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 48 planches de bande dessinée.


En 1933, la nuit à Paris, Dick Hérisson traverse le pont Royal à pied. Il est agressé par derrière par un individu qui essaye de la pousser par-dessus le parapet. Hérisson se défend et profite de l'élan de son agresseur pour le faire basculer par-dessus le parapet à sa place. Puis Hérisson enjambe à son tour le parapet et se jette dans la Seine pour aller secourir son agresseur. Il le ramène sur la berge. Son agresseur lui demande pour quelle raison il l'a sauvé. Hérisson lui propose d'aller prendre un grog dans un café pour qu'ils s'expliquent. Une fois qu'ils sont attablés devant une boisson chaude, la discussion commence. L'agresseur demande à Dick Hérisson de se souvenir d'Arles en avril 1925. Le détective se souvient tout de suite : Marcel Derval, un acteur qui s'était pendu, et il en déduit que son agresseur est son fils. Il a été condamné à huit ans de prison pour faux témoignage. Le fils lui déclare qu'il sait qu'il ne s'agissait pas d'un suicide mais d'un meurtre. Il demande à Dick Hérisson de l'accompagner à Arles pour reprendre l'enquête et ainsi laver la mémoire de son père. Hérisson accepte de partir d'ici quelques jours.

Quelques jours plus tard, Marie-Rose Poux, la concierge, vient toquer à la porte de Dick Hérisson pour lui apporter une missive. Le docteur Voraz souhaiterait s'entretenir avec le détective dans son pavillon du Vésinet, le mercredi suivant. Le détective s'y rend et traverse un beau parc pour arriver jusqu'au perron de la belle demeure. Un domestique le fait entrer et l'amène jusqu'au salon où l'attend le docteur Voraz dans son fauteuil roulant. Il lui explique qu'il s'est disputé avec sa fille Huguette Pipélot (qui se fait Violette Duparc en tant qu'actrice) il y a quelques années et qu'elle lui écrivait quand même une lettre chaque année pour Noël. Or il n'a rien reçu cette année. Voraz fait appel à lui car elle a disparu dans la région d'Arles. Dick Hérisson accepte en l'informant qu'il allait se rendre dans cette région, curieuse coïncidence. Le docteur Voraz confie, à Hérisson, la dernière carte postale qu'il a reçue : Violette Duparc y évoque un tournage dans la région d'Arles, pour un film réalisé par le cinéaste Tom Carr, où elle interprète le rôle de Blanche Neige. Dick Hérisson prend congé et traverse à nouveau le parc en se faisant la réflexion que Tom Carr est le même cinéaste que celui avec lequel tournait Marcel Derval, étrange coïncidence. Le lendemain Dick Hérisson est dans le train avec le fils Derval et ce dernier lui fait lire des extraits du journal intime de son père dans lequel il est question du tournage du film Blanche Neige dont Tom Carr a dû modifier la dernière scène car l'acteur principal a été retrouvé pendu.


Didier Savard capte tout de suite l'attention de son lecteur avec un début peu banal : Dick Hérisson sauve son agresseur, et le lecteur peut apprécier l'architecture et la texture du pont Royal, ainsi que l'escalier permettant d'accéder à la berge et l'ambiance du bistrot parisien. Le personnage principal est tout de suite mis en porte à faux puisque ses déductions ont conduit à laisser filer un assassin et à entacher le souvenir d'un homme avec un suicide, alors qu'en fait il a probablement été assassiné. La deuxième séquence est tout aussi déstabilisante. Le parc du pavillon est magnifique sous la neige, et c'est en fait une construction à deux étages, avec une très belle architecture. L'intérieur est tout aussi impressionnant avec les hauts plafonds : l'entrée avec son escalier intérieur et son plafond correspondant à celui du premier étage, et la bibliothèque avec ses rayonnages et son plafond correspondant également à celui du premier étage. Les contrastes continuent puisqu'après la neige de la banlieue parisienne, succède un soleil d'hiver du Sud, avec une petite maison située sur le bord du canal du Rhône. Le lecteur constate le fouillis sur le sol, el placard défoncé, les cambrioleurs s'étant énervés au fur et à mesure qu'ils ne trouvaient ce qu'ils étaient venus chercher.

Alors qu'il pensait avoir anticipé à quoi s'attendre, le lecteur se rend compte que l'auteur le déstabilise avec chaque nouvelle scène. Didier Savard est toujours soigneux dans sa représentation des architectures et des lieux : le pont Royal à Paris, le canal du Rhône, la cuisine d'un petit pavillon, les magnifiques Baux de Provence, la superbe villa du réalisateur Tom Carr, quelques rues d'Arles. Il détoure les formes d'un trait précis, avec de minuscules variations dans l'épaisseur du trait, de rares traits non jointifs qui apportent les petites irrégularités de la réalité, de l'impression de profondeur et d'épaisseur. Il emmène également le lecteur dans des lieux moins attendus que ce soit une fête foraine dont les monstres de foire font penser à un hommage au film Freaks (1932, La monstrueuse parade) de Tod Browning, ou encore une étonnante maison perdue dans les bois, avec sept chaises minuscules et sept lits minuscules. Par rapport au début de la série, l'artiste se montre plus minutieux dans la représentation des décors intérieurs comme extérieurs, avec plus de traits pour en figurer les particularités. Il apporte le même soin aux costumes des personnages, avec une représentation plus légère pour ceux de Hérisson et Doutendieu. Comme d'habitude, les visages sont dessinés de manière plus simplifiée : parfois un simple trait vertical pour les yeux d'Hérisson ou Doutendieu, ainsi que pour leur bouche. Par contre, les autres personnages ont droit à des gueules plus marquées : le menton pointu du fils Derval et sa chevelure clairsemée, la bouille ronde de la concierge, la petite moustache et le galurin de l'inspecteur à la retraite sans oublier ses bretelles, la trogne de l'homme chien et sa pilosité, le regard habité par une forme de folie de Tom Carr.


L'auteur le déstabilise également avec la progression de l'intrigue. Ce n'est pas la première fois que les compétences de détective de Dick Hérisson sont remises en cause, mais c'est la première qu'elles le sont d'entrée de jeu. Ensuite, le lecteur tique un peu sur la coïncidence bien pratique qui fait qu'il est chargé de deux enquêtes en même temps, qui se trouvent dans la même région, et dont il s'avère dès la planche 7 qu'elles sont liées. Il est également bien pratique que le cirque soit en ville juste comme Hérisson & Doutendieu souhaitent interroger un de ses monstres. D'un autre côté, c'est aussi un outil narratif classique dans beaucoup de genres d'histoire à commencer par les histoires policières, donc le lecteur accorde le petit plus de suspension d'incrédulité consentie sans faire de difficulté. Aussi il apprécie l'évocation légère des débuts du cinéma avec des acteurs à la personnalité bizarre et à la vie bohème, et les Baux de Provence sont vraiment superbes. Lorsqu'Hérisson et Doutendieu découvrent le mobilier miniature, le lecteur se dit que l'auteur a souhaité intégrer une composante fantastique dans son récit. Le fait de réaliser des films sur la base de contes fait penser à Blanche Neige, mais aussi à Boucle d'Or. Il se produit alors une forme de mise en abîme qui se trouve renforcée lors de l'entretien avec le réalisateur Tom Carr déjà bien parti dans sa tête, enivré par sa capacité à créer une réalité dans ses films. Le lecteur se rend également compte qu'il ne sait plus très bien où il en est entre le meurtre déguisé en suicide de Marcel Duval, la disparition de Violette Duparc, et l'esprit dérangé de Tom Carr. Il sourit en se disant qu'au moins il a reconnu son nom d'emprunt : Atom Karaboudjan, un hommage à un album de Tintin.

Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises. Didier Savard donne l'impression d'utiliser des rebondissements prêts à l'emploi, des stéréotypes du genre policier, entre les suspects trop bizarres, les meurtres en série désignant clairement un coupable, les indices faisant penser au surnaturel. L'auteur a déjà prouver sa maîtriser des codes de l'enquête policière et le lecteur sait qu'il peut le mener par le bout du nez à sa guise, vers un dénouement aussi bien prosaïque, ou aussi bien fantastique. Cet usage élégant des conventions du roman policier va quasiment jusqu'à faire sortir le lecteur de l'histoire quand un personnage enlève d'un grand geste le masque qu'il portait sur son visage pour révéler sa véritable identité, dissimulée en dessous. C'est trop gros, trop grotesque, trop théâtral. D'un autre côté, il continue à rendre plaisir à visiter des lieux pleins de caractère (la bibliothèque poussiéreuse de l'association des amis du vieil Arles par exemple), et à s'amuser des rebondissements. Il se rend également compte que l'intrigue court sur le thème de la création, ou plutôt de la réalisation d'un récit, de la volonté du réalisateur de donner forme à ses visions, ce qui crée un écho avec le fait que Didier Savard donne lui à voir le récit qu'il a en tête. En fonction de ses attentes, le lecteur appréciera plus ou moins le dénouement très abrupt.

Au fur et à mesure de l'avancée de la série, la narration de Didier Savard devient plus personnelle, à la fois un plaisir évident de montrer et de représenter des lieux dont il apprécie la beauté, à la fois un jeu sur les conventions du polar. Le lecteur se prête bien volontiers à ce jeu, doublé d'un autre jeu sur l'art de donner corps à des histoires.


mardi 31 mars 2020

Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur

Il faut être né ici pour pouvoir tenir le coup.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 12 : Le Roi du Nord (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2007 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.


Caroline Baldwin est installée dans la maison ayant appartenue à son grand-père, au bord d'un lac. Le facteur se présente, apportant un colis pour Robert Louis. Baldwin lui indique qu'il s'agit de son grand-père et qu'il est décédé depuis plus de 5 ans. Il lui remet le colis, lui fait signer le bon de remise et s'en va. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin descend d'un avion dans l'aéroport le plus septentrional du Québec. Répondant à sa question, un employé lui indique qu'elle a de la chance : le bus pour Ivulvik part dans une heure. Il n'y en a qu'un tous les trois jours. Caroline Baldwin monte dans le bus où elle est accueillie par Martha la conductrice qui lui demande si elle vient pour le déménagement : le village doit être déconstruit et reconstruit 200 kilomètres plus au sud. Caroline Baldwin se rend compte qu'elle est la seule voyageuse. Martha lui indique qu'elle peut s'installer confortablement car le voyage dure douze heures, si tout va bien. Caroline s'assoupit. Plusieurs décennies en arrière, Roseline Trembleur donne des cours à l'école où se rend Anna, la fille de Robert Louis. Un jour, alors qu'elle joue dans la prairie avec un copain, ils s'approchent d'une grange et Anna surprend son père dans les bras de Roseline Trembleur. Le lendemain tout le village cancane, évoquant les relations entre une blanche et un indien. L'épouse de Robert le met en demeure de choisir entre elle et sa maîtresse Roseline.

Le bus fait un arrêt sur la route : Martha et Caroline en descendent pour aller manger au Bear Bar. Remontée dans le bus, Caroline Baldwin relit la dédicace de Roseline à Robert, dans son livre intitulé Une nation en sursis, 50 ans chez les Inuits. Arrivées à Ivulvik, Martha et Roseline vont prendre chacune une chambre à l'établissement Arctic Bar, car il n'y a pas d'hôtel. Le jour même, Caroline Baldwin se rend chez Roseline Trembleur pour lui annoncer qu'elle a reçu le livre mais que son grand-père est décédé. Roseline évoque en une phrase sa relation avec Robert Louis, la demande de mutation qu'elle a fait il y a 50 ans suite à la découverte de leur relation, et son arrivée dans ce village éloigné de tout. Le soir, Martha et Caroline mangent ensemble à l'Arctic Bar et Caroline répond qu'elle ne repart pas le lendemain, qu'elle souhaite rester au village et qu'elle ne repartira que lors du prochain aller-retour de Martha. Elle s'endort en relisant le livre de Roseline Trembleur. Le lendemain matin, le patron de l'établissement lui annonce que c'est le jour où doivent arriver les équipes chargées de déménager le village. Nanouk (un jeune homme) propose à Caroline Baldwin de faire le tour du village. Il l'emmène devant une maison inclinée, ayant commencé à glisser vers l'océan. Il évoque l'effet du réchauffement climatique sur le permafrost.


Quel plaisir de retrouver Caroline Baldwin dans une nouvelle aventure. Le lecteur appréciant la série se fait une joie de retrouver cette jeune femme au caractère bien trempé, animée par un sens de la justice, évoluant dans des environnements que l'auteur prend plaisir à représenter. Cette fois-ci, André Taymans emmène son lecteur à Ivulvik, ou plutôt à Ivujivik, un village nordique du Nunavik, au Québec, et même le village le plus Nord du Québec, un village d'environ 400 habitants. Enfin, pas tout à fait parce que ce village Ivulvik ne correspond pas à celui d'Ivuljik dans la mesure où il est accessible en car alors qu'Ivuljik ne l'est pas, et qu'il est rongé par la mer alors qu'Ivuljik ne l'est pas. L'auteur a donc préféré inventer un village fictif plutôt que de proposer une balade touristique dans un qui existe vraiment. Cela ne diminue en rien le plaisir du lecteur de prendre le temps d'admirer chaque lieu : la grève au bord de laquelle se trouve la maison du grand-père Robert Louis, avec le bateau échoué et celui sur étais, la longue route enneigée empruntée par le car de Martha, les construction simples qui constituent les maisons à un étage du village d'Ivulvik, la maison qui a à demi basculé dans l'océan avec les cordages pour la retenir, l'école au toit rouge avec sa cloche, en bord de mer, les étendues enneigées sur lesquelles se déroule la course-poursuite en motoneige, les intérieurs sobres des maisons du village. L'artiste est passé maître dans l'art de montrer les caractéristiques d'un lieu de manière naturelle, sans donner l'impression de passer en mode guide touristique pour une présentation artificielle. Le lecteur voit les personnages évoluer normalement dans le village, en fonction de ses caractéristiques, plutôt que dans un décor de carton-pâte, sans épaisseur ni profondeur.

Un nouveau tome, c'est aussi le plaisir de retrouver la personne Carline Baldwin, avec son caractère et ses habitudes. Le lecteur peut comprendre qu'elle n'apparaisse pas en petite tenue dans ce tome car les températures ne s'y prêtent pas. De même, elle n'a pas d'aventure amoureuse, et son traitement médical n'est pas évoqué. Par contre elle ne refuse pas un verre d'alcool, et elle a toujours ce caractère bien trempé et parfois un peu impulsif : décider de partir au bout du Canada pour un simple livre, rêvasser pendant les trajets ou le soir dans sa chambre, avoir le contact facile avec les gens qu'elle rencontre, mais sans se laisser mener par le bout du nez. Le lecteur observe les expressions sur le visage de Caroline et peut se faire une bonne idée de son état d'esprit : agréablement surprise par ce qu'elle découvre dans la lettre adressée à son grand-père, songeuse, directe et franche, curieuse et attentive, concentrée pour observer ce qui l'entoure, les faits et gestes des individus, focalisée sur un objectif pour découvrir ce qu'on lui cache, entêtée quand elle refuse de se rendre à des arguments qu'elle juge fallacieux. Avec des traits simples, le dessinateur rend ses personnages expressifs, sans forcer le trait. Les autres protagonistes sont tous singuliers : le facteur âgé avec sa moustache et sa casquette, la conductrice de bus en surpoids, le propriétaire du bar avec son bouc bien taillé, Roseline Trembleur et ses cheveux blancs, et il est impossible de ne pas sourire en revoyant le grand-père de Caroline. En creux, Taymans peuple sa bande dessinée d'individus normaux et banals, mais pas fades ou interchangeables.


Caroline Baldwin se retrouve donc dans ce petit village où tout le monde se connaît, et qui s'apprête à un vivre un bouleversement extraordinaire : être déplacé. Cela donne lieu à quelques remarques dans différentes conversations, ainsi qu'à une tension entre les habitants et les ouvriers. Les dessins montrent les énormes engins de chantier, mais finalement l'auteur ne développe pas cet événement. Planche 14, l'auteur montre une maison qui a à demi basculé dans l'océan. Puis planche 15, Nanouk explique les effets du réchauffement climatique : le permafrost se dégèle, entraînant l'effondrement progressif dans la mer, cela commence avec les habitations situées au bord de l'eau. Le lecteur voit dans ces remarques l'expression d'une sensibilité écologique. André Taymans a inclus une autre observation sur l'écologie (la pêche intensive) avec une dimension économique, constatant la complexité d'une réalité qui touche aussi bien les pêcheurs que les habitants du village.

L'enquête comprend donc une dimension locale qui fait qu'elle est spécifique à l'endroit, et non pas générique indépendamment de la géographie ou des individus. L'implication de Caroline Baldwin se fait naturellement par un ancien amour de son grand-père, et la progression de l'enquête repose sur des rencontres, des discussions et un peu d'observation, le scénariste misant sur le naturalisme plutôt que sur les scènes d'action spectaculaires. Cela ne veut pas dire pour autant que le lecteur assiste à une enquête menée par Miss Marple, majoritairement depuis son fauteuil. Outre le voyage en bus sous la neige, le lecteur voit Caroline Baldwin aller espionner de nuit, s'enfuir en motoneige, poursuivie par d'autres motoneiges. Il se demande ce qu'elle a vraiment découvert et quelle est la nature du crime. La découverte fait sens, avec un motif original et des circonstances spécifiques à la région, à son isolement. Enfin, André Taymans explicite la nature du grand marcheur évoqué dans le titre.

Le lecteur accompagne avec plaisir Caroline Baldwin dans le grand nord canadien pour une enquête plus posée que d'habitude, lui permettant de découvrir un village en passe d'être déménagé, de regarder autour de lui les installations, et les habitants. Il voit le monde en train de changer du fait du réchauffement climatique, des habitants résignés à l'obligation de déménager, des secrets qui pèsent sur la communauté, une jeune femme faillible (elle se laisse enfermer) qui ne lâchera pas le morceau tant qu'elle n'aura pas découvert la vérité, qui fait face à des personnes avec plus d'années qu'elle, sans s'en laisser conter. La résolution fait apparaître qu'il n'y a pas de bonne de solution, qu'une communauté doit s'organiser pour perdurer, tout en supportant le poids de la culpabilité cachée. Le lecteur en ressort avec un goût de trop peu, ces thèmes n'étant pas très développés.


vendredi 27 mars 2020

Jessica Blandy, tome 13 : Lettre à Jessica

Ne plus penser est devenu un luxe.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 12 : Comme un trou dans la tête (1996) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1997, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.


Dans un appartement anonyme d'un immeuble à San Francisco, Gus Bomby est en train d'écrire une lettre à Jessica Blandy, assis à une table. Il raconte ce qui s'est passé quelque part dans une région désertique proche de San Francisco, au premier étage d'un bâtiment industriel désert, l'ancien dépôt du père Jonas. Il prenait un bain à l'étage, et Larry Oldar patientait au rez-de-chaussée. Un groupe de trois tueurs est arrivé. Deux d'entre eux ont criblé Larry Oldar de balles, pendant que le troisième montait s'occuper de Gus Bomby. Ce dernier a réussi à prendre le tueur par surprise et à le tuer. Puis il est descendu pour savoir ce que devenait Larry Oldar et a vu les 2 tueurs accueillir un assassin appelé Konobo qui a tiré une balle dans l'œil droit de Larry. L'espace d'un instant, Gus Bomby a pu voir le visage de Konobo, assassin professionnel dont personne ne connaît l'identité. Bomby remonte rapidement à l'étage et abat un poursuivant. Il parvient à l'escalier extérieur et abat un deuxième poursuivant. Il atteint sa voiture et appuie sur le champignon, réussissant à échapper de justesse à Konobo. La lettre est bien parvenue à Jessica Blandy qui la lit sur une plage. Elle décide d'accepter de contacter Gus Bomby selon les termes de sa lettre et se rend à son bureau. Elle y parvient alors qu'il est encore la proie des flammes. Fort heureusement, Pearl, la secrétaire de Gus Bomby, n'était pas dans les locaux, Gus non plus. Par contre, elle croise l'inspecteur Robby dans la foule : il s'étonne de la voir là, soupçonnant qu'elle sait quelque chose.

Jessica Blandy décide de suivre la seule piste mentionnée dans la lettre de Gus Bomby : se rendre à l'ancien dépôt du père Jonas. Sur place, elle découvre les traces de sang, et se fait surprendre par l'inspecteur Robby lui aussi sur place. Sachant qu'il ne tirera aucune information de Jessica Blandy, il lui explique que Gus Bomby travaillait pour le parrain Perez Oldar et qu'il était chargé d'assurer la protection de son fils Larry, avec les résultats que l'on sait. Dans sa luxueuse villa, Perez Oldar est en train de donner ses consignes à 5 de ses hommes pour qu'ils retrouvent Gus Bomby et l'abattent en ramenant la preuve de sa mort. Puis il se rend chez le parrain Cervino avec d'autres hommes de main et son second Osmond. Ils ont une discussion tendue au cours de laquelle Cervino reconnaît être celui qui a passé un contrat sur Larry Oldar, et qu'il a employé les services de Konodo. Perez Oldar abat lui-même Cervino. Jessica Blandy est en train de jouer au boulingrin quand quelqu'un vient la trouver sur le terrain pour lui dire qu'elle est attendue dans les tribunes. Elle s'y rend et reconnaît Pearl, la secrétaire de Gus Bomby. Elle lui explique que Konobo est aux trousses de Gus Bomby, et qu'il veut se livrer à la police.

Renaud et Jean Dufaux ont produit 24 albums de Jessica Blandy entre 1987 et 2006, ce qui induit la question de se renouveler pour ne pas se répéter, mais aussi sans trahir les fondamentaux de la série. Le lecteur retrouve bien Jessica Blandy quelque part sur la côte ouest des États-Unis, mêlée à une série meurtres. L'entame du récit reprend à la fois le principe d'un texte écrit (par le passé des flux de pensées, ici pour le coup littéralement écrit puisqu'il s'agit d'une lettre de Gus Bomby) et d'une situation déjà en cours. Jean Dufaux remet en scène des personnages semi-récurrents : le détective privé Gus Bomby apparu pour la première fois dans le tome 1, l'inspecteur Robby lui aussi présent par intermittence depuis le premier tome. Cette fois-ci ce sont les magouilles de Bomby qui entraînent Jessica dans une série d'assassinats. Comme à leur habitude, Dufaux & Renaud choisissent des lieux à l'écart des routes touristiques. De ce point de vue, le principe d'un dépôt abandonné en plein désert fonctionne bien, emmenant le lecteur hors des sentiers battus. Les dessins précis montrent bien la bâtisse avec ses murs de brique rouge, le grand ciel ouvert avec rien alentours, les grands espaces intérieurs poussiéreux et désaffectés, avec des escaliers mécaniques fonctionnels, et un équipement de luxe (une baignoire à l'étage). L'affrontement contre les hommes de main contraint Gus Bomby de passer de pièce en pièce, et Renaud a agencé les pièces entre elles, de manière logique et plausible.

La description de cette partie des États-Unis se poursuit dans les rues de San Francisco, avec les bureaux de Gus Bomby en train de brûler, dans un immeuble très banal. Les décors deviennent plus intéressants avec la superbe villa de Perez Oldar et sa piscine, l'intérieur de la villa de don Cervino et sa grande baie vitrée, Renaud se montrant toujours aussi investi dans la dimension architecturale des dessins. La suite sort plus de l'ordinaire de la série puisque le lecteur met les pieds sur un terrain de boulingrin, avec des joueurs effectivement habillés en blanc, mais des boules pas tout à fait conformes à la réalité et un cochonnet trop gros. Il faut croire que Renaud ne disposait de documents de référence assez précis. Dans la planche 15, le lecteur a le plaisir d'avoir une vue du ciel de la villa que Jessica Blandy s'était faite construire dans le tome 7 Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant... (1992). À nouveau, Renaud soigne la dimension architecturale de la construction. Il s'agit d'un clin d'œil à une histoire passée pour les lecteurs fidèles, mais qui ne constitue en rien un élément indispensable à l'intrigue. Planche 18, le lecteur monte à bord d'un trolleybus typique de San Francisco, et en planche 21 il a une belle vue sur l'une des rues en pente de la ville. Un petit pique-nique en bordure d'océan vient compléter son plaisir de pouvoir se promener dans cette région des États-Unis. Renaud est un dessinateur étonnant dans le sens où il ne cherche pas à faire admirer son travail, par exemple dans de grandes cases. Ainsi, planche 39, il réalise une vue du ciel magnifique de la route côtière, avec une crique et l'océan d'un côté, la falaise boisée de l'autre, comme ça juste en passant, mais avec un réalisme tel que le cerveau du lecteur se met à penser à mettre les pieds dans l'eau, ou à se promener sur la plage.

Les personnages disposent d'autant de caractère que les décors. Le lecteur peut voir le corps un peu décharné et sec de Gus Bomby dans la baignoire, ainsi que son visage effilé. L'inspecteur Robby n'a pas perdu son surpoids (ni sa manie de parler de lui à la troisième personne du singulier). En le regardant avec sa chemise à manche longue, ses bretelles et son galurin, le lecteur peut quasiment sentir son odeur de sueur (Renaud a d'ailleurs représenté les auréoles de sueur au niveau des aisselles dans la planche 28). Les figurants ont également droit à des visages et des morphologies différentes que ce soient les badauds regardant l'incendie en planche 7, ou les enfants et les parents à la fête foraine dans la planche 14. Jessica Blandy est toujours aussi belle : un corps parfait, des cheveux coupés courts et un visage qui ne sourit quasiment jamais. Cette fois-ci, elle rencontre une femme qui lui plaît, ce qui donne lieu à deux scènes dénudées. Il s'agit de rapports consentis entre adulte, et la nudité apparaît normale et pas forcée. Un peu plus loin, Jessica a été poussée dans une piscine tout habillée et elle en ressort avec sa petit robe blanche trempée et à moitié transparente pour une case que le lecteur n'est pas près d'oublier.

Il y a quand même un personnage qui ressort comme étant moins naturaliste que les autres : Konobo. À part pour la séquence introductive, il apparaît vêtu d'un long imperméable, d'une écharpe rouge qui lui cache le bas du visage, de grosses lunettes de soleil pour masquer le haut du visage et d'un chapeau à large bord, dissimulant ainsi efficacement son identité. Cet aspect théâtral semble forcé et attire l'attention sur le fait que les trois tueurs de la première séquence ont vu son vrai visage. D'un autre côté, Jean Dufaux a évité la répétition en créant ce tueur professionnel insaisissable, devenu une légende du fait de sa précision et de son anonymat. En cela, il s'écarte du principe présent dans les tomes précédents : celui d'un assassin tuant sous l'effet d'un déséquilibre mental, d'une forme de folie le rendant toxique pour la société. Ici, il s'agit d'un professionnel et lorsque son identité est révélée, le scénariste donne des motivations très pragmatiques. Il a construit son récit comme une enquête, beaucoup plus traditionnelle dans son déroulement et sa conclusion que celle du tome précédent reposant sur la synchronicité et l'absence de sens. L'histoire n'en est pas moins intéressante, mais, sur ce point, elle s'écarte du schéma habituel des histoires de la série. Cela s'accompagne d'une diminution du mal-être de Jessica, mais pas d'une disparition. En s'adressant à son amante, elle constate qu'elle a parfois l'impression qu'un vide se crée autour d'elle que ses amis s'éloignent, rejoignent l'ombre, la laissant seule, sans écho, sans illusions. Parfois, quand elle se sent fatiguée ou découragée, comme maintenant, elle a envie de les rejoindre, de se reposer à l'ombre elle aussi. Ne plus penser est devenu un luxe.


Jean Dufaux et Renaud continuent de mettre Jessica Blandy au centre de meurtres et à la faire participer à l'enquête, cette fois-ci plutôt de bonne grâce. Renaud est toujours aussi impressionnant dans sa représentation des environnements de cette partie des États-Unis, tout en discrétion, mais toujours aussi précis et rigoureux (à l'exception des boules du boulingrin). Le scénariste diminue le niveau de déviance mentale, pour une enquête plus classique sur un assassin professionnel, pas complètement crédible. Il est probable qu'un lecteur découvrant la série avec ce tome ne serait pas entièrement satisfait, contrairement à un lecteur de longue date comblé de pouvoir retrouver cette héroïne, et prêt à consentir un peu plus de suspension d'incrédulité pour apprécier les éléments nouveaux.


mardi 17 mars 2020

Au tribunal des couples

Ça me rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires.

Cette bande dessinée fait partie de la collection Sociorama qui associe un auteur de bande dessinée à une étude sociologique, au travers d'une fiction. Cette bande dessinée est en noir & blanc, et compte 157 pages de BD, sa première publication datant de 2020. Il s'agit d'une transposition de l'ouvrage Au tribunal des couples: Enquête sur des affaires familiales (2013) établi par Collectif Onze. Baptiste Virot avait déjà adapté une autre étude sociologique dans la même collection : Turbulences (2016) d'Anne Lambert.


Au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, la greffière Malika Sherkat fait entrer madame & monsieur Chambon dans le bureau de la juge Chantal Latieri pour leur audience. La juge est assise dans un confortable fauteuil en cuir, et la greffière sur une chaise Ikea, modèle Långfällz. L'audience a pour objet une fixation de pension alimentaire suite à la reprise d'activité de monsieur. Madame a préparé elle-même le budget de toutes les dépenses ; les sorties de l'école, en famille, les vêtements, les chaussures, etc. La juge demande au monsieur qu'elle est sa situation professionnelle. Il répond qu'il est en formation et qu'il touche 1080€ par mois. Il devrait être titularisé dans quelques mois, mais il n'a pas apporté ses fiches de salaire. Il évoque son hébergement gratuit et ses crédits gelés, mais qu'il a dû recommencer à payer depuis trois mois, ainsi que le montant total de ses dettes. Il explique qu'il paye déjà des trucs pour ses enfants. Il commence à hausser le ton, à arguer du fait que son ex vit avec quelqu'un. La juge fait un signe pour revenir à une conversation normale et explique que la CAF ayant constaté qu'il a retrouvé du travail, elle ne va plus verser l'allocation de soutien familial, que la demande de madame est normale. Le monsieur s'emporte à nouveau tout en disant que bien sûr il va payer. Audience suivante : une autre audience de conciliation où il est question de la marque et du modèle de voiture de monsieur et de la possibilité qu'il s'occupe des enfants le weekend.

Audience de conciliation suivante : un jeune couple (18 ans chacun) est d'accord sur tout. Audience suivante : un monsieur demande à voir sa fille qu'il a laissé à sa femme il y a de cela 15 ans. Son avocate explique qu'il y a 15 ans, il n'avait que 19 ans et qu'il manquait de sens des responsabilités, de l'engagement. Madame explique qu'elle a dû réaménager sa vie entière et que monsieur l'a quittée alors qu'elle était encore enceinte. La juge indique qu'elle demande une enquête sociale et que la prochaine audience aura lieu dans quatre mois. Le père indique qu'il n'est pas sûr qu'il puisse se libérer. Malika les fait sortir tous les quatre, les ex-époux et leur avocat respectif, referme la porte, et elle et la juge pousse un gros soupir. Malika va ranger les dossiers bien classés. Elles sortent ensemble du bâtiment et papotent. La juge ramène les dossiers à la maison, ramenant un peu de leurs malheurs avec elle. Malika rentre chez elle s'occuper de fille Nina qu'elle récupère chez la nourrice. Son mari Marc est gendarme mobile et rentre chez lui ce soir après 10 jours d'absence. Malika monte dans sa voiture, se rend chez la nourrice juste à temps, récupère sa fille, lui fait à manger, la lave et la couche. Marc rentre alors que Malika est déjà couchée et endormie. Les audiences recommencent dès le lendemain matin à 09h30 à un rythme toujours aussi soutenu.


En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme exerçant le métier de greffière, mariée à un gendarme mobile, avec une fille. Le lecteur est tout d'abord étonné par le style de dessins : détourage basique d'un trait fin sans variation d'épaisseur, anatomie parfois approximative, décors squelettiques quand ils sont présents, mais bonne expressivité des visages, une impression de dessins fonctionnels, tout juste professionnels. Mais, ça n'empêche pas les personnages d'être très vivants et les situations d'être claires et compréhensibles. Ensuite, il apprécie que le récit commence direct par une audience de conciliation, puis une deuxième, puis une troisième. Au moins la promesse du titre est tenue d'entrée de jeu, avec une ambiance plus reportage sur le vif que fiction. Le juge est une femme, la greffière également. La première audience met en évidence que la mère s'occupe des enfants et que le père n'a pas la fibre paternelle, et pas très envie de participer financièrement avec son faible salaire. Le deuxième entretien est très court : 2 pages au cours desquelles le père apparaît à nouveau comme réticent à assumer sa responsabilité financière. La troisième audience est réglée en 2 tiers de page, sans problème, sans conflit. La suivante dure 5 pages et le père a à nouveau le mauvais rôle, ayant abandonné la mère alors qu'elle était encore enceinte. Ce n'est qu'à la page 23 que la partie fiction prend le dessus, avec la réaction de la juge et de la greffière une fois l'ex-couple et les avocats sortis.

Le lecteur voit la silhouette simple de Malika avec les épaules tombantes, un petit tourbillon au-dessus de la tête, les 2 yeux tout ronds et la bouche un court trait horizontal. Si la représentation reste très simple, l'émotion est bien rendue. La page d'après, la juge se renverse dans son fauteuil et exhale un petit nuage, matérialisation d'un énorme soupir de soulagement. Page 30, Malika est avachie, tassée dans son canapé, comme sous le poids de la fatigue de la journée de travail. Page 36, une masse de 100kg s'abat sur son crâne lorsque la juge lui annonce qu'elle a obtenu sa mutation, dispositif visuel utilisé dans le manga City Hunter. Page 47, Malika est assise dans son canapé avec un tourbillon plus gros au-dessus de sa tête, marquant sa déstabilisation après une conversation téléphonique avec son mari. Pages 68 & 69, le lecteur observe un monsieur avec la mine fatiguée, les sourcils tombants, mal rasé, et parfois le regard buté, en cohérence avec son état dépressif. Page 81, Baptiste Virot force un peu la perspective pour montrer Malika allant de l'avant dans le couloir d'un pas vif et décidé. Finalement ces dessins en apparence simplistes et trop dépouillés rendent très bien compte de l'état l'esprit des différents personnages, avec parfois une petite touche comique très discrète qui évite de plomber la narration de ces situations très tendues. Le lecteur peut conserver un sentiment de manque, mais il sourit de bon cœur en voyant un dessin où Malika Sherkat écrase Stéphane Morin, le juge qui a remplacé Chantal Latieri, avec un rouleau compresseur, page 114. Il compatit avec lui quand il se trouve face à une mère intarissable et très posée page 64 à 66. Il est impressionné par la manière dont les dessins rendent compte de l'impression ressentie par la mère sous le feu des questions inquisitrices du juge en page 102.


Dès la première audience, le lecteur se sent impliqué dans les personnes qui viennent exposer une partie de leur vie privée. Comme le dit à la juge Chantal Latieri quand elles déjeunent ensemble, les affaires familiales, ça prend aux tripes. Elles sont obligées de mettre un peu de leur personne dedans parce qu'en face c'est des gens comme elles avec des problèmes de couple. Un peu avant, Malika a indiqué que ça la rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. Il est également question de la répartition des gardes d'enfants entre mère et père, le temps d'une case. Le lecteur comprend bien qu'une fiction ne peut pas aborder tous les aspects des divorces de parents avec enfants, même en 157 pages. À plusieurs reprises, une information est glissée dans le cours naturel de la conversation, comme par exemple nombre de dossiers à traiter dans une demi-journée d'audience. Dans le même temps, le lecteur aperçoit Malika Sherkat dans sa vie privée, sa relation de couple épisodique du fait que son mari soit souvent en mission. Cette dimension du récit apporte un contrepoint aux constats d'échec évoqués en audience et étoffe la personnalité de Malika. Pour autant l'adaptateur ne la transforme pas en une caisse de résonance des émotions, ou en pasionaria. Elle est avant tout une personne professionnelle et compétente, inquiète de voir arriver un juge en début de carrière, pas forcément investi comme pouvait l'être la précédente.

En ressortant de ce tome, le lecteur se dit que le terme d'enquête sociologique est peut-être un peu fort, et qu'il a plutôt bénéficié d'une introduction, d'une découverte aux audiences de conciliation de couple en procédure de divorce et de révision de pension alimentaire. Il part peut-être avec un fort préjugé contre la partie graphique, qui disparaît progressivement au fur et à mesure de sa lecture. Il constate que toutes les audiences mettent en évidence un désintérêt partiel ou total du père pour ses enfants, et pour la situation financière de la mère. Il aurait aimé qu'il y ait un exemple de l'inverse pour être plus en phase avec la réalité des chiffres. Passée cette réserve, il se dit que l'auteur s'abstient de porter des jugements trop tranchés sur les uns et sur les autres, et qu'il s'attache régulièrement à mettre en évidence la complexité des dossiers, et l'impact des décisions sur les vies humaines, la responsabilité qui accompagne la construction d'un jugement et de son rendu. Le lecteur peut estimer que le constat global manque de nuances, mais il a été totalement absorbé par le processus de conciliation et par la capacité de Baptiste Virot à rendre compte de la tension affective, de la charge émotionnelle, des conséquences pour la vie des uns et des autres, sans jamais mettre en scène les enfants.