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lundi 22 juin 2026

Histoires inavouables

Eh ben voilà ! C’était pas grand-chose. Plus de peur que de mal.


Ce tome comprend dix histoires courtes de nature pornographique. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Ovidie (Éloïse Delsart) pour le scénario, et par Jérôme d’Aviau pour les dessins. Il comprend quatre-vingt-dix planches de bande dessinée en noir & blanc, dix histoires courtes de neuf planches chacune. La scénariste a également réalisé Les cœurs insolents (2017) avec Audrey Lainé, La Fabrique du prince charmant: Plus grande arnaque depuis l'invention du jacuzzi (2024) avec Sophie-Marie Larrouy, La dialectique du calbute sale (2026) avec Audrey Lainé.


À la belle étoile : Carine arrive à la maison de campagne de sa copine, par une belle journée d’été. Elle est accueillie à bras ouvert, son hôte étant tellement contente de sa voir. Elle a préparé une table de jardin à l’ombre d’un grand arbre, et invite la visiteuse pour qu’elle se rafraîchisse. L’invitée met ses lunettes de soleil et remarque un beau jeune homme qui passe la tondeuse à gazon, elle demande à sa copine si elle se la joue cougar, car il est sacrément beau gosse le jardinier. La copine la reprend : Thomas est son fils. Le soir, la copine pique du nez après le repas, elle laisse son fils et Carine sur la terrasse, qui vont faire la vaisselle. Coincée : une jeune femme est en train de se donner du plaisir sur son lit. Au bout d’un moment, elle trouve que ses doigts ne lui suffisent pas et qu’il lui faut un accessoire. Elle se rend d’abord dans la cuisine, et rejette ce qu’elle peut trouver, puis dans la salle de bain, sans plus de succès, dans le salon faisant également chou blanc, et enfin dans le débarras où elle jette son dévolu sur une balle de ping-pong.



Brandon : vendredi soir, le jeune homme se rend au Paradisio, histoire de fêter de la fin de semaine. Il salue Mike, le videur à l’entrée. Brandon trouve que l’ambiance est moyenne, il n’y a pas grand monde. Sur la piste, il y avait les gonzesses habituelles… Celles que tout le monde s’est déjà tapées, quoi. Et puis tout à coup, il les a repérées. Vu comment elles étaient gaulées, c’était sûr qu’elles n’étaient pas du coin. Rien qu’à leur façon de danser, ça se voyait qu’elles avaient la cuisse légère. Brandon les aborde et leur propose un verre. La discussion s’engage. Elles expliquent qu’elles sont de passage, elles pensaient repartir, mais il est trop tard. Du coup, elles ne savent pas où passer la nuit. Du coup, elle se sont dit qu’elles feraient la fête au lieu de dormir. Brandon ne peut pas laisser tomber deux filles toutes seules la nuit sans protection. Il les invite chez lui pour passer un bon moment à trois. Métrosexuelle : Jolene est venue vivre à Paris dans le cadre d’un échange universitaire. Elle a grandi dans le fin fond de l’Idaho et n’est pas franchement coutumière du métro. Les premières semaines, chaque déplacement est une source d’angoisse. Il lui a fallu un temps d’adaptation pour s’habituer à la promiscuité. Jusqu’au jour où… Elle vient de découvrir un moyen de dissiper agréablement son agoraphobie. Elle décide de transformer chacun de ses voyages en un moment plaisant.


Dès la première histoire, le ton est donné : cinq pages de galipettes avec des gros plans de pénétration, sur neuf pages que compte l’histoire. Sept pages de plaisir intime avec nudité et gros plans dans la seconde. Seule la quatrième histoire, Métrosexuelle, est dépourvue de nudité. En 2013, cela fait dix ans que la scénariste a entamé sa carrière de documentariste, de journaliste et d’écrivaine. Pour autant, le lecteur peut ressentir dans ces planches un réel plaisir dans les séances de jambes en l’air. Elles sont mises en scène et écrites, avec un réel déroulement, sans impression d’assister à une enfilade de figures imposées, ou d’exploits physiques de niveau olympique. Les différentes relations sexuelles s’inscrivent dans un registre totalement explicite, entre adultes consentants, sans emprise ou perversion. Les pratiques sont majoritairement hétérosexuelles, avec deux relations homosexuelles sur un total de dix récits. Il y a une séquence de masturbation féminine, et une expérience avec un jeu de domination avec talon aiguille et une cravate utilisée comme une laisse, dépourvue de sadomasochisme. Le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire avec un trait de contour très propre, très peu de texture dans les surfaces délimitées, des représentations descriptives et réalistes avec un degré de simplification. Il dessine les organes sexuels sans hypocrisie, avec juste une absence de téton dans les aréoles.



Dans le texte de la quatrième de couverture, la scénariste indique que les dix histoires sont toutes inspirées de faits réels, seuls les noms ont été modifiés. Elle continue : Trop croustillantes pour être avouées, elles lui ont été confiées dans le plus grand secret. Elle ajoute qu’elle a elle-même vécu certaines d’entre elles, et elle n’avait jamais osé en parler jusqu’à ce jour. Le lecteur veut bien y croire, tout en se disant que cela importe finalement peu quant au plaisir qu’il peut prendre à cette lecture. En revanche, il constate le talent de conteur des auteurs. En neuf pages à chaque fois, ils savent installer une situation de départ, spécifique et différente, et mettre en scène le plaisir sexuel à deux ou à plusieurs ou tout seul, de manière plausible et variée. Ces nouvelles ressortent tout de suite par rapport à la production de bandes dessinées pornographiques. La construction des histoires paraît naturelle et organique, plutôt qu’un contexte artificiel et prétexte pour déboucher sur des scènes de sexe. La caution de la quatrième de couverture reste sans incidence sur la qualité de la narration. La première histoire montre Carine tomber sous le charme du fils de sa copine et profiter de l’instant qui lui est offert quand la mère va se coucher la première. Dans la deuxième, une jeune femme se donne du plaisir dans son lit et se laisse emporter par sa pulsion en utilisant un objet sans prendre de protection. Dans la troisième, un jeune homme se régale à l’avance d’un plan à trois, avec les deux femmes se donnant en spectacle à lui en guise de préliminaires. Dans la quatrième, une jeune femme utilise l’excitation sexuelle pour vaincre ses malaises dans les transports. Etc. À chaque fois une histoire différente, à chaque fois, une histoire où la relation sexuelle ou le plaisir font sens.


La narration visuelle s’avère tout aussi personnelle. Dans la première histoire, il y a des caresses, des préliminaires, un désir évident et partagé, la précaution du préservatif, trois positions différentes sans que cela ne devienne acrobatique ou une performance physique, un moment où la dame fait comprendre au jeune homme que la position ne lui convient pas. Son expérience à elle lui permet de le guider, et le lecteur voit presque briller des étoiles dans ses yeux à lui très conscient de l’aubaine inattendue dont il profite. Ces cinq pages qui ne contiennent qu’un unique phylactère raconte une relation au-delà du simple plan physique, entre deux êtres humains à la personnalité différente. Dans la seconde histoire, les huit premières pages sont dépourvues de tout mot, il revient donc aux dessins de tout raconter. Lors des quatre pages montrant la jeune femme se donner du plaisir, le lecteur peut voir également une progression narrative qui dépasse une simple succession de caresses et de stimulations digitales allant crescendo. À l’évidence l’autrice a donné des indications explicites au dessinateur, et celui-ci a su concevoir une mise en page, un découpage, un plan de prises de vue pour rendre visible les intentions qui guident les gestes. Il met en scène des individus avenants, sans exagérer leur physique, que ce soit la taille de la poitrine ou la taille du sexe masculin.


Le lecteur constate que lors des ébats, la scène devient muette, les actes n’ayant pas besoin de paroles, ce qui constitue un parti pris sur le fait qu’ils s’imposent comme une évidence, un fait, des actes normaux qui se passent de commentaires. Pour autant, le dessinateur prend bien soin de contextualiser chaque lieu : la table de jardin sous le grand arbre majestueux, le lit spacieux de la jeune dame et ce qu’elle trouve dans sa cuisine, salle de bains, salon et débarras, les sensations de l’ambiance de la boîte de nuit, les wagons du métro, le grand salon des hôtes pour une partie fine avec un autre couple, d’autres appartements, la gare de Lyon et un wagon de train, et une grande tablée pour un repas de famille. Ces mises en scène constituent une vision personnelle des actes sexuels. Cela commence par des évidences : la recherche d’un plaisir partagé, le consentement, l’absence de violence ou de contrainte, la communication entre partenaires, une ou deux touches d’humour, et même une taquinerie. Une nouvelle met en scène la relation entre deux femmes homosexuelles, et une autre entre deux hommes hétérosexuels qui se donnent mutuellement du plaisir en toute décontraction… sans arrière-pensée. Les huit autres nouvelles reposent sur le principe explicite ou sous-jacent d’une relation hétérosexuelle, avec pénétration mis à part pour trois d’entre elles, c’est-à-dire la moitié. Les auteurs mettent en scène une sexualité plaisir, brisant au passage la bienséance morale à plusieurs reprises, sans aller jusqu’à des pratiques inhabituelles ou parfois qualifiées de déviantes.


Dix histoires courtes de neuf pages chacune, à caractère pornographiques, respectueuses de la personne humaine, avec un point de départ bien construit et des relations qui sont en cohérence avec les personnages. Les auteurs mettent en scène des pratiques sexuelles où le plaisir est partagé, entre adultes consentants, avec un entrain certain, et communicatif.



mercredi 5 novembre 2025

Histoires d'Elles

Si tu veux savoir ce qui est bon pour ton corps, c’est à toi de le découvrir !


Ce tome constitue une anthologie d’histoires mettant en scène des femmes et leur relation sexuelle du moment. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Aurélie Loiseau pour le scénario et par Al’Covial (Alain Boussillon) pour les dessins et les couleurs. Il comporte trente-huit pages de bande dessinée, et cinq dessins en pleine page pour la page de titre de chacun. Il comprend cinq histoires courtes, d’une pagination différente allant de trois pages à douze pages.


Avec ou sans, trois pages. Après des galipettes matinales, l’homme se lève et s’habille. Il indique qu’il va chercher des croissants à la boulangerie. Allongée nue sur le lit, la femme lui répond qu’elle reste ici à l’attendre. Elle constate qu’il a laissé son ordinateur ouvert, et elle décide de faire sa curieuse. Elle découvre des photographies de femmes nues, toutes avec le sexe épilé. Elle en déduit qu’il préfère qu’il n’y ait pas de poils. Aussi, quelques jours après, avant de retrouver son amant, elle se rase le pubis.



Échecs et sexe, douze pages. Dans un grand imperméable rouge, elle vient de débarquer chez lui avec ses talons hauts et ses bas, et elle lui réserve une petite surprise. Lui, c’est Alben, son adversaire préféré. Elle sonne, il lui ouvre. Une fois à l’intérieur, elle ouvre son imperméable, et elle est en dessous chic sans autre vêtement avec un collier de perles. Il lui dit qu’elle est délicieuse. Elle lui répond qu’elle a envie de lui, que toute la journée elle a pensé à ce moment, mais elle réfrène son empressement, lui demandant d’abord de lui montrer sa petite tenue. Elle a l’impression de voir le regard d’un enfant gourmand.


Fantasme, six pages. Elle est en train de se caresser allongée sur son lit, en regardant une vidéo pornographique mettant en scène quatre femmes entre elles. Souvent le week-end, elle se détend à sa manière, toujours avec du porno lesbien pour s’exciter jusqu’à la jouissance. Elle apprécie pendant quelques minutes le shoot d’hormones du bien-être qui agit sur son corps. L’extase est libératrice. Mais cela s’estompe rapidement, et comme souvent un sentiment de culpabilité l’envahit. Elle se dit qu’elle devrait peut-être essayer avec une femme.


Un amour de vibro, douze pages. Un couple hétérosexuel est en train de faire l’amour, et elle espère qu’il va finir rapidement cette fois. Il ne se rend même pas compte que c’était nul pour elle. Un peu plus tard dans la même journée, elle va retrouver une copine à un café, et elle évoque sa déception. Celle-ci l’encourage à découvrir par elle-même ce qui est bon pour son corps. La copine l’accompagne pour faire l’emplette d’un vibro masseur.


Elle, cinq pages. Elle rejoint trois copines pour passer une soirée ensemble. La conversation tourne autour des sous-vêtements, et chacune évoque sa relation avec, entre celle qui se sent serrée, et celle qui explore son corps avec la lingerie.


Publié par l’éditeur Tabou, il s’agit d’une bande dessinée à caractère pornographique explicite. Le court texte introductif explique que ces histoires sont nées de la rencontre artistique d’un dessinateur de bande dessinée, et d’une sexothérapeute. La présentation continue : Ce projet a été concrétisé avec l’envie de parler de la sexualité des femmes sans tabou, avec légèreté et des notes d’humour ; les petites histoires offrent des moments intimes, elles témoignent des différents visages et facettes du plaisir et désir féminin. Enfin, les deux auteurs ont nourri cette bande dessinée au travers de deux visions différentes, tant au niveau générationnel, qu’au niveau de leur propre regard sur la sexualité d’une femme. Il explicite l’intention de ce projet : L’ouvrage invite les femmes à s’approprier leurs corps et leurs envies. Après vérification, l’autrice existe vraiment, et elle exerce, entre autres, le métier de sexothérapeute : il s’agit donc bien de récits racontés avec un point de vue féminin, et pas juste d’un argument de vente bidon pour refourguer les mêmes fantasmes masculins avec une autre étiquette. Au travers de cinq récits sont abordés de manière explicite le rapport aux poils, les relations sexuelles sans engagement émotionnel, la masturbation à partir de fantasmes pornographiques, l’utilisation d’un sextoy, et les dessous.



Le lecteur peut tomber sous le charme de la jeune femme en couverture, représentée dans un mode pin-up, avec un petit sourire discret, et des accessoires évoquant les récits à l’intérieur. Il en apprécie la jolie mise en couleurs. Les illustrations accompagnant chaque titre de chapitre sont en pleine page : une jeune femme nue assise sur un tabouret, tenant un rasoir mécanique dans son dos, une jeune femme également en mode pin-up et en bikini et talons haut se tenant debout à côté d’une pièce d’échec (un roi) lui arrivant au niveau de la poitrine, une jeune femme brune à genou en culotte avec un téléphone portable à la main, une jeune femme blonde en culotte allongée sur le ventre avec un vibromasseur à ses côtés, une jeune femme potelée en ombre chinoise tenant un sous-vêtement dans chaque main. Des dessins plutôt chastes, avec une ambiance mutine, sans vulgarité, une pose étudiée, des traits de contour assurés, une mise en couleurs apportant du volume à chaque courbe. Le lecteur découvre une dernière illustration en pleine page sur la quatrième de couverture : une autre jeune femme brune de dos, en string et talons hauts tenant un panneau sens interdit tout en regardant une page du troisième chapitre apparaissant en colonne sur la partie de droite.


Les dessins de chaque chapitre présentent les mêmes caractéristiques d’une histoire à l’autre, différentes de celles de la couverture ou des dessins en tête de chapitre. Les traits de contour sont moins lissés, les courbes sont moins mises en avant, les traits sont plus rêches, la mise en couleur est moins sophistiquée. Ils relèvent d’un registre réaliste et descriptif, assez explicite. Comme il est d’usage dans les bandes dessinées appartenant à ce genre, les personnages sont régulièrement représentés nus, sans hypocrisie, avec une bonne visibilité de leurs parties intimes, parfois mises en avant par le cadrage. Ainsi le lecteur peut voir quelques pénétrations, deux ou trois sexes masculins en érection, des personnages féminins avec les jambes écartées, une poignée de cunnilingus, l’utilisation d’un vibromasseur. Toutefois, il n’y a pas de gros plan de pénétration ou sur d’autres pratiques. Toutes les relations sont de nature consentie avec une volonté de partage de plaisir, sans pratiques sortant de l’ordinaire, ou réprouvée par la morale, ni interdite par la loi. Ces dernières caractéristiques placent cet ouvrage à part de la production habituelle.



Le premier récit est très rapide puisqu’il comporte trois pages. Il est raconté du point de vue féminin : la dame souhaite faire plaisir à son compagnon. Les dessins s’avèrent plus ou moins précis (par exemple pour la représentation des tétons), avec parfois des variations anatomiques déconcertantes (par exemple la taille variable de la poitrine de madame). Elle tente donc le rasage du minou… et elle n’obtient pas l’effet escompté. Il n’y a pas de culpabilisation de l’un ou l’autre, pas de discours sur l’injonction au rasage, juste une mise en situation, et une forme d’humour bon enfant (si l’on peut dire). Dans le deuxième récit, le dessinateur prend en charge plusieurs éléments de la narration : les tenues de la jeune femme, l’ameublement de l’appartement de monsieur, la terrasse d’un café, les différentes positions. Le récit se focalise sur cette relation d’amour libre dédiée à la séduction et au plaisir sexuel, sans marque d’affection, un plan cul comme le résume la dame. À nouveau cette relation fonctionne sur la base d’un consentement explicite, sans emprise ou culpabilisation. La scénariste intègre le fait que les deux amants jouent aux échecs entre eux, comme une métaphore de leur relation, pour savoir qui va gagner, c’est-à-dire qui va faire évoluer leur relation vers ce qu’il ou elle veut. Cela induit une perspective déconcertante sur la personnalité de cette femme, sur la manière dont elle envisage la relation amoureuse.


Les trois autres histoires présentent les mêmes caractéristiques concernant la narration visuelle : une mise en page intéressante, des prises de vue conçues spécifiquement pour chaque situation, une représentation dont la précision fluctue dans certaines cases, ou les proportions corporelles d’un même personnage d’une case à l’autre. La brune suivante s’interroge sur ce qui a déterminé son orientation sexuelle (Parce qu’on lui a dit que cela devait être ainsi ?), et sur les conséquences de sa consommation de vidéos à caractère pornographiques. La quatrième héroïne prend en main son éducation sexuelle sur les conseils de sa copine qui lui dit que : La société et leur éducation ont fait croire aux femmes que leur sexualité dépendait d’un homme, mais le corps d’une femme, ses plaisirs, ses désirs lui appartiennent. Si elle veut savoir ce qui est bon pour son corps, c’est à elle de le découvrir. À nouveau, l’histoire aborde un thème particulier de la sexualité féminine à partir d’une situation concrète, sans jugement de valeur, sans culpabilisation ni dramatisation, avec compréhension et une pointe d’humour. Pour finir la scénariste aborde la question des dessous féminins, à nouveau sans obligation, et ni jugement de valeur, y compris pour des modèles rétro ou animaliers. C’est la seule histoire à mettre en scène une femme avec une morphologie différente de la taille mannequin.


Un ouvrage à caractère pornographique dans la mesure où les relations sexuelles sont montrées de manière explicite. Dans le même temps, une collection de cinq histoires courtes abordant différents aspects de la sexualité d’un point de vue féminin, que ce soit les poils, les fantasmes ou l’évolution d’une relation de type plan C, sans jugement ni culpabilisation, avec bienveillance et décontraction. Surprenant.



lundi 24 février 2025

Le Cinéaste

Vous croyez pouvoir m’intimider ?


Ce tome fait suite aux aventure d’Adélie d’Arcueil racontée dans Nuits indiennes (2015). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Labrémure (Frédéric Brémaud) pour le scénario, et par Artoupan (Benoît Girier) pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Un film muet en noir et blanc est projeté sur un écran. Un texte en insert explique : À l’heure de la messe, pendant que les bons Marseillais se rendent à Notre-Dame de la Garde dans le jardin d’une villa de la Canebière… Une si belle plante… Il eut été un crime de ne pas l’arroser ! Une jeune femme est sortie d’une belle villa, dans le jardin, et elle hume le parfum de fleurs grimpantes, se courbant un peu, ce qui met son postérieur en valeur. Un bel homme en costume de torero sort des buissons derrière elle, et il soulève sa robe, mettant ainsi à nu son postérieur charnu. Il sort son sexe de belle taille de son pantalon et honore la jeune femme. Dans la salle plongée dans le noir, le commissaire déclare aux personnes présentes qu’ils en ont assez vu. L’abbé lui demande s’il ne désire pas connaître la fin, peut-être qu’il y a ensuite des pratiques contre-nature, des animaux… L’affaire serait plus grave encore. Le commissaire tourne le dos et coiffe son chapeau, en déclarant que le labo vérifiera, et que lui en a assez vu. En lui-même, il se demande dans quel monde on vit. Une bien vilaine affaire en somme. Retour plusieurs mois en arrière, à Paris, à l’origine des faits, quelque part dans le beau quartier de Montmartre, Lucien, photographe de profession, se fait frapper par deux costauds qui menacent de s’en prendre à son chat. L’un d’eux saisit Lucien par sa tignasse et lui indique qu’il fait ce qu’il veut avec ses sous, mais quand on emprunte au boss, faut rendre. Le temps est venu pour Lucien d’abouler l’oseille ou ils vont balancer son appareil dans la Seine. Le photographe promet de payer, il préfère mourir que de perdre son cinématographe. L’autre gros bras le menace de lui couper le sexe s’il ne paye pas. Enfin, ils s’en vont. Une heure plus, Lucien se trouve à la gare de Lyon d’où il prend le train pour Marseille, certain qu’ils ne le retrouveront pas.



Quelques mois plus tard, là où toute cette histoire a commencé, dans une villa de la Corniche à Marseille, la servante Léontine vient annoncer à sa maîtresse Adélie d’Arcueil que le détective de Pinkerton est arrivé. Adélie descend au jardin où patiente le détective ; elle lui demande s’il a des nouvelles. Il répond que oui, et que l’oiseau n’a pas été facile à retrouver, l’agence commençait à croire qu’il s’agissait d’un phénix. Heureusement l’agence Pinkerton qu’il se fait l’honneur de représenter ici, a de bonnes antennes au Brésil. Le gourou recherché par Adélie a été aperçu à Manaus par un de leurs Indiens informateurs. Sa cliente lui demande ce qu’il attend pour le capturer. Le détective explique que les moyens manquent malgré tout l’argent qu’elle a versé, un enlèvement, ça coûte cher sous ces latitudes lointaines et hostiles. Il lui suggère de faire les poches de son prince, car elle sait y faire avec son passé de Pie voleuse.


Il s’agit bien de la suite de l’intrigue entamée dans le tome précédent, et trouvant sa conclusion dans Mahârâja paru en 2012, c’est-à-dire avant les deux tomes dont l’action se déroule avant (bref, on se comprend). L’héroïne est toujours Adélie d’Arcueil, surnommée la Pie voleuse, suite à ses précédentes activités de cambrioleuse. Elle reste à la poursuite de l’individu qui se fait appeler Mahârâja et qui a eu l’indélicatesse de lui barboter un diamant (appelé Ookoondor) sous le nez. Elle ne se laisse pas faire, et elle a engagé un détective de la célèbre agence américaine Pinkerton pour retrouver l’aigrefin et lui faire rendre la pierre précieuse. Mais voilà : tout ça coûte de l’argent, et l’individu sur lequel elle a mis le grappin pour qu’il l’entretienne elle, est momentanément sans le sou. Comme le laisse supposer la scène introductive, Adélie est pleine de ressources et elle va saisir une occasion au bond pour mettre à profit un autre pan de ses compétences. À l’instar du tome précédent, le scénariste concocte une véritable intrigue : des personnages disparates comprennent qu’il y a de l’argent à se faire en améliorant la piètre qualité des films pornographiques produits à l’époque : de meilleurs décors, de meilleurs acteurs, de meilleurs acheteurs. Le lecteur se rend compte que le scénario tient la route et tient ses promesses, avec des acheteurs turcs et des participants consentants pour les orgies sexuelles, filmés à leur insu.



Le lecteur retrouve également les dessins soignés, sans comparaison possible avec l’ordinaire des bandes dessinées à caractère pornographique produites au kilomètre, avec un niveau flirtant avec l’amateurisme. Visiblement, les auteurs ont le goût de la reconstitution historique, au moins en ce qu’elle sert l’intrigue, sans prétendre à faire une bande dessinée de nature historique. Ainsi l’artiste prend plaisir à inventer et à représenter les robes de ces dames, avec moult jupons (enfin, sauf pour certaines ayant sciemment omis d’en porter en vue d’une activité physique), sans oublier le corset, les bas et leur porte-jarretelle. Le lecteur apprécie tout autant la robe de chambre transparente d’Adélie (avec rien en-dessous) quand elle accueille le détective Pinkerton, sa belle robe à franges avec des motifs de fleur quand elle reçoit Pierre-Alexis Grimaldi, les tenues strictes des bonnes en robe noire avec tablier blanc, le costume plus que révélateur de maîtresse Ishtar (qui met surtout en valeur la nudité de sa poitrine et sa toison pubienne), les belles robes blanches bien comme il faut des jumelles Trémonti, ou encore les magnifiques chapeaux à large bord, pour finir en apothéose avec le costume moulant de monte-en-l’air de la Pie voleuse (avec même un loup, ce qui fait penser à une Fantômette d’un autre genre). Même si la garde-robe de la gent masculine se prête à moins de diversité, l’artiste les soigne quand même avec des costumes noirs stricts et chemise blanche, le costume blanc du détective, la tenue plus farfelue du cinéaste Lucien avec son pantalon à motif, l’habit très élégant de l’héritier Grimaldi, les uniformes des policiers.


Le dessinateur investit également du temps pour représenter chaque environnement, et pour concevoir les prises de vue. Le fac-similé de film en noir & blanc fonctionne très bien avec son intertitre, et même avec une définition bien meilleure que sur les copies usagées d’époque. Le lecteur peut ensuite admirer l’ombre chinoise de la tour Eiffel, puis l’entrelacs de poutrelles métallique de la gare de Lyon. Il apparaît que l’artiste s’inspire d’Alfons Mucha pour le rendu des fleurs de la villa de la marquise de Saint-Pierre et Miquelon, ainsi que pour sa coiffure. Le dénuement de l’entrepôt qui sert pour les prises de vue fournit un fort contraste avec la munificence de la décoration intérieure d’un appartement de la bonne société d’Istanbul. Les falaises arides non loin de Marseille dégagent une sensation de chaleur et de vent. Lors d’un bref passage à Paris, le lecteur identifie au premier coup d’œil, le lion de la place Denfert-Rochereau. L’embarquement sur un paquebot séduit autant par sa passerelle que par ses beaux matelots en uniformes avec casquette à pompon. Chaque scène dispose d’une prise de vue spécifique adaptée à sa nature, qu’il s’agisse d’un dialogue ou d’échanges de coup de feu fans les couloirs d’un commissariat, ou encore d’une partie fine et d’ébats fougueux.



En effet, cette bande dessinée est classée dans le registre pornographique du fait de scènes explicites. La nudité ou un acte sexuel sont présents dans une vingtaine de pages, soit près de la moitié de l’ouvrage. Ces scènes vont de la titillation à la pénétration représentée de manière explicite. Le lecteur éprouve toutes les peines du monde à refermer sa bouche devant l’opulence des charmes d’Adélie d’Arcueil, que ce soit dans sa robe de chambre transparente ou lorsqu’elle prend un bain. Il voit explicitement ses talents à l’œuvre lorsqu’elle joue le rôle de maîtresse Ishtar ou lorsqu’elle évoque ses souvenirs en Turquie : jambes grandes ouvertes, permettant de vérifier qu’il s’agit d’une vraie rousse. La majeure partie des hommes sont bien montés, à l’exception d’un qui a souffert de la polio étant jeune, et ils font usage avec vigueur de leur membre, utilisant toutes les portes qui leur sont offertes. Tout en n’étant cependant pas toujours à leur avantage, avec parfois le pantalon sur les chevilles devant une assistance venue pour autre chose.


Le lecteur découvre le récit, sans arrière-pensée, sans culpabilité, ou velléité de politiquement correct. Les auteurs racontent une aventure sans conséquences, dans un registre plus que coquin, un divertissement sans prétention. Le lecteur peut, s’il le souhaite, relever le fait que Adélie d’Arcueil est une femme libérée faisant usage de son corps comme elle l’entend, en particulier en faisant commerce pour en tirer profit, sachant faire respecter ses choix. Dans cette histoire, chaque personne se conduit selon son propre intérêt, sans héroïsme ou moralité à toute épreuve. Adélie d’Arcueil compte bien faire rendre son dû à l’individu qui l’a volé. Elle met son expérience et son ingéniosité à l’œuvre pour faire fructifier une entreprise de films X, alors que ce n’est même pas encore une industrie naissante. Lucien, le réalisateur, fuit pour sauver sa peau, en semant ses créanciers, son autre but étant d’assouvir ses besoins sexuels, malgré son défaut physique humiliant. Plusieurs individus recourent au chantage, en tirant profit de la lubricité des riches et puissants, ces derniers ne valant pas mieux que quiconque. Le lecteur ressent un sourire naître sur son visage au fil de ses aventures rocambolesques se déroulant dans la bonne humeur. Aussi il n’est pas surpris de la participation de Rocambole lui-même, personnage de fiction créé par Pierre Ponson du Terrail en 1857.


Un deuxième tome des aventures d’Adélie d’Arcueil, dite la Pie voleuse, aussi plaisant que le premier. Les auteurs prennent plaisir à raconter une intrigue bien construite, une affaire de mœurs et de chantage, avec une verve teintée d’humour. Le lecteur apprécie ce divertissement au premier degré, pour la belle héroïne peu farouche et intelligente, les parties de jambes en l’air, les beaux décors, et l’amoralité assumée. Ravigotant.



lundi 10 février 2025

Nuits indiennes

Et s’il n’y avait qu’elle pour me redonner une érection ?


Ce tome peut être considéré comme le prologue de Mahârâja (2012) qui se déroule en 1917, sur les calmes rives du lac de Côme, et dans lequel Adélie d’Arcueil joue un rôle. Il peut aussi se voir comme la première partie d’un diptyque racontant deux histoires indépendantes, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage, les histoires se déroulant avant, en 1911 pour le présent tome, et peu de temps après pour Le Cinéaste (2019). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Labrémure (Frédéric Brémaud) pour le scénario, et par Artoupan (Benoît Girier) pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Paris, une nuit de 1908, tout le monde dort. Dans une maison close, les affaires vont leur train habituel. Une professionnelle complimente un client pour avoir été magique, et lui conseille de revenir la voir. Deux hommes descendent d’une chambre, déclinent la proposition d’un Fernet-Branca et sortent dans la rue. Alors que l’autre client n’en finit pas de partir, il voit passer une ravissante jeune femme à la longue chevelure blonde marchant d’un pas décidé. Il s’enquiert de son identité auprès de son interlocutrice qui répond : Amiya, la protégée de la patronne, faut pas s’aventurer à lui mettre la main aux fesses, elle serait capable de trancher la gorge du malotru. Assise nue sur un tabouret, Adélie d’Arcueil, une belle femme rousse, est en train de se maquiller les lèvres devant son miroir. Puis elle s’allume une cigarette fichée au bout d’un porte-cigarette, et elle indique à Amiya de mettre l’argent dans le coffre. Adélie ajoute qu’elle va sortir. La voix d’un policier retentit depuis l’extérieur, augmentée par un porte-voix. Le fonctionnaire informe Adélie d’Arcueil qu’elle est en état d’arrestation. Il connait son surnom : la Pie voleuse. La sommation se poursuit : Les policiers encerclent sa baraque et si elle résiste, ils la démontent. Les policiers forcent la porte et se lancent à la poursuite d’Adélie qu’ils parviennent à coincer.



Le lendemain, la Une du Petite Journal titre : La Pie voleuse en cage ! L’article détaille : À l’annonce du verdict, le préfet de police, Mirobole-Ecclésiaste Richelieu-Dupleix, aurait dit L’oiseau de malheur a fini de chanter ! Une belle envolée lyrique pour un homme jusqu’alors très discret. La ville lumière peut s’enorgueillir de compter parmi ses illustres celui qui a vaincu le plus grand fléau depuis la peste ! La sombre créature sévissait depuis de longs mois et une certaine presse un peu lâche s’amusait à douter des compétences du préfet… Aujourd’hui, ces persifleurs ne peuvent que constater qu’on ne bafoue pas indéfiniment la loi à Paris, n’en déplaise aux lâches, aux affairistes et autres sceptiques de tous poils ! En 1909, dans un luxueux appartement des beaux quartiers, Ernestina Richelieu-Dupleix se jette sur son majordome Léon Latourette pour abuser de lui. Il ne se laisse pas faire, mais le chef de la police de Paris et mari, Mirobole-Ecclésiste Richelieu-Dupleix les surprend dans une position plus qu’équivoque et le pauvre serviteur est envoyé en prison. Là-bas il ourdit un plan de vengeance et à sa sortie. Il requiert les services de la Pie Voleuse.


Une étrange genèse pour ce diptyque, à partir d’un personnage secondaire d’un autre récit réalisé par les mêmes auteurs, pour des aventures se situant avant. 1908, 1909, 1910 : un récit se déroulant à la Belle Époque, une période de bouleversements culturels, scientifiques et technologiques, et Paris surnommée Ville Lumière. Les auteurs piochent les éléments qui les intéressent : l’existence de lupanars, les belles robes avec dessous affriolants et bouffants, des canons de la beauté féminine plus callipyge, une représentation de la police sanglée dans des uniformes stricts, une grande bourgeoisie formant une classe sociale à part bénéficiant de privilèges, une place de la femme entre épouse modèle (mais pas forcément sage) et prostituée, une répression des mœurs ne tolérant pas l’homosexualité (mais acceptant les maisons de tolérance). Le scénariste prend un grand plaisir à doter Léon Latourette d’un goût prononcé pour un amaro particulier : le Fernet-Branca, une boisson alcoolisée à base de plantes au goût fort amer, contenant de la gentiane, de la rhubarbe, de l’aloès, de la camomille, de la rue, de l’angélique, du safran. Dans les cases, le lecteur peut également admirer les immeubles haussmanniens de Paris, les voiture à cheval, le tramway, la décoration intérieure d’époque, et les toilettes de ces dames.



Par ailleurs, au vu du genre affiché de la BD, le lecteur s’attend à des scènes lestes, voire à une enfilade de scènes crues sur un fil directeur prétexte. En effet, il trouve de la nudité dans dix-neuf pages, un peu moins de la moitié du récit, dont huit pages comprenant des activités sexuelles. Au cours de celles-ci, les personnages ne font pas semblant, et le dessinateur se montre très explicite : jambes largement écartées pour une masturbation féminine qui ne laisse rien à l’imagination, fellation par deux soubrettes les fesses à l’air, fessée avec le plat de la lame d’une épée, fellation en très gros plan d’un très gros membre, pénétration en gros plan, préparation à une double pénétration, les personnages ne font pas semblant. Les auteurs mettent en scène une vitalité sexuelle s’apparentant à une pulsion pour Kashawa Kantra, un magnétisme animal auquel les femmes sont sans défense. D’un côté, le désir masculin prime sur tout, ce qui n’empêche pas les femmes d’apprécier le plaisir sexuel. D’un autre côté, Adélie d’Arcueil redonne de la vigueur à un sceptre qui avait perdu la capacité d’être droit et dur. Le lecteur note quelques postures et quelques cadrages propres aux ouvrages pornographiques, toutefois en très petite quantité. Les auteurs mettent en scène les relations sexuelles avec crudité, en se conformant aux codes visuels spécifiques à ce genre, et dans le même temps…


Dans le même temps, l’histoire dispose d’une véritable intrigue, et les dessins présentent bien plus de richesses que des gros plans dépourvus d’arrière-plan, ou misant tout sur les exagérations anatomiques et les acrobaties sportives. Le dessinateur aime bien les femmes girondes sans qu’elles ne souffrent d’hypertrophie mammaire au point de violer les lois de la pesanteur. Il s’investit pour dessiner les robes et les sous-vêtements pendant plus d’une case, avec un goût certain pour la mode de l’époque. Il prend le temps de dessiner les environnements et pas uniquement dans la première case de chaque séquence : la vision nocturne d’une grande artère parisienne avec force encrage, le luxueux appartement des Richelieu-Dupleix avec un tableau de maître au mur, les prisonniers en train de déneiger la cour du centre pénitentiaire, le bleu magnifique de la mer méditerranée, la somptueuse villa sur les falaises de Capri, de magnifiques vases décoratifs, le cratère fumant du Vésuve (même s’il n’est pas très clair comment les personnages s’y rendent), une course-poursuite dans des falaises, etc. De temps à autre, le lecteur s’interroge sur une proportion ou une autre, sans que cela ne vienne obérer son plaisir visuel. Les planches présentent une richesse bien plus conséquente qu’une œuvre uniquement pornographique habituelle.



En effet, les hommes se laissent régulièrement mener par leurs appétits sexuels, les personnages évoluent dans un monde où le libertinage a droit de cité, et certains personnages féminins répondent avec ardeur, voire prennent l’initiative. Dans le même temps, le récit repose sur une double histoire de vengeance : un homosexuel a été accusé à tort de tentative de viol, et la Pie voleuse en profite pour se venger du juge qu’il l’a condamnée. Elle provoque une relation sexuelle pour atteindre son objectif, ce dernier étant autre que le scandale de la chair. Le lecteur découvre un récit entre combine pour dérober un diamant, et pantalonnade. Il prend certaines péripéties avec le recul nécessaire pour les apprécier, le premier degré nécessitant un petit supplément de suspension consentie d’incrédulité pour accepter une ou deux invraisemblances. Sous cette réserve, il s’amuse aux dépens de ceux qui ne pensent qu’avec ce qu’ils ont en train les jambes, et il prend fait et cause pour ceux maîtrisant leurs hormones et faisant preuve de rouerie ou d’intelligence.


Le lecteur se rend compte que les personnages sont plus que de simples organes sexuels sur pattes. La Pie voleuse ne s’apparente pas à une gentle(wo)man cambrioleuse, ou à un Robin des Bois. Elle met ses compétences au service de la vengeance bien compréhensible de Leon Latourette, sans faire preuve de philanthropie, en comptant bien se servir au passage. L’homme homosexuel refuse de se cantonner au rôle de victime que lui impose la société, même si le lecteur peut estimer qu’il aurait mieux à faire que de se venger. Le préfet de police est suffisant et engoncé dans son paraître social, tout en usant de ses privilèges, peut-être le personnage le plus monolithique. Le lecteur commence par considérer le gourou comme un ressort comique, son opinion évoluant progressivement, pour le voir d’un autre œil, et éprouver une forme de respect inattendu pour lui, presqu’à contre-cœur. Amiya, l’assistante d’Adélie, ne perd pas le nord, ne sert pas servilement sa patronne et sait très bien où se trouve son intérêt. Pour autant, il ne s’agit pas de personnages sans foi ni loi ou de simples méchants de l’histoire, plutôt d’adultes finalement assez plausibles dans leur comportement… en tout cas nettement plus crédibles que des pantins pornographiques.


Une couverture un peu cryptique, trop belle pour être vraie pour un ouvrage olé-olé, le lecteur s’attendant à trouver des dessins pas complètement assurés et très obsédés à l’intérieur. Surpris, il découvre une vraie histoire avec des personnages plus étoffés que de simples pantins, disposant de motivations autres que de sauter sur tout ce qui bouge et de s’accoupler frénétiquement dans des postions anatomiquement dangereuses. La narration visuelle le surprend également agréablement, avec un cachet certain, et un entrain communicatif. Il n’y a pas que le sexe dans la vie… mais il y en a, et aussi un gros diamant.



mercredi 3 juillet 2024

Éva

Malsain !… Sain !… Ce sont des notions subjectives !…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985. L’histoire a fait l’objet d’une prépublication dans les numéros 72 à 78 du magazine (À suivre) en 1984. Elle a été réalisée par Didier Comès (1942-2013) pour le scénario et les dessins. Elle se développe sur soixante-dix-neuf pages en noir & blanc. La réédition de 2023 par Casterman comprend une introduction de trois pages, intitulée Éva ou l’éloge de la rupture, rédigée par Thierry Bellefroid, auteur d’une monographie sur ce bédéiste.


À l’étage d’une belle demeure à l’écart de tout, une belle femme, Éva est assise immobile dans sa chaise roulante, dans une belle robe noire avec un profond décolleté qui laisse voir le début de ses auréoles, des bas résille, des chaussures à talon, un beau collier, une longue boucle d’oreille à gauche. Elle observe son frère Yves silencieusement. Celui-ci est train de lire assis dans fauteuil confortable. À l’extérieur, une jeune femme approche à pied. Elle monte les quelques marches du perron et pousse la porte d’entrée : celle-ci est ouverte. Elle pénètre dans le hall, avec son grand escalier qui mène à l’étage. Elle appelle : Y a-t-il quelqu’un ? À l’étage, Éva indique à son frère qu’il s’agit d’une voix de fille et elle le traite d’imbécile, l’accusant d’avoir encore oublié de fermer la porte d’entrée. Il se lève lui disant de ne pas s’inquiéter : il va voir. Il sort de la bibliothèque et se penche par-dessus la rambarde. Voyant la silhouette de Neige, il lui demande ce qu’elle veut. Neige s’excuse, sa voiture vient de tomber en panne : pourrait-elle téléphoner à un garagiste ? Yves descend les marches et répond qu’elle ne trouvera pas de garagiste qui acceptera de se déplacer à cette heure. Il veut bien l’aider en l’hébergeant jusqu’à demain, mais il doit auparavant en référer à sa sœur jumelle. Il remonte les marches en ajoutant qu’elle vit avec lui, et elle est gravement handicapée, elle ne sait plus marcher.



De retour dans la bibliothèque, Yves suppose qu’Éva a entendu. Elle lui demande si Neige lui plaît. Il répond qu’il ne l’a pas bien vue, il fait sombre dans le hall, et puis cela ne l’intéresse pas. Il ajoute qu’ils ne peuvent pas laisser cette jeune femme toute seule dans la nuit. Elle répond qu’il fasse ce qu’il veut, mais s’il arrive quelque chose, il en sera responsable. Yves redescend au rez-de-chaussée et indique à Neige que sa sœur est d’accord. Il va lui montrer sa chambre. Une fois dans la chambre, il la prévient : l’appartement d’Éva se trouve à l’autre bout du couloir, elle doit éviter d’y aller car sa sœur déteste les intrus. Son caractère s’est aigri depuis son accident, aussi vaut-il mieux respecter son besoin de solitude. Un dernier conseil : elle se déplace en chaise roulante, si Neige la rencontre, elle doit se méfier car l’attitude d’Éva est parfois bizarre. Il sort, Neige referme la porte, se déshabille et se glisse nue dans les draps, pendant qu’à l’étage Yves déshabille sa sœur puis la serre dans ses bras.


L’œuvre de ce bédéiste est passé à la postérité pour Silence (1980), Belette (1983) et Éva. Dans l’introduction, Bellefroid indique que cette BD se démarque des précédentes dans la mesure où elle ne met pas en scène le milieu rural des Ardennes en particulier. L’intrigue s’avère linéaire et simple : un huis-clos dans une grande demeure dotée d’un grand terrain, entre trois individus Éva et Yves qui sont jumeaux, et Neige, une jolie jeune femme dont la voiture est tombée en panne. Le récit s’ouvre avec une planche muette dont la moitié supérieure se compose de deux bandes de quatre cases chacune, une suite de gros plans partant de la roue arrière de la chaise roulante pour remonter jusqu’au visage d’Éva. Le lecteur apprécie le noir et blanc, les contrastes afférents, le sens du cadrage et du plan de prise de vue. L’étrangère entre dans la maison dès la deuxième planche, et la tension est déjà palpable du fait des remarques décalées aux sous-entendus critiques de la femme handicapée, des réponses conciliantes de son frère, et de l’indépendance qui se devine chez Neige. L’artiste se focalise sur la représentation de quelques éléments structurants par case, avec une proportion significative de cases composées d’un gros plan sur le visage de l’interlocuteur en train de s’exprimer, et une représentation à la fois simplifiée et interprétative du visage, plutôt que réaliste.



Le lecteur observe ce huis-clos, pas trop étouffant : les personnages passent d’une pièce à une autre, Neige sort dans le parc dès le lendemain matin pour se promener, puis ressort avec le garagiste Monsieur Linou pour aller voir sa voiture, pour un jeu de séduction entre elle et Yves, dans des pages et des cases plus aérées, ou les zones blanches prédominent sur les noires. Pour autant, le lecteur ressent bien la sensation d’oppression de ce genre de récit. La superbe couverture de l’édition de 2023 met en avant la chaise roulante, les bas résille, le vernis des chaussures, tout en dissimulant le visage d’Éva. Les huit cases de la moitié supérieure de la première page s’attardent sur des détails en gros plan, d’un côté comme une forme de fétichisme, de l’autre laissant la charge au lecteur de se faire une image complète en prenant du recul. Neige perçoit la forme de la demeure en ombre chinoise de nuit, avec une contre-plongée qui la rend très imposante. Les aplats de noir occupent une surface plus importante que les blancs dans la majorité des cases, soit avec des zones franches, soit avec des contours biscornus, introduisant une sensation à la fois pesante, à la fois déstabilisante en fonction des contours plutôt ronds ou plutôt anguleux. En effet en tant directeur de la photographie, l’artiste pousse la composition des cases parfois jusqu’à occulter les éléments de décors en arrière-plan au profit d’aplats de noir géométriques, venant encadrer les personnes, ou occupant tout le fond de case pour une tête ressortant alors avec un effet sinistre, ou partageant le fond en deux zones la silhouette ou le visage des personnages étant alors comme présent pour partie dans l’obscurité pour partie dans la lumière.


En fonction de la séquence, du moment, l’artiste ajuste son niveau de représentation entre de nombreux détails ou une approche minimaliste. Par exemple lorsqu’Yves ouvre la porte de la chambre de Neige, le lecteur peut voir le lit, la fenêtre, un fauteuil, une commode avec un vase, deux tableaux, la lampe de chevet avec son abat-jour, une plante verte, tout ça dans une seule case. Lorsqu’elle ouvre la porte de la cuisine, il peut voir Yves debout avec la cafetière à la main, le carrelage sur le mur du plan de travail, les placards au mur, la cuisinière, des ustensiles de cuisine accrochés au mur, une corbeille de fruits, des pots, la table, des chaises, des verres, le beurrier, etc., tout ça également dans une seule case. Par opposition, quand Yves fait visiter son atelier à Neige, la première bande de quatre cases appartient au registre conceptuel, presqu’abstrait, avec uniquement des rectangles noirs, et des contours blancs. Durant cette séquence de huit pages, l’arrière-plan de chaque case ne comprend aucun élément représenté ou dessiné, uniquement des jeux de formes noires en rectangles, en trapèze, et de compléments en blancs. Cette mise en scène a pour effet de focaliser le regard du lecteur sur les visages, et de le faire s’interroger sur ce contient cet atelier, sur ce qu’il peut recéler, peut-être de dangereux. En tout cas, c’est préoccupant, voire inquiétant.



Le dispositif narratif s’avère simple : un homme, deux femmes, une tension palpable, pour partie sexuelle. La situation d’Éva peut évoquer celle de l’handicapé qui dépend d’un proche, en l’occurrence son frère, pour les gestes de tous les jours, limité en mobilité et ayant développé une capacité d’observation importante. Il peut aussi faire penser à Fenêtre sur cour (1963) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), ou encore à Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (1962, What Ever Happened to Baby Jane?) de Robert Aldrich (1918-1983), avec Bette Davis (1908-1989) & Joan Crawford (1904-1977). En fonction de sa culture, le lecteur peut également identifier le visage caractéristique de Klaus Nomi (1944-1983), Marlene Dietrich (1901-1992) dans L’ange bleu (1930), de Josef von Sternberg (1894-1969). À un moment, Neige regarde la télévision et elle reconnaît Harpie (1979), court métrage réalisé par Raoul Servais (1928-2023). Une case utilise la vue depuis l’intérieur du canon d’un pistolet, typique du générique des films de James Bond. Comme l’écrit le préfacier : Il n’est pas nécessaire de connaître ces références pour apprécier la lecture. Il continue : Comès narre son récit à l’aide d’une grammaire très cinématographique, ce qui lui permet de rendre au cinéma tout ce que celui-ci lui a donné.


Selon sa sensibilité, le lecteur peut anticiper une partie des révélations du récit, l’auteur donnant assez d’indices pour comprendre ce qui se joue réellement entre Éva et Yves, ainsi que le déséquilibre introduit par Neige dans leur relation. Il relève la fluctuation des rapports de force, qui domine la situation quand, et il apprécie que Neige dispose d’un solide caractère qui évite qu’elle n’endosse le rôle de victime sans défense. Il comprend que les compétences d’Yves en matière d’automates servent l’intrigue, et il ressent qu’elles introduisent aussi une métaphore sur son rapport aux êtres humains, ainsi que sur les relations entre individus, certains en manipulant d’autres. En plus des thèmes cités dans l’introduction (gémellité, bisexualité, identité sexuelle, érotisme), les interactions saines ou malsaines (des notions subjectives comme le fait remarquer Yves à Neige) entre ces trois personnes jouent sur le déni de réalité, sur le désir de possession et de contrôle de l’autre, sur l’emprise.


Une jeune femme forcée par une panne de voiture, de passer la nuit sous le toit de jumeaux, dont une personne à mobilité réduite en fauteuil roulant. Une narration visuelle sophistiquée, avec des plans de prise de vue et de cadrages savamment composés, mettant à profit des classiques du cinéma. Une tension engendrée par un suspense psychologique. Une intrigue vénéneuse qui n’a rien perdu de sa toxicité.



mardi 24 janvier 2023

Even

Nous sommes programmés pour jouir, pas pour souffrir.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs, de quatre-vingts pages. Elle a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Alexeï Kispredilov pour les dessins et les couleurs. La parution initiale date de 2021.


Un long spot publicitaire : Ceci est un communiqué du ministère de la santé et de la communauté européenne. Bienvenue à l’érospital de Montpellier 2 ! Centre thérapeutique agréé par le ministère de la santé de la communauté européenne. – Nos services sont uniquement accessibles aux Swiiits - Élargir le champe de la santé publique à l’intimité sexuelle a toujours visé à améliorer le bien-être socio-affectif de chaque citoyen, et, par là-même, celui de la société tout entière. – Ils sont formellement interdits aux ugs. – Dans le cadre du programme euro-communautaire de réhabilitation émotivo-sexuelle, l’érospital de Montpellier 2 est heureux de vous proposer un choix de traitements individuels, de couple, voire de groupe, et quelles que soient vos préférences sexuelles. - * Pour la liste des pratiques sexuelles légales, veuillez consulter le site du ministère de la Santé de la Communauté européenne. – L’érospital de Montpellier 2 est particulièrement fier de proposer le premier traitement émotivo-sexuel au monde par réplico-thérapie : Even. Even est une entité virtuelle neutre, malléable et auto-ajustable selon ses désirs, capable de prendre le sexe et l’apparence humaine uniquement du choix du patient. La sienne s’il le souhaite, ou celle d’un défunt qui lui était cher, sur présentation de son codigA.D.N. Le bonheur sexuel est un droit. Contribuer à celui du client est le devoir de l’érospital. Érospital Montpellier 2, esplanade Romano Prodi, Montpellier 2, cedex II.



Dans une salle de traitement de l’érospital de Montpellier II, Enzo Calahorro se tient nu en attendant l’entrée d’un Even. Celle-ci apparaît, nue également avec une apparence de vielle femme. Il la trouve aussi belle que Serena. Elle lui demande pourquoi après toutes ces années, il a fallu qu’il… Elle s’interrompt : est-ce qu’il se souvient de la dernière chose qu’il lui a dite avant de prendre ce maudit avion. Il lui avait demandé de rester telle qu’elle était, telle qu’il l’aimait. Elle ajoute qu’elle n’a pas pu, et elle lui demande pardon. La séance se poursuite. Dehors il fait nuit et les lettres formant le mot Even s’affiche sur le ciel au-dessus de l’établissement. Le jour se fait : quelques employés et quelques malades arrivent sous un beau soleil. Meghan, une femme de ménage, rentre dans la salle où se trouvait Enzo qui la croise en en sortant. Elle passe un aspirateur, enlevant les traces de fluide corporel. Enzo s’est rendu dans le bureau du docteur Sidibe pour son rendez-vous. Ce dernier lui reproche d’avoir raté deux séances cette semaine. Enzo tente de s’excuser : se taper deux fois par jour tout ce chemin pour venir s’astiquer la banane dans cet érospital… Est-ce qu’il ne pourrait pas plutôt faire ça chez lui avec sa fiancée ? Sidibe est inflexible : Enzo peut baiser sa fiancée autant qu’il veut, mais en dehors de ses deux séances quotidiennes de thérapie.


Une couverture assez mystérieuse avec une touche d’érotisme un brin menaçant ou macabre. Une séquence d’ouverture en forme de communication officielle du ministère de la santé, un site basé à Montpellier, des mots de vocabulaires sibyllins (Swiits, ugs), et une forme de malaise avec une image d’homme enchaîné, avec un slogan aux relents totalitaires : Le bonheur sexuel est un droit, contribuer à celui de l’individu est le devoir des établissements de type érospital. L’histoire proprement dite commence donc après la page de titre qui suit ladite communication. Le scénariste entretient le mystère : une séance à but thérapeutique sur un individu qui est vraisemblablement accusé de meurtre, ou de complicité de meurtre, deux pages ne comprenant qu’un seul phylactère montrant les installations dans un long travelling arrière. Une scène de striptease où le corps de la femme n’est que partiellement visible, mangé par les aplats de noir de fond de case, et un homme qui ne parvient pas à se faire jouir en se masturbant à ce spectacle. Puis l’arrivée d’une journaliste, Ann Seymour du New Scientist, pour un rendez-vous avec le docteur Sidibe, vraisemblablement le directeur de cet érospital. L’attention du lecteur a été captée, à la fois par la promesse de parvenir à deviner les schémas qui lient ces éléments, à la fois par certains contours de forme arrondis, par les caractéristiques visuelles du genre Anticipation, et par la mise en couleurs jouant sur les aplats de noir et une teinte majeure par séquence, déclinée en nuances.



La scène d’introduction établit que la composante sexuelle est au centre du récit. Pour autant, il n’y a pas de rapport sexuel à toutes les pages, et il ne s’agit pas d’un ouvrage érotique. La nudité est représentée de manière frontale, sans gros plan, ni très gros plan. La première image dénudée correspond à cet homme enchaîné avec le dos arqué et une érection bien visible, sur fond noir. Les modèles Eden sont également dénudés, apparaissant également sur fond noir. Lors des séances thérapeutiques, les individus se trouvent dans une pièce noire, avec un fond noir. L’activité sexuelle ne se fait jamais au grand jour : elle n’est jamais joyeuse, ni épanouie. Cela se comprend puisque les personnages concernés sont dans un processus thérapeutique, mais en même temps la représentation de cette activité montre de la souffrance psychique, de l’insatisfaction, la concrétisation d’un mal être profond. Les situations ne sont pas obscènes, n’impliquent pas des actes contre nature, mais les paroles prononcées révèlent des conflits intérieurs, des obstacles insurmontables pour espérer tout épanouissement dans l’activité sexuelle, pour même envisager un rapport normal.


Les dessins de la première séance de thérapie montrent un homme avec une expression de visage trahissant un état d’esprit pervers, et une vielle femme s’excusant de ne pas être capable de répondre à ses attentes. Le rendez-vous qui suit entre Enzo et son médecin montrent un homme avec des postures agressives pour le premier, et un individu froid et rationnel pour le second avec une ambiance lumineuse verdâtre soulignant le malaise ambiant. L’arrivée de la journaliste se fait dans des couleurs orangées plus chaudes, mais aussi un peu brunes comme l’annonce ou le signe d’un pourrissement. Par le langage corporel de la journaliste, du patient Frederico Belinsky, le lecteur comprend qu’il y a des suspicions de malversation, de maltraitance, de manipulation, et peut-être de crime. La dynamique du récit devient donc celle d’une enquête. Le scénariste laisse planer un doute sur le personnage principal : la journaliste ? Le patient Frederico ? La femme de ménage ? La forme reste celle d’un récit choral entre ces trois personnages, pour dresser le portrait par petites touches de la défunte : Jahida Belinsky, une des scientifiques de l’érospital.



Aguiché par la charge sexuelle, le lecteur se rend compte qu’il se prête au jeu, par automatisme, à l’enquête. Que s’est-il passé ? Quel fut le mobile ? Y a-t-il eu meurtre ? Quelle part de responsabilité porte tel ou tel personnage ? Sous réserve qu’il ne soit pas allergique à cette façon fragmentée de découvrir les pièces du puzzle, d’accepter de ne pas tout comprendre d‘entrée de jeu, le lecteur plonge dans un vrai polar d’anticipation : une enquête qui amène les personnages à fouiller dans des recoins peu reluisants, qui met à jour des rouages de la société. Il y a donc cette forme insidieuse de totalitarisme à culpabiliser les individus qui ne font pas tout pour atteindre le bonheur sexuel, mais aussi cette scission de fait de la société entre les beaux et les laids. Scénariste et dessinateur savent donner de l’épaisseur à chaque personnage par petites touches, une remarque en passant, un regard, une tristesse sous-jacente dans ses propos, une posture de victime ou de résignation. En outre, Zidrou connaît son affaire en matière d’anticipation : quelques éléments bien dosés entre concret et sous-entendu sur ces érospitaux. Rehaussés par une anecdote plausible sur les pratiques sexuelles de Mao Zedong (1893-1973). Anecdote qui donne à la fois très envie d’aller vérifier ce qu’il en est, si le conseiller Kang Sheng a bien existé (oui, il a vécu de 1898 à 1975) et s’il s’est adonné à ce genre de collection (ça reste à prouver). Petit à petit, le lecteur ressent que son investissement a payé, et qu’il a eu raison de faire confiance au scénariste. Il fait progressivement connaissance avec la défunte, et il voit les effets de sa mort sur les personnes de son entourage, c’est-à-dire un autre thème, celui de l’impact du comportement d’un individu sur les personnes qu’il côtoie.


La couverture annonce un récit de genre : effectivement il s’agit d’une histoire d’anticipation, avec une composante sexuelle, fonctionnant sur la dynamique d’une enquête un peu diffuse. La narration visuelle s’avère très agréable à l’œil, inventive sans être déstabilisante, avec une maîtrise de la couleur pour installer des ambiances inquiétantes, un savoir-faire remarquable pour intégrer des éléments visuels d’anticipation, et des personnages bien incarnés visiblement tourmentés par traumatismes plus ou moins profonds. Sous réserve d’accepter de s’investir un peu au démarrage, le lecteur prend vite plaisir à connecter les pièces du puzzle, à se confronter à la rancœur, à l’injustice, à l’identité corporelle parfois en inadéquation avec l’identité psychologique.



mardi 14 septembre 2021

Le petit Derrière de l'Histoire

Le conducteur humain, c'est le meilleur fluide pour connecter les gens.


Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre et il se suffit à lui-même. Sa première édition date de 2020, et il est l'œuvre de Katia Even pour le scénario et les dessins, et de Marina Duclos pour la mise en couleurs. Il comprend 46 pages de bande dessinée, et deux dessins en pleine page en finale.

Le site de l'autrice : https://www.katiaeven.fr/

La souriante et gironde Marie s'éveille sous une couverture de fourrure, en se demandant ce qu'elle fait là. Elle suppose qu'elle a dû abuser de la vodka grenadine la veille au soir. Elle se demande aussi qui est le type à ses côtés dans le lit, parce que la veille au soir elle faisait zizi-panpan avec Ben, un ingénieur qui a inventé un truc bizarre dont elle ne se souvient pas bien de la nature précise. Ayant entendu un grondement à l'extérieur, elle s'élance nue en courant hors de la caverne, avec un homme préhistorique à ses basques. Ça y est, elle se souvient : Ben a inventé une machine à explorer le temps, et il n'est nulle part à l'horizon. En revanche, le troglodyte l'a rattrapée et elle prend son pied en appréciant sa vigueur à sa juste valeur. Après une partie de jambes en l'air mémorable, elle se relève et se met à ramasser du petit bois car le fond de l'air est frais. Elle trouve deux silex et se met en devoir d'allumer un feu. Elle est interrompue par son compagnon qui recouvré toute son ardeur. Puis il part chasser le mammouth pendant qu'elle passe le temps en s'adonnant à la peinture rupestre. L'homme ramène la viande et elle finit par réussir à allumer le feu. Il s'enfuit en courant et elle disparaît.



Voilà que Marie s'éveille à nouveau : cette-fois-ci elle se trouve nue allongée dans un vrai lit, avec un homme penché sur elle, également dans le plus simple appareil, prêt à recommencer des cabrioles. Il a une chevelure blanche, une barbe blanche, un chapeau, et une fraise autour du cou. À l'étrange question qu'elle lui pose, il répond qu'il est Johannes, son amant. Il s'occupe d'elle avec amour et tendresse et un vrai savoir-faire. Elle s'adosse à la tête de lit en bois sculpté, pour être mieux calée. Après avoir atteint le point culminant, elle se redresse, avec un dos un peu douloureux, et les motifs de la tête de lit imprimé sur la peau de son dos. Johannes s'en aperçoit et saute tout de suite du lit, pour rejoindre sa table à dessin : il vient d'avoir l'inspiration attendue, ou plutôt l'aide nécessaire pour terminer la conception de son invention à imprimer. Dans le même temps, Marie disparaît du lit. Elle rouvre les yeux sur une peau de mouton en compagnie d'un homme et d'un adolescent, dans un traîneau tiré par un cheval sur du sable. L'équipage se dirige vers une ziggourat au milieu d'un désert. Elle se met immédiatement à quatre pattes pour passer aux choses sérieuses : il ne faut pas longtemps pour l'homme à la couronne batifole avec elle et que lui vienne l'idée d'inventer la roue pour son chariot. Marie disparaît. Elle réapparaît dans un harem alors que le sultan est en train d'essayer de compter ses concubines. Mais à chaque fois, il perd le compte en cours de route. Ayant repéré Marie, il lui fait comprendre qu'il va lui donner du plaisir, ce qu'elle accepte bien volontiers et elle lui énonce ce dont il a besoin pour dénombrer son harem.


La couverture annonce clairement de la nudité et forme assez particulière de représentation des personnages. Ils ont des corps tout en rondeurs, avec une tête plus grosse que la proportion anatomique, donnant l'impression d'être petits, avec une apparence mignonne et adorable associée à la candeur de l'enfance. Dans le même temps, le corps présente les caractéristiques sexuelles d'un adulte. Il y a là une apparente contradiction qui peut décontenancer certains lecteurs au point de les rebuter. Il est également possible d'y voir une façon de dédramatiser les actes et les situations en les situant dans la sensibilité de l'enfance, ce qui se marie bien avec une tonalité humoristique. Dès la première séquence avec l'homme préhistorique, le lecteur constate que l'ambiance est à la gaudriole et au divertissement sans velléité ou intention intellectuelles. Ces voyages dans le temps ne sont pas une volonté de reconstitution historique académique avec une obsession de l'exactitude réaliste. Les ébats de Maris avec ses amants successifs restent dans un registre consentant et ordinaire, sans prouesse physique particulière, ni revendication féministe ou réflexion sur la sexualité à travers les âges.



De la même manière, les intrigues ne sont pas un reportage technique, ou scientifique des inventions passées en revue, dont Marie devient l'inspiratrice au bénéfice d'un grand inventeur dont le nom a été retenu par l'Histoire. Il est vrai que le nom de l'inventeur du feu est perdu dans les limbes de la préhistoire, ainsi que celui du savon, ou de l'écriture avec un roseau et une tablette d'argile, de la clepsydre à sable, ou même de la roue. Le récit se découpe en fait en de courtes scénettes, de 1, 2 ou 3 pages, se déroulant à chaque fois à une époque différente (avec une seule exception). Le schéma est toujours le même : Marie se retrouve nue ou fortement dévêtue avec un homme et ils ont une relation sexuelle au cours de laquelle ou à l'issue de laquelle elle suggère une invention, soit le concept, soit un élément technique permettant à l'inventeur de la mener à son terme. À quatre reprises, elle se retrouve à dériver dans les limbes du temps à l'extérieur de la réalité, reprenant pied sur la machine à voyager dans le temps, inventée par Ben. D'une certaine manière, il est possible de considérer cette bande dessinée comme un recueil de gags fonctionnant tous de la même manière, pour arriver à la même chute, avec un fil directeur sous-jacent qui est celui de cette jeune femme transbahutée d'une époque à une autre, sans aucune prise sur ce phénomène, s'incarnant à chaque sous la même forme, tout en étant la régulière ou une amante d'un inventeur. À nouveau, il ne s'agit pas d'un récit de science-fiction apportant un regard analytique original sur les paradoxes générés par les voyages dans le temps, ou considérant cette quatrième dimension d'une manière quantique. Il ne faut pas trop réfléchir non plus à la barrière de la langue.


Il n'empêche que le plaisir du divertissement premier degré est présent de la première à la dernière page. Pour commencer, Marie est fort accorte, peu farouche, toujours de bonne humeur, et toujours prête pour une séance de zizi-panpan. Le choix du chibi désamorce tout esprit critique sur la psychologie d'une telle femme, sur le fait que chaque inventeur accapare sa trouvaille, que l'Histoire a oublié son nom. D'ailleurs, elle ne fait finalement que leur dire un savoir qu'elle a elle-même acquis dans le futur. Impossible de résister à la bonne humeur de Marie, à l'expressivité de son visage, à sa disposition d'esprit très constructive et positive. Difficile même d'en vouloir aux hommes de lui sauter dessus, car soit ils sont engagés dans une relation régulière et consentante avec elle, soit la société de l'époque rendait acceptable ce genre de comportement. En outre, les dessins sont très agréables, plein d'allant et de dynamisme, jamais malsains ou scabreux. Au bout de deux scénettes, le lecteur se rend compte qu'il a le sourire aux lèvres, qu'il peut laisser son cerveau se reposer, et qu'il a remisé sa condescendance au placard : ce n'est pas que du divertissement, c'est un divertissement surprenant, personnel et très réussi. Il ne s'agit pas de ne pas bouder son plaisir, mais bien de profiter d'une lecture lumineuse, drôle et positive.



Dès la première page, le lecteur voit bien que la végétation est approximative, vraisemblablement pas conforme aux connaissances sur les végétaux de cette période préhistorique, mais aussi apportant exactement la touche d'exotisme attendue, un terrain de jeu inoffensif, parfait pour cette jeune femme bondissante, comme une enfant. La faune est tout autant teintée d'imaginaire évoquant de loin la réalité des attestée par des fossiles et autres artefacts, et tout aussi cohérente avec cette préhistoire de pacotille, mais parfaite pour la nature de la scène. À l'issue de ces trois pages, Marie se retrouve transportée au quinzième siècle dans le lit Johannes Gutenberg (1400-1468). Le lecteur regarde autour de lui, enfin autour des personnages : les murs en pierre, le lit avec son cadre en bois, le pupitre avec l'encrier, la plume et un livre avec ses enluminures, les motifs sur la courtepointe, sans oublier les motifs gravés sur le bois de la tête de lit. Quel luxe de détails ! La dessinatrice va bien au-delà du strict nécessaire pour comprendre la scène, et la qualité de l'immersion du lecteur atteint un niveau remarquable, même s'il garde bien à l'esprit la touche de fantaisie apportée aux décors et aux accessoires. Il en va de même pour la séquence dans le harem avec un tapis aux riches motifs, une architecture arabisante, des motifs décoratifs sur les murs, un voile translucide ceint autour des hanches de Marie : ce n'est pas une reconstitution historique fiable, mais c'est un endroit merveilleux qu'il fait bon observer dans les recoins pour se repaître des détails. Cette sensation de merveilleux et consistance se répète à chaque endroit, à chaque époque, de la Chine antique pour l'invention de l'écriture, à Boston dans un laboratoire installé dans le grenier de la boutique du fournisseur de matériel électrique d'Alexander Graham Bell en 1874.


Au fur et à mesure, le lecteur se rend également compte qu'il n'éprouve aucune sensation de répétition, malgré le schéma très cadré de chaque scénette. Il y a bien de la nudité dans chaque, et une relation sexuelle presqu'à chaque fois, mais ce n'est pas le point focal. Les positions des personnages varient en fonction de l'environnement, des meubles de l'aménagement des lieux de la pièce, en intérieur ou en extérieur. L'autrice surprend même son lecteur avec un passage où Marie n'habite par le corps d'une femme. De même, avec un peu de recul, le lecteur se rend compte que les inventions choisies sont toutes de premier plan, avec des inventeurs parfois évidents, parfois anonymes, et parfois moins célèbres comme Zhang Heng (78-139) ou Bartolomeo Cristofori (1655-1731). Décidément, que ce soit par l'entrain de Marie, par l'exubérance des décors, ou par les inventions, la monotonie et la morosité ne sont pas de mise.


Une lecture qui fait naître un sourire qui ne quitte pas le lecteur du début à la fin, qui le fait voyager dans l'espace et dans le temps, sans rien sacrifier à l'imaginaire, avec un soin épatant apporté aux décors, et une joie de vivre peu commune habitant les personnages. Une lecture divertissante et amusante, coquine sans être obscène ou malsaine, et des facettes qui attestent d'une partie émergée inattendue.