Le vent a tourné. Le soleil s’est éclipsé. Sa lune ne brille plus.
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, basée sur une portion de la vie de Lope de Aguirre (1511/18-1561). Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Carlos Albiac pour le scénario et par Alberto Breccia (1919-1993) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un extrait de la lettre de Loppe Aguirre au roi Philippe II, et une introduction d’une page non signée.
Des marins commentent le comportement d’un passager remarquable : Ils entendent Aguirre qui clopine sur le pont. L’un d’eux ajoute qu’il ne dort jamais celui-là. En 1559, le vice-roi Andres Hurtado de Mendoza a organisé une expédition fluviale pour découvrir et conquérir des territoires d'Omagua et d'Eldorado. L’expédition est commandée par Pedro de Ursúa. Celui-ci se trouve auprès de Doña Inès : il attrape au vol une petite chauve-souris qu’il jette ensuite à l’eau par-dessus bord, en expliquant que ce n’est pas qu’un petit vampire, repu du sang de ses misérables soldats, et les piranhas se jettent sur le petit volatil. Un peu plus loin sur le pont, Aguirre contemple la scène et il enjoint silencieusement de Ursúa de bien profiter d’elle, il est plus tard que le gouverneur ne le croit. Trois gradés continuent à discuter dans une cambuse, se plaignant. Ils estiment que sous les ordres d’Ursúa ils n’arriveront jamais à Eldorado, que leur gouverneur passe tout son temps au lit avec sa chienne, qu’ils ne sont pas venus dans ce trou perdu du monde pour échouer. Ils veulent l’or et l’argent d’Eldorado. Mais comment faire ? Aguirre s’est rapproché et effectue une suggestion : tuer Ursúa. Les trois hommes ne répondent pas.
Lope de Aguirre continue : il va jouer carte sur table avec ses compagnons. Rien à cacher ! Il le dit clairement : Mort à celui qui étoffe leurs aspirations ! Il s’introduit dans la cambuse et s’adresse à Don Fernando de Guzmán : d’eux tous, c’est Guzmán qui a le sang le plus noble, il sera général et il les commandera. Son interlocuteur s’en trouve tout étonné, quelque peu incrédule même. Tous d’accord, ils se tournent vers Aguirre en lui demandant : Quand ? Il répond : Demain. Le navire approche de la terre et la vigie annonce : Des Indiens ! Ceux-ci se tiennent sur le rivage, immobiles. Le gouverneur met une chaloupe à l’eau, et il s’avance à leur rencontre. Descendu à terre, le conseiller constate que les Indiens sont pacifiques, et il demande au gouverneur Ursúa quels sont ses ordres. Celui-ci répond de débarquer et qu’ils s’installent au village pour réparer le navire. À son tour, Doña Inès débarque et le gouverneur lui dit de ne pas avoir crainte, ces Indiens sont loyaux au roi d’Espagne. En arrière, Aguirre annonce aux conjurés que le bain de sang est pour ce soir, ils doivent se préparer. Un marin aide Elvira à descendre de la chaloupe ; Aguirre se précipite en lui ordonnant de laisser sa fille. Puis il s’en prend à sa dame de compagnie, l’accusant de jouer les entremetteuses. Celle-ci se répond que sa fille est bien jolie et qu’elle sait se débrouiller toute seule.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’illustration de couverture annonce la couleur ! Une technique ressemblant à un mixte de couteau et de pinceau. Un résultat granuleux, des traits pâteux, des surfaces irrégulières, des couleurs mélangées et un peu boueuses, une personnalité graphique très forte, à l’esthétisme inhabituel. En fonction de sa capacité d’adaptation, cette illustration peut constituer un repoussoir indépassable pour le lecteur. Prise au premier degré : une bouche qui semble à moitié édentée, un col rouge démesuré d’un autre âge, une barbe bien taillée, des yeux disposés avec une liberté prise par rapport à l’anatomie mais pour autant un visage bien proportionné, et la moitié inférieure de l’image qui pourrait être une composition abstraite si elle n’était pas reliée à la partie supérieure. Alors qu’il découvre le début du récit, le lecteur comprend qu’il en va de même du mode narratif. Pour commencer, le scénariste ne donne aucune indication de date, et tout juste une de lieu. Il vaut donc mieux que le lecteur soit déjà familier de la biographie attestée de Lope de Aguirre (1511/17-1561), afin de pouvoir situer à quel moment de sa vie se situe le récit, et quelle est sa position vis-à-vis de Philippe II (1527-1598), roi d’Espagne. Voire, il vaut mieux qu’il sache également qu’il est né dans une famille favorisée mais non fortunée, qu’il s’est embarqué pour l’Amérique en 1534, motivé par les rumeurs de fabuleux trésors.
Le lecteur commence la première page et retrouve la même esthétique bizarre : des couleurs qui n’ont pas grand-chose à voir le naturalisme, des corps humains déformés, des constructions de guingois, des ombres chinoises, des formes tirant vers l’abstraction, des zones comme découpées grossièrement dans du papier ou un autre matériau. D’étranges mosaïques irrégulières, avec des bordures semblant être faites dans un matériau difficile à travailler, produisant des traits irréguliers. Cette approche visuelle produit des images comme déformées aux couleurs dégénérées, avec des éléments parfois étrangement identifiables, comme si certains morceaux de réalité résistaient et restaient fidèles aux lois normales de l’optique et la physique, restaient immuables dans l’œil de l’artiste. L’allure d’un brigantin toutes voiles dehors, un cordage, une coiffe d’apparat, un serpent, un mousquet, une dague, etc. Par contraste, le lecteur peut voir quelques marches pour un escalier bien droit dans une case, puis de traviole dans une autre case, des formes carrées ou rectangulaires déformées en trapèze, une tête de perroquet qui surgit le temps d’une case comme sous l’emprise d’un produit hallucinogène, un manche de guitare beaucoup trop long pour le bras du troubadour, une sarbacane exagérément fine dépassant une longueur d’un mètre cinquante, un tonneau tout déformé, une lune rouge sang, des couleurs dans la jungle formant un kaléidoscope quasi psychédélique. Le lecteur voit ainsi ses sens perturbés, sa perception altérée, entre un carnaval dément et un cauchemar sans fin.
Pourtant, ces images sous influence constituent bien une narration visuelle, montrant et racontant, mettant en scène les personnages, donnant à voir les lieux dans lesquels ils évoluent, ainsi que leurs actions. Le scénario comporte des situations diverses et variées : une petite chauve-souris dévorée par des piranhas, la rencontre avec des Indiens sur un rivage, le meurtre du gouverneur par les conjurés, une fleur carnivore attrapant un insecte, une harangue, un déniaisement par une prostituée à Séville, le siège d’une forteresse, etc. L’artiste réalise des cases sagement rectangulaires, proprement alignées en bande. Il a régulièrement recours à des cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le paysage ou un groupe de personnages, avec cette sensation de jungle dense et exotique, et ces individus mis en contact par des circonstances sur lesquelles ils n’ont que peu de contrôle ou d’incidence. Outre le rendu visuel très particulier, l’artiste fait également usage d’aplats de noir massifs, soit pour des silhouettes, soit lors des moments de violence intense, en particulier pour l’assassinat du gouverneur Don Pedro de Ursũaj, puis pour celui d’Elvira, la propre fille d’Aguirre. Ce dernier se produit dans deux pages en vis-à-vis, avec une mise en scène théâtralisée terrifiante au cours de laquelle l’ombre finit par tout recouvrir jusqu’à finir sur une case de la largeur de la page entièrement noire. Les ténèbres ont tout recouvert, elles ont triomphé.
Au fil du récit, le lecteur ressent à la fois l’intensité de chaque moment et la très faible quantité d’informations historiques, ainsi que des transitions abruptes. Il vaut mieux qu’il dispose de quelques connaissances préalables sur ce personnage historique : sa qualité de conquistador espagnol, sa participation à une expédition au Pérou sur le fleuve Marañon, et la présence de sa fille doña Inès de Atienza parmi les passagers. De même les auteurs laissent à l’imagination du lecteur la temporalité des faits ainsi que l’expédition elle-même. Le récit débute avec la décision de la mutinerie, c’est-à-dire à la fin de l’année 1560 ou au tout début de 1561, quelques jours ou semaines avec la mort de Pedro de Ursúa (1526-1561). Le fleuve Orénoque n’est même pas nommé, ni l’île Margarita ou la ville de Nueva Valencia del Rey. Le récit délaisse la dimension historique au profit d’un enchaînement de situations choisies, montrant le personnage principal, et laissant le lecteur se faire une idée sur l’homme qu’il peut être. Rebelle à l’autorité du roi Philippe II, ce qui renvoie le lecteur à l’extrait de la lettre adressée par Aguirre à Philippe II, placée en introduction. Protecteur de sa fille. Prompt à donner la mort. Motivé par la promesse de l’or d’Eldorado. Fin stratège puisqu’il évite de se nommer prince du Pérou, mettant plutôt en avant Don Fernando de Guzmán. Animé de convictions politiques. Haranguant les marins après avoir pris le pouvoir sur le brigantin, il les informe qu’ils retournent au Pérou en leur promettant d’y instaurer un royaume juste. Il semble être un individu réfléchi et peut-être froid, car le troubadour chante qu’il donne la mort sans aucune passion. Au milieu du récit, il se remémore un souvenir à Séville : comment il s’est retrouvé à fuir un maître d’armes à qui il avait demandé des leçons. Le lecteur peut y voir une illustration de sa vie : fuir le pouvoir en place pour s’y soustraire, tout en se retrouvant dans une situation moins favorable et dégradante.
Il s’agit d’une version bien différente de celle racontée par Werner Herzog (1942-) dans son film Aguirre la colère de Dieu (1972) avec Klaus Kinski (1926-1991), et tout aussi hallucinée. Dans une chronologie ramassée et elliptique, le scénariste évoque la rébellion Lope de Aguirre jusqu’à sa fin, faisant allusion au coût en vie humaine, avec une narration visuelle très personnelle, à la fois concrète et expressionniste, le lecteur se trouvant tout du long face à une réalité décalée et riche de non-dits.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire