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lundi 1 avril 2024

La menace venue du cosmos: La croisière de l'art

Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa parution date de 2023. Il a été réalisé par Nicole Augereau pour le scénario, la direction d’acteurs, le montage. Elle joue le rôle principal, celui d’Amélie. La page de crédit fait état de vingt-six acteurs, et de sept personnes ayant accepté de prendre l’appareil photo que l’autrice leur tendait. Elle remercie également tous les participants et organisateurs-rices de La croisière de l’art, qui ont accepté de poser sous son objectif. Enfin, une page est dédiée à lister les œuvres présentes dans ce livre, c’est-à-dire des œuvres d’art contemporain.


Amélie se tient au beau milieu d’une zone totalement dégagée d’une forêt, tous les arbres étant couchés à même le sol. Elle se lance dans un long monologue, commençant par enjoindre à regarder ce désastre ! Depuis qu’une météorite est venue s’écraser dans la forêt, les habitants sont tous témoins d’étranges phénomènes. Elle ne parle pas de l’internet coupé et de tous les accès bloqués, elle parle des gens ! Une voisine employée de hot line qui plaque tout pour apprendre l’opéra. Un ami conseiller bancaire qui démissionne brutalement pour faire des sculptures en fil de fer. Le rapport avec la météorite ? Elle ramasse un morceau d’écorce à même le sol et elle le brandit à bout de bras. Et ça c’est quoi peut-être ? Ce bout d’écorce déchiqueté est complètement infesté. Elle s’écrit : Oh non, ils me montent sur le bras ! Saleté d’aliens ! Ils vont transformer tout le monde ! Yeeeerk ! Elle va prouver au monde entier qu’en plus du réchauffement climatique, de l’arrivée des fascistes au pouvoir, des virus mortels et des guerres nucléaires, un nouveau péril menace ! Elle est une lanceuse d’alerte ! Ils ne l’auront pas !



Amélie se tient sur un pont en pierre, avec un village derrière elle. Elle explique : Ici, on est dans son petit village si typique, avec sa forêt, son lac et son château. Typique ? Plus pour longtemps. Elle emmène le lecteur dans un rassemblement d’individus qui se sont fait retourner la cervelle par les amis venus de l’espace. À juger par soi-même… Un homme est assis à une table en extérieur, sous un parasol avec une demi-douzaine de personnes assises sur des chaises, en train de l’écouter. Il se présente : avant, il était ingénieur électronicien dans l’armée. Tout était secret défense, il ne devait rien dévoiler de ses activités, même à sa femme. Il travaillait sur des appareils qui permettaient de repérer un type armé d’un couteau à huit kilomètres de distance. À cinquante-neuf ans, il a tout arrêté et il s’est mis au dessin. Il continue : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il faut être décomplexé, spontané. Ne pas se juger, accepter les imperfections. Le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le dessin qu’on faîtes ne plaît pas, le voisin l’aimera peut-être.


L’éditeur FLBLB continue de publier régulièrement des romans-photos, dans des genres différents : ici, le lecteur découvre une histoire d’anticipation. Une femme, Amélie, est persuadée d’avoir détectée une invasion extraterrestre sournoise : des sortes de micro-organismes dont elle est la seule à avoir conscience de la présence. Les personnes dont le cerveau est infecté abandonnent leur travail pour se consacrer à la création artistique. C’est une catastrophe : une vague de démissions impacte tous les domaines de l’activité économique et administrative. Le personnage effectue ses remarques à haute voix sur ce qu’elle observe, comme si elle s’adressait en direct au lecteur. Ce dernier l’accompagne alors qu’elle rencontre des individus s’étant reconverti : un ingénieur électronicien en dessinateur, une femme et un homme ayant dessiné une faille dans un mur qui part d’en haut et qui descend jusqu’en bas, si on la fixe, on finit par ne voir plus qu’elle, la responsable du planning à l’agence d’intérim en personne écoutant les plantes et consignant leur histoire sur un carton, la dame qui fait visiter les maisons à l’agence immobilière en créatrice de toile faite avec le suc des plantes, l’employée au garage Renault en artiste dans une démarche artistico-médico-globale, etc. L’intrigue prend la forme d’une enquête au cours de laquelle Amélie rencontre des habitants qu’elle a l’habitude de côtoyer, avec des séquences oniriques, la visite d’une exposition d’art contemporain, et une sortie en kayak.



Ce roman-photo met en œuvre les formes narratives d’une bande dessinée : chaque photographie correspond à une case, celles-ci sont disposées en bande. Majoritairement, les pages comprennent deux bandes, avec régulièrement une disposition de deux bandes de deux cases chacune. L’autrice utilise une fois une photographie en double page ; elle a recours à une photographie en pleine page à onze occasions. Elle a conservé la forme carrée ou rectangulaire de chaque photographie, avec des bordures ondulées lors des séquences de rêve. Elle ne semble pas avoir usage d’effet spéciaux pour modifier les photographies, sauf pour l’éclairage bleuté d’une séquence. Le lecteur suit Amélie dans différents lieux du village : tout d’abord dans la forêt en extérieur, puis sur cette terrasse publique ombragée, dans un grand parc, dans une chambre à l’étage, devant une maison sur pieux, à l’intérieur d’un bâtiment public abritant une exposition d’art contemporain, dans une zone ombragée au bord d’un lac, et enfin sur le lac lui-même en kayak. Le lecteur apprécie la belle lumière de l’été, la douce chaleur qu’il ressent en regardant les tenues estivales des personnages. Il se rend compte qu’il rencontre beaucoup de monde, vingt-six personnes recensées dans les crédits, tout cela donnant une sensation de grande liberté, à l’opposé d’une impression de production étriquée faute d’un budget riquiqui.


Dans cette narration naturaliste, le lecteur voit Amélie brandir un morceau d’écorce en page cinq et s’alarmer du fait qu’ils lui montent sur le bras. En prenant le temps d’examiner la photographie, il constate qu’il ne distingue rien qui pourrait le renseigner sur ces Ils. En page huit, l’ingénieur reconverti en dessinateur expose ses convictions : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il continue : Il faut être décomplexé, spontané, ne pas se juger, accepter les imperfections, le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le lecteur ne détecte pas de manipulation mentale d’un organisme extraterrestre qui ferait dire n’importe quoi à cet être humain. Il se rend compte qu’il a mordu à l’hameçon : par pur automatisme, il a adopté le point de vue d’Amélie, la réalité d’une menace venue du cosmos, et il essaye d’identifier des schémas, de détecter ce qui cloche, ce qui confirme cette hypothèse. Il se retrouve hésitant car les images ne montrent rien que de très normal. Tout au plus, il peut exprimer des doutes sur les qualités artistiques des productions qui sont montrées à Amélie : le dessin d’une faille dans un mur, une dame qui écrit ce que lui raconte des plantes, des feuilles imbibées par le suc de plantes pressées et tapotées avec un marteau, un brownie décoré avec des fleurs de géranium, ou encore une sculpture inspirée de coraux marins.



Dans le même temps, il fait la visite de l’exposition intitulée Nous sommes des extraterrestres, hésitant également entre le canular inventé de toute pièce, et la possibilité de son authenticité. La liste d’œuvres d’art moderne en fin d’ouvrage explicite le titre et l’artiste de chacune, ainsi que la page où elle se trouve dans le roman-photo. Il apprend qu’il s’agit de la collection du musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, dans le château de Rochechouart. Finalement, l’intrigue n’est peut-être pas aussi fantaisiste que ça, ou bien sa fantaisie s’exprime dans d’autres facettes. Alors que l’enquête progresse, le lecteur se sent balloté entre loufoque (la dame qui repère des plantes avec un cornet de papier, qui s’en approche, la saisit délicatement, entend sa petite voix si douce qui lui raconte une histoire, qu’elle consigne sur un carton qu’elle plante juste à côté), et entre remarques anodines en passant. Il y a le discours de l’ex-ingénieur sur le dessin : une forme de profession de foi sur la puissance de cette expression. Il y a cette femme qui écoute les plantes, en ayant quitté un emploi sans âme. Il écoute la sculptrice évoquer son précédent métier : Avant, elle était semi-marathonienne professionnelle, elle visait le titre de championne de France. Elle a fini par se poser des questions : Mais courir, courir, tout ça pour quoi ? Être la meilleure ? Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ? Il relève également le terme de Démissionnaire, terme apparu après les confinements conséquences de la pandémie de COVID-19, appliqué aux personnes quittant des emplois professionnels alimentaires. En pages cinquante-quatre à cinquante-neuf, Amélie discute avec l’œuvre d’art Hades (2014) de Martin Kersels, évoquant la fonction des hémisphères gauche et droit du cerveau, orientant l’interprétation de la menace venue du cosmos vers une dichotomie analytique et motrice. La fin suggère que la fonction analytique du cerveau mène vers la folie, alors que les individus étant dans l’expression de leurs émotions, de leur ressenti sont plus équilibrés.


De publication en publication, les éditions FLBLB prouvent que le roman-photo peut rivaliser avec d’autres moyens d’expression dans différents genres littéraires, et peut aborder des thèmes très complexes avec nuance et subtilité. Nicole Augereau raconte une histoire d’anticipation, avec un personnage principal qui enquête sur cette menace venue du cosmos. Le mode narratif se calque sur celui de la bande dessinée, tout en mettant à profit les possibilités d’un reportage photographique dans un village et ses environs pour aboutir à une grande variété de lieux et de situations, ayant ainsi dépassé les limites inhérentes à la question de budget. Le lecteur plonge dans une intrigue à la dynamique classique, étant sûr de son interprétation, et faisant progressivement l’expérience de la réflexion sous-jacente, adulte et sophistiquée, sur l’importance relative à donner au train-train professionnel, en partie grâce à un jeu avec des créations d’art contemporain. Élégant et ambitieux.



mardi 17 mai 2022

La Légende du lama blanc - Tome 01: La Roue du temps

Ne restez pas enfermés dans vos prisons mentales.


Ce tome fait suite à Le Lama Blanc -Tome 6 - Triangle d'eau, triangle de feu (1993) qu'il vaut mieux avoir lu avant. C'est le premier tome d'une trilogie qui constitue une seconde saison pour la série. La parution initiale de celui-ci date de 2014. Il comporte 54 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs avec l'aide de Pia pour ces dernières.


En 1950, sous prétexte que des agents étrangers complotaient contre la République Populaire de Chine, Mao Tsé-Toung envoie 80.000 soldats envahir le Tibet. Les chars chinois avancent sur la neige, le drapeau flottant au-dessus de la tourelle. Les camions à plateau portent un immense portrait de Mao, encadré de rouge, avec les drapeaux chinois flottant de part et d'autre. Le général Loa voyage à l'arrière d'une voiture avec chauffeur, avec une soldate assise à sa gauche et une à sa droite : Shing-Den et une autre. Il ne voit pas trop quelle révolution culturelle il y va mener dans ces contrées peuplées de lamas impuissants, mais il compte bien détruire l'ancien monde, et en profiter pour s'en mettre plein les poches. Le convoi arrive face à une armée tibétaine et il s'arrête. Le général Lao descend de voiture et avance vers les tibétains pour s'adresser à eux : il énonce son nom et expose l'évidence. Deux mille Tibétains armés de vieux fusil ne sauraient vaincre quatre-vingt mille soldats communistes armés de Mitrailleuses et de chars d'assaut ! La discipline du parti impose à la minorité de se soumettre à la majorité ! En face le général Densen Galpo répond : Une multitude de soldats, de chars, et des mitrailleuses ne sauraient vaincre leurs déesses et leur magie.



Le général Densen Galpo fait avancer trois groupes d'hommes qui portent chacun une plateforme en bois sur laquelle se tient une déesse : Tara bleu sur l'une, Tara verte sur l'autre, et enfin la Tara jaune sur une troisième, des femmes en tenue de cérémonie à l'effigie de la déesse. Ces Taras vont les protéger, dévorer leurs ennemis, exterminer ces rouges impies. Le général Lao ordonne aux tanks de faire feu. Les trois Tara volent en éclat. Galpo clame que Tara est immortelle, qu'aucun envahisseur ne peut la vaincre. Il ordonne à ses hommes de charger sur l'envahisseur. Les communistes font feu : c'est un carnage. L'armée chinoise reprend son chemin. Le soir, elle établit son campement, et le général Lao fête la victoire avec une table bien fournie, et en passant la nuit avec les deux soldates. À Lhassa, un Lung-gom-Pa, un chaman messager, arrive épuisé, après avoir couru plus de cent kilomètres sans s'arrêter. Il apporte une terrible nouvelle : les Chinois envahissent le Tibet. Dans l'enceinte de l'église anglicane, monsieur Donovan donne un cours d'anglais aux petits tibétains. Une fois la classe terminée, il se rend dans la maison du pasteur pour déguster le repas préparé par Samy : des perdrix bien cuisinées, afin qu'elles n'aient pas donné leur vie en vain.


Le premier cycle s'achevait avec Gabriel Marpa, le lama blanc annonçant des bouleversements destructeurs. Ce deuxième cycle commence cinq plus tard avec l'invasion du Tibet par la Chine. Le scénariste prend le temps d'installer sa nouvelle histoire : Gabriel Marpa, le lama blanc, n'apparaît qu'à la planche 35. Il vaut mieux que le lecteur ait lu le premier cycle pour comprendre qui sont les personnages, car l'auteur ne les présente pas à nouveau. C'est ainsi que le lecteur retrouve les quatre moines Tzu, Dondup, Topden et Tsöndu, le pasteur William, miss Léna, et le chat Lin-Fa. Chacun d'entre eux a continué sa vie sur sa lancée, sans qu'il soit besoin de détailler ce qu'ils ont fait pendant les années qui se sont écoulées. C'est un vrai plaisir que de retrouver Lin-Fa et ses remarques critiques. Les retrouvailles avec le pasteur William sont placées sous le signe de l'ambivalence : la démarche coloniale à l'œuvre avec les cours de la mission qui apprennent aux enfants tibétains à devenir de bons petits sujets de l'empire britannique, mais il sera lui aussi victime de l'oppression de l'envahisseur chinois. C'est encore plus déchirant pour la pauvre miss Léna, une femme en surpoids d'une cinquantaine d'années, perpétuant la culture anglaise sans avoir l'idée de la remettre en question et soumise à la torture.



Les deux auteurs ne font pas les choses à moitié pour montrer la violence de l'invasion, la révolution culturelle nécessitant de terroriser les peuplades en place. Le récit est à charge contre les communistes du début à la fin. Le lecteur retrouve la narration visuelle de Georges Bess, en apparence très réaliste. En prenant le temps et en y prêtant attention, il peut, s'il le souhaite, remarquer que les visages des personnages peuvent présenter des traits un peu trop marqués, qu'une posture peut être dramatisée de temps à autre, que certains éléments du décor sont représentés plutôt dans un registre impressionniste que descriptif ou photographique, que l'usage des couleurs verse lui aussi de temps à autre dans un registre expressionniste plutôt que naturaliste. Pour autant, la narration visuelle donne une impression de réalité concrète et normale. Le choc n'en est que plus violent en voyant les exactions des militaires chinois. Cela commence pourtant doucement avec les trois déesses qui volent en éclat avec l'explosion d'un obus. De même, le lecteur peut ne pas être trop impressionné par les cadavres tibétains jonchant le sol du champ du bataille car le dessinateur les a noyés dans une couleur marron déclinée en nuances, sans attirer l'attention sur les blessures. En revanche, il assiste à un double viol en bande, sans voyeurisme, sans que les deux nonnes n'adoptent un comportement de victime, pourtant insoutenables du fait du comportement immonde du violeur et de la passivité des autres soldats, ne faisant montre d'aucune émotion. Plusieurs pages plus loin, miss Léna subit le même sort avec des violences en plus, hors case, mais le lecteur se souvient des planches précédentes et il est horrifié par l'état dans lequel elle revient dans sa cellule, même s'il n'a en fait pas assisté à la scène du viol. De ce point de vue, il y a une condamnation sans appel de l'invasion chinoise. Avec un peu de recul, cette condamnation s'applique à n'importe quelle force d'invasion quelle qu'en soit la nationalité, et ne constitue pas une attaque uniquement contre les Chinois.


L'auteur introduit de nouveaux personnages comme le général Lao et ses deux aides militaires, les deux nonnes Jetsun Lochen & Dungri. Il ouvre ainsi le récit de ce second cycle. Il ne se limite pas non plus à aux forces armées chinoises, puisque le lecteur a la surprise de découvrir un petit groupe d'individus en gabardine en cuir portant un brassard rouge avec une croix gammée dans les planches 26 & 27. Il se demande ce qu'il en est puisqu'il est précisé sur la première page que l'action se situe en 1950. À partir de la planche 24, l'intrigue se focalise d'un côté sur le devenir des deux nonnes dont la route croise celle d'un personnage récurrent de la première saison, et de l'autre côté sur la quête des quatre moines allant à la recherche de leur lama pour lui demander son aide. Ce fil narratif rassure le lecteur qui obtient ainsi l'assurance et la confirmation qu'il sera bien question de l'avenir du lama blanc, de sa légende même à en croire le titre. C'est l'occasion de cheminer avec les moines en pleine montagne sur des sentiers escarpés, sous la neige, de trouver refuge dans des cavernes, de sentir son pied déraper sur un caillou de découvrir un petit temple juché au sommet d'une montagne, de redescendre dans la vallée. Le dessinateur se montre extraordinaire pour décrire ces environnements, l'aridité du paysage rocheux, le contraste avec quelques zones arborées. Le lecteur peut retrouver les sensations de la montagne dans ce qu'elle a de plus majestueuse et de plus désolée et imposante.



Comme dans la première saison, les deux créateurs mettent en scène la culture tibétaine, au travers des constructions, des décorations, des paysages, des tenues vestimentaires, sans attirer l'attention dessus, des informations visuelles en toile de fond. La religion est également au cœur du récit. Comme précédemment, il ne s'agit pas de décrire les pratiques du culte, encore moins de développer le crédo ou de faire du prosélytisme. Le bouddhisme est présent au travers des lamaseries, des nonnes, des moines et du lama. En termes de foi, il y a le détachement dont Jetsun parvient à faire preuve, le refus de consommer de la viande (ce qui renvoie à un passage où Gabriel Marpa refusait de manger de la viande, un écho évoquant la répétition d'un cycle), l'intime conviction des quatre moines que le lama dispose de capacités lui permettant de venir en aide à son pays, la mise à l'épreuve de l'esprit, l'évocation des cinq cercles de la conscience ordinaire (celui de l'esprit, celui de la parole, celui des sentiments, celui des désirs, celui des besoins du corps), et la réincarnation. Sur le plan visuel, les auteurs montrent des phénomènes spirituels sans donner d'explication : l'aura de la nonne Jetsun qui est perçue par ses agresseurs, la réalisation d'un mandala de poudres, l'apparition d'un puissant gardien de la brume à l'allure démoniaque pour défendre l'accès au temple d'or, et un phénomène de décorporation avec corps astral. À nouveau, il s'agit de prendre pour argent comptant ces phénomènes montrés comme étant surnaturels.


Ainsi donc surviennent les premiers malheurs prophétisés par Gabriel Marpa : les forces armées chinoises envahissent le Tibet en massacrant les populations. La narration visuelle est toujours aussi convaincante, intemporelle, dépaysante, enchanteresse et d'une grande justesse dans les drames et la violence insoutenable. Alejandro Jodorowsky entraîne le lecteur dans un nouveau cycle : s'il a lu le précédent, il accorde toute sa confiance aux auteurs, sinon il s'interroge sur les choix parfois curieux, en particulier en ce qui concerne l'absence de profondeur dans l'évocation de la religion bouddhique et la présence de nazis. Dans les deux cas, il est vite subjugué par cette aventure qui mêle dépaysement, guerre, violence, résilience, courage, spiritualité.