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lundi 1 avril 2024

La menace venue du cosmos: La croisière de l'art

Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa parution date de 2023. Il a été réalisé par Nicole Augereau pour le scénario, la direction d’acteurs, le montage. Elle joue le rôle principal, celui d’Amélie. La page de crédit fait état de vingt-six acteurs, et de sept personnes ayant accepté de prendre l’appareil photo que l’autrice leur tendait. Elle remercie également tous les participants et organisateurs-rices de La croisière de l’art, qui ont accepté de poser sous son objectif. Enfin, une page est dédiée à lister les œuvres présentes dans ce livre, c’est-à-dire des œuvres d’art contemporain.


Amélie se tient au beau milieu d’une zone totalement dégagée d’une forêt, tous les arbres étant couchés à même le sol. Elle se lance dans un long monologue, commençant par enjoindre à regarder ce désastre ! Depuis qu’une météorite est venue s’écraser dans la forêt, les habitants sont tous témoins d’étranges phénomènes. Elle ne parle pas de l’internet coupé et de tous les accès bloqués, elle parle des gens ! Une voisine employée de hot line qui plaque tout pour apprendre l’opéra. Un ami conseiller bancaire qui démissionne brutalement pour faire des sculptures en fil de fer. Le rapport avec la météorite ? Elle ramasse un morceau d’écorce à même le sol et elle le brandit à bout de bras. Et ça c’est quoi peut-être ? Ce bout d’écorce déchiqueté est complètement infesté. Elle s’écrit : Oh non, ils me montent sur le bras ! Saleté d’aliens ! Ils vont transformer tout le monde ! Yeeeerk ! Elle va prouver au monde entier qu’en plus du réchauffement climatique, de l’arrivée des fascistes au pouvoir, des virus mortels et des guerres nucléaires, un nouveau péril menace ! Elle est une lanceuse d’alerte ! Ils ne l’auront pas !



Amélie se tient sur un pont en pierre, avec un village derrière elle. Elle explique : Ici, on est dans son petit village si typique, avec sa forêt, son lac et son château. Typique ? Plus pour longtemps. Elle emmène le lecteur dans un rassemblement d’individus qui se sont fait retourner la cervelle par les amis venus de l’espace. À juger par soi-même… Un homme est assis à une table en extérieur, sous un parasol avec une demi-douzaine de personnes assises sur des chaises, en train de l’écouter. Il se présente : avant, il était ingénieur électronicien dans l’armée. Tout était secret défense, il ne devait rien dévoiler de ses activités, même à sa femme. Il travaillait sur des appareils qui permettaient de repérer un type armé d’un couteau à huit kilomètres de distance. À cinquante-neuf ans, il a tout arrêté et il s’est mis au dessin. Il continue : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il faut être décomplexé, spontané. Ne pas se juger, accepter les imperfections. Le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le dessin qu’on faîtes ne plaît pas, le voisin l’aimera peut-être.


L’éditeur FLBLB continue de publier régulièrement des romans-photos, dans des genres différents : ici, le lecteur découvre une histoire d’anticipation. Une femme, Amélie, est persuadée d’avoir détectée une invasion extraterrestre sournoise : des sortes de micro-organismes dont elle est la seule à avoir conscience de la présence. Les personnes dont le cerveau est infecté abandonnent leur travail pour se consacrer à la création artistique. C’est une catastrophe : une vague de démissions impacte tous les domaines de l’activité économique et administrative. Le personnage effectue ses remarques à haute voix sur ce qu’elle observe, comme si elle s’adressait en direct au lecteur. Ce dernier l’accompagne alors qu’elle rencontre des individus s’étant reconverti : un ingénieur électronicien en dessinateur, une femme et un homme ayant dessiné une faille dans un mur qui part d’en haut et qui descend jusqu’en bas, si on la fixe, on finit par ne voir plus qu’elle, la responsable du planning à l’agence d’intérim en personne écoutant les plantes et consignant leur histoire sur un carton, la dame qui fait visiter les maisons à l’agence immobilière en créatrice de toile faite avec le suc des plantes, l’employée au garage Renault en artiste dans une démarche artistico-médico-globale, etc. L’intrigue prend la forme d’une enquête au cours de laquelle Amélie rencontre des habitants qu’elle a l’habitude de côtoyer, avec des séquences oniriques, la visite d’une exposition d’art contemporain, et une sortie en kayak.



Ce roman-photo met en œuvre les formes narratives d’une bande dessinée : chaque photographie correspond à une case, celles-ci sont disposées en bande. Majoritairement, les pages comprennent deux bandes, avec régulièrement une disposition de deux bandes de deux cases chacune. L’autrice utilise une fois une photographie en double page ; elle a recours à une photographie en pleine page à onze occasions. Elle a conservé la forme carrée ou rectangulaire de chaque photographie, avec des bordures ondulées lors des séquences de rêve. Elle ne semble pas avoir usage d’effet spéciaux pour modifier les photographies, sauf pour l’éclairage bleuté d’une séquence. Le lecteur suit Amélie dans différents lieux du village : tout d’abord dans la forêt en extérieur, puis sur cette terrasse publique ombragée, dans un grand parc, dans une chambre à l’étage, devant une maison sur pieux, à l’intérieur d’un bâtiment public abritant une exposition d’art contemporain, dans une zone ombragée au bord d’un lac, et enfin sur le lac lui-même en kayak. Le lecteur apprécie la belle lumière de l’été, la douce chaleur qu’il ressent en regardant les tenues estivales des personnages. Il se rend compte qu’il rencontre beaucoup de monde, vingt-six personnes recensées dans les crédits, tout cela donnant une sensation de grande liberté, à l’opposé d’une impression de production étriquée faute d’un budget riquiqui.


Dans cette narration naturaliste, le lecteur voit Amélie brandir un morceau d’écorce en page cinq et s’alarmer du fait qu’ils lui montent sur le bras. En prenant le temps d’examiner la photographie, il constate qu’il ne distingue rien qui pourrait le renseigner sur ces Ils. En page huit, l’ingénieur reconverti en dessinateur expose ses convictions : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il continue : Il faut être décomplexé, spontané, ne pas se juger, accepter les imperfections, le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le lecteur ne détecte pas de manipulation mentale d’un organisme extraterrestre qui ferait dire n’importe quoi à cet être humain. Il se rend compte qu’il a mordu à l’hameçon : par pur automatisme, il a adopté le point de vue d’Amélie, la réalité d’une menace venue du cosmos, et il essaye d’identifier des schémas, de détecter ce qui cloche, ce qui confirme cette hypothèse. Il se retrouve hésitant car les images ne montrent rien que de très normal. Tout au plus, il peut exprimer des doutes sur les qualités artistiques des productions qui sont montrées à Amélie : le dessin d’une faille dans un mur, une dame qui écrit ce que lui raconte des plantes, des feuilles imbibées par le suc de plantes pressées et tapotées avec un marteau, un brownie décoré avec des fleurs de géranium, ou encore une sculpture inspirée de coraux marins.



Dans le même temps, il fait la visite de l’exposition intitulée Nous sommes des extraterrestres, hésitant également entre le canular inventé de toute pièce, et la possibilité de son authenticité. La liste d’œuvres d’art moderne en fin d’ouvrage explicite le titre et l’artiste de chacune, ainsi que la page où elle se trouve dans le roman-photo. Il apprend qu’il s’agit de la collection du musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, dans le château de Rochechouart. Finalement, l’intrigue n’est peut-être pas aussi fantaisiste que ça, ou bien sa fantaisie s’exprime dans d’autres facettes. Alors que l’enquête progresse, le lecteur se sent balloté entre loufoque (la dame qui repère des plantes avec un cornet de papier, qui s’en approche, la saisit délicatement, entend sa petite voix si douce qui lui raconte une histoire, qu’elle consigne sur un carton qu’elle plante juste à côté), et entre remarques anodines en passant. Il y a le discours de l’ex-ingénieur sur le dessin : une forme de profession de foi sur la puissance de cette expression. Il y a cette femme qui écoute les plantes, en ayant quitté un emploi sans âme. Il écoute la sculptrice évoquer son précédent métier : Avant, elle était semi-marathonienne professionnelle, elle visait le titre de championne de France. Elle a fini par se poser des questions : Mais courir, courir, tout ça pour quoi ? Être la meilleure ? Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ? Il relève également le terme de Démissionnaire, terme apparu après les confinements conséquences de la pandémie de COVID-19, appliqué aux personnes quittant des emplois professionnels alimentaires. En pages cinquante-quatre à cinquante-neuf, Amélie discute avec l’œuvre d’art Hades (2014) de Martin Kersels, évoquant la fonction des hémisphères gauche et droit du cerveau, orientant l’interprétation de la menace venue du cosmos vers une dichotomie analytique et motrice. La fin suggère que la fonction analytique du cerveau mène vers la folie, alors que les individus étant dans l’expression de leurs émotions, de leur ressenti sont plus équilibrés.


De publication en publication, les éditions FLBLB prouvent que le roman-photo peut rivaliser avec d’autres moyens d’expression dans différents genres littéraires, et peut aborder des thèmes très complexes avec nuance et subtilité. Nicole Augereau raconte une histoire d’anticipation, avec un personnage principal qui enquête sur cette menace venue du cosmos. Le mode narratif se calque sur celui de la bande dessinée, tout en mettant à profit les possibilités d’un reportage photographique dans un village et ses environs pour aboutir à une grande variété de lieux et de situations, ayant ainsi dépassé les limites inhérentes à la question de budget. Le lecteur plonge dans une intrigue à la dynamique classique, étant sûr de son interprétation, et faisant progressivement l’expérience de la réflexion sous-jacente, adulte et sophistiquée, sur l’importance relative à donner au train-train professionnel, en partie grâce à un jeu avec des créations d’art contemporain. Élégant et ambitieux.



mardi 19 mars 2024

Sexologie

C’est important les secondes chances, voire les troisièmes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, encore que la dernière page se termine sur la mention : À suivre… La première édition date de 2023. Il a été réalisé par Maurice Barthélemy pour le scénario et la mise en scène. Il comprend soixante-quatorze pages de roman-photo. Il est interprété par douze acteurs en plus de l’auteur : Caroline Proust, Philippe Dusseau, Florence Maury, Pierre Hessler, Emmanuelle Bodin, Thierry Degrandi, Raphaelle Lenoble, Alexandre Tisseyre, Guillaume Prieur, Tess Barthélemy, Jennifer & Raphaël. L’équipe de réalisation est composée d’un responsable de la photo, d’une responsable de production (direction de collection, fournisseuse de pains au chocolat et de chaufferettes) d’un premier assistant, d’un responsable de la maquette et des truquages, d’un responsable du story-board et des illustrations.


Quelque part à Paris, dans la cour intérieure d’un immeuble, devant porte d’un appartement une femme d’une soixantaine d’années accueille un monsieur en lui indiquant qu’elle l’attendait, en l’appelant monsieur Ledieu. Il la reprend : son nom, c’est Alex Primar. La psychologue, madame Shumacher, ne se souvient pas avoir rendez-vous avec lui, et elle le dirige la porte d’en face, estimant qu’il confond le cabinet de psychothérapie avec le vétérinaire. Primar lui fait observer qu’il n’est pas un chien. Il lui demande si elle est bien madame Schumacher, ce qu’elle confirme. Au vu de sa réponse positive, à son tour, il lui confirme que c’est bien ici qu’il a rendez-vous. Elle ne s’en souvient pas, mais elle le fait rentrer dans son cabinet. Ils s’assoient chacun dans un fauteuil côte à côte, face à une table basse. Elle lui demande ce qu’elle peut faire pour lui. Il répond qu’en fait il est venu la voir parce qu’il ne bande plus.


Madame Schumacher relance la discussion par un C’est-à-dire ? Il répète : ben il ne bande plus. Elle reformule : il souffre d’un problème d’érection. Il rétorque que c’est grosso-modo la même chose. Elle lui demande si c’est un problème récent. Il développe : il n’a pas dit que c’était un problème, ni qu’il en souffrait. Il est venu la voir pour trouver une solution. Ça n’implique pas forcément que c’est un problème et qu’il en souffre. Ça fait un an et demi qu’il ne bande plus, et ça s’est arrêté d’un coup. Elle souhaite savoir si cela fait suite à un événement particulier : il pense que non. Avant il n’avait aucun problème pour bander. Il lui arrivait même de se branler une ou deux fois dans la journée. Et il bandait encore le soir quand il faisait l’amour avec sa nana. Un peu plus tard, il marche dans la rue avec un copain et il discute. Son ami souhaite savoir ce qu’elle lui a répondu. Alex se souvient : un truc du genre Pourquoi se masturber plusieurs fois dans une journée si on sait qu’on va retrouver sa copine le soir ? Alex a répondu que ça n’avait rien à voir. Son ami souhaite savoir s’il était amoureux de Noémie. Alex pense que oui. Il se rend compte que son ami ne l’écoute plus.

Après Éric Judor avec Guacamole Vaudou (2023), c’est au tour d’un des membres de la troupe des Robins des Bois (Pierre-François Martin-Laval, Marina Foïs, Maurice Barthélemy, Pascal Vincent, Élise Larnicol, Jean-Paul Rouve), de se lancer dans le roman-photo. Enfin non, pas tout à fait : la couverture précise qu’il s’agit d’un photo-roman, avec un astérisque renvoyant à une explication, c’est-à-dire qu’un photo-roman est un roman-photo mais en mieux. Le lecteur se retrouve bien avancé avec ça. Il découvre une histoire racontée sous la forme de cases disposées en bande, parfois une image en pleine page, avec des personnages s’exprimant dans des phylactères, comme un dispositif classique de bande dessinée. Comme dans un roman-photo traditionnel, les personnages sont incarnés par des acteurs, une douzaine dont l’auteur, et la réalisation de l’œuvre nécessite la participation d’une équipe logistique en plus du photographe. Par comparaison avec un roman-photo traditionnel, le lecteur observe dès la première page que les décors et les environnements ont une apparence différente : il ne s’agit pas de photographies. Ils présentent une apparence de dessins : des formes détourées à l’encre ou avec un crayon très sec, et de vagues nuances de gris utilisées avec parcimonies. Dans l’équipe, il est fait mention de Guillaume Prieur, responsable de la maquette et des trucages. Le lecteur subodore qu’il a été appliqué un ou plusieurs filtres aux arrière-plans des photographies, jusqu’à leur donner cette apparence. Cette technique permettrait également d’ajouter plus facilement (ou à moindre coût) de menus détails.


Le récit commence avec l’arrivée d’Alex Primar dans le cabinet de la psychologue madame Schumacher qui l’avait oublié, et avec le début de sa première consultation au cours de laquelle il indique ce qui l’amène là. D’un côté, cette thérapeute n’est pas sexologue ; de l’autre côté, le problème du personnage est de nature sexuelle. En page dix, la scène a changé et Primar raconte cette séance à un ami. En page treize, la scène change une nouvelle fois, avec Primar assis sur un banc, en train d’imaginer la conversation d’un homme et d’une femme qu’il voit en train de discuter à la fenêtre d’un appartement du premier étage. Il les surnomme JB et Mathilde, et une femme vient s’assoir à côté de lui sur le banc. En page vingt, commence la deuxième séance de Primar avec madame Schumacher. En page vingt-quatre, le récit revient à la scène de dialogue entre Primar et la dame sur le banc. Puis en page vingt-six retour à la séance de thérapie, en page vingt-neuf nouvelle discussion entre Primar et son ami, en page trente-quatre retour à la séance de thérapie. Cette alternance induit un certain dynamisme, sans toutefois que le lecteur ne discerne la raison de cette chronologie recomposée.


Le lecteur a pu être attiré par le titre, évoquant une forme ou une autre de l’étude de la sexualité et de ses troubles. Le problème que rencontre Alex Primar relève effectivement de cette discipline, tout n’apparaissant que durant ces deux séances de psychothérapie et une visite chez une péripatéticienne, pour ne revenir qu’en dernière page du récit, avant l’épilogue. Quant à l’intrigue proprement dite, elle s’apparente à une tranche de vie, le personnage principal se rendant à deux séances chez la psychologue, papotant avec un pote, et se liant d’amitié avec une propriétaire de chien, rencontrée par hasard dans la rue. Tout en supposant que le titre annonce un thème présent dans chaque séquence, soit de manière explicite, soit de manière implicite, le lecteur s’interroge sur la structure du scénario, le lien logique entre chaque séquence n’apparaissant pas de façon évidente. D’un autre côté, la forme du récit, à base de photographies, lui assure une empathie automatique avec les personnages. Il peut très bien ne pas se reconnaître dans ces parisiens semblant un peu désœuvrés (pas sûr qu’ils travaillent, sauf madame Schumacher), mais leur caractère ordinaire les rend accessible. Maurice Barthélemy avec son air un peu bas du front, et ses vêtements confortables. Madame Schumacher, la soixantaine, dont le lecteur peut voir qu’elle conserve une forme de distance prudente, voire une forme de désintérêt pour son client. L’ami peu soucieux de son apparence et facilement distrait. Seule la propriétaire de chien semble plus vive, avec un soupçon d’élégance, mais sans arriver à se faire comprendre par Alex Primar.

Le lecteur s’habitue rapidement à la forme de photo-roman, avec les décors comme passés au travers d’un filtre donnant l’apparence de dessins au crayon. Cela a pour effet de rendre les personnages plus réels car sous forme de photographie, ressortant d’autant plus sur les décors moins réels car étant comme dessinés. Cela peut apparaître étrange dans les trois images en pleine page (pages trois, quarante-sept et cinquante-deux) qui sont dépourvues de personnage humain, comme si l’ouvrage basculait dans la bande dessinée. La direction des acteurs privilégie les poses naturelles, et joue parfois sur l’exagération de l’expression d’un visage pour mieux faire apparaître une émotion, ou pour susciter un effet comique. Les prises de vue s’avèrent variées, sans effet spectaculaire, participant à la fois à inscrire le récit dans un réel ordinaire, à la fois à une narration visuelle diversifiée et intéressante. L’intrigue est dépourvue de tout rapport sexuel ; seule une prostituée apparaît le temps de quatre pages dans un chaste déshabillé, là encore dans une mise en scène banale dépourvue de titillation.


Arrivé à la fin, le lecteur éprouve la sensation d’avoir lu un prologue à une série, plus qu’un récit complet. Il peut être conforté dans cette impression s’il a, par ailleurs, lu une interview de l’auteur dans laquelle il déclare qu’il avait écrit cette histoire pour que ce soit une série télévisée, et que lors d’une discussion avec son éditeur, le projet a évolué vers un photo-roman avant de le décliner en série. En connaissant l’auteur, le lecteur sait également qu’il va bénéficier de son humour nonsensique, héritage des Robins des Bois. C’est bien le cas, entre des scènes non sequitur, des remarques sortant de nulle part, un humour naissant de contrastes extrêmes, de rapprochements imprévisibles et incongrues, ou encore d’énormités proférées comme s’il s’agissait de banalités. Ce genre d’humour s’avère des plus délicats à manier, en fonction de la sensibilité du lecteur, pour évoluer entre des fulgurances géniales et des remarques triviales, préférant le troisième degré au second degré, c’est-à-dire en se moquant de moqueries sur la situation ou un comportement. Ce qui peut parfois apparaître comme une ringardise idiote, pathétique, une facilité juste navrante. Finalement, le lecteur se trouve bien en peine de cerner l’intention de l’auteur, de synthétiser sa lecture pour savoir ce qu’elle dit. Le thème de la solitude semble l’emporter, chaque personnage reste dans son monde, ses tracas, son expérience de vie, sans pouvoir se connecter à autrui, celui-ci également trop préoccupé pour pouvoir investir l’attention nécessaire pour une connexion empathique.


Un photo-roman ou un roman-photo ? Des personnages photographiés évoluant dans des décors apparaissant comme dessinés. Des individus d’une banalité confondante dont le comportement révèle la singularité de leur personnalité, l’investissement impossible à consacrer pour pouvoir prêter une attention à autrui qui pourrait déboucher sur un dialogue profond, une empathie qui ne serait pas que superficielle. Un humour absurde souvent quitte ou double, entre effet de décalage énorme, et trivialité navrante.



mercredi 20 décembre 2023

La déflagration des buissons

Mais comment profiter du moment présent sans rien partager à personne ?


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Julie Chapallaz. Les principaux personnages sont interprétés par Xavier d’Almeida, Marie Nora, Ya, Coralie Léguevaque, Yvan Schwab, et les ours Georg, Kupa, King et Zoé du parc animalier Juraparc. Les bûcheronnes sont interprétées par Sylvia Faleni, Kyoko Murayama, Jeanne Macaigne, Élodie Hurée, Dorota Kleszcz, Coralie Léguevaque, Lucia Clavino. Neuf autres personnes font de la figuration. Le récit compte deux-cent dix-neuf pages de roman-photo.


Edgar, un jeune homme, est allongé sur son canapé, les yeux clos, portant ses lunettes à monture ronde et rouge. Il rêve d’une comète qui s’abat sur Terre. Le choc de l’impact le réveille en sursaut. La lumière de l’ampoule nue brille. L’écran du téléviseur est empli de neige. Il s’assit sur son séant et se demande où il est. Il ne se souvient de rien, si ce n’est de son prénom. Il se lève et ouvre la porte devant lui : elle donne sur une chambre avec deux lits jumeaux, sur la table de nuit un guide de l’astronomie, un exemplaire de L’île au trésor, une fusée en plastique et un morceau de roche, froid comme du métal. Edgar le prend et le sert dans sa main. Il passe dans la pièce d’à côté : la chambre des parents. Il y a des photographies punaisées au mur : des jumeaux en trottinette, un bord de mer, autant d’images qui lui procurent une sensation de déjà-vu. À certains endroits, le mur présente une tâche plus claire : il manque des photographies. Edgar se place devant la fenêtre et il se dit qu’il y a peut-être d’autres personnes qui collectent des objets comme lui. Il aimerait bien pouvoir les rencontrer. Le sommeil le reprend, comme pour les nombreux habitants de cette ville.



Chapitre un : le réveil d’Edgar. Edgar est assis sur un banc face à la mer, une vieille dame assise à côté de lui en train de tricoter. Ils échangent quelques paroles. Il ne se sent pas bien ; elle compatit car on s’ennuie à mourir ici. Il ne sait pas où ils sont, il ne sait pas qui il est. Elle lui conseille de profiter du moment présent, ce qu’il ne sait pas comment faire sans personne avec qui le partager. Elle-même se retrouve avec son tricot qu’elle fait et qu’elle défait. Ce n’est pas parce qu’elle est une mémé qu’elle doit tricoter d’ailleurs. Elle voudrait vivre à fond et brûler la chandelle par les deux bouts. Vivre brièvement mais furieusement, lancée à trois cents kilomètres à l’heure, sur la route de la corniche. Au lieu d’attendre dans cette éternité qui se rétrécit. Heureusement la mer efface ses mauvaises pensées. Edgar s’est rendormi et il se réveille dans un appartement qu’il ne connaît pas. Une femme tenant un sac plastique sonne à la porte et il va ouvrir. Il ouvre, elle s’excuse d’être en retard, par pure convention car elle ne sait ni où elle est, ni avec qui. Il l’invite à rentrer et lui offre un verre d’eau. Elle déverse le contenu de son sac plastique sur la table : c’est toute sa vie. N’est-elle qu’une suite d’objets énigmatiques qui lui rappellent vaguement quelque chose ?


L’éditeur FLBLB publie régulièrement des romans-photos qui ont tous comme particularité de sortir de l’ordinaire, et de n’entretenir qu’un rapport de forme avec ceux qui firent les beaux jours du magazine Nous Deux. Celui-ci défie également les attentes du lecteur. Ça commence dès le titre énigmatique et l’illustration de couverture tout aussi cryptique. Une autre caractéristique déroutante apparaît dès la première page : le parti pris de la colorisation artificielle. L’artiste n’a conservé aucune couleur naturelle. La première page a été repassée dans des teintes bleu-gris, avec une nuance violette prenant de l’importance dans les pages suivantes de cette introduction. La silhouette d’Edgar devient d’un bleu un peu plus clair dans le premier chapitre, ce qui fait qu’il ressort un peu plus par rapport à ce qui l’entoure comme s’il était plus vivant. Le deuxième chapitre, intitulé Edgar et la forêt, vire vers des teintes vert sombre pour attester de l’environnement forestier. Quant à lui, Edgar vire à une teinte rose un peu sale après avoir rencontré le groupe de bûcheronne. Le lecteur est pris par surprise par la page cent-onze qui baigne dans un rouge foncé, en rapport direct avec l’activité décrite. L’intérieur de la cabane du Doc présente une palette plus importante de couleurs différentes. La teinte rouge revient pour les pages deux-cent-huit et deux-cent-neuf, l’activité étant de même nature que page cent-onze.



Le lecteur peut avoir besoin d’un peu de temps pour s’adapter à ce choix esthétique de mise en couleur. En revanche, il constate que l’autrice utilise les caractéristiques de la bande dessinée pour la narration visuelle. Les photographies sont disposées comme des cases de BD, le plus souvent rectangulaires et disposées en bande. L’artiste varie le découpage de la planche en fonction de la séquence, elle joue également sur le nombre de cases par planche. Elle utilise des cases de taille variée, parfois de la largeur de la page, parfois de la hauteur de la page. Il y a quelques photographies qui occupent toute une page, et le nombre de cases peut monter jusqu’à douze sur une seule page. Lors de quelques séquences particulières, elle joue sur la forme des cases : des trapèzes pour les pages soixante-six à soixante-dix, avec une très belle composition sur deux pages à la fin pour accompagner la chute d’un arbre. Le lecteur retient également la composition des pages quatre-vingt-seize et quatre-vingt-dix-sept : une case circulaire au milieu, et des cases radiales tout autour. Elle arrondit les angles des bordures de case pour indiquer qu’une séquence se déroule dans le passé ou est de nature onirique. Les personnages s’expriment dans des phylactères. Le lecteur se rend compte de temps à autre que l’artiste utilise des collages pour des effets spéciaux, et qu’elle ajoute parfois un élément bricolé avec des outils numériques sur une photographie. Il en découle une sensation étrange, en décalage avec l’effet classique d’une photographie reproduisant le réel sous un angle donné : un effet onirique légèrement éloigné du réel.


L’intrigue apparaît rapidement : une sorte d’épidémie de sommeil qui fait que toute la population dort en continu ou presque, avec quelques individus qui parviennent à regagner conscience pour des périodes limitées. Edgar, le personnage principal, ne se souvient plus de sa vie, mais il éprouve la conviction d’avoir eu un frère jumeau et il essaye de le retrouver. Trouvant un moyen très artisanal de rester conscient, il fait la rencontre de la femme au sac plastique, puis de Max et de ses fourmis, ce dernier lui conseillant de sortir de la ville. Dans la forêt, il fait la connaissance d’un groupe de sept bûcheronnes, puis de celui qu’elles appellent Doc, un individu lui aussi très singulier pratiquant l’art de la Dendrochronologie. Le lecteur se laisse emporter par la balade d’Edgar, sans bien savoir où cela peut le mener. Il comprend que le récit présente une forme d’anticipation avec cette maladie généralisée du sommeil, sur laquelle l’autrice ne dit rien. Il comprend également des éléments de type fantastique comme un ours doté de conscience et parlant, ou des fourmis et des sangsues aux vertus psychotropes, avec deux collages en pleine page, page cent et cent-un.



Le lecteur se laisse porter par cette situation extraordinaire, l’impression de s’immerger dans une histoire entre rêve et réalité. Il cale son comportement à celui d’Edgar en acceptant les choses comme elles viennent, sans s’interroger sur le pourquoi ou le comment. Il aborde chaque rencontre avec l’esprit ouvert, sans idée préconçue, ce qui le rend également réceptif aux images à la poésie inattendue : un homme endormi dans une laverie automatique avec son slip sur la tête, la présence d’une K7 audio, des livres dans une librairie, avec une liste d’auteurs hétéroclites Alain Aslan (1930-2014, Alain Gourdon), Charles Bukowski (1920-1994), Michel Tournier (1924-2016), Ernst Zurcher (1951-), Michel Pastoureau (19487-), une fourmilière géante entourée de cierges dans une église, une bûcheronne se vantant de la taille de sa chatte avec un geste obscène, un ghettoblaster, un usage peu orthodoxe de la dendrochronologie, une femme avec des lanières de cuir en guise de sous-vêtements, etc. Dans le même temps, ces éléments hétéroclites et insolites sont propices à des remarques générant d’étranges résonnances. Ces êtres humains endormis, font-ils des personnages conscients des êtres éveillés ? Edgar est à la recherche d’Arthur, son frère jumeau disparu, peut-être un autre lui-même, peut-être son avatar éveillé ? Max semble n’être qu’un doux dingue avec sa fourmilière millénaire, et dans le même temps il est également parvenu à rester réveillé, la fin justifie-t-elle les moyens ? Les bûcheronnes estiment que l’avenir de l’humanité passe par l’abattage de tous les arbres présents sur Terre, en opposition totale avec les angoisses environnementales du temps présent. Un ours doté de conscience veut retrouver sa place de roi du règne animal en éliminant les hommes ou en prenant leur place. 


Le roman-photo constitue un moyen d’expression, fortement connoté par son succès dans le genre très particulier de la romance. Il peut également permettre de raconter d’autres types d’histoire, d’autres fictions de genre. Ici, le lecteur plonge dans un récit d’anticipation mâtiné de fantastique. L’autrice travaille les images leur donnant un caractère artificiel par la colorisation, l’emploi de collage, pour une balade dans un monde endormi où les gens éveillés sont pour le moins singuliers. Étrange.



mercredi 30 août 2023

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal

Je vais leur prouver que le Conciliant est plus fort que le Coercitif.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, sous la forme d’un roman-photo. Sa parution initiale date de 2017. Il a été réalisé par Grégory Jarry, avec un montage et un lettrage de Lucie Castel, également maquilleuse et créatrice de la Sargasse. Il compte quatre-vingt-quinze pages de roman-photo. Il met en scène vingt-quatre acteurs différents qui incarnent autant de personnages.


À l’arrière d’une maison, dans une cour encombrée, trois hommes sont assis autour d’une table avec une nappe. Ils portent un bas sur la tête pour masquer leur identité. Sur la table sont posés un boîtier avec un gros bouton rouge et un téléphone portable. Ils se filment et diffusent la vidéo sur internet. Leur message : Mesdames et messieurs, ceci est une déclaration de guerre. On préfère vous prévenir tout de suite : on va tout faire péter. Ce bouton rouge est relié à internet via ce téléphone. Si Sammy appuie dessus, tous les gens devant un ordinateur seront électrocutés. Un tsunami électronique qui fera des millions de morts. Ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons. Nos revendications sont simples : on veut le pouvoir mondial. Attention, pas la peine de nous amadouer en nous proposant le pouvoir en France ou en Europe, on n’en veut pas. Nous, on veut le monde entier, ou rien du tout. Demain, tous les dirigeants de la planète doivent quitter le pouvoir. Nous voulons leurs lettres de démission postées sur Facebook avant minuit. Et pas de coup fourré, sinon Sammy appuie sur le bouton.



Le message des terroristes est diffusé par les télévisions du monde entier : les journalistes évoquent la plausibilité réelle d’une telle menace, ainsi que les réactions évasives des chefs d’état. La palme revenant au président de la République française : Mathias Moltz déclarant que Minuit c’est minuit et que là il est midi tout est permis. Spot publicitaire montrant une femme accoudée à un arbre en train de parler, entrecoupé d’images de violences urbaines. La bande-son déroule le commentaire : Au fin fond de la campagne, à des années et des années-lumière des centres de pouvoir, veille celle que le gouvernement français appelle quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes. Quand il ne reste plus aucun espoir. La médiatrice. Dans un grand jardin bien entretenu, Marianne se présente dans un autre spot. Après avoir salué les téléspectateurs, elle indique qu’elle s’appelle Marianne la Médiatrice de la République. République, c’est abstrait comme concept, en réalité, la République, c’est le peuple, autant dire qu’elle est la Médiatrice du peuple. La Médiatrice est une institution créée par François Mitterrand en 1983 lors du tournant de la rigueur. Le président mettait un coup de barre à droite, alors pour se faire pardonner il a créé un pouvoir inédit dans la démocratie, quelque chose auquel même les Grecs n’avaient pas pensé. À l’Exécutif, au Législatif et au Judiciaire, il ajouta un pouvoir totalement indépendant : le Conciliant. Pouvoir confié à Christine, première Médiatrice de l’époque.


Les éditions FLBLB ont été créées en 2002, par Grégory Jarry et Thomas Dupuis, et elles publient régulièrement des romans-photos, de vrais récits de fiction ou biographiques dans ce mode d’expression tombé en désuétude dans les années 1970. Il s’agit ici d’un récit d’anticipation mettant en scène deux pouvoirs au sein de la République, en plus de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire, inventés pour l’occasion : le Conciliant (fonction assurée par Marianne) et le Coercitif (fonction assurée par Luc). L’histoire débute avec cette menace terroriste trouvant sa source dans un jardin laissé à l’abandon dans un pavillon à la campagne, et se poursuit effectivement avec un accident dans une centrale nucléaire, comme en atteste le champignon atomique sur la couverture. Le lecteur fait bien l’expérience de ces deux parties distinctes, la mission concernant les terroristes arrivant à son terme en page quarante. Ce récit se classe dans le genre Anticipation avec la menace terroriste sur la base d’une technologie légèrement en avance sur son temps, et l’existence de deux pouvoirs fictifs. Il se déroule jusqu’à une conclusion en bonne et due forme, constituant une histoire complète, avec ses lieux variés et ses différents personnages.



En entamant un roman-photo, même s’il n’a pas l’a priori issu des productions Nous Deux, le lecteur sait pertinemment que la probabilité est faible que les auteurs aient disposé de beaucoup de moyens en termes d’acteurs, de localisations, voire d’effets spéciaux. En conséquence de quoi, son horizon d’attente intègre ces contraintes. Dans cet ouvrage, il retrouve une disposition des photographies en bande, reprenant ainsi cet aspect du mode narratif de la bande dessinée, sans bordure de case. L’auteur utilise des cases rectangulaires. Il met à profit les possibilités de composition d’une page : une photographie en pleine page pour l’ouverture, quatre cases de la même taille pour la page suivante en deux bandes de deux, une construction très régulière pour les spots télévisuelles (quatre bandes de deux cases de mêmes dimensions pour les informations, et pareil pour la présentation de la Médiatrice. Par la suite, il adapte son découpage à la nature de la séquence. L’artiste peut choisir une photographie qui occupe les deux tiers de la page pour une présentation d’un personnage ou d’un lieu. Il peut consacrer une bande de trois cases à une unique action, comme une forme de prise de photographies en rafale. Il utilise régulièrement des photographies de la largeur de la page pour un effet panoramique, soit lorsqu’il y a de nombreux personnages, soit pour une action étalée dans la distance (le passage d’un avion dans le ciel par exemple). À une demi-douzaine de reprises, il découpe une case en biseau pour montrer la rapidité d’un mouvement ou la confrontation conflictuelle entre les personnages.


Le lecteur observe des personnages avec un jeu d’acteur dans un registre naturaliste, sans cet effet forcé qui peut rendre un roman-photo ridicule. Les dialogues occupent une part significative de la pagination, rendus plus vivant par les mouvements et les occupations des personnages à ce moment, sans impression d’une succession de gros plans sur les visages pour des raisons d’économie de moyen. Le réalisateur offre une grande diversité de lieux : la cour occupée par les terroristes, le grand jardin de la Médiatrice, son salon, le parc présidentiel, un magasin de reprographie, le salon de la mère du président de la République, les plateaux des différents journaux télévisés, une tour aéroréfrigérante d’une centrale nucléaire, une ferme de crocodiles, un pavillon où se sont réfugiés des immigrés clandestins, un cimetière, un bois, une forêt, un court de tennis, etc. Le lecteur suit la Médiatrice dans ses pérégrinations successives, éprouvant la même sensation que dans une bande dessinée où l’artiste n’est pas contraint par son budget.



L’auteur fait preuve d’une facétie certaine : il commence par présenter la Médiatrice qui indique que les médiatrices n’ont jamais eu tellement de moyens. Quand une crise éclate dans la société, son rôle, c’est de mettre tout le monde d’accord, sans qu’aucune partie ne soit lésée. Sans arme à feu, sans GIGN, sans rien. Ça passe par le dialogue, l’écoute, et surtout la gentillesse. Le pouvoir conciliant, sa valeur est avant tout symbolique, mais c’est un symbole fort et respecté. Par comparaison, le Nettoyeur indique que les nettoyeurs ont toujours eu des moyens colossaux, pris dans les fonds secrets de la République. Ils ont tutoyé personnellement les présidents russes et américains en pleine guerre froide. Quand une crise éclate, qui menace les intérêts de la France, leur rôle c’est de mettre tout le monde d’accord. Tous les moyens sont bons, même les moins avouables. Ça s’appelle la Raison d’État, lui il appelle ça la raison du plus fort. Mais voilà, Luc le nettoyeur traverse une crise existentielle qui le prive de la capacité d’agir. C’est donc le pouvoir de la conciliation qui est à l’œuvre (même si ça n’empêche pas Marianne de décocher deux bourre-pifs bien sentis), un mode d’action assez inusité dans les récits d’action. Pour autant, Marianne mène à bien sa première mission de neutraliser les terroristes. Elle tient tête à plusieurs reprises au président de la République française jusqu’à lui faire changer d’avis par le pouvoir du dialogue et de la conviction. Elle fait preuve de courage et du sens du devoir, intimement motivée par le bien commun.


Le lecteur peut être dubitatif s’il entretient des a priori sur le roman-photo en tant que mode d’expression. L’auteur fait la preuve que ce média peut raconter tout type d’histoire aussi bien que d’autres, utilisant les photographies en les disposant selon les modalités narratives de la bande dessinée. Le lecteur découvre la fonction de la Médiatrice et la suit dans une mission contre des terroristes, puis pour convaincre le président de la République française de faire le bon choix, avec une conviction inébranlable dans le service, dans le pouvoir supérieur de la conciliation sur la coercition. Un récit d’anticipation plus subversif qu’il n’y paraît.



jeudi 28 juillet 2022

Guacamole Vaudou

Stéphane Chabert ! Pour une France qui gagne la victoire !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il s’agit d’un roman-photo en couleurs, de soixante-dix pages, avec une histoire écrite par Éric Judor & Fabcaro, réalisé par Nathalie Fiszman, avec Judor dans le rôle principal. Il a nécessité quinze personnes pour la production : réalisation, stylisme, costumes, production, régie, repérages des décors, photos, casting, perruques, accessoires, maquillage, stagiaire, création et exécution de la maquette intérieure, création de la couverture et des pages liminaires, photogravure. Il a mobilisé quarante-neuf acteurs.


Dans un grand immeuble impersonnel, le patron d’une agence de communication spécialisée en marketing demande à ses créatifs de faire des propositions de slogan pour la mayonnaise Amoros, leader sur le segment de la mayonnaise. Chacun leur tour, Jean-Michel, Jean-Christophe, et Philippe font une proposition. Puis vient le tour de Stéphane Chabert qui propose : Amoros, j’en applique sur la viande afin d’en accentuer le goût. Dans la salle de réunion, tout le monde est consterné. La proposition de Stéphane instaure un climat de gêne, de malaise et d’état dépressif qui rappelle à chacun sa propre finitude, la fin inéluctable de toute chose, l’existence de Dieu et les origines du Big Bang. En quoi leur action fait-elle progresser l’humanité ? Ne seraient-ils pas en train de manipuler les esprits à des fins purement financières ? Ne seraient-ils pas plus en phase avec leur mère Gaia la Terre en allant s’adonner à la capoeira en Ardèche ?



Le patron demande à chacun de regagner son bureau et de continuer à réfléchir à un meilleur slogan. Stéphane Chabert passe devant la photocopieuse où Marie-Françoise est en train de rêvasser, avec une liasse de feuilles à la main. Chaque fois qu’il la voit, il sent son cœur s’enflammer comme une chamade. Il se dit qu’il ne va pas rester puceau toute sa vie et il se décide à lui adresser la parole. Il fait remarquer que ça sent le bourrage par ici. Il précise qu’il parle du bourrage papier. Il lui propose de regarder ce qui arrive à la photocopieuse, mais elle insinue qu’elle n’a pas commencé à photocopier ce qui explique qu’elle ne soit pas en train de fonctionner. Il lui propose alors de manger à la cantine avec lui, mais elle décline car elle s’est préparé un Tupperware qu’elle va manger à son bureau. Il lui dit qu’il suppose qu’il n’aurait pas dû parler d’œufs Mimosa, car ça a dû remuer en elle des souvenirs qu’elle préférait peut-être occulter, qu’au collège les garçons lui criaient dans la cour que ses seins étaient des œufs Mimosa, qu’elle était complexée par ses seins trop petits. Elle prend congé de lui pour aller retourner travailler. Il se présente à la cantine et demande un poulet-frites, mais le cuisinier lui répond qu’il ne reste que du gras de jambon. Il cherche une place où s’installer mais ses collègues indiquent qu’il n’y a plus de place à leur table, car la dernière est prise par quelqu’un qui pourrait très bien arriver à l’improviste. Il finit par s’installer seul à une table isolée tout au fond près de la poubelle et des toilettes, la chance.


L’alliance de deux créateurs à la forte personnalité comique, dans un média jugé désuet, le tout affublé d’un titre improbable. L’absurde est bien au rendez-vous, ainsi que le kitsch et la dérision au troisième, quatrième, cinquième degré, ou peut-être plus encore. Le lecteur reconnaît rapidement la forme si particulière de l’humour d’Éric Judor à base de dérision, d’absurde, de comportement infantile et de banalité surréaliste. Il relève également les répliques improbables et décalées propres à Fabcaro, bifurquant sans ralentir vers un onirisme surréaliste. Il remarque que Nathalie Fiszman s’est également bien amusée à conférer une allure ringarde et désuète aux visuels. Il y a cet usage systématique de perruques pour chaque acteur, et ce choix de vêtements issus des années soixante, pour obtenir un effet daté et ridicule. Elle prend un grand plaisir à choisir un papier peint aux motifs imprimés tout aussi datés, et à inclure des accessoires d’un temps révolu comme le Minitel que l’avènement de l’ordinateur personnel a rendu obsolète, et pire encore a condamné comme une technologie sans avenir. Pour autant, elle a bien réalisé toutes les photographies du récit, sans en reprendre dans des romans-photos du passé, et avec un niveau de définition de l’image contemporain, sans grain ou flou, ou couleurs baveuses.



Le lecteur fait donc connaissance avec Stéphane Chabert, créatif au pragmatisme navrant, dépourvu d’imagination et de toute fibre de séduction, un perdant ridicule qui n’en éprouve qu’une vague conscience, préférant se complaire dans l’illusion d’une vie qu’il estime tranquille et agréable. Seule son postiche est flamboyant. L’intrigue repose la médiocrité banale de cet individu qui va acquérir la gagne d’un battant lors d’un improbable stage vaudou. Cela va lui permettre de grimper les échelons de la société en un temps record. Dès la couverture, le lecteur sait que le récit appartient au registre de la parodie : ce titre incongru alliant deux mots (le premier faisant référence à une purée d’avocat devenu incontournable à l’apéritif, l’autre à une pratique jugée comme surnaturelle, et souvent tournée en dérision), ce plan poitrine avantageux sur l’acteur avec une chevelure artificielle et une expression de visage indéchiffrable. Les costumes et les décorations intérieures datées renvoient à un passé révolu, à une époque qui se prenait comme étant celle du progrès et d’une forme de succès, d’un capitalisme prometteur porté une généralisation des progrès industrialisés de la science, et qui est maintenant ringardisée, comme si le présent était beaucoup plus avancé, avec une condescendance hautaine. Le regard porté contient comme une touche de mépris, impliquant que les auteurs dépeignent des gens qui s’y croyaient vraiment à l’époque.


Sur le plan narratif, la réalisatrice utilise les conventions de découpage de la page, qui sont celles de la bande dessinée : des cases majoritairement bien alignées en bande, avec une poignée d’exceptions où la hauteur d’une case sera un plus grande que celles de sa voisine. Nathalie Fiszman utilise majoritairement des plans taille pour laisser la place à ses acteurs de pouvoir adopter une posture parlante, généralement naturelle. Ils ne sont pas en train de grimacer à chaque vignette, mais la photographie a cet effet de figer le visage dans une expression qui du coup en perd son caractère naturel, un instant arrêté, alors qu’en face à face il s’agit d’un moment fugace dans un visage en mouvement. Elle joue sur cette artificialité en la renforçant avec l’usage fréquent de postiches, de bonne qualité mais présentant cette impression de chevelure sans vie. Le lecteur s’installe dans le train-train de cette narration visuelle douce et gentiment moqueuse. Il note le travail sur les accessoires obsolètes que ce soit le minitel ou un plateau en plastique, un motif imprimé, etc. Il sourit en voyant que des collages et des incrustations viennent ajouter une touche surréaliste. Par exemple, Stéphane assis à la table de cantine et des objets collés juste au-dessus de sa tête, alors qu’il commente que ses collègues plaisantent en lui lançant une miette de pain. Puis il s’agit d’un crouton de pain qui vient se poser sur sa tête, d’un pot de yaourt, d’un plateau repas garni, d’une chaise en plastique. Quelques pages plus loin, il découvre une photographie en pleine page, avec un personnage géant en pâte à modeler. Puis lors d’un rêve, elle s’amuse à réaliser des collages mettant Stéphane dans des situations oniriques. L’affiche pour la campagne présidentielle sort également du moule.



Voici donc l’histoire d’un perdant pas magnifique qui obtient un pouvoir lui permettant de devenir un gagnant. Sur ce fil directeur, les auteurs entremêlent les situations et les phrases moqueuses dont le sarcasme est atténué par la sympathie que le lecteur ressent pour Stéphane Chabert, un peu benêt tout en étant gentil, et aspirant à la réussite sociale promue par le système professionnel et capitaliste. La sensibilité humoristique des deux auteurs se marie bien, avec des phrases irrésistibles et des réactions désarmantes. Stéphane maintenant président de l’agence de communication s’adressant à un collaborateur : Jean-Pat, tu annihileras le présentéisme disruptif du flex office chamarré sans compromission ! Gourou Jean-Claude se mettant derrière Stéphane lors du stage vaudou pour l’aider dans ses gestes afin d’égorger un poisson pané sanguinolent : positionner la lame un peu plus haut, il faut qu’elle soit au deux tiers du cou à partir de la base, et qu’elle forme avec le cou un angle de quarante-cinq degrés, et tenir fermement le poulet afin que la coupure soit nette (alors qu’il tient un rectangle de poisson pané dans la main). Enfin le geste doit se faire de l’intérieur vers l’extérieur pour éviter que le sang ne gicle - et les deux hommes sont en train de gigoter par terre comme s’il s’agissait d’une vraie bagarre.


Au fil des pages, le lecteur ne sait que penser : la narration visuelle reste très sage, que ce soient les photographies ou leur agencement, avec quelques moments surréalistes imparables, et une forme de moquerie latente générée par la dérision du regard porté sur ces individus et leur environnement daté. L’usage d’un humour à froid au cinquième degré (ou plus) s’avère très déstabilisant, le lecteur n’arrivant pas toujours à se situer entre une mise en abîme ridiculisant une attitude, une mode, un comportement, ou bien un moment d’une banalité insipide dont l’intention de dérision retourne ou détourne la moquerie sur une convention se moquant elle-même d’un autre cliché, avec un empilement de ce mécanisme sur deux ou trois étages dans un moment unique, ce qui finit par aboutir à une banalité, ou par perdre le lecteur qui n’est peut-être pas familier d’une de ces conventions enchâssées. La critique moqueuse de la gagne fonctionne bien, même si elle est globalement désamorcée jusqu’à être inoffensive par l’ironie moqueuse et la dérision, et l’absence d’alternative à cette trajectoire de vie. Mais la tonalité générale est pleine de verve, d’inventivité humoristique et d’une forme de tendresse, même si elle peut être un peu vache, pour Stéphane Chabert, être humain qui est le jouet des événements, de ses désirs, de la société.



Pour l’anecdote, en compulsant le générique en fin d’ouvrage, le lecteur relève la participation en tant qu’acteur de Nathalie Fiszman (la voisine gentille), d’Arthur H (Habib), de Clémentine Mélois (dans le rôle de Leonardo DiCaprio, elle-même autrice du roman-photo Les Six Fonctions du langage, 2021), de Fabcaro (un punk).


Difficile de résister à l’attrait d’un roman-photo parodique, écrit par Éric Judor et Fabcaro : l’assurance d’un divertissement absurde avec des répliques hilarantes et des situations décalées. Avec un roman-photo choisissant le registre de la parodie dans un environnement suranné, la réalisatrice allie pastiche et ironie, pour un petit récit, comportant une touche de réalisme magique avec ce pouvoir issu d’une cérémonie vaudou. Par moment, le lecteur ne sait plus trop s’il est en train de lire une parodie avec une mise en abîme de moqueries référentielles ou juste une séquence d’une banalité affligeante, tout en ressentant une forme d’humour cruel du fait de personnages qui sont, au fond d’eux-mêmes résignés à leur sort. Il prend plaisir au jeu sur les formes avec une narration qui peut briser le quatrième mur (Stéphane s’adressant à la voix du narrateur omniscient ou modifiant le déroulement en virant un personnage d’une scène), le décalage entre les paroles et l’action montrée, la frustration quand le principe de réalité ramène à une mesure plus raisonnable des projets de nature diverse. Dans le même temps, le lecteur fait l’expérience douloureuse de l’absence de sens de ces situations, dans un récit postmoderne désenchanté.



jeudi 7 juillet 2022

Les Six Fonctions du langage

Dis-moi un truc gentil.


Ce tome est un recueil de dix-sept histoires racontées sous la forme de roman-photo. C’est l’œuvre de Clémentine Mélois, qui a repris des romans-photos qu’elle a détournés. La première édition de cet ouvrage date de 2021. La typographie originale Fotonovzela a été réalisée par Thierry Fetiveau. L’autrice avait illustré un ouvrage de vulgarisation sur le roman-photo, écrit par Jan Baetens : La petite Bédéthèque des Savoirs - Tome 26 - Le Roman-photo. Un genre entre hier et demain. paru en 2018.


Les six fonctions du langage, romance : par une belle journée, un jeune homme compte fleurette à une jolie brune en lui demandant si on lui a déjà parlé des fonctions du langage selon le linguiste russo-américain Roman Jakobson. Il entreprend alors de lui énoncer ces six fonctions, puis lui susurre des mots compliqués pour lui montrer l’étendue de son champ lexical, ce qui la met dans tous ses états. Un cœur plein de désespoir, drame : Jean-Louis rend visite à Bien-Aimé en Christ et il lui expose son infortune, que ses jours sont comptés, et qu’il a décidé de faire de son ami, son légataire universel pour un montant de six cent cinquante mille euros. Voilà Dédé, amitié : Dédé, un vieil homme barbu et dégarni arrive chez un couple pour le réveillon de Noël, un autre couple invité étant déjà présent. Il entreprend de leur raconter ce qui est arrivé à sa Citroën qui était en rade la semaine dernière, plus de jus. L’anéantisseur ultime, controverse : Le Priol vient trouver son chef à son bureau pour lui dire qu’il faut revenir sur ce qui a été décidé à la réunion de cadrage du 12, car il a un document qui prouve qu’ils se sont trompés sur toute la ligne.



Voili voilou, médecine : un médecin s’enquiert auprès de l’infirmière Nadine de la patiente qu’il doit aller visiter ce jour. Elle lui explique que cette femme est en genre mode craquage complet. Il se rend dans la chambre, et un infirmier lui indique que la femme fait une grosse crise de nerf. Il demande à l’infirmier ce qui s’est passé lors de la dernière crise de nerf. La croûte au couteau, création : un couple admire un tableau dans une galerie, monsieur estimant qu’il s’agit d’un moineau géant en train de décéder, madame pensant plus à une sorte de canard. L’artiste s’approche et leur propose de passer à son atelier : ils n’ont rien compris à son œuvre, mais il leur expliquera. Le meuble en kit, romance : un couple en maillot de bain, seuls sur la plage et monsieur susurre une litanie poétique amoureuse à l’oreille de sa belle qui lui répond de manière inattendue. El Magnifico, prouesse : à table au restaurant, un beau jeune homme demande à son interlocuteur en tenue de catche mexicain s’il prendre du dessert, car lui n’a pas encore décidé. Le pays des bisous, entreprise : un nouvel embauché arrive pour commencer son travail. Il est reçu par celui en charge de l’accueil des nouveaux et qui se présente. Il s’appelle Fifi, le lutin farceur, et il va tout lui expliquer. Ils vont commencer par un petit tour des infrastructures. Etc.


Au cas où la couverture ne constitue pas un indice assez clair, la quatrième de couverture en rajoute une couche : des mots, de l’action, de la lascivité, du suspense, tellement réaliste qu’on peut presque toucher les larmes. Avec trois citations pour compléter. Roman Jakobson (1896-1982) : Clémentine Mélois n’a absolument rien compris à mon œuvre. Ludwig Wittgenstein (1889-1951) : un livre inutile qui n’a pas sa place dans nos bibliothèques. Michèle Mélois : moi, j’ai bien aimé. Cet ouvrage est donc placé sous le signe de l’absurde, avec une composante philosophique. Le lecteur découvre des histoires courtes de quatre à huit pages, sous la forme de roman-photo. Les tenues vestimentaires évoquent la fin des années 1960, et il constate des retouches de couleurs sur les décors, parfois sur les vêtements, ainsi que des couleurs un peu baveuses et mal reproduites, et parfois des solutions de continuité dans les habits d’un personnage d’une case à l’autre, l’un d’eux en faisant même la remarque. Il s’agit donc d’une réappropriation de romans-photos dont les textes ont été refaits, les séquences peut-être partiellement remontées pour certaines, et racontant une autre histoire que l’originale, un détournement de nature humoristique. L’autrice joue sur le décalage entre ce que racontent les images, oscillant entre relation amoureuse et drame, avec des exceptions comme la présence du catcheur mexicain ou la séquence dans un tribunal, et ce que disent les personnages. Le premier sketch évoque les six fonctions du langage correspondant au contexte, à l’émetteur, au récepteur, au canal, au message et au code, et l’autrice joue avec ces six fonctions pour créer ces décalages.



L’utilisation de romans-photos datés introduit également un décalage, très perturbant. D’un côté, il est évident que ces photographies correspondent à plusieurs décennies dans le passé : tenues vestimentaires, coiffures. La piètre qualité de la reproduction des couleurs (peut-être même dégradées à dessein) ajoute à l’obsolescence des images. Il n’y a trace nulle part d’un outil informatique ou d’un téléphone portable. Les postures sont posées, mais sans paraître artificielles ou outrées. Il y a une prépondérance de plans taille, plans poitrine et gros plans, permettant de s’économiser sur les décors en arrière-plan. Il y a donc quelques plans non-raccords pour les costumes, et un ou deux pour les décors. L’acteur en costume de catcheur mexicain semble avoir été découpé dans un autre roman-photo et collé par-dessus la silhouette vraisemblablement d’une actrice. C’est une certitude quand il chevauche un fromage de chèvre. De temps à autre, le lecteur éprouve l’impression que l’autrice a peut-être également recolorié quelques fonds pour un arrière-plan plus uniforme. D’un autre côté, le lecteur regarde des photographies, avec de vrais êtres humains, ce qui apporte une sensation irrépressible de réel. Ce sont des personnes qui se trouvent devant lui et il cherche à déchiffrer l’expression de leur visage, à lire dans leur posture, dans la manière dont ils se tiennent face à leur interlocuteur, dans la manière dont ils réagissent. Lui-même réagit par automatisme, sans pouvoir s’en empêcher.


Pris entre l’aspect suranné de la narration visuelle et la réalité de ces femmes et de ces hommes qu’il a devant lui, le lecteur les perçoit comme des acteurs interprétant une pièce avec maladresse, tout en y mettant de la conviction : le décalage est déjà présent et produit déjà son effet. Voilà un homme et une femme dans l’intimité, en pleine conversation, certainement romantique, mais aussi pressante du côté du mâle, et pas entièrement convaincu du côté de la femme qui lui demande de l’impressionner. Il se lance alors dans une suite de mots compliqués : hypocoristique, ischio-jambier, irénique, marmoréen, polysyndète, pédiluve, ergastule, adamantin, rhombododécaèdre, zététique, brachydactyle, idéogénie, acheiropoïète. L’autrice fait preuve d’une inventivité. Après avoir cité la théorie de Roman Jakobson, elle fait intervenir Roland Barthes (1915-1980) dans le treizième récit : Pas de gestes brusques, action. Il propose à son interlocuteur de parler du concept dichotomique de Langue/Parole : si la langue est l’instance qui nous constitue comme sujet, la parole n’est-elle pas le relais fatal de tout ordre signifiant ? Là encore, il ne s’agit pas juste de prendre un nom comme référence et de faire semblant, mais bien d’évoquer rapidement ses théories, puisqu’il passe ensuite à la crise du Signe, et mentionne le philosophe germano-américain Rudolf Carnap, l’épistémologue anglais Bertrand Russell, et le philosophe autrico-britannique Ludwig Wittgenstein. Elle n’hésite pas à mettre ses propres récits en abîme avec le dernier, où le personnage principal appelle Iris pour lui demander son aide car il vient de recevoir un coup de fil de l’éditrice qui trouve qu’il n’y a pas assez d’action dans ce livre.



L’humour est présent dans chaque récit : il provient du décalage entre acteurs et texte, mais aussi de la logique même du récit, souvent sur la base d’un humour absurde. Le premier séducteur échoue dans son entreprise avec sa compagne parce qu’il a le malheur de prononcer le mot Boulgour, un faux pas inexcusable dans la suite de mots compliqués. Dans la seconde histoire, le lecteur constate que l’interlocuteur répond de manière machinale à l’homme qui lui explique qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre, que sa femme est décédée d’un accident de travail, et qu’il lui lègue une importante somme d’argent. En fait l’autre n’a rien écouté : zéro empathie. Le comique de certaines situations fonctionne sur des personnes qui ne s’écoutent pas, ou qui ne sont pas dans le même registre lexical. D’autres fois, le sujet prend le lecteur par surprise. Il s’attendait à ce que la femme sujette aux crises de nerf ne puisse plus supporter la maltraitance de la langue française. Il n’aurait jamais imaginé qu’un sketch porte sur l’univers partagé Marvel, et deux armes de destruction que sont le gant de l’infini de Thanos, et l’anéantisseur ultime (Ultimate Nullifier) manié par Mister Fantastic. Il n’avait pas prévu que l’autrice puisse réaliser un gag purement visuel, avec El Magnifico chevauchant un Saint Marcelin géant. Il est également pris par surprise, par quelques vrais moments de tendresse, comme cette jeune femme qui demande à son compagnon de lui dire quelque chose de gentil.


A priori, un recueil de romans-photos usagés et détournés, même pour des histoires courtes, n’a pas grand-chose pour faire rêver. Le résultat est irrésistible, à la fois par un humour fonctionnant sur le décalage, pour des situations absurdes et intelligentes, pour des thèmes contemporains. Le lecteur ne s’attendait pas à éprouver une forme de tendresse platonique pour ces êtres humains plus intelligents qu’il ne le supposait, attachés à bien faire, à surmonter l’incommunicabilité générée par le langage.



mardi 26 novembre 2019

Contrôle des voyageurs

Un truc plus immersif. Il faut pousser le concept.

Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il s'agit d'un roman-photo de 176 pages en couleurs, réalisé par Xavier Courteix. Il se termine avec le nom des 18 interprètes ayant joué un rôle dans le récit.


Dans un futur très proche, peut-être même le présent, Gilles arrive à son bureau à Paris. Il salue Emmanuel qui est déjà présent derrière son ordinateur. Gilles indique qu'il a rendez-vous avec une guide à l'instant : elle s'appelle Jihye et habite Séoul. Il se connecte sur son ordinateur portable et la salue : elle lui dit bonjour en coréen. Elle ne se trouve pas à Séoul, mais au mont Hallasan sur l'île de Jeju. Elle est chercheuse en géophysique et travaille sur l'inversion des pôles magnétiques. Elle se trouve Jeju pour aller ramasser des pierres de lave refroidie sur les pentes du volcan de l'île. Elle promet de lui faire visiter la prochaine qu'il se connectera. Il quitte son ordinateur et salue Aurore qui est arrivée entre-temps. Elle leur indique que leur appli lui fait penser au jeu vidéo Myst, sauf que là il s'agit d'exploration réelle. Elle demande à essayer. Gilles et Emmanuel voient qu'il y a un guide appelé Roland disponible en Allemagne proche de la ville de Nauen, très exactement à la Nauen Transmitter Station, la plus vieille station émettrice, inaugurée en 1906. Comme convenu, Aurore se connecte à l'application le lendemain chez elle et entre en contact avec Roland qui habite dans la station émettrice. Il lui explique qu'il propage des sons à partir des antennes, à travers la ionosphère et autour du globe. Il enregistre les parasites et leurs perturbations au cours de leur transmission avant qu'ils ne reviennent sur mon récepteur radio. Aurore lui indique qu'elle aimerait bien revenir pour visiter la station le jour où il se livrera à cet exercice.

Le lendemain Aurore retourne voir Gilles et Emmanuel et leur dit qu'elle a trouvé l'expérience géniale et qu'elle pense que l'appli présente un énorme potentiel commercial. Par contre, il faut trouver comment transformer cette expérience en histoire pour pouvoir accrocher les clients. Quelques jours plus tard, Gilles se reconnecte avec Jihye. Elle se trouve en vêtement de pluie en train de marcher sur une pente du mont Hallasan. Chemin faisant, en lui montrant les images avec son téléphone, elle explique qu'elle est liée à ce lieu par son histoire personnelle. Elle avait assisté à une reconstitution du soulèvement de Jeju en 1948. Elle lui parle aussi des souvenirs de sa mère qui était présente sur les lieux lors du soulèvement, avec sa propre mère, et qui était encore une petite fille à l'époque. Elle continue de marcher, s'enfonçant dans la forêt qui couvre la pente. À la fin de la balade, Gilles indique qu'il l'a beaucoup appréciée, Jihye lui répond que c'est réciproque. Ils conviennent que la prochaine fois, elle lui fera visiter Séoul. Quelques jours plus tard, Aurore, Gilles et Emmanuel ont une réunion de travail pour faire évoluer l'application dans le but de la commercialiser. Aurore indique qu'elle a trouvé le concept permettant d'en faire un produit vendeur : le tamagotchi. L'application s'appellera DOBLE.


L'éditeur FLBLB publie régulièrement des romans-photos, format narratif peu usité en dehors des histoires de romance publiées par Nous Deux. Le précédent publié par FLBLB était Le syndicat des algues brunes (2018) d'Amélie Laval, récit d'anticipation prenant et dépaysant. Même s'il ne s'agit pas du même auteur, le lecteur ayant goûté au dépaysement provoqué par le format est prêt à tenter l'aventure une deuxième fois. Dès le départ, il constate que l'auteur a imaginé une histoire intrigante et intéressante : une appli qui permet de voyager à l'aide d'un guide qui fait le touriste, sans que le client n'ait à se déplacer. Xavier Courteix ne se contente pas d'évoquer des concepts avec des images de gugusses en train de parler. Il raconte son histoire en image, montrant les différentes étapes pour passer de l'état d'idée à une application fonctionnelle : la recherche d'une technologie greffée au guide DOBLE, la recherche d'une nourriture adaptée à la mission de guide, la recherche d'habitat à mettre à disposition du guide DOBLE, la recherche d'une tenue adaptée, et même l'opération de greffe sur Azwaw, premier guide DOBLE (pages 54 à 57). S'il arrive avec l'a priori que le roman-photo part avec le handicap d'une réalisation fauchée, le lecteur est très agréablement surpris. Il bénéficie lui aussi du tourisme proposé par l'application : visite de la station émettrice de Nauen (5 pages), balade sur la pente du mont Hallasan (8 pages), promenade dans plusieurs quartiers de Séoul (6 pages), petit tour le long d'un canal avec Azwaw (6 pages), etc.

Au fur et à mesure de la progression du récit, le lecteur est même épaté par la diversité et la richesse des décors : les lieux visités par les DOBLES, mais aussi le bureau de Gilles, une salle d'opération dans un hôpital, une salle d'enregistrement d'une émission radiophonique, un bureau de ministre, une ville déserte la nuit. Il s'immerge avec facilité dans chacun de ces lieux, aux côtés des personnages qui interagissent avec les décors, avec les éléments des environnements. La narration visuelle ne s'apparente ni à une bande dessinée en photographies, ni à des arrêts sur image d'un film. Les pages sont construites sur la base d'un découpage en cases (en nombre variable, avec quelques photographies en pleine page ou en double page). Celles-ci se suivent dans l'ordre chronologique, soit sur la base du déroulement d'une scène, soit en alternant la vision d'un personnage dans un lieu, et celle d'un autre à un autre endroit. Les acteurs jouent dans un registre naturaliste, sans exagération, tout en prenant bien soin d'avoir des visages expressifs quand la scène le nécessite. Chaque scène est construite sur un plan de prise de vue spécifique, avec une lisibilité et une compréhension irréprochable. L'auteur utilise des cellules de texte (lettres blanches sur fond de couleur, avec une couleur différente pour chaque personnage), sans la pointe directrice des phylactères de bande dessinée. L'ensemble de ces techniques est admirablement bien intégré dans un tout cohérent en termes narratifs.


Le ressenti de ce roman-photo est effectivement différent de celui d'un film (il n'y a pas le mouvement et le lecteur maîtrise sa vitesse de progression) et d'une bande dessinée. La nature même de la photographie induit une forte densité d'informations visuelles, par comparaison avec la bande dessinée où l'artiste choisit ce qu'il représente, ce qu'il détoure, ce qu'il met en couleurs. L'auteur a fait le choix de ne pas utiliser d'effets spéciaux, de retouches infographiques, ou alors de manière très limitée, ce qui conserve un aspect de réel sans comparaison possible avec la bande dessinée. À la lecture, l'effet est très différent de celui de la BD : le cerveau du lecteur oscille entre 2 modes de fonctionnement. Soit il détaille chaque photographie car il s'agit d'une fenêtre vers un endroit qu'il ne connaît pas avec des individus qu'il découvre, soit il passe rapidement n'y prêtant pas plus d'attention qu'aux milliers d'images qu'il peut voir chaque jour. Dans les 2 cas, les photographies induisent une sensation de réel sans commune mesure avec une bande dessinée. Le récit acquiert une plausibilité incroyable puisque le lecteur voit bien que c'est ce qui se passe en image sous ses yeux.

Un peu déstabilisé par cette sensation de réel, le lecteur voit l'intrigue progresser tranquillement, sans idée préconçue de la direction qu'elle va prendre. Le titre semble indiquer une forme de contrôle par l'autorité qui assure le voyage, de type contrôleur dans les transports en commun, orientant l'esprit du lecteur dans cette direction. En fait, ce contrôle des voyageurs s'entend différemment dans cette histoire. De la même manière qu'il peut être surpris par la richesse des décors, le lecteur peut être surpris par l'ampleur que prend cette application DOBLE, par son succès et les transformations sociétales qu'elle provoque. Il s'attache plus ou moins aux personnages principaux : Gilles, Emmanuel, Aurore, Jihye. Il les côtoie comme il peut côtoyer des collègues de travail, apprenant quelques bribes d'information sur eux, devinant partiellement leur motivation. Cette distance relative avec eux ajoute encore à la sensation de réel. Le lecteur est le témoin privilégié du développement de DOBLE (l'entreprise), mais il n'est pas dans la tête de ses concepteurs.


Xavier Courteix raconte un vrai récit d'anticipation. Il utilise avec astuce et à propos des éléments du quotidien (comme les modules de canalisation en béton de grande taille, les gens qui parlent à haute voix dans la rue) en les détournant de leur raison première. Il imagine une technologie n'existant pas tout à fait aujourd'hui, mais pas impossible dans quelques années. Il mène à bien son intrigue, tout en imaginant les ramifications d'une telle technologie. Il y a des questions éthiques (avec la mise en place d'un très caustique Indice de bonheur), des questions économiques (l'emploi créé par l'engouement pour devenir guide DOBLE), la force du lien intime qui unit client (Visiteur) et guide (DOBLE) assimilable à un contrat entre 2 individus, la généralisation de l'application qui échappe à ses créateurs, les réactions de la société civile en voyant émerger une nouvelle application omniprésente et en situation de monopole, etc. À chacune de ces occasions, le récit renvoie une image déformée d'une facette du monde réel, occasionnant une prise de conscience du lecteur, constituant une réflexion le sujet, amenant le lecteur à se rendre compte de son avis sur le sujet et à s'interroger sur ce qui peut lui apparaître comme des évidences.

Même s'il s'agit d'une forme fortement connotée, le roman-photo a déjà prouvé par le passé sa capacité à être une forme narrative spécifique pouvant rivaliser avec les autres sur le plan de la complexité et de l'ambition, par exemple avec Droit de regards (1985) de Marie-Françoise Plissart & Benoît Peeters. Il dispose d'un historique attestant déjà de son potentiel, évoqué dans La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 26 - Le Roman-photo. Un genre entre hier et demain (2018) de Jan Baetans & Clémentine Mélois. Avec Contrôle des voyageurs, Xavier Courteix fait preuve d'une maîtrise impressionnante de cette forme narrative, racontant une histoire originale et surprenante, divertissante sur le plan visuel, porteuse d'un regard enrichissant sur plusieurs questions sociétales.