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jeudi 19 mai 2022

Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu

Je n'agis pas.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 6 : Attaque (2001) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le chapitre Le Fragment.


Capricorne, Ash Frey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans le surnaturel. Mordor Gott observe cette scène, caché dans l'ombre d'un immeuble. Il voit passer trois agents de la police secrète, enveloppés dans un imperméable noir. Ils les laissent passer et entrent dans l'immeuble du 701 Seventh Avenue à New York. Il monte jusqu'au salon et y entre. Quelque part un squelette commence à bouger. Dans la bibliothèque du gratte-ciel, un ancien tome commence à briller. Mordor Gott touche la joue d'Ash Grey pour la réveiller. Elle reprend conscience, et Astor également bondissant immédiatement pour faire face à l'intrus. Ce dernier les met au courant des derniers événements : Capricorne a été embarqué dans la rafle, et le Concept a réussi son coup d'état dans plusieurs pays, grâce à leurs sympathisants, leur armée et leur police secrète.



Malgré tout ce qui les oppose, Ash Grey se rend à l'évidence : ils doivent faire alliance avec leur ennemi contre le Concept. Le trio monte dans la salle de travail de l'immeuble et Gott explique qu'il existe deux endroits stratégiques identifiés : un centre de transmission des ordres, et un quartier général des opérations militaires. Les deux sont situés au sommet de gratte-ciels, inattaquables par le bas car remplis de des soldats sur plusieurs étages. Ash Grey y voit une ouverture : elle peut organiser une attaque par les airs avec son groupe aérien d'intervention. Astor s'interroge sur l'origine du Concept. Il attire l'attention des autres sur des petits bruits mécaniques. Gott se demande si le Concept a déjà truffé cet immeuble d'instruments d'écoute. Il décide d'aller retrouver Capricorne et d'essayer de le délivrer. Astor décide de rester sur place et d'étudier la propagande du Concept ramenée par Gott. Ash Grey sort de l'immeuble et avance avec méfiance dans la rue. Elle voit arriver une patrouille à pied et se cache dans un renfoncement. Elle parvient à une cabine téléphonique mais n'arrive pas à avoir son correspondant. La patrouille revient et elle se met à courir pour se mettre à l'abri et manque de heurter un autre passant pressé : un bel homme élancé dans un imperméable. Il lui indique un endroit où se mettre hors de vue, et les deux s'y abritent le temps que la patrouille passe.


Le tome 6 se terminait de manière très abrupte par une explosion, mais le lecteur s'attend à ce que la résistance s'organise dans le présent tome. Il est pris au dépourvu en se rendant compte que la première page de ce tome est exactement la même que celle du précédent, tout autant dépourvue de mots. Par ce dispositif, l'auteur établit qu'il repart du même moment, tout en effectuant un rappel rapide, sans un seul mot, du grand art. Dans le tome 6, Andreas avait réalisé 12 pages muettes, sans dialogue ni cartouche de texte. Dans celui-ci, il y en a 18 : les planches 1, 3, 7, 12, 13, 18, 19, 23 à 30, 33, 39, 46. À chaque fois, le lecteur est épaté par la facilité de lecture, l'évidence de chaque scène quelle qu'en soit la nature. Il y a donc la succession de quatre cases sur une unique bande où les militaires surgissent dans le salon et collent le coup de crosse dans le torse de Capricorne, d'une brusque violence.



De la page 24 à 30, le lecteur assiste à une séquence d'un rare maestria : en parallèle se déroule l'attaque aérienne du groupe d'intervention d'Ash Grey et l'apparition du Dragon Bleu dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York, et dans le même temps le squelette continue de se mouvoir. Comme à son habitude, l'artiste utilise les différentes possibilités de mise en page qui s'offrent à lui : cases de la largeur de la page, cases en insert, cases sagement alignées ou un peu décalées, cases de la hauteur de la page, case en mat à gauche avec des cases comme accrochée en drapeau à droite, dessin en pleine page, case centrale et les autres disposées autour. Le lecteur est ainsi emmené dans ce tourbillon narratif. En planche 33, il découvre 3 bandes de 4 cases chacune, avec 5 en gros plan sur le même visage dont l'expression change au fur et à mesure qu'il entend ce que lui dit son interlocuteur au bout de fil, et le lecteur comprend très bien l'évolution de son état d'esprit alors qu'il n'y a aucun mot. Il se retrouve incroyablement ému par la dernière page, également muette, montrant juste Astor assis et en train de lire : heureux et pourtant dans une situation dramatique qui émeut le lecteur jusqu'aux larmes.


Le plaisir des yeux ne provient pas que de la mise en page vive et variée, il est également généré par des personnages souvent élégants, toujours vivants dans l'expression de leur visage, dans leurs postures. Il y a également l'utilisation des aplats de noir, ces derniers ressortant mieux dans l'édition en noir & blanc. Il en joue pour masquer l'identité d'un personnage : Mordor Gott dont seule la chevelure est en couleur, tout le reste étant en noir jusqu'à la révélation de son identité. L'avancée des avions vrombissant sur le fond noir d'un ciel nocturne sans étoile. Le costume noir (pantalon et veste) d'Astor qui lui donne du poids dans la case, malgré sa petite taille. Le rappel des poutres noircies par le feu prend l'apparence d'un entrelacs géométrique en fond de case. Les scènes d'action sont tout aussi remarquables, avec parfois une conception étudiée pour les rendre plausibles, et d'autres fois une simplification pour évoquer les films d'aventure tout public. Cela peut s'avérer déconcertant de voir Mordor Gott accroché sous la caisse d'un camion pour découvrir où se trouve le camp de détention. Cela fait un effet un peu bizarre que ce soient des avions à hélice qui attaquent le centre de transmission du Concept au sommet d'un gratte-ciel à New York.



Le lecteur comprend donc que l'auteur reprend son histoire au point de départ du tome précédent pour montrer ce qui s'est passé concomitamment à la détention brutale de Capricorne. Il s'attend à découvrir ce qui est arrivé à ses deux amis Ash & Astor, et comment la rébellion commence à s'organiser. Ça commence effectivement un peu comme ça, avec en prime l'irruption d'un personnage dont il ne savait pas s'il deviendrait récurrent ou non. Dans le tome précédent, l'auteur avait inclus plusieurs extraits de propagande du Concept : dans celui-ci, il intègre plusieurs billets des opposants à ce régime, à la fois aux États-Unis, à la fois en Afrique et en Asie. Le lecteur ne sait pas trop s'il doit les prendre au pied de la lettre, ou avec le même recul critique que ceux de la propagande. A priori, il s'agit de la bonne cause, mais ne s'agit-il pas là aussi d'une manipulation ? Comme le rappellent certains passages, il s'agit d'un récit d'aventure qui ne se veut pas réaliste : il est donc cohérent que Ash Grey parvienne à réaliser une attaque aérienne juste avec quatre de ses pilotes, et que Growth junior parvienne à la faire s'échapper de manière rocambolesque, même si ce n'est pas réaliste. Dès la planche 3, le lecteur se demande ce que vient faire ce squelette sur fond noir dans une seule case. Il se souvient qu'Andreas lui avait fait un coup similaire dans le tome 5 avec le dessin du chat. Mais non, ici il s'agit d'un événement qui se déroule à un rythme plus lent que les autres, au rythme d'un case de temps en temps quand l'action se situe dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue. Au bout de quelques pages, le lecteur prend conscience que le héros de la série est absent : il n'apparaît que 3 cases en planche 13, pour n'intervenir réellement qu'à partir de la planche 42.


Alors qu'il est parti pour la montée en puissance d'une rébellion contre un régime totalitaire, le lecteur constate rapidement qu'elle ne sera pas racontée comme un reportage dans un monde réaliste. Il y a le retour de Mordor Gott, le squelette, et bien vite le gigantesque Dragon Bleu qui figure sur la couverture. Le scénariste poursuit la composante surnaturelle présente dès le premier tome et la développe fortement dans celui-ci, alors qu'elle ne jouait qu'un rôle mineur dans le précédent. Sous réserve qu'il ait à l'esprit le premier cycle, le lecteur mesure l'importance donnée au mystère de la nature de Capricorne, et des entités liées à son destin, à commencer par Dahmaloch. En fonction de l'horizon d'attente du lecteur, cette augmentation de la part du surnaturel constitue un changement de registre du récit par rapport à sa première partie. D'un côté, c'est déstabilisant de ne pas rester dans un registre de lutte contre un régime totalitaire : de l'autre côté, la série a commencé avec le mystère de Capricorne, avec les Moires, et avec des entités mystiques. C'est donc plutôt un retour à son essence. Le lecteur y retrouve également le principe du feuilleton à suivre puisque les révélations génèrent de nouvelles questions tout aussi intrigantes. Mais qui est cet individu appelé l'homme aux mains tatouées ?


Un septième tome aussi intrigant que déstabilisant, aussi maîtrisé que surprenant. Andreas continue l'histoire entamée dans le tome précédent, tout en la reconnectant avec la continuité du premier cycle. Le lecteur est emporté par la dextérité et l'élégance de la narration visuelle. Il pense être parti dans un récit de résistance relativement réaliste et il se retrouve plongé dans un récit d'aventure avec une forte composante surnaturelle. L'auteur l'a ramené dans le droit de fil de la série, avec une nature feuilletonnante, tant pour l'intrigue que pour les ressorts narratifs. Une fois qu'il a réajusté ses attentes, le lecteur profite pleinement de cette expédition spectaculaire, racontée de manière très personnelle. Il note ici et là quelques remarques glaçantes comme le fait que le mal n'a pas besoin d'agir pour exister, il lui suffit de laisser faire.



mardi 17 mai 2022

La Légende du lama blanc - Tome 01: La Roue du temps

Ne restez pas enfermés dans vos prisons mentales.


Ce tome fait suite à Le Lama Blanc -Tome 6 - Triangle d'eau, triangle de feu (1993) qu'il vaut mieux avoir lu avant. C'est le premier tome d'une trilogie qui constitue une seconde saison pour la série. La parution initiale de celui-ci date de 2014. Il comporte 54 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs avec l'aide de Pia pour ces dernières.


En 1950, sous prétexte que des agents étrangers complotaient contre la République Populaire de Chine, Mao Tsé-Toung envoie 80.000 soldats envahir le Tibet. Les chars chinois avancent sur la neige, le drapeau flottant au-dessus de la tourelle. Les camions à plateau portent un immense portrait de Mao, encadré de rouge, avec les drapeaux chinois flottant de part et d'autre. Le général Loa voyage à l'arrière d'une voiture avec chauffeur, avec une soldate assise à sa gauche et une à sa droite : Shing-Den et une autre. Il ne voit pas trop quelle révolution culturelle il y va mener dans ces contrées peuplées de lamas impuissants, mais il compte bien détruire l'ancien monde, et en profiter pour s'en mettre plein les poches. Le convoi arrive face à une armée tibétaine et il s'arrête. Le général Lao descend de voiture et avance vers les tibétains pour s'adresser à eux : il énonce son nom et expose l'évidence. Deux mille Tibétains armés de vieux fusil ne sauraient vaincre quatre-vingt mille soldats communistes armés de Mitrailleuses et de chars d'assaut ! La discipline du parti impose à la minorité de se soumettre à la majorité ! En face le général Densen Galpo répond : Une multitude de soldats, de chars, et des mitrailleuses ne sauraient vaincre leurs déesses et leur magie.



Le général Densen Galpo fait avancer trois groupes d'hommes qui portent chacun une plateforme en bois sur laquelle se tient une déesse : Tara bleu sur l'une, Tara verte sur l'autre, et enfin la Tara jaune sur une troisième, des femmes en tenue de cérémonie à l'effigie de la déesse. Ces Taras vont les protéger, dévorer leurs ennemis, exterminer ces rouges impies. Le général Lao ordonne aux tanks de faire feu. Les trois Tara volent en éclat. Galpo clame que Tara est immortelle, qu'aucun envahisseur ne peut la vaincre. Il ordonne à ses hommes de charger sur l'envahisseur. Les communistes font feu : c'est un carnage. L'armée chinoise reprend son chemin. Le soir, elle établit son campement, et le général Lao fête la victoire avec une table bien fournie, et en passant la nuit avec les deux soldates. À Lhassa, un Lung-gom-Pa, un chaman messager, arrive épuisé, après avoir couru plus de cent kilomètres sans s'arrêter. Il apporte une terrible nouvelle : les Chinois envahissent le Tibet. Dans l'enceinte de l'église anglicane, monsieur Donovan donne un cours d'anglais aux petits tibétains. Une fois la classe terminée, il se rend dans la maison du pasteur pour déguster le repas préparé par Samy : des perdrix bien cuisinées, afin qu'elles n'aient pas donné leur vie en vain.


Le premier cycle s'achevait avec Gabriel Marpa, le lama blanc annonçant des bouleversements destructeurs. Ce deuxième cycle commence cinq plus tard avec l'invasion du Tibet par la Chine. Le scénariste prend le temps d'installer sa nouvelle histoire : Gabriel Marpa, le lama blanc, n'apparaît qu'à la planche 35. Il vaut mieux que le lecteur ait lu le premier cycle pour comprendre qui sont les personnages, car l'auteur ne les présente pas à nouveau. C'est ainsi que le lecteur retrouve les quatre moines Tzu, Dondup, Topden et Tsöndu, le pasteur William, miss Léna, et le chat Lin-Fa. Chacun d'entre eux a continué sa vie sur sa lancée, sans qu'il soit besoin de détailler ce qu'ils ont fait pendant les années qui se sont écoulées. C'est un vrai plaisir que de retrouver Lin-Fa et ses remarques critiques. Les retrouvailles avec le pasteur William sont placées sous le signe de l'ambivalence : la démarche coloniale à l'œuvre avec les cours de la mission qui apprennent aux enfants tibétains à devenir de bons petits sujets de l'empire britannique, mais il sera lui aussi victime de l'oppression de l'envahisseur chinois. C'est encore plus déchirant pour la pauvre miss Léna, une femme en surpoids d'une cinquantaine d'années, perpétuant la culture anglaise sans avoir l'idée de la remettre en question et soumise à la torture.



Les deux auteurs ne font pas les choses à moitié pour montrer la violence de l'invasion, la révolution culturelle nécessitant de terroriser les peuplades en place. Le récit est à charge contre les communistes du début à la fin. Le lecteur retrouve la narration visuelle de Georges Bess, en apparence très réaliste. En prenant le temps et en y prêtant attention, il peut, s'il le souhaite, remarquer que les visages des personnages peuvent présenter des traits un peu trop marqués, qu'une posture peut être dramatisée de temps à autre, que certains éléments du décor sont représentés plutôt dans un registre impressionniste que descriptif ou photographique, que l'usage des couleurs verse lui aussi de temps à autre dans un registre expressionniste plutôt que naturaliste. Pour autant, la narration visuelle donne une impression de réalité concrète et normale. Le choc n'en est que plus violent en voyant les exactions des militaires chinois. Cela commence pourtant doucement avec les trois déesses qui volent en éclat avec l'explosion d'un obus. De même, le lecteur peut ne pas être trop impressionné par les cadavres tibétains jonchant le sol du champ du bataille car le dessinateur les a noyés dans une couleur marron déclinée en nuances, sans attirer l'attention sur les blessures. En revanche, il assiste à un double viol en bande, sans voyeurisme, sans que les deux nonnes n'adoptent un comportement de victime, pourtant insoutenables du fait du comportement immonde du violeur et de la passivité des autres soldats, ne faisant montre d'aucune émotion. Plusieurs pages plus loin, miss Léna subit le même sort avec des violences en plus, hors case, mais le lecteur se souvient des planches précédentes et il est horrifié par l'état dans lequel elle revient dans sa cellule, même s'il n'a en fait pas assisté à la scène du viol. De ce point de vue, il y a une condamnation sans appel de l'invasion chinoise. Avec un peu de recul, cette condamnation s'applique à n'importe quelle force d'invasion quelle qu'en soit la nationalité, et ne constitue pas une attaque uniquement contre les Chinois.


L'auteur introduit de nouveaux personnages comme le général Lao et ses deux aides militaires, les deux nonnes Jetsun Lochen & Dungri. Il ouvre ainsi le récit de ce second cycle. Il ne se limite pas non plus à aux forces armées chinoises, puisque le lecteur a la surprise de découvrir un petit groupe d'individus en gabardine en cuir portant un brassard rouge avec une croix gammée dans les planches 26 & 27. Il se demande ce qu'il en est puisqu'il est précisé sur la première page que l'action se situe en 1950. À partir de la planche 24, l'intrigue se focalise d'un côté sur le devenir des deux nonnes dont la route croise celle d'un personnage récurrent de la première saison, et de l'autre côté sur la quête des quatre moines allant à la recherche de leur lama pour lui demander son aide. Ce fil narratif rassure le lecteur qui obtient ainsi l'assurance et la confirmation qu'il sera bien question de l'avenir du lama blanc, de sa légende même à en croire le titre. C'est l'occasion de cheminer avec les moines en pleine montagne sur des sentiers escarpés, sous la neige, de trouver refuge dans des cavernes, de sentir son pied déraper sur un caillou de découvrir un petit temple juché au sommet d'une montagne, de redescendre dans la vallée. Le dessinateur se montre extraordinaire pour décrire ces environnements, l'aridité du paysage rocheux, le contraste avec quelques zones arborées. Le lecteur peut retrouver les sensations de la montagne dans ce qu'elle a de plus majestueuse et de plus désolée et imposante.



Comme dans la première saison, les deux créateurs mettent en scène la culture tibétaine, au travers des constructions, des décorations, des paysages, des tenues vestimentaires, sans attirer l'attention dessus, des informations visuelles en toile de fond. La religion est également au cœur du récit. Comme précédemment, il ne s'agit pas de décrire les pratiques du culte, encore moins de développer le crédo ou de faire du prosélytisme. Le bouddhisme est présent au travers des lamaseries, des nonnes, des moines et du lama. En termes de foi, il y a le détachement dont Jetsun parvient à faire preuve, le refus de consommer de la viande (ce qui renvoie à un passage où Gabriel Marpa refusait de manger de la viande, un écho évoquant la répétition d'un cycle), l'intime conviction des quatre moines que le lama dispose de capacités lui permettant de venir en aide à son pays, la mise à l'épreuve de l'esprit, l'évocation des cinq cercles de la conscience ordinaire (celui de l'esprit, celui de la parole, celui des sentiments, celui des désirs, celui des besoins du corps), et la réincarnation. Sur le plan visuel, les auteurs montrent des phénomènes spirituels sans donner d'explication : l'aura de la nonne Jetsun qui est perçue par ses agresseurs, la réalisation d'un mandala de poudres, l'apparition d'un puissant gardien de la brume à l'allure démoniaque pour défendre l'accès au temple d'or, et un phénomène de décorporation avec corps astral. À nouveau, il s'agit de prendre pour argent comptant ces phénomènes montrés comme étant surnaturels.


Ainsi donc surviennent les premiers malheurs prophétisés par Gabriel Marpa : les forces armées chinoises envahissent le Tibet en massacrant les populations. La narration visuelle est toujours aussi convaincante, intemporelle, dépaysante, enchanteresse et d'une grande justesse dans les drames et la violence insoutenable. Alejandro Jodorowsky entraîne le lecteur dans un nouveau cycle : s'il a lu le précédent, il accorde toute sa confiance aux auteurs, sinon il s'interroge sur les choix parfois curieux, en particulier en ce qui concerne l'absence de profondeur dans l'évocation de la religion bouddhique et la présence de nazis. Dans les deux cas, il est vite subjugué par cette aventure qui mêle dépaysement, guerre, violence, résilience, courage, spiritualité.



jeudi 12 mai 2022

La Saga de Grimr

Qui imaginerait un arbre sans racines ? Une chose impossible


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2017. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages.


Einmar fils de Thorir, un scalde, se tient sur une grande étendue désolée. Il songe à un jeune garçon : il croit en ce garçon. Depuis le début. Mais il lui faut des preuves. Au moins une. Incontestable et indélébile… car une saga repose sur des faits avérés et recoupés. Et puis il faudrait un certain culot pour rédiger une saga sur un orphelin. Une saga est inextricablement reliée aux autres sagas par les liens généalogiques qui les unissent. Ses racines sont toujours les branches des précédents. Qui imaginerait un arbre sans racines ? Une chose impossible. Une contradiction dans les termes. Pourtant il croit qu'il faut faire une exception. Car la preuve est là. Immense. Elle dépasse tout ce qu'il imaginait. Au XVIIIe siècle, l'Islande vit la période la plus sombre de son histoire : enfoncée progressivement dans une misère totale., à la suite d'une incroyable série de catastrophes naturelles, sous le joug danois depuis 1380.



Le volcan fume dans une zone désertique de l'Islande. Le dégagement de fumée gagne en ampleur. L'enfant Grimr ressent l'éruption imminente et il dit aux deux adultes qui l'accompagnent de se mettre à courir, ce qu'ils font tous les trois. Son pied bute contre une pierre et il se répand par terre. Il se retourne et il voit se former un champignon de fumée chargé de poussière au-dessus du cratère. Les deux autres lui enjoignent de se remettre à courir. Le nuage engloutit le garçon qui continue d'avancer sans savoir où il va. Deux danois se déplacent à cheval, avec quatre enfants sur la monture derrière eux. Ils voient émerger Grimr du nuage de poussière et s'écrouler devant eux. L'un des cavaliers met pied à terre, et époussète l'enfant inconscient : c'est une belle prise. Le lendemain, les enfants sont vendus à un marchand au port. Celui-ci demande ce qu'on coupe les cheveux de Grimr. L'homme va demander aux femmes en train de travailler si l'une d'elle a un couteau. Elles lui font remarquer que les enfants ont profité de son inattention pour se carapater. Ils leur courent après, alors qu'ils renversent des étals pour le retarder. La scène est observée depuis un toit par Vigmar le voleur, fils d'Arnar, très amusé. Finalement les enfants se retrouvent dans un cul de sac. Vigmar intervient pour aider Grimr, et les quatre autres sont repris par l'adulte à leur poursuite. Vigmar emmène l'enfant vers l'intérieur des terres, dans son repaire, auquel on accède par un tunnel. Avant il lui a demandé son nom et comme l'enfant est orphelin, il a décidé de l'appeler Grimr Enginsson, ce qui signifie fils de personne. Les deux avancent dans le tunnel qui débouche au milieu d'une falaise donnant sur l'océan. Vigmar se félicite d'avoir récupéré la corde qui liait les enfants : il va en tirer un bon prix.


Il faut un peu de temps au lecteur pour s'assurer de ligne directrice de l'histoire : il s'agit de suivre Grimr au fil de plusieurs passages de sa vie, cette fin de l'enfance, un peu d'adolescence, le début de la vie d'adulte. L'auteur joue avec l'écoulement du temps, sans le marquer vraiment, mais il est visible que son personnage principal n'est plus un enfant à la fin du récit. La scène d'introduction avec le scalde vient renforcer le titre : il s'agit d'écrire une saga, c’est-à-dire une épopée d’une famille sur plusieurs générations, ou d’un personnage remarquable. Visiblement Grimr constitue une exception : il a accompli un acte si immense que même sans famille connue, il mérite une saga. L'auteur raconte donc une partie de la vie de cet individu, dans un contexte très précis, à la fois en termes de lieu, à la fois en termes d'époque. Il intègre quelques mots spécifiques à ce contexte : Thing ou Allthing, Draugr, Bitafiskur, Gogordsmenn, Skyr. Ils se comprennent avec le contexte, ou ils bénéficient d'une note en bas de page. En outre, il met en scène Hans Markusson, émissaire de sa gracieuse majesté du Danemark, et la pauvreté des Islandais. Le lecteur voit bien que l''histoire se serait déroulée différemment si le contexte géographique et temporel avait été différent : ce ne sont pas juste des indications sans importance, ou sans incidence.



L'environnement joue un rôle encore plus grand dans l'histoire, que ce soit un fjord, les coutumes islandaises, et encore plus le territoire lui-même. Grimr dispose de la faculté de sentir quand la lave va couler, un autre élément spécifique du récit. En tant qu'artiste, l’auteur donne à voir ce paysage si particulier. Il détoure les personnages d'un trait fin, délicat et fragile et il réalise les décors en couleur directe. Le lecteur a un aperçu du paysage dès la séquence d'ouverture : des tons gris, un sol nu et désolé, mais aussi des tâches vert foncé pour une flore fragile et peu abondante, des teintes avec une touche de marron lorsque la terre est présente par-dessus la roche, et des volutes de fumées grises, sous un ciel également gris avec une faible luminosité. Suit un dessin en double page, avec ce qui ressemble à un mur de pierre, représenté de manière naïve et grossière, avec une multitude de pierre. La suite est tout aussi étonnante avec la montagne noire, avec quelques dégradés dans le noir pour figurer le relief, et des trainées de pinceau en arrière-plan pour des roches plus claires. Le choix de l'artiste est de jouer sur l'impression faite par ces paysages, par ces sols, plutôt que sur la description photographique. Ça fonctionne très bien : les cases noyées de gris avec petites tâches noir dans le nuage de poussière, les traits de pinceau pour représenter les plissements de la montagne et la verdure clairsemée (p. 37), une composition quasi abstraite pour les flancs de la montagne (p. 40), des traces blanches déliées dans le gris de l'eau pour une source d'eau chaude (p. 108), de grandes trainées blanc cassé pour la toile des tentes lors de la fête de mariage, etc. Cette façon de représenter culmine dans un dessin abstrait en double page, 152 & 153, l'image mentale de Grimr ressentant les mouvements tectoniques et ceux de la lave, une image extraordinaire. Le lecteur représente également l'écoulement de la lave pendant une quinzaine de pages lors d'une éruption et le lecteur se retrouve à éprouver une sensation de chaleur, de force primale à l'avancée inexorable, un grand moment visuel.


L'artiste a adapté son mode de représentation des personnages afin qu'il s'intègre en cohérence avec la représentation des paysages naturels. Ils sont finement détourés, avec un rendu global simplifié, un peu naïf. Des bouilles aux traits un peu exagérées, des expressions de visage appuyées, comme habitées par des émotions intenses, ou au contraire un calme inébranlable, une résignation de victime qui subit, une détermination aveugle. D'un côté, le lecteur perçoit bien l'état d'esprit de chaque personnage ; de l'autre côté, les personnages apparaissent un peu trop entiers, sans nuance, comme les personnages d'un conte… ou peut-être d'une saga. Les prises de vue et les découpages de planches suivent les personnages dans leurs déplacements, dans leurs activités, de manière simple et parlante. L'artiste laisse une grande place aux paysages naturels. Cela donne une lecture facile et aisée, douce et agréable, assez du fait d'une narration qui peut sembler décompressée, mais qui en réalité donne la place nécessaire à l'Islande.



Le scénariste a fait le choix d'une histoire linaire dans un ordre chronologique, ce qui ajoute à l'impression de simplicité et de naturalisme. Le lecteur suit les épreuves d'un orphelin recueilli par un individu ayant vécu de rapines sans méchanceté, et voyant là l'occasion de s'établir en vivant honnêtement comme passeur dans un fjord. Malgré la bonne volonté de Vigmar et de son protégé, les événements se liguent contre eux et ils se retrouvent dans une situation d'accusés à tort. Grimr attire la sympathie du lecteur à lui, malgré son mutisme, son caractère taiseux, introverti, méfiant et renfermé, sa force énorme qui lui permet de se sortir de bien des situations et de pouvoir faire face aux adultes, et de leur tenir tête. Dans le même temps, il se sent un peu passif dans sa lecture, contemplant avec plaisir les paysages, regardant les personnages supporter les coups du sort, et essayer de se construire une place un peu plus heureuse. Il compatît aux malheurs de Grimr, tout en voyant que pas grand-chose ne parvient à entamer sa carapace, et qu'il semble surmonter chaque obstacle. Il voit bien qu'il mérite sa saga, et dans le même temps il ne parvient pas à se sentir entièrement impliqué dans ce personnage. Il se surprend à ne pas s'offusquer plus que ça des accusations injustes dont il est la victime.


Sans nul doute, Grimr mérite sa saga, et l'auteur le prouve. Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir l'interprétation de l'artiste des impressions générés par les paysages naturels de l'Islande. Il apprécie une lecture fluide, très facile, et qui sait prendre le temps, qui sait respecter le rythme de l'île. Il voit bien comment le personnage principal est le jouet du milieu dans lequel il évolue, est soumis aux forces systémiques qui le dépasse, que ce soit l'autorité danoise sur le sol islandais, ou le manque de considération pour un individu sans famille dans la tradition du pays. Pour autant, il ne ressent une forte compassion envers lui, ayant l'impression de toujours rester un peu à distance de cet individu introverti.



mardi 10 mai 2022

La Vie de Bouddha - Édition prestige T04

Chaque homme porte en lui une divinité.


Ce tome fait suite à La Vie de Bouddha - Édition prestige T03. Il faut avoir commencé par le premier tome La Vie de Bouddha - Édition prestige T01. Il comprend 18 chapitres du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres de cette série sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour cette troisième édition en VF. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama, le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il s'achève par une carte de l'Inde et du Népal permettant de suivre l'itinéraire de Bouddha, et une autre carte situant les principaux lieux du récit : Kapilavistu, Lumbini, Kosala, Kushinagar, Sarnath, Bodh Gaya, Magadha.


Un cavalier arrive au château du royaume de Maghada, avec sa monture galopant ventre à terre. Il finit par tomber de sa selle alors que le cheval ne s'arrête que face au roi Bimbisara assis sur son trône, et c'est le cheval qui annonce la nouvelle : Bouddha avec un millier de religieux se dirige vers le palais. Le roi ordonne qu'ils soient reçus. Yatara se manifeste, voulant le voir. Le prince Ajasé demande à Dévadatta si c'est ce Bouddha dont il lui a si souvent parlé. Bouddha entre dans le palais et se tient devant le roi lui indiquant qu'il est venu donner de ses nouvelles, comme il lui avait promis. Le roi donne de nouvelles instructions : qu'on fasse entrer tous les disciples dans la grande salle. Qu'on leur serve un repas, puis qu'on les laisse se reposer. Tatta descend les escaliers à toute vitesse, en tenant son épouse Miguéla par le poignet. Ils s'agenouillent devant Bouddha disant leur plaisir de le revoir, et il lui présente ses trois enfants. Il est poussé sur le côté par un autre ami pressé de retrouver Bouddha.



Dévadatta entre à son tour dans la pièce, et il présente le prince Ajasé, l'hériter de ce royaume. L'enfant observe que Bouddha ne s'agenouille pas devant lui, ce à quoi il répond qu'il n'est pas un de ses sujets. Ajasé continue : son père s'est agenouillé devant Bouddha, cela signifie qu'il est remarquable. Pourtant il a l'air très ordinaire. Au contraire, Dévadatta est un homme remarquable : il est instruit et intelligent, et il lui apprend quantité de choses. Ajasé décrète que Bouddha n'est rien pour lui. Après sa sortie de la salle, un conseiller rappelle qu'une prédiction dit que le prince tuera sa majesté lorsqu'elle atteindra ses quarante et un ans. Même si tout le monde feint de ne pas y croire, en réalité tout le monde en est affecté, le roi en premier. Sa majesté à trente-six ans, il ne lui reste que cinq ans avant la date fatidique. Pendant ce temps-là, une jeune femme a pongé au fond du bassin du jardin et en a remonté un coffre qu'elle tend au roi, et celui-ci le présente à Bouddha qui s'en souvient bien. Il lui offre la fortune qu'il contient, ainsi qu'une forêt couverte de bambous, appelée Karnataka.


Arrivé à la fin du troisième tome, que reste-t-il encore à raconter ? Plus de souffrances, de mises à l'épreuve ? Et la mort de Bouddha… S'il n'est pas familier de l'histoire de ce personnage, le lecteur se rend vite compte de la densité narrative de ces 770 pages : le nombre de personnages, les différents lieux, la montée en puissance des fidèles qui s'organisent en communauté, sans oublier la reprise de contact avec de nombreux individus qui avaient croisé la route de Siddharta Gautama, avant qu'il ne devienne l'Éveillé. Dès la séquence d'ouverture, le lecteur retrouve les idiosyncrasies de l'auteur, sans concession. Certes, il a conscience que le découpage en 4 tomes est postérieur à la création de l'œuvre, et que ce n'est donc pas un fait exprès. Quoi qu'il en soit, il découvre un cavalier perdant connaissance, et un cheval qui dispose de la parole et qui transmet les informations au roi, en s'agenouillant devant lui. De la même manière, Tezuka continue à faire un usage comique d'anachronismes : les personnages qui évoquent la possibilité d'aller au cinéma, de se rendre à Tombouctou, le livre des records, un carnet de ticket-repas. Plus loin, le lecteur voit des disciples écouter les nouvelles sur des transistors. Page 455, il reconnaît ET et Yoda le temps d'une case. Le créateur s'autocite quand Bouddha explique qu'il est lui-même un médecin, que l'artiste le dessine avec la tête de Black Jack, un autre de ses personnages. Il brise également le quatrième mur en apparaissant en page 165, avec une tête de citrouille dans la quatrième case. Parmi les bizarreries déstabilisantes, le lecteur peut également relever des éléphants en train de danser, une femme qui agite sa poitrine dénudée en signe de joie (page 412), un personnage qui tourne la tête à 180° (page 577), et des jeux formels sur les cases (un personnage qui se cogne la tête sur la bordure supérieure d'une case en page 565). En fonction de sa sensibilité, il peut y voir les pitreries d'un auteur qui s'ennuie à devoir raconter des passages obligés parce qu'inscrits dans la légende de Bouddha, ou une forme de recul par rapport à ce qu'il raconte, et même une autodérision pour bien rappeler que ce n'est que sa version personnelle, d'homme du vingtième siècle, déformée par son milieu socioculturel.



Au cours de ces dix-huit chapitres, Bouddha retrouve de nombreux personnages croisés ou côtoyés dans les tomes précédents, et le lecteur n'éprouve aucune difficulté à les identifier. Bombisara, Ajasé, Yatara, Dévadatta, Tatta, Miguéla, Ahinsa, Rita, Anana, Yashodara, Mara, Visaka, Luly, Prasenajit : chacun d'entre eux présente une identité visuelle forte, une preuve patente du talent de l'artiste pour concevoir l'apparence et les postures de chaque protagoniste. Le guide spirituel se rend dans différents endroits, et là encore le lecteur apprécie ses talents de chef décorateur : l'art et la manière de concevoir aussi bien un palais qu'une masure, de montrer l'intérieur, ou bien les scènes d'extérieur dans la forêt, dans les marais, dans la montagne, etc. Les cases de Tezuka profitent d'un savoir-faire extraordinaire de conteur pour gérer le plan de prise de vue, et le degré d'informations visuelles dans chaque case, passant aussi bien d'une description réaliste très détaillée, à une case avec un personnage sans arrière-plan, ou au contraire des cases avec une végétation luxuriante sans aucun être humain ou animal. Il joue avec le nombre de cases et leur forme pour accélérer ou ralentir le rythme de lecture, pour accompagner un mouvement, etc. Il réalise aussi bien des dessins fonctionnels, naturalistes, caricaturaux, expressifs, personnels : tout passe ! Le lecteur perçoit l'état d'esprit de chaque personnage, ressent ses émotions, suit ses mouvements, ses déplacements, le plus naturellement du monde. Il semble n'y avoir aucune barrière ou incompréhension culturelle entre cet auteur nippon et le lecteur français grâce à l'évidence des dessins et des séquences.



C'est autant plus remarquable que le récit s'avère de grande ampleur. Installation de Bouddha et de son millier de fidèles dans la bambouseraie, tentative d'assassinat du saint homme, incarcération de longue durée dans la pièce principale d'une tour, capacités surnaturelles, manifestation d'un esprit, manifestation hostile d'une foule, guerre entre deux royaumes, intrigues de palais, contrôle de foule prête à se rebeller, pluies torrentielles, retrouvailles intenses entre une mère et son fils, souffrance psychologique terrible, période de doute atroce, et bien sûr les prêches de Bouddha, soit lors d'une conversation en tête à tête, soit en s'adressant à une foule. Au-delà des moments déstabilisants ou incongrus, il faut parfois que le lecteur prenne un temps de recul pour se rendre compte de ce que l'artiste parvient à faire passer avec le plus grand naturel. Le roi se mourant emprisonné dans une tour par son fils, son épouse lui rend visite le corps enduit de miel, sous ses habits. Le lecteur voit alors le roi lécher le corps de la reine avec avidité, comme si c'était une évidence. De manière tout aussi discrète, l'artiste est parvenu à désexualiser la poitrine nue des femmes, faisant douter le lecteur contemporain de ce que ça pouvait représenter pour les hommes de cette civilisation. La narration visuelle parvient ainsi à immerger le lecteur dans une zone géographique bien particulière, à une époque bien cernée, jusqu'à ce qu'il tienne pour normal ce qu'il voit, oubliant une partie de ses propres normes socio-culturelles.


L'intrigue en elle-même s'avère tout aussi captivante, alors que le lecteur pouvait estimer qu'il ne restait que quelques épreuves à surmonter, et à envisager les prémices de la diffusion de la parole de Bouddha. Il se rend vite compte qu'il faut aussi évoquer les manigances autour de ce personnage remarquable, certaines pour le discréditer, d'autres pour profiter de son ascendant sur ses disciples. En outre, son évolution engendre des répercussions sur trois royaumes : le Kapilavastu dont il est originaire, le royaume du Kosala qui a conquis le clan des Shakya, et enfin le royaume du Magadha. Le lecteur reste épaté de se retrouver si facilement entre les enjeux de ces trois royaumes, comprenant que là encore la narration est d'une élégance remarquable pour rappeler les fais indispensables en tant que de besoin. Il ressent de temps à autre qu'un événement arrive un peu bizarrement, et comprend que l'auteur doit intégrer un fait connu de la légende de la vue de Bouddha. Il se rappelle alors que Osamu Tezuka réalise un récit particulièrement délicat en racontant la vie d'un individu étant devenu un guide spirituel dont les enseignements ont façonné et façonnent encore la vie de centaines de millions de fidèles.



Plus que dans les tomes précédents, le lecteur remarque que la représentation de Bouddha présente des singularités : ses longs lobes d'oreille, sa chevelure ou sa coiffe avec des petits ronds et ce qui ressemble à un chignon, le point au milieu du front, certaines postures qui semblent très codifiées. Or il ne trouve pas d'explications à ces éléments graphiques au cours du récit. S'il est assez curieux, il pose la question à un moteur de recherche et il aboutit à un article énonçant les trente-deux signes d'un grand homme, complétés par quatre-vingts autres caractéristiques secondaires. Il découvre alors qu'il n'y a pas eu de représentation de Bouddha avant le deuxième siècle. Il comprend que l'artiste a choisi pour ces pages de représenter le personnage conformément à l'iconographie traditionnelle qui fait partie intégrante de la culture religieuse du bouddhisme, mais qui n'est pas une évidence pour les occidentaux. Ayant pris connaissance de ces éléments symboliques, il assiste au reste de la vie de Bouddha, à la sécularisation de son savoir par le biais de l'organisation de la communauté de ses fidèles, à ses discours, et à la suite de sa progression spirituelle. En effet, l'auteur montre comment Bouddha met à profit sa sagesse, en fait profiter les autres.


Au cours de ce tome, Bouddha aborde plusieurs thèmes : affronter sa peur pour conserver sa sérénité, la possibilité de faire évoluer son destin, les causes profondes de la souffrance d'un être humain, le fait que l'existence soit fondée sur des causes, la vie la plus juste qui est de se conformer au rythme de la nature, la peur de la mort, l'interdépendance universelle, l'incapacité pour l'homme de concevoir ce qu'il deviendra quand il quittera son enveloppe charnelle. Comme pour son apparence, le lecteur ressent que ces questionnements et leurs réponses renvoient au crédo du bouddhisme, implicites pour une partie du lectorat, inconnus pour les autres. Il observe Bouddha en train de s'adresser à des hommes en leur disant que Pour échapper à la souffrance, l'homme doit suivre un chemin à huit branches ou principes : la perception correcte, la réflexion correcte, les paroles correctes, les moyens d'existence justes, l'activité quotidienne correcte, la persévérance correcte, l'attention correcte, enfin la concentration correcte (il n'y en a que sept dans le phylactère correspondant p.277). Ce passage renvoie au Noble Chemin ou Sentier octuple, la voie qui mène à la cessation de Dukkha, ainsi qu'à la délivrance totale.



Dans un autre passage, Ananda se trouve à résumer l'action de son guide spirituel : Nos souffrances ont toutes des causes profondes et Bouddha nous les expose lumineusement. Nos souffrances peuvent toutes être vaincues et Bouddha nous explique le moyen d'y parvenir. Un catholique détecte des épreuves et des constats qu'il connaît bien, ainsi que l'usage de paraboles. Par exemple, Bouddha est soumis à la tentation, en particulier la fornication. Un riche marchand découvre que sa fortune est bien dérisoire au regard de ce qu'il souhaite accomplir pour Bouddha (couvrir un parc de pièces d'or), et finit par y consacrer l'intégralité de ses richesses qui s'avèrent insuffisantes, et vivre dans le dénuement. Ce passage entre en résonnance avec la maxime qui veut qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche de rentrer dans le royaume de Dieu (Évangile de Matthieu 19:24). 


En fonction de sa familiarité avec la vie de Bouddha, le lecteur peut être surpris de le voir connaître un deuxième éveil en comprenant que chaque homme porte en lui une divinité, qu'il la porte dans son cœur. Il peut également être surpris par une présentation quasi psychanalytique d'une de ses convictions : le fait que la souffrance ait des causes profondes, des traumatismes dans le passé de l'individu, une lecture ou au moins une formulation certainement influencée par le fait que l'auteur connaisse les grands principes de la psychanalyse du vingtième siècle. En outre, il peut également ressentir la forme de compréhension qui permet de passer de la résignation à l'acceptation. Il ressent une profonde émotion quand Bouddha raconte à nouveau la parole du vieil homme, de l'ours, du renard et du lièvre, présente dans le premier tome : cette fois-ci l'auteur la montre dans des pages sans texte, sans mot. L'ouvrage se conclut avec le décès de Bouddha, et le lecteur apprécie le silence qui vient après, conscient d'avoir bénéficier d'un ouvrage extraordinaire, quelles que soient ses propres convictions spirituelles ou religieuses. Une bande dessinée avec une narration séquentielle d'une richesse aussi épatante que discrète, et une biographie respectueuse, sans être hagiographique.



jeudi 5 mai 2022

Innovation 67

Je ne suis pas un vase en cristal Val Saint-Lambert.


Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de l'héroïne, et à Bruxelles 43 (2020) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des trois autres albums de la série.


1967, Ardenne belge par un bel après-midi de printemps, une Simca 1000 fonce à toute allure sur la route traversant la forêt. Elle franchit un Stop sans marquer l'arrêt et elle est alors prise en chasse par une voiture de police avec gyrophare en fonctionnement. Le conducteur de la Simca accélère, mais négocie mal un virage et la voiture termine sa course contre un arbre, puis prend feu, les deux personnes à bord périssant dans l'incendie. Les deux policiers s'arrêtent et descendent de voiture : ils soupçonnent qu'il n'y avait pas que de l'essence dans cette voiture. À Paris sur les grands boulevards, à l'intérieur des célèbres magasins des Galeries Lafayette, Monique est en train de conseiller une cliente sur la couleur d'un ensemble, quand elle entend qu'on l'appelle. Il s'agit de sa copine Kathleen Van Overstraeten qui est en train de faire des emplettes. Elles conviennent de se retrouver à onze heures pour la pause de Monique. En train de déguster son café, cette dernière explique qu'elle a effectivement un peu disparu. Après le Congo, tout a été compliqué : ses parents ont mal vécu leur retour en Belgique et sa mère a même traversé une profonde dépression. De son côté, elle se sentait mal aussi et elle voulait démarrer une nouvelle vie. Alors elle a décidé de tenter sa chance à Paris, aussi pour retrouver Célestin.



De son côté, Kathleen raconte qu'après le Congo et le pont aérien de rapatriement, elle a donné de nombreuses interviews et écrit quelques articles. Elle s'est prise au jeu : elle a repris ses études et passé l'examen, ce qui lui a permis de devenir une journaliste de radio de la Radio-Télévision belge. Elle est venue à Paris pour l'interview de madame Claude Pompidou, la femme du premier ministre. Monique l'invite à sortir dans un club à Saint Germain-des-Prés. Le soir, elles s'y rendent en taxi en passant par la place de la Concorde et les Champs Élysées. Elles dansent sur la piste au son d'un groupe de jazz, tout en dégustant un Martini dry. Monique annonce à son ami qu'elle va revenir en Belgique, pour se rapprocher de ses parents qui commencent à vieillir. Kathleen lui confirme que sa mère travaille toujours au grand magasin de Bruxelles l'Innovation, qu'elle pourrait même travailler jusqu'à septante-huit ans. Un client au bar l'entend, se moque de sa manière de dire soixante-dix-huit. Un autre intervient pour le remettre à sa place. Le ton monte et l'individu alcoolisé se retrouve à terre après avoir reçu un coup de poing. Le défenseur se présente : il s'appelle Tom et est un pilote d'essai pour des marques d'automobiles, ou des propriétaires de belles mécaniques. Ils partagent un verre, puis les deux femmes rentrent chez elles en taxi. Le lendemain matin, Kathleen croise Tom à la gare du Nord.


Le principe de la série réside dans la reconstitution historique d'une phase marquante de l'Histoire de la Belgique : l'Occupation en 1943, l'Exposition Universelle de 1958, l'évacuation de Léopoldville à l'occasion de l'indépendance du Congo belge en 1960. Ce nouveau tome reconstitue le drame du plus grand incendie en temps de paix en Belgique, ayant causé la mort de 251 personnes, et ayant fait 62 blessés. Le bâtiment avait été conçu par Victor Horta (1861-1947), célèbre architecte, un des principaux acteurs de l'Art nouveau en Belgique. Le roi Baudouin s'était rendu sur place l'après-midi même, ainsi que Lucien Cooremans, le bourgmestre de la ville, et le premier ministre Paul Vanden Boeynants. L'incendie a été couvert par le premier reportage de la RTBF en direct, et par un direct radio de quatorze heures, respectivement par Luc Beyer (1933-2018) et René Thierry (1932-2012). À la suite de ce drame, le gouvernement belge a décrété une journée de deuil national, et a conçu et promulgué de nouvelles lois en matière de sécurité incendie. Cet ouvrage se termine avec un dossier de neuf pages, illustré par des photographies : une petite histoire des grands magasins en Europe et en Belgique (une révolution du commerce), des temples du commerce à travers le monde (la date de l'ouverture des premiers grands magasins en France, Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis), la conception et la construction du bâtiment de l'Innovation conçu par Horta, les faits de la catastrophe nationale, un entretien avec un psychologue expliquant qu'il rencontre aujourd'hui encore des gens marqués physiquement par l'incendie de l'Innovation.



Dès la première page, le lecteur sait dans quel genre de bande dessinée il s'aventure : de type ligne claire, avec une attention particulière portée à la reconstitution historique rigoureuse. Enfin, pas tout à fait la ligne claire historique car la mise en couleurs n'est pas faite à base d'aplats de couleurs unies, sans dégradé. D'ailleurs, le travail de Bérengère Marquebreucq n'est pas qualifié de mise en couleurs, mais de mise en lumière. Elle met à profit le potentiel quasi infini de l'infographie pour réaliser un rendu apparaissant comme très réaliste, tout en conservant une lisibilité maximale à chaque case. Elle se charge de figurer les ombres portées par des teintes plus foncées, de rehausser le relief de chaque surface en jouant sur les nuances d'une couleur, d'installer une ambiance lumineuse par séquence, en extérieur ou en intérieur, en fonction de l'heure du jour, de la nature de l'éclairage naturel ou artificiel. Elle ajoute des motifs imprimés, sous forme de trame, comme le motif de la moquette au sol dans le grand magasin, le capitonnage du comptoir dans la boîte de jazz, le motif d'un papier peint, les confettis tombant lors de la parade des majorettes, le motif d'un chemisier de Monique ou de celui de Jane Fonda, et bien sûr les effets spéciaux pour les flammes de l’incendie. Il est impressionnant que cette mise en couleurs riche et sophistiquée n'écrase pas les traits encrés, mais les complète.


Le scénariste mêle donc l'histoire personnelle de son héroïne à l'incendie de l'Innovation, avec une intrigue de type thriller. Il s'appuie beaucoup sur les dessins pour donner à voir l'époque et les lieux. Le lecteur commence par remarquer les modèles de voiture : Simca 1000, Ford Mustang, DS, les camions, les véhicules de pompier, etc. Il ouvre grand les yeux lors de la virée à Paris : la place de la Concorde, les Champs Élysées. Puis à Bruxelles : boulevard Anspach et la Bourse, la Grand-Place (avec du stationnement), le palais du centenaire, le château où vivent le roi Baudouin et la reine Fabiola, maison de la radio, cathédrale Saint Michel et Gudule. C'est un vrai plaisir que de se projeter dans ces lieux si bien reconstitués, auprès de ces personnages aux tenues d'époque, et à l'intérieur du grand magasin l'Innovation où l'artiste dessine des cases d'après les images d'archives, insérées dans sa narration séquentielle, avec ses personnages, et des moments pour lesquels il n'existe pas de documents historiques, comme le repas dans le self-service, les secrétaires en train de travailler dans les bureaux administratifs de l'établissement, les vendeuses avec les clientes, etc.



En termes de reconstitution historique, le scénariste évoque à plusieurs reprises la place de la femme dans la société de l'époque et son émancipation progressive. Kathleen Van Overstraeten n'est pas mariée et elle fréquente des hommes, un à la fois quand même. Elle travaille et mène une vie indépendante, envoyant promener l'inspecteur Stan Stout et son comportement paternaliste, ou encore les dragueurs lui rappelant que la place de la femme est aux fourneaux. D'un côté, ces remarques arrivent assez appuyées ; de l'autre, Kathleen croise d'autres femmes indépendantes qui travaillent et qui ont également pu fonder un foyer comme sa propre mère. Ce qui peut passer pour un artifice par moment s'appuie sur de solides fondations car les principaux personnages sont des femmes, sans complaisance, ni hypocrisie protectrice. Le lecteur perçoit des caractères différents pour chaque personnage, par leurs actions et leurs paroles, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée. Kathleen est bien le personnage principal, sans être un personnage d'action, sans courir au-devant de chaque danger, sans mettre fin à des situations périlleuses par la force de ses poings. La narration reste dans une veine naturaliste, s'en tenant (presque) aux faits historiques, et Kathleen ne met pas fin à l'incendie, tout en évacuant miraculeusement les unes et les autres.


Pour autant, le récit ne s'apparente pas à un reportage : il est bien question de la vie de Kathleen au travers de son passage à Paris, d'une amourette, de sa relation avec sa mère, avec sa copine Monique, de sa carrière de journaliste. Weber y entremêle une intrigue de type roman, avec un groupuscule d'extrémistes anti-impérialisme américain. Le lecteur le constate avec la course-poursuite en voiture de la scène d'ouverture, et dans le choix du scénariste de retenir la thèse de l'attentat pour l'origine de l'incendie. D'un côté, cette hypothèse n'a pas été prouvée au cours des trois années d'enquête pénale ; de l'autre, le lecteur peut y voir le choix d’une dynamique romanesque et une opportunité pour évoquer une autre facette de la société belge de l'époque.


La couverture promet une bande dessinée de type franco-belge traditionnelle, dans le registre Ligne Claire, et c'est exactement ça, avec des caractéristiques plus personnelles. La mise en couleur s'éloigne du dogme Ligne Claire pour une mise en lumière très sophistiquée qui vient compléter les traits encrés sans les supplanter. La reconstitution historique présente la même minutie que celle de Jacques Martin, avec une rigueur remarquable, et un clin d'œil à un autre bédéiste historique apparaissant sur la couverture. Le récit mêle le personnage récurrent, sa vie personnelle et la tragédie historique de l'incendie de l'Innovation, avec un fil narratif romanesque pour une lecture très agréable.



mardi 3 mai 2022

China Li, Tome 2 : L'Honorable Monsieur Zhang

Ici les morts ont plus de place que les vivants.


Ce tome fait suite à ‎Shanghai (2018) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire complète en trois albums, finalement en quatre albums car les auteurs ont décidé d’en ajouter un autre par rapport à ce qu’ils avaient initialement annoncé. La première publication de celui-ci date de 2020. Ce récit a été par écrit par Maryse et Jean-François Charles, dessinés et peint par ce dernier. Il comprend 62 planches en couleurs.


Au temps présent, dans le restaurant chinois appelé La rivière Li, le représentant de l'étude Dupont-Bedon de Mourmelon continue de raconter la vie de Li au patron et à sa famille. Depuis Shanghai, elle a donc embarqué pour la France en compagnie de madame Ferté et de sa fille Raphaëlle. Elle se retrouve à Paris, dans un magasin d'appareils photo, avec la fille. Elle décide d'acheter un modèle Rolleiflex double objectif, dans le but d'envoyer des photographies à son père adoptif monsieur Zhang, resté en Chine. Les deux jeunes femmes font les touristes à Paris : la tour Eiffel, Notre Dame de Paris, la basilique du Sacré Cœur. Elles flânent à Montmartre, et Li admire les toiles d'un jeune peintre qui expose dans la rue. Il s'appelle Antoine et lui dit que ce n'est pas ce qu'il a fait de meilleur. Il voudrait peindre le Sacré-Cœur comme Monet a peint la cathédrale de Rouen, dans son jeu de lumières. Il estime que ce serait intéressant qu'ils comparent leurs façons de voir un paysage, de voir la vie. Il lui demande si elle sait que Monet admirait beaucoup les artistes japonais, que c'était un grand collectionneur d'estampes. Elle répond qu'elle est chinoise.



Le soir, Li écrit à son père : Mon, cher père, j'ai revu ce jeune peintre (Vous ai-je dit qu'il s'appelle Antoine ?). C'était au Louvre, il copiait un tableau pour une commande. Il nous a invitées, Raphaëlle et moi, dans un café de St-germain-des-Prés, où se rencontrent des groupes d'artistes. C'est là que ses amis et lui discutent vivement d'écrivains, de peintres actuels et aussi de politique. Je vous envoie des catalogues d'exposition consacrés à quelques jeunes peintres dont on parle beaucoup ici. Monsieur Dobrowski, mon professeur de photographie, estime que je progresse dans mes clichés. Il pense proposer mes meilleures photos à quelques magazines. J'attends impatiemment de vos nouvelles. Vous me manquez. Je vous embrasse affectueusement. Votre fille Li. PS : madame Ferlé est très aimable, très prévenante, mais Raphaëlle trouve mes nouveaux amis ennuyeux. Raphaëlle rend visite à Li alors qu'elle travaille dans la boutique du photographe Jozef Dobrowski. Elle remarque des photographies de nu accrochées au mur : Li indique que ce n'est pas ce qu'elle croit, ce sont des études, des recherches sur la lumière, les ombres, par exemple pour mieux rendre le grain de peau. Raphaëlle lui dit qu'elle voudrait que Li la photographie. Elles montent dans l'atelier à l'étage et Raphaëlle précise qu'elle veut poser nue pour Li. La séance se déroule, Li donnant des conseils sur les poses à adopter et son amie finit par se montrer entreprenante. Le lendemain, Li demande à la concierge si elle a du courrier pour elle, une lettre de son père.


Quel plaisir de retrouver l'histoire de la vie de Li : dès la première page, les auteurs accueillent le lecteur avec considération. Une première page revenant dans le café où le représentant de l'étude Dupont-Bedon reprend son récit, pour le bénéfice de la famille tenant le restaurant, et tout autant pour le bénéfice du lecteur, comme un conteur attentionné rappelant le thème du récit, et la situation où il s'était arrêté à la fin du premier tome. Les dessins sont tout aussi prévenants, avec des couleurs douces à la peinture, et une description nourrie sans être obsessionnelle, une reconstitution historique solide. Dans le même temps, le lecteur sourit de la facétie des auteurs car la première case représente une femme nue. Mais ce n'est pas de la titillation gratuite : c'est l'image qui apparaît au fond de la coupelle de saké quand l'alcool a été bu : une photographie d'une qualité médiocre, le dessin devenant la représentation d'une image industrielle de la nudité féminine, ayant perdu tout potentiel érotique. Ceci n'est pas une femme nue, pour paraphraser René Magritte (1898-1967), mais ceci n'est pas non plus un récit édulcoré ou inoffensif. Comme dans la première partie de cette trilogie (tétralogie maintenant), le lecteur retrouve des références historiques précises, la vie de Li s'inscrivant dans le siècle : le Japon envahissant la Kuomintang le 19 septembre 1931, le Kuomintang de Tchang Kaï-chek et le drapeau de la république de la Chine dit Ciel bleu, Soleil blanc et Terre entièrement rouge, l'annexion de la Mandchourie, le plan d'encerclement du seau en fer, etc.



Les auteurs introduisent également des références artistiques comme celle au peintre et sculpteur français Jean-Léon Gérôme (1824-1904), ou celle à Zhu Da (1625-1705, orthographié Chu Da), et en passant à Amedeo Modigliani (1884-1920) et à Pablo Picasso (1881-1973). Ils s'amusent en reprenant des éléments culturels chinois passés en France à prendre au premier ou au second degré à commencer par deux aphorismes. On ne peut pas empêcher les oiseaux noirs de voler au-dessus de nos têtes, mais on peut les empêcher d'y faire leur nid. L'expérience, c'est comme une lanterne que l'on s'accroche dans le dos, mais qui n'éclaire jamais que le chemin parcouru. Ils jouent également avec l'idée reçue sur les tortures chinoises, dont le célèbre supplice de la goutte d'eau. S'il y prête attention, le lecteur peut relever d'autres marqueurs de cette époque, que ce soit le modèle de l'appareil photo acheté par Li, ou les robes, les uniformes, les voitures : une reconstitution historique soignée. Il retombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page avec cette belle vision d'un grand boulevard de Paris, et même avant. Au dos de la couverture et sur la page en vis-à-vis, il découvre une belle illustration au pinceau, Li cheveux au vent, des jonques et un poème écrit au pinceau en colonne de haut en bas, superbe.


En planche 12, le lecteur tombe en arrêt devant une illustration en pleine page : une vue des toits de Paris avec ces toitures en zinc caractéristiques. Il suit avec plaisir Li et Antoine se promener de toit en toit sur la page suivante, avec une grâce épatante. Par la suite, il s'arrête encore à quatre reprises devant une illustration en pleine page. La planche 31 est extraordinaire, à la peinture, sans trait encré : une colonne d'hommes serpentant sur un chemin de montagne, une magnifique image plus suggestive que descriptive où les êtres humains sont réduits à quelques tâches, et pourtant le lecteur voit bien chaque silhouette, à pied ou à cheval avec ou sans fardeau, une vision extraordinaire. En planche 44, il contemple une cité nichée dans une falaise verticale, avec son pont suspendu en bois pour y parvenir : à la fois réaliste, à la fois une étape touristique. Planche 55, il se tient immobile avec monsieur Zhang pour contempler le paysage montagneux magnifique, une autre peinture capturant l'esprit des œuvres de Zhu Da. Enfin planche 56, il retient son souffle alors que Li et son guide avance sur une mince corniche de deux planches de large, collés à la falaise verticale, agrippant les maillons de la chaine métallique spittée dans la paroi rocheuse. La séduction de la narration visuelle agit à plein du début à la fin, l'artiste adaptant son approche visuelle en fonction de la séquence, allant de cases regorgeant de détails (les rues de Montmartre, la chambre d'Antoine, la salle à manger des parents d'Antoine, etc.) à des cases plus impressionnistes (une explosion, la silhouette des arbres, les montagnes en fond de case, un rideau de pluie...). Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des représentations soignées et détaillées.



Le lecteur reprend donc le fil de la vie de Li et il a vite fait de se rappeler qu'il s'agit d'un drame. Les auteurs mettent en œuvre les conventions d'un mélodrame, sans beaucoup de pitié pour leurs personnages, émouvant leur lecteur aux larmes à plusieurs reprises. Pour autant, ils restent dans le registre du plausible. Ils ont également tôt fait de rappeler au lecteur qu'il ne s'agit pas d'une bluette (Raphaëlle mettant Li à la rue à la première occasion), ni d'une reconstitution aseptisée (le recours à une pipe à opium lors d'un vernissage, séquence faisant penser à Les aventures de Tintin : le Lotus bleu, 1934/1935). Page 23, le lecteur retrouve un niveau de cruauté similaire à celui du premier tome avec l'opération ayant transformé monsieur Zhang en eunuque : cette fois-ci il s'agit d'un individu à qui on a coupé le nez et les oreilles. L'image n'est pas très graphique, mas le lecteur est incapable de neutraliser son imagination et elle fait le reste. La cruauté peut aussi bien prendre la forme de la guerre (des avions mitraillant des civils) que celle de la torture (une séance avec des rats). L'artiste ne se complaît pas dans le gore, mais il n'édulcore pas non plus le pire. Le lecteur garde longtemps à l'esprit cette image de têtes sans corps dans des cages accrochées à un portique de signalisation au-dessus de la chaussée, dont le sang dégoutte encore sur les véhicules qui circulent en dessous. De temps à autre, le lecteur découvre une touche d'humour pince-sans-rire très savoureuse, allant jusqu'à un dessin de sexe masculin grossièrement esquissé dans une case de la page 23, totalement à sa place dans la narration, très amusante prise pour elle-même hors contexte. Ainsi il découvre la vie de Li de Paris à la montagne Tianzi dans le Hunan, romanesque, ballottée par les bouleversements de l'Histoire, une jeune femme au fort caractère, impressionnante et attachante.


Ce deuxième tome est tout aussi extraordinaire que le premier. Une grande fresque historique jouissant d'une reconstitution minutieuse et rigoureuse. Une grande fresque romanesque à l'héroïne courageuse et attachante. Une narration visuelle magnifique et vivante.