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jeudi 29 octobre 2026

Coq-sur-Mer 1933

Albert Einstein et James Ensor, dont la rencontre est restée dans les annales.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature biographique, qui ne nécessite pas de disposer de connaissances préalables du son protagoniste. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Rudi Miel pour le scénario, par Baudoin Deville pour les dessins, avec une mise en lumière réalisée par Bérengère Marquebreucq. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de sept pages, illustré de photographies, intitulé Coq-sur-Mer 1933, structuré en chapitres intitulés : E = MC², L’exil, Le chalet de Caputh, Coq-sur-Mer, Dix-sept malles… et un violon, La concession, Leó Szilárd, Le prince des peintres, Pain cramique, La reine Elisabeth, Le cœur volant, Violon d’Ingres, Le dossier Einstein, La menace nazi.


Coq-sur-Mer, le quinze juillet 1933, un beau ciel bleu agrémenté de quelques nuages, quelques vacanciers sur la plage, parmi eux une jolie jeune femme blonde en jupe et chemisier avec manteau, chapeau et lunettes de soleil tient le dévidoir d’un cerf-volant flottant dans le ciel au gré du vent. Devant la villa sise au numéro 5 de l’avenue Shakespeare, Albert Einstein peste contre le policier chargé de sa protection et son épouse qui le surveillent de trop près à sa guise. Il leur annonce qu’il va faire un tour seul sur la page. Il se promène perdu dans ses pensées, quand son attention est attirée par le cerf-volant. La jeune femme s’adresse à lui en l’appelant par son nom, lui rappelle qu’il est une sommité mondiale, que personne n’échappe à sa renommée. Elle lui demande si l’air de Berlin ne lui manque pas. Elle finit par sortir un pistolet de la poche de son manteau, et en menace le scientifique. Elle le fait avancer vers la limousine noire garée dans la rue, où se tiennent deux hommes en noir.



À Berlin, un an plus tôt, Einstein se rend dans un magasin de musique, où un disque diffuse un enregistrement d’Adolf Hitler : Seuls les nationaux socialistes s’engagent corps et âmes pour le bien-être de tous les Allemands, l’agriculteur allemand est appauvri, la classe moyenne est ruinée, l’énergie du peuple a été… Tout fier le vendeur lui indique qu’il a vendu quinze exemplaires de L’appel à la nation, ce matin. Voyant que cela n’intéresse pas son client, il lui indique qu’on lui a livré d’autres nouveautés en jazz. En novembre 1932 en Basse-Silésie, une berline arborant un fanion du troisième Reich arrive à un important centre de recherches militaire. Il se rend dans un laboratoire et indique au chef que le parti s’impatiente. En pointant le plan d’une soucoupe volante, il lui demande si l’autonomie d’énergie sera suffisante pour parcourir quinze mille kilomètres. Le scientifique lui répond qu’il reste deux détails à régler. Ce sera une mission suicide, ils ne peuvent garantir au pilote une véritable protection contre les radiations. Le général lui assure que les volontaires ne manqueront pas, et il veut savoir quel est l’autre détail. Le scientifique explique que les ingénieurs bloquent sur certains paramètres, un seul homme pourrait les aider, mais il doute qu’il coopère…


Au travers de deux séries, celle de Kathleen van Oversraeten et celle du commissaire Henrikus Ansor, l’éditeur belge Anspach se fait une spécialité des bandes dessinées à caractère policier, mettant en valeur un pan de l’histoire belge ou un événement historique de ce pays. Ici, les auteurs ont choisi un événement bien réel : le séjour d’Albert Einstein (1879-1955) à Coq-sur-Mer (De Haan, en flamand), de mars à septembre 1933, avec son épouse Elsa Einstein (1876-1936), après avoir fui l’Allemagne. Le scénariste a fait le choix d’une narration avec une faible densité de texte, laissant le dessinateur montrer les lieux et les actions des personnages, ce qui peut donner une sensation d’une bande dessinée un peu facile. Toutefois si l’envie lui en prend, le lecteur peut aller vérifier les dates dans une biographie plus détaillée d’Einstein, et avoir la confirmation que tout concorde, qu’il s’agisse des déplacements du génie, ou de la situation en parallèle de Leó Szilárd (1898-1964). Dès la couverture, le lecteur apprécie la minutie du dessinateur pour représenter le bâtiment le plus célèbre de Coq-sur-Mer : la gare de tram. S’il a déjà eu l’occasion de visiter les lieux, le lecteur tombe immédiatement sous le charme de cette image à la véracité criante. Ainsi, le dessinateur des aventures de Kathleen, fait honneur à cette ville, et à plusieurs autres localisations en Belgique et en Allemagne.



L’artiste représente avec une grande fidélité chaque lieu et le lecteur bénéficie de l’effet de découverte et de visite. Il commence par mettre les pieds dans le sable à Coq, puis il se retrouve à marcher d’un bon pas avec Einstein dans les rues de Berlin. Il apprécie de se retrouver dans une ville habitée, avec les automobiles d’époque, les piétons et les tenues d’époque, le tramway en arrière-plan, sans oublier le phonographe avec son bras et son aiguille. Grâce à cette narration visuelle à la reconstitution historique minutieuse, il habite le temps de trois pages dans le chalet en bois de Caputh qu’Einstein s’était fait construire dans ce village de trois mille habitants à quarante kilomètres de Berlin. Il déambule dans les galeries du musée Alte Nationalgallerie pour admirer les œuvres de Ensor, le lac de Templin qu’Einstein est en train de peindre, la plage d’Ostende, le Grand Hôtel Belle Vue au Coq, le deuxième Kursaal d’Ostende, une visite à Spa, et la fameuse rencontre au Cœur Volant à Coq. Outre la qualité de la représentation dans des modalités de type Ligne Claire, la mise en lumière (en couleurs) vient enrichir et nourrir les dessins, rehaussant leur lisibilité, tout en apportant des informations supplémentaires sur l’ambiance lumineuse, les textures et d’autres informations visuelles comme un motif de papier peint. Dès la troisième page, le lecteur observe également des détails qui viennent raconter une partie de l’histoire : une affiche sur un mât d’éclairage dans Berlin où l’on voit Adolf Hitler, et le drapeau avec la Swastika derrière. Puis un plan avec une soucoupe volante nazi comme clin d’œil à ce mythe, des affiches de propagande sur un mur, une étoile de David sur la vitrine d’un magasin, etc.


En effet, la lecture s’avère très facile, par la concision des dialogues, et le nombre relativement peu important de phylactères, à l’opposé d’une bande dessinée historique dans laquelle les auteurs auraient intégré un maximum d’informations sous forme de cartouches de texte. De ce fait l’artiste prend en charge la part la plus importante de la narration. Il réalise donc des planches sagement découpées en cases rectangulaire, alignées en bande. La plupart des pages contiennent entre neuf et onze cases, un nombre assez élevé, construction choisie pour pouvoir à la fois présenter une bonne densité narrative, et pour pouvoir inclure des actions se déroulant sur plusieurs cases. De temps à autre, il peut aussi choisir d’accorder plus de place à un moment ou à un paysage, comme dans la première planche découpée en quatre cases de la largeur de la page, ce qui donne une vision panoramique de la plage de Coq-sur-Mer. La mise en scène des séquences montre un dessinateur tout aussi aguerri en termes de direction d’acteurs. Le lecteur se sent immédiatement en empathie avec Leó Szilárd quand il se fait accoster par une très belle femme dans un bar. Il sourit franchement en voyant Einstein lui-même désarmer une assaillante. Il se retrouve attendri quand une jeune femme rougit à la terrasse d’un café alors que le peintre Ensor dessine son portrait au crayon sous l’inspiration du moment. Il observe attentivement les réactions des deux grands hommes tant sur leur visage que dans leurs expressions corporelles, lors de leur rencontre.



Le scénariste, lui aussi, a conçu une histoire pour combler l’horizon d’attente établi par la couverture. Il se base sur des faits avérés historiquement : le séjour d’Albert Einstein à Coq-sur-Mer, sa rencontre avec le peintre James Ensor (1860-1949) à l’auberge du Cœur Volant, et des facettes moins connues du génie scientifique, par exemple son concert de violon au Kursaal d’Ostende, son amie la reine Élisabeth en Bavière (1876-1965) étant présente dans la salle. En fonction de sa familiarité avec la vie du savant, le lecteur retrouve cette amitié de notoriété publique, ou il découvre l’une des ramifications de sa célébrité. L’auteur intègre adroitement la montée en puissance du totalitarisme nazi, que ce soient les écrits brûlés d’Einstein ou le sort de Leó Szilárd qui fut son élève. Puis vient cette rencontre entre le peintre et le scientifique au Cœur Volant, hostellerie, devenue maison particulière, sise avenue de Normandie au Coq, devenue célèbre pour y avoir accueilli dans ses jardins, le deux août 1933, Albert Einstein et James Ensor, ce qui est restée dans les annales. À cette occasion, le lecteur découvre que le scénariste s’est bien amusé à inventer une intrigue sur mesure pour donner plus de consistance à cet échange, et à mettre en œuvre une trame policière. D’un côté, cette histoire de tableau s’avère plutôt farfelue ; de l’autre, elle découle logiquement des nécessités provoquées par la fuite d’Allemagne et les risques de récupérations des travaux scientifiques.


S’il a développé un goût pour les ouvrages édités par Anspach mettant en valeur des facettes du patrimoine historique et culturel belge, le lecteur est aux anges. Les auteurs effectuent un excellent travail qui comble ses espérances. Le dessinateur fait honneur à chaque lieu qu’il représente que ce soit à Coq-sur-Mer ou à Ostende, ou à Berlin. Il assure la majeure partie de la narration par ses planches, le scénariste ayant opté pour un volume de dialogues bien cadré. L’histoire intègre de manière explicite et implicite de nombreuses circonstances biographiques du génie scientifique, ainsi que du contexte historique. Les auteurs s’amusent avec une intrigue fantaisiste de nature policière leur permettant d’affabuler sur la relation entre Einstein et Ensor. Une magnifique évocation de l’époque et des lieux.



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