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mardi 28 novembre 2023

Conan le Cimmérien - Le Maraudeur noir

Devant qui fuirait donc un loup, si ce n’est devant un loup plus féroce encore !


Ce tome est le quatorzième de la série publiée par l’éditeur, adaptant les textes de Robert Erwin Howard, ayant pour personnage principal Conan. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Luc Masbou pour les dessins et les couleurs, d’après un récit de RE Howard datant des années 1930, et publié pour la première fois en 1987 dans sa version originale. Ce bédéiste est également le dessinateur des seize tomes de la série De cape et de crocs, parues de 1995 à 2016. Il comprend une postface de quatre pages, rédigée par Patrice Louinet en juin 2023, ainsi que deux pages d’étude graphique de Masbou, et six illustrations pleine page de Philippe Buchet, Isabelle Dethan, Mazan, Alin Ayrolles, Philippe Druillet et Duong Minh-Than.


Nord-ouest des territoires pictes, une jungle dense. Un guerrier fuit en courant, poursuivi par des Pictes arborant des peintures de guerre. Il parvient à gagner le couvert de la forêt, les trois Pictes toujours à ses trousses. Le dernier de la file est toujours le plus inexpérimenté. Un jeune guerrier fougueux en mal de gloire. Caché dans une ramure d’arbre, le guerrier tombe sur le dos du dernier de la file et il règle son sort définitivement. Les deux suivants, c’est une autre histoire. Le deuxième est habitué des fauves qui pourraient attaquer le premier. Il est rapide mais la surprise l’a rendu moins précis. Le guerrier parvient à tromper sa garde et à lui fracasser le crâne avec une hache. Et le premier, vu sa coiffure, est un chef. Chef de quoi, on se le demande ?! Le guerrier le prend de vitesse, passe derrière lui et le tue d’un coup de poignard dans le dos. Il se tient immobile debout et remarque un jaguar assoupi sur une branche d’arbre. Le guerrier reprend sa course à travers la jungle : sa blessure au bras s’est rouverte et ça fait un mal de chien. Et cette brise qui porte avec elle l’odeur de la mer ! Est-il donc allé si loin depuis qu’ils le traquent ? Mais il ne mourra pas seul. Il constate qu’une dizaine de poursuivants sont à ses trousses. Qu’un rocher lui barre la route, et il emportera une cinquantaine des leurs en enfer… Une centaine… Un millier !



Soudain la forêt s’arrête et le guerrier découvre un piton rocheux de bonne taille devant lui. Il grimpe au sommet et se prépare à livrer son dernier combat. Non loin de là, sur une plage en bordure de l’océan, la fillette Tina vient d’apercevoir un navire sur l’océan. Elle court avertir dame Bélésa assise sur un rocher un peu plus loin. Elle se demande si l’homme dont le comte a peur se trouve à bord. Bélésa et elle se rapprochent du fortin de bois et elles préviennent les hommes qu’un navire arrive du sud. L’homme à qui elle s’adresse indique qu’ils l’ont vu. Son oncle a ordonné que tout le monde rentre au fort. Le comte Valenso demande à son second Galbro ce qu’il voit. Ce dernier répond qu’il s’agit d’une caraque gréée comme un navire pirate des Baracha, la coque doublée de cuivre. Le comte en déduit qu’il s’agit de celui du capitaine Strom. Galbro se demande ce qu’il faire ici. L’ordre est donné de barricader la porte.


Du Conan de Robert Ervin Howard (1906-1936) pur jus, les magnifiques planches de Jean-Luc Masbou : ça ne se refuse pas. Le lecteur peut éprouver un doute passager à l’idée de cette alliance du barbare faisant des ravages sur les champs de bataille, et de la finesse élégante des dessins de l’artiste. Ce n’est pas la première fois que le personnage est associé à un dessinateur qui semble à contre-emploi, par exemple P. Craig Russell pour Conan et les joyaux de Gwahlur (2006). Le récit s’ouvre sur une course-poursuite où le personnage principal n’est pas nommé, mais son identité ne fait aucun doute pour le lecteur. En cela, l’adaptateur se conforme au récit originel et à sa structure, comme il le fait tout du long de l’ouvrage. Conan apparaît dans trente-trois planches sur cinquante-quatre, tenant bien le premier rôle dans l’intrigue, et révélant sa présence aux autres protagonistes en page trente-et-un, vêtu d’une belle chemise verte d’un pantalon et de bottes. D’une manière générale, le lecteur peut se retrouver un peu surpris par le choix des tenues vestimentaires qui évoquent plus un moyen-âge espagnol que les temps barbares généralement associés à Conan. D’un autre côté, les combats se déroulent à l’arme blanche et à l’arc, sans aucune arme à feu, ce qui fait que l’esprit de l’âge hyborien est respecté.



La séduction de la narration visuelle opère dès la première page, avec ces magnifiques verts, d’abord en couleur directe pour la première case, puis habillant les contours tracés à l’encre par la suite, complétés par certaines zones réalisées en couleur direct. C’est un enchantement pour l’œil tout du long de l’aventure : les végétaux denses de la jungle avec cette première case montrant la canopée et des nuages dans le lointain crevant et déversant leur pluie. L’impression donnée par la jungle lors de la course-poursuite dans la forêt : entre éléments descriptifs avec la flore et la faune, et impression générée par une verdure enveloppante en arrière-plan. Les séquences sur la plage en bordure d’océan donnent des envies de baignades dans cette belle eau bleue, sous un ciel ensoleillé. Le lecteur s’assiérait bien en compagnie du comte Valenso pour écouter Zarono raconter l’histoire du trésor de Tranicos le sanguinaire, confortablement installé dans une pièce éclairée par le feu de cheminée. Il éprouve la sensation de ressortir trempé de la tempête qui fait rage sur le navire de Strom, avec la mer déchaînée, la pluie drue, et le ciel de plomb. Il se sent gagné par la fureur du combat lors de l’assaut final dans ces pages baignant dans des camaïeux de rouge. L’artiste réalise des merveilles avec la mise en couleur, allant parfois vers l’impressionnisme, parfois vers l’expressionnisme. Un délice pour les yeux.


L’auteur réalise des planches découpées en cases rectangulaires, une page pouvant en compter jusqu’à douze. Il varie les découpages en fonction de la nature de la séquence, mettant régulièrement en valeur les paysages dans des cases de la largeur de la page, recourant à des cases de plus petites dimensions pour des une action au rythme rapide, ou pour mettre en réponse dans une même bande des regards, des réactions. Le lecteur ressent cette gestion de l’écoulement du temps et de la mise en scène : les attaques soudaines et imprévisibles de Conan sur les Pictes dans la jungle, sa prise de hauteur sur le piton rocheux avec les Pictes en contrebas, les vapeurs toxiques dans la caverne faisant progressivement leur effet sur Conan, la volée de flèches s’abattant sur les assaillants de la forteresse, le rapport de force évident dès que Conan entre la grande salle de la forteresse, la brutalité sans pitié du champ de bataille, etc. Il s’accommode progressivement du mode de dessin pour les visages : des traits simplifiés, un peu éloigné d’un réalisme habituel, des expressions de visage parfois appuyées, un peu théâtrales qui se justifient souvent par la soudaineté et l’intensité des événements.



L’intrigue s’avère dense : Conan poursuivi par des Pictes, une forteresse bâtie par des exilés de la cour de Kordava, l’arrivée d’un premier navire commandé par le capitaine Strom, l’arrivée d’un second navire commandé par Zarono le noir, et ce mystérieux maraudeur noir. Cette histoire peut s’envisager au premier degré comme une aventure de pirates : un trésor caché sur une île habitée par des sauvages, une malédiction rendant dangereuse la cachette, et une seconde malédiction venue de la cour de Kordava, un différend opposant les uns et les autres, et un mystère dans le passé du comte Valenso. Le lecteur passe alors un bon moment de lecture, un divertissement dans lequel les qualités de Conan sont mises en avant : sa force physique, ses prouesses au combat jusqu’à tuer ses agresseurs, son intelligence et sa ruse. Le récit met en scène des thèmes comme l’appât du gain, une forme de culpabilité, la confrontation de combattants civilisés et de guerriers sauvages. Dans sa postface, Patrice Louinet propose un autre niveau de lecture, en liant de nombreux éléments de l’intrigue avec la vie personnelle de l’écrivain, avec sa connaissance du roman La lettre écarlate (1850) de Nathaniel Hawthorne (1804-1864), ce dernier élément apportant une autre possibilité d’interprétation au comportement du comte Valenso.


Une adaptation qui promet d’être originale du fait de la personnalité graphique de l’artiste pas forcément associé à des histoires de barbares se frayant un passage à grand coups d’épée et de poing. La personnalité graphique de Jean-Luc Masbou s’exhale intacte au travers de planches superbes, d’une narration visuelle rythmée, des séquences et des moments de toute beauté et mémorables. Le récit développe une intrigue complexe dans laquelle Conan brille par ses qualités guerrières aussi bien physiques que stratégiques. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut naviguer entre différents niveaux de lecture, Patrice Louinet s’avérant un guide expert. Les hommages contiennent une interprétation féroce du personnage par Philippe Druillet, avec une dimension surnaturelle.



vendredi 20 novembre 2020

Conan le Cimmérien - Les Mangeurs d'hommes de Zamboula

Une beauté telle que toi pourrait conduire un homme à la folie.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui peut être lue sans aucune connaissance du personnage principal ou des écrits de Robert Ervin Howard (1906-1936). Sa première parution date de 2020 et s'inscrit dans la collection Conan le cimmérien, publiée par Glénat, une série d'ouvrages indépendants adaptant les textes d'Howard. Cette bande dessinée a été réalisée par Gess pour le scénario, les dessins, et la mise en couleurs. Elle comprend 46 planches, et elle constitue l'adaptation de la nouvelle Shadows in Zamboula initialement parue en 1953. L'album se termine avec un texte de deux pages, rédigé par Patrice Louinet explicitant les circonstances de la rédaction de cette nouvelle, avec la couverture de Weird Tales de 1935 réalisée par Margaret Brundage, avec la planche d'essai réalisée par Gess (en noir & blanc, et en couleurs, et 6 illustrations hommage en pleine page réalisée par Sylvain Ferret, Boris Beuzelin, Stéphane Branger, Lionel Marty, Benoît Blary et Danijel Žeželj.


Aux confins du désert de Kharamun se trouve la cité de Zamboula, d'abord édifiés par les stygiens, puis enlevée par les envahisseurs de Turan qui en firent l'avant-poste occidental de leur empire. Elle est dirigée par le satrape Jungir Khan, sous l'influence de sa maîtresse Nafertari. Conan le cimmérien séjourne dans cette ville et se retrouve sans le sou, après avoir payé une chambre pour la nuit dans l'auberge d'Aram Baksh. Dans le souk, il regarde les courtisanes en écoutant un vieil homme, un voleur, lui parler de cet aubergiste et de la réputation de son établissement, de la disparition de nombreux individus y ayant séjourné, des soupçons pesant sur lui sans jamais une preuve tangible. Le vieil homme continue en indiquant que seuls des étrangers disparaissent dans cette auberge, personne n'osant s'attaquer à des autochtones. Conan a tout bien écouté sagement, et conseille au voleur de fuir car l'escouade du guet approche. L'autre prend ses jambes à son cou, et Conan sort au milieu de la rue, les cavaliers de l'escouade passant de part et d'autre de lui. Il a un petit sourire aux lèvres. Puis il s'en va par les ruelles du souk jusqu'à l'auberge où il toque violemment sur la porte, jusqu'à ce qu'Aram Baksh vienne lui ouvrir. Conan demande une chope de vin de Ghazan, puis Baksh le conduit jusqu'à sa chambre, en levant et remettant de nombreuses barres de fer à chaque porte franchit sur le chemin.



La nuit tombée, Conan quitte sa chambre. Il traverse dans la cour de l'auberge qui est déserte. Il sort dans la rue qui est absolument déserte également. Ayant eu la confirmation qu'il n'y a personne dans les rues de Zamboula la nuit, il retourne s'allonger sur son lit dans sa chambre en prenant soin de replacer toutes les barres de fer et de refermer tous les verrous. Malgré tout un intrus parvient à pénétrer dans sa chambre, armée d'une massue hérissée de pointes. Conan se saisit de son épée posée à côté de lui et occis son agresseur, puis sort d'un bond dans le couloir : personne. Il revient dans sa chambre. Le cadavre est allongé par terre, l'entaille faite par l'épée au niveau du sternum, bien visible. Conan constate que sa victime a les dents taillées en pointe : il en déduit qu'il s'agit d'un esclave cannibale du Darfar. Conan a bien compris que l'irruption du cannibale a été rendue possible par l'aubergiste et il se lance à sa recherche pour se venger. La porte de sa chambre ayant été verrouillée, il sort par la fenêtre et se met à escalader le mur jusqu'à arriver sur le toit. Il entend des cris dans la rue en dessous de lui : une femme nue est en train de courir, poursuivie par trois cannibales. Il se jette dans la ruelle et s'interpose.


L'adaptation d'une œuvre littéraire en bande dessinée constitue un exercice délicat : il faut trouver le bon équilibre entre la fidélité au texte, et entre son interprétation, une vision personnelle de l'œuvre. En ce qui concerne Conan, cela s'avère encore plus délicat car le lecteur est venu chercher du Conan, c’est-à-dire la personnalité de Robert E. Howard, et qu'il y a déjà eu de nombreuses interprétations du personnage, à commencer par les comics Marvel, en particulier les histoires en noir & blanc du magazine Savage Sword of Conan, mais aussi des interprétations cinématographiques dont celle d'Arnold Schwarzenegger, et de nombreux clones dérivés de l'original, au point d'un diluer le goût et de faire paraître l'original dépassé et insipide. Le lecteur se retrouve donc un peu déconcerté de voir qu'un auteur tel que Gess se lance un projet où le risque est grand de faire plus fade, ou de trahir l'esprit de l'auteur originel. Pour cette collection, l'éditeur a construit son projet sur une adaptation des textes originaux de Howard : la tentation est donc forte de reprendre texto des morceaux du livre et de les illustrer. Dans la postface très réussie, Patrice Louinet indique qu'en plus cette nouvelle est une histoire calibrée de l'écrivain, pour plaire à son éditeur. Il ajoute : l'histoire n'est ni crédible, ni vraisemblable, mais on sent que Howard s'en moque ouvertement. En particulier, le passage au cours duquel Zabibi danse nue au milieu des serpents semble en effet n'avoir été écrite qu'avec deux objectifs en vue : vendre la nouvelle et fournir à Margaret Brundage une scène idéale pour son illustration de couverture.



Dans un premier temps, le lecteur peut effectivement se dire que Gess reprend des passages du livre à l'identique pour présenter la ville de Zamboula, puis en aménage d'autres sous forme de dialogues entre Conan et le voleur âgé pour exposer les informations nécessaires à expliquer l'intrigue. Cela se reproduit à deux ou trois reprises au cours du récit : le lecteur tourne la page et découvre que la suivante contient de copieux phylactères, quand Zabibi explique sa situation et celle de son amant (page 21), quand Baal-Pteor explique qu'il va faire passer un sale quart d'heure à Conan (p. 34), ou encore lors de l'explication final de Zabibi (p. 44). Dans le même temps, dès la première page, le lecteur constate que l'artiste a passé beaucoup de temps pour représenter la ville et sa population. Avec ce mélange très personnel de traits fluides et de traits secs, Gess réalise des descriptions gorgées de détails. Rien sur la première planche le lecteur peut voir une vue générale de cette ville au milieu du désert, avec des formes bâtiments variées, mais participant d'un urbanisme cohérent, les immenses blocs de pierre de la muraille d'enceinte, les différentes types de toit (bombés ou en terrasse), les quelques arbres, les tentes des défavorisés n'ayant pas trouvé de place à l'intérieur, une caravane de chameaux lourdement chargés de marchandises soigneusement arrimés sur leur dos par des cordes, les différents types de tenues des passants, une escorte de gardes en tenue militaire avec de lourdes protection, pour partie à pied, pour partie à cheval, ouvrant le chemin pour un notable à dos d'éléphant, lui aussi richement paré. Et ce n'est que la moitié basse de la première page.


Il apparaît donc immédiatement que pour Gess l'intérêt de l'adaptation réside dans la concrétisation du monde dans lequel évolue Conan, dans la civilisation barbare fantasmée, dans le développement de l'imaginaire associé à ce personnage plus grand que nature. Effectivement l'artiste ne ménage pas sa peine. Chaque planche permet au lecteur de se projeter dans des lieux tangibles, à l'opposé de bâtiments génériques vaguement esquissés, en contraste total avec des structures informes et prêtes à l'emploi, vidées de toute personnalité parce que piochées dans des clichés visuels ayant dégénéré du fait d'une simplification paresseuse ou industrielle. La richesse de la narration visuelle fait passer l'intrigue au second plan, et le lecteur comprend que l'auteur ait pu jeter son dévolu sur cette histoire ni crédible, ni vraisemblable : il jouit ainsi d'une grande latitude d'adaptation. Tout du long, le lecteur prend son temps pour observer chaque lieu dans le détail : la salle d'audience du satrape (le temps d'une case en page 5), les étals du souk avec la mise en valeur des marchandises, le patio intérieur de l'auberge (planche 10), la rue déserte dans laquelle Conan vient en aide à Zabibi (p.16), les statues simiesques sur le mur d'enceinte du temple d'Hanuman, la statue gigantesque et monstrueuse d'Hanuman, le salon de Baal-Pteor, la chambre du palais du satrape, etc.



Les pages de Gess font exister un monde en totale cohérence avec la nature du récit, de son personnage principal, des individus et des créatures qui le peuplent, avec un vocabulaire graphique riche et adapté, comme l'avait fait Gustave Flaubert dans son roman historique Salammbô (1883). Il ne s'agit pas pour autant d'une suite de tableaux figés. L'auteur a réalisé 5 pages dépourvues de texte qui racontent l'histoire par le seul dessin, avec en particulier les planches 8 & 9. Dans la 8, Conan se tient au milieu de la rue, alors que les cavaliers de la garde passent de part et d'autre : son visage affiche dans une attitude de défiance amusée irrésistible. La planche de la page 9 comporte 4 cases de la largeur de la page, montrant le cheminement de Conan qui avance dans la rue, emprunte un passage couvert, ressort dans une rue d'habitation dépourvue de commerce, pour arriver dans la rue de son auberge. Le lecteur a eu la sensation de traverser ces différents quartiers à une distance respectueuse du cimmérien. À plusieurs reprises, le lecteur se rend compte qu'il prend son temps pour savourer la construction d'une planche ou d'une séquence. Par exemple le cheminement dans la rue quand Zabibi explique son cas à Conan : une vue de dessus de plusieurs rues avec escaliers et façades ouvragées, et le duo placé à quatre endroits différents dans cette unique case pour montrer leur progression. Ou encore les scènes de combat : Gess n'aligne pas juste quelques cases avec Conan dans des postures avantageuses, il montre la suite logique des mouvements et des déplacements dans un plan de prises de vue adapté, avec des cases spectaculaires.


Cette richesse de la narration visuelle et ces savantes compositions nourrissent l'intrigue qui devient une aventure dans un monde très consistant et cohérent. Gess va encore plus loin dans son travail d'adaptation, tout en respectant l'intention de l'auteur. Il est impossible de faire abstraction du fait que Zabibi soit représentée nue dans chacune de la vingtaine de pages où elle est présente, y compris de face. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver ça plus ou moins de bon goût, et même plus ou moins légitime. À l'évidence c'était l'intention de Robert E. Howard d'avoir cette touche assumée d'érotisme, en particulier pendant la danse des serpents, touche présente dans d'autres aventures de Conan comme Conan le Cimmérien - La Fille du géant du gel adapté par Robin Recht. En cela Gess est le digne héritier de Philippe Druillet et de son adaptation de Salammbô ou des bandes dessinées de Richard Corben (Den) assumant la logique de leur récit barbare jusqu'au bout, sans hypocrisie pudibonde.


Adapter un récit de Conan n'est pas chose aisée, ni pour respecter l'intention de l'auteur originel, ni pour faire quelque chose d'original. Gess surprend en se lançant dans ce projet et surprend encore plus avec une version extraordinaire de cette histoire qui combine à merveille l'écriture de Robert E. Howard (sans recopier des paragraphes entiers), une interprétation personnelle avec des visuels enrichissant l'original sans le trahir, et une narration visuelle extraordinaire.



samedi 23 février 2019

Conan le Cimmérien - La Fille du géant du gel

Soumets-toi !

Ce tome est le quatrième dans une série d'adaptation des romans de Robert Erwin Howard mettant en scène le personnage de Conan. La première édition date de 2018. Elle compte 68 pages de bande dessinée. L'adaptation a été faite par Robin Recht qui a réalisé l'adaptation du texte, les dessins et la mise en couleurs. Il s'ouvre par une page d'introduction rédigée par Michael Moorcock, créateur du concept de champion éternel et auteur de romans comme par exemple la série Elric. Il se termine avec un texte de 2 pages rédigé par Patrice Louinet, revenant sur la genèse du texte de Robert E. Howard et son contexte de publication, ainsi que par 4 illustrations pleine page de Recht, et une de Mathieu Laufray. Une autre vision enrichissante de ce tome sur le site de Barbüz : Conan le Cimmérien : "La Fille du géant du gel" (Glénat ; novembre 2018).

Dans des montagnes enneigées, sur un sommet, une jeune femme a perçu l'approche des guerriers, une troupe d'hommes du Nordheim. Elle pense à cet affrontement rituel qui se déroule au premier soleil après l'hiver, entre les Aesirs et les Vanirs, une lutte sans trêve, ni merci, sans vainqueurs n vaincus. La troupe menée par Jarl Niord arrive devant un groupe de guerriers morts sur la neige ensanglantée. Ils interrogent le dernier survivant qui indique que Heimdul (seigneur des Vanirs) est déjà en train de combattre sur le lac gelé. Les guerriers Aesirs se moquent du prisonniers, se soulagent sur lui et le laissent attaché pour qu'il soit dévoré par les loups.

La troupe de guerriers Aesirs poursuit son chemin vers le lac gelé, sous les flocons de neige. Gorm et un autre se disputent pour savoir quel guerrier sera le plus valeureux et lequel la fille du géant du gel (une déesse) va choisir. Grom affirme que c'est sans doute Heimdul, un Vanir, qui sera le plus fort, ce qui irrite fortement son interlocuteur. Sur le mont Odroerir, une jeune femme rousse, uniquement vêtue d'un pagne, une sorte de voile transparent, observe de très loin l'affrontement sur le lac gelé, avec 2 ours blancs énormes à ses côtés, ses frères. Sur le lac, l'affrontement est d'une violence inouïe, la glace devenant rouge de sang, les guerriers mourant les uns après les autres dans un carnage terrible. La déesse à la chevelure rouge se repaît de ce spectacle, convaincue que Heimdul sortira vainqueur, par sa haine ancestrale des Aesirs, par sa fureur dans la mêlée. Elle sent le désir monter en elle, alors qu'elle s'imagine déjà le conduire sur l'Odroeir. Mais parmi la pulsation des battements de cœur, elle en distingue un nouveau qu'elle ne connaît pas, un ours parmi les loups, un seigneur de la guerre.



Suite à l'arrivée d'une partie des droits dans le domaine public, l'éditeur Glénat a mis en chantier une série d'adaptation des aventures de Conan par différentes équipes de créateurs. Robin Recht s'est fait remarquer peu de temps auparavant pour sa participation à l'adaptation en BD de Elric avec Julien Blondel, Didier Poli et Jean Bastide. Ici, il a choisi d'adapter un texte assez court de 1953, celui écrit par Robert E. Howard où Conan est le plus jeune. Ce n'est pas la première fois que ce texte est adapté en bande dessinée, le lecteur ayant déjà pu lire la version réalisée par Barry Windsor Smith & Roy Thomas, et publiée par Marvel en 1971. L'horizon d'attente du lecteur réside dans une adaptation par Recht, et pas une simple mise en images. Il est donc légitime que l'auteur ne reprenne pas tous les éléments de la nouvelle originelle (par exemple le nom de la fille du géant du gel n'est pas mentionné) et qu'il en donne son interprétation, en accentuant un point de vue, qu'il en fasse une lecture orientée. D'emblée, le lecteur retrouve bien les conventions de genre qu'il est venu chercher : des barbares qui s'affrontent à l'épée dans une époque mythologique, en faisant assaut de puissance virile. Il se rend vite compte que l'auteur transcrit avec respect les caractéristiques de Conan : il retrouve bien Conan tel qu'il le connaît, l'apprécie, le personnage qu'il est venu chercher.


Robin Recht ne réduit effectivement pas son adaptation à une mise en images servile. Il décide de développer son interprétation personnelle suivant 3 axes : la dimension sexuelle du comportement d'Atali (la fille du géant du gel), la violence des affrontements physiques, et de manière sous-jacente la personnalité de Conan. La première fois que le lecteur aperçoit Atali, il s'agit d'un dessin en double page, un très gros plan centré sur son regard, avec des mèches de cheveux volant devant. En page 13, il découvre une jeune femme svelte et rousse, dépourvue de corsage (bodice dans la nouvelle) avec uniquement un fin voile transparent retenu par une fragile ceinture. Robin Recht embrasse la dimension sexuelle du récit en la rendant explicite. La jeune femme est quasiment nue. Elle adopte des poses lascives pour exciter le désir de Conan, jusqu'à se pencher en avant en lui tournant le dos pour qu'il est une vue dégagée sur sa croupe. Recht ne masque pas la nudité d'Atila, et représente ses seins, ses fesses et sa toison pubienne, sans verser dans la pornographie, sans gros plan ou jambes écartées. Il la représente également en train de se caresser, jouissant littéralement de la souffrance et de la mort des combattants. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette explicitation visuelle du désir sexuel est superflue ou de mauvais goût, ou alors que Recht refuse l'hypocrisie pudibonde pour transcrire la force de cette pulsion sexuelle. Atila passe alors du stade d'allumeuse de talent à l'incarnation de ce désir. Conan est soumis à la brutalité vicieuse de cette pulsion sexuelle capable de faire perdre la raison par son intensité irrépressible.


L'une des conventions du genre Heroic Fantasy réside dans les affrontements physiques à l'épée, ou avec toute autre arme tranchante, entre des hommes puissamment musclés, tranchant dans le vif sans arrière-pensée. C'est l'une des caractéristiques qui en fait une littérature d'évasion cathartique. De fait la violence fait son apparition dès la page 8, avec la lame d'une épée ensanglantée. En page 9, le lecteur voit un individu attaché à un arbre, son corps ensanglanté, des cadavres dans la neige elle-même maculée de rouge. Les dessins ne sont pas extrêmement descriptifs dans le gore, ils se cantonnent plus sur une impression générale. Cette approche visuelle est confirmée par les 2 cases s'étalant sur la largeur de la double page 14 et 15, avec des silhouettes représentées en ombre chinoise s'affrontant brutalement, maculées de tâches rouge sang pour figurer les blessures. La composition est époustouflante et transcrit avec force le carnage. En page 18, la silhouette en ombre chinoise de Conan se détache sur le fond rouge pour une impression massive, faisant comprendre son triomphe sur le champ de bataille au milieu de la boucherie. Le combat au corps à corps qui s'en suit entre lui et Heimdul est tout aussi sauvage et sanglant, toujours sans recourir à des descriptions gore. Le lecteur prend conscience que Robin Recht joue avec les onomatopées, augmentant la taille de leur police. Il va jusqu'à réaliser une case en camaïeu à base de rouge Bordeaux et de rouge Sang de bœuf, avec 5 énormes Tchak ! comme uniques éléments sur cette case. L'artiste joue ainsi avec les bruitages, du râle de jouissance d'Atali en page 43, aux battements de cœur envahissant peu à peu les planches de la page 48 à la page 58. S'il est coutumier de ce type d'utilisation des onomatopées, le lecteur se dit que l'auteur aurait travailler plus son lettrage pour des effets visuels encore plus saisissants, à l'instar de ceux que peuvent créer des lettreurs comme Ken Bruzenak ou Dave Sim.


Ainsi Robin Recht donne une dimension mythologique aux affrontements physiques en tirant ses dessins vers le conceptuel, entre art abstrait (des cases prenant leur sens dans le rapport qui les lie à leur voisine) et impressionnisme sauvage. En insistant visuellement sur le comportement sexué d'Atila et sur la sauvagerie des combats, l'auteur met en parallèle le plaisir sexuel et la mort, entremêlant Éros & Thanatos, sans avoir à utiliser de mots. Le lecteur suit les rebondissements sans surprise de l'intrigue (surtout s'il en a déjà lu une autre version, l'originale ou une adaptation en BD), tout en se laissant subjuguer par la force graphique des pages. Il éprouve la sensation de lire un conte adulte, jusqu'à venir à en oublier le personnage principal. Pourtant, Conan est bien au cœur du récit, à la fois la proie de la fille du géant du gel, à la fois un homme refusant de se soumettre à la volonté de cette femme, ne succombant pas à son appétit sexuel. En effet l'auteur brosse un portrait un creux du cimmérien. Il n'insiste pas sur le fait qu'il soit un étranger parmi les Aesirs et les Vanirs, ou qu'il se retrouve sur un territoire plus au Nord que la Cimmérie, ou encore qu'il n'ait probablement pas 20 ans. Il laisse le lecteur se faire une idée par lui-même du caractère d'un individu qui se comporte comme Conan, qui réagit de cette manière. Conan se bat aux côtés des Aesirs, et Atali indique qu'il est un ours parmi les loups. Il est donc à sa place sur ce champ de bataille, au cœur de ce massacre.


Par la suite, Conan déclare à Heimdul qu'il va le tuer, une phrase simple et concise. Il ressent pleinement les avances explicites d'Atali et y répond en la pourchassant dans les bois enneigés, mais sans pour autant passer à l'acte. Il dispose d'une maîtrise de soi qui lui permet de se contenir et de ne pas se comporter comme l'attend Atali. Dans une séquence terrifiante dans l'eau glaciale, il s'extirpe des victimes d'Atali, refusant de se soumettre, de partager leur sort. Il s'agit d'une nouvelle preuve de sa force de caractère, de sa volonté inflexible. Il en est encore de même dans le dernier affrontement, refusant toute forme de soumission, d'atteinte à l'intégrité de sa personnalité. Conan refuse toute compromission de ses valeurs, toute tentative de se voir imposer une volonté à laquelle il n'aurait pas consentie, de mettre en péril son esprit, même s'il doit le payer de sa vie. Le lecteur peut y voir l'expression jusqu'auboutiste d'une indépendance absolue, d'un besoin vital d'autonomie qui passe avant la satisfaction de tout autre besoin, à commencer par les pulsions qu'elles soient vitale ou sexuelle.



Le lecteur ressort de cette interprétation de la nouvelle de La fille du géant du gel, sous le charme d'une narration visuelle personnelle et ambitieuse, n'hésitant pas à faire de la place aux dessins, à commencer par 5 dessins en double page, et 1 en pleine page. Il éprouve à la fois la sensation d'avoir lu une vraie histoire de Conan, à la fois d'avoir une interprétation du personnage. Il a apprécié la démarche crue de l'auteur refusant le tiède, en phase avec Conan. Il est aussi possible qu'il ressente comme un petit manque, comme si les pages révélaient toutes leurs saveurs au premier coup d'œil, sans receler rien d'autre. À l'évidence, Robin Recht a profité de l'occasion qui lui est donné pour interpréter l'histoire de Robert E. Howard en fonction de sa propre sensibilité, pour en donner sa vision à la fois par des images et une narration visuelle fortes, à la fois en développant les thématiques qui lui importent. En cela, ce tome est une réussite, tenant le pari d'une version personnelle d'un personnage ayant pourtant déjà été maintes fois adapté, y compris par des artistes de talent. Il reste possible que le lecteur trouve l'exercice virtuose sans qu'il n'enrichisse le récit originel de Robert E. Howard.