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lundi 25 mars 2019

Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune

Croyez-moi, toutes les victoires ont un prix.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 7 : Raison d'Etat (2001) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2002 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T2: Volumes 5 à 8. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage.

Finalement Caroline Baldwin n'est pas morte dans l'ancienne prison du deuxième district. Elle reprend ses esprits, en en étant la première surprise. Son agresseur muni de lunettes de vision nocturne, est étendu par terre, dans une flaque de son propre sang. Elle se relève, ramasse son arme, et avance prudemment dans les couloirs longés dans la pénombre. Elle trouve un deuxième individu abattu d'une balle dans le front. Elle se met à courir vers la sortie, sans plus prendre de précaution. 3 jours plus tard, Caroline Baldwin se trouve à Bangkok, dans une suite luxueuse de l'Orient Hôtel. Arnold Levis, des assurances Star, entre dans la pièce. Il l'informe qu'elle est accusée du meurtre du procureur John Steele, ce qui fait la une du New York Times. Il lui laisse le journal et lui indique qu'il l'attend pour le dîner à vingt heures tapantes. À l'heure dite, Caroline Baldwin descend le magnifique escalier de l'hôtel et se rend sur la terrasse où l'attend Levis. Il commande sèchement deux cocktails sans lui demander son avis. Elle ajoute la formule de politesse à destination du serveur, et se retourne vers Levis pour lui indiquer que l'argent ne dispense pas d'être poli.


Arnold Levis indique à Caroline Baldwin que la confirmation est arrivée : les rebelles birmans sont passés au Laos. Du coup le programme est qu'il l'accompagne jusqu'au poste de frontière de Nong Khai où elle traversera le Mékong pour rejoindre Vientiane. Il ajoute que l'argent de la rançon lui sera livré au Laos. Excédée par ses manières, Caroline Baldwin quitte la table avant qu'ils ne soient servis, et rejoint sa chambre. De son côté, Ed Mitchum se trouve aussi à Bangkok où il va prendre contact avec Neng, un ancien camarade des services secrets. À Vientiane, Mitchum fait du repérage dans les rues. Caroline Baldwin est dérangée dans son bain par des coups frappés à la porte. Emmaillotée dans sa serviette, elle va ouvrir : il s'agit de 2 hommes venus lui remettre le sac de billets. Elle le prend en charge, signe le reçu, sans vérifier la somme, à savoir 5 millions de dollars. Les 2 hommes s'en vont aussi discrètement qu'ils sont venus. Dans sa chambre, Elle est allongée en petite culotte noire, le gros sac à côté d'elle, ouvert, avec quelques liasses de billet sur les draps. Elle prend pleinement conscience de sa situation aussi dangereuse qu'inextricable.


Ce tome constitue la deuxième moitié de l'histoire commencée dans le précédent, et le suspense était assez élevé pour qu'il ne fasse pas de doute dans l'esprit du lecteur qu'il revienne pour en connaître la fin. André Taymans reprend son intrigue là où il l'avait laissée : Caroline Baldwin reprend connaissance, très surprise de ne pas être morte, tuée d'une balle dans la tête. Le lecteur est un peu moins surpris puisqu'il sait que la série continue. Pas de temps perdu : dès la page 3, l'héroïne se trouve à Bangkok en Thaïlande, pour retrouver Raph Mulligan et remettre la rançon de 5 millions de dollars. En cohérence avec le tome précédent, Caroline Baldwin ne se transforme pas en héros capable de tout résoudre par ses capacités de déduction, sa capacité à se défendre et sa chance incroyable. Elle poursuit son enquête essentiellement en avançant et en espérant trouver des indices. Elle bénéficie de l'aide de plusieurs personnes, à commencer par des individus employés par la compagnie d'assurance Star, cette dernière mettant en action son réseau et ses ressources internationales. C'est ainsi que la rançon lui est livrée à domicile dans le village de Vientiane et qu'un courriel lui arrive bien inopinément. Au fur et à mesure, elle peut mesurer à quel point elle n'est souvent qu'un pion pris entre le feu de plusieurs intérêts conflictuels.


Arrivé à ce huitième tome, le lecteur s'est constitué un horizon d'attentes, s'attendant à retrouver les caractéristiques qui font la spécificité de cette série. L'auteur répond auxdites attentes, à commencer par la composante touristique de l'histoire. Il prend plaisir en découvrant ces pages où André Taymans lui sert de guide touristique : les immeubles en bordure du fleuve Chao Phraya, le magnifique hall de l'hôtel où sont descendus Baldwin et Levis et le repas en terrasse, les rues de Vientiane, une deuxième passage par les pelouses de la Maison Blanche, une démonstration d'arts martiaux en pleine rue et des individus déguisés dans une procession, sans oublier un petit tour en éléphant dans la jungle laotienne, et un petit tour en radeau en bambou sur un fleuve. Comme dans les tomes précédents, le dessinateur réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste avec un bon niveau de détails. Les traits de contour sont un peu simplifiés pour conserver une bonne lisibilité, les visages des personnages et les silhouettes sont également un peu simplifiées pour mieux faire ressortir les protagonistes dans les environnements, et leur donner un peu plus de vie, sans pour autant donner une impression de caricature. Ils sont dépeints d'une manière réaliste, avec souvent la bouche entrouverte laissant une zone blanche entre les 2 lèvres, une forme de simplification.


Le plaisir visuel de la lecture ne réside pas que dans la découverte de lieux exotiques. Le lecteur retrouve la clarté de la narration visuelle de l'auteur au travers de 6 planches muette d'une lisibilité impeccable, avec un tension dramatique étonnante, que ce soit Caroline Baldwin en train de sortir en courant de la prison désaffectée, Ed Mitchum déambulant dans Vientiane, ou la superbe progression en radeau de bambou sur le fleuve. Taymans continue d'être un excellent metteur en scène et un directeur d'acteurs naturaliste qui sait rendre visible l'état d'esprit des personnages Le lecteur peut ressentir tout le mépris teinté de colère de Caroline Baldwin à l'encontre de Arnold Levis lors du dîner en terrasse, la tension dans les livreurs de la rançon pressés et soulagés de la remettre à Baldwin, la concentration dans les pratiquants des arts martiaux, la concentration de Baldwin dans sa réflexion pour comprendre la référence à la lagune et la photographie envoyée par courriel. La mise en couleurs conserve, elle aussi, une approche naturaliste, avec une petite faute de goût pour la séquence où Caroline Baldwin prend son bain, où l'artiste a exagéré la brillance de la peau par des nuances trop claires, aboutissant à une apparence de plastique plus que de peau satinée. Il sourit aussi en voyant la page 1 du tome précédent (Caroline sur son lit avec le sac de billets de banque) reprise dans ce tome, avec un autre texte, attestant de l'anticipation de l'auteur.


Le lecteur se plonge donc avec plaisir dans ces pages l'emmenant à l'autre bout du monde, aux côtés de personnages adultes et plausibles, pour découvrir l'issue de l'enlèvement de banquier détenant des informations compromettantes concernant le vice-président des États-Unis. De ci de là, il relève un détail apportant une saveur supplémentaire. André Taymans évoque en passant Inquiétude (1898) de Joseph Conrad, dont on peut supposer qu'il s'agit d'une de ses lectures. Le guide de Caroline Baldwin évoque le pays au million d'éléphants lors de l'excursion au Laos, donnant envie au lecteur d'en apprendre plus sur la population actuelle des éléphants dans ce pays. Il glisse le terme de stéganographie lorsque l'héroïne essaye de comprendre le sens de la lagune et du courriel. Il la montre hausser la voix contre Arnold Levis quand il se comporte de manière malpolie vis-à-vis des serveurs du restaurant de Bangkok. Le récit comprend 2 pages fortement chargées en phylactères pour qu'un protagoniste explique la situation que Baldwin découvre à la fin, rappelant les pages de même nature explicative dans le tome précédent. Avec un peu de recul, il se rend compte que le déroulement de l'histoire sait concilier 2 aspects a priori antinomique : le besoin d'avoir un personnage principal qui se lance dans l'aventure et dont les actions sont essentielles pour la résolution, et la représentation d'un monde où un individu seul ne pèse pas grand-chose dans un système complexe. C'est à la fois la volonté de Caroline Baldwin qui permet à la rançon d'être livrée, et à la fois un ensemble d'intervenants dans un système complexe qui lui permet d'accomplir sa mission et de rester en vie. Enfin, le dénouement prépare le tome suivant, Caroline Baldwin n'ayant pas toutes les preuves pour se disculper dans l'assassinat du procureur John Steel.



Cette deuxième moitié de l'histoire entamée dans le tome précédent répond aux attentes du lecteur : un voyage touristique en Thaïlande et au Laos, une Caroline Baldwin toujours aussi déterminée et allant de l'avant, une résolution satisfaisante de l'enquête sur l'enlèvement du banquier, des dessins faciles à lire tout en étant denses en informations visuelles, et des remarques en passant qui attestent d'un regard sur la société.



mardi 19 mars 2019

50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies

L'expérience est un peigne pour les chauves, dit un proverbe chinois.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur quatrième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015).

Comme les autres ouvrages réalisés par ce tandem d'auteurs, celui-ci se présente sous la forme d'un gag en une ou 2 pages, avec en vis-à-vis, ou juste après, un texte sur 1 ou 2 pages. Tout commence avec Zeus lors d'un rendez-vous avec son avocate. Celle-ci passe en revue ses différentes conquêtes et les enfants qui sont nés de ces unions. Elle conclut sur l'ampleur de la pension alimentaire. Le texte en vis-à-vis évoque également les nombreuses amours du roi des dieux, en faisant apparaître ce qu'il en a retiré au-delà du moment de possession d'une beauté éphémère. Pan passe devant le juge pour différents chefs d'accusation : l'affaire du Sofitel de Mykonos, les agapes du Carlton de Delphes, un réseau d'escort-girls. Pan est un dieu ambigu, personnifiant une part de la sauvagerie de l'être humain, avec ses cornes et ses sabots caprins. Mais c'est aussi un dieu qui a participé à la lutte contre les Titans, et a été accueilli au panthéon olympien, reconnaissant ainsi la nécessité de l'existence de danseurs ivres, de la puissance libératrice de l'excès.


Sisyphe a été nommé ministre de l'éducation nationale, et chaque jour il doit recommencer à faire rouler la pierre de la réforme au sommet pour la voir aboutir. Sisyphe n'est pas que la métaphore de l'absurdité de la condition humaine, c'est aussi le symbole du cycle de la vie. Un couple de grecs se rend au centre commercial Parthénon II et observe la faune qui y traîne. Jason et les 49 Argonautes se sont lancés à a recherche de la Toison d'Or, affrontant bien des périls. Mais quel était le sens de leur quête, une forme de recherche pour assouvir un désir non formulé ? Poséidon n'a pas apprécié l'appropriation de son trident par le Club Méditerranée. Poséidon est un dieu ambigu qui peut apporter l'eau indispensable à l'agriculture, comme noyer les humains par un déluge. Au fil de ces quatre-vingts pages, les auteurs mettent également en scène Charon, Thésée, Ulysse, Cronos, Narcisse, Dionysos, les Amazones, Héra, Héraclès, Orphée, Pénélope, Éros, le pouvoir de Zeus, Œdipe, Prométhée, Dédale, les Centaures, Pégase, les Métamorphoses, Icare, Atlas, Athéna, les Cyclopes, Héphaïstos, Achille, Déméter, le Cheval de Troie.


Comme dans les précédents tomes, le lecteur est à la fois attiré par le programme et par les dessins. L'ouvrage promet de (re)découvrir la mythologie grecque sous forme d'articles courts et synthétiques, version digest. Le dessin de couverture réussit à marier une représentation rendant les dieux sympathiques et très humains, à la fois immédiatement reconnaissables, avec un air un peu benêt qui les rend inoffensifs, voire tellement gentillet que la moquerie n'est pas loin. La page au dos de la première de couverture et la page en vis-à-vis forment un trombinoscope reprenant 34 portraits de dieux en gros plans, tous avec une gueule pas possible, dans la même veine caricaturale. Jul réalise donc 24 gags en 1 page et 8 gags en 2 pages. Il mêle allègrement les dieux en tenue antique avec des éléments modernes comme les téléphones portables, les avocats, le supermarché, une tablette, un camion de la fourrière, etc. Une partie de l'humour est générée par ce comique de situation basé les anachronismes. Dans le même ordre d'idée, les situations mises en scène reposent également sur d'autres anachronismes, mêlant panthéon antique et actualité : pension alimentaire, réforme de l'éducation nationale, traversée maritime périlleuse d'immigrés clandestins, selfies, Femen, libéralisation du marché de l'énergie, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, sites de rencontre, etc.


Comme à son habitude, Jul réalise des dessins aux contours un peu lâches, dans des cases sans bordure. Le lecteur ressent une empathie immédiate avec les personnages représentés, grâce à l'expressivité de leurs visages. Chaque situation donne une impression d'évidence naturelle, alors même qu'il semble n'y a avoir que quelques traits grossiers pour représenter la scène, souvent dépourvue de décor. Pourtant le lecteur reconnaît immédiatement qui il a en face de lui et où se situe la discussion ou l'action. L'artiste impressionne par sa capacité à évoquer et faire s'incarner ainsi des caractères et des lieux en un minimum de traits. Il met en jeu plusieurs registres de comique : de situation, de relations, allant jusqu'à l'absurde ou au comique purement visuel, avec une facilité épatante. Le lecteur en vient à se demander s'il va finalement lire les pages de texte.


Comme dans le deuxième tome sur les philosophes, Charles Pépin fait en sorte que son texte évoque régulièrement le gag imaginé par Jul. Bien évidemment, ce dernier met en scène le dieu ou les personnages dont il est question dans la page en vis-à-vis, mais en plus régulièrement le philosophe reprend une partie de la situation imaginée par l'artiste. Le contenu des textes s'avère différer d'un dieu à l'autre, allant de l'évocation très condensée de l'histoire d'un dieu ou d'un personnage, à une réflexion périphérique sur un de ses aspects, pas forcément le plus connu. Ainsi la page consacrée à Poséidon revient sur de nombreux événements mythologiques qui lui sont associés, sans beaucoup développer leur interprétation. Le lecteur reste un peu sur sa faim, avec un condensé partiel de la mythologie associée à Poséidon, forcément lacunaire et réducteur, et un ou deux jugements de valeur, comme plaqués artificiellement entre 2 événements. À l'opposé, l'article (de 2 pages) sur Dionysos développe essentiellement des réflexions sur sa dimension métaphorique, sans presqu'aucun fait sur sa mythologie, laissant le lecteur novice sur sa faim. De dieu en dieu, le lecteur observe également que Charles Pépin a changé son fusil d'épaule.


Les 3 premiers ouvrages réalisés par Jul & Pépin adoptent une approche philosophique, à la fois en évoquant la vie et les concepts développés par les plus grands philosophes. Ici, il est fait quelques mentions de thèmes philosophiques, mais l'approche est surtout de nature psychanalytique. En cela, cet ouvrage ne respecte pas forcément l'horizon d'attente du lecteur. En fonction des dieux, le lecteur se retrouve plus ou moins intéressé par l'amour comme forme de pouvoir, la nature insaisissable de l'objet du désir, la question des rémanences de sa personnalité après la mort, l'attrait de l'interdit, la dualité entre corps & âme, la figure de l'impair comme symbole de la pensée unique, etc. En fonction de la sensibilité du lecteur, certaines entrées peuvent laisser perplexe, comme celle sur Poséidon, ou celle sur la foudre de Zeus. Au contraire, d'autres peuvent surprendre par leur thème ou leur interprétation inattendue. Par exemple, Charles Pépin ne se contente pas de vulgariser le mythe de Sisyphe pensé par Albert Camus, il en propose une autre interprétation qui vient le compléter. Le mythe de Thésée donne lieu à un développement relatif au triomphe de la raison sur les affects, et celui d'Icare sur la transmission de l'expérience (avec un proverbe chinois en bonus : l'expérience est un peigne pour les chauves). Le lecteur apprécie à des degrés divers cette évocation de la sagesse grecque antique et l'interprétation que peut en faire le philosophe. Il constate la richesse de ces mythes qui se prêtent à plusieurs interprétations possibles.


Néanmoins, dès la première rubrique (consacrée aux amours de Zeus), il relève une petite phrase rappelant une évidence : pas d'amour désintéressé comme chez les chrétiens. La deuxième rubrique ne fait pas référence à la religion monothéiste. Toutefois le lecteur y retrouve une allusion dans le texte consacré à Dinoysos, une autre pour l'amour entre Pénélope et Ulysse. Ces petites remarques discrètes apportent alors une autre dimension à la lecture. Il ne s'agit plus simplement d'une série de gags savoureux basés sur le décalage, et d'évocations plus ou moins détaillées de pans mythologiques avec un éclairage psychanalytique. Il s'agit aussi d'une vision du monde préchrétienne. Les auteurs ne mettent pas cette dimension en avant, mais le lecteur en prend conscience progressivement, ou cela lui revient à l'esprit. Par cette prise de recul, l'ouvrage apporte une perspective inattendue, devenant aussi le révélateur de la transformation idéologique amenée par l'avènement du christianisme, par la réduction opérée par l'idéologie de cette religion, tant sur le plan moral que sociétal.


S'attendant à un ouvrage similaire aux précédents réalisés par Jul & Charles Pépin, le lecteur est à la fois conforté et déstabilisé. Il retrouve la forme des 2 tomes sur les philosophes, 1 page de BD avec 1 page de texte en vis-à-vis, ou 2 pages de BD suivies de 2 pages de texte, chaque entrée se focalisant sur un dieu ou un personnage différent. Il est aussi pris au dépourvu par une orientation plus psychanalytique que philosophique, et par des textes où la répartition entre informations mythologiques et considérations sociales et psychologiques varient fortement de l'un à l'autre. Il lui faut également un peu de temps pour prendre conscience que cet ouvrage propose d'examiner des points de vue préchrétien, faisant ainsi ressortir des façons de penser tellement habituelles qu'elles en paraissent objectives. 4 étoiles pour une approche au dosage fluctuant d'une entrée à l'autre.



lundi 11 mars 2019

Le syndicat des algues brunes

Ce tome comprend une histoire indépendante de toute autre, racontée sous la forme d'un roman-photo. Il a été réalisé par Amélie Laval et édité par les éditions FLBLB. Il fait intervenir 47 acteurs. Les rôles principaux sont interprétés par Shuey-Shyen Duong (Ky Duyen Canac) et Cécile Peyrot (Fondamente). Cécile Rémy est responsable de la photographie. Aucun animal n'a été maltraité durant le shooting du Syndicat des algues brunes. L'édition originale date du premier trimestre 2018. Cette histoire comprend 211 pages de photo-roman.

Ky Duyen Canac (championne vietnamienne de l'art martial Vovinam Viet Vo Dao) déambule dans les ruelles d'une ville du sud de ce qui s'appelait précédemment la France, aujourd'hui appelée région Soleil Lavande dans le pays Avrupa. Elle finit par trouver l'adresse qu'elle cherche au 140 d'une rue. Elle tire la clé d'accès d'une enveloppe qu'elle avait dans sa poche et monte dans les étages jusqu'à l'appartement qui fut celui de son père Serge Canac. L'appartement est visiblement vide depuis plusieurs jours. Les différents miroirs et surfaces vitrées répondent à Ky Duyen Canac qu'ils ne savent pas quand le propriétaire reviendra. Elle ressort de l'appartement et regagne la rue où elle marche en écoutant le message que lui avait laissé son père. Elle se fait agresser dans une rue déserte par 2 hommes tenant des propos racistes, qualifiés de presse-citrons. Elle riposte en utilisant son art martial. Un homme se retrouve étendu sans connaissance à terre, l'autre tombe de tout son long et son corps se transforme en mousse savonneuse. Une femme (Fondamente) se porte au secours de Ky Duyen Canac, l'aide à se relever et l'emmène jusqu'à un taxi. Canac est légèrement blessée à l'épaule.

Chemin faisant, Ky Duyen Canac explique qu'elle est championne olympique d'art martial, et Fondamente explique que l'homme qui s'est transformé en mousse devait être un barbotard, c’est-à-dire un être humain de quatrième génération. Elles se font déposer au pied de l'immeuble de Fondamente qui invite Ky dans son appartement et qui soigne son épaule. Ky explique à son hôtesse qu'elle est venue pour voir son père qui lui avait envoyé un double des clés de son appartement. Fondamente explique qu'elle est journaliste et qu'elle essaiera de se renseigner sur Serge Canac. Elle ajoute qu'elle aimerait voyager en Asie mais que les individus de groupe sanguin A et O n'ont pas le droit de sortir du territoire et elle est du groupe A. Ky indique qu'il n'y a pas ce genre de problème au Vietnam car il n'y a plus d'humains générationnels là-bas. Fondamente s'en va finir un article ; Ky effectue quelques katas avant de se coucher sur le canapé. Elle se réveille seule dans l'appartement le lendemain matin. Elle petit-déjeune d'une soupe à la lavande. Puis elle effectue des exercices d'assouplissement. Fondamente rentre sur ces entrefaites et lui propose d'aller manger à l'extérieur.


Étonnant qu'il puisse encore paraître de nouveaux romans-photos en 2018, qui plus est qui ne s'inscrivent pas dans le genre romance. Pourtant le lecteur découvre dès les premières pages, qu'il s'agit d'un roman-photo en bonne et due forme, avec des photographies soignées, pouvant aller jusqu'à 10 dans une page, dans des lieux variés, pour une histoire entre thriller politique et enquête. Amélie Laval a construit son récit comme une bande dessinée, avec des photographies à la place de dessins dans des cases. Le lecteur de BD retrouve donc une forme de narration séquentielle très familière, classique dans son ordonnancement, avec des cases rectangulaires, sagement alignées en bande, les unes au-dessus des autres. La taille des cases varient en fonction de la nature de la séquence et de ce qui est montré, des cases étroites, ou des cases de la larguer de la page, des petites cases, ou quelques photographies en pleine page. En choisissant ce mode de narration essentiellement descriptif, l'autrice se confronte à la problématique du budget. Alors qu'en bande dessinée, l'artiste dispose d'un budget illimité pour les effets spéciaux et les décors (sous réserve du temps passé à les représenter), le roman-photo est tributaire soit des décors naturels, soit des décors de studio, mais ce n'est alors plus le même prix. L'artiste a pris le parti des décors naturels, et le lecteur peut apprécier au fil du récit leur diversité : ruelles, cage d'escalier, intérieurs d'appartement, café, voirie urbaine, autoroutes, paysages naturels, supermarché, calanque, port, salle de réunion. À l'opposé de longues pages en plan fixe dans 3 lieux sans âme, Amélie Laval donne à voir de nombreux environnements, très ordinaires pris séparément, constituant un décor élaboré et varié dans leur effet cumulatif.

Le lecteur retrouve la même approche naturaliste et généreuse dans le casting. Au fil de ces 211 pages, il observe une cinquantaine d'individus différents, interprétés par autant d'acteurs. Amélie Laval n'a pas choisi d'en faire des modèles de beauté esthétique, préférant conserver une apparence normale. Là encore cette apparente banalité peut masquer la variété, ainsi que l'effet que cela produit. Le lecteur plonge en fait dans un monde quasi identique au sien, croisant des individus normaux, se conduisant de manière normale. Le registre narratif n'est pas celui du spectaculaire, mais un registre qui privilégie la narration et la cohérence interne. Le lecteur narquois peut n'y voir que la nécessité (budget contraint) qui fait loi, mais au fil des pages il s'impose une impression globale de choix narratif en phase avec la nature du récit. Les expressions des visages sonnent juste, ainsi que les postures des acteurs. Qui plus est, les mouvements lors des affrontements physiques apparaissent réels, à l'opposé d'une exagération spectaculaire, évitant l'écueil de tomber dans le ridicule.


Le lecteur voit les personnages évoluer comme s'il s'agissait d'individus croisés dans la rue, dans une représentation de la réalité très proche de la sienne. La narration neutralise ainsi le risque de la moquerie ou de l'autodérision involontaire en optant pour un premier degré refusant les facilités pour enjoliver les apparences, tels que filtres photographiques, effets bon marché, ou retouches infographiques en post production. Du coup, l'intrusion des éléments d'anticipation (pour le coup réalisés avec des moyens limités) passe plus facilement, que ce soit les morts qui se transforment en mousse, ou ceux qui portent une combinaison intégrale en fausse fourrure. L'autrice n'essaye pas de faire passer ces éléments pour des effets spéciaux haute technologie. Elle ne cache pas au lecteur leur nature basique, lui laissant la possibilité de les prendre en l'état sans raillerie.

Indépendamment de son goût pour le roman-photo ou pour la bande dessinée, le lecteur se laisse donc facilement entraîner dans cette narration visuelle, plutôt riche, utilisant des découpages de planche spécifiques à la BD, un peu déconcertante par la précision des photographies qui ne laissent pas de place à l'imagination comme le font les dessins. Le lecteur est tenté de prendre le temps de détailler chaque photographie pour y déceler des éléments signifiants, alors qu'il ne s'agit que de la densité d'informations visuelles propre à la photographie. La précision photographique laisse également moins de marge de manœuvre à l'autrice pour détourner la fonction première de l'objet qui est montré. Pourtant, Amélie Laval réussit quand même à induire des fonctions inhabituelles dans des objets de la vie de tous les jours : les surfaces vitrées ou les glaces qui servent d'écran, les berlingots en plastique qui contiennent des produits inusuels, une chipolata comme produit de contrebande vendu à la sauvette, du varech comme manifestation psychique d'une maladie, ou une innocente brosse à dents comme outil de pollinisation. À nouveau le traitement premier degré et précis de ces détournements d'objet ne tombe pas dans l'écueil de la moquerie suscitée par un manque de moyen financier, mais s'accompagne plutôt d'une sensation poétique ou surréaliste. S'étant habitué à cette narration visuelle naturaliste, le lecteur est d'autant plus surpris quand il découvre une case (enfin une photographie) ou une séquence en décalage avec sa réalité, comme par exemple le troupeau de moutons en pleine ville ou les algues sur le notaire.


Dans un premier temps, le lecteur peut s'interroger sur la forte pagination de cette histoire, mais il constate rapidement que l'autrice a tiré profit de la richesse des lieux et de la variété des personnages, pour réaliser une quarantaine de planches sans texte, ni phylactère, laissant les images raconter l'histoire, offrant au lecteur la possibilité de gérer sa vitesse de lecture. Pour autant, le récit s'avère ambitieux et consistant. Il peut être lu au premier degré comme un thriller d'action, avec une enquête sur le sort de Serge Canac, le père de Ky Duyen Canac, mêlé à une sombre histoire d'intérêts financiers et de magouilles géopolitiques. Au fil des séquences, le lecteur voit également apparaître plusieurs thématiques : l'immigration, la séparation d'avec le père, l'écologie, la politique extérieure, une forme d'eugénisme. Dans le cadre d'un récit d'anticipation comme celui-ci, une partie des thèmes ne sert qu'à nourri le contexte du récit, mais une autre constitue un regard personnel de l'autrice sur des bouleversements sociétaux en devenir, ou sur des composantes de la société déjà en train de la transformer. Amélie Laval utilise bien le genre Anticipation comme un révélateur par processus de contraste, de certaines caractéristiques de la société contemporaine.


En découvrant cet ouvrage, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il a peut-être été aiguillé par la référence qui y est faite par Jan Baetans dans La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 26 - Le roman-photo (2018, avec Clémentine Mélois), tout en sachant par avance que son ambition littéraire ne saurait égaler celle de Droit de regards (1985) de Marie-Françoise Plissart, avec Benoît Peeters. Il perçoit vite la richesse de de la mise en images du récit, constatant qu'il s'agit d'une narration professionnelle avec un niveau d'exigence et de finition élevé de la part de l'auteur : que ce soit la qualité des photographies, le jeu des acteurs et la distribution, ou la variété des lieux. Il plonge dans un récit d'anticipation bien ficelé, mis en scène avec intelligence, portant un regard sur certains aspects de la société moderne, sous la forme d'une enquête mâtinée de thriller. Cette lecture se révèle à la fois atypique, exhalant des saveurs inusuelles, et un récit entraînant et intelligent.

Une interview de l'autrice Amélie Laval sur la réalisation : interview Amélie Laval


mardi 5 mars 2019

Caroline Baldwin, Tome 7 : Raison d'Etat

Épargnez-moi votre baratin et dites-moi ce qui vous amène.



Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, tome 6 : Angel Rock (2000) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2001 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T2: Volumes 5 à 8. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage.


Trois semaines plus tard, Caroline Baldwin se trouve au Laos, dans un hôtel, allongée en petite culotte sur son lit, avecun gros sac ouvert à ses côtés, rempli de billets de banque, 5 millions de dollars. Au temps présent, une équipe de 3 agents (dirigée par Gary Scott) est en planque à Tadoussac, au Québec, en train d'observer le cimetière. Caroline Baldwin arrive au cimetière où elle vient se recueillir sur la tombe de son grand-père. Elle a toujours avec elle la pipe qui lui a confiée dont l'odeur réveille en elle son souvenir. En se promenant dans les allées du cimetière, elle a l'impression d'être en train de converser avec son grand-père qui lui dit qu'elle a encore des choses à faire ici. Elle s'interrompt quand elle entend prononcer son prénom. Elle court se jeter dans les bras de Gary Scott en le reconnaissant. Ils vont papoter dans la maison de son grand-père. Caroline Baldwin indique à Gary Scott qu'elle est séropositive.

À l'écart de la ville sur une route traversant la forêt, 4 hommes attendent autour d'une voiture, fenêtres, capot et coffre ouvert. L'un d'entre eux téléphone à leur commanditaire pour indiquer qu'ils n'ont pas encore retrouvé leur cible. Caroline Baldwin & Gary Scott se promènent sur la plage. Elle évoque le fait que la maladie a bousculé sa façon d'appréhender les choses, et lui a appris à relativiser. Elle songe à démissionner du cabinet d'enquête qui l'emploie à New York. Gary Scott lui indique qu'il ne peut rien dire sur la mission qu'il est en train d'effectuer et qu'il repart le lendemain matin. Mais il promet de revenir la voir pour un projet de 3 mois de vacances. Le lendemain, Caroline Baldwin se réveille seule dans le lit. Elle décide d'aller prendre un brunch chez Jimmy. Dans le diner, la télévision diffuse des informations sur l'enlèvement du banquier Ralph Mulligan, la volonté de Kristin Wallace (sénatrice et candidate à la Maison Blanche) de réunir les fonds de sa rançon par souscription. Jimmy ironise sur les magouilles pré-électorales, tout en servant Caroline. Celle-ci le rembarre en disant que le temps est venu pour une présidente femme.


Pour cette nouvelle aventure, André Taymans choisit de raconter une nouvelle enquête dans le format d'un diptyque, et qui s'inscrit dans le genre thriller politique. Le lecteur voit donc revenir Gary Scott, agent du FBI, apparu pour la première fois dans Caroline Baldwin, n° 2 : Contrat 48-A (1998). L'auteur le dépeint comme un individu à l'apparence ordinaire, avec des lunettes rondes banales. Durant ces pages, son lien affectif avec Caroline Baldwin apparaît sincère, au point qu'il la contacte pendant une mission, malgré le risque de se faire connaître. Par la suite, son professionnalisme reprend le dessus et celui-ci inclut de faire passer le boulot avant tout, de manier des armes à feu, d'ordonner l'exécution d'individu si nécessaire, et de prendre des risques mettant en danger son intégrité physique. Le dessinateur n'en fait pas un barbouze pour autant, ni un athlète de haut niveau, encore moins, un culturiste. De même les autres agents secrets et opérateurs privés sont vêtus de tenues civiles de type jean & blouson, ou pantalon & veste avec chemise. Baldwin ne donne donc pas l'impression d'être en décalage par rapport à ces individus, et ceux-ci apparaissent plausibles dans le cadre d'opérations officieuses ou clandestines.

Après Angel Rock (tome 6) à l'intrigue très simple, le scénariste passe à une intrigue plus dense et de plus grande ampleur. De nouvelles élections approchent aux États-Unis, et des dossiers ressortent. L'enjeu est double : retrouver un banquier qui en sait long sur des dispositifs de financement occulte, afin par ricochet de disposer d'un témoignage permettant d'incriminer pas moins que le vice-président des États-Unis. Pour pouvoir mettre en place une telle intrigue, Taymans a besoin d'exposer de nombreuses informations. Dans un premier temps, il le fait de manière assez élégante par le biais d'un téléviseur dans un diner. Mais pour la suite, il lui faut délivrer ces informations de manière plus ramassée, ce qui donne d'abord 3 pages d'exposé du procureur John Steele avec quelques questions de Caroline Baldwin, puis plus loin 3 autres pages d'exposé par Arnold Levis (représentant des assurances Star), en présence de Martin Wilson (le patron de l'agence qui emplie Baldwin) avec à nouveau quelques questions de Baldwin. Ces 2 séquences mettent également en lumière la sensibilité de metteur en scène de l'auteur. Lorsque John Steele explique la situation, lui et Baldwin se promènent sur une plage, le lecteur pouvant admirer cette grève de Tadoussac (et même en reconnaître la forme s'il y a séjourné) et humer l'air marin avec eux. Pour la deuxième, les 3 interlocuteurs sont assis dans le salon de Baldwin, et le lecteur peut observer son aménagement, et scruter le langage corporel des personnes en train de parler ou d'écouter. Du coup, ces séquences de déchargement d'informations en gros présentent un intérêt visuel et le lecteur ne se dit pas qu'il pourrait ne lire que les phylactères sans s'intéresser aux images.


Ces 2 séquences ne sont pas les seules invitant le lecteur à profiter du paysage ou d'un aménagement intérieur. André Taymans continue d'accorder une grande importance aux différents environnements. En extérieur, le lecteur peut prendre le temps de détailler les différentes formes de pierre tombale dans le cimetière de Tadoussac, puis il laisse son regard errer sur le rivage de la ville. Il se rend compte de la profondeur des forêts en arrière-plan. Il jette un coup d'œil au bateau échoué devant la maison louée par Baldwin. Au détour d'une page, il bénéficie même d'une vue panoramique des jardins de la Maison Blanche, le temps de 2 cases, vision inattendue et donnant envie de parcourir ces pelouses. L'artiste invite également le lecteur à pénétrer dans différents bâtiments, avec une mise en scène lui permettant d'en voir les particularités, et d'en ressentir l'impression qu'ils dégagent. Le lecteur se met à avoir trop chaud dans la moiteur de la chambre d'hôtel de Caroline Baldwin au Laos (et pas seulement parce qu'elle est en petite culotte noire). Il prendrait bien une boisson chaude chez Jimmy, avec ces tables de bonne taille, un aménagement simple et spacieux. L'aménagement intérieur de la maison louée par Baldwin donne envie d'y séjourner pour s'y reposer. Le lecteur aimerait pouvoir prendre ses aises comme le vice-président Preston dans le fauteuil du Bureau Ovale. L'aménagement de la maison de Baldwin donne des indications quant à ses goûts, des meubles à la fois traditionnels et un peu confortables, des couleurs chaudes, la préservation d'un espace suffisant pour évoluer facilement entre les meubles. Une fois encore, le lecteur est impressionné par le niveau de détails des dessins et l'investissement de l'auteur pour personnaliser chaque lieu. Comme précédemment, la mise en couleurs s'inscrit dans un registre naturaliste, participant à la lisibilité de chaque case, quelle que soit la densité d'informations.

Tout du long de ce tome, le lecteur continue d'en pincer pour l'héroïne, ou au moins de ressentir une forte empathie pour cette femme au caractère bien trempé, oscillant entre des phases d'action et des périodes de déprime. André Taymans la fait changer de tenue en fonction des séquences et des circonstances, dans un registre parfois fonctionnel et confortable, parfois plus intime. Ici, Caroline Baldwin apparaît en petite tenue dans 4 pages différentes, nue ou en petite culotte. L'auteur a même choisi d'ouvrir son récit avec Caroline en petite tenue sur son lit, de toute évidence un choix effectué sciemment pour retenir tout de suite l'attention du lecteur. Dans le même temps, ce dernier n'éprouve pas non plus l'impression d'un racolage outrancier réduisant Caroline à un simple objet du désir. Le lecteur le perçoit plus comme la manière d'être de Baldwin, comme une manifestation de sa personnalité. Il regrette quand même que le metteur en couleur exagère le jeu sur les nuances de couleurs pour donner plus de volume aux courbes de son corps, de manière artificielle, donnant presque une impression de plastique.

Après le récit intimiste du tome 6, André Taymans se lance dans un thriller politique nécessitant quelques pages d'exposition pour la mise en place. Pour le reste, la narration conserve toutes ses qualités : des dessins descriptifs combinant une lisibilité immédiate et un haut niveau de détails, pour des environnements très consistants et uniques. Si l'affaire tombe sur Caroline Baldwin du fait de sa relation avec Gary Scott, son déroulement entremêle une situation plausible (en fait les affaires sortant dans la presse sont souvent plus énormes), avec le caractère et l'histoire personnelle de Caroline Baldwin, Taymans faisant même référence explicitement à plusieurs tomes précédents. Le lecteur se laisse facilement embarquer pour cette nouvelle enquête, savourant la dimension touristique de la visite de Tadoussac, la séduction de Caroline Baldwin, et il se laisse gagner par le suspense qui s'installe progressivement jusqu'à la scène finale dont la tension assure son retour pour le tome suivant.



jeudi 28 février 2019

Loup de Pluie - Tome 1

La loi, elle ne peut pas toujours rester du côté des riches.

Ce tome est le premier d'une histoire complète en 2 parties, rééditée en grand format dans Loup de Pluie - Intégrale complète, avec un avant-propos de 2 pages du cinéaste Bertrand Tavernier. La première édition date de 2012. Le scénario a été écrit par Jean Dufaux, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Rubén Pellejero.

Blanche McDell se tient sur une petite élévation et regarde la plaine qui s'étende devant elle à perte de vue, sous un soleil orangé. Elle pense à son père le magnat des chemins de fer, à son frère Bruce mort à 27 ans, à son jeune frère Jack. Quelques temps auparavant, un soir, Jack McDell était parti pêcher. Il avait rejoint son canoë et y avait trouvé des poissons pêchés par quelqu'un d'autre. Intrigué, il avait mis son canoë à l'eau et avait ramé un peu jusqu'à une rive où brûlait un feu. Il y avait fait la connaissance de Petite Lune, jeune femme amérindienne, qui lui avait expliqué lui avoir laissé des poissons en constatant qu'il est piètre pêcheur. Le lendemain, Ingus Limb arrive en ville et se rend directement au saloon. Le shérif l'aborde pour essayer de s'assurer qu'il ne fera pas d'esclandre car il provoque souvent des incidents. Limb explique qu'il est venu passer une nuit en attendant Bruce McDell à qui il a des questions à poser. Dans le fond, Loup de Pluie est assis à une table, en train de jouer au poker et remarque à haute voix que Bruce McDell n'aura peut-être pas envie de répondre auxdites questions. Ingus Limb rétorque par des propos agressifs et racistes.


Loup de Pluie se lève, quitte sa table, et indique qu'il s'en va parce qu'il ne veut pas provoquer la bagarre. Il répond quand même à l'agressivité de Limb en le menaçant de son couteau, et en lui retirant son revolver. Dès que Loup de Pluie est sorti, Limb s'empare du revolver du shérif et sort à son tour, pour un duel au soleil dans la grand-rue. Ingus Limb tombe mort dans la poussière. Loup de Pluie remet son arme au shérif en indiquant qu'il s'en remet à la justice. Il demande que Bruce McDell soit averti de ce qui vient de se produire. Ce dernier est en train de tester la vitesse de son cheval contre celle du train à vapeur. Ayant été averti, il réenfourche sa montre et se rend en ville sur le champ. Il entre dans le bureau du shérif et lui demande que Loup de Pluie soit libéré, qu'ils sortent par derrière et que le shérif s'occupe de calmer la foule. Le shérif accepte.


Les 2 tomes ont été regroupés dans une édition magnifique qui s'ouvre avec une longue introduction de 2 pages, rédigée par Bertrand Tavernier, évoquant les westerns qu'il a pu lire en bande dessinée dans sa jeunesse (bien sûr Blueberry de Charlier & Giraud, mais aussi Jerry Spring de Jijé); ainsi que les films de type western. Il explique qu'il a fini par se constituer sa propre grille de lecture assez exigeante, et que Loup de pluie réussit à utiliser les conventions du genre en les respectant, tout en proposant des variations originales, pertinentes, intelligentes et révélatrices. Ainsi mis en confiance et un peu intimidé, le lecteur se lance dans l'ouvrage, et apprécie immédiatement la représentation des environnements. Pour la première page, Rubén Pellejero utilise 3 cases de la largeur de la page, ouvrant le paysage de manière panoramique, ce qui permet au lecteur de ressentir l'immensité de la plaine, contrastée avec la petite case en dessous où Blanche McTell arbore une expression vide et figée, impassible devant ce spectacle. Le lecteur retrouve cette couleur orange sombre dans le deuxième page, faisant le lien avec le coucher de soleil, et la lumière déclinante sous les arbres. Ainsi mis en condition, son esprit devient plus sensible à l'usage que l'artiste fait des couleurs, à la manière dont il utilise sa palette. Cette scène nocturne au bord de la rivière dans les bois se termine avec des couleurs grises et marrons. Dans la page suivante, un jaune ocre indique une lumière de pleine journée, et il contraste fortement avec le marron caramel à l'intérieur du saloon, plongé dans une forme de pénombre. Le lecteur se régale du jaune plus clair lorsque Bruce McDell à cheval sur Serenity fait la course avec le cheval vapeur, avec un beau ciel bleu clair. Le lecteur admire ensuite les teintes pastel lors de l'apparition du bison blanc, le gris de la nuit quand India Limb surprend Bruce en train de baigner, ou encore l'orange tirant vers le rouge quand les Cody commencent à abattre du monde.


Tout au long de ces 54 pages, Rubén Pellejero est amené à représenter plusieurs aspects de la nature sauvage. Sans aller jusqu'à une impression de randonnée, le lecteur peut observer les plaines désolées traversées par la voie de chemin de fer, les zones boisées sur les rives du fleuve, avec la montagne aride en arrière-plan, la gorge creusée par la rivière au-dessus de laquelle passe la voie de chemin de fer sur un viaduc fragile, le calme de la rivière lors de la baignade nocturne et l'isolement total de cet endroit, les différentes nuances du feuillage des arbres, le ciel de feu lorsque le soir approche. Il ressent pleinement la présence de la nature, ses dimensions gigantesques rendant l'homme tout petit même dans une ville, même aux côtés d'une réalisation technologique comme le train. L'artiste ne réalise pas une description photographique de l'environnement, préférant conserver une fibre impressionniste. Toutefois, ses traits sont assez précis pour que le lecteur puisse distinguer plusieurs essences d'arbres. Pellejero utilise un trait un peu gras pour détourer les formes, faisant varier le degré de précision de la représentation en fonction de la nature de la scène et de la part d'émotion et de ressenti qu'il souhaite y conférer. Il joue également sur les arrondis et sur les lignes brisées, pour adoucir certains personnages et en durcir d'autres.


Rubén Pellejero ajuste le niveau de détails de ses représentations, aussi bien pour les décors que pour les personnages. Sa représentation des éléments naturels est plus lâche pour conserver la dimension sauvage de la nature. Celle des constructions humaines comprend une part descriptive plus poussée pour faire ressortir l'ordre que l'homme impose à ce qu'il fabrique, à commencer par des traits rectilignes, que ce soit pour les wagons du train, ou pour les planches des bâtiments. Il privilégie les traits plus simples pour les personnages, ce qui lui permet de jouer également avec les ombres pour accentuer l'expressivité des visages, avec un sens de la nuance épatant, le lecteur ressentant une forte empathie se dégager, comprenant bien leur état d'esprit. Il se rend compte qu'il sourit avec Jack McDell alors qu'il papote avec Petite Lune, qu'il durcit son regard comme Loup de Pluie interpellant Ingus Limb, qu'il s'inquiète en regardant le visage méchant de Mamie Limb, qu'il est terrifié comme le shérif Aloysius Comb se faisant malmener par les Cody, ou encore qu'il est autant dans l'expectative qu'India Comb quand elle se retrouve face au meurtrier de son frère sans savoir quelle attitude adopter. L'artiste sait aussi jouer avec les aplats de noir pour donner une allure plus hiératique à ses personnages lorsqu'ils semblent devenir l'incarnation d'un ordre sacré ou mystique (Loup de Pluie se rendant au tipi du conseil des sages), ou de la violence (le père Cody malmenant le shérif).


Les pages de Rubén Pellejero offrent une grande facilité de lecture, grâce à une lisibilité immédiate tout en recelant des saveurs prononcées, sans avoir à recourir à une dramatisation artificielle et putassière. Emporté par la narration visuelle, le lecteur se laisse porter par le récit ne faisant pas forcément attention aux éléments qui en font un western qui sort des stéréotypes. Il retrouve les conventions de genre auxquelles il s'attend : la nature sauvage, le duel au soleil dans la grand-rue, la loi du plus fort supplantant les lois de la société, les amérindiens comme peuple indigène dépositaire d'une sagesse en phase avec la nature, l'avancée inexorable de la civilisation occidentale. Jean Dufaux parvient même à caser un repas au pemmican, un mélange de graisse animale, de moelle animale, de viande séchée et réduite en poudre, et de baies. Dans le même temps, le scénariste joue avec les conventions du genre western, en en retournant quelques-unes. Ainsi le duel au soleil implique un blanc et un amérindien, l'individu qui se fait passer aux plumes et au goudron est un représentant de l'autorité plutôt qu'un criminel ou un individu victime d'une erreur de jugement, les femmes échappent au rôle de victime, ou à la caricature du sexe faible. Le lecteur comprend mieux le jugement de valeur de Bertrand Tavernier : un western qui respecte les conventions du genre, tout en y introduisant assez de variations pour ne pas être un exercice de style appliqué et déjà vu mille fois.


Jean Dufaux a donc bâti une intrigue à la fois très classique, à la fois imprévisible. Il s'agit d'une histoire de vengeance : un homme en a tué un autre déclenchant le cycle de la violence. D'un autre côté, il ne se contente pas de cette trame basique. Il n'oublie pas les enjeux de la transformation de cette société, que ce soit par l'arrivée du chemin de fer qui va permettre de coloniser plus rapidement les territoires, que ce soit par le début du déclin des tribus indiennes, subjuguées par la puissance de feu des blancs. Il ne se contente pas de ressasser des lieux communs, puisqu'il évoque aussi bien les ententes entre amérindiens et blancs à l'occasion de pow-wow où les 2 parties ont à y gagner, que la conscience des amérindiens de leur infériorité en termes de rapport de force. Il intègre également une dimension mystique avec la vision d'un bison blanc mythologique, 2 histoires d'amour rassemblant des individus de milieux différents, la loi du plus riche (Bruce McDell pouvant exiger l'impunité de Loup de Pluie), le racisme (celui d'Ingus Limb), les inégalités sociales (en particulier les Cody qui refusent de rester dans le cadre, de se laisser imposer la justice des riches et des puissants). En 1 seul tome, Jean Dufaux raconte une histoire simple et directe qui fait apparaître plusieurs facettes de la société dans laquelle elle se déroule, du milieu qui la façonne.


Avec le panégyrique dressé par Bertrand Tavernier dans son avant-propos, le lecteur se dit que soit ses attentes seront déçues, soit il risque d'éprouver des difficultés à comprendre une œuvre peut-être trop intellectuelle. En fait, dès la première page, il est conquis par la personnalité qui se dégage des pages de Rubén Pellejero, sa capacité à transcrire la saveur des environnements, à rendre apparentes la personnalité des protagonistes et leurs états d'esprit. L'intrigue s'avère simple et facile à suivre, tout en servant de révélateur d'une société, d'un système de fonctionnement, et de grands bouleversements déjà à l'œuvre, sans rien sacrifier au drame humain.



samedi 23 février 2019

Conan le Cimmérien - La Fille du géant du gel

Soumets-toi !

Ce tome est le quatrième dans une série d'adaptation des romans de Robert Erwin Howard mettant en scène le personnage de Conan. La première édition date de 2018. Elle compte 68 pages de bande dessinée. L'adaptation a été faite par Robin Recht qui a réalisé l'adaptation du texte, les dessins et la mise en couleurs. Il s'ouvre par une page d'introduction rédigée par Michael Moorcock, créateur du concept de champion éternel et auteur de romans comme par exemple la série Elric. Il se termine avec un texte de 2 pages rédigé par Patrice Louinet, revenant sur la genèse du texte de Robert E. Howard et son contexte de publication, ainsi que par 4 illustrations pleine page de Recht, et une de Mathieu Laufray. Une autre vision enrichissante de ce tome sur le site de Barbüz : Conan le Cimmérien : "La Fille du géant du gel" (Glénat ; novembre 2018).

Dans des montagnes enneigées, sur un sommet, une jeune femme a perçu l'approche des guerriers, une troupe d'hommes du Nordheim. Elle pense à cet affrontement rituel qui se déroule au premier soleil après l'hiver, entre les Aesirs et les Vanirs, une lutte sans trêve, ni merci, sans vainqueurs n vaincus. La troupe menée par Jarl Niord arrive devant un groupe de guerriers morts sur la neige ensanglantée. Ils interrogent le dernier survivant qui indique que Heimdul (seigneur des Vanirs) est déjà en train de combattre sur le lac gelé. Les guerriers Aesirs se moquent du prisonniers, se soulagent sur lui et le laissent attaché pour qu'il soit dévoré par les loups.

La troupe de guerriers Aesirs poursuit son chemin vers le lac gelé, sous les flocons de neige. Gorm et un autre se disputent pour savoir quel guerrier sera le plus valeureux et lequel la fille du géant du gel (une déesse) va choisir. Grom affirme que c'est sans doute Heimdul, un Vanir, qui sera le plus fort, ce qui irrite fortement son interlocuteur. Sur le mont Odroerir, une jeune femme rousse, uniquement vêtue d'un pagne, une sorte de voile transparent, observe de très loin l'affrontement sur le lac gelé, avec 2 ours blancs énormes à ses côtés, ses frères. Sur le lac, l'affrontement est d'une violence inouïe, la glace devenant rouge de sang, les guerriers mourant les uns après les autres dans un carnage terrible. La déesse à la chevelure rouge se repaît de ce spectacle, convaincue que Heimdul sortira vainqueur, par sa haine ancestrale des Aesirs, par sa fureur dans la mêlée. Elle sent le désir monter en elle, alors qu'elle s'imagine déjà le conduire sur l'Odroeir. Mais parmi la pulsation des battements de cœur, elle en distingue un nouveau qu'elle ne connaît pas, un ours parmi les loups, un seigneur de la guerre.



Suite à l'arrivée d'une partie des droits dans le domaine public, l'éditeur Glénat a mis en chantier une série d'adaptation des aventures de Conan par différentes équipes de créateurs. Robin Recht s'est fait remarquer peu de temps auparavant pour sa participation à l'adaptation en BD de Elric avec Julien Blondel, Didier Poli et Jean Bastide. Ici, il a choisi d'adapter un texte assez court de 1953, celui écrit par Robert E. Howard où Conan est le plus jeune. Ce n'est pas la première fois que ce texte est adapté en bande dessinée, le lecteur ayant déjà pu lire la version réalisée par Barry Windsor Smith & Roy Thomas, et publiée par Marvel en 1971. L'horizon d'attente du lecteur réside dans une adaptation par Recht, et pas une simple mise en images. Il est donc légitime que l'auteur ne reprenne pas tous les éléments de la nouvelle originelle (par exemple le nom de la fille du géant du gel n'est pas mentionné) et qu'il en donne son interprétation, en accentuant un point de vue, qu'il en fasse une lecture orientée. D'emblée, le lecteur retrouve bien les conventions de genre qu'il est venu chercher : des barbares qui s'affrontent à l'épée dans une époque mythologique, en faisant assaut de puissance virile. Il se rend vite compte que l'auteur transcrit avec respect les caractéristiques de Conan : il retrouve bien Conan tel qu'il le connaît, l'apprécie, le personnage qu'il est venu chercher.


Robin Recht ne réduit effectivement pas son adaptation à une mise en images servile. Il décide de développer son interprétation personnelle suivant 3 axes : la dimension sexuelle du comportement d'Atali (la fille du géant du gel), la violence des affrontements physiques, et de manière sous-jacente la personnalité de Conan. La première fois que le lecteur aperçoit Atali, il s'agit d'un dessin en double page, un très gros plan centré sur son regard, avec des mèches de cheveux volant devant. En page 13, il découvre une jeune femme svelte et rousse, dépourvue de corsage (bodice dans la nouvelle) avec uniquement un fin voile transparent retenu par une fragile ceinture. Robin Recht embrasse la dimension sexuelle du récit en la rendant explicite. La jeune femme est quasiment nue. Elle adopte des poses lascives pour exciter le désir de Conan, jusqu'à se pencher en avant en lui tournant le dos pour qu'il est une vue dégagée sur sa croupe. Recht ne masque pas la nudité d'Atila, et représente ses seins, ses fesses et sa toison pubienne, sans verser dans la pornographie, sans gros plan ou jambes écartées. Il la représente également en train de se caresser, jouissant littéralement de la souffrance et de la mort des combattants. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette explicitation visuelle du désir sexuel est superflue ou de mauvais goût, ou alors que Recht refuse l'hypocrisie pudibonde pour transcrire la force de cette pulsion sexuelle. Atila passe alors du stade d'allumeuse de talent à l'incarnation de ce désir. Conan est soumis à la brutalité vicieuse de cette pulsion sexuelle capable de faire perdre la raison par son intensité irrépressible.


L'une des conventions du genre Heroic Fantasy réside dans les affrontements physiques à l'épée, ou avec toute autre arme tranchante, entre des hommes puissamment musclés, tranchant dans le vif sans arrière-pensée. C'est l'une des caractéristiques qui en fait une littérature d'évasion cathartique. De fait la violence fait son apparition dès la page 8, avec la lame d'une épée ensanglantée. En page 9, le lecteur voit un individu attaché à un arbre, son corps ensanglanté, des cadavres dans la neige elle-même maculée de rouge. Les dessins ne sont pas extrêmement descriptifs dans le gore, ils se cantonnent plus sur une impression générale. Cette approche visuelle est confirmée par les 2 cases s'étalant sur la largeur de la double page 14 et 15, avec des silhouettes représentées en ombre chinoise s'affrontant brutalement, maculées de tâches rouge sang pour figurer les blessures. La composition est époustouflante et transcrit avec force le carnage. En page 18, la silhouette en ombre chinoise de Conan se détache sur le fond rouge pour une impression massive, faisant comprendre son triomphe sur le champ de bataille au milieu de la boucherie. Le combat au corps à corps qui s'en suit entre lui et Heimdul est tout aussi sauvage et sanglant, toujours sans recourir à des descriptions gore. Le lecteur prend conscience que Robin Recht joue avec les onomatopées, augmentant la taille de leur police. Il va jusqu'à réaliser une case en camaïeu à base de rouge Bordeaux et de rouge Sang de bœuf, avec 5 énormes Tchak ! comme uniques éléments sur cette case. L'artiste joue ainsi avec les bruitages, du râle de jouissance d'Atali en page 43, aux battements de cœur envahissant peu à peu les planches de la page 48 à la page 58. S'il est coutumier de ce type d'utilisation des onomatopées, le lecteur se dit que l'auteur aurait travailler plus son lettrage pour des effets visuels encore plus saisissants, à l'instar de ceux que peuvent créer des lettreurs comme Ken Bruzenak ou Dave Sim.


Ainsi Robin Recht donne une dimension mythologique aux affrontements physiques en tirant ses dessins vers le conceptuel, entre art abstrait (des cases prenant leur sens dans le rapport qui les lie à leur voisine) et impressionnisme sauvage. En insistant visuellement sur le comportement sexué d'Atila et sur la sauvagerie des combats, l'auteur met en parallèle le plaisir sexuel et la mort, entremêlant Éros & Thanatos, sans avoir à utiliser de mots. Le lecteur suit les rebondissements sans surprise de l'intrigue (surtout s'il en a déjà lu une autre version, l'originale ou une adaptation en BD), tout en se laissant subjuguer par la force graphique des pages. Il éprouve la sensation de lire un conte adulte, jusqu'à venir à en oublier le personnage principal. Pourtant, Conan est bien au cœur du récit, à la fois la proie de la fille du géant du gel, à la fois un homme refusant de se soumettre à la volonté de cette femme, ne succombant pas à son appétit sexuel. En effet l'auteur brosse un portrait un creux du cimmérien. Il n'insiste pas sur le fait qu'il soit un étranger parmi les Aesirs et les Vanirs, ou qu'il se retrouve sur un territoire plus au Nord que la Cimmérie, ou encore qu'il n'ait probablement pas 20 ans. Il laisse le lecteur se faire une idée par lui-même du caractère d'un individu qui se comporte comme Conan, qui réagit de cette manière. Conan se bat aux côtés des Aesirs, et Atali indique qu'il est un ours parmi les loups. Il est donc à sa place sur ce champ de bataille, au cœur de ce massacre.


Par la suite, Conan déclare à Heimdul qu'il va le tuer, une phrase simple et concise. Il ressent pleinement les avances explicites d'Atali et y répond en la pourchassant dans les bois enneigés, mais sans pour autant passer à l'acte. Il dispose d'une maîtrise de soi qui lui permet de se contenir et de ne pas se comporter comme l'attend Atali. Dans une séquence terrifiante dans l'eau glaciale, il s'extirpe des victimes d'Atali, refusant de se soumettre, de partager leur sort. Il s'agit d'une nouvelle preuve de sa force de caractère, de sa volonté inflexible. Il en est encore de même dans le dernier affrontement, refusant toute forme de soumission, d'atteinte à l'intégrité de sa personnalité. Conan refuse toute compromission de ses valeurs, toute tentative de se voir imposer une volonté à laquelle il n'aurait pas consentie, de mettre en péril son esprit, même s'il doit le payer de sa vie. Le lecteur peut y voir l'expression jusqu'auboutiste d'une indépendance absolue, d'un besoin vital d'autonomie qui passe avant la satisfaction de tout autre besoin, à commencer par les pulsions qu'elles soient vitale ou sexuelle.



Le lecteur ressort de cette interprétation de la nouvelle de La fille du géant du gel, sous le charme d'une narration visuelle personnelle et ambitieuse, n'hésitant pas à faire de la place aux dessins, à commencer par 5 dessins en double page, et 1 en pleine page. Il éprouve à la fois la sensation d'avoir lu une vraie histoire de Conan, à la fois d'avoir une interprétation du personnage. Il a apprécié la démarche crue de l'auteur refusant le tiède, en phase avec Conan. Il est aussi possible qu'il ressente comme un petit manque, comme si les pages révélaient toutes leurs saveurs au premier coup d'œil, sans receler rien d'autre. À l'évidence, Robin Recht a profité de l'occasion qui lui est donné pour interpréter l'histoire de Robert E. Howard en fonction de sa propre sensibilité, pour en donner sa vision à la fois par des images et une narration visuelle fortes, à la fois en développant les thématiques qui lui importent. En cela, ce tome est une réussite, tenant le pari d'une version personnelle d'un personnage ayant pourtant déjà été maintes fois adapté, y compris par des artistes de talent. Il reste possible que le lecteur trouve l'exercice virtuose sans qu'il n'enrichisse le récit originel de Robert E. Howard.




jeudi 14 février 2019

Ailefroide : Altitude 3 954

C'est plus beau qu'un Soutine.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette (scénario, dessins, encrage, couleurs), et Olivier Bocquet (co-scénariste). Il comprend 278 pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une citation de Gaston Rébuffat (1921-1985, alpiniste français) sur le Massif du Haut-Dauphiné. Il se clôt avec une postface de 5 pages rédigée par Bernard Amy (1940-, alpiniste, écrivain et chercheur français) sur l'entrée en montagne, la première expérience, texte accompagné de 7 pages de photographies. Rochette a déjà travaillé avec Bocquet pour Transperceneige : Terminus (2015), la suite de Transperceneige (1982, 1999, 2000, avec Jacques Lob et Benjamin Legrand). Récemment a été réédité Le tribu avec Benjamin Legrand.

Au musée de Grenoble, un jeune Jean-Marc Rochette reste en arrêt devant le tableau Le bœuf écorché (1925), de Chaïm Soutine (1894-1943). Il s'apprête à céder à la tentation de le toucher quand sa mère le rappelle à l'ordre. Il est temps de partir. Ils sortent et remontent dans leur voiture, une Ami 6 Citroën. Sa mère décide que son fils a besoin de faire une promenade dans la montagne avoisinante. Ils marchent sous la pluie, avec leur poncho à capuche. Ils arrivent en bordure d'un lac alors que la pluie a cessé, et Jean-Marc grimpe sur un sommet proche. 3 ans plus tard, Jean-Marc est adolescent et son copain Philippe Sempé sonne à sa porte. Il porte son casque sur la tête et son matériel d'escalade dans son sac à dos. Sempé constate que Jean-Marc n'a pas de matériel digne de son nom. Il lui présente son propre matériel, et l'emmène voir un copain Éric Laroche-Joubert pour lui emprunter du matériel. Ils arrivent à le convaincre. Ainsi équipés, ils se rendent sur le cyclomoteur Solex de Sempé, au pied d'une falaise d'entraînement que Jean-Marc trouve particulièrement moche.


Sempé prend le guide pour vérifier la difficulté de l'ascension et il explique la cotation des voies à Jean-Marc. Il lui explique ensuite comment passer son baudrier, comment s'encorder, comment faire un nœud de chaise, et comment l'assurer. Sempé passe en premier, et Jean-Marc le suit en suivant scrupuleusement ses conseils. Après un moment d'inquiétude dans un passage difficile, Jean-Marc rejoint Sempé au sommet. Les 2 amis apprécient la vue et se charrient sur leur performance respective, en se marrant bien. Le temps est venu de la descente. En revenant chez lui, Jean-Marc indique à sa mère le plaisir qu'il a pris à grimper, encore tout excité par l'expérience. Sa mère n'est pas très réceptive, ni encourageante. Il lui indique qu'il va avoir besoin de matériel ; elle lui indique que c'est conditionné à l'obtention d'un 15 en allemand. Il obtient la note nécessaire et quelques jours après, il se rend à la Bérarde avec Sempé pour une nouvelle ascension. Après une montée assez longue en vélomoteur, ils arrivent au refuge. Ils indiquent au responsable qu'ils veulent manger et y dormir. Ils se font jeter avec moult invectives parce qu'ils n'ont pas de quoi payer. Ils en sont réduits à passer la nuit à la belle étoile à un bivouac, et à lire le Topo pour se renseigner sur l'emplacement des différentes vois d'escalade.


Il s'agit donc d'une bande dessinée autobiographique qui retrace la période la vie de l'auteur Jean-Marc Rochette, depuis son coup de foudre pour la montagne, jusqu'à l'abandon de son projet de devenir guide haute montagne. Afin de l'aider à prendre un peu de recul sur sa vie, il a travaillé avec Olivier Bocquet qui a structuré les séquences, l'architecture de la biographie, et ramassé les événements et écrits les dialogues. Avec le dessin de couverture, le lecteur prend conscience que la narration va présenter un aspect brut, des dessins fonctionnels, pas pour faire joli, plus l'impression que produisent les montagnes, les pics, les versants, la roche, les glaciers, qu'une représentation photoréaliste. Le ton de la narration est en phase avec les dessins, sans lyrisme, sans romantisme, sans enjolivement. Le lecteur éprouve l'impression d'un reportage réalisé sur le vif, sans chercher à mettre en valeur les individus, avec des phrases courtes et factuelles qui laissent le lecteur libre de sa réaction émotionnelle. Le lecteur sait qu'il s'agit d'une reconstruction de souvenirs, réalisée 40 ans après les faits et présentée sous la forme d'une bande dessinée, c’est-à-dire une adaptation des faits se pliant aux règles de la bande dessinée. Pour autant, il se retrouve transporté aux côtés de Jean-Marc dès la première page devant le tableau de Chaïm Soutine, sans jamais songer à remettre en cause ce qu'il voit, sans éprouver l'impression d'une hagiographie à quelque moment que ce soit.


Les 2 premières séquences servent à mettre en place les passions de Jean-Marc Rochette : la peinture, la montagne. Ces 2 séquences sont sobres et efficaces montrant la réaction de l'enfant face au spectacle qui s'offre à lui, le lecteur éprouvant son émotion, se trouvant en phase avec son état d'esprit. C'est une leçon de dosage des éléments présents sur la page, sans sensation démonstrative, sans dramatisation exagérée. La séquence suivante dure un peu plus de 20 pages, pour la première grimpe de Jean-Marc, son initiation à un sport de haut niveau et très technique. Pour un lecteur profane, c'est également une initiation indispensable pour comprendre qu'il s'agit d'alpinisme et pas de simple balade en montagne, avec des passages difficiles. De l'avis des apprentis guides de haute montagne ayant vécu cette époque, c'est une restitution fidèle des sensations de la première fois, et par la suite de la manière de pratiquer, du matériel, de l'entraide, des prises de risques. La première qualité de ce récit est donc le témoignage de la pratique de l'alpinisme dans les années 1970, que ce soit pour le matériel, pour les termes techniques (du nœud de Prusik au Topo, le guide papier utilisé par les grimpeurs pour trouver l'emplacement des voies d'escalade sur les falaises et en montagne), pour les installations, pour l'organisation, pour les caractéristiques de l'émulation dans ce milieu. Les pratiquants de ce sport ont loué l'exactitude des dessins du point de vue descriptif des techniques et du matériel.


Le récit et les images ne se limitent pas au témoignage de la pratique de l'alpinisme dans ces années, car ils contiennent aussi la reconstitution historique des environnements où se déroule l'histoire, lorsqu'il ne s'agit pas de la montagne. En page 9, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle Ami 6 de la marque Citroën, et la Deudeuche en page 176. Le dortoir de l'internat apparaît plus vrai que nature dans son dénuement. L'évocation du surgénérateur Phénix de Creys-Malville semble être extraite directement des archives télévisuelles de l'époque. La découverte des rues d'une grande métropole étatsunienne donne l'impression d'être en train de marcher aux côtés de Jean-Marc. La restitution des conventions sociales de l'époque est plus discrète, mais tout aussi présente, que ce soit la liberté dont jouissent les adolescents pour escalader sans encadrement, les méthodes d'enseignement très directives, l'absence de formation à la gestion de la douleur des patients pour le personnel soignant, la montée des mouvements libertaires avec la participation au magazine Actuel. Ces éléments sociétaux sont intégrés au récit comme faisant partie de la vie de l'auteur. Le lecteur comprend que lorsqu'il y consacre plusieurs cases ou plusieurs pages, c'est qu'il s'agit événements ayant compté dans sa vie, ayant une valeur formatrice. Il évoque aussi ses premiers travaux en bande dessinée, comme la série Edmond le cochon (1979) avec Martin Veyron.


Au vu du titre de l'ouvrage, le lecteur se doute que la montagne ou l'alpinisme tiennent un rôle aussi important que Jean-Marc Rochette lui-même. Environ 70% du récit se déroule en montagne, à marcher, à grimper, à redescendre. Jean-Marc Rochette donne son avis sur 13 voies d'escalade, par une courte annotation en bas de la page racontant sa propre ascension. Il consacre également 9 dessins en pleine page à la montagne. Le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve jamais l'impression de voir 2 fois le même paysage. Les ascensions se déroulent de manière différente, racontée par quelqu'un qui les a faites. Le relief et les revêtements sont très différents d'une ascension à l'autre : la forme des parois, la nature de la roche, la présence ou non de neige ou de glace, etc. C'est un exploit extraordinaire d'avoir pu ainsi rendre compte de la diversité des sites, de la rendre visible pour des lecteurs qui ne pratiquent pas la montagne. De prime abord, le lecteur peut être dubitatif devant les traits un peu bruts des dessins, le fait qu'ils ne soient pas peaufinés pour être plus précis, avec une qualité plus photographique. Très rapidement, il s'habitue à ce rendu esthétique, et constate qu'il transcrit avec force le caractère sauvage et minéral de la montagne. Le lecteur peut ressentir son caractère inhospitalier, la sensation de devoir se battre pour mériter sa place dans ces lieux, la conquête que cela représente, les risques de chute malgré le matériel, le gigantisme des massifs rendant minuscules les grimpeurs, la nécessité d'une attention de tous les instants pour déceler les crevasses, les endroits moins stables, etc. Rochette a l'art et la manière de faire voir les prises de risques, sans devoir se reposer sur les dialogues ou des explications, un exercice de vulgarisation aussi sophistiqué qu'élégant.


Très rapidement, le lecteur prend conscience qu'il ne s'ennuie jamais lors des ascensions. Il voit aussi qu'il dévore les pages à un rythme rapide, sans être creuses. L'artiste a intégré une quarantaine de pages silencieuses qui laissent au lecteur le temps d'admirer le paysage, d'en profiter, de prendre la mesure du gigantisme du spectacle qui s'offre à lui. Les dialogues sont concis et expressifs, portant à la fois des informations factuelles, à la fois des informations sur l'état d'esprit de celui qui s'exprime. Il en va de même pour les cartouches de texte, qui ne sont jamais envahissants, jamais du remplissage. Sous des dehors qui peuvent sembler frustes, les visages se révèlent expressifs, que ce soit celui toujours souriant de Philippe Sempé, ou celui souvent fermé de Rochette, se protégeant par un mutisme, même s'il n'en pense pas moins. Les personnages ne sont jamais réduits à des artifices narratifs, à des coquilles vides pour donner la réplique à Rochette. Les dialogues permettent de comprendre leur motivation propre, et le fait qu'ils ont une histoire personnelle.


Tous ces éléments (les voies d'escalade, les différentes facettes de la reconstitution historique, les individus rencontrés et leurs interactions) font que le lecteur peut ressentir les émotions, l'évolution de la construction personnelle de Jean-Marc Rochette par incidence, par un processus d'empathie tellement organique qu'il se transforme en intimité consentie, sans être intrusive. Le lecteur voit évoluer cet adolescent, au fur et à mesure de ses expériences. Il y a l'amitié avec Sempé, la sensation d'être vivant en pratiquant l'alpinisme, de se sentir bien et serein en montagne, l'éloignement progressif d'avec sa mère, les relations avec les femmes, le soutien de sa grand-mère, la révolte contre l'autoritarisme, le rapport aux autres, le jugement sur les adultes installés dans la vie, le rapport à l'effort et au dépassement de soi, etc. Les auteurs ne recourent jamais à un discours psychologique, encore moins psychanalytique, tout en mettant en lumière des moments d'une rare intimité personnelle. Juste après l'exaltation de la première grimpe avec Sempé, Jean-Marc évoque son sentiment de bonheur avec sa mère, et se retrouve déconcerté par son manque d'enthousiasme. Plus loin dans le livre, Jean-Marc a l'occasion d'emmener sa mère grimper en montagne et il se retrouve à lui servir de guide (inversant le schéma éducatif parent / enfant) dans une séquence d'une rare finesse, aussi bien psychologique qu'émotionnelle.


Au fil des grimpes, le lecteur s'interroge également sur les risques pris par Jean-Marc Rochette, sur sa mise en danger, sur un comportement présentant parfois des symptômes d'addiction. Il voit comment le jeune adulte est confronté à la réalité de la mort à plusieurs reprises, sous des formes différentes. De scène en scène, le processus d'apprentissage se fait, provoquant des réminiscences, des échos chez le lecteur quant à ces points de passage de l'adolescence à l'âge adulte, par lesquels il est lui aussi passé au cours d'expériences de vie différentes. Ce récit très particulier d'apprentissage et de pratique de l'alpinisme participe de l'universalité de l'apprentissage de la vie.


Derrière un titre énigmatique et une couverture dépouillée et austère, le lecteur découvre un parcours de vie extraordinaire, avec une narration visuelle personnelle exprimant parfaitement le caractère de l'auteur, transcrivant la beauté austère de la montagne. Les auteurs réussissent un récit exceptionnel, donnant envie de s'adonner à la montagne (même sous forme de simple randonnée), un passage de l'adolescence à l'âge adulte rendant compte des différentes facettes de ce moment de la vie, une reconstitution d'une époque, d'une société, une étude de caractère pénétrante… Sans pouvoir se douter de la richesse de cette biographie, le lecteur éprouve un grand plaisir de lecture à s'immerger dans ce parcours de vie à la narration fluide et intelligente, à ressentir la puissance des émotions éprouvées, à se reconnaître dans certaines étapes (prise d'autonomie par rapport aux parents et aux figures tutélaires, passions, amitiés, tests de ses limites) attestant de l'universalité de certaines expériences humaines, indépendamment de la forme qu'elles prennent.