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lundi 22 juin 2026

Histoires inavouables

Eh ben voilà ! C’était pas grand-chose. Plus de peur que de mal.


Ce tome comprend dix histoires courtes de nature pornographique. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Ovidie (Éloïse Delsart) pour le scénario, et par Jérôme d’Aviau pour les dessins. Il comprend quatre-vingt-dix planches de bande dessinée en noir & blanc, dix histoires courtes de neuf planches chacune. La scénariste a également réalisé Les cœurs insolents (2017) avec Audrey Lainé, La Fabrique du prince charmant: Plus grande arnaque depuis l'invention du jacuzzi (2024) avec Sophie-Marie Larrouy, La dialectique du calbute sale (2026) avec Audrey Lainé.


À la belle étoile : Carine arrive à la maison de campagne de sa copine, par une belle journée d’été. Elle est accueillie à bras ouvert, son hôte étant tellement contente de sa voir. Elle a préparé une table de jardin à l’ombre d’un grand arbre, et invite la visiteuse pour qu’elle se rafraîchisse. L’invitée met ses lunettes de soleil et remarque un beau jeune homme qui passe la tondeuse à gazon, elle demande à sa copine si elle se la joue cougar, car il est sacrément beau gosse le jardinier. La copine la reprend : Thomas est son fils. Le soir, la copine pique du nez après le repas, elle laisse son fils et Carine sur la terrasse, qui vont faire la vaisselle. Coincée : une jeune femme est en train de se donner du plaisir sur son lit. Au bout d’un moment, elle trouve que ses doigts ne lui suffisent pas et qu’il lui faut un accessoire. Elle se rend d’abord dans la cuisine, et rejette ce qu’elle peut trouver, puis dans la salle de bain, sans plus de succès, dans le salon faisant également chou blanc, et enfin dans le débarras où elle jette son dévolu sur une balle de ping-pong.



Brandon : vendredi soir, le jeune homme se rend au Paradisio, histoire de fêter de la fin de semaine. Il salue Mike, le videur à l’entrée. Brandon trouve que l’ambiance est moyenne, il n’y a pas grand monde. Sur la piste, il y avait les gonzesses habituelles… Celles que tout le monde s’est déjà tapées, quoi. Et puis tout à coup, il les a repérées. Vu comment elles étaient gaulées, c’était sûr qu’elles n’étaient pas du coin. Rien qu’à leur façon de danser, ça se voyait qu’elles avaient la cuisse légère. Brandon les aborde et leur propose un verre. La discussion s’engage. Elles expliquent qu’elles sont de passage, elles pensaient repartir, mais il est trop tard. Du coup, elles ne savent pas où passer la nuit. Du coup, elle se sont dit qu’elles feraient la fête au lieu de dormir. Brandon ne peut pas laisser tomber deux filles toutes seules la nuit sans protection. Il les invite chez lui pour passer un bon moment à trois. Métrosexuelle : Jolene est venue vivre à Paris dans le cadre d’un échange universitaire. Elle a grandi dans le fin fond de l’Idaho et n’est pas franchement coutumière du métro. Les premières semaines, chaque déplacement est une source d’angoisse. Il lui a fallu un temps d’adaptation pour s’habituer à la promiscuité. Jusqu’au jour où… Elle vient de découvrir un moyen de dissiper agréablement son agoraphobie. Elle décide de transformer chacun de ses voyages en un moment plaisant.


Dès la première histoire, le ton est donné : cinq pages de galipettes avec des gros plans de pénétration, sur neuf pages que compte l’histoire. Sept pages de plaisir intime avec nudité et gros plans dans la seconde. Seule la quatrième histoire, Métrosexuelle, est dépourvue de nudité. En 2013, cela fait dix ans que la scénariste a entamé sa carrière de documentariste, de journaliste et d’écrivaine. Pour autant, le lecteur peut ressentir dans ces planches un réel plaisir dans les séances de jambes en l’air. Elles sont mises en scène et écrites, avec un réel déroulement, sans impression d’assister à une enfilade de figures imposées, ou d’exploits physiques de niveau olympique. Les différentes relations sexuelles s’inscrivent dans un registre totalement explicite, entre adultes consentants, sans emprise ou perversion. Les pratiques sont majoritairement hétérosexuelles, avec deux relations homosexuelles sur un total de dix récits. Il y a une séquence de masturbation féminine, et une expérience avec un jeu de domination avec talon aiguille et une cravate utilisée comme une laisse, dépourvue de sadomasochisme. Le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire avec un trait de contour très propre, très peu de texture dans les surfaces délimitées, des représentations descriptives et réalistes avec un degré de simplification. Il dessine les organes sexuels sans hypocrisie, avec juste une absence de téton dans les aréoles.



Dans le texte de la quatrième de couverture, la scénariste indique que les dix histoires sont toutes inspirées de faits réels, seuls les noms ont été modifiés. Elle continue : Trop croustillantes pour être avouées, elles lui ont été confiées dans le plus grand secret. Elle ajoute qu’elle a elle-même vécu certaines d’entre elles, et elle n’avait jamais osé en parler jusqu’à ce jour. Le lecteur veut bien y croire, tout en se disant que cela importe finalement peu quant au plaisir qu’il peut prendre à cette lecture. En revanche, il constate le talent de conteur des auteurs. En neuf pages à chaque fois, ils savent installer une situation de départ, spécifique et différente, et mettre en scène le plaisir sexuel à deux ou à plusieurs ou tout seul, de manière plausible et variée. Ces nouvelles ressortent tout de suite par rapport à la production de bandes dessinées pornographiques. La construction des histoires paraît naturelle et organique, plutôt qu’un contexte artificiel et prétexte pour déboucher sur des scènes de sexe. La caution de la quatrième de couverture reste sans incidence sur la qualité de la narration. La première histoire montre Carine tomber sous le charme du fils de sa copine et profiter de l’instant qui lui est offert quand la mère va se coucher la première. Dans la deuxième, une jeune femme se donne du plaisir dans son lit et se laisse emporter par sa pulsion en utilisant un objet sans prendre de protection. Dans la troisième, un jeune homme se régale à l’avance d’un plan à trois, avec les deux femmes se donnant en spectacle à lui en guise de préliminaires. Dans la quatrième, une jeune femme utilise l’excitation sexuelle pour vaincre ses malaises dans les transports. Etc. À chaque fois une histoire différente, à chaque fois, une histoire où la relation sexuelle ou le plaisir font sens.


La narration visuelle s’avère tout aussi personnelle. Dans la première histoire, il y a des caresses, des préliminaires, un désir évident et partagé, la précaution du préservatif, trois positions différentes sans que cela ne devienne acrobatique ou une performance physique, un moment où la dame fait comprendre au jeune homme que la position ne lui convient pas. Son expérience à elle lui permet de le guider, et le lecteur voit presque briller des étoiles dans ses yeux à lui très conscient de l’aubaine inattendue dont il profite. Ces cinq pages qui ne contiennent qu’un unique phylactère raconte une relation au-delà du simple plan physique, entre deux êtres humains à la personnalité différente. Dans la seconde histoire, les huit premières pages sont dépourvues de tout mot, il revient donc aux dessins de tout raconter. Lors des quatre pages montrant la jeune femme se donner du plaisir, le lecteur peut voir également une progression narrative qui dépasse une simple succession de caresses et de stimulations digitales allant crescendo. À l’évidence l’autrice a donné des indications explicites au dessinateur, et celui-ci a su concevoir une mise en page, un découpage, un plan de prises de vue pour rendre visible les intentions qui guident les gestes. Il met en scène des individus avenants, sans exagérer leur physique, que ce soit la taille de la poitrine ou la taille du sexe masculin.


Le lecteur constate que lors des ébats, la scène devient muette, les actes n’ayant pas besoin de paroles, ce qui constitue un parti pris sur le fait qu’ils s’imposent comme une évidence, un fait, des actes normaux qui se passent de commentaires. Pour autant, le dessinateur prend bien soin de contextualiser chaque lieu : la table de jardin sous le grand arbre majestueux, le lit spacieux de la jeune dame et ce qu’elle trouve dans sa cuisine, salle de bains, salon et débarras, les sensations de l’ambiance de la boîte de nuit, les wagons du métro, le grand salon des hôtes pour une partie fine avec un autre couple, d’autres appartements, la gare de Lyon et un wagon de train, et une grande tablée pour un repas de famille. Ces mises en scène constituent une vision personnelle des actes sexuels. Cela commence par des évidences : la recherche d’un plaisir partagé, le consentement, l’absence de violence ou de contrainte, la communication entre partenaires, une ou deux touches d’humour, et même une taquinerie. Une nouvelle met en scène la relation entre deux femmes homosexuelles, et une autre entre deux hommes hétérosexuels qui se donnent mutuellement du plaisir en toute décontraction… sans arrière-pensée. Les huit autres nouvelles reposent sur le principe explicite ou sous-jacent d’une relation hétérosexuelle, avec pénétration mis à part pour trois d’entre elles, c’est-à-dire la moitié. Les auteurs mettent en scène une sexualité plaisir, brisant au passage la bienséance morale à plusieurs reprises, sans aller jusqu’à des pratiques inhabituelles ou parfois qualifiées de déviantes.


Dix histoires courtes de neuf pages chacune, à caractère pornographiques, respectueuses de la personne humaine, avec un point de départ bien construit et des relations qui sont en cohérence avec les personnages. Les auteurs mettent en scène des pratiques sexuelles où le plaisir est partagé, entre adultes consentants, avec un entrain certain, et communicatif.



mardi 14 avril 2020

Le vrai sexe de la vraie vie T02

Ce tome fait suite à Le vrai sexe de la vraie vie T01 qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de rater ça. Ce tome est un recueil de 12 histoires courtes. Sa première édition date de 2018 et contient environ 200 pages de bande dessinée. Il a entièrement été réalisé par Cy (Cyrielle Evrard), scénarios, dessins, couleurs. Il commence par une préface de deux pages de Jack Parker sur les premières fois et l'importance d'être informé pour mieux vivre ces premières fois et sa sexualité. Il comprend également 3 fiches Point Cul, et 1 fiche tuto.

(1) Un jeune couple arrive à Amsterdam et va prendre sa chambre. Avant de profiter de la baignoire, la demoiselle souhaite faire un tour de vélo et aller goûter à du gouda. Après une dégustation et encore un peu de vélo, il est temps de profiter de la baignoire, puis de passer au lit. (2) Une soirée de nouvel an à la montagne : une jeune femme décide de quitter la soirée plutôt avec un joli jeune homme. Ils passent au lit, mais se rendent compte qu'ils n'ont pas de préservatif. Le monsieur l'assure que son dernier test est récent et était négatif. Ils poursuivent. Interlude de 2 pages : un logigramme pour passer une bonne soirée, avec consentement et moyens de protection. (3) Un couple de mecs sont dans un concert en plein air et l'un d'eux est pris d'une envie pressante. Ils finissent par trouver un coin à peu près tranquille à l'écart dans les bois. (4) Aldric et Marion vont manger chez les parents de cette dernière : ils s'attendent à une conversation pénible, à la fois pour Marion qui se fait appeler Tom, à la fois pour la nature de leur relation. (5) Deux potes sont en train de parler, l'un est en train de consulter Tinder, l'autre reste gêné d'être toujours vierge à 27 ans. Le premier convainc le second de s'inscrire sur Tinder et le second prépare son premier rendez-vous.

(6) Madame a oublié de prendre sa pilule la veille et pourtant elle est prête à passer au lit avec monsieur. Ce dernier la rassure : il lui reste encore quelques préservatifs. Il ne reste plus qu'à se souvenir comment on s'en sert. (7) Mademoiselle se lève, embrasse sa maman qui souhaite savoir si elle se protège bien lors de ses rapports avec son copain Anthony. La fille coupe court à la conversation en partant en courant pour ses cours. Elle retrouve une copine à la fac, qui lui parle de sa soirée avec son copain. Interlude de 2 pages sur l'asexualité. (8) 5 copines et 1 copain se retrouvent dans un parc pour un pique-nique et se racontent une anecdote de ratage dans un rapport. La première commence avec une série de frouts. Interlude d'une page : tuto capote. (9) Un couple hétéro est en train de faire l'amour sur le canapé, monsieur ayant pénétré madame qui lui demande de terminer rapidement. Il s'interrompt se rendant compte que quelque chose ne va pas, lui demandant s'il lui fait mal. Elle se lève, se rhabille et part en lui disant qu'il n'y est pour rien. Point cul de 2 pages sur le vaginisme. (10) Un couple est allongé sur une couverture posée dans l'herbe et madame demande à monsieur quel serait son fantasme. Il répond que ce serait de tester la sodomie, mais pas pour elle. (11) Deux demoiselles se font des câlins dans les toilettes, avant de revenir dans la soirée au bar. (12) Une conversation court sur plusieurs couples successifs, relative à la différence d'envie sexuelle entre les deux conjoints.

Ce deuxième tome est bâti sur le même principe que le premier : des séquences assez courtes mettant en scène un couple qui passe à l'acte, avec succès ou non. Comme pour le premier tome, il est possible de qualifier celui-ci d'ouvrage pornographique puisque les individus sont représentés nus, qu'il y a des gros plans sur les organes génitaux et sur les pénétrations. Comme pour le premier tome, il n'est pas vraiment possible de qualifier cet ouvrage de pornographique car il est à l'opposé du culte de la performance acrobatique, ou du sexe sans âme ni émotion, même s'il peut être sans lendemain. Cy n'a rien changé à sa manière de dessiner : un peu esquissé pour les personnages. Les traits des visages n'ont pas une apparence photographique : ils sont très simplifiés, les yeux ou la bouche pouvant se réduire à un simple trait. Cela ne les empêche pas d'être très expressifs, souvent souriants, exprimant régulièrement un contentement physique, mais aussi surpris, énervés, amusés, attentionnés, etc. Cy se montre attentive aux tenues vestimentaires, les différenciant en fonction des individus, de leur statut social, de leur occupation, de leur âge. Elle focalise souvent ses dessins sur les personnages, avec régulièrement des arrière-plans vides. Mais elle sait aussi représenter les façades d'une rue d'Amsterdam, une baignoire, des lits, une station de ski, la foule et la scène pour un concert en plein air, un salon avec son canapé, une cuisine bien équipée, un bus, la tour de Jussieu, un parc avec un pique-nique.

Au vu du titre, le lecteur s'attend à assister à des parties de jambes en l'air et la pruderie n'est pas de mise dans cet ouvrage. Il peut donc regarder des couples dans des positions diverses et variées (missionnaire, andromaque, cuillère), s'adonnant à différentes pratiques : caresses, masturbation masculine et féminine, fellations, cunnilingus, pénétration vaginale, pénétration anale, jeu avec des sex-toys. Comme dans le tome 1, il n'éprouve pas la sensation de se transformer en voyeur, du fait d'une composante pédagogique discrète, et de la gentillesse des personnages. Cy fait œuvre de vulgarisation et de dédramatisation : les personnages sont compréhensifs les uns envers les autres et mettent en œuvre le combo parfait explicité dans le premier tome : dialogue et consentement. Cela permet à l'autrice d'aborder en toute sérénité des questions comme les conséquences de l'amour pendant les règles, ou la phalloplastie, ou encore des questions épineuses d'acceptation de la différence par les parents.

À plusieurs reprises, les individus doivent affronter le regard de l'autre : la jeune femme (face à ses parents) qui estime que son genre est masculin et qui est en couple avec un homme, le jeune homme vierge à 27 ans, celle qui est asexuel devant expliquer son absence d'envie à ses copines, ou même le conjoint qui avoue à sa femme qu'il aimerait bien tenter la sodomie sur lui. Le dialogue et la compréhension de celui qui écoute font que ces situations ne tournent jamais au drame, même dans le cas de parents peu réceptifs. L'autrice montre d'ailleurs que l'acte sexuel n'est pas une évidence, et qu'inévitablement il se produit des ratés, que ce soit une baignoire qui déborde quand on se masturbe avec le pommeau, ou une paralysie de la langue suite à l'utilisation cachée d'un gel anesthésiant, sans oublier le frout. En prêtant attention aux dessins, le lecteur constate également que les individus représentés présentent des différences physiques, de race ou de morphologie, et ne répondent régulièrement pas aux canons de la beauté, que ce soit des jambes pas rasées, des vergetures, de l'embonpoint, une petite poitrine, un petit sexe, ou des épaules tombantes. Lors de la discussion sur les sites de rencontre de type Tinder, l'un des deux copains fait remarquer qu'il n'est possible de réduire les personnes inscrites à de simples bouts de viande, et Cy montre des individus incarnés qui ne peuvent pas non plus être réduits à des bouts de viande : ce sont des personnes.

Le lecteur se sent sourire tout du long, tout en ressentant une forme d'absence de toute culpabilité inhabituelle pour un tel sujet. Il constate, comme dans le tome 1, que la relation sexuelle est un acte normal pour tous les personnages qui semble aller de soi, même si ce n'est pas toujours une réussite. Or cette fois-ci, Cy termine son ouvrage avec une séquence de 7 pages d'une nature bien différente, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas d'accouplement représenté explicitement, ni même de relation sexuelle implicite. Le thème de cette dernière séquence est celui de la différence d'envie entre conjoints, en particulier de la fréquence pas assez élevée pour l'un des deux. Cy met en lumière le rapport entre frustration pour un conjoint, et culpabilité (de ne pas répondre aux attentes, d'être la source de la frustration) pour l'autre Elle évoque ensuite la distinction entre sexe et amour, et aboutit à la notion de rythme qui convient aux deux partenaires. Elle conclut sur le fait que cette problématique est commune à bien des couples. Pour cette histoire, elle a conçu une mise en scène différente. Elle ne propose pas de suivre un couple en particulier : elle déroule une conversation unique et continue, en changeant de couple à chaque case, créant ainsi l'effet qu'il s'agit d'une conversation partagée par de nombreux couples, une problématique à caractère universel. Étrangement, c'est la seule histoire où le dialogue et le consentement butent sur la réalité d'envies différentes et pas forcément conciliables dans la vraie vie.

Ce deuxième tome est aussi épatant que le premier. Ce n'est pas un manuel sexuel, dans le sens où il n'explique pas comment s'y prendre du point de vue mécanique, même si les dessins montrent explicitement comment ça marche. C'est un manuel sexuel encore plus indispensable montrant la manière de s'y prendre pour établir une relation saine (dialogue & consentement), sans oublier l'intégrité de la personne qui passe par la protection. Cy montre tout simplement comment se conduire en être humain, pour cette activité particulière qui se pratique à deux (dans ce tome), une évidence mais des plus compliquées à mettre en scène simplement.

mercredi 4 mars 2020

Le vrai sexe de la vraie vie T01

Dialogue & Consentement : le combo parfait

Ce tome est un recueil de 13 histoires courtes. Sa première édition date de 2016 et contient environ 200 pages de bande dessinée. Il a entièrement été réalisé par Cy (Cyrielle Evrard), scénarios, dessins, couleurs. Il commence par une courte introduction d'une page de Clémence (Clemity Jane) sur le nombre infini de sexualités, et il comprend 3 fiches Point Cul.


(1) Une femme et son mari sont dans un château pour une fête costumée libertine. Ils prennent du plaisir avec différents partenaires, indépendamment l'un de l'autre. La première fiche point cul parle des différents modes de protection et du dépistage. (2) Un mec et sa copine sont vautrés sur le canapé entre de regarder un film à caractère pornographique avec 3 acteurs dans une baignoire. Elle lui demande s'il a envie de faire un plan à trois : il acquiesce et suggère de proposer à un de ses copains. (3) Deux jeunes hommes mangent attablés dans un café, en devisant gaiement. En repartant, l'un prend la main de l'autre et ils rentrent chez le premier en s'amusant des réactions effarouchées devant leur couple homosexuel, avant de passer au lit. (4) Un couple est tranquillement en train de bronzer à la plage et ils décident d'aller se baigner. Elle prend son temps pour entrer dans l'eau froide et il finit par l'entraîner entièrement sous l'eau. Il propose de se faire pardonner. (5) Deux copines sont en train de papoter au bar, quand arrive un de leurs copains accompagné par Thomas, un collègue de travail qui est en fauteuil roulant. Au moment de se séparer, Marion indique à Thomas que ça lui a fait très plaisir de le rencontrer et il lui propose de prendre un dernier verre ensemble. Fiche point cul sur le sexe et le handicap.

(6) Une femme rentre chez elle et retrouve son mari en train de se masturber devant l'ordinateur. Elle lui propose qu'ils se masturbent ensemble. (7) Un groupe de cinq copains prend l'apéro sur le canapé chez l'un d'entre d'eux. Ils se racontent des histoires de partie de jambe en l'air qui ont raté, comme celle dont le partenaire s'est trompé entre le tube de lubrifiant et celui du gel hydroalcoolique. (8) Deux copines sont au camping mais la tente ne fournit par une intimité suffisante pour assurer la tranquillité de leurs ébats. Il leur tarde de passer à la prochaine étape de leurs vacances, dans un vrai hôtel. (9) Un mari regarde sa femme enceinte sous la douche et il leur vient des envies. (10) Une jeune femme repère une belle jeune femme à la terrasse d'un café. (11) Une jeune femme va s'acheter son premier sex-toy. (12) Des copines sortent en boîte et l'une d'elle repart au bras d'un jeune homme. (13) Une jeune femme vierge a son premier rapport sexuel avec un jeune homme.


L'autrice a commencé à se faire connaître lors de sa collaboration avec le site Mademoizelle.com, en réalisant des dessins sur son quotidien et des sujets d'actualité, puis en tenant la rubrique Les dessins de Cy(prine), sur la variété des sexualités. Ce tome est sa première bande dessinée, et le résumé des histoires parlent de lui-même : montrer la diversité des sexualités. Il s'agit d'un ouvrage qui mérite le qualificatif de pornographique car l'acte sexuel y est représenté de manière graphique : masturbation masculine et féminine jusqu'à la jouissance, pénétrations en gros plan, caresses, fellations, cunnilingus, des accouplements hétérosexuel et homosexuel, une demi-douzaine de positions différentes pour faire l'amour. Cy ne fait pas semblant et représente les organes génitaux, au repos, et en état d'excitation, pour les hommes et pour les femmes. Elle détoure les organes (et les autres éléments) à l'aide d'un trait fin, assez souple, cassant par quelques endroits. Elle ne recherche pas un effet photographique, mais plus une description légère sans hypocrisie. Cela fait de cette bande dessinée un ouvrage pour lecteurs avertis, pour adultes consentants.

Pour autant, il n'est pas possible de réduire ces histoires à la dimension pornographique, car l'autrice sait donner un soupçon de personnalité à chaque partenaire, ou plutôt faire ressortir leurs émotions. Il ne s'agit donc pas d'une fiction mettant en avant la performance, les positions acrobatiques ou les marathons. La première histoire semble pourtant partir dans cette direction : un couple libertin participe à une fête échangiste dans un château. La fin vient juste montrer qu'il s'agit d'êtres humains normaux avec une vie et des enfants à aller récupérer chez leur grand-mère. Les dessins sont sympathiques, un peu dépouillés (moins que ceux de Bastien Vivès), les positions sont classiques et tout le monde prend du bon temps et du plaisir. Vient ensuite la première fiche sur 2 pages : des explications basiques sur la protection et le dépistage, claires et pratiques, sans jugement de valeur autre que celui de la santé. La deuxième histoire reflète plus la tonalité des suivantes. Madame propose à son mec un plan à trois : un fantasme le plus souvent masculin, véhiculant des relents nauséabonds de domination, de performance, du corps de la femme ravalé à un état d'objet. Or dans cette histoire de 9 pages rien de tout ça. Tout part d'un consentement mutuel entre amoureux : l'envie d'essayer. Le troisième larron n'est pas un d'individu lubrique prêt à profiter d'une bonne aubaine, mais un jeune homme poli et prévenant. Les 3 individus sont dans le salon à papoter et se demandent comment commencer. Les dessins montrent la femme allongée sur le lit, les hommes se déshabillant, les caresses attentives, le désir qui monte et…



… et tout s'arrête parce que les participants ne s'y retrouvent pas. Le récit est à l'opposé de l'enchaînement de positions acrobatiques, d'une virilité dominante et d'une femme acrobate. Le lecteur peut voir des individus normaux, se comporter en respectant les autres, en recourant à la communication, avec une tendresse sous-jacente. Les pages ne se transforment pas en manuel technique ou en reportage sensationnaliste, mais montrent des gestes banals, évidents. Aucun des partenaires n'est ravalé à l'état d'objet, n'est utilisé par un autre, à l'opposé du chacun pour soi. La troisième histoire se déroule de manière tout aussi naturelle : les 2 amoureux se retrouve au lit et s'en suivent 10 pages de rapports sexuels, avec un rythme posé, quelques paroles échangées pour s'assurer que tout va bien, et une attention évidente au plaisir de l'autre. Il ne s'agit pas du fantasme d'une autrice imaginant un rapport homosexuel masculin : il s'agit juste de montrer un déroulement possible d'un rapport entre adultes consentants qui y prennent plaisir. Le lecteur s'y sent impliqué par l'enjeu pour les personnages, par l'aventure que cela constitue pour eux, par la façon dont ils s'y prennent.

L'enjeu du récit n'est pas de voir des plans rapprochés, mais de voir si leur projet va aboutir et comment ils vont le prendre sur le plan émotionnel. La tension érotique est bien présente, mais sans que le récit ne devienne juste un support d'excitation sexuel pour le plaisir solitaire de la lectrice ou du lecteur. Le lecteur éprouve exactement les mêmes sensations avec le récit suivant sur l'union d'une jeune femme et d'un jeune homme en fauteuil roulant. Il voit comment les partenaires s'assurent simplement de leur consentement mutuel, et de la manière de s'y prendre de la personne handicapée. À nouveau les dessins montrent les choses simplement et avec évidence, y compris dans les aspects pratiques.



Au bout de quelques histoires, le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve pas de sensation de répétition : il s'agit à chaque fois de situations différentes vécues par des êtres humains différents, avec un déroulement différent du fait de leur personnalité. Il se rend également compte qu'il n'éprouve pas une forte sensation de voyeur à regarder d'autres personnes s'ébattre. Elle est un peu présente car il observe l'intimité d'individus pour lesquels il ressent une empathie réelle, mais sans se sentir de trop. Cy parvient à cet effet paradoxal par des histoires courtes qui comprennent une dimension sous-jacente de nature pédagogique. Il n'y a pas de jugement porté sur les pratiques, tout se passe bien même quand l'acte ne va pas jusqu'à son terme. Comme énoncé dans l'introduction, elle montre une pluralité de sexualité, sans critique, sans jeu psychologique malsain, sans perversité, sans exigence impérative, sans volonté de nuire, sans risque ou mise en danger. Les fiches sont explicatives, à nouveau sans jugement de valeur, ayant pour objectif d'informer le lecteur pour qu'il puisse être autonome. Le lecteur se rend compte qu'il sort de sa lecture avec le sourire, et il se rappelle effectivement que le visage des personnages exprime la gentillesse, la prévenance, le contentement naturel. En fait, s'il devait trouver un défaut à cet ouvrage, le lecteur se dirait que ce serait la facilité avec laquelle les gens se retrouvent au lit. Pour tous, la sexualité semble aller de soi, sans question, et trouver un partenaire est l'affaire d'une discussion ou d'un sourire échangé : il n'en faut pas plus. D'un autre côté, c'est cohérent avec l'intention de l'ouvrage qui est de montrer des exemples positifs et variés, ce qui est déjà incroyablement ambitieux.

Le titre de l'ouvrage n'a pas été choisi au hasard et annonce un programme ambitieux. Cy ne fait pas semblant et le lecteur accompagne, ou plutôt observe des partenaires aller au lit et faire des galipettes dans chacun des histoires. Il en ressort le sourire aux lèvres d'avoir ainsi profité d'exemples de recherche mutuelle d'un plaisir partagé, par des êtres humains normaux, sous réserve qu'il ne soit pas réfractaire à la représentation graphique des rapports sexuels, des organes et des pénétrations.