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jeudi 20 février 2025

Colette: Un ouragan sur la Bretagne

Elle sait y faire avec les bestioles.


Ce tome contient une bande dessinée de nature biographique, relative à une période de la vie de l’écrivaine Colette. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Joub (Marc Le Grand) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée.


Dans la commune de Saint-Coulomb, la propriétaire du manoir de Rozven ne peut plus supporter la Bretagne, son temps exécrable : elle informe Titouan, son homme à tout faire, qu’ils partent. Il entre dans la pièce et elle insiste : elle se demande ce qui lui a pris le jour où elle a décidé de s’installer dans un pays où il pleut de janvier à décembre. Elle ne sait pas encore exactement pour où elle veut partir : à Tombouctou, à Jaïpur, aux Grenadines… Ou à Saint-Tropez, c’est bien aussi Saint-Tropez. En tout cas, Titouan doit mettre la maison en vente. À la pointe du Grouin en mai 1910, Sidonie-Gabrielle Colette et Mathilde de Morny, dite Missy, contemple la Manche. L’écrivaine s’émerveille : La Manche est la plus belle mer du monde ! Elle aimerait vivre face à elle le restant de ses jours. Elle enjoint Missy, de humer ce Noroit qui leur fouette la face et leur rougit les joues. N’exhale-t-il pas de délicates senteurs de moules, d’huîtres, d’ormeaux sauvages… De coques, de palourdes, de patelles, de bigorneaux… Et de homard ! Colette est prise d’une envie aussi soudaine qu’irrépressible de homard : il lui faut un homard tout de suite, sinon elle meurt !



Les deux femmes remontent dans leur automobile et Missy les conduit vers Cancale. Colette continue : La Manche est le plus beau garde-manger de France, elles doivent rendre honneur à ce qu’elle leur offre. Elles s’arrêtent à un restaurant, et elles déjeunent en terrasse. Elle commande un homard pour elle, et un pour Missy. Elle indique au serveur comment elle le souhaite : il faut le faire revenir dans une demi-livre de beurre, avec beaucoup de sel et beaucoup de poivre. Et en attendant, elles vont prendre deux douzaines d’huîtres chacune. Après, elles reprennent la route, Missy se demandant si le homard de Saint-Malo n’est pas meilleur que celui de Cancale. Chemin faisant, elles passent devant un panneau indiquant que le manoir de Rozven est à vendre. Missy arrête la voiture, et va faire une offre à la propriétaire, mais celle-ci refuse de vendre à une femme habillée en homme. Après en avoir été informée, Colette descend de voiture et va faire une proposition à son tour. Elle explique à la propriétaire que c’est elle qui va acquérir sa baraque, et si son interlocutrice veut vérifier que son acheteuse est une vraie femme, elle peut soulever ses jupes et la laisser contempler l’origine du monde, joignant le geste à la parole. L’affaire est conclue, et elles doivent passer le lendemain devant le notaire. Les deux femmes reprennent la route et vont déguster un homard à Saint-Malo, ce qui ne leur permet pas de conclure, car leurs saveurs se ressemblent entre ceux de Saint-Malo et ceux de Cancale. Le lendemain, elles prennent possession du manoir, et elles essayent le lit. Puis Colette rejoint Monte-Carlo où elle effectue un numéro de pantomime dans la pièce intitulée La Chair.


Une vie de Colette ? Pas tout à fait, le sous-titre indique Un ouragan sur la Bretagne, et le récit se focalise sur la période de la vie de l’écrivaine, quand elle est propriétaire du manoir Roz-ven, c’est-à-dire entre 1910 et 1925. Le lecteur est amené à se rappeler de ce parti-pris à au moins deux reprises. Quand il découvre que les années de la première guerre mondiale sont traitées en ombre chinoise dans le chapitre qui y est consacré, de la page soixante-sept à la page soixante-treize. De manière plus diffuse quand il se fait la réflexion que les ouvrages de l’écrivaine sont mentionnés juste en passant, et qu’il n’y a qu’une ou deux scènes où il la voit écrire. Le texte de la quatrième de couverture attire l’attention du lecteur sur ce choix : En 1910, Colette acquiert le manoir de Rozven en Bretagne et elle y fit de nombreux séjours jusqu’en 1926, mentionnant des aventures sentimentales tumultueuses avec son deuxième mari, et plus tard avec le fils de celui-ci, Bertrand. Le lecteur peut apprécier cette bande dessinée, sans rien connaître de l’écrivaine et de son œuvre. Il en goûtera plus de saveurs s’il dispose d’une connaissance superficielle des principaux romans de l’œuvre de Colette. Quoi qu’il en soit, les personnages sont présentés en douceur, et le lecteur succombe rapidement, et en plein consentement, au charme de cette femme, vive, entraînante et sachant ce qu’elle veut.



De séquence en séquence, les auteurs font œuvre de reconstitution historique, à l’évidence avec les personnages, et aussi au sein de la narration visuelle. Le lecteur est aspiré à la suite de Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1953), donc âgée de trente-sept ans lorsqu’elle fait l’acquisition de Roz-ven. Il se prend tout de suite d’amitié et d’admiration pour cette femme qui sait ce qu’elle veut et qui conduit sa vie comme elle l’entend. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste, avec un degré de simplification qui les rend plus immédiatement lisibles, avec une petite exagération de temps à autre dans l’expression des visages. Cela a pour effet d’atténuer l’intensité scandaleuse (pour l’époque) du comportement de l’actrice, qu’elle montre un sein dénudé sur scène, ou qu’elle couche avec son amant du moment au gré de sa fantaisie. Cela lui confère également une forme de spontanéité allié à une nature enjouée, qui la rend séduisante et agréable au quotidien. Par la force des choses, le lecteur compare Missy (Mathilde de Morny, 1863-1944, artiste) visiblement moins souriante, et résistant aux élans de son amante. Parmi les personnages féminins, le lecteur tombe également sous le charme de Jeanne Roques (1889-1957, Musidora, actrice et réalisatrice), plus jeune que Colette et plus facétieuse.


Pendant ces années, l’actrice et écrivaine croise le chemin de plusieurs hommes. Il y a le serviteur bourru qui décide de rester à s’occuper du domaine de Roz-ven après son rachat par Colette : chapeau à large bord, sabots et large moustache délicatement entretenue. Le lecteur peut y voir un Breton typique, ou au moins pittoresque, qui ne part pas en mer, et qui n’est pas paysan, agréable et doté de bon sens. Séduit par son jeu d’actrice dans La Chair, Auguste-Olympe Hériot (1886-1951) la rejoint dans sa loge où il a vite fait de se faire dépasser par la répartie de Colette, et il se retrouve à lui obéir, malgré son magnifique costume queue de pie et liquette blanche (et aussi une fine moustache) qui attestent de son rang social et de sa valeur économique. Le lecteur établit la comparaison avec Henry de Jouvenel (1876-1935, époux de Colette de 1912 à 1923) : son costume noir est plus simple et tout aussi strict, son comportement est plus assuré que celui d’Auguste-Olympe (on ne se lasse pas de ce prénom), peut-être est-ce pour partie imputable à sa moustache tout aussi fine, mais plus longue (elle gagnera en épaisseur au fil des années). Georges Wague (1874-1965) dispose de moins de temps d’exposition : quelques cases pour faire connaissance avec ce mime et pédagogue, tout aussi séduisant, dans un autre registre. En fin de récit, Colette rencontre enfin Maurice Ravel (1875-1937), lui aussi fort élégant, et très à l’aise dans le décor fastueux de l’opéra de Monte-Carlo, pour la représentation de L’enfant et les sortilèges, son œuvre commune avec Colette.



Comme indiqué sur la couverture, le récit se focalise sur période bretonne de Colette : enfin, la période durant laquelle est la propriétaire de la malouinière Roz-ven. Cette région de la Bretagne remplit également le rôle de personnage. Le dessinateur représente la Manche vue depuis la pointe du Grouin, un quai de Saint-Malo, ladite malouinière, quelques paysages côtiers avec la plage, la Manche, les sentiers, et le mont Saint-Michel. Ces mises en scène ne relèvent pas du guide touristique ; elles mettent en avant le grand air, la présence de la mer et le calme de la région… sans la pluie comme le fait remarquer l’ancienne propriétaire de la demeure. Les pérégrinations de Colette l’amènent également à Paris, à Monte-Carlo, à Paris dans le seizième arrondissement, et même à Alger. L’artiste représente chaque lieu avec un niveau de détail le rendant unique et conforme à l’esprit de l’endroit.


Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation de suivre une suite de tableaux sur la vie de Colette, respectant l’ordre chronologique, ne développant ni son œuvre littéraire, ni son mode d’écriture ou comment elle se consacre à son art, ni sa vie d’actrice. Cela peut déconcerter, malgré la référence à deux ou trois de ses livres, en lien direct avec l’une de ses relations amoureuses, en particulier avec Bertrand de Jouvenel (1903-1987, écrivain et journaliste), fils de Henry de Jouvenel et de Claire Boas de Jouvenel, c’est-à-dire le fils du mari de Colette à ce moment-là. En cours de route, le lecteur prend conscience de la liberté dont dispose Colette et dont elle jouit. Il voit une femme avec un amour profond et prononcé de la nature, une femme libérée en particulier dans ses relations sexuelles très diversifiées, et assumant sa bisexualité. La narration visuelle atténue ces caractéristiques par son apparence bienveillante et sa bonne humeur, accentuée encore par ces animaux de compagnie (Gamelle la chienne, Pati-Pati la chatte et Pitiriki l’écureuil) qui donne un petit air de princesse de dessin animé à Colette. Il peut falloir un peu de temps au lecteur pour bien mesurer le caractère hors du commun d’une telle forme de vie, à une époque où le port du pantalon par une femme n'était permis qu'après une autorisation dérogatoire accordée par l'autorité administrative pour motif particulier. Son regard se fait alors plus admiratif pour cette femme libérée dans une société qui ne l’était pas.


Un ouragan sur la Bretagne : c’est tout à fait ça. Les auteurs focalisent leur bande dessinée sur la période de la vie de Colette pendant laquelle elle a été propriétaire de la villa Roz-ven à Saint-Coulomb, dans le département d’Ille-et-Vilaine en Bretagne. Plutôt que l’œuvre de l’écrivaine, sa manière d’écrire ou ses talents d’actrice, le lecteur découvre la vie personnelle de Colette, son énergie qui semble inépuisable, son attachement à cette région, ses amours et ses voyages, bain de minuit compris.



mercredi 19 février 2025

Borgia T02 Le pouvoir et l'inceste

Comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dans la magnifique salle d’audience papale, Rodrigo Borgia se teint assis sur son siège, son homme de main Micheletto à ses côtés. Il reçoit en audience privée son conseiller Duarte. Il coupe court aux salutations formelles et il lui rappelle qu’il l’a envoyé enquêter dans les rues. Il souhaite savoir quelles nouvelles il lui rapporte, comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape. Duarte répond franchement : Le peuple méprise Alexandre VI ou il l’ignore. Pour lui, la mort d’Innocent VIII signifie la fin du pouvoir de l’Église. Il continue : Certains que nul péché ne sera châtié puisque Dieu a oublié Rome, ils se permettent tout. Les prêtres n’ont plus aucune autorité : ils se font rouer de coup sur les marches de leur église, et dépouiller de leur bourse. Les honnêtes gens ne peuvent plus vivre en paix : ils se font détrousser sur les chemins, comme cette femme qui a dû cracher son collier de perles qu’elle avait à demi avalé, forcée par deux malandrins. Enfin, Duarte invite le pape à se rapprocher de la fenêtre et à contempler la place du Vatican qui est envahie de souteneurs et de leurs putains qui se saoulent et forniquent à toute heure du jour et de la nuit.



Alexandre VI va se rassoir : il comprend que son premier devoir est de refaire régner l’ordre dans les rues de Rome, il va leur montrer l’extrême sévérité de sa justice. Il demande à Duarte s’il reste un citoyen que cette immonde plèbe respecte encore. Son conseiller nomme Giuseppe Bertoli, le plâtrier : il est considéré comme un saint parce qu’il fabrique, avec son épouse et ses deux fils, des christs et des statues de la Vierge. Rodrigo Borgia se tourne vers Micheletto en lui indiquant qu’il a une mission pour lui. Le soir dans son atelier, le plâtrier indique à son fils que la peau de Notre-Seigneur est plus claire, il faut ajouter du blanc à sa couleur. À son fils Luigi, il lui demande de rajouter du vernis sur le sang, il faut qu’il brille : les fidèles s’extasient quand les blessures sont horribles ! À son épouse Anna, il dit d’ajouter du relief à la poitrine de Marie, les hommes aiment à s’exciter avec la bonne mère. Minuit sonne, les parents vont se coucher, pendant que les fils restent pour finir de peindre les christs. Micheletto saisit l’occasion et assassine les membres de la famille, un par un. Le lendemain, les religieuses découvrent les quatre corps dénudés mis en croix dans l’atelier. Plus tard, les fidèles sont horrifiés par cette abominable boucherie, par cette pure cruauté car rien n’a été volé, c’est un crime satanique que l’Église doit éclaircir. Dans le même temps, Micheletto accomplit la dernière partie de sa mission en allant quérir Mauro, couché dans la paille, près des chiens.


Au vu du premier tome, le lecteur s’est préparé mentalement à affronter une série de délits, de crimes, de meurtres, de transgressions tous plus abjects et immondes les uns que les autres, une débauche sexuelle, mâtinée d’une violence sadique et cruelle, tout ça dans un raffinement visuel… et il n’est pas déçu… ou en tout cas les auteurs tiennent leurs promesses et comblent l’horizon d’attente. Ils attendent quand même la deuxième planche pour s’y mettre… et c’est parti. Un prêtre en surcharge pondérale roué de coups à terre par un groupe de quatre jeunes hommes armés d’épée. Puis une vieille rombière aux cheveux blancs frappée à l’estomac pour lui faire recracher son collier de perles, la souffrance et la terreur se lisant sur son visage, dans cette rue en terre sans aucun passant. En planche trois, c’est une orgie de frénésie sexuelle, littéralement : dans une case occupant les deux tiers de la page, le lecteur peut prendre le temps de détailler la centaine de personnages et se retrouver voyeur d’actes comme un cunnilingus effectué par un cul-de-jatte, la sodomie d’un jouvenceau, une double pénétration, des exhibitions, un homme s’apprêtant à enfoncer un manche à balai dans un orifice féminin, etc., et tout ça en plein jour place du Vatican. Micheletto tranche la gorge des époux dans leur lit d’un coup d’épée vif et précis. Mauro est écartelé vif au Colisée par quatre chevaux, et ses membres sont dévorés par des chiens…



Les traits de contour fins et délicats de Manara font des merveilles de précision et de délicatesse. Chaque case donne à voir de manière explicite ce qui se joue, en passant on peut ajouter un rapport sexuel incestueux entre frère et sœur, le ventre d’un femme enceinte de huit mois, transpercé par une lance : scénariste et dessinateur sont en phase pour ce conte pour adultes s’appuyant sur un contexte historique, tout en réalisant une fiction dépourvue de velléité d’exactitude ou de véracité historique. On peut compter sur Manara pour que les femmes soient belles à damner un saint, débarrassées de leur tendance anorexique comme certaines de ses créatures. Elles sont toujours consentantes et avides, plus que les hommes mêmes. Côté masculin, l’artiste représente également de beaux mâles. Rodrigo Borgia et la fixité de son regard rendant compte de l’intensité de sa volonté de régner, de se maintenir au plus haut échelon du pouvoir spirituel, et d’assurer la pérennité de la place de sa famille, essentiellement celle de ses quatre enfants Lucrèce, César, Giovanni, Joffre. Micheletto, svelte, tout habillé de noir, élégant dans ses actions, un vrai héros romantique à ceci près qu’il est un assassin sans état d’âme. César Borgia, magnifique dans son habit princier de torero, exsudant la testostérone, viril et beau comme un dieu. Savonarole inquiétant dans sa bure blanche et son manteau noir à capuche, gesticulant dramatiquement et habité par ses visions. Sans oublier le très posé Nicolas Machiavel (1469-1527), élégant et prévenant. Pour mieux faire ressortir la perfection physique de ces êtres humains à la prestance remarquable, se trouvent quelques individus moins gâtés par la nature. Il y a le pauvre Mauro à la bouche édentée, au regard trop confiant d’un idiot. Ou encore Giovanni Sforza (1466-1510), bien né, mais au physique dodu, et vivant son orientation sexuelle comme un fardeau.


L’art du dessinateur va bien au-delà de la représentation de personnages plus grands que nature, et de la mise en scène de leurs perversions, de la vilenie de leur âme. Le lecteur savoure la reconstitution historique de Rome, de son architecture, de ses fastes. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture pour détailler et admirer de nombreuses scènes. Cela commence avec les peintures aux plafonds de la salle d’audience du pape, ainsi que la cheminée de la salle. Puis vient une planche comprenant deux cases, l’une occupant le tiers supérieur de la page, l’autre les deux tiers inférieurs : une vue extérieure du Colisée de Rome, et une vue en élévation montrant les murs, les gradins, la grande arène où le condamné va être exécuté, les tribunes papales. Le lecteur se tient en arrêt devant deux case de la largeur de la page la première avec le taureau faisant face au cavalier dans celle du dessous, la séquence de la mise à mort du taureau, le baiser que Lucrèce se fait à elle-même en embrassant son reflet sur un miroir, la vision de Savonarole (une innombrable armée de cavaliers traversant le ciel de Rome), la scène de lutte entre César Borgia et un soldat de haute taille et grand gabarit à la musculature parfaite, les bacchanales à l’occasion du festin donné en l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia et de Giovanni Sforza, et bien sûr leur coït nuptial, public comme il se doit.



Dans le même temps, ce récit dépasse le prétexte ténu pour enfiler des scènes transgressives. Le scénariste met en scène un homme pour qui la fin justifie tous les moyens. Rodrigo Borgia sait ce qu’il veut, et le lecteur prend plaisir à voir comment il s’y prend pour l’obtenir, à découvrir ses stratégies. Vu de l’extérieur, ses actions sont immorales et injustifiables. Vu de l’intérieur, il s’agit d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, par pur égoïsme, par pur intérêt personnel. Pour chaque situation mettant en péril sa position, Alexandre VI conçoit une action à l’efficacité optimale, sans s’embarrasser des lois ou de la morale. Il apparaît comme un individu amoral, dépourvu d’empathie, assumant son égocentrisme. Il appréhende également ses propres enfants comme des moyens : il explique à chacun le rôle qu’il lui a réservé, en indiquant comment cela participe à ses desseins pour lui, et ce qu’il veut pour sa lignée. Ce n’est pas tant que le pouvoir absolu corrompt absolument, c’est plutôt qu’il se donne les moyens. Sa position de pape de l’Église catholique introduit une dissonance cognitive insoluble chez le lecteur. Rodrigo Borgia conçoit sa fonction de pape comme la concrétisation de sa propre valeur, comme l’aboutissement de sa raison d’être profonde. Il s’en suit qu’il fait ce qu’il faut pour occuper cette position, la seule qui donne son plein sens à sa vie, chaque décision, chaque action, chaque stratégie, chaque ordre y trouve sa justification, sa légitimité. Chaque événement, chaque personne qui vient menacer cette position lui apparaît comme un affront personnel, comme une agression contre l’ordre naturel des choses.


Les transgressions morales les plus abjectes continuent de plus belle, immondes et répugnantes. La narration visuelle constitue autant un délice délicat qu’une représentation trop plausible de ces exactions révulsantes. Le scénario accumule les provocations et les horreurs, souvent inventives, toujours cruelles, souvent sadiques, toujours immorales, tout en les rendant nécessaires et justifiées pour le personnage principal. Transgressif et provocateur.



mardi 18 février 2025

Cache-cache bâton

L’espérance est un risque à courir. – Bernanos


Ce tome contient une histoire, de nature biographique, complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trois cents pages de bande dessinée.


Il y a des dizaines d’années de cela, un groupe d’une demi-douzaine d’enfants joue à cache-cache bâton à la nuit tombée. Quatre d’entre eux sont assis et ils regardent intensément, les deux autres étant tout aussi intensément impliqués dans le jeu. En parallèle, Jean-Paul Lepage échange avec son fils, en lui indiquant que ce projet de bande dessinée lui donne des sueurs froides, que raconter c’est figer. Emmanuel lui répond que cet homme qu’il va raconter, ce n’est plus son père, et puis ce sera l’interprétation de l’artiste. Il continue : on change, Jean-Paul n’est plus l’homme qu’il était il y a cinquante ans. On se défait de ses vies, comme des mues. Comme ceux qui ont partagé l’aventure d’alors. On a le droit de s’accorder de nouvelles chances. C’est une histoire ancienne, et lui Emmanuel a besoin de comprendre. Juin 2015, Emmanuel arrive au lieu-dit Gille Pesset. Il entend la voix de son père en son for intérieur : c’est Jean qui avait planté ces bouts de poutre dans le sol, moins pour signifier la limite de propriété que pour inciter les voitures à ralentir. Mais pour Jean-Paul, c’est comme franchir la porte du Paradis. Quarante-cinq ans après, évidemment, tout est devenu plus petit. Emmanuel pousse la porte de la maison commune, et il entre et salue les personnes présentes : Marie-France, Yves, et les autres. La discussion porte sur les habitats partagés : réduire son train de vie, faire des choses avec d’autres, avoir des projets collectifs, ne pas vieillir bêtement dans son coin, etc.



Emmanuel est toujours troublé par les gens qui imaginent de vivre autrement, les gens qui inventent d’autres façons d’être ensemble. Et il voudrait comprendre aussi pourquoi ça le touche autant. Place de la République, avril 2016, nuit debout. Emmanuel aime les gens qui tentent, quitte parfois à trébucher. Il aime les gens qui rêvent de tout remettre à plat. Ceux qui se disent : Et si… Notre-Dame-des-Landes. Chaque fois, de Nuit debout à Notre-Dame-des-Landes, dans le chaos des idées qui fusent, dans les mots qui se cherchent, dans l’émotion à fleur de peau, dans l’espoir ou les déceptions… Un frisson monte en lui, comme une nostalgie… Lepage père reprend la parole : Six familles ont imaginé ce lieu, Gille Pesset. Il ne reste aujourd’hui plus que trois des fondateurs. Sa famille était l’une d’elle. Rennes, janvier 2019, le père et le fils marchent ensemble dans la rue, Jean-Paul Lepage évoque son enfance : C’est ici qu’il a vécu, boulevard de la Liberté. Son père était vaguemestre. Il distribuait le courrier d’une caserne à l’autre. Rennes était alors une grosse ville de garnison. Sa mère faisait office de concierge et de femme de chambre. Pour sa peine, ils étaient logés dans un deux pièces, une de chaque côté d’un couloir.


Le texte de la quatrième de couverture synthétise bien la démarche de l’auteur : De cinq à 9 ans j’ai grandi dans une communauté en Bretagne, j’ai toujours su que j’en ferai un livre. Le lecteur s’attend plus ou moins à un récit chronologique de cette période la vie d’Emmanuel Lepage, entrecoupé de digressions pour expliquer tel ou tel aspect de cette forme d’habitat partagé. La bande dessinée s’ouvre avec une partie de cache-cache bâton dépourvue de toute explications quant aux règles du jeu, avec l’explicitation de la motivation de l’auteur, c’est-à-dire sa fascination pour les individus qui souhaitent changer l’ordre établi. Le lecteur découvre les règles dudit jeu en page 163 : Emmanuel Lepage les énonce, avec une mise en situation. Il indique également qu’un de ses amis lui a fait observer que choisir le nom de ce jeu spécifique à leur petit groupe d’enfants se heurterait à l’incompréhension des lecteurs. Le lecteur apprécie cette première séquence, racontée avec des images de type réaliste et descriptif, quelques contours encrés, des larges portions rendues en couleur direct, un degré de simplification imputable pour partie à la nuit tombante. Dans la séquence suivante, il constate que le bédéiste continue de jouer sur le degré de précision de dessins, que les traits de contour peuvent devenir prépondérants, que les personnages parlent beaucoup tout en continuant à vaquer à leur occupations banales et ordinaires. Enfin, le récit suit une construction découlant des souvenirs des uns et des autres, au fur et à mesure que l’auteur les interroge et recueille leur témoignage. Il s’agit indubitablement d’un récit de nature autobiographique, et aussi biographique touchant à la vie de différentes personnes, à commencer par celle des parents d’Emmanuel, pour dessiner les chemins de vie ayant amené une douzaine de personnes à créer une communauté, celle de Gille Pesset.



Le lecteur se laisse donc porter par la narration de l’auteur, lui accordant sa confiance pour savoir où il va, pour que chaque nouvelle partie s’intègre avec les précédentes pour former un tout cohérent. Lepage lui-même indique en cours de route que certains faits se sont peut-être déroulés dans un ordre différent, que la mémoire peut être trompeuse. Il montre que le ressenti des uns peut être différent de celui des autres pour un même événement, en l’occurrence lorsque cette communauté indique à l’un des couples qu’elle ne souhaite pas l’accompagner dans l’adoption d’une fratrie de quatre enfants vietnamiens. La raison de cette forme kaléidoscopique apparaît progressivement, sa justification se trouvant dans l’effet qu’elle produit lorsque la communauté se constitue, que les uns et les autres interagissent. Un groupe de personnes est constitué de plusieurs individualités, chacune avec leur parcours de vie préalable, chacune avec leurs aspirations et leurs attentes. Le lecteur peut à certains moments se demander si c’est bien la peine de raconter telle ou telle chose : par exemple de passer autant de temps sur la jeunesse de de Jean-Paul Lepage, d’évoquer longuement l’état de l’Église à cette époque ainsi que Vatican II, de s’attarder sur la présence d’un chien amené par un couple, ou les problèmes de vue d’Emmanuel. Il accepte bien volontiers que l’auteur raconte son histoire à sa manière, il se rend compte les différentes pièces s’assemblent parfaitement, s’enrichissent de l’interaction avec les autres, se répondent entre elles, apportent un éclairage particulier, des saveurs qui se complètent. Plus que les pièces d’un miroir brisé (tels les fragments de la vérité détenu par chaque personne), c’est le constat et l’affirmation que chacun a vécu une expérience qui est propre au sein de la communauté, s’y est enrichi personnellement de manière différente aux autres, en résonnance avec son passé, son milieu socioprofessionnel, ses origines.


En fonction de sa propre vie, de son âge, de ses centres d’intérêt, l’expérience du lecteur s’avère également fort différente. Il peut avoir déjà entendu parler de ces expériences de création d’une communauté, ou il peut avoir vécu au moment de Vatican II en ayant été croyant, ou au contraire être ignorant de la Foi catholique, ou encore très sceptique d’une tentative de créer une société alternative en marge de la société. Et forcément très curieux de la forme qu’elle peut prendre, de la façon dont elle peut fonctionner. Dans tous les cas, il est sensible à la bienveillance et à la curiosité de l’auteur vis-à-vis de ses parents, de l’honnêteté intellectuelle avec laquelle les propos sont rapportés, avec lesquelles les amis s’expriment. La narration repose essentiellement sur les souvenirs des personnes interrogées, ainsi que sur les questions que se pose l’auteur. Tout du long, l’artiste fait œuvre de reconstitution historique, que ce soit pour la vie à Gille Pesset ou pour les grands événements de l’époque ayant un impact sur les familles. Le lecteur peut reconnaître aussi bien un modèle de tracteur que le maréchal Philippe Pétain (1856-1951), Paul VI (1897-1978), Monseigneur Lefèbvre (1905-1991) ou Georges Brassens (1921-1981). Il accompagne Emmanuel dans sa vie de tous les jours, dans le quotidien de cette vie en communauté, avec les autres enfants, les jeux, l’accueil des autres parents, la vie au grand air, etc. La narration visuelle se composent de cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande. La taille et le nombre de cases s’adaptent à la séquence, en fonction qu’elle présente de grands espaces, ou qu’elle soit de nature plus intimiste.



Le lecteur prend progressivement conscience de l’approche protéiforme de la narration : il s’agit d’une histoire collective, les différents points de vue rendent compte des différentes expériences. La présentation de l’histoire personnelle de Jean-Paul et de Marie-Thérèse, les parents, raconte comment ils en viennent à souhaiter vivre d’une manière différente, sur la base de quelles convictions. Au fil des semaines et des mois, le lecteur peut faire l’expérience d’une enfance dans un tel cadre de vie, atypique, ce que cela induit sur la méthode d’éducation. Dans le même temps, il (re)découvre l’importance de Vatican II, que ce soit par les signes extérieurs (le prêtre qui face au fidèle, et plus à Dieu), par ses enjeux fondamentaux (intégrer les laïcs dans la vie de l’institution), par ses frustrations (une réforme laissée en plan au décès du pape Jean XXIII, 1881-1963). Il mesure l’importance et l’impact de la communauté de Boquen, et des actions de Bernard Besret (Emmanuel relatant son entretien avec lui), dans la continuité historique (par exemple en évoquant les différents mouvements des jeunesses catholiques (JOC pour Jeunesse Ouvrière Catholique, JAC pour Agricole, JEC pour Étudiante, JIC pour Indépendante). Le lecteur constate que le contexte social de l’époque s’avère indispensable pour comprendre les motivations du groupe de personnes fondant Gille Pesset : l’importance de l’Église, la Vie Nouvelle (une association d’éducation populaire agréée par l’État), le personnalisme (courant d'idées spiritualiste qui met l'accent sur l'importance des personnes humaines, par opposition à l’individualisme et au totalitarisme) et le courant personnaliste fondé par Emmanuel Mounier (1905-1950, philosophe catholique français), etc. En toile de fond, se dessine l’utopie d’inventer une forme de société en accord avec des principes humanistes, à la fois dans ce qu’elle a d’exaltant, de frustrant au quotidien (la nécessité d’expliciter ce que cela signifie pour chaque personne de la communauté), et de démesuré (prendre en compte toutes les dimensions d’une société, des tâches de construction et d’entretien, à l’éducation, à l’épineuse question du partage des richesses, aussi bien en termes de revenus que de compétences). Le lecteur comprend petit à petit l’image récurrente des arbres, de magnifiques illustrations en pleine page, à la fois comme une enfance passée dans des espaces naturels, à la fois comme un être vivant avec des racines profondément enfouies et un développement vers le haut, comme l’existence de cette communauté.


Un titre peu explicite évoquant un jeu d’enfance, une couverture qui n’en dit pas beaucoup plus. Une narration visuelle personnelle à la fois très classique dans sa forme de cases rectangulaires alignées en bande, à la fois très libre dans sa gestion du niveau de détail, de l’approche réaliste ou plus évocatrice, de l’usage discret d’une métaphore visuelle. Un récit qui semble partir de loin, avec l’enfance des parents de l’auteur, de plusieurs endroits à la fois avec les souvenirs des différents membres de la communauté, de s’appesantir sur des éléments historiques très particulier (en l’occurrence le deuxième concile œcuménique du Vatican, 1962-1965). Au fil de l’eau, le lecteur voit comment chaque partie contribue à présenter l’expérience de vie en communauté dans sa globalité, une approche autant holistique, que personnelle, de la part d’un être humain revenant sur ses souvenirs d’enfance, voulant découvrir comment ses parents ont été les acteurs d’une démarche aussi singulière. Un partage généreux, chaleureux, formidable.



lundi 17 février 2025

La 3e Kamera

Toutes ces horreurs commises… Et ce n’étaient malheureusement que des hommes…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Cédric Apikian pour le scénario, par Denis Rodier pour les dessins, et Elise Follin pour les couleurs. Il se termine avec un dossier de quatorze pages, réalisé par Nicolas Ferard, constitué pour un tiers de photographie d’archives. Il comprend cent-trente-cinq pages de bande dessinée. Un autocollant met en avant que le scénariste a également écrit La ballade du soldat Odawaa (2019) réalisé avec Christian Rossi, et le dessinateur est celui de La bombe (2020) scénarisé par Alcante (Didier Swysen) & Laurent-Frédéric Bollée.


Environs de Berlin, mi-avril 1945 : l’Armée rouge encercle la capitale du Reich. La ville est la proie des flammes, sous un feu nourri de canons, sous les bombardements des alliés, sous les tirs de roquettes, sous les chenilles des chars. Un enfer de flammes. Des soldats qui avancent l’arme au poing, au milieu des incendies. Le jour de vengeance est arrivé. Berlin, le vingt avril 1945, pour son cinquante-sixième anniversaire : Adolf Hitler passe en revue de jeunes recrues militaires, encore des adolescents de seize ans. Il demande le nom de l’un d’eux et il lui pince l’oreille ; celui-ci répond : Gustav Müller. La cérémonie se termine, les camarades de l’adolescent le félicite pour le geste dont il a bénéficié. En arrière-plan, un haut gradé indique au cameraman de ne pas filmer pour rien, ils n’utiliseront pas ces images. Il indique au lieutenant Walter Frentz qu’il a bien servi pendant toutes ces années, qu’il est temps pour Frentz de faire ses adieux au Führer, et il lui conseille de filer. Il ne pense pas qu’ils se reverront. Il ajoute qu’il y a un dernier avion qui décolle et il lui suggère d’en profiter.



Le premier mai 1945, au sud-est de Berlin, la bataille de Halbe, dans la forêt de la Spree. La neuvième armée allemande en débâcle est sévèrement accrochée par l’armée russe et notamment le premier front ukrainien. Les soldats allemands sont pilonnés : l’un d’eux conseille à un autre dénommé Egon Krabe de se sauver. Le premier est pulvérisé par une explosion d’une violence inouïe. Krabe se met à courir de toutes ses forces, il se retrouve au beau milieu d’une route encombrée de carcasses de voiture. Un gradé allemand arrive et se met à abattre un fuyard après l’autre, méthodiquement. Enfin il arrive devant Krabe, mais il est fauché à son tour. Krabe enterre sa sacoche au pied d’un arbre, et il reprend sa fuite. Berlin, devant le Reichstag le deux mai 1945, le soldat Yakov dessine le visage de sa mère à la craie sur un pilier. Un soldat interpelle ses camarades : Kaldeï remet ça avec son drapeau ! Il est monté au sommet du Reichstag et il est en train de mettre en scène sa photo avec un troisième drapeau. Un autre soldat explique que depuis que Kaldeï a vu le cliché des Américains à Iwo Jima, il n’en dort plus. Un autre espère qu’il aura pensé à enlever ses montres. Mi-juillet 1945, Walter Frentz passe au même endroit que Egon Krabe, et il récupère sa sacoche avec l’appareil photographie à l’endroit indiqué : elle contient les trois Kameras. Parfait.


Un titre énigmatique, évoquant l’existence d’une troisième caméra. Une narration proposant de suivre plusieurs fils narratifs, tous dans la même chronologie, des personnages qui ne sont pas forcément nommés. Berlin en ruine, les alliés dans la place, des Allemands dont l’environnement a été réduit en ruines. Le lecteur relève de ci de là des éléments historiques. Pour commencer, le scénariste indique les dates tout au long de son récit : mi-avril 1945, vingt avril 1945… mi-juillet 1945, jusqu’à Berlin-Tempelhof, en juin 1946, avec un épilogue à Montévideo, en Uruguay en 1980. Ensuite chaque lieu est indiqué, que ce soit Berlin ou ses environs. En fonction de sa familiarité avec l’Histoire de cette époque et de cette région, le lecteur peut relever certaines références. La bataille de Halbe : elle s’est déroulée entre le 24 avril et le 1er mai 1945 opposant la 9e armée allemande et l'Armée rouge. Peut-être plus accessible : Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin. Un des soldats indique même qu’il s’agit du troisième essai du photographe, fait développé dans le dossier en fin d’ouvrage qui explicite les deux premières tentatives, l’une à l’aéroport de Templehof, l’autre sur les hauteurs de la porte de Brandebourg. Les circonstances du cliché de Joe Rosenthal à Iwo Jima sont également détaillées. Il identifie également le nom de Jesse Owens (1913-1980) cité à deux reprises : quadruple médaillé d'or lors des Jeux olympiques d'été de 1936 à Berlin, et considéré depuis comme le premier sportif noir de renommée internationale.



Le lecteur découvre les derniers jours de la destruction de Berlin à la fin de la seconde guerre mondiale : il prend conscience de l’importance de cette séquence d’ouverture au fil du récit, alors que les personnages évoluent littéralement dans un champ de ruines, qu’ils soient allemands, et même berlinois, ou militaire dans l’une des armées d’occupation. Cela pèse lourdement sur leurs actes. L’efficacité des dessins de l’artiste fonctionne parfaitement pour rendre compte de cette désolation, de cette destruction massive et systématique, de cet acharnement patent. Les premières pages montrent la puissance de feu concentrée pour pilonner la ville, avec une mise en couleur dans des tons marron-orange, pour une ambiance à la fois étouffante et macabre. Puis viennent les visions de la ville depuis la rue : les immeubles éventrés, les décombres jonchant la voie publique, les panaches des incendies, les vitres toutes explosées des immeubles, les traces de pillage, les enfants crapahutant dans les ruines à la recherche de matériaux récupérables au mépris de leur sécurité, les quelques devantures protégées par des planches de bois, les accès aux immeubles encombrés de débris qu’il faut enjamber, les pièces d’appartement avec un trou béant dans le mur, les sous-sols enténébrés par manque d’électricité, etc. L’un des points culminants de cette désolation se trouve lors d’un itinéraire nocturne en Jeep, alors que l’équipage doit faire demi-tour, l’artère étant coupée par des gravas amoncelés en travers.


Le lecteur apprécie de retrouver l’efficacité et la conviction de la narration visuelle de Denis Rodier : une école européenne ayant harmonieusement intégré quelques éléments comics. Il se montre d’une conviction épatante qu’il s’agisse d’une séquence de massacre en forêt, d’une descente dans un sous-sol sans lumière, ou bien d’un moment calme dans un bureau. Le lecteur prend plaisir à suivre ainsi les personnages. Tout d’abord le lieutenant Frentz : le scénariste prend les choses en cours de route, après la dernière activité professionnelle de prise de vue auprès d’Adolf Hitler. Le lecteur subit avec lui les avanies auxquelles il est confronté, curieux de savoir s’il s’en sortira, d’en découvrir plus sur ses motivations, et encore plus curieux de comprendre son rôle vis-à-vis de cette troisième Kamera. En contrepoint, il suit Elke, une jeune femme ayant subi des épreuves indicibles pendant la guerre, et obéissant servilement au capitaine Strauss, un officier nazi qui se cache dans Berlin, au comportement destructeur. Il devient un ennemi qui s’oppose à un groupe de soldats (Santinelli, Weitz et le lieutenant Horowitz), qui dirige un petit groupe Götz (muet), Gustav Müller (amoureux de Elke), Kurt, et qui maltraite Elke. De temps à autre, une discussion ou une enquête vient apporter un élément d’information supplémentaire sur la troisième Kamera.



La révélation relative à ce mystérieux appareil étant différée de séquence en séquence, le lecteur s’intéresse plus à un enjeu sous-jacent évoqué à quelques reprises : la dénazification. Les soldats américains se rendent auprès de Donaldson chargé de développer des pellicules, avec un gamin débutant comme seul aide. Il évoque l’équipe de George Stevens (1904-1875) et celle de John Ford (1894-1973), tous les deux réalisateurs. Plus loin, le capitaine Horowitz et son aide croisent Budd & Stuart Schulberg qui ont participé à rassembler les preuves contre les criminels de guerre en vue du procès de Nuremberg. S’il ne dispose pas de ces références, le lecteur les retrouve développées dans le dossier en fin d’ouvrage. Celui-ci, rédigé par Nicolas Férard (conseiller historique) aborde de nombreux aspects : Une école pour les reporters de guerre (formation et technologie), Reporters des premiers jours de la guerre jusqu’à la chute de Berlin, Reporters nazis ou simplement reporters ?, Pourquoi la 3e Kamera ?,Quand Autant en emporte le vent devient Das Leben geht weiter, Que deviennent ces reporters après la guerre ?, Le marché noir à Berlin, Budd et Stuart Schulberg deux frères associés au réalisateur John Ford pour le procès de Nuremberg, Qui est le fameux Walter Frentz ?, La mythique photo de Evgueni Khaldeï sur le Reichstag, le tout agrémenté de nombreuses photographies d’époque. Ce dossier s’avère aussi enrichissant qu’intéressant. Il vient apporter des informations complémentaires sur des faits et des pratiques évoqués dans l’intrigue, et indiquer ce qu’il en est de la réalité historique de la vie de Walter Frentz à cette époque. Il participe à adoucir la révélation finale sur les clichés contenus dans le troisième appareil photographie.


Une couverture aussi mystérieuse qu’alléchante, indiquant la dynamique de l’intrigue sur le contenu de cette 3e Kamera. Une narration visuelle dynamique et intrigante immergeant le lecteur dans Berlin détruite, avec un excellent équilibre entre reconstitution historique, tension et suspense, zones d’ombre et réalité des conditions de vie. Une intrigue mettant habilement en scène les faits historiques pour y tisser une fiction plausible. Une solide reconstitution avec une mécanique narrative privilégiant la plausibilité à la dramatisation.



jeudi 13 février 2025

Djinn T12 Un honneur retrouvé

Mais rien ne s'obtient sans rien.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 11 – Une jeunesse éternelle (2012) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également l’avant-dernier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Miralles pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


À Eschnapur, la djinn dormait, quand quelque chose la réveille. Elle ouvre les yeux et découvre Harold Nelson sur la terrasse. Il s’allume une cigarette et lui explique que son épouse Miranda lui manque, il se demande si elle sortira un jour de ce maudit pavillon, dit-il en observant le pavillon des Plaisirs en contrebas de l’autre côté de la cour. Elle comprend qu’elle ne lui suffit plus. Il répond que tout dans ce palais les pousse aux jeux du sexe et de la volupté, mais il estime que c’est un leurre, un piège dans lequel on s’enlise tandis que d’autres manœuvrent pour atteindre le pouvoir. Jade lui fait observer que le meilleur moyen pour accéder au pouvoir, c’est le sexe, et qu’il devrait le savoir. Elle constate que, comme tous les hommes, Harold finit par se lamenter, que le plaisir ne lui suffit plus. Son amant indique qu’il n’est pas un idiot, qu’il ne lui a jamais demandé ce qu’elle ne peut lui donner. S’il veut parler de sentiments, c’est à Miranda qu’il doit s’adresser et il ne l’a que trop négligée.



Au matin, le militaire Willard vient toquer à la porte du pavillon des Plaisirs : Miranda Nelson lui ouvre et le rabroue car il a obtenu ce qu’il désirait et elle lui a demandé de le laisser tranquille. Gêné, il avoue que ses caresses le hantent, qu’il la désire tant que c’en est une souffrance. Elle le laisse lui lacer ses chaussures et l’abandonne agenouillé face contre terre. Elle referme la porte et se retourne : Arbacane ironise sur le fait que Miranda joue à la djinn. Sur la couche d’Arbacane, celle-ci et Miranda sont nues. La première indique à son élève ce qu’elle attend d’elle : Miranda doit séduire Maharadjah et supplanter Tamila dans son cœur. Elle doit cependant prendre garde aux apparences affichées par le maharadjah : sa personnalité est plus complexe qu’il n’y paraît, même sa mère s’y trompe. Sur la terrasse des appartements de sa sœur Saru Rakti, Maharadjah vient la trouver pour nouer le contact avec elle. La discussion porte d’abord sur le mariage du frère, et le fait qu’il va succéder à leur mère dans la gestion d’Eschnapur. Puis il lui déclare qu’il la veut à ses côtés lors des fêtes qui consacreront son mariage. Il continue : elle n’est plus une enfant, même si elle en a les apparences. Il veut connaître le secret de sa maladie. Les rares fois où il a abordé ce sujet avec leur mère, elle s’est montrée évasive. Il demande à sa sœur si elle peut lui en dire plus. Elle répond qu’il y a des secrets qu’il vaut mieux ignorer. Dans le mess des officiers, le capitaine Lord Antony discute avec Willard, lui trouvant bien mauvaise mine. Ils évoquent Miranda Nelson, quand Mullroy vient les informer qu’ils ont capturé un Indien, un homme appartenant à Radjah Sing, alors qu’il se faufilait dans les jardins du palais.


Cette fois-ci encore, il vaut mieux ne pas lire l’introduction du scénariste avant la bande dessinée, au risque de voir un point majeur de l’intrigue, révélé. La proportion entre Histoire et intrigue s’est inversée par rapport au tome précédent. Dans la première catégorie, le lecteur retrouve la tension entre l’occupant anglais et le peuple autochtone. Les revendications identitaires ont atteint le point de bascule et tout le monde doit choisir son camp. L’artiste continue de réaliser une reconstitution historique fournie et discrète, organique. Le lecteur commence par retrouver le costume colonial militaire de Willard, puis celui des autres militaires. Vient la séquence dans le mess des officiers : l’occasion de regarder les uniformes stricts. Plus tard, la charge d’une troupe entière contre des marchands, avec les fusils, les pistolets et un lourd canon. La dessinatrice fait preuve de la même rigueur pour montrer les tenues des soldats du colonel Radjah Sing, les armes à feu, et leurs armes blanches. Toujours dans le registre de la reconstitution historique, les bijoux et parures finement ouvragés resplendissent, ainsi que les riches robes de Saru Rakti, de Tamila, de la rani Gaya Bashodra, les magnifiques ornementations du costume d’apparat de Maharadjah, sans oublier les deux belles robes anglaises portées par Jade et Miranda au moment de leur départ pour l’Afrique, avec des chapeaux ornementés de fleurs.



Comme dans le tome précédent, le récit avance rapidement, sans précipitation, mettant à profit les éléments installés dans les tomes précédents. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’est attaché peut-être plus à un personnage qu’à un autre. Il remarque que la narration fait la part belle aux tête-à-tête, entre deux personnages différents à chaque fois. Cela commence par cette discussion intime entre Jade et Harold Nelson : les auteurs ont choisi une séquence nocturne, l’homme en robe de chambre et nu en dessous, la femme nue toujours aussi élégante et pleine d’assurance. Puis vient la discussion entre Miranda et Willard, elle en tenue de courtisane, lui en uniforme militaire, tous les deux debout au début, de part et d’autre du seuil, elle à l’intérieur, lui dehors. La discussion suivante, Miranda et Arbacane sont allongées nues sur un énorme lit, détendues vraisemblablement après une séance d’apprentissage. Puis Maharadjah et Saru Rakti devisent en marchant dans le jardin privatif en terrasse. Le lecteur peut se montrer oublieux de cette construction, grâce à la variété des situations que ce soient leur localisation ou les occupations auxquelles se livrent concomitamment les personnages, de deux prisonniers dans une cellule à un duel au pistolet dans un des couloirs du palais.


L’intrigue suit son cours au travers de ses différents fils narratifs. L’axe historique menant à la rébellion contre l’occupant anglais, en respectant l’Histoire, tout en profitant du lieu fictif où se déroule le récit. L’artiste met en scène le tumulte d’un affrontement à l’arme à feu en pleine rue, avec des corps à corps, l’usage d’armes blanches, les balles perdues, les corps gisant et le sang imbibant la terre battue. Plus loin, c’est une bataille (presque rangée), et la dessinatrice met à profit des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’ampleur de la confrontation, du nombre de belligérants, et de la masse du troupeau de vaches (sic) en train de charger. Planche trente-cinq, la prise du palais bat son plein, avec les ravages causés par le canon, détruisant le mur d’enceinte, dans une case occupant la moitié d’une page, une vue en élévation rappelant que cette forteresse se situe sur une hauteur, et qu’une ville d’habitations de fortune s’étend à perte de vue en contrebas. L’axe relatif au positionnement politique de Maharadjah : le personnage reste droit et distant, même dans sa relation avec sa sœur. Il ne perd son sang-froid que face à la tactique manipulatrice de Lord Antony, incapable de réprimer la colère qui l’anime. La direction d’acteur le concernant exprime à merveille sa personnalité.



L’axe de développement des personnages et leurs relations entre eux. Le lecteur peut avoir succombé, comme tous les personnages, à la puissance de séduction de Jade, experte en amour physique, magnifique, indépendante, au-dessus des pulsions du commun, privée d’émotion amoureuse. Elle continue à en imposer à tout le monde, certains voyant en elle un point d’appui, d’autres un être dépourvu d’empathie, insensible à la souffrance d’autrui. Elle apparaît très consciente de son caractère, dans ce qui peut être considéré comme des défauts de personnalité, tout en restant admirable du fait de sa droiture et de sa force qui lui permet de supporter ses propres souffrances. Le lecteur peut aussi être en empathie avec Harold ou Miranda Nelson, cette dernière toute aussi belle que Jade. Il éprouve de la curiosité à savoir comment les relations de ce trio vont évoluer : le mari partagé entre son épouse et son amante, la femme ressentant la compagnie de la djinn comme une injonction à progresser encore dans l’art de la séduction et des pratiques sexuelles. Jade se montre impitoyable dans ses jugements. Elle fait observer à Harold que, comme tous les hommes, il finit par se lamenter, que le plaisir ne lui suffit plus, qu’il lui faut de l’affection et de la tendresse. Elle montre à Miranda comment elle s’est laissé berner par Arbacane, comme la première idiote venue. Lors de la dernière scène, le lecteur peut voir comment le séjour en Indes a changé chacun d’eux.


La malédiction pesant sur Saru Rakti : le mystère de son affliction a été levé dans le tome précédent, et Africa, le deuxième cycle, comportait des informations sur son devenir. Pour elle aussi, la djinn incarne une source de sagesse insurpassable. Jade lui explique qu’Archaka tend des pièges, c’est sa nature profonde, et Saru Rakti se range à son avis. Plus tard la jeune fille la laisse partir en tout confiance. Le lecteur sourit également en voyant comment Jade quitte Turam Bey, un grand costaud viril, qui ne fait pas le poids face à cette femme. Le lecteur voit à regret les trois Anglais quitter l’Inde, tout en conservant des images plein la tête, des moments inouïs, et bien sûr des clichés (cet éléphant lavé dans le fleuve en planche quarante-et-un) auxquels les auteurs ont redonné du sens, et qu’ils ont ouverts sur d’autres perspectives plus riches.


L’intrigue de ce troisième et dernier cycle connaît une première fin avec l’époque de la djinn et des époux Nelson. Un tome parfait : que ce soit pour les dessins toujours aussi exquis, la narration visuelle s’adaptant à chaque circonstance, du grand spectacle, au moment le plus intime, le récit prenant ses racines dans l’Histoire, et s’attachant avec empathie à chaque personnage, chacun recelant sa propre complexité. Les différents dénouements viennent apporter une fin en bonne et due forme à cette époque, et se raccordent sans solution de continuité avec le cycle Africa. Il tarde au lecteur de retrouver Kim Nelson dans le dernier tome.



mercredi 12 février 2025

Idéal

Elle est censée être en capacité d’interpréter les désirs d’autrui.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Baptiste Chaubard pour le scénario, et par Thomas Hayman pour les dessins et la couleur. Il compte deux-cent-quarante-neuf pages de bande dessinée.


De nombreuses personnes montent le long escalier menant à un temple. Edo Nishimarru effectue la même ascension, tout en fumant tranquillement une cigarette, avec un petit paquet cadeau à la main. Il observe le mont Fuji dans le lointain. Il voit un couple se tenir serré l’un contre l’autre en admirant la vue. Il voit un groupe de trois collégiennes ayant posé leur sac sur les marches et papotant en admirant la vue. Il regarde une jeune femme se faire photographier devant un buste commémoratif, celui de Hideo Nishimaru, 2095-2155. Il commence à redescendre ; sur un palier il croise une femme en habit traditionnel, kimono, ombrelle, geta. Il apprécie cette vision. Arrivé en bas, il prend un taxi, son regard se perd dans le paysage qui défile. La route en corniche l’amène jusqu’au portail imposant d’une grande propriété. Il se fait déposer, et il marche sur les pas japonais jusqu’à sa luxueuse demeure. Il dépose son paquet cadeau sur la table basse et s’assoit sur le canapé. Sur leur terrasse, son épouse Hélène Ishimaru contemple également le mont Fuji. Elle observe un oiseau perché sur une branche. Elle quitte sa robe transparente et elle rentre doucement dans l’eau de la piscine. L’oiseau s’est envolé et il vient se cogner à la baie vitre, tombant assommé. Hélène le ramasse et le met dans une cage : il n’est pas encore capable de voler de ses propres ailes. En passant devant la baie vitrée, elle regarde sa silhouette, plutôt satisfaite, même si les marques de l’âge sont bien présentes.



Hélène décide de rentrer dans la maison. Elle monte l’escalier jusqu’à l’étage. Elle passe devant le piano dont elle caresse le bois. Elle traverse l’immense chambre, et jette un coup d’œil dans sa grande penderie pour choisir une robe. Elle se rend dans la magnifique salle de bain, où elle profite de la grande baignoire carrée. À l’extérieure, Osachi simplement vêtue d’un short de bain plonge en apnée pour aller pêcher un ormeau, qu’elle détache avec son couteau, et elle remonte. Elle met sa prise dans le seau en bois qui flotte. Elle prend le seau et le dépose dans sa barque, dans laquelle elle monte. Elle rame jusqu’à la petite crique. Elle hale la barque sur le sable. Elle s’habille avec une jupe et un corsage stricts, et met son tablier. Tenant le seau de bois de la main droite, elle avance vers l’escalier de pierre qu’elle monte. Elle rentre dans les communs de la villa, et elle offre un ormeau au chat qui l’attend. Elle passe à côté de la piscine et elle rentre à l’intérieur. Elle entame les tâches domestiques : laver le sol avec un balai, faire les carreaux, rincer le chiffon, faire tourner la machine à laver le linge, briser quelques coquilles et découper les coquillages pour préparer de délicats nigiris dans une cuisine étincelante.


Quelle puissance de séduction ! Tout commence avec cette couverture énigmatique : une femme qui regarde le mont Fuji depuis une terrasse avec piscine, avec une belle baie à ses pieds, un transat en bois assez classique, un pied-table design pour le parasol, un dallage soigné, un bel arbre. Le lecteur ouvre ce tome épais avec un beau dos toilé : les pages intérieures bénéficient de la même minutie que l’image de couverture, même trait de contour fin et souple, mêmes textures à l’apparence mécanographiée, des couleurs majoritairement en aplat, quelques dégradés organiques, même sensibilité pour les compositions travaillées. L’amateur d’aménagement est aux anges : le portail arrondi dans le mur d’enceinte de la propriété, l’entrée avec son meuble métallique à chaussures, la table évidée avec les beaux vases, les bonsaïs, les panneaux glissants, les grandes baies vitrées assurant une grande transparence à la construction, l’arbre intérieur dans une énorme pièce, le beau piano à queue, les tableaux de paysage aux murs, la baignoire avec une vasque débordante pour la remplir, le futon et les tatamis dans la chambre à coucher à l’ameublement minimaliste, la pièce à vivre plus encombrée de la bonne avec un petit autel et son bâtonnet d’encens en mémoire de son défunt mari, la maison plus traditionnelle de l’oncle Nishimaru Ueda, l’architecture plus moderne du Philharmonique, la magnifique vue de dessus de la propriété pour la réception avec son petit pavillon du jardin, etc.



D’un côté, le phénomène d’exotisme joue à plein pour le lecteur occidental ; de l’autre côté, il ressent une vraie sensibilité pour ce Japon traditionnel, avec un degré d’authenticité qui dépasse la carte postale sans âme. Le choix du Japon va au-delà d’un simple artifice de dépaysement : l’Histoire de ce pays joue un rôle important dans l’intrigue. En effet, le gouvernement a décidé que voilà trop longtemps que le Japon est à l’école de l’occident qu’il est temps, et plus que temps, que le pays ferme ses portes à ce monde extérieur qui sombre et s’éteint. Ainsi s’est exprimé lundi soir le député Takizawa Bakin, du groupe majoritaire à la chambre des représentants, lors de la présentation du projet de loi sur la fermeture. Il est vraisemblable qu’en quelques mois, le pays se refermera comme sous le règne des Tokugawa, il y a six cents ans. Cette décision a une incidence directe sur la situation d’Hélène, une occidentale, l’épouse d’Edo Nishimaru. La mise en scène de la demeure traditionnelle, des quelques concessions d’aménagement moderne constitue autant d’éléments narratifs indispensables à l’intrigue, indissociables de l’histoire. Régulièrement, le lecteur prend conscience qu’un élément visuel vu quelques pages avant acquiert une autre dimension à la lecture d’une nouvelle information. Par exemple, le personnage principal masculin se tient devant le buste commémoratif d’Hideo Nishimaru en page dix. Le lecteur suppose que cette marque de respect sert surtout à donner une indication de l’époque (l’homme est décédé en 2155, il s’agit donc d’un récit entre anticipation et science-fiction), et un peu à donner une idée de l’importance du passé pour Edo. Ce n’est qu’en page cent-vingt qu’un autre personnage salue Edo par son nom de famille, et que le lecteur fait le lien avec le buste.


Dans un premier temps, le lecteur se laisse porter par la douceur de la narration. Le récit s’ouvre avec une séquence de trente pages, dépourvue de tout mot. Les personnages se conduisent comme des adultes, calmement et posément. Il n’y a qu’à regarder les cases : les enchaînements sont évidents de l’une à l’autre, ne nécessitant aucun effort de compréhension. Le lecteur fait tranquillement connaissance avec l’un, puis avec l’autre : le mari Edo Shinimaru, son épouse Hélène et Osachi la bonne. Il effectue des déductions basiques : la situation financière très aisée du couple, l’activité de pêche traditionnelle aux ormeaux de l’employée de maison en plus de son travail, la sollicitude d’Hélène pour l’oiseau, celle d’Osachi pour le chat. La première discussion intervient en page trente-neuf, entre les époux. De temps à autre, le lecteur passe dans un autre mode de lecture, reliant un élément à un autre. Ainsi il remarque les mouvements réflexes d’Hélène se frottant le poignet, le piano, l’image d’elle-même dans un lit d’hôpital. À d’autres moments, il relève une forme de métaphore : cet oiseau qui se cogne contre une barrière qu’il n’a pas vu, et Hélène qui se heurte aux conséquences d’être une étrangère, une occidentale au Japon et qui se heurte à des barrières sociales dont elle ne soupçonnait pas l’existence.



Au cours du récit, le lecteur relève plusieurs thèmes qui se nourrissent les uns les autres. L’intrigue principale correspond à la relation de couple entre les époux Nishimaru : les conséquences de l’accident d’Hélène, sa décision de faire entrer une Intelligence Artificielle Humanisée (IAH) dans leur demeure, le risque de perdre son poste au Philharmonique. Il s’agit d’un drame : la pianiste sait que : Personne ne se rend compte de tout ce qu’elle a dû sacrifier, pour devenir une artiste exceptionnelle. De tout ce que ça lui a coûté. Des milliers d’heures… Sans aucune distraction… Toute son enfance… Toute son adolescence… Les concours… Les représentations… C’est toute sa vie. Jouer… C’est la seule chose qu’elle sache vraiment faire. Le lecteur se rend compte que le comportement de l’oiseau en cage évoque une facette de la situation d’Hélène. C’est également l’histoire d’une relation de couple : Hélène a fait le constat du temps qui passe, des décennies qui s’accumulent et que le temps est loin de la beauté et de la passion de la jeunesse. En pleine crise existentielle, elle décide d’offrir un cadeau à son mari, une sorte de robot de substitution. Son époux se retrouve ainsi soumis à une tentation cornélienne : rester fidèle à son épouse, ou rester fidèle à ce qu’a été son épouse.


La réaction politique du gouvernement du Japon de refermer les frontières incarne également la réaction face à l’étranger, or Hélène est une étrangère. Cela a induit des changements dans son époux qui a accepté d’intégrer des éléments modernes dans la maison traditionnelle de son père. Cette union maritale devient à son tour une métaphore de toute union, des conséquences de l’apport d’éléments exogène dans l’environnement de vie d’un individu, la capacité de l’être humain à accepter, ou plutôt à s’adapter au changement. Capacité qui semble décroître avec les années qui passent, voire qui peut évoluer en rejet. Le récit va encore plus loin avec Kai, l’IAH : elle dispose de la capacité d’interpréter les désirs d’autrui. Hélène explique : Son fonctionnement repose principalement sur une capacité d’analyse comportementale. Elle étudie aussi les changements de température chez son interlocuteur, et le type de phéromones qu’il dégage. Avec tout ça, elle calcule une forte probabilité d’une catégorie de désir ou d’humeur. Dès qu’elle sent un désir assez fort pour retenir son attention, elle va chercher à le satisfaire par le moyen le plus efficace. Elle agit comme un écho à ce que désire le plus ardemment le cœur d’un individu, d’un être vivant. Cela induit un questionnement à deux niveaux. Comment va se comporter Kai confrontée à deux désirs inconciliables : celui de l’oiseau qui veut être libre, et celui du chat qui veut manger l’oiseau ? À un autre niveau, l’androïde Kai incarne également un être humain qui serait guidé par l’empathie, et qui se mettrait en devoir d’aider son prochain. Comment l’individu peut-il adapter son comportement pour répondre aux attentes intimes et parfois inconscientes d’un autre ? Une forme d’amour inconditionnel. Les auteurs montrent l’effet de la démarche de Kai sur Edo et sur Hélène, mais aussi sur Osachi pour qui la présence de Kai s’avère bénéfique. Le lecteur en vient à s’interroger sur ce qui dans la personnalité d’Osachi fait que le contentement de ses désirs constitue une amélioration ce qui n’est pas le cas pour les époux Nishimaru. Il pense aux pulsions du chat et de l’oiseau, aux lectures possibles de cette métaphore des désirs des personnages humains.


Une copieuse bande dessinée, avec de beaux dessins un peu maniérés et une narration éthérée ? Oui, il y a de cela… Et beaucoup plus. Un récit d’anticipation avec un androïde dédié au contentement des aspirations profondes des individus ? Aussi, et c’est une intrigue poignante amenant à s’interroger sur sa propre relation à autrui. Un drame tragique ? Certes, générant une prise de conscience et une réflexion sur la nostalgie, sur le temps qui passe, les évolutions et les changements inéluctables, la capacité de s’y adapter, l’altérité, l’attachement à la tradition, la distance émotionnelle et les expériences de vie qui éloignent et qui séparent, les circonstances qui remettent en question des choix de vie, des investissements personnels et sacrifices réalisés pendant des décennies. Bouleversant.



mardi 11 février 2025

Le Troisième Œil - Acte 1 La Ville lumière

Le troisième œil n’a pas de paupière.


Ce tome est le premier d’une trilogie, qui se poursuit dans l’acte II Le veilleur du crépuscule, et se termine dans l’acte III La religion sans nom. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dessins, et les couleurs, seul le lettrage a été laissé à Maximilien Chailleux. Il comprend cent-une pages de bande dessinée.


Paris, la nuit, une grosse berline noire se fraie un chemin dans une grande artère de la capitale, avec la tour Eiffel au loin, et ses faisceaux à son sommet, projetant leur lumière dans le lointain. Le véhicule est immatriculé LU 666 ER. Il remonte maintenant l’avenue de Rivoli, reconnaissable grâce à ses arcades. Le chauffeur tourne et passe sous les arcades pour déboucher sur la place du Carrousel, passant devant la pyramide du Louvre. À l’arrière, une femme, fume-cigarette en main, jette un regard sévère à trois jeunes enfants noirs assis à côté d’elle : ils semblent irradier une aura bleue exprimant une peur indicible. Devant la pyramide, un motard tout de noir vêtu voit littéralement cette peur, et il prend la berline en chasse. Le chauffeur arrête la berline dans une petite ruelle, un pneu ayant éclaté. Il est assommé par le motard. La femme sort en colère et il la décapite avec une épée. Il marche jusqu’à la tête qui a roulé à quelques mètres et il impose sa main dessus : la tête crépite d’une énergie bleue, et il en va de même pour le corps. Puis il s’approche des trois enfants qui sont également sortis, et il impose sa main sur le front de l’un d’eux en lui intimant : Vois.



Chapitre I La dernière couleur de ce monde. Rétrospectivement, le narrateur comprend combien l’enchaînement tragique des faits qui allaient suivre était inéluctable. De grands événements ont souvent un début trop modeste pour être remarqué… Une goutte d’eau, un grain de sable, un éclat de verre. Le battement d’une aile de papillon ne peut-il enclencher un processus démesuré ?… Une inexorable expansion à l’échelle du monde. Tout était écrit, aussi clair et limpide que la pointe d’un diamant. Cela a commencé bien avant lui, et finira bien au-delà. Il n’est que le maillon d’une chaîne invisible de causes et d’effets, dont les cliquetis silencieux s’égrènent implacablement, vers un but qu’il ne peut concevoir. Mickaël Alphange emprunte le bus et il descend à son arrêt, une grande affiche s’étale sur le mur pour Red Monark. Sous la pluie, il marche vers la cathédrale Notre Dame de Paris, encore en travaux et interdite au public. À l’intérieur, il est accueilli par son chef, Phiphi. Ce dernier lui fait observer les dégâts : un crétin a tiré à la carabine dans la rosace pendant la nuit ! Il estime qu’il faut être dans la démence totale pour commettre un tel acte. Il continue : On dit que le moyen-âge était l’âge des ténèbres, ça le fait doucement marrer. Il suffit d’aller dehors pour se rendre compte que l’âge des ténèbres c’est aujourd’hui. Mickaël a ramassé un morceau du vitrail brisé, par terre. Il le trouve beau, il n’avait jamais vu un éclat pareil. Phiphi lui explique que c’est un vitrail d’origine, il dirait fin du XIIIe siècle, de fabrication alchimique. Il continue : ce n’est pas du verre, c’est du métal cristallisé, après huit cents ans l’intensité de son éclat est le même qu’au premier jour.


Le texte de la quatrième de couverture évoque une expérience psychédélique qui conduit à l’activation de la glande pinéale de Mickaël Alphange, un parcours initiatique au cœur des mystères occultes de la Ville Lumière, et le retour d’Olivier Ledroit à un récit fantastique après Xoco, quelque part entre Stephen King, Dan Simmons et Maurice G. Dantec. Fichtre ! D’un autre côté, le lecteur peut tout simplement être tombé amoureux des illustrations flamboyantes de l’artiste dans la série Requiem, chevalier vampire (scénario de Pat Mills), ou dans la trilogie consacrée à la fée Wika (scénario de Thomas Day). Il salive d’avance à la vue de la couverture : une force de conviction qui évite le ridicule à cet individu avec sa capuche et son épée, et qui confère déjà une ambiance mystérieuse à Paris. Il se fait également la remarque que Ledroit est son propre scénariste pour cette série, comme il l’avait été pour le tome 3 de Wika. Il commence par feuilleter l’album comme hors d’œuvre visuel avant de ressentir les effets de l’immersion profonde générée par la narration visuelle. Il remarque que l’artiste a allégé ses traits de contour, qu’il n’encre pas en noir, préférant des traits de couleur, assorti avec la palette présente dans la case. Il remarque également la structure du récit : deux chapitres, chacun de plus d’une quarantaine de pages, soit l’équivalent de deux albums classiques.



Le tome s’ouvre avec une introduction d’une petite page, rédigé par Jean-Michel Nicollet, louant la réussite de l’auteur dont les illustrations fantastiques et son récit empreint de culture ésotérique transmettent les sensations et ses interrogations sur les mystères de la vie. Puis vient cette séquence introductive, une course-poursuite dépourvue de mot, à part un (Vois.) dans la dernière page. C’est l’occasion d’admirer la capacité de l’auteur à raconter uniquement en images, à déguster ses compositions, à déguster ses cases. Tout commence avec une illustration en double page, dépourvue de toute indication, laissant le lecteur s’interroger quant aux informations visuelles sur lesquelles il doit focaliser son attention, sur ce qui est important et significatif pour l’intrigue. Une rue de Paris dont la représentation donne une sensation de réalisme, même si une observation soutenue montre que le registre du dessin n’est par le photoréalisme. Le connaisseur de la ville de Paris, identifie au premier coup d’œil la rue de Rivoli, la place du Carrousel, et le touriste reconnaît aussi bien la pyramide du Louvre que la tour Eiffel. Un motard vêtu de cuir noir qui ne retire jamais son casque intégral, une épée, un décolletage, une femme qui devait vraisemblablement être dotée de capacités surnaturelles, des enfants destinés à être des victimes : rien de bien consistant en termes d’histoire ; une narration visuelle qui transforme une scène un peu creuse en un moment haletant, un mystère qui donne envie d’en savoir plus, et des questions sur cette consigne : Vois.


Le premier chapitre s’ouvre, intitulé La dernière couleur de ce monde, agrémenté d’une citation de David Lynch. Le deuxième chapitre s’intitule Le voile d’Isis, avec une citation de Socrate. Les pages comportent de grandes cases, pouvant aller jusqu’à six par page. Les couleurs se teintent d’une forme d’éclairage artificiel, elles déforment légèrement les lumières de la réalité. Le registre graphique reste ancré dans une démarche descriptive détaillée. L’amoureux des paysages parisiens prend le temps de savourer une vue de la Seine et d’une rive réalisée depuis une gargouille de Notre Dame dans un dessin en double page, une représentation de la façade de Notre Dame dans un dessin en pleine page, les toits de Paris en zinc, quelques trajets en bus, un tronçon du métro aérien vu depuis le trottoir, une magnifique entrée de métro Guimard, des couloirs du métro avec leur carrelage caractéristique, une vue de la place de la Concorde dans un dessin en double page, une vue imprenable en élévation de l’axe alignant arche de la Défense – arc de Triomphe – Place de la Concorde, la place de l’Étoile, la pyramide du Louvre, etc. L’artiste veille aux détails réalistes, que ce soit pour ces environnements parisiens, ou pour les scènes d’intérieur et les aménagements, les tenues vestimentaires… et les couleurs, leurs effets, la vie spirituelle, les forces qui se trouvent juste hors d’atteinte, à la limite des sens humains, derrière le voile de la perception.



Comme pour chaque ouvrage d’Olivier Ledroit, le lecteur est subjugué par la consistance peu commune de la narration visuelle, qui établit comme une évidence le degré d’investissement de l’artiste, à la fois en temps et en savoir-faire, et aussi en conviction personnelle. Il s’agit d’une œuvre qui lui tient à cœur, dans laquelle il met tout son cœur. Cela change tout de l’expérience de lecture. L’histoire suit Mickaël Alphange, doué de synesthésie (un phénomène neurologique dans lequel deux sens sont associés, pour Mickaël se sont les sons et la perception des couleurs) : à la suite d’une expérience d’ouverture de la conscience (prise de produits stupéfiants), il va apprendre d’un mentor comment maîtriser cette capacité, et percevoir des réalités inaccessibles au commun des mortels. En fonction de sa familiarité avec cet usage, le lecteur découvre ou identifie les théories de Aldous Huxley (1894-1963) ou Timothy Leary (1920-1996) dans les années 1960 : le psychédélisme, explorer des corrélations entre les modifications sensorielles et celles des activités psychiques, ouvrir ses perceptions à d’autres sensations, d’autres manières de penser, d’autres manières de voir, pour accéder à un niveau supérieur de conscience. Le lecteur peut ainsi relever les références culturelles afférentes. Cela commence avec la citation choisie par le préfacier : Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, extrait de La table d’émeraude, de Hermès Trismégiste. Puis l’auteur lui-même évoque les couleurs, les auras, les émotions sous forme de couleurs, les sons transformés en couleurs, l’aura de chaque être humain, le recours à une amulette, l’apprentissage des bases de la philosophie occulte, la glande pinéale (épiphyse, son association au chakra Anja), le Kether (c’est-à-dire la Sephira la plus élevée de l'arbre de vie, dans la Kabbale), le Decumanus (axe Est-Ouest, celui de Paris, évoquant le concept de Ligne Ley), le zodiaque, les lamas tibétains, les chamans, des énergies surnaturelles (éther, chi, prana, orgone, feu secret ou encore énergie Vril) et le troisième œil lui-même. Celui-ci renvoie à des traditions et des théories comme l’hindouisme et le bouddhisme, le taoïsme et les pratiques méditatives, les écrits de Max Heindel (1965-1919) sur le corps pituitaire et la glande pinéale, ceux de Lobsang Rampa (1910-1981) expliquant comment percer un petit orifice dans le front.


En fonction de ses convictions, le lecteur peut prendre toute cette mythologie comme un artifice romanesque de circonstance, des élucubrations pour nourrir un récit de pur divertissement. Il risque alors de trouver deux passages particulièrement longs et indigestes, celui de l’éveil de la capacité surnaturelle de Mickaël Alphange, et celui encore plus long (quatorze page) de la révélation sous forme de voyage astral. Il prend alors pour lui la petite pique du personnage principal : Tandis que les zététiciens, en bons bigots de la science, nient tout en bloc, en ricanant bêtement. D’un autre côté, le degré d’investissement de l’auteur, la diversité de ses références l’amènent à prendre ce récit au sérieux. Avant le voyage astral, le héros parcourt l’axe qui mène de l’arche de la Défense à la place du Carrousel, puis à Notre Dame, son flux de pensée évoquant la puissance symbolique de l’axe et des lieux. Le lecteur y reconnaît un itinéraire relevant de la psychogéographie (initiée par Guy Debord, développée par Iain Sinclair dans ses romans), similaire dans son exécution à la longue balade dans Londres de William Gull au cours de laquelle il commente de nombreux symboles architecturaux à son cocher Netley. Le voyage initiatique de Mickaël Alphange devient alors une métaphore de la vie spirituelle, un credo de l’auteur sur l’existence de la spiritualité, de l’interconnexion de toute forme de vie, de l’ordonnancement de l’univers, d’un grand tout.


Comme à son habitude, Oliver Ledroit tient ses promesses. Pour commencer, celle d’un voyage visuel aussi intense que personnel, aussi grandiose que viscéral. Ensuite celle d’un récit de genre, raconté au premier degré avec un investissement total dans sa représentation et dans les mythes dont il se nourrit. Enfin, celle d’une réflexion libre sur un grand thème de la vie, ici la spiritualité, qui provoque une réaction vive chez le lecteur, soit de rejet, soit d’adhésion, tout en respectant les convictions de l’auteur. Réenchantement du monde.