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lundi 18 septembre 2023

Comment je me suis radicalisée en féminazie

Flagrant délit de manterrupting !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Isabelle Denis & Michel Gaudelette pour le scénario, et par la première pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée.


En l’an 48 de l’ère #metoo, dans la résidence autogérée des viragos éco-wokistes, un groupe de quatre petits-enfants viennent rendre visite à leur tata Isa. Ils lui demandent de raconter les derniers jours patriarcat. Elle leur fait observer que c’est une longue histoire : le mâle blanc cis hétéro n’a pas été cancellé en un jour, on partait de loin. C’est qu’ils faisaient une descente d’organes au moindre point médian à l’époque. Alors #metoo, ils n’étaient pas prêts. Il faut se remettre dans le contexte. Elle accepte de raconter, mais il faut commencer par un bon goûter : qui va chercher la boîte de Palmito ? La fabrique de la monstre : Bin sang, mais c’est quoi cette horreur ? Voilà les premiers mots qu’Isa a entendus. Elle était attendue un vingt-et-avril, mais comme elle était bien au chaud, elle n’était pas pressée de sortir. Elle a été délogée le vingt-cinq. Le problème des séjours prolongés dans le liquide amiotique, c’est que ça donne des bébés tout fripés. Fort heureusement, ça ne dure pas : la peau se retend très rapidement. Mais allez savoir pourquoi, c’est le genre de truc anecdotique qui vient se nicher dans l’inconscient. Et bon, fatalement, ça ressort un jour. À partir de là, c’est open bar pour tout ce qui est déni, frustration et multi-traumatismes. Et c’est comme ça qu’on devient le cauchemar number one de toute société patriarcale : la quinquagénaire sans enfants, avec un chat, auteure de BD (facteur aggravant +1). 100% no life. Au XVIIe siècle, c’eût été le bûcher direct.



Assoupie à sa table à dessin, Isa revient à la réalité, alors que son père vient d’entrer dans la pièce. Il lui apporte deux cageots de brugnons qu’ils lui ont ramenés de la campagne. Vu qu’elle ne passe pas les chercher à la maison. Et là, ils s’abiment. Alors faut vite les utiliser pour faire de la compote. Ou de la confiture. Isa objecte que ses pages sont à la bourre et qu’elle n’a pas le temps. Son père perd un peu patience, et lui fait observer qu’elle n’a jamais le temps. Franchement, comment aurait-elle fait si elle avait quatre gosses ? Cette réflexion l’a énervée : typiquement des propos de boomer cis blanc dominant. Et si elle n’avait jamais eu envie d’avoir des enfants ? Ce n’est pas parce qu’on a un utérus qu’on est obligé de s’en servir. Il continue en faisant une remarque sur le fait qu’elle ne passe jamais l’aspirateur sous son canapé. Plus tard, Elle raconte la scène à son amie Claire en prenant un café. Celle-ci estime qu’il est temps qu’elle la présente aux copines. C’est comme ça qu’Isa s’est radicalisée. Claire l’a emmenée dans un club de féministes qui lui ont fait recopier cent fois King Kong théorie. Pour sa première prise de paroles, Isa s’adresse à un troupeau de vaches élevées en batterie. Elles se plaignent qu’elle ne parle pas assez fort.


Le titre annonce un programme clair, et vraisemblablement pétri d’autodérision, en utilisant un terme moqueur, et en l’associant au verbe très fort Radicaliser. Il peut paraître étrange qu’Isa tourne en dérision le féminisme dès le titre, en tant que femme, certes avec un co-auteur. D’un autre côté, il s’agit d’un album publié par l’éditeur Fluide Glacial, et le dessin s’inscrit dans un registre caricatural, dès la couverture. L’artiste se positionne dans l’école dite Gros nez, une caractéristique physique typique de l'école belge enfantine, popularisée par des séries comme Astérix, et Spirou et Fantasio. Dans l’avant-dernière histoire, Elfriede, une amie allemande, demande à Isa pourquoi elle se dessine avec un gros nez. La dessinatrice ne répond pas à cette question, mais elle se représente avec une réelle autodérision : en forcissant sa silhouette d’une manière générale, sa poitrine en particulier, avec un imperméable informe, des yeux souvent ronds et vides pour montrer un état d’ahurissement ou d’abrutissement comme s’il n’y avait rien entre les deux oreilles, ou encore un gros nez rouge à cause d’un gros rhume, une posture avachie en train de procrastiner à fond, et bien sûr se montrer complètement gaga avec son chat Kiki.



Le lecteur peut voir une forme de filiation avec l’artiste Florence Cestac, dans ce parti pris de dessiner un gros nez aux personnages, dans l’expressivité des visages, et le rendu gentil des personnages. Dans le même temps, il perçoit la personnalité graphique d’Isa : un trait de contour moins gras, une exagération comique moins poussée, une narration visuelle plus posée. Elle gère la densité d’informations visuelles en fonction de la séquence, en maintenant un fort pourcentage de représentation des arrière-plans dans les cases. Au cours de cette dizaine de scénettes, le lecteur découvre Isa dans sa maison de retraite, bien calée dans un large fauteuil et il se retrouve avec elle dans une maternité alors qu’elle vient de naître, à sa table à dessin dans son salon, dans une réunion du Collectif de Féminazies Radicalisées Soon Menopaused, dans un long hangar abritant des dizaines de vaches en élevage intensif, les allées d’un supermarché, un bar où se déroule la soirée de bouclage du magazine Fluide Glacial, les bureaux dudit magazine, une version parodique de jeu massivement multijoueur en ligne, la tablée du repas de Noël chez les parents d’Isa, le plateau de tournage d’un version consentante du film Angélique, les plantations de courgette de Poutine, un épisode la série Wonder Woman des années 1970, un petit village balnéaire du sud de la France, un magasin d’outillage pour le bricolage, les calanques en randonnée pédestre, un séminaire de revirilisation dans la campagne, etc.


La narration visuelle est empreinte d’humour visuel : l’œil au beurre noir du mari qui a présenté un autre bébé qu’Isa à son épouse, les vaches qui réclament un autre discours à Isa, la version parodique de World of Warcraft façon vieillotte et sans moyens, Vladimir Poutine en train de récolter ses courgettes, Lynda Carter en Wonder Woman façon Sergio Aragonés, un membre de la rédaction de Fluide Glacial allant chercher des touillettes en rampant, Gaudelette passant la serpillère, un bricoleur au bord des larmes en voyant tout le stock de tubes en PVC de diamètre 160 utilisés pour confectionner des arbres à chat, etc. Le lecteur ressent la dérision présente tout du long de l’album, sans même parler de l’avatar de papier d’Isa, sans enfants, arborant souvent un air ahuri, mémère avec son chat, un peu neuneu, tout en gardant à l’esprit que l’autrice s’autocaricature, mais sans jamais se dépeindre comme hystérique. Bien évidemment elle interagit avec différents hommes. Le lecteur découvre les premiers à la maternité : son père essayant de faire plaisir à sa mère, puis un gros costaud bas du front. Son père très attentionné envers elle, tout en lui demandant comment elle ferait si elle avait quatre gosses.



La remarque banale de son père déclenche en Isa une vive réaction durable : ce n’est pas parce qu’on a un utérus qu’on est obligé de s’en servir. Elle s’en ouvre à une copine qui l‘invite à une réunion de féministes. Il est par la suite question de manspreading et de mansplaining, mais aussi d’élevage d’épouses par la métaphore des vaches en élevage de batterie, de male gaze (ce qui aboutit à une séquence de mom gaze), de condescendance des hommes vis-à-vis des femmes, de consentement, de rôle traditionnel, de charge mentale, d’occupation de lieux masculins (un magasin de bricolage) par des femmes, de politiquement correct (on ne peut plus rien dire), de persécution des mâles blancs dominants… Et même, dans une séquence, des femmes supportent stoïquement du mansplaining pour mieux manipuler leur interlocuteur mâle afin qu’il fasse le nettoyage de printemps de l’appartement de l’une d’elle. À l’instar d’une femme dans la dernière séquence, le lecteur peut lui aussi cocher les entrées de sa liste : tout y est dans les thèmes de la dénonciation du patriarcat.


Dans le même temps, la charge féministe s’avère assez bénigne. L’humour désamorce toute critique, qu’elle soit contre les hommes ou contre les féministes radicalisées, ne serait-ce que parce que Isa n’est pas vraiment opprimée, et parce que les hommes qu’elle côtoie se conduisent en êtres humaines normaux. Voire la mise en scène gentiment caricaturale fait ressortir, par exemple, que l’explication condescendante d’un homme vis-à-vis d’Isa aurait très bien pu être formulée par une femme vis-à-vis d’elle, ou même par une femme vis-à-vis d’un homme. Dans le même temps, cela ne constitue pas non plus une raillerie contre des hommes tous machos ou bêtas. Virginie Despentes, Raphael Enthoven, Pascal Bruckner, Yann Moix, Chantal Montellier ne sont mentionnés que le temps d’une case chacun, pour la moquerie ou la référence culturelle, juste en passant. La promesse du titre peut se lire comme l’idée qu’Isa se fait de son comportement, trouvant qu’elle se rebiffe contre l’ordre établi qu’elle attribue au patriarcat, alors qu’elle ne fait que réagir à des comportements malpolis sans malice, voire qu’elle s’offusque pour pas grand-chose, ce qui correspond assez bien à la formulation de la quatrième de couverture : un combat en pantoufle armée d’un chat roux au creux de l’épaule.


Un titre et une couverture qui captent l’attention du lecteur prêt à plonger dans une féroce critique soit du patriarcat, soit du féminisme radicalisé. Il apprécie tout de suite les rondeurs de la narration visuelle et son sens du détail, ainsi que l’expressivité des personnages. Il se rend compte que l’autrice se positionne sur le terrain de la dérision de la banalité, sans nier les difficultés des femmes dans la société, mais sans les attaquer de front non plus, sans tirer à boulet rouge contre tous les hommes, mais sans chercher à les glorifier non plus. Une vision plutôt attendrie de l’ordinaire banal du quotidien, avec un humour gentil et amusé.



jeudi 14 septembre 2023

Croisade T06 Sybille, jadis

Un souffle ! Mais on ne combat pas un souffle !


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 5 - Gauthier de Flandres (2010) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2011, et c’est le deuxième du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


La ville d’Akka sur la Méditerranée. Une communauté chrétienne l’occupe dès l’époque apostolique. Conquise par les musulmans en 638, Baudoin premier s’en empare en 1104. La ville sera rebaptisée par les chrétiens Saint Jean d’Acre, et c’est là que commence cette histoire. Alors que du monde s’assemble devant une des échoppes du marché. À l’intérieur, des croisés découvrent, émerveillés, les trésors accumulés par les marchands. C’est tout un monde qui s’étale à leurs pieds. Un monde qui semble à leur portée… Un monde qui chante à leurs oreilles… mais certains chants sont trompeurs, qui cachent des paroles perfides, tandis que s’accélère leur cadence. Et ce fut le massacre ! Personne ne prête attention aux musiciens qui s’éloignent. Un passant aperçoit juste la blancheur d’un sourire se devinant dans l’ombre, celle d’un sourire. Gauthier de Flandres se trouve dans le bureau du commandant de la ville et l’écoute annoncer la mort des ces trois croisés assassinés en plein souk, lui dire que pour la seconde fois, il leur est adressé le même message : le nomade où qu’il soit doit délivrer le contenu de la cage. Gauthier explique qu’il a vu la cage, mais qu’il ne sait pas ce qu’elle contenait. Il confirme que ses ennemis l’appellent le nomade. Ils appartiennent à la ligue des assassins.



Le commandant souhaite en savoir plus. Gauthier s’exécute : la cage appartenait à Renaud de Châtillon, c’est à lui qu’il faut demander des explications. Le commandant va envoyer un messager à Renaud pour lui demander de venir, et Gauthier doit rester dans la ville. Le nomade explique qu’il attend un vaisseau qui doit venir de Flandres, à son bord doit se trouver sa sœur. Il continue. Il y eut un temps heureux dans son enfance, sa petite enfance. Alors que ses parents vivaient encore au pays et que chantaient les troubadours… Sa sœur, Sybille, se trouvait à ses côtés. Il devait avoir cinq ans. Elle était plus âgée et déjà très belle. Avec quelque chose dans le regard qui dût avertir leurs parents. Aussi, comme s’ils voulaient prévenir tout danger, toute déconvenue, ils décidèrent de la confier à la mère supérieure du couvent de Noirmont. Frère Sobald, leur confesseur, devait l’accompagner afin de rendre moins rude son éloignement. Quant à lui, il était encore trop petit pour comprendre. Sa sœur lui promit de revenir, mais elle ne revint pas. Les années passèrent, ses parents partirent à la croisade et ses tantes s’occupèrent de son éducation. Il lui fut donné un maître d’armes, messire Galland, un homme terrible qui lui assena de nombreux coups sans qu’il puisse lui en porter un seul.


Deuxième quart de ce second cycle et de nombreux personnages sont déjà en place : Gauthier de Flandres, son compagnon Osarias qui est lié à Elysande la lumière des martyrs, Renaud de Châtillon, le mage Ottar Benk, le Hadj maître de la ligue des assassins, Czardann son principal lieutenant, la guerrière Lhiannes, le retour de Jurand de Poméranie le prédicateur aux sept plaies, et Ada de Smyrne est mentionnée. Dans ce tome sont introduits ou évoqués de nouveaux personnages : Sybille d’Aubois la sœur de Gauthier ainsi que ses deux premiers amants frère Sobald et messire Galland, son mari sire d’Aubois, le gros Youssouf Djia, Hakim le noir, Guy de Lusignan. Sans oublier les forces spirituelles : les très vénéré X3, le Qua’dj, Simoun Dja. Le lecteur reste attaché à Gauthier de Flandres : son état d’électron libre, ayant pu voir comment chaque côté du conflit instrumentalise la Foi pour justifier la guerre, en en oubliant les préceptes. Il ne dispose d’aucune prise sur les événements, sa vie se retrouvant soumise à des forces arbitraires. Le lecteur prend conscience qu’il lui a suffi d’un tome pour développer de l’empathie pour la guerrière Lhianes et compatir à sa souffrance. Les autres personnages apparaissent moins développés, ce qui n’empêche pas de ressentir un pincement au cœur au vu du sort inique de Czardann, et même à celui tout aussi cruel du Hadj.



Comme dans le premier cycle, le scénariste met en œuvre une dynamique de récit qui repose à la fois sur un fil directeur principal, le destin de Gauthier de Flandres devenu nomade dans un pays en guerre, et des intrigues secondaires introduites au fur et à mesure, comme celle de la sœur de Gauthier ou l’irruption d’un nouvel individu incarnant le chaos, Hakim le noir. L’enjeu de l’intrigue réside dans la maîtrise d’une force surnaturelle : le Simoun Dja qui n’est qu’une manifestation du Qua’dj, présent depuis le premier tome de la série. Chaque personnage dispose de ses propres motivations qui semblent indépendantes du thème principal de la série : les croisades. Pour autant, les actions des uns et des autres les ramènent inexorablement vers Hiérus Halem (une variation fictive sur Jérusalem), et ils ne peuvent échapper à l’influence des deux religions, ni à celle de la culture de ce pays. En arrière-plan, le Qua’dj représente toujours la notion de Diable, d’actions destructrices, et de penchants violents, X3 (variation sur le mot Christ) se retrouvant impuissant. Les croisés constituent toujours une force d’occupation, ou l’incarnation de l’envahisseur dans un pays qui n’est pas le leur. Dans un contexte contemporain, la scène d’introduction serait qualifiée d’action terroriste ou de résistance, suivant le point de vue. Hakim et Sybille ont été élevés dans les préceptes de leur Foi réciproque et ont choisi une autre voie allant à l’encontre desdits préceptes.


Dès la première page, le lecteur remarque que la mise en couleurs a gagné en minutie, faisant ressortir des détails plus petits. Les ambiances lumineuses s’installent discrètement : la lumière un peu tamisée pour l’ombre rafraîchissante du souk, les couleurs un peu passées pour les scènes de la jeunesse de Sybille et Gauthier, le ciel limpide et la couleur chaude du ciel en plein air, la douceur de la nuit qui va en s’assombrissant alors que la mort frappe. Le lecteur remarque également que le dessinateur a opté pour une augmentation du niveau de détails dans ses cases, avec des traits d’encrage plus fins : le nombre de figurants et d’étals dans le souk, le détail des cottes de maille des croisés, la délicatesse de l’évocation de la famille de Flandres écoutant un troubadour, la minutie de la représentation des pierres de la pièce dans laquelle Galland retrouve Sybille, les felouques sur la mer, la vue des toits de Saint Jean d’Acre lors de la course-poursuite nocturne, la vue de la ville alors qu’une troupe de dix hommes menés par Gauthier s’avance à la recherche d’Hakim le noir, le navire sur lequel arrive Sybille, etc.



Pour autant, les planches n’ont rien perdu de leur efficacité, et le lecteur se régale de chaque scène, sa construction et sa progression. La manière dont les habitants se rapprochent des croisés dans le souk jusqu’à les enserrer. L’entraînement de Gauthier contre Galland dans la neige. La scène de tentation de Sybille pour séduire Galland. La surprenante manifestation du pouvoir surnaturel d’Hakim le noir contre Czardann. L’incroyable scène chez le guérisseur qui appose des aiguilles sur le corps dénudé de Lhianes, au cours de laquelle ses postures n’expriment que sa force physique et sa force de caractère. Son irruption dans le combat entre les croisés et les hommes d’Hakim, avec le déchaînement de la force surnaturelle qui est en elle. Le moment d’intimité entre elle et Gauthier. Une scène de funérailles avec le corps sur une felouque en flammes. Le lecteur éprouve la sensation de se promener dans les rues du souk avec les toiles tendues entre les façades pour bénéficier d’ombre tout en laissant les courants d’air passer. Il ressent comment les cases de la largeur de la page lui donnent à voir une action complexe (le passage d’une colonne de croisés dans une ville), ou le laisse admirer un paysage (un cavalier traversant une zone enneigée). En regardant la discussion entre le Hadj et Hakim en planche dix-sept, il ressent comment l’alternance de cadrage oppose les deux interlocuteurs, puis lui permet de jeter un coup d’œil à l’aménagement de la pièce, puis de voir Hakim se lever car incapable de rester en place. La séance de soin de Lhianes alterne également différents plans, créant une tension et un suspense entre sa concentration pour endurer la douleur, la confiance du médecin dans son art, le changement d’état d’esprit de l’un et de l’autre au vu du résultat. Du grand art et il en va ainsi pour chaque scène.


À l’issue du premier cycle, Gauthier de Flandres avait pris la décision de se désolidariser des croisés pour être en phase avec ses propres convictions, faisant de lui un nomade dans un pays étranger. Le récit montre qu’il ne peut ni faire fi de son histoire personnelle, ni de l’environnement dans lequel il se trouve, autant les circonstances de la croisade que la culture du pays. Il ne peut y échapper. L’artiste et le coloriste ont encore gagné en confiance, réalisant des planches toujours aussi personnelles, donnant encore plus de consistance à ce qui est raconté, générant une sensation d’immersion d’une qualité rare.



mercredi 13 septembre 2023

Supermatou T01

Un pour tous, tous pour trognon !


Ce tome est le premier d’une intégrale qui en compte deux. Sa première parution date de 2023, et il reprend des histoires parus de l’hebdomadaire Pif Gadget entre le numéro 322 d’avril 1975, et le numéro 463 de janvier 1978. Toutes les histoires ont été écrites et dessinées par Jean-Claude Poirier (1942-1980), et mises en couleurs par son épouse Violaine Poirier. Le tome commence par un petit mot de Bilitis Poirier, la fille de l’auteur, qui explique le processus de restauration des couleurs, les roses bonbon, les verts pomme, les jaunes citron, etc. Suit une copieuse introduction rédigée par Rodolphe Massé, écrivain, journaliste et rédacteur français, de sept pages évoquant Horace cheval de l’Ouest, la première création de Poirier dans Pif Gadget, puis Maximax et Piedlégé, cocréé avec Jacques Lob et précurseur de Supermatou, la qualité de vrai superhéros de Supermatou, les méchants d’une histoire et les méchants récurrents, la ville en caoutchouc, la poétique singulière des récits, et l’importance grandissante du superhéros et de son compagnon canin au sein de Pif Gadget. Il précise que les éditions Revival s’attèleront à la réédition de la série Horace après le second tome de Supermatou.


Supermatou et son cerveau-chien, 6 pages : à première vue, Modeste Minet ressemble à tous les petits garçons de Raminagroville, son pays natal, de nature serviable, il est toujours prêt à rendre service. Mais comme c’est un enfant distrait, il a parfois tendance à oublier les super-pouvoirs dont l’a doté la nature, ce qui ne manque pas de provoquer des catastrophes. Il est en train de rentrer chez lui avec son cartable à la main, quand un conducteur en panne lui demande de l’aider à pousser sa voiture. Il se place derrière, la soulève au-dessus de sa tête et l’envoie devant lui : elle finit sa course dans la calandre d’un camion portant la mention Fruizé Légumes, son routier demandant au chauffeur ce qu’il fait sous ses roues. Le chien Robert recommande à Modeste de continuer à rentrer chez lui pour aller faire ses devoirs. Ce chien de la famille a, quant à lui, l’aspect extérieur d’un honnête cabot de province, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Robert se redresse sur ses deux pattes et parle à Modeste : il lui demande ce qu’il y a eu de neuf à l’école. Modeste lui indique qu’il va avoir besoin de son chien car il y a compo de calcul le lendemain. Robert prend le devoir en question : enfantin, il va expliquer ça au garçon, car il est une véritable encyclopédie sur pattes.



Les époux Minet par contre, sont aussi normaux que tout le monde et n’imaginent pas un instant la double vie des héros. Au repas du soir, le poste de télévision annonce la disparition d’Alphonse Trognon, le sympathique instituteur de l’école de garçon. Modeste déclare qu’il monte se coucher, avec Robert sur les talons. Il se change derrière le paravent dans sa chambre. Supermatou et son cerveau-chien prennent leur envol par la fenêtre : un pour tous, tous pour trognon !


Comme l’évoque la fille de l’auteur dans son paragraphe d’explication sur la restauration, le lecteur est tout de suite frappé par les couleurs franches et acidulés, gaies, rappelant le monde de l’enfance, d’un rendu parfait (ce qui n’était pas le cas des multiples rééditions précédentes). De la même manière, l’artiste représente les êtres humains avec une forme de simplification, à commencer par quatre doigts pour chaque main. Il leur donne une tête un peu plus grosse qu’une anatomie exacte, et de grands yeux dans le visage, et bien sûr des gros nez. Pour autant, il utilise un trait de contour fin, lui permettant d’intégrer de nombreux détails dans chaque case, sans pour autant qu’elle ne paraisse surchargée. Jean-Claude Poirier prend progressivement confiance en sa création et introduit des éléments parodiques ou humoristiques supplémentaires. Dans ce monde coloré, les maisons présentent une étroitesse peu commune, visiblement plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur, il n’y a qu’à comparer la taille de la chambre de Modeste quand il s’y trouve avec les dimensions de la maison quand il en est juste sorti en costume de superhéros.



Dans la dernière page de la première histoire, le lecteur remarque un cadre au mur, avec une girafe caractéristique de Guillermo Mordillo (1932-1919). Dans la deuxième histoire, l’artiste s’amuse bien avec des effets sonores dans un lettrage évoquant des lettres comme des ballons de baudruche. Parfois, le lettreur s’amuse même à changer de couleur d’une lettre à l’autre, par exemple bleu, suivi de rouge, suivi de bleu, suivi de rouge, etc., quand Supermatou chante une berceuse. De temps à autre, un panneau porte une inscription rigolote, comme : Attention PAF fréquents. Dès la deuxième histoire, les véhicules motorisés, voitures et camions, disposent d’yeux sur le devant, puis une bouche, puis peuvent parler. Un ou deux camions se déplacent même la clope au bec, la gapette vissée sur le toit de la cabine. À partir de la cinquième histoire, les habitations, pavillons et immeubles, présentent un comportement peu commun. Ils peuvent s’écarter, se ramollir, parfois se déplacer (par exemple sous l’action d’un équivalent du joueur de flûte de Hamelin). Supermatou en soulève à plusieurs reprises, soit pour voir ce qu’il y a en dessous, soit pour les déplacer. Certains animaux parlent quand l’histoire le requiert. Le lecteur retombe en enfance dans ce monde farfelu obéissant à ses propres règles internes qui défient régulièrement les lois scientifiques et la réalité urbaine ou animalière.


Chaque histoire peut être lue indépendamment des autres, avec son ennemi à arrêter ou des choses à remettre dans l’ordre (tout relatif) normal de Raminagroville. L’auteur accommode à sa sauce quelques personnages classiques : le joueur de flûte de Hamelin, la voyante douée en hypnotisme, King Kong revu et corrigé, les voleurs de banque et de bijouterie, l’éléphant du cirque, le père Noël (qui habite au fin fond de la galaxie) et ses aides (qui voyagent en soucoupe volante avec sa sous-tasse et sa cuillère), le savant et inventeur de génie (le professeur Chanteclair, avec par exemple sa potion pour rapetisser, ou celle pour passer à travers les murs) et sa nièce Rosine Feufollet, les jeux du cirque, Stan Laurel & Oliver Hardy, une variation sur le monstre du Loch Ness, un cyclope, un amalgame très libre entre Cassius Clay (1942-2019, Muhammad Ali) et Superman. Il invente également des méchants récurrents : le terrible nourrisson Agagax que l’abus de lait transforme en génie criminel, l’ancien éboueur Radégou et sa super chouette, ainsi que Arsène Rupin gentleman cambrioleur (enfin, surtout cambrioleur et maître du déguisement et de l’évasion). Mise à part les deux premières apparitions d’Agagax, pour chacune des apparitions de ces trois ennemis récurrents, l’auteur aligne plusieurs épisodes de suites dans lesquels ils font des leurs : sept pour Radégou, sept pour Agagax, quatre pour Arsène Rupin.



Le lecteur est vite emporté par la verve de l’auteur. Les récits sont gentils dans le sens où le bon superhéros s’oppose aux méchants, mais pas neuneus. Dans la deuxième histoire, le scénariste mène concomitamment une histoire à la trame très classique de Supermatou arrêtant les membres d’un gang, puis leur chef, pendant que Robert se livre à un commentaire sur la mécanique des scénarios de western, fonctionnant toujours de la même manière, et le lecteur constate que ce commentaire s’applique tout aussi bien à l’histoire en train d’être racontée. Même s’il n’éprouve pas de sentiment de nostalgie en retrouvant ou en découvrant ces histoires, le lecteur prend plaisir à ces aventures simples et pleines de fantaisie de superhéros. Il accepte bien volontiers d’accorder une suspension d’incrédulité pleine et entière : Modeste revêt son costume et peut voler et distribuer des coups d’une grande force (sans jamais blesser qui que ce soit bien sûr), le cocker Robert peut parler et voler, sans parler de son odorat qui lui permet de retrouver n’importe qui n’importe où. Le nourrisson Agagax dispose d’un landau volant. Arsène Rupin se déguise en tout et n’importe quoi à volonté, et s’évade de la prison du commissariat comme s’il sortait d’un jardin public : bien volontiers car c’est la logique interne de la série. Peu importe l’origine des pouvoirs de ce superhéros (elles ne sont pas racontées), peu importe leurs éventuelles variations, et même le changement de couleur intermittent de son masque qui est le plus souvent rouge, mais qui peut être bleu le temps d’un récit ou deux.


Le lecteur sourit à l’inventivité du scénariste et à sa poésie, à chaque histoire. Dans cette logique interne, le fait que le soleil éprouve de la peur à l’idée de se lever apparaît tout à fait cohérent car il craint le combat qui va se dérouler dans la journée et dont il sera le témoin. Le fait qu’une construction comme une maison puisse ramollir découle logiquement des caractéristiques même du dessin de JC Poirier. Il est tout aussi normal que Marguerite Dupré, une piquante génisse au regard profond, regagne son étable d’un pas alerte debout sur ses deux jambes arrière, revêtue d’une robe à fleur avec son petit sac à main, et qu’elle se fasse chloroformer par un vil kidnappeur. Ou même plus simplement qu’un chien porte un masque pour dissimuler son identité secrète. Tout cela participe du monde de l’enfance. Dans le même temps, le lecteur adulte garde à l’esprit cette deuxième histoire et son métacommentaire en direct, et se dit que s’il le souhaite, il peut faire passer son cerveau en mode analytique, reprendre un point de vue adulte et voir dans ces histoires le commentaire sous-jacent sur telle facette de la société de l’époque (mais c’est moins amusant comme lecture).


Il faut faire preuve d’une volonté de fer pour résister à l’envie de se jeter sur ce tome. Le plaisir de la parodie de superhéros, inventive et française, et d’autres éléments culturels. Les dessins si vivants, y compris jusque dans des objets. Les aventures rondement menées, facétieuses, avec des dialogues et des commentaires qui gagnent en richesse d’histoire en histoire. Des situations abracadabrantes et farfelues, une facétie de tous les instants, une plongée inespérée dans le monde de l’enfance, dépourvue de niaiserie ou de mièvrerie. Que du bonheur.



mardi 12 septembre 2023

Champignac T03 Quelques atomes de carbone

Un jour, tout prend son sens, Pacôme.


Ce tome fait suite à Champignac - Tome 2 - Le patient A (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu, mais le présent tome présente plus de saveur si le lecteur a commencé avec le tome 1. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par David Etien pour les dessins, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Bletchley, à l’été 1941, Pacôme de Champignac et Blair MacKenzie, assis sur la pelouse au bord de la mare, sont en train de papoter. Elle souffle dans une pipe à bulles. Il ne comprend pas car ils ont toujours pris leurs précautions, compté les jours. Réfléchissant, elle dit : apparemment, il y a encore des choses qui échappent aux mathématiques. Répondant à une question de Pacôme, elle indique qu’elle ne souhaite pas le garder. Pour la première fois de sa vie, elle sent qu’elle a un rôle à jouer, une mission à accomplir. Elle ignore s’ils rendront ce monde meilleur en gagnant cette guerre, mais ils auront empêché qu’il ne devienne pire. Rien ne doit la détourner de cet objectif, il est sa raison d’être. Il ajoute qu’il ressent la même chose. Elle continue : ce n’est pas tout, elle veut être libre de choisir quand et comment elle aura un enfant. Elle veut être libre d’elle, de sa vie. L’époque qu’il traversent lui permet d’exister, mais pas de faire ce choix au grand jour. Les femmes doivent encore cacher leur féminité et leurs désirs. Elles ne maîtrisent pas leur corps, leur fécondité, dans ce monde dominé par le masculin, sclérosant et jugeant. Elle conclut qu’un jour tout prend son sens, Pacôme.



Pacôme de Chamignac décide de venir en aide à sa bien-aimée en se mettant au travail. Il fait part du fruit de ses recherches à ses collègues et amis Black, Bruynseelekee et Schwartz : tout ce qu’il a pu trouver en guise de manuel d’anatomie féminie, c’est un vieux livre du XIXe siècle. Apparemment, seul l’homme est jugé digne d’intérêt pour la science. Schwartz renchérit : il ne se souvient pas du moindre cours sur l’anatomie féminine. Quant aux travaux pratiques, inutile d’en parler. Black s’écrie très surpris : personne n’a pris la peine d’étudier la femme en détail ? Discrètement, Pacôme leur confie que Blair lui a appris beaucoup de choses, il leur en fera part à l’occasion. Le biologiste conclut que pratiquer un avortement est au-delà de leurs compétences collectives, qu’ils ne peuvent pas faire courir un tel risque à Blair. Pacôme leur dit qu’il le faudra bien pourtant car le simple fait d’en parler à qui que ce soit leur vaudrait la prison. Le biologiste est leur seul espoir. Pendant cette conversation, Blair MacKenzie est restée à l’écart, dans ses pensées, en train d’écrire un mot. Elle quitte la pièce. Pacôme finit par remarquer son départ et lit le mot qu’elle a laissé, dans lequel elle leur dit que ce n’est pas eux de l’aider, et qu’elle doit se débrouiller seule. PS : Et ce n’est pas négociable.


Dans le premier tome, Blair et Pacôme participaient au décodage de la machine de cryptage Enigma, dans le second à lutter contre l’idéologie nazie envisagée comme une sorte de virus. Il faut un peu plus de pages pour découvrir quelle invention scientifique se trouve au cœur de la dynamique du récit, ou du moins pour qu’elle soit rendue explicite. En effet, dès la deuxième planche, les auteurs placent un discours ouvertement féministe dans la bouche de Blair MacKenzie, y compris sur l’expression de son désir sexuel. La troisième planche met en avant la réalité d’absence d’étude spécifique sur l’anatomie féminine, et l’enjeu pour Blair est ainsi manifeste et explicite. L’arrivée de Margaret Sanger (1879-1966) au manoir de Champignac dix ans plus tard lève les derniers doutes sur l’avancée scientifique dont il va être question. Comme dans les tomes précédents, les auteurs prennent le temps d’exposer le fonctionnement de réalisation humaine, dans une optique de vulgarisation, de la page 15 à la page 19, le lecteur appréciant la manière dont ils parviennent à relever ce défi pédagogique car cela exige un réel bagage scientifique pour maîtriser ce processus et l’expliquer. Au cours du récit, les héros rencontrent d’autres personnages historiques, après Margaret Sanger (fondatrice du planning familial américain et militante des méthodes de contrôle des naissances) : Gregory Pincus (1903-1967), médecin et biologiste américain, co-inventeur de la pilule contraceptive, ainsi que l’évocation à deux reprises du sénateur Joseph McCarthy (1908-1957) d’abord dans une manchette de journal, puis dans un rêve. Le lecteur se rend compte que les interventions de Pacôme sur sa découverte se nourrissent de celle que Pingus fera quelques années plus tard. Il sourit en plongeant dans le rêve psychédélique après consommation de psilocybes, dans une hallucination inspirée d’Alice au pays des merveilles (version Disney, 1951) et en croisant Marylin Monroe le temps d’une case.



Comme dans les deux premiers tomes, l’empathie pour les deux personnages principaux l’emporte sur la reconstitution historique et sur l’intrigue. Le lecteur s’intéresse au principe de la contraception fort bien expliqué. Il voit littéralement une autre époque s’animer sous ses yeux : les tenues vestimentaires des personnages, les véhicules, les ustensiles et les outils, un panneau publicitaire, un avion à hélice, un train, deux numéros du magazine Le Moustique (magazine hebdomadaire belge de langue française). Il reconnaît la structure utilisée par les coscénaristes, similaire à celle des deux premiers tomes, avec une première partie plus dans le mystère et l’enquête, et une seconde plus dans l’action. Le lecteur se sent invité à chaque séquence, avec une place de choix : voir Blair et Pacôme discuter de manière détendue, voir les quatre scientifiques réfléchir à l’avortement comme une question technique, être confronté à la détresse de Pacôme laissé seul par Blair pendant deux pages sans paroles, observer l’attention de Margaret Sanger écoutant Pacôme, suivre les différentes phases de la course-poursuite de dix-neuf pages (de 30 à 48), deux autres pages silencieuses suivant Champignac se rendre sur une tombe pour s’y recueillir, voir une jeune demoiselle faire des bulles avec une pipe, voir les lapins baguenauder dans le manoir des Champignac. Il ressent l’état d’esprit émotionnel de chaque personnage.


Dès la première page, le lecteur succombe au charme naturel de Blair MacKenzie (s’il ne l’avait pas déjà fait dans les tomes précédents) : sa posture détendue, ses grands yeux, sa détermination tranquille, son amour sincère pour Pacôme, apparents dans ses gestes, dans son regard. Comme Pacôme, il éprouve un sentiment d’incrédulité à l’existence de cette femme consciente des limites de la condition féminine à cette époque sans être aigrie ou revancharde, encore plus à l’idée qu’elle s’intéresse à lui (Pacôme, pas le lecteur malheureusement). Il se trouve rasséréné par la sollicitude bienveillante des trois autres scientifiques pour leur ami Pacôme, et pour sa compagne. Il voit l’attention de Margaret Sanger pour son le discours de son hôte, tout en s’amusant de l’agacement de Nicolette envers les lapins qui se baladent dans les couloirs et les escaliers, et il sourit en comprenant la raison de leur présence. Il ressent un petit pincement au cœur en voyant la connivence qui se développe entre Margaret et Pacôme, et le naturel avec lequel celle-ci prend des initiatives, en particulier pour semer leurs poursuivants, et bien entendu pour conduire une automobile. Contre toute attente, il compatît avec Nicolette, malgré les conséquences désastreuses de son initiative.



Sincèrement attaché aux personnages, le lecteur ressent une forte empathie pour chacun d’eux : la conscience et l’acceptation de Blair de devoir lutter contre le système social pour jouir de plus de liberté, l’admiration de Pacôme pour cette femme formidable, la progression de l’enthousiasme de Margaret qui comprend petit à petit que l’invention du comte de Champignac répond entièrement à ses espérances. Il se retrouve plus touché qu’il ne le pensait possible par les marques laissées par le passage du temps entre l’année de début du récit, 1941, et l’année de la deuxième partie, 1951. Il ressent qu’il est partie prenante dans l’objectif des deux personnages principaux, d’autant plus qu’en tant que lecteur contemporain, il trouve normal, et même un dû, la mise à disposition de cette invention et son usage courant. Il est sensible à la manière dont les auteurs savent doser leurs ingrédients, en particulier ceux politiquement incorrects, et ceux historiques. Impossible de ne pas sourire à l‘incapacité de Margaret de résister à tester le paradis artificiel rendu accessible par les psilocybes. Surpris par l’ironie de la conséquence positive du maccarthysme. Profondément ému par la dernière page : une fillette souffle dans une pipe à bulles, en écho de Blair se livrant à la même distraction dans la première page. Il prend la décision de suivre la recommandation des auteurs et d’aller ouvrir l’album Spirou et Fantasio, tome 19 : Panade à Champignac (1969), par André Franquin (1924-1997), page seize, case cinq.


Une superbe couverture pour une histoire poignante. Les auteurs reprennent le schéma narratif des deux premiers tomes : Blair MacKenzie et Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac se retrouvent à participer à la conception d’une invention majeure du vingtième siècle, avec une course-poursuite d’ampleur à la clé. Le lecteur se régale de la narration visuelle, de sa sensibilité, de sa richesse, très attaché aux personnages, sensible à leurs émotions, à leur caractère et les motivations qui en découlent, tout autant qu’il se prend d’intérêt pour le thème de la condition féminine à l’époque, prolongeant sa lecture avec un article sur la mise à disposition du grand public, de cette invention.



lundi 11 septembre 2023

Le petit théâtre des opérations - Toujours prêtes T01

Toutes deux s’étaient dévouées à une mission aussi simple que grande : aider les autres.


Le titre en deux parties de ce tome indique qu’il peut être considéré comme une série dérivée de Le Petit Théâtre des opérations (trois tomes de parus en 2022), toutefois il peut se lire indépendamment, sans avoir lu les autres. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Julien Hervieux (alias l’odieux C., également scénariste de la série initiale) pour le scénario, et par Virginie Augustin pour les dessins et les couleurs. Il comporte huit récits, chacun complété par une page de texte développant un pan des circonstances afférentes.


Marie Marvingt : la fiancée du danger. En Lorraine, en 1885, deux garçons sont en train de courir de toutes leurs forces, ils s’arrêtent à bout de souffle, demandant d’arrêter à Marie, 10 ans. Depuis toute petite, Marie Marvingt a une passion le sport. Pas un. Non, tous les sports. Forcément elle finit dans un cirque : écuyère, funambule, etc. Bon, en fait, Marie est le cirque à elle seule. Marie décroche même son permis de conduire, le brevet de pilotage de ballon aérien. Et est même la première femme à piloter un avion seule. Elle tente la traversée de la Manche en ballon avec un autre pilote. Elle le fait. Elle s’écrase à l’arrivée. Elle a aimé ça. Marie apprécie aussi le cyclisme, à la pratique duquel elle s’adonne en pantalon, ce qui lui vaut d’être arrêtée par la maréchaussée car le port des pantalons est interdit aux femmes par un arrêté de 1800. Elle invente la jupe-culotte. En 1908, elle tente de prendre le départ du tour de France. Le règlement lui interdit de prendre le départ avec du tour avec les hommes. Marie part donc après les hommes. Sur les 114 coureurs au départ, seuls 36 bouclent le tour… dont Marie. En 1910, Marie est aussi devenue une alpiniste de renommée internationale, patineuse, skieuse. Elle reçoit des médailles d’or pour quantité de sports. Elle en a en fait plus d’une vingtaine. Et puis arrive la première guerre mondiale. Elle s’engage dans l’armée en se faisant passer pour un homme.



Nancy Wake : une souris et des hommes. En 1935, Nancy Wake, une jeune journaliste australienne travaillant pour un journal parisien, est parvenue à décrocher une interview d’Adolf Hitler. Peu après elle assiste à un lynchage de juifs dans la rue, ce qui la révolte. En 1939, Nancy, mariée à un millionnaire en France, apprend que la guerre est là. Elle décide de s’engager comme ambulancière pour s’opposer aux nazis. Après l’armistice, elle s’engage dans la résistance et, sous le nom de la souris blanche, elle aide les soldats étrangers à sortir de la zone occupée. Milunka Savić : Mulan en Serbie. 1913, en Macédoine : la deuxième guerre des Balkans oppose serbes et Bulgares. Le soldat Milun est touché et opéré dans un hôpital militaire de campagne : c’est une femme. À la sortie de l’hôpital, son supérieur lui fait comprendre qu’il ne peut lui proposer qu’une petite place d’infirmière. Elle insiste : elle est promue sergent et lorsque la première guerre mondiale éclate, elle est en première ligne pour combattre les austro-hongrois à coup de grenades.


S’il n’a pas mis le nez dans la série-mère Le petit théâtre des opérations (il est encore temps de le faire, et cette lecture lui en donnera l’envie irrépressible), le lecteur commence par éprouver un choc déstabilisant. Les auteurs ne se prennent pas au sérieux, et ils ne chantent pas les louanges de l’âme patriotique, ni les exploits militaires de ces dames, comme des exemples de bravoure et de virilité (ah oui, pour ce dernier point, c’est compréhensible). Le scénariste adopte un ton entre sarcasme et raillerie, alimentant un fond de dérision dont il ne se départit jamais. Les cyclistes du tour de France s’exhortent les uns les autres à aller plus vite parce que Marie Marvingt se rapproche derrière eux. Lorsque Nancy Wake l’interviewe, l’explication d’Adolf Hitler est commentée par C’est pour ça qu’il a arrêté la peinture, évoquant son échec à intégrer les Beaux-Arts par deux fois. Concernant Milunka Savić, le scénariste écrit : Comme elle est dangereuse, de près, les Autrichiens décident de l’avoir de loin avec l’artillerie. Pour le combat de la Rougemare et des Flamants, il tourne ridicule les Français incapables de reconnaitre l’uniforme militaire allemand. Il n’hésite pas à faire revêtir un bonnet d’âne par Yoshiko Kawashima. Avec ses mots, Marie Curie fait observer à son époux qu’avec deux prix Nobel, révolutionner les soins en temps de guerre, elle n’est plus à ça près. Etc. la narration visuelle est tout aussi enlevée, avec de nombreux gags purement visuels : des Lego pour réaliser un prototype de skis pour avion, un foyer de cheminée avec un parachute pour accompagner la descente d’un parachutiste britannique, un passage au noir & blanc avec une imitation de manga shojo pour Yosjiko Kawashima, un portrait de Staline avec un petit arc-en-ciel et des petits cœurs dans le bureau d’un gradé militaire, Donald Trump au milieu d’une foule américaine lors d’un colloque. Etc.



Une fois qu’il s’est adapté au ton persifleur des auteurs, le lecteur peut apprécier chaque récit, chaque héroïne et ses accomplissements. En effet, l’humour ne vient jamais diminuer ou ridiculiser lesdits accomplissements. Marie Marvingt (1875-1963) place la barre très haut avec ses exploits sportifs, ses inventions pour améliorer l’évacuation des blessés, l’invention également d’un type de suture plus efficace, et après la guerre le pilotage d’hélicoptère à quatre-vingts ans passés. Le scénariste a ainsi retenu huit femmes s’étant impliquées dans les deux guerres mondiales (cinq pour la première, trois pour la seconde) : Marie Marvingt, Nancy Wake (1912-2011), Milunka Savić (1890-1973), Octavie Delacour (1858-1937), Yoshiko Kawashima (1907-1948), Marie Curie (1867-1937), Sofiya Ozerkova (1912-?) et Marie Depage (1872-1915). En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier de l’histoire de l’une ou plusieurs d’entre elles, peut-être pas de tous leurs accomplissements (quand même, Marie Curie avec deux prix Nobel à son actif). Il découvre ainsi leurs réalisations pour la plupart dans la société civile, et pour toutes dans une guerre mondiale, que ce soit pour un fait spécifique (Octavie Delacour) ou tout du long du conflit. Chaque histoire compte entre cinq et sept pages ce qui oblige le scénariste à se montrer sélectif, et pour autant leurs exploits ressortent avec force. Ils peuvent être complétés dans la page de texte qui se trouve après chaque bande dessinée.


La narration visuelle reprend les codes de la série-mère : des dessins dans un registre humoristique avec des personnages qui sourient, et des exagérations. Là encore, une fois passé le nécessaire moment d’adaptation, ces choix conduisent le lecteur à se focaliser sur le caractère extraordinaire des actions accomplies, et la force vitale intense de chacune de ces femmes. Le lecteur sourit en voyant Marie se retourner vers les trois garçons à bout de force, en faisant l’écuyère équilibriste debout sur le dos d’un cheval, en sautant du ballon qui s’écrase au sol, en accueillant un alpiniste sur un sommet qu’elle a atteint bien avant lui, blasée dans son fauteuil avec son chat sur les genoux, et ses médailles d’or et trophées accrochés au mur, s’amusant de la surprise de son cousin découvrant qu’elle se fait passer pour un soldat homme, s’amusant avec un hydravion en Lego, rayonnant de plaisir en pilotant un hélicoptère. L’une après l’autre, leur énergie et leur bonne humeur emportent la conviction du lecteur : Nancy Wake avec le visage tuméfié raillant le manque de force physique de son tortionnaire, Milunka Savić s’élançant vers l’ennemi avec une grenade dégoupillée dans chaque main, Octavie Delacour balançant une charentaise sur le maire qui ne la croit pas, Yoshiko Kawashima enjôleuse en femme fatale, Marie Curie se mettant du cambouis sur le visage en s’essuyant, Sofiya Ozerkova manquant de place sur son uniforme pour accrocher encore une nouvelle médaille, Marie Depage arrivant avec ses valises à la main pour sauver une nouvelle situation.



La narration visuelle s’avère pleine d’entrain, irrésistible, avec un petit degré de simplification dans les personnages et les objets, rendant immédiate la lecture de chaque case. La dessinatrice arrondit un peu plus ses contours que Monsieur Chien pour Le petit théâtre des opérations, rendant chaque case agréable à l’œil. Comme lui, elle dose avec soin le niveau de densité d’informations visuelles. Elle peut aussi bien investir le temps nécessaire pour représenter les nombreux éléments d’un unique décor, que réaliser une bande de cases à fond vide. Elle sait trouver le bon dosage pour que le lecteur n’éprouve pas de doute sur l’endroit où se déroule l’action, et sur l’époque concernée. Ses dessins portent la preuve de ses recherches de référence, que ce soient pour les vêtements civils, les uniformes, les armes, les véhicules militaires et les lieux divers. Elle n’opte pas pour un degré photographique de représentation, pour autant l’attention du lecteur se maintient sans solution de continuité car il voit tout le temps où se trouvent les personnages, la continuité dans leur action, les marqueurs temporels qui permettent de savoir quand se déroule récit. Comme le scénariste, elle choisit de ne pas s’appesantir sur les horreurs de la guerre, sur les blessés et leurs souffrances, sur les privations et les brutalités. Ces récits n’abordent pas la dimension meurtrière des conflits, les conséquences pour les civils, et les syndromes de stress post-traumatique pour les combattants.


Cette anthologie consacrée à des femmes combattantes permet de réparer l’oubli dont elles ont été victimes, une forme de féminisme relativisé par le fait que les hommes évoqués dans la série mère n’ont pas tous bénéficié non plus d’une reconnaissance à la hauteur de leurs exploits que ce soit par l’institution militaire ou la société civile. Une narration gentiment moqueuse, que ce soient les dialogues ou les dessins, sans rien retirer de la valeur et de l’héroïsme de ces femmes. Le lecteur sourit tout du long, tout en éprouvant un sentiment de respect et d’admiration pour leur courage et leur humanité.



jeudi 7 septembre 2023

Les maléfices du Danthrakon T02 Succès Damné

Un scribouillard qui écrit ira plus loin qu’un génie qui rêve.


Ce tome fait suite à Les Maléfices du Danthrakon T01 La diva des pics (2022) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, ce qui n’enlève rien au fait que ce soit une bonne bande dessinée. La première édition du présent tome date de 2023. Il a été réalisé par Christophe Arleston & Olivier Gay pour le scénario, par Olivier Boiscommun pour les dessins, et par Claude Guth pour la mise en couleurs. Il compte soixante pages de bande dessinée. L’édition initiale se termine par un entretien exclusif avec Lathan Dangodo, l’incroyable auteur de Succès Damné !, comprenant sept pages illustrées par les crayonnés du dessinateur.


C’est à Parys que commence cette histoire, celle d’un homme pour qui l’écriture était toute sa vie ou presque. Dans cette capitale des arts et de la culture, traversée par le fleuve spleen et irriguée par la sagesse des siècles, poètes, peintes ou écrivains ou gravé leur nom dans le marbre de la légende. Lathan Langodo rend visite à son éditeur Brumelet qui est également libraire et imprimeur. Ce dernier l’informe que son livre va être un succès, il va en imprimer quarante exemplaire. Il a prévu le grand jeu ! Même mettre des affiches chez le boulanger de la rue Neuve ! Lathan est tout ému : ça lui fait quelque chose quand même ! Quarante exemplaires : est-ce que ça va augmenter le montant de son avance ? L’éditeur élude élégamment la question. Lathan ressort et rentre chez lui. Il passe devant l’étal du boulanger, celui-ci lui offre une miche de pain blanc de la veille, comprenant qu’il est sans le sou. L’écrivain passe ensuite devant l’étal du boucher qui le menace de son hachoir en lui disant qu’il faut qu’il le rembourse, sinon il finira dans ses saucisses. Il presse le pas, continue son chemin et manque de se faire écraser par un carrosse.



L’échevin Fomelio sort du carrosse qui s’est arrêté, et il tend la main à la jeune Murcille pour l’aider à en descendre. Il s’approche de Lathan Dangodo assis par terre, les vêtements tachés de boue. Murcille présente Lathan comme étant son compagnon, Fomelio lui répondant qu’elle mérite mieux et qu’il l’attend le lendemain à l’aube pour examiner le dossier du nouveau pont. Les deux amoureux regagnent leur modeste appartement situé très haut sous les combles, après d’interminables volées d’escalier. Lathan explique à sa compagne qu’il n’aime pas son employeur. Elle répond que l’échevin Fomelio est un peu arrogant, mais que c’est une chance de carrière pour elle. Pour le moment, elle est sous-apprentie stagiaire, et un jour, elle sera payée. Lathan estime qu’il veut surtout la mettre dans son lit. Elle change conversation et lui demande combien il va toucher par livre, il répond huit sous de cuivre. Elle estime que s’il vend tous les exemplaires, cela leur donnera de quoi manger pendant une semaine ou deux. Alors qu’il a presque passé un an dessus. Il mérite tellement mieux ! À la nuit tombée, Lathan va souvent hanter les tavernes, non pas pour boire, mais pour conter ses textes. Un des clients lui donne un pourboire, pas pour l’encourager, mais pour qu’il arrête.


Deuxième tome de cette série (en quelque sorte) dérivée, et déjà un coup de cœur pour le titre au jeu de mot si évocateur. Il faudra peut-être un peu de temps au lecteur étourdi pour bien identifier le suivant qui joue sur l’association du prénom, Lathan, et du nom de famille, Dangodo, du personnage principal. S’il a été vraiment attentif, il aura relevé celui dans la deuxième planche lorsque l’éditeur indique à son écrivain qu’il est un vrai talent, Lathan (talent latent). Puis le déclic se fait lors du rapprochement entre prénom et nom : un hommage à la pièce de théâtre En attendant Godot (1948/1952), de Samuel Beckett (1906-1989). Tout du long de l’ouvrage, le lecteur se met à fureter pour trouver d’autres associations de mots ou d’autres rapprochements. Il relève également des clins d’œil à des petites phrases, ou des références culturelles, qui se retrouvent parfaitement intégrées dans le flux de la narration. Un chariot de vente de saucisses dans des petits pains, premier métier du seigneur marchand Pyrinthe : vendeur de hotdogs. Une sentence qui tombe : quand on veut on peut, il suffit de traverser la rue (Emmanuel Macron, 15 septembre 2018). Les premiers emplois raillés par une remarque ingénue de Murcille qui est sous-apprentie stagiaire, et un jour elle sera payée. Ou encore : l’échevin Fomelio l’a laissé gérer ce dossier toute seule, d’accord elle était la seule disponible et il ne la paie pas, mais quand même. Le lecteur observe que ces formes de référence trouvent également leur place dans la narration visuelle de manière souvent étonnante et amusante. Ainsi la demeure du seigneur marchand Pyrinthe dont il est dit : Il avait fait du chemin, jusqu’à pouvoir s’offrir un palais peu discret, sur une île privée, au cœur de la cité. L’architecture de cette demeure et son emplacement évoquent Notre Dame de Paris sur l’île de la Cité. Ou encore la loge des mages (qui a pris le nom pompeux d’académie, mais ça n’en reste pas moins un repaire de vieux grigous boursoufflés et jamais contents de leurs petits privilèges) abritée dans un bâtiment à la forme décalquée sur celle de la tour Eiffel.



Chaque composante de la narration se savoure pour elle-même, intrigue, dessins, couleurs, bons mots, gags visuels, et le tout s’avère plus riche que la simple somme des parties. Le lecteur éprouve une réelle sympathie pour cet écrivain un peu rondouillard à l’allure débonnaire et soumise, dénué de talent, obligé d’accepter un boulot alimentaire, forcé même par la menace physique de Fryss l’homme de main (d’un autre côté, il est plus facile de prendre la bonne décision quand il n’y a qu’un seul choix comme le fait observer Lathan à Pyrinthe), persuadé que Murcille la belle jeune femme qui partage sa vie, svelte vive et gracieuse, finira par se rendre compte qu’il ne vaut rien. Il se sent privilégié de pouvoir faire du tourisme dans Parys, inspiré de la capitale de la France, repensée dans un mélange de moyen-âge et de Fantasy avec un dosage parfait. Les couleurs acidulées peuvent paraître tirer un peu vers l’enfance, ce qui à la lecture fait sens : un conte tout public avec un dénouement reposant sur une valeur morale universelle. Le tout forme une vraie lecture plaisir, savoureuse, simple et sophistiquée.


De temps à autre, le lecteur adulte peut sentir une réaction réflexe incontrôlable monter en lui, en se disant que quelques composantes sont un peu convenues. Il découvre vite qu’elle n’est pas fondée. Murcille est réduite à une potiche pour décorer : il n’en est rien, elle fait preuve d’un caractère bien trempé, d’une personnalité indépendante faisant ses propres choix, menant sa vie avec détermination et courage. Les méchants très méchants : le seigneur marchand Pyrinthe est mû par l’appât du gain (il paraît que ça existe dans la réalité et que tout est permis dans les affaires) et la morphologie Fryss son homme de main se rapproche de celle d’un crocodile anthropoïde (ce qui est logique et parlant puisqu’il s’agit d’un individu qui utilise sa force physique pour se faire obéir par la peur et l’intimidation). Le scénariste et le dessinateur utilisent avec intelligence, à propos et élégance les artifices narratifs usuels, en leur redonnant de la saveur et des spécificités, à l’opposé de raccourcis fades et en carton-pâte. Les méchants perdent et le gentil gagne à la fin : certes, il n’en reste pas moins qu’il est toujours très satisfaisant, voire cathartique que les brutes et les exploiteurs soient châtiés, et le gentil commence comme un profiteur, juste un peu plus lâche que les autres. Au fur et à mesure, un par un ce qui peut apparaître comme un cliché, perd son unidimensionnalité pour révéler plusieurs facettes ce qui le rend complexe.



Le lecteur pourrait également céder à une impulsion irraisonnée et trouver les dessins trop jolis pour être sérieux. Là encore le plaisir de lecture se nourrit des nombreuses nuances parfumées exhalées par les pages, comme un met raffiné aux multiples saveurs. Plaisir immédiat des yeux, facilité de lecture, évidence et naturel de chaque séquence, personnages qui en disent long, juste par leur visage et leur posture, émerveillement des aventures. Le lecteur retrouve son âme d’enfant et s’implique dans le spectacle, il y éprouve la sensation d’y participer : jouir des belles vues de la ville, monter les interminables escaliers jusqu’à la minuscule mansarde, essuyer le dédain des clients du bar, découvrir le luxe du palais peu discret du seigneur marchand Pyrinthe, voir le string de Murcille passer par la fenêtre, découvrir les tableaux peints par Pyrinthe, plonger dans le livre écrit par Lathan Dangodo, voir le Danthrakon se tortiller, être à deux doigts de perdre l’équilibre et chuter dans le vide, voguer sur un petit voilier et être la proie d’enchantements magiques ayant perdu de leur puissance, fuir les morts qui reviennent à la vie, etc. Une aventure visuelle riche et chaleureuse dans le plus pur style Heroic Fantasy urbaine, une comédie dramatique enlevée et nuancée.


Dans le même temps, c’est l’histoire d’un écrivaillon devenu prête-plume qui prend un raccourci pour accéder au succès. L’auteur parle de son métier, nourrit son récit d’anecdotes de ses débuts et d’autres de ses confrères. Il sait de quoi il parler et ça se sent. Dans les sept pages d’interview de Lathan Dangodo en fin de volume avec des esquisses de Boiscommun, le lecteur sent bien le mélange d’histoire personnelle des auteurs, accommodée au caractère du personnage. Il y voit autant du vécu qu’une prise de recul sur ce métier. Il suit le cheminement des questions : comment faire pour écrire, qu’est-ce que le succès apporte, ce qui donne envie d’écrire, la discipline nécessaire pour écrire, la relation avec l’éditeur, et des conseils sur la manière de construire une histoire, de développer des personnages, de les étoffer, etc. Il peut s’amuser à se repasser l’aventure qu’il vient de lire et de voir comment les auteurs ont appliqué leurs propres conseils. Il se tend, anxieux de découvrir la réponse à la dernière question : et la suite ?


Une couverture très travaillée, des pages appétissantes et faciles à lire, une aventure échevelée, une belle histoire d’amour, une vocation intense, un soupçon de magie et de fantastique, des créatures aux allures bizarres, un sens de l’humour respectueux et piquant. Un divertissement exceptionnel, une comédie dramatique aussi classique vivante, une belle ode à une vocation : écrivain. Parfait.



mercredi 6 septembre 2023

Marshal Bass T08 La mort misérable et solitaire de Mindy Maguire

Aucun homme n’obtiendra plus jamais rien de moi !


Ce tome fait suite à Marshal Bass T07: Maître Bryce (2022) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Len O’Grady pour la mise en couleur des pages 1 à 6, par Anubis pour celle des pages 7 à 54. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, en Arizona, fin août 1877. Les habitants se rassemblent devant la maison close tenue par madame Cleopatra : un meurtre vient d’y être constaté. Mindy Maguire a assassiné Bernhardt le puant. Un vieil afro-américain à la barbe banche, un va-nu-pieds, marche en s’éloignant de l’établissement et en répétant : Un meurtre. Il parvient devant le magasin général Delila’s store et il demande un peu d’eau pour le vieux Tom, à la fillette qui se tient sous l’auvent, avec un nourrisson dans les bras. Elle répond sèchement qu’ils sont fermés le dimanche. Comme il insiste, elle le menace d’un couteau en précisant qu’elle sait s’en servir. Son petit frère Jacob ramène un verre d’eau et le tend au vieux Tom. La jeune fille veut savoir pourquoi il a fait ça : d’abord le vagabond demande de l’eau, puis le pichet et enfin un endroit où passer la nuit. Vieux Tom les remercie du fond du cœur et s’en va, après avoir rendu la tasse.



River Bass est arrivé devant la maison close et il montre son badge de marshal pour y entrer : la foule ne le laisse pas passer. Madame Cleopatra le prend par le bras pour le faire entrer par derrière. Son épouse Bathsheba l’accompagne, car elle ne va pas le laisser aller seule dans une maison close. À l’intérieur, dans la chambre, le shérif Lawrence est agenouillé devant le cadavre de Bernhardt, en présence de quatre hommes. Le doute n’est pas permis : Mindy et Bernhardt le puant étaient seuls dans cette pièce. Il paraît que Bernhardt avait un peu d’or sur lui. Mindy a pris le flingue de Bernhardt, lui a tiré dessus et s’est enfuie avec l’or. Vraisemblablement vers les territoires indiens, ajoute Bass. Le shérif décide d’organiser une battue pour retrouver la meurtrière : il promet aux hommes assemblés dans la grande salle que le comté paiera pour tout le whisky nécessaire à réchauffer leurs vieux os. Une dizaine d’hommes se portent volontaires. Madame Cleopatra demande à Lawrence s’il n’est pas possible de trouver un arrangement. Il répond qu’il lui avait proposé un arrangement voilà six mois et qu’elle avait répondu : Le crédit est mort. Elle se tourne vers River pour lui demander d’aider Mindy qui va se retrouver seule face à cette horde imbibée de whisky. Bathsheba lui intime de le faire. Cleopatra la remercie de son intervention.


Avec le tome précédent, le lecteur avait senti que les auteurs avaient acquis l’assurance de pouvoir continuer leur série, ce qui les avaient amenés à consacrer un tome à l’histoire personnelle de leur personnage principal, et quelques pages à celle de son épouse. En dernière page, ils annonçaient le point de départ du présent tome : un meurtre. En dernière page du présent tome, ils annoncent le point de départ du suivant, tout en y ayant subrepticement consacré quelques pages en cours de récit. De même, lorsque River Bass se retrouve face à Mindy Maguire, sa décision prend en compte celle qu’il avait dû prendre dans le tome Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Comme dans les tous les tomes de la série, l’histoire charrie des questions sociales, à la fois les conditions de vie dans l’Ouest américain, à la fois des rapports de force qui restent d’actualité. Voilà une prostituée accusée d’un meurtre : elle l’a commis, elle a pris la fuite certaine de subir un procès expéditif. En cours de récit, elle explique son geste à River et Cameron : une proposition inattendue de son client lui a fait prendre conscience que son espoir d’un jour rembourser ses dettes et de pouvoir recouvrer sa liberté était illusoire. Cela permet au lecteur de mieux comprendre la réaction de Bathsheba : elle demande à son époux de venir en aide à une prostituée même si elle sait pertinemment qu’il a payé pour ses services il y a quelques mois, car elle a elle aussi souffert de la servitude féminine dans cette société. Les auteurs montrent ces conséquences d’une maltraitance systémique.



Au cours du récit, d’autres thèmes affleurent. Les habitants de Dryheave ne se montrent pas très empressés de se mettre à la poursuite de la meurtrière : il faut pénétrer en territoire indien et les nuits sont froides à la belle étoile, des lâches peu préoccupés de justice. Le shérif sait les convaincre en leur indiquant qu’ils pourront attendre la fuyarde dans un chalet dans les bois et que le comté leur paiera leur alcool en attendant, sans compter la présence d’une ou deux dames de compagnie, un bel exemple de dépense de l’argent public, et à nouveau de courage masculin. Effectivement, ils se retrouvent en territoire indien, et voilà que se présente un Lakota pour leur narrer la bataille de Greasy Grass, c’est-à-dire celle de Little Bighorn (25 & 26 juin 1876), en l’échange d’une bouteille d’alcool. Le lecteur peut y voir le ravage de l’alcool distribué par l’homme blanc, ainsi que la guerre de conquête. Dans son comportement, l’indien lakota se montre également raciste envers l’afro-américain qu’est River Bass, et tout aussi misogyne envers Mindy. Cette dernière fait observer au marshal que la justice qu’il entend appliquer en tant que représentant de l’état s’applique plus aux individus des catégories sociales populaires et défavorisées qu’aux riches. Ce qui fait écho à une question posée par un personnage dans le tome quatre : N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches, colonel ? Le vieux Tom, un afro-américain d’une cinquantaine d’années ou plus, incarne également les laissés pour compte du rêve américain, de la grande expansion vers l’ouest.


La continuité de la série s’étoffe également par des éléments de l’intrigue. L’histoire débute le jour même de celui du tome précédent, alors que le corps de Bernhardt le puant a été découvert, pendant le repas organisé à l’occasion du baptême du nourrisson de Delila. Plusieurs enfants de Bathsheba et River font une apparition, comme Jacob, Jake et Judith. Un autre membre de la famille Defoe se fait connaître à River Bass, après Alexander Defoe, Lionel Defoe et Constance Armstrong (née Defoe), avec une approche différente de ses sœurs et frères. Le lecteur retrouve cette familiarité qui figure dans son horizon d’attente pour une série avec un héros récurrent, et il voit également une progression, lente et discrète, dans les personnages, à commencer par la manière dont River Bass accomplit son devoir de marshal, mais aussi dans la décision de Bathsheba de demander à son époux d’aider une prostituée dont il a eu recours aux services. Le comportement de l’humanité s’inscrit toujours dans le roman noir, et des moments de bienveillance et d’espoir parviennent à se manifester malgré tout.



Le lecteur regrette un peu le départ de Nikola Vitković pour la mise en couleur. Ses successeurs apportent le même soin dans l’approche naturaliste, la conservation ou l’amélioration de la lisibilité, le rehaussement des reliefs de chaque élément détouré. Il semble qu’ils se montrent un peu moins talentueux pour les effets de textures. Pour autant, l’un puis l’autre réalisent de superbes compositions : la lumière tamisée de la maison close, la belle lumière naturelle des grands espaces sauvages, les nuances de vert de la végétation, les belles couleurs des vêtements de Mindy Maguire, le ciel nocturne étoilé, les lueurs violettes au petit matin, la chaleur des feux de camp, etc. L’artiste s’en donne à cœur joie comme depuis le début de la série, et les rétines du lecteur sont à la fête. Il prend un grand plaisir dès la première page à regarder les visages des uns et des autres pour essayer d’y lire le fond de leur pensée, ou de deviner leur caractère : le vieux Tom et son sourire trop gentil pour être honnête, le sérieux du shérif trop professionnel pour ne pas cacher quelque chose, la bonhommie de Cameron Defoe trop décalée dans cet environnement sans pitié, le visage indéchiffrable d’Enapay le Lakota, etc. Le portrait de Mindy Maguire s’avère le plus savoureux, le plus vivant, générant immédiatement une empathie extraordinaire chez le lecteur.


Visuellement, le lecteur retrouve tout ce qu’il apprécie dans la série : les tenues vestimentaires, la description des bâtiments de la petite ville de Dryheave, les grands espaces, la végétation des régions boisées, le pragmatisme des feux de camps, les postures adultes des personnages, leurs interactions plus ou moins franches, etc. Il constate comme d’habitude la coordination et la complémentarité impressionnante entre dessinateur et scénariste dans toutes les séquences. Quelques exemples. Il saisit tout de suite l’expression de solidarité féminine présente dans le bref échange de regard entre madame Cleopatra et Bathsheba Bass. Il se retrouve autant fasciné que les enfants Jacob et Jake quand le vieux Tom leur fait un tour de prestidigitation. Il sourit par empathie en voyant la relation se développer entre Mindy et Cameron. Il sourit à l’humour très noir des combats, les auteurs ayant conservé leur volonté de montrer que la plupart des individus ne sont pas aguerris : ils se montrent hésitants, maladroits, patauds, malhabiles, peu efficaces. Le déroulement des affrontements relève plus du hasard et de la malchance que de compétences guerrières. Lorsqu’une personne dispose d’une réelle expérience en la matière, c’est un carnage affligeant dans l’autre camp.


Cette série se bonifie de tome en tome, gagnant en profondeur, en intensité, en épaisseur, que ce soit pour les personnages, les thèmes ou la narration visuelle. Le lecteur s’immerge avec délectation dans cet ouest qui n’a rien de mythique, où les individus se montrent dans toute la laideur de l’humanité, et parfois dans sa bonté. Une telle société peut-elle tolérer qu’une prostituée se rebiffe contre la place qui lui est assignée par un fonctionnement systémique inique ? Le lecteur reprend à la chevauchée aux côtés de River Bass, dans de magnifiques paysages, accompagnant un individu imparfait, humain.