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jeudi 17 mai 2018

Baron rouge, Tome 3 : Donjons et Dragons

Survivre à la guerre ? Quelle idée déprimante…

Ce tome est le dernier de la trilogie commencée avec Le bal des mitrailleuses. Il faut avoir lu les 3 tomes dans l'ordre. Il est paru en 2015. Il est écrit par Pierre Veys, et illustré par Carlos Puerta.

À l'été 1916, Manfred von Richthofen est toujours sur le front russe, affecté dans la même unité que son ami Willy. Ils ont choisi d'établir leur tente sous les frondaisons des arbres, pour limiter l'effet de la chaleur. Ce matin-là, ils revêtent leur chaude tenue de pilote et rejoignent le reste du campement. Ils observent les mécaniciens en train de charger les bombes dans les bombardiers Gotha G. Les autres avions doivent servir d'escorte aux bombardiers, pour aller détruire une importante base ferroviaire servant de centre logistique pour les alliés. Les équipages de chaque bombardier visent soigneusement les trains et les rails, et occasionnent une destruction massive. Rapidement, Richthofen se rend compte que sa présence n'apporte rien à la sûreté des bombardiers, et il décide de tenter sa chance plus loin.

Richthofen (pilote) et Willy (mitrailleur) finissent par remarquer une colonne de cosaques progressant à cheval, et s'engageant sur un pont. Ils décident de les massacrer alors qu'ils se tiennent bien alignés sur le pont, sans possibilité de fuir rapidement. C'est une véritable boucherie. Suite à la visite d'Oswald Boelcke (1891-1916) dans leur camp, Willy et Richthofen décident de répondre à son appel pour rejoindre une unité d'aviateurs nouvellement constituée basée à proximité de la Somme. Ils repassent par Berlin, avant d'arriver en France. Richthofen confie à Willy sa conviction de vivre une époque formidable : pouvoir survoler le monde pour tuer ses ennemis. Arrivés dans le camp sur le front de la Somme, Willy et Richthofen retrouvent Friderich, et ses 2 acolytes Konrad & Hermann.


Le lecteur anticipe le plaisir de retrouver ces combats aériens si bien rendus par Carlos Puerta, ainsi que la reconstitution historique de grande qualité. Il sait également que les auteurs ont choisi de mettre en scène une vie romancée de Manfred von Richthofen qui ne respecte pas sa biographie. Le récit entremêle les faits historiques, avec des séquences purement fictives. Effectivement, Manfred Richthofen a servi sous les ordres d'Oswald Boelcke. Mais ce dernier est décédé avant Richthofen, or il n'en est pas fait mention dans ce tome. De même, si le lecteur est familier de la biographie de Richthofen, il ne voit pas à quel moment du récit peuvent s'intercaler les 80 victoires confirmées qui lui sont attribuées. Il n'est pas fait mention des coupes en argent qu'il se faisait faire pour commémorer chaque pilote abattu, de son frère Lothar von Richthofen, ou encore de sa victoire contre Lanoe Hawker (1890-1916). De même les circonstances de sa mort sont entièrement revues et corrigées pour être raccord avec la haine qui l'oppose à Friderich, personnage apparu dans le premier tome.

Pierre Veys continue de développer sa façon d'envisager Manfred Richthofen, en s'appuyant sur les libertés qu'il prend par rapport à la réalité historique. Dans le premier tome, il avait donc établi un don surnaturel pour le personnage. Il continue de s'en servir dans ce tome pour prendre le dessus sur ses adversaires. De manière cohérente, le scénariste met ce don en scène, comme une forme de métaphore de la capacité du Baron Rouge à prendre le dessus sur ses adversaires. Il entremêle de manière convaincante les observations de Richthofen pendant les combats, avec son don, et ses décisions. Ainsi l'auteur justifie la décision du pilote de faire peindre ses avions en rouge, par son besoin de provoquer ses adversaires sur un plan psychologique. Il espère que la vue de son avion rendu très reconnaissable suscitera une vive réaction, de peur, de la colère ou encore mieux de la haine. Il continue de développer le profil psychologique de son personnage principal. Dans le tome précédent, il avait montré un individu prenant un vrai plaisir dans la mise à mort de ses ennemis. Ici, il lui fait dire en parlant à Willy qu'ils sont les hommes les plus chanceux de toute l'histoire de l'humanité parce qu'ils survolent le monde pour tuer leurs ennemis. Peu de temps après, Richthofen sous-entend également qu'il ne s'attend pas à survivre à cette guerre, faisant lui-même preuve d'une pulsion autodestructrice.


Pierre Veys prend bien soin de présenter Manfred von Richthofen comme en monstre dépourvu d'empathie, entièrement centré sur lui-même. S'il ne respecte pas le déroulement historique de sa vie, il en fait également un personnage plus grand que nature, en l'intégrant à des éléments historiques. Dans cette histoire, Richthofen reste un pilote hors pair du fait de sa capacité à percevoir les pensées de ses ennemis qui sont sous le coup d'une forte émotion. Il se sert de ce don pour abattre les avions ennemis, mais aussi d'autres cibles. En particulier, les auteurs consacrent 7 pages à l'apparition d'un nouveau type d'engin de guerre sur les champs de bataille : le tank Mark I. le lecteur reconnaît immédiatement ce modèle à la forme si caractéristique, et le don de Richthofen lui permet de déterminer rapidement le point faible du char. Dès la page suivante, il coule un sous-marin, puis il esquive un avion décollant d'un destroyer. Ces hauts faits permettent d'établir la dangerosité redoutable du Baron Rouge, et également d'évoquer des particularités de la première guerre mondiale. Le lecteur soupire d'aise en remarquant la célèbre voilette en cotte de maille avec laquelle certains soldats anglais se protégeaient le bas du visage.

Bien évidemment, ce tome comprend lui aussi son lot de combats aériens, comme le lecteur l'attend dans une bande dessinée consacrée au Baron Rouge, une vingtaine de pages sur 62 pages, plus quelques pages de séquences de vol. Carlos Puerta est toujours aussi exemplaire dans sa capacité à montrer les évolutions des avions les uns par rapport aux autres, et également par rapport aux paysages au sol. Comme dans les tomes précédents, le lecteur n'éprouve aucune difficulté à suivre leurs mouvements, leurs changements de direction, ou encore leur positionnement relatif. Il n'en attendait pas moins, mais cela ne retire rien à la qualité de cette mise en scène. L'artiste se retrouve à plusieurs reprises à illustrer des affrontements ou des destructions massives. Ça commence avec le bombardement du centre d'approvisionnement ferroviaire. Le lecteur voit les bombes tomber, la destruction causée par leur explosion, et le brasier qui se déchaîne sur le matériel et les baraquements. Il a l'impression de ressentir la chaleur des flammes et d'entendre le rugissement du brasier.


Deux pages plus loin, Willy et Richthofen tirent sur les cavaliers cosaques comme sur des cibles bien rangées, sans éprouver aucun remord pour des ennemis sans individualité. L'artiste montre l'acharnement mécanique de Willy sur sa mitrailleuse, ainsi que le charcutage de la chair causé la violence des balles. Il montre ensuite la force des explosions qui projettent dans les airs, les corps des pauvres soldats entassés dans les tranchées, en espérant que ça ne tombera pas sur eux. Il monte encore Richthofen abattant Hermann à bout portant, sans aucune trace d'émotion sur visage. Il a l'occasion de dessiner de soldats étant la proie des flammes, dont les corps se tordent de douleur. Puerta ne donne jamais une apparence romantique à la mort, ou à la mise à mort. Il met en avant la puissance destructrice des armes employées, ainsi que la forme arbitraire de la mort sur les champs de bataille, les soldats mourant indépendamment de leur courage ou de leur compétence militaire. Les obus, le feu, la mitraille tuent sans distinction, aveuglément.

Comme dans les tomes précédents, le lecteur prend plaisir à se projeter dans chaque endroit, conscient de la qualité de la reconstitution historique sans qu'elle ne prenne le pas sur la narration, sans qu'elle ne l'alourdisse. Il observe des personnages avec un jeu d'acteur mesuré et juste, se comportant comme de vrais adultes quelles que soient les situations, pilotage très professionnel des avions, ou bien face-à-face tendu entre individus se toisant pour mesurer leur égo. Carlos Puerta continue d'amalgamer avec élégance des références photographiques avec des techniques picturales qui les transposent dans la narration, sans solution de continuité. Les exemples les plus évidents résident dans les différents modèles d'avion, jusqu'au Fokker DR.I du Baron Rouge. Il y a aussi le tank Mark I, et le sous-marin britannique. L'artiste utilise également des références photographiques pour quelques décors, intégrés avec habileté dans la narration visuelle comme dans les tomes précédents. Le lecteur reste sous le charme de ces techniques qui permettent d'installer Willy et Richthoffen dans une forêt avec une chaude luminosité d'été, de montrer des vues aériennes réalistes sans être photographiques, de représenter un pont de pierre de sorte à ce que le lecteur puisse en distinguer chaque moellon et le ciment qui les joint, la structure métallique d'une gare de Berlin, la façade de l'hôtel de ville de Cambrai, etc. Le dessinateur se montre tout aussi épatant pour rendre compte des mouvements imperceptibles des herbes et fleurs dans une prairie où se pose Richthofen, ou du clapotis de la Manche. La qualité graphique reste exceptionnelle, comme elle l'était déjà dans les 2 premiers tomes.



Ce troisième tome clôt cette réécriture de la vie de Manfred Richthofen, avec la même virtuosité graphique que les deux premiers, en termes de reconstitution historique, d'intelligence des combats aériens, de qualité incroyable des différents environnements. Pierre Veys ne dévie pas de son intention première : une variation sur la vie de ce personnage historique. Le lecteur qui serait venu chercher une biographie rigoureuse de l'aviateur en est pour ses frais, car ce n'est pas le sujet. L'auteur a préféré écrire, selon ses mots, une fiction librement inspirée de la vie de Manfred von Richthofen ainsi que des événements et personnages historiques liés à la Première Guerre Mondiale. Au final, il dresse un portrait de ces pilotes, comme des individus avec un goût certain pour la mise à mort de leurs ennemis, et il joue sur le contraste les moments de combats et les autres pour provoquer une dissonance qui pousse le lecteur à s'interroger, à regarder vraiment la boucherie des champs de bataille, dépourvue de tout honneur, dans des combats dépourvus de toute humanité.


mercredi 16 mai 2018

Baron rouge, Tome 2 : Pluie de sang

Maintenant, j'ai envie de l'achever.


Ce tome fait suite à Le bal des mitrailleuses. C'est le deuxième tome d'une trilogie qui se termine avec Donjons et Dragons. Il est paru en 2013. Il est écrit par Pierre Veys, et illustré par Carlos Puerta.

Le récit commence à la seconde suivant la dernière page du tome précédent. Georg et Richthofen se rendent compte que l'avion qui les pourchassait n'est plus derrière eux. Richthofen fait signe à Georg de faire demi-tour pour découvrir ce qui est arrivé à leur poursuivant. Ils finissent par repérer une colonne de fumée noire, et découvrir le trou béant dans le mur de la cathédrale, causé par le crash de l'avion. D'un côté, ils n'ont aucune idée de la raison pour laquelle l'avion a percuté la cathédrale ; de l'autre côté cette mission peut être considérée comme une victoire car un avion ennemi a été abattu. Ils rentrent à leur base, mais il y a une tension entre eux. Richthofen va se faire soigner la main qu'il s'est coupée sur l'hélice de l'avion pendant un moment d'inattention. Le médecin découvre que son épaule gauche présente également une longue estafilade causée par une balle, Richthofen n'ayant même pas eu conscience d'avoir été blessé. La discussion entre pilote et tireur est chargée d'acrimonie : Georg estime que Richthofen n'a pas su tirer au bon moment, et ce dernier estime que le pilote était incapable d'anticiper les mouvements de l'avion français.

Georg et Richthofen se retrouvent quelques dizaines de minutes plus tard devant leur avion et constatent le nombre élevé d'impacts de balle. Ils prennent conscience de la difficulté de la tâche de l'autre, et Richthofen se fait la réflexion que les avions peuvent encaisser beaucoup de balles avant de tomber. Ils refont des sorties autour d'Ostende les jours suivants, mais sans croiser aucun avion ennemi. Quelques jours plus tard, Richthofen effectue un autre vol au-dessus d'un champ de batailles et de tranchées en Champagne. Il voit les soldats effectuer une sortie. Ils repèrent un Farman français dans le ciel et lui donne la chasse. Richthofen tire toutes ses munitions sur l'avion (100 balles) sans effet apparent, avant qu'il ne finisse par s'écraser. Le soir les différents pilotes allemands fêtent leur tableau de chasse dans le mess, au champagne. L'ennemi abattu par Richthofen ne peut pas être comptabilisé parce qu'il est tombé en territoire ennemi. Mais la décision de Richthofen est prise : s'il veut utiliser pleinement son pouvoir, il doit devenir pilote.


Dès la première séquence, le lecteur éprouve le plaisir de retrouver les sensations du premier tome. La fin du combat aérien permet de survoler Bruges à nouveau, avec toujours la même qualité d'immersion. Le lecteur développe la conviction que l'artiste travaille d'après photographies, voire qu'il utilise un logiciel pour les travailler et les intégrer à ses cases. C'est une impression qu'il ressent dans différentes scènes, comme l'entrée en Russie par un petit pont de pierre, ou sur la place d'une ville du Luxembourg. En fonction de sa sensibilité, il peut être tiré un instant de son immersion par cette qualité si élevée de la reconstitution historique et par cette impression de photographie. C'est une sensation paradoxale, à la fois parce que l'artiste avait utilisé les mêmes méthodes dans le tome 1 (donc le lecteur avait eu la possibilité de s'y adapter), à la fois parce qu'il s'étonne de la trop grande qualité de la représentation. Si ce sursaut se produit, il ne lui faut que peu de temps pour se rendre compte que cette véracité de la reconstitution apporte énormément à la narration, donnant la sensation de voir un reportage factuel sur place, et que Carlos Puerta assure une cohérence graphique sans faille entre les environnements d'après référence, les autres et les personnages. Il n'apparaît aucune solution de continuité d'une case à l'autre, ou entre les protagonistes et le milieu dans lequel ils évoluent. En outre, cette approche graphique ajoute une dimension touristique à celle de la reconstitution pour une expérience de lecture visuellement très riche.

Si nécessaire, le lecteur réalise donc cet ajustement dans sa façon d'envisager les illustrations, et se replonge dans cette reconstitution si tangible. Débarrassé de toute arrière-pensée sur les choix techniques de la représentation, il se délecte alors des combats aériens. Il a l'impression d'évoluer à côté du biplan AEG de Georg et Richthofen, en survolant le tracé d'un canal de Bruges, puis en en survolant les toits, et en arrivant à proximité de l'imposante cathédrale. Les prises de vue sont réalisées avec intelligence pour pouvoir comprendre les changements de direction effectués par le pilote, et éprouver la sensation de le suivre dans sa trajectoire. Lors du vol suivant (pages 13 à 17), le lecteur assiste à un affrontement en plein ciel, aux tirs à la mitrailleuse. Il peut observer la concentration du tireur (Richthofen) sur son arme à feu, l'impression de tirer sur une machine suspendue dans le ciel sans intervention humaine, la perception étrange de tirer sur une cible sans aucun effet visible. Le vol suivant s'effectue à bord d'un Albatros C.III (avion mis en service fin 1916), avec cette fois-ci Richthofen pilote de l'avion, ayant adapté une mitrailleuse pour pouvoir tirer par lui-même, sans besoin d'un autre équipier. L'enjeu de ce vol réside dans un duel qui oppose Richthofen au pilote d'un biplan français Nieuport. Juste avant d'apercevoir l'ennemi, le Baron Rouge survole le fort de Douaumont, dans la région fortifiée de Verdun. S'il en a la curiosité, le lecteur peut effectivement retrouver le cliché qui a servi de référence à l'artiste pour réaliser la vue aérienne en page 23.


Le lecteur est venu avec comme horizon d'attente de découvrir plusieurs séquences de vol permettant d'admirer des modèles d'avion de la première guerre mondiale, ainsi que les manœuvres du Baron Rouge pour prendre le dessus sur ses opposants. Sur 46 pages de bande dessinée, 18 sont consacrées à des évolutions aériennes, tenant ainsi la promesse implicite pour ce genre de récit. Chaque vol s'avère différent du précédent, que ce soit par le modèle d'avion, par l'identité du pilote, ou par les événements qui surviennent. Le lecteur apprécie que le scénariste rattache ces sorties en vol, à la situation des soldats dans les tranchées, le temps de 2 pages. Carlos Puerta représente une sortie de tranchée, les soldats montant à l'attaque. Les dessins font ressortir la différence de situation entre ces hommes affrontant les balles de l'ennemi de front, et la position plus confortable du pilote et du tireur survolant le bourbier dans leur biplan. La reconstitution historique est tout aussi soignée que dans les autres séquences, et cela permet de rattacher le parcours du Baron Rouge à celui des hommes de troupe.

Pour ce deuxième tome, Pierre Veys continue de raconter l'histoire personnelle de Manfred von Richthofen, sur la base de scènes clef. Il y a donc la fin de ce premier vol décisif au-dessus de Bruges, qui confirme la certitude de Richthofen de vouloir voler, et de devenir pilote pour ne dépendre de personne en situation de combat. Le récit passe ensuite à son premier ennemi abattu, puis à son premier vol en solo, dans lequel il assure à la fois le pilotage du biplan et le tir, et à l'arrivée de Willy (son copain de classe, présent dans le premier tome) dans la même base que celle où il est affecté. Le lecteur se retrouve assez surpris quand le récit revient en arrière en page 32, alors que Richthofen faisait encore partie de l'infanterie et qu'il se trouvait en Russie. En découvrant cette séquence et les suivantes, le lecteur comprend que le scénariste souhaite développer d'autres éléments sur la personnalité de Manfred Richthofen qu'il ne lui semblait pas possible de faire apparaître dans les séquences de vol. Si le lecteur n'est venu que pour un récit de combats aériens historiques, il peut s'agacer de ces diversions qui le ramènent sur Terre. S'il s'intéresse à Manfred Albrecht, Freiherr von Richthofen, il a également constaté que cette histoire n'a pas la prétention d'être une biographie rigoureuse et exhaustive.


Le lecteur est alors amené à considérer le dernier tiers de ce tome comme une façon de d'étoffer le portrait du Baron Rouge, en revenant sur des situations qui ont participé à sa construction, mais qui constituent aussi des éclairages sur sa personnalité. L'objectif de l'auteur est de creuser le profil psychologique du personnage, en montrant plutôt qu'en dissertant. Le lecteur peut ainsi voir par lui-même que Manfred Richthofen n'éprouve pas d'empathie pour les individus qu'il tue, et qu'il fait preuve d'un goût pour abattre ses ennemis, pour les achever. La séquence dans le village russe montre un individu qui prend plaisir à triompher de l'ennemi, et pour qui la preuve de tangible de la victoire est la mort de l'opposant. La séquence suivante met en lumière une forme de code moral de Richthofen ou en tout cas fait ressortir une autre des valeurs qui l'animent, avec laquelle il structure sa vie. Même s'il ne voit que des diversions dans ces séquences, le lecteur finit par abandonner toute réticence grâce à la qualité sans faille de la narration visuelle. Carlos Puerta s'implique au même niveau pour ces passages, avec le même souci de conformité à la réalité historique (pour les uniformes ou pour les armes, les lieux) et la même science de la mise en scène. La séquence nocturne dans le village russe installe un suspense intense, en trouvant le bon équilibre entre les ombres de la nuit, et ce qui est montré, ainsi qu'avec les déplacements furtifs pour éviter les cavaliers.

La dernière séquence (un combat de boxe) étonne le lecteur par ses implications. Une fois encore, Richthofen exige d'être victorieux sur son opposant, mais dans le même temps sa démarche vise à convaincre Willy, comme s'il souhaitait un témoin, ou une personne comprenant son don. C'est comme s'il avait besoin d'être assuré que son ami éprouve une forme d'empathie pour lui. Ce match de boxe se déroule sur 3 pages dépourvues de texte, et Carlos Puerta se montre encore parfait comme metteur en scène, compréhensible du premier coup d'œil, rendant compte avec évidence des attaques, des feintes et des esquives, donnant l'impression au lecteur de suivre le match en direct, et pas sous forme de dessins juxtaposés.

Ce deuxième tome apporte au lecteur tout ce qu'il attendait : des combats aériens intelligibles et cohérents, dans une reconstitution historique soignée et rigoureuse, avec des dessins descriptifs conservant une forme de poésie visuelle. Du grand art ! Il y trouve également plus que ce qu'il était venu y chercher, avec des séquences détachées de l'aviation, dans lesquelles les auteurs prennent soin de rattacher l'histoire de Richthofen à celle de la guerre, et dans lesquelles ils font apparaître la personnalité monstrueuse de cet as de l'aviation.


mardi 15 mai 2018

Baron rouge, Tome 1 : Le Bal des Mitrailleuses

En vol, on ne se rend pas compte : on se bat contre une machine.

Ce tome est le premier d'une trilogie formant une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en 2012. Le scénario est de Pierre Veys, et les dessins ainsi que les couleurs de Carlos Puerta.

Quelque part à la campagne, dans un endroit éloigné des lignes du front de la guerre de 14-18, un oiseau prend son envol, au-dessus d'un moulin à vent désaffecté, au-dessus de la cime des arbres, haut dans le ciel. Il est pris par surprise et effrayé par la survenance brusque de 2 biplans, un Albatros D.II peint en rouge pourchassant un SPAD S.VII portant une cocarde tricolore. Le Baron Rouge a réussi à isoler un pilote français et il le pourchasse sans répit. Le pilote français tente une manœuvre d'esquive en passant entre piles d'un pont, mais c'est peine perdue. Manfred Albrecht von Richthofen (1892-1918) l'a dans son viseur, il tire juste après le pont et le biplan français se pose sur un champ. Le Baron Rouge pose son avion à proximité, en descend et va confirmer la mort du pilote, ainsi que prendre un trophée. Il prend plaisir à avoir regardé le pilote mourir.

10 ans plutôt à Berlin, le jeune Manfred Richthofen se rendait à l'académie militaire, en tramway, en compagnie de son copain Willy. Ce dernier lui conseille de faire des moins bons scores que Friederich, un autre élève. Manfred Richthofen se donne quand même à fond et finit premier du concours de gymnastique. Dans les vestiaires Friderich et 2 de ses camarades viennent le trouver afin de le remettre à sa place par la force. Manfred traverse une expérience troublante car il est capable d'anticiper chaque mouvement, chaque attaque, comme s'il en avait conscience juste avant que son opposant ne le fasse. Il leur met une sévère raclée, et ils partent sans demander leur reste. Seul dans la rue, il éprouve un sentiment d'exaltation. Quand il en parle plus tard avec Willy à la bibliothèque, ce dernier pense qu'il affabule. Le lendemain Manfred provoque sciemment Friderich à la cantine, ce dernier préfère esquiver et ne pas l'affronter. Pour avoir le cœur net sur ses capacités, Manfred Richthofen décide de se rendre dans un quartier dangereux de Berlin, à la nuit tombante.


Encore une BD d'aviation, encore une BD sur le Baron Rouge, et cependant la couverture attire l'œil pour sa représentation soignée d'une ville de Belgique. Le lecteur éprouve l'agréable surprise de découvrir que les dessins à l'intérieur présentent le même niveau de qualité que celui de couverture. Le lecteur n'a pas de doute sur la qualité de la reconstitution historique visuelle, et ayant identifié l'avion piloté par Richthofen, il en déduit que le début du récit se déroule fin 1916, ou début 1917, avant que ce pilote ne vole sur le triplan Fokker Dr.I. Cette bande dessinée se lit très vite, en un quart d'heure en prenant le temps d'apprécier les dessins. Cela tient au fait qu'il y a 20 pages de consacrées à deux combats aériens (8 pages pour le premier, 12 pages pour le second), quasiment dépourvues de texte. Cela tient également au fait de la qualité de la narration visuelle qui est d'une clarté exemplaire, y compris pour les duels aériens, alors que ces derniers peuvent constituer un vrai casse-tête pour rendre compte de la position relative de chaque avion, et de leurs évolutions aériennes.

L'intrigue n'est pas très complexe. Elle commence par ce duel aérien fin 1916, début 1917, puis effectue un retour en arrière sur la fin de la période scolaire de Manfred Richthofen, et passe ensuite à la première mission aérienne de Richthofen en tant que mitrailleur, avec un pilote. L'originalité du récit tient au fait que le scénariste attribue un don surnaturel à Manfred Richthofen : il est capable de percevoir un mouvement chez un agresseur avant que celui-ci ne l'ait effectué. Le récit laisse le choix au lecteur de prendre cette capacité de manière littérale, à savoir un don surnaturel sans aucune explication sur sa provenance ou sur son fonctionnement. Il peut aussi y voir une forme de métaphore sur la capacité bien réelle du Baron Rouge à se montrer plus malin que ses ennemis. De ce point de vue, ce don est l'incarnation de cette capacité bien réelle qui lui a permis d'accumuler 80 victoires avant de succomber dans une mission aérienne le 21 avril 1918. Il est vraisemblable que le lecteur apprécie plus ce premier tome s'il est déjà familier avec la réputation du Baron Rouge, une connaissance superficielle suffit et elle peut être acquise rapidement en consultant une encyclopédie en ligne.

Sous réserve que le lecteur ne soit pas opposé à une relecture de la vie de ce pilote et ne soit pas réfractaire à une fibre surnaturelle, il peut alors plonger dans une reconstitution à la consistance épatante. Les planches de Carlos Puerta se révèlent très déconcertantes, donnant tantôt l'impression de peinture directe s'appuyant sur des traits de contour très fins et très discrets qui ne sont pas systématiques, tantôt sur une utilisation complexe de l'infographie pour réaliser une reconstitution historique de Berlin la plus fidèle possible. Ainsi en page 11, le lecteur a l'impression de contempler une carte postale d'époque pour la case du haut de la largeur de la page, qui aurait été reprise à l'infographie pour ajouter des couleurs et pour travailler sur le niveau de détails pour accentuer la profondeur de champ. Il en va de même pour la vue de la façade de l'école militaire (page 12), d'une vue générale d'une grande place de Berlin (page 19), du front de mer d'Ostende (page 31) ou des différentes vue de Bruges lors de l'affrontement aérien de la dernière scène du tome. Quelle que soit la technique réellement employée, la reconstitution historique est impressionnante de finesse te de justesse, et ces éléments de décors se fondent parfaitement au reste du récit. Il n'y a pas de solution de continuité entre ces environnements et les personnages ou les avions.


Le lecteur prend donc un grand plaisir à pouvoir ainsi se projeter dans chaque endroit, à effectuer ce qui s'apparente à du tourisme historique, justifié par la nature du récit et intégré de manière naturelle. Il se rend compte également que les autres environnements sont représentés avec le même rendu final ce qui assure l'unité visuelle de la narration. La première page montrant le vol d'un oiseau au-dessus d'un paysage de campagne comprend le même soin pour représenter le moulin, ou la flore. L'utilisation de la couleur est très impressionnante pour rendre compte aussi bien des teintes de ce qui est représenté, des variations de nuances en fonction des fluctuations de la luminosité, que de la texture de chaque élément. Dans les pages suivantes, le lecteur éprouve l'impression de pouvoir passer la main sur les pierres du pont et d'en sentir la granulosité, les aspérités, ainsi que les lichens qui y sont accrochés. Ainsi au fil des séquences, il admire la brillance du dallage de l'école militaire, la densité de livres dans les rayonnages de l'imposante bibliothèque, la luminosité du réfectoire, le pavage terne des rues, les façades de Bruges, et l'écoulement de l'eau dans les canaux de Bruges.

Carlos Puerta se montre tout aussi habile à donner vie aux différents personnages, en prenant soin de les représenter avec une morphologie normale, dans des tenues vestimentaires d'époque, avec des postures naturelles. Manfred Richthofen est un adolescent élancé, avec une musculature bien dessinée, ce qui est cohérent avec ses capacités de gymnaste. À plusieurs reprises, le dessinateur utilise une case pour faire un gros plan sur son regard qui reste indéchiffrable. Il montre l'impassibilité du personnage, qu'il vienne de tuer un autre pilote (dans la scène d'ouverture) ou qu'il vienne de massacrer les voyous de rue qu'il a provoqué, avec encore le sang de l'un d'eux qui macule son visage. Le récit repose sur plusieurs séquences d'action, certaines aériennes, d'autres d'affrontement physique à main nue. Dans la scène dans les vestiaires, le lecteur apprécie l'approche naturaliste de l'artiste qui ne cherche pas à donner une vision romantique de la bagarre, et qui a composé un plan de prises de vue permettant de suivre le déplacement de chacun des adolescents, ainsi que les coups portés. Dans la seconde bagarre, le lecteur se retrouve estomaqué par la sauvagerie de Manfred Richthofen, par la brutalité, la précision et la cruauté des coups portés. Les dessins rendent admirablement compte de la vivacité des mouvements et de l'absence de retenue de Richthofen.


Bien sûr dans ce genre de récit, le lecteur s'attend à des combats aériens spectaculaires et intelligibles. Avec ce tome, ses attentes sont satisfaites au-delà de toutes ses espérances. Carlos Puerta rend compte des voltiges et de la stratégie des pilotes avec une aisance confondante. Le lecteur assiste à la première course-poursuite en voyant les manœuvres, en pouvant suivre les positions respectives des 2 avions à chaque instant, en constatant comment ils essayent de tourner à leur avantage les caractéristiques du terrain. À l'opposé d'acrobaties aériennes déconnectées de leur environnement, ou de mouvements incompréhensibles dans le ciel, l'artiste décrit avec brio les différentes phases de cette course-poursuite mortelle, avec un naturel inouï. Il réitère ce tour de force lors de la dernière scène de ce tome, pendant 12 pages d'une intensité rare, d'une lisibilité exemplaire, et d'une grande beauté. Un exploit narratif !


Le lecteur plonge dans ce premier tome en se demandant si les auteurs seront à la hauteur du sujet qu'ils abordent. Il comprend vite que leur objectif n'est pas de réaliser une biographie de Manfred Albrecht von Richthofen, mais de donner leur interprétation personnelle de cet individu devenu une légende. Le scénariste plonge le lecteur dans le vif du sujet avec une course poursuite aérienne, puis il revient 10 ans en arrière. Il propose une explication personnelle de la longévité de Manfred Richthofen au cours des combats aériens, et reprend un cours chronologique avec l'un des premiers affrontements en 1915. Cette histoire linéaire et simple est servie par des planches exceptionnelles nourrissant le récit par une narration visuelle extraordinaire et incroyable. La reconstitution historique plonge le lecteur à cette époque, dans les différents lieux, et la représentation des affrontements est aussi limpide que spectaculaire.