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jeudi 27 février 2025

Djinn T13 Kim Nelson

On n’offre que ce que l’on possède. Vous ne m’avez jamais possédée.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 12 - Un honneur retrouvé (2014) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est le dernier tome de la série et également le dernier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2016. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Miralles pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant sa collaboration avec Miralles, l’énergie nécessaire pour mener à bien un tel projet sur quinze ans, la sensualité de djinn, la distorsion du temps, l’enchantement des contes.


Mister Prim est installé dans une belle demeure à un étage avec des combles, et un beau jardin. Il rédige des notes au stylo-plume dans un carnet. Il note : Les vertiges du temps. Les jeux de miroir qui accompagnent tout vie, et qui créent nos pauvres illusions. C’est de cela qu’il veut parler. Son nom est Prim. Mr Prim. Et il est le secrétaire de son altesse la rani d’Eschnapur, Saru Rakti, proche parente des Cooch Behar. La rani lui a confié une mission. Et pendant longtemps, il a cherché une femme du nom de Kim Nelson. On lui avait signalé sa présence à Istanbul, mais la chance ne fut pas au rendez-vous. Ils se sont manqués de peu. Mais finalement, à force de persévérance et aidé par un allié inattendu, il a fini par la rencontrer. Elle a bien voulu l’écouter. Il a réussi à la convaincre de le suivre. Et c’est ainsi qu’il l’a menée jusqu’aux portes du palais d’Eschnapur. Dès leur arrivée, il l’a prévenue, il se doutait que ce qui allait suivre ne serait pas facile pour elle. Mister Prim et Kim Nelson descendent de la voiture et il lui dit qu’elle doit s’attendre à quelques surprises. Elle se tourne vers l’escalier et elle en voit descendre Ebu Sarki. Prim explique que sans l’aide de Sarki qu’il a rencontré à Istanbul, il ne serait jamais parvenu à la retrouver. Il ajoute que M. Sarki semble bénéficier de moyens qui dépassent ses pauvres compétences. Kim rétorque sèchement qu’elle les connaît ces moyens… et ils sont pour la plupart en dehors des lois, de toute morale. Sarki répond du tac au tac en lui demandant s’il doit rappeler que la femme qui a accepté le rite des trente clochettes ne s’embarrasse pas de morale.



Mister Prim évite de s’engager dans cette conversation et il les invite à le suivre. Ils traversent l’ancienne salle des fêtes, tout en concédant qu’il craint que ces fêtes ne soient plus qu’un souvenir. En passant par la salle en piteux état, Kim Nelson remarque un tableau au mur : un beau portrait de l’ancien maharadjah d’Eschnapur, le frère de sa majesté la rani. Il pointe sa belle prestance et répond à la question de la jeune femme en indiquant qu’un accident a mis fin à ses jours. Une jeune voix s’élève pour rectifier que ce n’était pas un accident. Une jeune adolescente indique que son frère a choisi la mort parce sa vie était rongée par un remords inutile. Un poison, une malédiction jetée à leur famille par un fou de Dieu. Elle se présente : son nom est Saru Rakti, elle ajoute qu’elle est heureuse d’accueillir Kim à Eschnapur. Elle comprend que Kim soit décontenancée par son apparence et elle propose que Kim se rende à sa chambre, en l’invitant pour le thé à cinq heures.


Le lecteur entame ce dernier tome avec une émotion à laquelle il ne s’attendait pas forcément. Le titre l’annonce explicitement : il est consacré à Kim Nelson, effectivement moins présente dans le tome précédent. Il se rend compte que son impatience s’exerce aussi bien pour l’intrigue que pour les dessins. Encore que pour la première, la situation apparaisse à la fois très prévisible, et bien impossible à anticiper. Kim Nelson arrive à destination : l’ancien royaume d’Eschnapur. Le lecteur sait qu’elle va y retrouver la rani Saru Rakti du fait de sa malédiction et que Kim Nelson l’aidera… avec succès ou non, ça reste à voir. Ainsi il découvre le dénouement de l’intrigue spécifique à ce troisième cycle. Il retrouve cette femme âgée, à l’apparence d’enfant, ou de très jeune adolescente. Il se rend compte que l’artiste lui confère une étrangeté de manière subtile : le langage corporel de cet individu à la constitution et à l’apparence très jeune correspond à celui d’un adulte d’un certain âge : très posé, des gestes mesurés, une conscience de la dignité de ses postures, et bien sûr une tenue vestimentaire correspondant à une femme installée dans la société. Le lecteur prend d’ailleurs le temps de considérer les étoffes, leur couleur, leur drapé, leur liseré doré, sa coiffure, les bijoux (pendentifs, boucles d’oreille, bracelets). Il est curieux de découvrir en quoi son apparence sera modifiée et comment, une fois que Kim Nelson aura accompli sa mission, et heureux de constater que les auteurs le lui donnent à voir.



Cet axe de l’intrigue amène un personnage complètement nouveau, en ramène un issu du premier cycle et en développe un qui n’était apparu que le temps d’une page à la fin du tome quatre et du tome neuf. Les démarches de Kim Nelson l‘amène à prendre contact avec Mrs Cartwill, dont elle fait la description : née à Londres, d’une famille aisée qui a fait fortune dans le textile, qui vit en Indes depuis quinze ans et qui est seule à présent. Mrs Cartwill dirigeait avec son mari le dispensaire de Mint Avenue. Son mari est mort après l’apparition de celui surnommé The Hope Man. Elle apparaît fine et émaciée, marquée par l’âge allongée sur une couche à même le sol au milieu de nombreux Indiens la veillant dans une grande salle, certainement celle du dispensaire. Le lecteur regarde cette femme digne racontant son histoire à Kim Nelson assise en tailleur auprès d’elle. Il est question d’un amour, avec un jeune homme surnommé The Hope Man, du charisme de celui-ci, de sa douceur vis-à-vis de Mrs Cartwill, et de la relation amoureuse qui s’en suit. La dessinatrice le représente comme un beau jeune homme, simplement vêtu d’un pantalon et d’une tunique blanche, avec un regard intense lui conférant une sorte de magnétisme animal, très troublant. Dès le début du récit de cette dame, Kim émet un jugement de valeur définitif en son for intérieur : C’est toujours la même histoire, qu’est-ce que les femmes peuvent être stupides. Ce jugement renvoie aux autres histoires d’amour présentes dans cette série, ainsi qu’au détachement acquis par Kim, progressivement devenue une djinn, comme Jade, au terme d’un rite initiatique éprouvant de nature sexuelle avec mises en pratique, et transformation de sa vie ultérieure.


Dans le personnage de Mrs Cartwill, le lecteur peut percevoir comme de faibles échos de la vocation de Mère Teresa (sans la dimension religieuse), tout comme il avait pu entrevoir le temps d’une ou deux cases le Mahatma Gandhi dans un tome précédent. De ce point de vie, le scénariste semble se tenir à distance respectueuse de l’Histoire de l’Inde, comme s’il s’agissait d’un continent trop immense, trop intimidant. En contrepartie, la narration visuelle génère cette sensation immersive dans ce pays : les ruines du palais d’Eschnapur, la végétation, la chaleur écrasante et l’ombre bienvenue des arbres, les rues bondées et les petites échoppes omniprésentes, le linge à sécher aux cordes, les toits en tôle avec des pierres comme lest, les installations de fortune et les façades abimées, la quasi absence de voitures et les piétons innombrables, les fleurs, et bien sûr les modes vestimentaires. Le lecteur se retrouve bien en Inde avec les personnages, et les actions de ces derniers découlent pour partie de leurs intentions, et de leurs interactions avec leur environnement, c’est-à-dire qu’elles seraient sensiblement différentes si elles survenaient dans un autre endroit, une autre région du monde.



Kim Nelson et le lecteur retrouvent Ebu Sarkti, homme désargenté ayant misé sur le fait de retrouver le trésor du sultan Murati, tel que le racontait le premier tome de la série. Le retour de ce personnage, tout à fait organique dans le déroulement de l’intrigue, ramène ce fil narratif et le conduit jusqu’à sa conclusion : les auteurs montrent explicitement ce qu’il en est de ce fameux trésor. Cet homme impressionne toujours autant par sa prestance et son élégance, sa belle taille et son port assuré, en écho au thème de l’amour, en écho à The Hope Man. Il constitue également un point de repère dans l’évolution de Kim Nelson : le lecteur peut mesurer le chemin parcouru par l’héroïne, le niveau d’assurance qu’elle a atteint. Cela se voit lors de deux temps d’une séquence. La rani Saru Rakti a organisé une soirée de souvenirs : la projection d’un court film montrant Jade en train de danser lors d’une réception dans le palais d’Eschnapur. Kim Nelson accepte de revêtir la robe qui a été choisie pour elle d’après les mensurations fournies par Sarki. Elle se résout également à s’apprêter conformément à cette toilette : un maquillage restreint, et pas de sous-vêtements. Le lecteur garde deux éléments à l’esprit : Kim Nelson prend seule sa décision, sans menace alentours, et dans son texte introductif le scénariste rappelle que la sensualité de Djinn doit autant à une fantasmatique féminine que masculine, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une collaboration consentie avec la dessinatrice.


Enfin, Mister Prim accède au-devant de la scène : il est présent dans dix-neuf pages. Le lecteur constate qu’une partie significative du récit est narrée de son point de vue, et une partie plus réduite consignée dans ses carnets. Un homme qui écrit sur le personnage principal : une métaphore directe du scénariste qui écrit l’histoire de son personnage principal. Le lecteur porte donc plus d’attention à la manière dont Mister Prim parle de Kim Nelson, puisqu’il peut attribuer ses réflexions à Jean Dufaux directement. Il se montre également particulièrement attentif aux deux séquences sexuelles. Dans la première, Ebu Sarki se montre très insistant pour que Kim accepte de faire l’amour avec lui : elle lui répond en décrivant, ce qui est montré dans les dessins, comment se passerait ce rapport dont le consentement – très relatif – serait le résultat d’une contrainte dans un gant de velours. En cinq cases baignant dans une lumière rouge orangé symbolisant la violence psychologique, les auteurs montrent en quoi l’homme (Ebu Sarki) pourrait obtenir ce qu’il demande (pénétrer la femme) et pour autant voir sa frustration grandir, puis se faire humilier : une mise en scène magistrale de cette forme de viol et l’absence de contentement de l’homme qui s’impose, l‘impossibilité d’assouvir ce qui n’est autre qu’une volonté de possession. La preuve de la déclaration de Kim à Ebu : On n’offre que ce que l’on possède, vous ne m’avez jamais possédée.



La djinn n’est pas oubliée dans ce tome : que ce soit son incarnation dans Kim Nelson, ou celle antérieure de Jade. D’une certaine manière, la première parvient au but qu’elle s’était fixé, être libérée des contingences matérielles pour pouvoir mener sa vie à sa guise. Loin d’une histoire qui finit bien, Kim Nelson sait ce que sa nature profonde implique, et de ce que ça implique dans sa façon de considérer le monde, de se comporter envers autrui. Mister Prim l’écrit de manière claire : il s’est attaché à Miss Nelson. Tout en continuant à se poser bien des questions à son sujet. Car si elle lui parle, s’il a droit à quelques confessions, bien des mystères subsistent… Cette phrase agit comme un écho aux propos du scénariste dans l’introduction. Et comme un écho aux propres émotions du lecteur envers ce personnage, séduisant et fascinant, adulte et complexe, conscient de sa nature et ce que cela implique. Il se retrouve surpris en page trente-sept de découvrir une logeuse au physique bien enrobé, au mari filiforme, pour une bouffée d’air frais, une respiration comique, en décalage avec le reste. Il le prend comme une manière de mieux marquer la distance romanesque du personnage de Kim Nelson.


C’est la fin de cette série extraordinaire. Sortant de l’ordinaire par la beauté plastique de ses dessins, par sa nature sensuelle assumée, magnifique et vénéneuse, par cette collaboration fusionnelle entre dessinatrice et scénariste, par cette savante construction jouant sur une chronologie recomposée, par l’emploi assumé de stéréotypes touristiques à partir desquels les auteurs vont plus loin, par l’apprentissage sexuel des principaux personnages féminins, par la délicatesse des représentations, etc. Le lecteur voit bien que les auteurs auraient pu réaliser une autre saison, dans une époque contemporaine, et en même temps il ressent une intense satisfaction à cette fin roborative, avec une pincée de tristesse à l’idée de ne plus revoir Kim Nelson. Émouvant.



jeudi 13 février 2025

Djinn T12 Un honneur retrouvé

Mais rien ne s'obtient sans rien.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 11 – Une jeunesse éternelle (2012) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également l’avant-dernier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Miralles pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


À Eschnapur, la djinn dormait, quand quelque chose la réveille. Elle ouvre les yeux et découvre Harold Nelson sur la terrasse. Il s’allume une cigarette et lui explique que son épouse Miranda lui manque, il se demande si elle sortira un jour de ce maudit pavillon, dit-il en observant le pavillon des Plaisirs en contrebas de l’autre côté de la cour. Elle comprend qu’elle ne lui suffit plus. Il répond que tout dans ce palais les pousse aux jeux du sexe et de la volupté, mais il estime que c’est un leurre, un piège dans lequel on s’enlise tandis que d’autres manœuvrent pour atteindre le pouvoir. Jade lui fait observer que le meilleur moyen pour accéder au pouvoir, c’est le sexe, et qu’il devrait le savoir. Elle constate que, comme tous les hommes, Harold finit par se lamenter, que le plaisir ne lui suffit plus. Son amant indique qu’il n’est pas un idiot, qu’il ne lui a jamais demandé ce qu’elle ne peut lui donner. S’il veut parler de sentiments, c’est à Miranda qu’il doit s’adresser et il ne l’a que trop négligée.



Au matin, le militaire Willard vient toquer à la porte du pavillon des Plaisirs : Miranda Nelson lui ouvre et le rabroue car il a obtenu ce qu’il désirait et elle lui a demandé de le laisser tranquille. Gêné, il avoue que ses caresses le hantent, qu’il la désire tant que c’en est une souffrance. Elle le laisse lui lacer ses chaussures et l’abandonne agenouillé face contre terre. Elle referme la porte et se retourne : Arbacane ironise sur le fait que Miranda joue à la djinn. Sur la couche d’Arbacane, celle-ci et Miranda sont nues. La première indique à son élève ce qu’elle attend d’elle : Miranda doit séduire Maharadjah et supplanter Tamila dans son cœur. Elle doit cependant prendre garde aux apparences affichées par le maharadjah : sa personnalité est plus complexe qu’il n’y paraît, même sa mère s’y trompe. Sur la terrasse des appartements de sa sœur Saru Rakti, Maharadjah vient la trouver pour nouer le contact avec elle. La discussion porte d’abord sur le mariage du frère, et le fait qu’il va succéder à leur mère dans la gestion d’Eschnapur. Puis il lui déclare qu’il la veut à ses côtés lors des fêtes qui consacreront son mariage. Il continue : elle n’est plus une enfant, même si elle en a les apparences. Il veut connaître le secret de sa maladie. Les rares fois où il a abordé ce sujet avec leur mère, elle s’est montrée évasive. Il demande à sa sœur si elle peut lui en dire plus. Elle répond qu’il y a des secrets qu’il vaut mieux ignorer. Dans le mess des officiers, le capitaine Lord Antony discute avec Willard, lui trouvant bien mauvaise mine. Ils évoquent Miranda Nelson, quand Mullroy vient les informer qu’ils ont capturé un Indien, un homme appartenant à Radjah Sing, alors qu’il se faufilait dans les jardins du palais.


Cette fois-ci encore, il vaut mieux ne pas lire l’introduction du scénariste avant la bande dessinée, au risque de voir un point majeur de l’intrigue, révélé. La proportion entre Histoire et intrigue s’est inversée par rapport au tome précédent. Dans la première catégorie, le lecteur retrouve la tension entre l’occupant anglais et le peuple autochtone. Les revendications identitaires ont atteint le point de bascule et tout le monde doit choisir son camp. L’artiste continue de réaliser une reconstitution historique fournie et discrète, organique. Le lecteur commence par retrouver le costume colonial militaire de Willard, puis celui des autres militaires. Vient la séquence dans le mess des officiers : l’occasion de regarder les uniformes stricts. Plus tard, la charge d’une troupe entière contre des marchands, avec les fusils, les pistolets et un lourd canon. La dessinatrice fait preuve de la même rigueur pour montrer les tenues des soldats du colonel Radjah Sing, les armes à feu, et leurs armes blanches. Toujours dans le registre de la reconstitution historique, les bijoux et parures finement ouvragés resplendissent, ainsi que les riches robes de Saru Rakti, de Tamila, de la rani Gaya Bashodra, les magnifiques ornementations du costume d’apparat de Maharadjah, sans oublier les deux belles robes anglaises portées par Jade et Miranda au moment de leur départ pour l’Afrique, avec des chapeaux ornementés de fleurs.



Comme dans le tome précédent, le récit avance rapidement, sans précipitation, mettant à profit les éléments installés dans les tomes précédents. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’est attaché peut-être plus à un personnage qu’à un autre. Il remarque que la narration fait la part belle aux tête-à-tête, entre deux personnages différents à chaque fois. Cela commence par cette discussion intime entre Jade et Harold Nelson : les auteurs ont choisi une séquence nocturne, l’homme en robe de chambre et nu en dessous, la femme nue toujours aussi élégante et pleine d’assurance. Puis vient la discussion entre Miranda et Willard, elle en tenue de courtisane, lui en uniforme militaire, tous les deux debout au début, de part et d’autre du seuil, elle à l’intérieur, lui dehors. La discussion suivante, Miranda et Arbacane sont allongées nues sur un énorme lit, détendues vraisemblablement après une séance d’apprentissage. Puis Maharadjah et Saru Rakti devisent en marchant dans le jardin privatif en terrasse. Le lecteur peut se montrer oublieux de cette construction, grâce à la variété des situations que ce soient leur localisation ou les occupations auxquelles se livrent concomitamment les personnages, de deux prisonniers dans une cellule à un duel au pistolet dans un des couloirs du palais.


L’intrigue suit son cours au travers de ses différents fils narratifs. L’axe historique menant à la rébellion contre l’occupant anglais, en respectant l’Histoire, tout en profitant du lieu fictif où se déroule le récit. L’artiste met en scène le tumulte d’un affrontement à l’arme à feu en pleine rue, avec des corps à corps, l’usage d’armes blanches, les balles perdues, les corps gisant et le sang imbibant la terre battue. Plus loin, c’est une bataille (presque rangée), et la dessinatrice met à profit des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’ampleur de la confrontation, du nombre de belligérants, et de la masse du troupeau de vaches (sic) en train de charger. Planche trente-cinq, la prise du palais bat son plein, avec les ravages causés par le canon, détruisant le mur d’enceinte, dans une case occupant la moitié d’une page, une vue en élévation rappelant que cette forteresse se situe sur une hauteur, et qu’une ville d’habitations de fortune s’étend à perte de vue en contrebas. L’axe relatif au positionnement politique de Maharadjah : le personnage reste droit et distant, même dans sa relation avec sa sœur. Il ne perd son sang-froid que face à la tactique manipulatrice de Lord Antony, incapable de réprimer la colère qui l’anime. La direction d’acteur le concernant exprime à merveille sa personnalité.



L’axe de développement des personnages et leurs relations entre eux. Le lecteur peut avoir succombé, comme tous les personnages, à la puissance de séduction de Jade, experte en amour physique, magnifique, indépendante, au-dessus des pulsions du commun, privée d’émotion amoureuse. Elle continue à en imposer à tout le monde, certains voyant en elle un point d’appui, d’autres un être dépourvu d’empathie, insensible à la souffrance d’autrui. Elle apparaît très consciente de son caractère, dans ce qui peut être considéré comme des défauts de personnalité, tout en restant admirable du fait de sa droiture et de sa force qui lui permet de supporter ses propres souffrances. Le lecteur peut aussi être en empathie avec Harold ou Miranda Nelson, cette dernière toute aussi belle que Jade. Il éprouve de la curiosité à savoir comment les relations de ce trio vont évoluer : le mari partagé entre son épouse et son amante, la femme ressentant la compagnie de la djinn comme une injonction à progresser encore dans l’art de la séduction et des pratiques sexuelles. Jade se montre impitoyable dans ses jugements. Elle fait observer à Harold que, comme tous les hommes, il finit par se lamenter, que le plaisir ne lui suffit plus, qu’il lui faut de l’affection et de la tendresse. Elle montre à Miranda comment elle s’est laissé berner par Arbacane, comme la première idiote venue. Lors de la dernière scène, le lecteur peut voir comment le séjour en Indes a changé chacun d’eux.


La malédiction pesant sur Saru Rakti : le mystère de son affliction a été levé dans le tome précédent, et Africa, le deuxième cycle, comportait des informations sur son devenir. Pour elle aussi, la djinn incarne une source de sagesse insurpassable. Jade lui explique qu’Archaka tend des pièges, c’est sa nature profonde, et Saru Rakti se range à son avis. Plus tard la jeune fille la laisse partir en tout confiance. Le lecteur sourit également en voyant comment Jade quitte Turam Bey, un grand costaud viril, qui ne fait pas le poids face à cette femme. Le lecteur voit à regret les trois Anglais quitter l’Inde, tout en conservant des images plein la tête, des moments inouïs, et bien sûr des clichés (cet éléphant lavé dans le fleuve en planche quarante-et-un) auxquels les auteurs ont redonné du sens, et qu’ils ont ouverts sur d’autres perspectives plus riches.


L’intrigue de ce troisième et dernier cycle connaît une première fin avec l’époque de la djinn et des époux Nelson. Un tome parfait : que ce soit pour les dessins toujours aussi exquis, la narration visuelle s’adaptant à chaque circonstance, du grand spectacle, au moment le plus intime, le récit prenant ses racines dans l’Histoire, et s’attachant avec empathie à chaque personnage, chacun recelant sa propre complexité. Les différents dénouements viennent apporter une fin en bonne et due forme à cette époque, et se raccordent sans solution de continuité avec le cycle Africa. Il tarde au lecteur de retrouver Kim Nelson dans le dernier tome.



jeudi 30 janvier 2025

Djinn T11 Une jeunesse éternelle

Au-delà du plaisir, c’est la mort.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 10 - Le Pavillon des plaisirs (2010) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est le deuxième tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Miralles pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant l’art de l’amour, l’art de la guerre (celle-ci tente de se trouver des alibis car elle se veut incontournable pour asseoir les ambitions de chacun). Puis il développe ce que cherche Djinn : elle cherche ce qui peut lui résister. Elle s’est arrêtée au passage d’une enfant, car le mystère que celle-ci traîne à sa suite, c’est le grand mystère du temps. Et Djinn n’a pas encore trouvé de parade contre l’ennemi qu’est le temps. Il fait le constat qu’il y a deux façons d’échapper au temps. Mourir. Ou se transformer en mythe.


Quelque part au cœur du Rajasthan, dans une zone naturelle, au sommet rochet de chutes d’eau, Jade et Tamila Sing échangent quelques mots. La princesse dit qu’elle croit en son destin. Elle ajoute qu’elle sait ce qu’elle doit à son interlocutrice : ses leçons sont dures, la djinn se montre sans pitié, mais Tamila commence à comprendre que son corps est une arme, une arme qui vaut plus que tous les fusils anglais. Elle ajoute qu’elle veut détourner son époux de ses idées funestes, de toute alliance avec ces Anglais, car elle lui rappelle qu’elle est la fille du Radjah Sing, le valeureux guerrier qui défie l’empire britannique. Elle se défait de ses vêtements, imitée par Jade, et les deux plongent sans hésitation dans l’eau tumultueuse d’une cascade. Elles se dirigent ensuite vers un plateau sur lequel se trouve une pierre plate dans laquelle sont sculptés un guerrier à cheval suivi par des soldats armés. Tamila explique qu’il s’agit de son père.



En 1919, un groupe de rebelles menés par Radjah Sing se livre à l’attaque d’un train anglais. Ils ont amoncelé plusieurs cadavres de soldats du 72e Highlanders, sur la voie ferrée. Le train s’arrête, et des soldats britanniques en descendent pour investiguer. Juste avant, les gradés évoquaient la non-violence, méprisée par l’un d’eux comme l’aveu d’une totale impuissance, la plainte du mendiant qui réclame des croûtons pour sa gamelle, la non-violence ouvrant une nouvelle voie vers l’indépendance, l’avis très conservateur de Churchill sur le sujet, l’avis que peuvent en avoir les maharadjahs dans leurs palais dorés et les sages en guenilles qui ignorent le monde car le monde n’est qu’apparence. Les rebelles donnent l’assaut au train, juste après qu’un détachement anglais soit parti porter un message au général Dyer. Lorsque ce dernier apprend que les passagers du train ont été massacrés, il décide de faire violemment réprimer une manifestation non-violente pour protester contre les mesures d’exception.


En entamant ce tome, le lecteur se rend compte que son horizon d’attente comprend plusieurs axes : le contexte historique, l’avancée de l’intrigue, et bien sûr la manière dont les personnages affrontent les épreuves et les conséquences qui en découlent sur leur vie et sur leurs émotions. En effet, le scénariste continue à étoffer le contexte historique du récit, allant plus loin qu’une vague évocation de la période coloniale. Outre la présence de militaires britanniques, il met en scène Reginald Dyer (1864-1927), alors Brigadier-general du Raj britannique, donnant l’ordre de briser la manifestation du treize avril 1919. La bande dessinée consacre une page à ce massacre ; l’artiste découpe sa planche en trois cases de la hauteur de la page. Le lecteur peut y voir le calme des êtres humains composant la foule, les tireurs anonymes dans le lointain et la panique avec des civils à terre, et le crâne de l’un d’eux qui explose sous l’impact d’une balle. Il peut sentir l’intérêt du scénariste pour ce moment horrifique. Avec cette séquence éprouvante, des gradés britanniques évoquent la protestation non-violente et l’engagement d’un petit avocat qu’ils ne nomment pas, immédiatement identifiable, le mahatma Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948). Les auteurs consacrent huit pages à ce souvenir : cela induit son importance au regard de l’intrigue : en particulier par opposition à l’action armée de Radjah Sing, le père de Tamila, une résistance violente, avec cette terrible image du tas de cadavres et du rebelle qui en surgit, s’étant caché sous les morts.



Mine de rien, le scénariste a su encore une fois établir une situation intrigante et accrocheuse pour ce troisième cycle, dès le premier tome. Le déroulement du cycle Africa, même si ses événements se produisent après le cycle India, laisse le champ des possibles ouvert à tout, à l’exception du décès des personnages récurrents. Cela laisse le lecteur dans l’expectative de la nature de leurs tribulations. Or il s’interroge sur la nature de la malédiction que le sage Archaka a abattu sur la rani Gaya Bashodra, sur l’identité de la petite fille Saru Rakti, et sur les décisions politiques que prendra Maharadjah. Surprise : le scénariste a opté pour un déroulé linéaire de son intrigue (sans entremêler deux lignes temporelles) et elle avance à un bon rythme. Ainsi la rani explique la raison pour laquelle elle vient supplier Archaka chaque jour, et Jade se retrouve face à la jeune fille dans ses appartements, pour faire connaissance. Comme dans chaque tome précédent, cela donne lieu à des séquences visuellement mémorables car Ana Miralles continue de s’impliquer et de développer son art. L’entretien très détendu entre Jade et Saru Rakti : toutes les deux vêtues de robes magnifiques assorties de parures dorées, au milieu de coussins aux belles couleurs, avec des cobras sinuant à leurs pieds. La séquence de souvenirs de la rani est un festival visuel en seulement onze pages. Les décors : de magnifiques fleurs dans un coin de verdure paisible, le somptueux salon du maharadjah, la chambre enténébrée de la rani, une somptueuse réception au palais, les ruines d’un temple dans lequel habite le très sage et très vénérable, le temple avec son idole démoniaque, et la terrible falaise. Le caractère de chaque lieu le rend inoubliable, reflétant pour partie l’état d’esprit des protagonistes, soit à l’unisson, soit en opposition.


En effet, les personnages doivent affronter des situations éprouvantes chargées en émotions fortes. La première séquence montre Tamila et Jade discutant tranquillement : cela n’a rien d’une scène statique. En cohérence avec le ton sensuel de la série, elle se déshabillent pour plonger dans le flot d’une cascade : inoubliable, tant pour l’écume tumultueuse de la chute d’eau que pour l’assurance naturelle de ces deux femmes. Le commandant Reginald Dyer fait froid dans le dos avec son visage impassible, alors qu’il envisage calmement l’extermination de civils si les circonstances évoluent défavorablement par rapport à son idée de l’autorité. Alors qu’elle déambule dans la longue allée d’un temple, Jade est interpellée par un assassin venu la tuer : le face-à-face immobile montre la contenance et l’assurance dans le regard de la djinn, et la compréhension progressive de sa défaite dans le visage de Darinn des deux portes (surnom provenant du fait qu’il est celui qui ouvre la porte des douleurs et qui ferme la porte de la vie). Le lecteur guette également les réactions de Miranda Nelson lorsqu’elle reçoit les ordres désagréables de Jade, afin de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage. Il ressent une pleine et entière compassion pour Gaya Bashoda au vu de ses tourments intérieurs. Il s’en veut de sourire à la tête de Sahib Bendja découvrant qu’il est la victime d’un complot et qu’il va devoir affronter l’allée des pleurs, une lapidation dont il sort en sang et estropié. Il sourit de satisfaction sans fausse honte en méprisant Arbacane pour sa méchanceté de femme envieuse et jalouse des autres.



Ayant terminé le tome, le lecteur le reparcourt rapidement pour se délecter une fois encore des images, et il prend mieux la mesure de la richesse visuelle de cet album. La beauté des cascades. Cette case de la largeur de la page montrant un train franchir un long pont en maçonnerie au-dessus d’un fleuve à l’étiage, avec des rebelles en embuscade entre les piles du pont. L’attaque du train, avec les Britanniques maniant la mitrailleuse montée sur le toit d’un wagon, les rebelles s’engouffrant dans un wagon l’épée au clair. L’étage supérieur et le dôme du pavillon des plaisirs comme suspendus au-dessus de la brume. La multitude de statues de part et d’autre du large couloir dans le temple de Madhuu-Prah. Les efforts d’Arbacane en amazone sur le maharadjah dans son lit pour lui faire éprouver du plaisir. Le pauvre Sahib Bendja s’avançant tant bien que mal entre les deux rangées d’individus avec chacun une pierre dans la main pour le lapider. La manifestation surnaturelle dans le temple avec la statue démoniaque rougeoyant à la lumière des bougies. La satisfaction sadique d’Arbacane sur ses coussins, alors que Miranda Nelson s’en remet à elle pour lui apprendre sa science, en s’engageant à lui obéir en tous points sans discuter. Autant de moments inoubliables tant du point de vue visuel, que des émotions.


Toujours aussi excellent. La narration visuelle est un enchantement renouvelé à chaque page, par son exotisme, sa sensualité, sa sensibilité, sa reconstitution historique, sa puissance d’évocation, son élégance. Dopé par une telle artiste, le scénariste donne le meilleur de lui-même pour l’intrigue, pour les situations complexes, et les passions irrépressibles jusqu’à en devenir monstrueuses. Viscéral et vital.



jeudi 16 janvier 2025

Djinn - Tome 10 - Le Pavillon des plaisirs

Quant à Lady Nelson, elle s’inquiétait pour Jade.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 9 - Le roi gorille (2009) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2010. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant la diversité des démons présents dans le récit, en citant Michel Mourre (1928-1977, historien et philosophe) sur l’Histoire de l’Inde dans les années 1910 et 1920, le mouvement du cycle Africa qui va vers la dissolution des corps, l’espace non clos, les cages ouvertes, et il finit par louer les dessins et les couleurs, le talent d’Ana Miralles, indiquant qu’il ne la remercierait jamais assez.


Une vue d’une cité aux bâtiments peints en bleu. Les Indes. La ville bleue enfouie au cœur du Rajasthan. Le bleu, couleur de Krishna. Le bleu qui éloigne les insectes. Le bleu dominé par le palais des Eschnapur. Alors que ce territoire se trouve sous domination britannique en ce début du XXe siècle. Le bleu comme un rêve lointain vu d’une des tours du palais. Le bleu qui s’inscrit en arabesque le long d’une des portes donnant sur les appartements privés de la mère du maharadjah. La Rani Gaya Bashodra. Née princesse de Cooch Behar, apparentée aux souverains du Boroda, amie de Lord Curzon, vice-roi des Indes de 1899 à 1905. Celle-ci reçoit Jade dans ses appartements : elle lui indique qu’elle a pris ses renseignements sur elle. Elle sait que Jade était la favorite du sultan. Son interlocutrice lui répond qu’elle est mieux que cela : elle est une Djinn. Si elle le désire, aucune femme, aucun homme ne lui résiste. La rani estime que c’est un pouvoir bien grand, certes Jade est belle et elle semble aimer dominer. Pour autant, possède-t-elle une réelle science amoureuse ? Puis elle lui demande ce que les époux Nelson représentent pour elle.



La rani Gaya Bashodra explique à Jade pour quelle raison elle l’a fait venir : son fils Maharadjah va épouser Tamila la fille de Radjah Sing, un colonel en rébellion contre la présence britannique. La rani estime que les Anglais ne trouveront jamais le colonel Sing, celui-ci défi l’empire britannique depuis trois longues années. Quand ils ont emprisonné sa fille, les villes d’Ajmer, de Sujangah et Mahajan se sont révoltées. Depuis, les Anglais se montrent prudents. Ils ont relâché la fille, ils ont permis le mariage à venir entre Tamila et Maharadjah. Ils espèrent que ce dernier convaincra sa fille d’accepter la domination étrangère. Elle estime que son fils est un esprit faible : il croit en la parole de l’envahisseur qui propose de partager le pouvoir avec les aristocraties locales, les vieilles familles comme la sienne. Un leurre pour mieux assujettir les Indiens. La rani n’est pas dupe. Elle compte sur Tamila pour ramener Maharadjah à la raison, mais il manque l’essentielle à sa future épouse : parvenir au cœur de l’homme par les sens. Elle aimerait que Jade s’occupe de l’éducation de Tamila. Il reste un mois avant le mariage.


Le lecteur se retrouve dans une position étrange pour ce troisième cycle : les personnages principaux ont déjà annoncé qu’il se déroule en Inde, dans le cycle précédent qui se déroule après celui-ci. Monsieur Prim l’avait confirmé dans la dernière page du tome neuf. Il connaît donc également le destin desdits personnages, il sait qu’ils vont rencontrer une dénommée Saru Rakti. Il se doute également que les auteurs vont commencer par confronter leurs héros aux clichés de ce nouvel environnement, l’Inde et une nouvelle forme de Harem, des déités exotiques, des paysages sauvages, et pourquoi pas un tigre du Bengale (Divulgâcheur : il y en a un). Il sait également qu’il va retrouver une narration visuelle somptueuse : et c’est le cas dès l’illustration de couverture. Un magnifique jeu de teintes rouges pour ces longues draperies bordées d’or, la séduction renversante de Jade qui apparaît sans âge, la richesse de ses parures, ainsi que leur finesse, entre l’or, les pierres précieuses, les liens très fins, le tissu transparent ceint autour de ses hanches, les cordelettes de perles dans ses cheveux, etc. Somptueux. Le lecteur en oublierait presque de porter son attention sur l’arrière-plan : une jeune femme dénudée, sa longue tresse les plis de la literie, et ce qui s’avère être une statue de Shiva. En outre, ces éléments se trouvent réellement dans une scène intérieure.



Certes un nouvel endroit et ses stéréotypes ; dans le même temps, les auteurs les dépassent dès la première page. Le lecteur constate d’entrée de jeu qu’Ana Miralles s’investit pour une narration visuelle spécifique et magnifique. La première planche comprend deux cases de la largeur de la page : une vue de la vile avec les bâtiments formant une mosaïque concrète tirant vers le vitrail abstrait, une vision prise de plus loin révélant la quantité de maisons, au pied d’une élévation rocheuse sur laquelle a été construit un château fortifié, avec des montagnes dans un lointain brumeux. Le lecteur savoure chaque paysage urbain, comme naturel. Dans le premier registre : une case de la hauteur de la page, avec la façade d’une des tours du château sur la gauche, et la ville qui s’étend en contrebas, en page dix-huit une vue générale de l’extérieur du pavillon des plaisirs puis une plus rapprochée cadrée sur les sculptures des deux colonnes encadrant la grande porte, une vue en plongée oblique de la grande rue de la ville avec ses marchands de part et d’autre et les piétons. Dans le dernier tiers, l’action se déroule dans la jungle environnante. Le lecteur retrouve la capacité de la dessinatrice à marier des traits de contour très fins, des ombres plus consistantes et de la couleur directe, aboutissant à la sensation des feuillages et de l’herbe, la rugosité des troncs, la texture de la roche, comme si le lecteur y était.


La magie des lieux opère tout autant en intérieur. La magnificence de l’ameublement et de l’aménagement des appartements de la rani : les fauteuils en osier, les décorations finement ouvragées des huisseries, le délicat guéridon sur lequel est posé l’élégant service à thé, et les coussins. Le marbre des couloirs du palais rutile, avec quelques meubles et vases de grand prix pour la décoration. Le soir, Jade et les époux Nelson participent à une soirée mondaine donnée dans la grande salle d’apparat : une débauche de statuette, de lustres étincelants, et de tableaux. Après être passé par la paille d’une étable, le lecteur est enfin invité à passer le portail du pavillon des plaisirs : une vue magnifique de colonnades ouvragées bordant un bassin que se partagent les femmes de ce harem et de cygnes. Il découvre ensuite Arbacane, la favorite de ces lieux, alanguie sur un sofa, avec une superbe draperie verte rayée de jaune, puis les couloirs richement décorés de motifs géométriques et de tableaux. Le lecteur en vient presque à regretter de ne pas pouvoir enter dans la grotte sous les racines d’un arbre, de l’ermite Archanka pour pouvoir se reposer de toutes ces richesses.



L’artiste embrasse toutes les dimensions culturelles de cette région du monde à cette époque, en accordant la même intensité d’attention aux tenues vestimentaires : les saris, les bijoux, les tenues plus sobres des hommes avec leur tunique, leur ceinture de tissu, leur turban et leur arme blanche, les tenues coloniales des Britanniques, le pagne long en guenille de l’ascète, les tapis de selle des éléphants, les tenues de chasse, les uniformes militaires, les armes à feu, etc. En un seul tome, les auteurs ont mis en scène les clichés attendus et leur ont restitué du sens et de la pertinence, ainsi qu’une spécificité, par le soin qu’ils apportent. Le lecteur constate également que le scénariste donne plus de détails sur le contexte historique. À partir de l’âge de Saru Rakti, il est possible de situer le récit vers l’année 1922. Dans son introduction, le scénariste cite plusieurs extraits d’ouvrages de l’historien Michel Mourre portant sur la loyauté des Indiens aux Britanniques pendant la première guerre mondiale, le revirement des Anglais vis-à-vis de leur promesse d’associer les autochtones aux affaires de l’État, la première action d’envergure de Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948), appelant les Indiens à observer le hartal, et l’apparition de la revendication d’indépendance absolue au premier plan des idées nationalistes. De fait, la présence britannique est incarnée par Lord Antony qui représente Lord Chemlsford (Frederic John Napier Thesiger (1868-1933) vice-roi des Indes de 1916 à 1921, ce qui situe plus précisément le récit en 1920 ou 1921, et par d’autres officiels. L’intrigue puise sa dynamique dans l’opposition au sein de la famille du Maharadjah entre ceux partisans des Britanniques et ceux indépendantiste. Dans le même temps, la notion de séduction se révèle au cœur du récit, la jeune princesse Tamila devant être initiée et formée par Jade. Cette dernière retrouve même les clochettes dans un rituel d’une autre forme. Les protagonistes prennent conscience d’une autre présence surnaturelle, Saru Rakti sans découvrir de quoi il retourne. Le lecteur ressent que le scénariste a soigné l’entrée en matière de l’intrigue de ce cycle, et il lui tarde d’en découvrir plus.


Un nouveau (et dernier cycle) pour cette série : le lecteur se régale par avance de la beauté des planches et il est de suite comblé au-delà de ses espérances. L’investissement d’Ana Miralles est de toutes les planches, magnifiques, que ce soient les séquences urbaines ou les paysages naturels, et les intérieurs, les costumes et les accessoires : une reconstitution sublimée, d’une richesse et d’une élégance extraordinaires. Le scénariste a soigné son intrigue, à la fois pour le contexte historique, à la fois pour les enjeux des différents personnages, et leurs motivations composites. Formidable.