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lundi 8 juin 2026

Le petit maire

Le maire, c’est la République au village. – Jules Ferry


Ce tome contient une forme d’exposé biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Laurent Turpin pour le récit, par Turpin et Olivier Berlion pour l’adaptation du récit et les dialogues, par Berlion pour le dessin, et par Christian Favrelle pour les couleurs. Il comprend cent-vingt-six planches de bande dessinée. Il commence par une introduction de deux pages de M. Turpin, maire de Sandemont.


La France est le pays d’Europe comptant le plus de communes : 34.964, dont 34.805 en métropole, recensées par l’INSEE. Parmi celles-ci, plus de la moitié (18.582) ont moins de 500 habitants. Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai, en fait partie. Bienvenue chez Laurent… Avec un peu plus de 420 habitants, ce village ch’ti est composé d’anciens ou d’enfants d’anciens du village, qui se connaissent tous. Et de nouveaux venus qui s’intègrent grâce à leurs enfants (écoles et activités comme Halloween, carnaval, père Noël…) et aux diverses festivités qui leur sont proposées (ducasse, fête de la Bière…). Comme la majorité des communes rurales, Saudemont est un village à dominante agricole, ce qui lui garantit une qualité de vue reconnue… Mais peu de ressources financières, à la différence des bourgs industrialisées qui récupèrent des attributions liées aux activités professionnelles présentes ou passées. Saudemont dispose d’un riche patrimoine matériel, notamment un clocher classé monument historique depuis 1928. Mais aussi les fameux Anges de Saudemont, deux statues en bois polychrome datant de la fin du XIIIe siècle et dont les originaux sont désormais au musée des Beaux-Arts d’Arras. Dans une des chapelles du village, des répliques réalisées à l’identique par les ateliers du Louvre sont exposées. Saudemont a aussi un patrimoine vivant avec son élevage de chevaux Trait du Nord (c’est le nom de cette espèce bien particulière). Ces puissants chevaux tractionnaires sont utilisés pour aider au débardage ou à la place des engins motorisés. Succès assuré quand ils sortent pour balader petits et grands, mais aussi le père Noël, dans les rues de Saudemont. Depuis 2022, Saudemont est devenu Village Patrimoine, un label national mettant en avant la richesse patrimoine des communes de moins de 2.500 habitants. Quelques autres villages aux alentours sont également labellisés, grâce à la richesse naturelle que sont leurs nombreux marais pour les uns ou encore le patrimoine mémoriel de la Première Guerre mondiale pour les autres. Voilà, fin de la visite !



Devenir un petit maire. Laurent Turpin est revenu vivre à Saudemont en 2017, dans la maison que sa famille occupe depuis la fin du XIXe siècle, pour se rapprocher de ses parents dont la santé était fragile. Le monument aux morts recense deux de ses aïeux. Et le cimetière pourrait lui servir d’arbre généalogique à lui tout seul. Son grand-père (résistant notoire) a occupé la fonction d’édile municipal de 1956 à sa mort, en 1978. Et son frère, enfant du village, est revenu y vivre dans les années 1980 avec sa mère, jusqu’à leur dernier souffle. Tous les deux… En 2019…


Dans son introduction, le petit maire, explique sa démarche : Ce livre n’est qu’un témoignage personnel (parfois un peu romancé…) ; il manque sûrement beaucoup d’événements que vivent tous les petits maires (ils sont tellement nombreux) au quotidien. L’idée n’était pas de faire un recensement exhaustif des situations vécues, plutôt d’expliquer la fonction de maire rural et de l’illustrer en puisant dans l’éventail de ses actions et de ses responsabilités, parfois subies. Il est aujourd’hui utile de faire connaître et de valoriser ce statut, afin d’expliquer dans quelle mesure l’implication de tous les maires est fondamentale pour le fonctionnement de la démocratie, au-delà des simples discours. […] Les petits maires luttent au quotidien pour apporter à leurs administrés la qualité de vie qu’ils recherchent en vivant depuis des années dans leur village ou en venant s’y installer. Les liens de proximité sont notre fortune humaine, nous ne voulons pas la gaspiller. Alors, nous agissons à tout instant pour donner une réalité au mieux vivre ensemble. Ainsi le maire de Saudemont se présente puis raconte sa propre démarche, son lien avec la commune de Saudemont, de son élection, jusqu’à son interrogation sur se représenter ou non, en six chapitres : Devenir un petit maire, Les premiers pas, Petit maire, matin, midi et soir…, La vie communale, L’action supracommunale, Se représenter ou pas…



Cette bande dessinée se trouve donc à la croisée du reportage, de l’autobiographie et de la vulgarisation, concernant la fonction de maire d’une commune de moins de mille habitants, ce qui conduit l’édile à se qualifier lui-même de petit maire. Toutefois dans l’introduction, il souligne que les problématiques sont les mêmes que celles des grandes villes (mobilité, identité, sécurité, services, vivre-ensemble, etc.), juste avec moins de moyens. Il continue avec un autre propos souvent entendu : Même s’il y a des communes de petite taille, il n’y a pas de petite commune. Et il ajoute : Certes, mais il y a de petits maires, ceux qui ne bénéficient pas d’une administration, d’une ingénierie ou d’une logistique suffisantes pour gérer les affaires, même courantes. Pour réaliser cette narration, il s’est associé avec un bédéaste qui réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste. Les dessins apparaissent légèrement simplifiés, avec une approche naturaliste. Un peu comme le maire, l’artiste sait tout faire, ou en tout cas tout représenter, quel que soit le domaine d’activité évoqué. L’ordinaire d’un commune rurale et le quotidien d’un maire : une chapelle du village, le patrimoine naturel tel qu’un marais, le cimetière, le monument aux morts, des champs, les maisons du la commune, la salle des fêtes, le bureau du maire, une vue aérienne du village, la cuisine, la salle à manger et le jardin du maire, les rues de la ville envahies par une coulée de boue, l’école avec ses salles de classe et sa cour, les bureaux de la préfecture, le parc récemment rénové, l’église, une ducasse, etc.


Les dessins sont rehaussés par un lavis gris venant souligner certains éléments visuels, et par les couleurs bleu et rouge qui viennent encadrer le blanc de la feuille pour les écharpes tricolores et le drapeau français, faisant ainsi discrètement ressortir la dimension républicaine de ce témoignage. Le lecteur ressent vite la qualité de la coordination entre le maire et le bédéaste. Ils ont investi un temps important pour que le résultat soit une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré ou un récitatif avec des images figées. M. le Maire apparaît dans la plupart des planches, ce qui est cohérent avec le fait que toutes les demandes des habitants lui sont directement adressées et qu’il est perçu comme la ressource de proximité immédiatement disponible à toute heure du jour et de la nuit. En plus de montrer les différentes facettes de la ville et des activités du maire, la narration visuelle met en scène les habitants dans leur demande, ainsi que les adjoints et les conseillers, les services de la préfecture. Sans s’en rendre compte, le lecteur bénéficie d’une visite privilégiée du quotidien de la commune, dans toute sa banalité, et également toutes ses particularités.



S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser aux actions d’un maire et à leur diversité, le lecteur se trouve en terrain familier, et il peut apprécier la qualité de la description qui est faite. Au moment de la sortie de cet ouvrage, le maire reste l’élu disposant du taux de confiance le plus élevé chez les citoyens. À l’opposé des grandes affaires faisant la une des journaux, le lecteur suit un élu dans ce que sa charge a de plus concret et de plus quotidien. Les auteurs passent en revue les différents domaines dont il assume la responsabilité avec les conseillers, de l’état civil à la sécurité, en passant par l’accompagnement aussi bien des personnes âgées que des citoyens subissant la fracture numérique. Ils montrent concrètement différentes actions, que ce soit l’identification d’un corps en cas d’accident de la route que l’organisation d’une fête communale, en passant par des moments compliqués comme la réouverture des classes à l’issue du confinement dans le contexte du COVID-19. Au travers des tâches réalisées, se brosse le portrait d’une charge, de convictions et de motivations. L’omni-disponibilité attendue par les citoyens, et considérée comme normale, n’a de sens qu’au regard de ce qui anime l’élu : renforcer les liens et humains et favoriser la transmission civique. Il conclut son témoignage par le bilan de ce qui a été réalisé : c’est extrêmement gratifiant de contribuer au bien-être des gens. Dans ce monde toujours plus individualiste, partager un sourire, un regard bienveillant ou simplement un Bonjour est à chaque fois une victoire qui donne du sens à son engagement. Et puis il est entouré d’une équipe formidable prête à poursuivre cette aventure humaine et citoyenne.


Petit maire : en rien une expression méprisante ou de condescendance, un terme indiquant qu’il s’agit d’un élu dans une petite ville, de moins de mille habitants. Élu et bédéaste ont travaillé main dans la main pour raconter cette fonction depuis la naissance d’un projet chez un citoyen avec des convictions et qui va présenter une liste, jusqu’à l’heure du bilan et à la question de se représenter. Ils racontent à la fois le parcours du maire, et à la fois les missions dont il est responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En fonction de son intérêt pour le sujet, le lecteur découvre cet engagement et ces responsabilités, ou il conforte ses connaissances avec l’exemple du maire de Saudemont, commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. Une belle rencontre avec un maire, l’élu préféré des Français.



mercredi 5 juin 2024

Ici même

N’y a-t-il donc à l’orgueil d’autre issue que l’humilité ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman, les planches de ce récit paraissent dans les numéros un à douze de la revue (À Suivre) entre février 1978 et janvier 1979. La première édition en album date de 1979. Il a été réalisé par Jean-Claude Forest (1930-1998) pour le scénario, et par Jacques Tardi (1947-) pour les dessins. Il comprend cent soixante-trois pages de bande dessinée en noir & blanc. En ouverture, se trouve une préface de quatre pages, rédigée par le scénariste évoquant sa collaboration avec l’artiste, ainsi que la question du sens de l’œuvre.


Arthur Même se tient sur le faîte du mur de séparation, et il s’adresse aux ouvriers en train de réparer un autre mur : il leur demande s’ils veulent boire quelque chose. L’un d’eux répond par la formule de politesse : si M. Même insiste… Arthur indique qu’il ne se souvient pas d’avoir insisté et il ne se souvient pas non plus avoir jamais compris pourquoi les gens boivent tant… Il continue à voix haute : il se demande si un jour quelqu’un lui expliquera ce qu’il y a dans le vin. Pour lui, le vin et l’huile c’est pareil. Avec le vin sur la langue, les gens dérapent de la tête, comme avec l’huile sur le pavé, on dérape de la semelle. Comment discuter avec des gens qui dérapent et qui, à tort et à travers, lui attribuent de l’insistance, pourquoi pas de l’entêtement ? Tout en monologuant, il a débouché une bouteille de vin avec le tire-bouchon passé à l’anneau de son trousseau de clés, et il a servi un verre aux deux ouvriers. Celui avec la casquette s’adresse à lui : il faut qu’il lui dise une chose, une chose qui n’a pas bien d’importance, mais qui l’asticote sérieusement : Gâcher le ciment, bien gras ou maigre (c’est selon), poser une pierre sur une l’autre, etc. tout ça c’est son affaire. Et avant de toucher la truelle pour Arthur Même, il la touchait déjà pour sa pauvre mère. L’ouvrier demande alors : Pourquoi faut-il qu’Arthur soit là à lorgner tous ses gestes, comme s’il passait le plus clair de son temps à se cracher dans les mains ?



Arthur Même répond que l’entretien des murs est à sa charge. Si une pierre se détache, tue une bête ou un enfant, lui Arthur est responsable et au moindre accident, ils essaieront de le chasser des murs. Alors il ne surveille pas les ouvriers, il veille. L’ouvrier lui répond qu’à sa place, il vendrait. Même s’emporte : il est facile de faire l’intéressant lorsqu’il s’agit des affaires des autres. Il continue : Ces collines, cette campagne morcelée, découpée comme bête à l’abattoir, ces propriétés comme des escalopes et qui s’étalent du lac aux coteaux de Machepaille, sans les murs, c’est un seul et magnifique domaine : Mornemont ! Et Mornemont, au début du siècle, appartenait tout entier à sa famille. À la suite de querelles avec les voisins à propos de misérables lopins de terre, sa famille a dû entamer une ribambelle de procès, elle a perdu… Et peu à peu le domaine tout entier a changé de propriétaire !


Un homme perché sur un mur, des ouvriers qui réparent un autre bout de mur, un domaine dont les demeures et les terrains appartiennent à différentes familles, mais les murs d’enceinte appartiennent à un unique individu qui a en charge d’ouvrir et de fermer les portails qui constituent autant de péages dont encaisse l’argent. À l’évidence, une métaphore… Grossière erreur !!! Dans son introduction, Jean-Claude Forest pose clairement les choses : Mais qu’on ne vienne pas lui écrire dans le dos ce qu’il n’a pas écrit. Ni travestir par rajouts, en filigranes ou estampilles, la mise en images. Qu’on n’aille pas voir dans Ici Même un pamphlet, une satire de la société ou des représentants de son régime politique. Il n’a pas eu davantage l’intention particulière de tourner en dérision l’attachement à la propriété. […] Il veut dire qu’à la tradition, aux habitudes culturelles qui toujours poussent le lecteur à être un raisonneur s’ajoute une incitation renforcée à chercher dans la moindre idée, dans le moindre récit, la morale, l’idéologie clairement ou obscurément véhiculées. Il faut donc au lecteur une belle indépendance d’esprit pour s’accrocher au seul récit et jetant la leçon aux orties, ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, sinon du rêve offert en prime. Pourtant il lui serait malvenu de critiquer ce type de lecture orientée.



Ainsi averti, le lecteur se garde bien de passer en mode analytique et il suit la recommandation du scénariste à la lettre en restant au premier degré. Il plonge donc dans un monde en noir & blanc (non, pas d’interprétation sur ce choix) : des images avec un fort contraste. Des traits de contour fins, parfois un peu tremblé, plus comme vivants que comme mal assurés. Un usage des aplats de noir important pour le costume noir de monsieur Même, pour des chevelures, pour des ombres portées, pour le relief des objets et des décors, ce qui donnent une consistance visuelle à chaque planche. Bien sûr, le lecteur peut se demander si l’histoire d’un type qui se balade sur des murs va être visuellement intéressante… sauf s’il a déjà lu des œuvres de ce bédéiste. Indépendamment de l’interaction limitée entre scénariste et dessinateur évoquée dans l’introduction, le lecteur éprouve la sensation qu’il s’agit de pages d’une seule et même personne. Le scénariste a visiblement pensé à la dimension visuelle de son histoire, variant régulièrement les décors grâce aux séquences consacrées à des personnages secondaires, et il parvient même à introduire de la diversité dans l’arpentage des faîtes de mur grâce à des éléments inattendus. Le lecteur commence par admirer la variété des tuiles et des sommets de mur, exigeant parfois un excellent équilibre de la part de Même. Il jette régulièrement des coups d’œil aux différents jardins, pelouses et arbres, et aux demeures. Il apprécie le goût de l’artiste pour la pierre, la brique, les ferrures, les persiennes, les toitures, les portails, les colonnes, et même une serre de jardin.


Le récit s’aventure donc dans d’autres endroits, décrits avec autant de soin : un cimetière, l’intérieur de la chambre de Julie Maillard, le petit bateau à moteur de l’Épicier, le palais présidentiel, les appartements du Président, la salle du conseil des ministres, et l’intérieur de la petite guérite servant d’habitation au personnage principal. Il prend le temps de regarder les accessoires : l’antique modèle de téléphone de Même, son trousseau de clés, un chevalet de peinture, les stèles des tombes, le lustre à pendeloques dans la salle du conseil des ministres, la plante verte en pot dans la chambre du Président, le bidet dans la salle de bain de Julie, les marchandises de l’Épicier, etc. Il découvre ou il retrouve la capacité surnaturelle de Tardi à donner des trognes à chacun de ses personnages, à la limite du plausible sans jamais franchir la ligne de la carricature, des visages très expressifs, des silhouettes diversifiées, chacune en disant long sur la personnalité de l’individu. Le lecteur se dit qu’un personnage servile à sa manière comme Arthur Même ne pouvait qu’avoir une constitution longiligne, que Julie se devait d’être solidement charpentée du fait son assurance et de son indépendance, les petits yeux et les grandes oreilles de l’Épicier insensible au regard des autres, etc.



Mais voilà, cette diversité des personnages met en lumière l’ouverture vers l’extérieur : ces familles qui vivent dans toutes ces demeures (une dizaine d’évoquées même si elles n’apparaissent pas toutes : Maillard, Gandelut, Pouilleron, Sergy-Merival, Michelot, La mère Linéa, Morlebœuf, Gandelu, Maury-de-Nancelles, Clairbeaux), le Président et ses ministres (Harlan, Badinski, Debarandon, Hayouli-Hayounberg, plus quelques autres non nommés), Gisèle la première dame, Georges le valet particulier, De Barandon, le général Desgriottes, le colonel Demalpine, Harlan ministre des armées. Il faut encore ajouter les avocats (Maître Roubillard, Maître Bougreval, Maître Patelot, la secrétaire mademoiselle Mireille) et l’espion Quatre-Septembre. Alors, même s’il veut bien faire l’effort de ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, le lecteur reste incapable de s’arrêter là. Quand même, il est question de gouvernement, d’élection et de leur résultat à venir, de propriétaires qui profitent, d’une guerre même. Et puis le scénariste lui-même titille le lecteur : Qu’est-ce que c’est que ce nom de Quatre-Septembre pour l’espion ? Cela ne peut que renvoyer à la date du 4 septembre 1870, quand Léon Gambetta proclame la Troisième République, à la suite de la défaite de Sedan et de la chute du Second Empire. Puis cette reprise de la formule Aujourd’hui rien, attribuée à Louis XVI dans son journal pour le 14 juillet 1789. Mais quel rapport avec la situation d’Arthur Même ? Et aussi ce nom de pays Mornemont, quelle similitude avec l’adverbe Mornement. En outre à plusieurs reprises, la narration visuelle glisse vers la fantasmagorie : Arthur Même recouvert par des insectes, une oreille géante qui empêche le cheminement sur le mur, deux coureurs avec dossard portant au-dessus de leur tête le lit d’Arthur avec lui et Julie dedans, le macabre carnaval venant menacer Arthur. Tout cela revêt l’apparence de métaphores visuelles, et même d’allégories parfois. Sans même parler de la mise en scène de la sexualité, avec une touche d’ondinisme, ou encore de la relation à la mère. Heureusement que le scénariste accorde que pourtant il serait malvenu de de critiquer ce type de lecture orientée…


Un monsieur dégingandé qui parcourt le faîte des murs d’enceinte pour aller ouvrir des portails : assurément il s’agit d’un conte. La narration visuelle s’avère d’une justesse extraordinaire, entre description factuelle et prosaïque et éléments décalés s’intégrant parfaitement. L’histoire au premier degré se dévore comme un feuilleton, chaque chapitre bâtissant sur le suivant, avec une logique interne et une progression d’une solidité inattendue. Mais quand même, il y a matière à interprétation de ce conte, et même à interprétations multiples, et peut-être même à psychanalyse de ce conte même s’il est dépourvu de fées.



mercredi 30 août 2023

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal

Je vais leur prouver que le Conciliant est plus fort que le Coercitif.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, sous la forme d’un roman-photo. Sa parution initiale date de 2017. Il a été réalisé par Grégory Jarry, avec un montage et un lettrage de Lucie Castel, également maquilleuse et créatrice de la Sargasse. Il compte quatre-vingt-quinze pages de roman-photo. Il met en scène vingt-quatre acteurs différents qui incarnent autant de personnages.


À l’arrière d’une maison, dans une cour encombrée, trois hommes sont assis autour d’une table avec une nappe. Ils portent un bas sur la tête pour masquer leur identité. Sur la table sont posés un boîtier avec un gros bouton rouge et un téléphone portable. Ils se filment et diffusent la vidéo sur internet. Leur message : Mesdames et messieurs, ceci est une déclaration de guerre. On préfère vous prévenir tout de suite : on va tout faire péter. Ce bouton rouge est relié à internet via ce téléphone. Si Sammy appuie dessus, tous les gens devant un ordinateur seront électrocutés. Un tsunami électronique qui fera des millions de morts. Ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons. Nos revendications sont simples : on veut le pouvoir mondial. Attention, pas la peine de nous amadouer en nous proposant le pouvoir en France ou en Europe, on n’en veut pas. Nous, on veut le monde entier, ou rien du tout. Demain, tous les dirigeants de la planète doivent quitter le pouvoir. Nous voulons leurs lettres de démission postées sur Facebook avant minuit. Et pas de coup fourré, sinon Sammy appuie sur le bouton.



Le message des terroristes est diffusé par les télévisions du monde entier : les journalistes évoquent la plausibilité réelle d’une telle menace, ainsi que les réactions évasives des chefs d’état. La palme revenant au président de la République française : Mathias Moltz déclarant que Minuit c’est minuit et que là il est midi tout est permis. Spot publicitaire montrant une femme accoudée à un arbre en train de parler, entrecoupé d’images de violences urbaines. La bande-son déroule le commentaire : Au fin fond de la campagne, à des années et des années-lumière des centres de pouvoir, veille celle que le gouvernement français appelle quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes. Quand il ne reste plus aucun espoir. La médiatrice. Dans un grand jardin bien entretenu, Marianne se présente dans un autre spot. Après avoir salué les téléspectateurs, elle indique qu’elle s’appelle Marianne la Médiatrice de la République. République, c’est abstrait comme concept, en réalité, la République, c’est le peuple, autant dire qu’elle est la Médiatrice du peuple. La Médiatrice est une institution créée par François Mitterrand en 1983 lors du tournant de la rigueur. Le président mettait un coup de barre à droite, alors pour se faire pardonner il a créé un pouvoir inédit dans la démocratie, quelque chose auquel même les Grecs n’avaient pas pensé. À l’Exécutif, au Législatif et au Judiciaire, il ajouta un pouvoir totalement indépendant : le Conciliant. Pouvoir confié à Christine, première Médiatrice de l’époque.


Les éditions FLBLB ont été créées en 2002, par Grégory Jarry et Thomas Dupuis, et elles publient régulièrement des romans-photos, de vrais récits de fiction ou biographiques dans ce mode d’expression tombé en désuétude dans les années 1970. Il s’agit ici d’un récit d’anticipation mettant en scène deux pouvoirs au sein de la République, en plus de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire, inventés pour l’occasion : le Conciliant (fonction assurée par Marianne) et le Coercitif (fonction assurée par Luc). L’histoire débute avec cette menace terroriste trouvant sa source dans un jardin laissé à l’abandon dans un pavillon à la campagne, et se poursuit effectivement avec un accident dans une centrale nucléaire, comme en atteste le champignon atomique sur la couverture. Le lecteur fait bien l’expérience de ces deux parties distinctes, la mission concernant les terroristes arrivant à son terme en page quarante. Ce récit se classe dans le genre Anticipation avec la menace terroriste sur la base d’une technologie légèrement en avance sur son temps, et l’existence de deux pouvoirs fictifs. Il se déroule jusqu’à une conclusion en bonne et due forme, constituant une histoire complète, avec ses lieux variés et ses différents personnages.



En entamant un roman-photo, même s’il n’a pas l’a priori issu des productions Nous Deux, le lecteur sait pertinemment que la probabilité est faible que les auteurs aient disposé de beaucoup de moyens en termes d’acteurs, de localisations, voire d’effets spéciaux. En conséquence de quoi, son horizon d’attente intègre ces contraintes. Dans cet ouvrage, il retrouve une disposition des photographies en bande, reprenant ainsi cet aspect du mode narratif de la bande dessinée, sans bordure de case. L’auteur utilise des cases rectangulaires. Il met à profit les possibilités de composition d’une page : une photographie en pleine page pour l’ouverture, quatre cases de la même taille pour la page suivante en deux bandes de deux, une construction très régulière pour les spots télévisuelles (quatre bandes de deux cases de mêmes dimensions pour les informations, et pareil pour la présentation de la Médiatrice. Par la suite, il adapte son découpage à la nature de la séquence. L’artiste peut choisir une photographie qui occupe les deux tiers de la page pour une présentation d’un personnage ou d’un lieu. Il peut consacrer une bande de trois cases à une unique action, comme une forme de prise de photographies en rafale. Il utilise régulièrement des photographies de la largeur de la page pour un effet panoramique, soit lorsqu’il y a de nombreux personnages, soit pour une action étalée dans la distance (le passage d’un avion dans le ciel par exemple). À une demi-douzaine de reprises, il découpe une case en biseau pour montrer la rapidité d’un mouvement ou la confrontation conflictuelle entre les personnages.


Le lecteur observe des personnages avec un jeu d’acteur dans un registre naturaliste, sans cet effet forcé qui peut rendre un roman-photo ridicule. Les dialogues occupent une part significative de la pagination, rendus plus vivant par les mouvements et les occupations des personnages à ce moment, sans impression d’une succession de gros plans sur les visages pour des raisons d’économie de moyen. Le réalisateur offre une grande diversité de lieux : la cour occupée par les terroristes, le grand jardin de la Médiatrice, son salon, le parc présidentiel, un magasin de reprographie, le salon de la mère du président de la République, les plateaux des différents journaux télévisés, une tour aéroréfrigérante d’une centrale nucléaire, une ferme de crocodiles, un pavillon où se sont réfugiés des immigrés clandestins, un cimetière, un bois, une forêt, un court de tennis, etc. Le lecteur suit la Médiatrice dans ses pérégrinations successives, éprouvant la même sensation que dans une bande dessinée où l’artiste n’est pas contraint par son budget.



L’auteur fait preuve d’une facétie certaine : il commence par présenter la Médiatrice qui indique que les médiatrices n’ont jamais eu tellement de moyens. Quand une crise éclate dans la société, son rôle, c’est de mettre tout le monde d’accord, sans qu’aucune partie ne soit lésée. Sans arme à feu, sans GIGN, sans rien. Ça passe par le dialogue, l’écoute, et surtout la gentillesse. Le pouvoir conciliant, sa valeur est avant tout symbolique, mais c’est un symbole fort et respecté. Par comparaison, le Nettoyeur indique que les nettoyeurs ont toujours eu des moyens colossaux, pris dans les fonds secrets de la République. Ils ont tutoyé personnellement les présidents russes et américains en pleine guerre froide. Quand une crise éclate, qui menace les intérêts de la France, leur rôle c’est de mettre tout le monde d’accord. Tous les moyens sont bons, même les moins avouables. Ça s’appelle la Raison d’État, lui il appelle ça la raison du plus fort. Mais voilà, Luc le nettoyeur traverse une crise existentielle qui le prive de la capacité d’agir. C’est donc le pouvoir de la conciliation qui est à l’œuvre (même si ça n’empêche pas Marianne de décocher deux bourre-pifs bien sentis), un mode d’action assez inusité dans les récits d’action. Pour autant, Marianne mène à bien sa première mission de neutraliser les terroristes. Elle tient tête à plusieurs reprises au président de la République française jusqu’à lui faire changer d’avis par le pouvoir du dialogue et de la conviction. Elle fait preuve de courage et du sens du devoir, intimement motivée par le bien commun.


Le lecteur peut être dubitatif s’il entretient des a priori sur le roman-photo en tant que mode d’expression. L’auteur fait la preuve que ce média peut raconter tout type d’histoire aussi bien que d’autres, utilisant les photographies en les disposant selon les modalités narratives de la bande dessinée. Le lecteur découvre la fonction de la Médiatrice et la suit dans une mission contre des terroristes, puis pour convaincre le président de la République française de faire le bon choix, avec une conviction inébranlable dans le service, dans le pouvoir supérieur de la conciliation sur la coercition. Un récit d’anticipation plus subversif qu’il n’y paraît.



jeudi 29 décembre 2022

Très chers élus - 40 ans de financement politique

Vous avez vu combien coûte une campagne présidentielle ?


Ce tome contient un essai complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’une enquête sur le financement de la politique en France, enquête réalisée par Élodie Guéguen & Sylvain Tronchet, dessinée par Erwann Terrier, et mise en couleurs par Degreff. La première publication date de 2022. L’ouvrage comporte cent quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction des deux journalistes : pour conquérir le pouvoir, l’argent est le nerf de la guerre ; il est aussi, généralement, celui par qui le scandale arrive. Il se termine avec un post-scriptum écrit par les auteurs évoquant le délai de sept à huit mois pour la réalisation et la parution du rapport sur les comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2022, un entretien de deux pages avec Jean-Philippe Vachia (le président de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques), et un entretien croisé avec les anciens magistrats Jean-Louis Nadal (procureur général près de la cours de cassation, puis président de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique) et Yves Charpenet (directeur des affaires criminelles des grâces du ministère de la Justice).



Lors de la campagne présidentielle de 2022, dans un salon de l’Élysée, Emmanuel Macron reçoit son équipe avec petits fours et champagne. Dans un petit groupe, un conseiller fait le point : fiscal year 16 a été une année de super croissance pour eux. Ils ont eu de très bons wins. Jamais personne dans l’histoire n’a fait un grand win sans grands efforts. Parce que la valeur travail, elle est au centre de leur équation. Mais c’est leur culture d’entreprise dont il est le plus fier. Elle est business-focus. Intense et ambitieuse. C’est une culture de fight. Ils n’ont pas peur de dire que construire une grande boîte c’est un combat. Et âmes sensibles s’abstenir. Un conseiller plus âgé s’éloigne pour aller se rafraîchir aux toilettes, tout en pestant contre ce jargon de la culture de Fight. Il retourne dans le grand salon mais cogne la porte contre le coude de Macron qu’il n’avait pas vu.


Christian Dagnat est au micro, un banquier qui lève des fonds pour le candidat. Il explique aux donateurs potentiels qu’ils peuvent donner jusqu’à 7.500€ par an, et qu’en faisant de même au nom de leur épouse, ils peuvent monter jusqu’à 15.000€. Puis c’est au tour de Macron lui-même de prendre la parole pour indiquer le montant de levée de fond qu’ils ont atteint à ce jour, et les modes de financement complémentaires à venir, y compris le fait qu’il va s’endetter personnellement à hauteur de 8 millions d’euros. Puis il remercie les participants, alors qu’un conseiller distribue des formulaires de dons. Sur un marché découvert parisien, des militants distribuent des tracts pour la campagne 2022. Sylvain arrive en trottinette et rejoint Élodie : ils ont rendez-vous avec Monsieur X, leur source. Ils l’aperçoivent en train de les attendre sur un banc. Ils lui rappellent qu’ils souhaitent échanger avec lui au sujet de leur enquête sur le financement de la vie politique française. En guise d’introduction, il répond que l’argent est essentiel à la conquête du pouvoir. Il a tout vu de l’arrière-boutique des partis sous la Ve république.



Pas facile de donner un aspect visuel à une enquête journalistique, encore moins quand il s’agit de quelque chose d’un peu abstrait comme le financement des partis politiques et des élections. Les auteurs ont pris le parti d’une forme de promenade dans Paris avec un arrêt pour prendre un café, au cours de laquelle les deux journalistes Élodie Guéguen & Silvain Tronchet se mettent en scène en train de discuter avec un monsieur en imperméable et chapeau mou, promenant son chien, qui incarne l’amalgame de plusieurs de leurs informateurs, sous les traits de Monsieur X, vraisemblablement la soixantaine, et ayant connu plusieurs décennies de fonctionnement des partis politiques, de l’intérieur. Le lecteur bénéficie ainsi d’une longue promenade au cours de laquelle il reconnaît la tour Eiffel, des sorties de station de métro, le mur d’enceinte de l’Élysée, les arcades de la rue de Rivoli, la porte d’entrée du Conseil Constitutionnel avec sa magnifique sphinge, la place Vendôme, la pyramide du Louvre, les bouquinistes des quais de la Seine, la passerelle des arts, la place du colonel Fabien, Les Deux Magots, le jardin du Luxembourg, la promenade le long des quais de la Seine à Paris, le ministère des finances, la place de la Bastille, etc., pour finir place de la République devant le monument à la République du sculpteur Léopold Morice.


Au fil de cette déambulation, les trois interlocuteurs évoquent des affaires ayant été couvertes par les médias, les déclarations des hommes et femmes politiques mis en cause, ainsi que certains de leurs collaborateurs, le dessinateur reproduisant avec fidélité leur apparence, ce qui permet de les identifier aisément. Ces séquences souvenirs emmènent le lecteur dans des endroits très variés à chaque fois bien représentés : un salon de l’Élysée, un chantier de construction, la piscine de pièces d’or de Picsou, le plateau du journal de vingt heures, la roche de Solutré, l’hémicycle de l’assemblée nationale, les bureaux des quartiers généraux de campagne des candidats, des bureaux de police pour interrogatoire, le meeting de Villepinte où se produit Nicolas Sarkozy, le parlement européen, le festival d’Avignon, le circuit des vingt-quatre du Mans, une riche propriété avec une piscine, un loft luxueux, les marches du festival de Cannes, etc. Ces images peuvent illustrer littéralement ce que dit le texte, avec éventuellement une légère redondance, comme elles peuvent aussi introduire une touche d’ironie, de sarcasme, de caricature ou de moquerie ouverte. Par exemple, François Fillon effectue un trajet en voiture du Mans à Paris : il conduit une formule 1 sur le circuit automobile, et une jeune femme se tient sur la piste avec un panneau d’avertissement pour le pilote, sur lequel est marqué Rends l’argent !



D’un côté, les auteurs ont effectué un gros travail de préparation pour que la narration visuelle apporte des éléments supplémentaires au texte de l’enquête, que ce soit une prise de recul ou une touche humoristique. D’un autre côté, la narration visuelle est entièrement asservie à cette restitution d’enquête qui s’avère être à charge. Le titre le laissait supposer : la formulation Très chers élus dirige vers le coût de la vie politique, le coût de la démocratie en quelque sorte. Les deux journalistes évoquent les affaires comme Elf. Cogedim. Urba. Françafrique. Fonds spéciaux Matignon. DCN. Luchaire. Etc. Les sources de financement avérés comme les entreprises de BTP, les offices HLM, Bygmalion, etc. Ils citent explicitement les affaires judiciaires avec condamnation et celles avec de forts soupçons, mettant nominativement en cause Patrick Balkany, François Léotard, Gérard Longuet, Alain Madelin, Claude Guéant, Christian Nucci, Roland Dumas, Éric Woerth, Sophia Chikirou, Wallerand de Saint-Just, Marine Le Pen, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Philippe Laurent, Ségolène Royal, François Fillon, Emmanuel Macron, Anne-Christine Lang, et quelques autres. Ils reprennent chronologiquement les astuces et les malversations avérées pour financer les partis et les campagnes, soit en transgressant la loi, soit en la contournant : fausses factures, les marchés publics avec commission entre 3% et 5%, le brigandage municipal pour l’attribution de site pour grandes surfaces, les fonds secrets de Matignon, les surfacturations, les rétro-commissions, les mallettes d’argent en billets de banque, les sous-facturations, les assistants rémunérés par l’Assemblée Nationale ou le parlement européen, la création de micros partis pour cumuler les dons, les instituts de formation, les fondations adossées à des partis politiques, etc. L’inventivité en la matière force le respect, et constitue une ode à la créativité.


Les auteurs se sont fixés comme objectif de prouver la réalité des fraudes, de détournement d’argent public et d’abus de bien sociaux. Leur énumération de faits avérés fonctionne comme un faisceau de preuves, finissant par être accablant. Pour autant, le ton n’est pas au réquisitoire assoiffé de sang. Ils savent faire preuve d’humour, que ce soit avec des anecdotes énormes (deux Tupperwares remplis de billets, enterrés dans les bois par Didier Schuller et déplacés par des sangliers ayant creusé), un dépôt en billets dans une banque pour un montant de dix millions de francs. Ils ne se contentent pas de pointer du doigt pour accuser : ils se livrent également à une analyse de l’effet des différentes lois relatives à la transparence financière de la vie politique, du fonctionnement de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques créée en 2005. Ils reprennent l’analyse de Julia Cagé dans son livre Le prix de la démocratie (Fayard, 2018), aboutissant à la conclusion que les généreux donateurs fortunés profitent à plein des réductions d’impôts et voient leurs préférences politiques massivement subventionnées par l’ensemble des contribuables, et en prime bénéficier d’une politique qui leur est financièrement favorable une fois leur candidat au pouvoir. À l’occasion d’une page ou d’une autre, le lecteur s’aperçoit également que les auteurs et l’artiste se sont coordonnés pour une autre forme d’interaction, la situation montrée commentant ironiquement les faits évoqués. Par exemple, François Mitterrand et son aéropage effectuent l’ascension de la Roche de Solutré, et le président doit se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure, alors qu’il pense en même temps à la manière de blanchir son collaborateur Christian Nucci dont les actions génèrent une gêne comme un caillou dans une chaussure. De la même manière, les différentes activités dessinées en arrière-plan pendant la promenade dans Paris recèlent le plus souvent une action publique qui se trouve directement impactée si l’argent public est détourné.


Une enquête sur le financement des partis et des campagnes politiques en bande dessinée : certainement un essai touffu avec des illustrations qui peinent à apporter des éléments visuels supplémentaires. Au départ, le lecteur se dit qu’il y a un peu de ça, mais dans le même temps la lecture s’avère très agréable, sans le côté pesant qui peut accompagner des exposés denses en information. La balade dans Paris semble relever d’un dispositif artificiel gratuit, mais plusieurs séquences finissent par mettre la puce à l’oreille du lecteur : il y a un effet de résonance subtil et élégant entre les lieux traversés et les activités montrées, avec les malversations évoquées. La démonstration est à charge, ce qui est affiché explicitement dès le début, tout en expliquant des mécanismes très divers et très astucieux. Les auteurs ont l’honnêteté intellectuelle de poser la question caricaturale : Tous pourris ? Ils apportent une réponse nuancée et justifiée, et leur enquête fait autant la démonstration de l’utilisation détournée de fonds publics, que de l’amélioration lente mais aussi progressive de la transparence dudit financement, et de l’augmentation du nombre d’enquêtes, de procès et de condamnation. Extraordinaire enquête, restituée avec une intelligence malicieuse.