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lundi 20 mars 2023

Brancusi contre États-Unis

Ils craignent la vérité que tu leur imposes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première publication date de 2023. Il a entièrement été réalisé par Arnaud Nebbache, scénario, dessins, couleurs. Elle comprend cent-vingt pages de bandes dessinées.


Fin 1906 ou début 1907, Constantin Brâncuși travaille dans l’atelier d’Auguste Rodin à Meudon : il y étudie et il participe à la réalisation de moulage pour ses sculptures. Un jour, il est appelé par le maître dans le statuaire. Le sculpteur lui explique l’enjeu. Il lui demande de regarder ces statues de danseurs, d’observer, car il faut saisir le geste vrai. Saisir le geste au plus près de la vérité du mouvement. C’est la transition d’une attitude à une autre qu’il faut voir. Brâncuși doit transmettre ce mouvement. C’est la relation du corps à l’espace qui l’environne. Il faut sentir l’air qui les entoure, inspirer. Il faut jouer avec la résistance de l’air, il faut le déplacer. C’est dans cet espace que la figure doit se déployer. Il faut sentir cet espace. Dans l’espace, la figure doit se révéler, s’élever, se brandir, s’envoler. C’est dans le ciel qu’il faut regarder. On ne peut pas faire de la sculpture en regardant la Terre. Il faut voir plus loin ! L’instant d’après, la figure est dans l’air. Alors, c’est l’air autour de soi qu’on sculpte. C’est l’air autour qui est la matière. C’est l’espace qui doit être sculpté. Après cette leçon à laquelle se sont joints les autres apprentis de l’atelier, Brâncuși sort dans le grand jardin, avec un bras de statue sous le sien. Il y retrouve Edward Steichen en train de s’exercer à la photographie. Ils discutent ensemble. Le sculpteur se demande comment il peut s’accomplir dans son métier, caché derrière ce vieux chêne de Rodin. Son ami lui conseille d’être patient et moins arrogant. Rodin a sûrement encore beaucoup de choses à lui apprendre. Son interlocuteur lui répond qu’il est bien décidé à partir : dès qu’il trouve un atelier, c’est terminé.



Vingt ans plus tard, en 1926, Constantin Brâncuși se trouve dans son atelier : il se tient dans différents endroits pour se rendre compte de l’effet visuel de ses œuvres sous différents angles de vue. Il prend en photo son œuvre l’Oiseau dans l’espace. Marthe Lebherz, surnommée Tonton, entre dans l’atelier et lui demande ce qu’il cherche, à mitrailler le même oiseau depuis des heures : s’attend-il à ce qu’il s’envole ? Il répond qu’effectivement, il cherche l’envol, il cherche l’espace autour de l’oiseau. Cet espace autour qui lui permettra de prendre son envol. Il lui demande de se rapprocher et de danser pour lui, de danser autour de l’oiseau, pour lui montrer l’espace autour, pour lui montrer l’envol. Il lui explique que le vieux Rodin l’a bien fait lui. C’est l’espace qu’il sculptait avec ses danseuses. Il se souvient du nom qu’il donnait à ses dessins : Vol, L’envolée, Aviation, Aéroplane, Ardeur du ciel. C’est donc bien d’envol qu’il s’agit. Marthe lui répond que ça fait longtemps qu’elle ne danse plus assez, qu’elle n’a plus le talent. Elle lui suggère de demander à Lizica : elle est très douée, avec elle son oiseau s’envolera. Elle sort, Constantin s’assoit et considère ses œuvres. À New York, Marcel Duchamp contemple les gratte-ciels, en fumant une cigarette, pendant que les passants circulent autour de lui, et que le flux d’automobiles s’écoule. Il se rend à la galerie Brummer où doit se tenir une exposition des œuvres de Brâncuși l’hiver prochain.


Dans un premier temps, le lecteur peut être déstabilisé. L’auteur a fait le choix d’une structure narrative dans laquelle les passages consacrés à Constantin Brâncuși en France tiennent plus d’importance que le procès aux États-Unis, auquel il n’est donc pas présent. Il vaut donc mieux que le lecteur soit familier de l’enjeu du célèbre procès Brâncuși contre États-Unis pour pouvoir apprécier pleinement l’intention de l’auteur dans les passages qui précèdent l’ouverture des auditions, le procès ne commençant qu’en page quarante. L’enjeu porte sur une œuvre d’art intitulé l’Oiseau dans l’espace, une sculpture de plus d’un mètre de haut, mince, fuselée et polie comme un miroir. En apparence un objet manufacturé, mais présentée par son créateur comme une œuvre d’art. Ainsi chaque scène, relatant le procès ou relatant la vie de Brâncuși, participe à éclairer une facette des questions soulevées par ce procès. Quels sont les critères pour juger de la notion d'œuvre d'art ? Qui peut être qualifié d'artiste ? Qui est juge en la matière ? Avec cet enjeu en tête, le lecteur se trouve plus à même de comprendre l’intérêt de certaines scènes. Par exemple, la séquence d’ouverture dans l’atelier d’Auguste Rodin (1840-1917) peut sembler ne servir qu’à établir la volonté d’indépendance de Brâncuși, l’origine de son questionnement et de son travail sur la représentation du mouvement. Puis survient l’ellipse de vingt ans pour arriver directement aux prémices du procès. Cependant, cette scène montre également un travail de fabrication et de reproduction de parties de sculptures, par moulage, déjà une forme d’industrialisation et de reprographie d’une œuvre d’art qui perd ainsi son unicité.



Dès la couverture, le lecteur peut avoir un aperçu des caractéristiques des dessins : pas de traits de contour systématiques, des contours qui peuvent comporter une part de flou dans la façon d’apposer les couleurs, un visage avec seulement un point pour les yeux, une bouche invisible derrière la barbe, mais des rides pour attester de l’âge de Constantin Brâncuși (1876-1957), cinquante ans au moment du procès. La deuxième de couverture et la page en vis-à-vis accueillent une unique illustration monochrome, toute en ombre chinoise. Puis vient un dessin qui montre le sculpteur mettre le couvercle sur la caisse contenant l’Oiseau dans l’espace, pour son voyage transatlantique, vu en légère élévation : le sculpteur tenant le couvercle, la caisse avec la sculpture à l’intérieur, deux caisses fermées sur la gauche, une sculpture enveloppée dans du tissu avec une corde sur la droite, une longue scie, un marteau, une boîte de clous et deux planches, le tout sur un fond vierge tout blanc. En page sept, une grille de neuf cases de taille identique, disposées en groupe de trois sur trois bandes : des formes de statues de Rodin, une danseuse, avec un contour un peu imprécis et des couleurs qui ajoute à la difficulté de lire les formes. En page treize, les cases sont réalisées en couleur directe, sans trait de contour, avec une simplification des formes qui évoque par certains côtés des collages de papier découpé. Lors de la scène dans l’atelier entre Tantan et Tonton, le dessinateur passe en trichromie pour des contrastes très prononcés.


Tout du long de l’ouvrage, le lecteur remarque ces effets esthétiques variés en fonction de la nature de la séquence : silhouettes caricaturées lors de la visite à la Galerie Brummer, cases sans bordure avec uniquement la robe de Lizica Codreanu en train de danser, page sans texte (vingt-six au total) ou avec un unique phylactère pour une dizaine d’autres, quelques dessins en pleine page, le sculpteur en noir & blanc avec un trait de contour plus gras au milieu de personnages en couleur pour faire ressortir sa solitude et sa déconnexion par rapport à son environnement, experts en train de déposer au tribunal sous forme de buste avec du texte rattaché uniquement par un trait sans contour de bulle et le tout sur fond blanc, Brâncuși perché au sommet de son œuvre la Colonne sans fin ou Colonne de l'infini (inaugurée à Târgu Jiu en Roumanie), dessins en noir & blanc en page cent-deux pour la dernière lettre de Marcel Duchamp, bichromie pour la dernière séquence avec Brâncuși assis sur une plage du Nord, etc. L’artiste sait jouer avec les formes de mise en scène, de découpage, de rendus, tout en maintenant une unité cohérente du début à la fin, remarquable.



Le titre annonce donc l’objet : le procès qui a opposé le sculpteur au gouvernement des États-Unis pour la qualification de ses œuvres. Art ou produit industriel ? Le lecteur assiste donc aux dépositions et aux interrogatoires d’Edward Steichen (photographe et peintre) interrogé par maître Higginbotham, de Jacob Epstein (1880–1959, sculpteur américain), de Forbes Watson (rédacteur en chef de la revue The Arts), de Brâncuși accompagné de Fernand Léger (1881-1955) à Paris, de Robert Ingersoll Aitken (1878-1949, sculpteur américain), de Thomas Hudson Jones (1892-1969, sculpteur), puis des secondes auditions de Steichen, d’Epstein, de Jones, et enfin du verdict du juge J. Waite.


L’enjeu apparaît clairement : officialiser réglementairement le fait que l’art n’est plus figuratif mais qu’il a déjà commencé à explorer bien des territoires conceptuels très éloignés de l’Homme de Vitruve (1490) de Léonard de Vinci (1452-1519). Au cours des pages consacrées au procès, le lecteur sourit en voyant comment les avocats ont toutes les peines du monde à établir la légitimité des intervenants, à justifier que leur avis fait autorité dans le monde de l’art, et qu’ils puissent donc être considérés comme une référence incontestable permettant de statuer sur la nature de l’Oiseau dans l’espace. Cela peut lui faire penser à la manière dont certains artistes contemporains sont qualifiés de tels par des experts dont les intérêts peuvent parfois être plus pécuniaires qu’esthétiques. Par la force des choses, un lecteur du vingt-et-unième siècle connaît déjà le verdict et a pu contempler des œuvres d’art bien plus conceptuelles que la sculpture objet du débat : il sourit donc devant des propos réactionnaires sur l’art car ça fait bien longtemps que l’art s’est libéré des préoccupations représentatives et de l’imitation de la nature. Il relève également le nombre d’artistes fréquentés par Brâncusi lui-même : Auguste Rodin (1840-1917), Marcel Duchamp (1887-1968), Erik Satie (1866-1925), Fernand Léger (1881-1955), Alexander Calder (1898-1957, sculpteur et peintre), Emmanuel Radnitsky (1890-1976, dit Man Ray, photographe). L’originalité et la force de cette bande dessinée est de mettre en scène le sculpteur tout du long, de montrer d’où lui vient ce projet de montrer le mouvement, de le regarder s’interroger sur son art, de le voir considérer des objets fabriqués dans une usine et de les rapprocher de ses propres productions sondant ainsi la porosité de la frontière entre l’art et la production de masse, ou plutôt ce qui sera plus tard qualifié de design.


Constantin Brâncusi est considéré comme ayant poussé l'abstraction sculpturale jusqu'à un stade jamais atteint ayant ouvert la voie à la sculpture surréaliste, ainsi qu'au courant minimaliste. Arnaud Nebbache raconte le procès qui a opposé le sculpteur au gouvernement des États-Unis, mais pas seulement. Il met aussi en scène l’artiste dans son quotidien, avec tout ce qu’il a d’extraordinaire, dans sa recherche artistique avec tout ce qu’elle a de pragmatique. La narration visuelle possède une forte personnalité, adaptée pour les dépositions presque dépersonnalisées, ainsi que pour les moments de la vie quotidienne et ceux de réflexion de l’artiste, avec une cohérence esthétique épatante du début à la fin, tout en faisant preuve de variété.



jeudi 16 mars 2023

Vincent - Un saint au temps des mousquetaires

La méchanceté est souvent une souillure qui recouvre bien des fragilités.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, mettant en scène Vincent de Paul (1581-1660). Sa première publication date de 2016. Elle a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, et le lettrage a été réalisé par Joëlle François. L’ouvrage commence par une introduction d’une page, écrite par le scénariste en 2016, évoquant le fait qu’il s’agit avant tout d’une évidence, mais aussi d’un pari, d’écrire une bande dessinée mettant en scène un saint homme. Il se termine avec un texte de dix pages, illustré de crayonnés de Jamar, rédigé par Marie-Joëlle Guillaume, historienne, autrice de Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle (2015). Elle évoque le temps des mousquetaires et le siècle des saints en plusieurs chapitres : la France au XVIIe siècle, Paris au temps de Louis XIII une ville et des personnages hauts en couleurs, Ce siècle a eu Vincent, L’odyssée du petit paysan des Landes, Saint-Lazare et compagnie, Les femmes à l’honneur, Le secret de Vincent.


Paris. Maison de Saint-Lazare. Avril 1643. Au petit Matin. Vincent de Paul, aumônier général des galères, est en train de prier seul devant l’autel de l’église. Antoine un adolescent arrive accompagné d’une jeune demoiselle et il lui fait observer que les prières de Monsieur Vincent sont de plus en plus courtes. Et ses journées de plus en plus remplies. Il craint qu’il ne se casse le dos à courir ainsi dans tout Paris. La demoiselle ajoute que ce qui l’inquiète elle, ce sont ces vilaines personnes qu’il fréquente. Vincent de Paul s’est relevé et il se dirige vers eux : aujourd’hui Antoine et lui se rendent chez Madame Marguerite-Claude, marquise de Magnelais, sœur du général des galères, Philippe-Emmanuel de Gondi. Monsieur Vincent vient solliciter un don de six mille livres pour acheter la liberté de Manon, une jeune prostituée de quinze ans. La marquise y consent avec quelques réticences, bien évidemment du fait de la somme, mais aussi de la consacrer à une prostituée.



Monsieur Vincent se rend seul dans le quartier de la tour de Nesles en fin de matinée. Il s’assoit à une table d’une auberge, en face du chevalier d’Aubrac, proxénète. Il lui a apporté la somme dite, elle correspond au salaire annuel d’un maître de camp ce que fut l’homme. La discussion s’engage et Monsieur Vincent fait observer que son interlocuteur exerce un négoce qui le perdra, car il n’y a guère d’espoir dans la voie qu’il s’est choisie. Monsieur d’Aubrac lui expose les circonstances de sa vie. Sa mère est morte en couches. Son père l’a élevé seul. Il était de petite noblesse. Il l’a jeté dans l’armée. Ce n’était pas idiot. Par son nom, par quelques coups d’éclats dus à la jeunesse, il a gagné sa place de maître de camp. Et puis, une femme lui a fait perdre la tête. Elle avait un défaut, elle avait un mari. Il a tué le mari. Ses supérieurs l’ont chassé. Il s’est retrouvé sans le sou. Mais comme il plaisait aux femmes, il s’est laissé gagner par d’autres pratiques. Plus reposantes que la vie de régiment.


L’introduction du scénariste est pile entre les deux yeux : elle établit clairement le défi de mettre en scène un homme qui a été canonisé, de trouver le bon dosage pour montrer l’importance de la Foi dans sa vie sans faire de prosélytisme, de montrer ses pratiques cultuelles sans tomber dans le catéchisme, de mettre en lumière en quoi ses croyances guident sa vie. Pour se lancer dans ce défi, il bénéficie de la narration visuelle impeccable d’un dessinateur avec qui il avait déjà réalisé Voleurs d’empires (sept tomes de 1993 à 2002), puis Double Masque (six tomes de 2004 à 2011). La reconstitution historique s’avère être d’une solidité impressionnante, montrant l’évidence de la présence des hommes d’Église dans la société de l’époque. Pour ce récit, les auteurs ne cherchent pas à réaliser une analyse sociétale, politique ou philosophique de la matérialité de la religion. Leur projet réside dans la mise en scène de cet aumônier au travers de ses actes, de ses interactions avec les autres, de son quotidien, pratique de la prière comprise. Le lecteur pratiquant n’y trouve pas un moyen d’approfondir sa Foi, le lecteur athée n’est pas pris en otage par une apologie du saint homme. Monsieur Vincent agit en cohérence avec les préceptes de sa religion, à commencer par la charité.



Cette bande dessinée s’ouvre avec une vue en élévation de la maison de Saint-Lazare, dans une reconstitution minutieuse et précise, réalisée sur la base d’une documentation solide et fournie. Le lecteur peut passer rapidement à la case suivante, mû par le désir de découvrir l’intrigue, ou il peut choisir de savourer cette vue. Il découvre alors les bâtiments en pierre, leur architecture impeccablement reproduite, les toitures et leurs ardoises, les individus en train de s’affairer, les carrioles, une brouette, ainsi que les alentours tel un verger. Déjà lors de leurs précédentes collaborations, le scénariste avait loué les talents de Martin Jamar, son degré d’implication dans les recherches de référence, son application dans la reproduction exacte. Le lecteur avait pu se projeter dans la reconstitution soignée des rues de Paris. Cette bande dessinée bénéficie du même savoir-faire et c’est un délice que de pouvoir ainsi visiter Paris en 1643, la Maison de Saint-Lazare, l’hôtel de Marguerite-Claude, marquise de Maignelais, aussi bien sa façade que ses salons, le quartier de la tour de Nesles, l’intérieur de la Maison Sant-Lazare avec son hospice et son réfectoire, les quais de Seine, le cimetière des Innocents, l’hôtel particulier de madame Marie Lumague, le campement de gitans le long de l’enceinte du palais Cardinal, les quartiers mal famés de Paris dont le quartier des Halles, l’hôtel d’Entragues, le quartier de Notre Dame, etc. Dans la planche cinquante-trois, le lecteur découvre une vue d’une étroite artère de Paris en élévation, dans laquelle un chariot s’est renversé, le cheval à terre. Ces deux cases et celles de la page suivante fourmillent de détails montrant les différents badauds, les petits métiers, la violence avec laquelle le cocher du carrosse du duc d’Entragues se fraye un chemin de force. C’est un véritable délice.


Le dessinateur apporte bien sûr le même soin pour les accessoires de la vie de tous les jours, et pour les tenues vestimentaires. Ses personnages disposent de physiques réalistes, avec des formes de visages différentes, des barbes ou des moustaches pour les hommes, des coiffures différentes, etc. Les postures appartiennent à un registre réalise, sans exagération, avec un sens remarquable de la mise en scène, en particulier pour les scènes de groupe, ou les actions complexes avec des déplacements des uns par rapport aux autres. L’artiste réalise une mise en couleurs riche et dense, apportant des informations visuelles supplémentaires (par exemple un tableau dans un salon), sans pour autant supplanter les traits encrés. Du grand art. Le lecteur peut très lire chaque planche sans prêter une quelconque attention à toutes ces caractéristiques de la narration visuelle, sans même se rendre compte du volume d’informations qu’il absorbe ainsi. Très conscient des qualités de ladite narration, le scénariste se repose dessus pour pouvoir raconter une histoire consistante et roborative.



La couverture laisse à penser que Monsieur Vincent s’apprête à se lancer au combat, prêt à frapper avec la croix dans sa main. Le lecteur comprend vite que l’histoire repose sur l’élucidation d’un meurtre, celui de Jérôme, pensionnaire à la Maison de Saint-Lazare. Monsieur Vincent enquête à sa manière, posant des questions à ses interlocuteurs, certains venant le voir, d’autres chez qui il se rend. Il discute naturellement avec les uns et les autres, plutôt de manière naturelle, sans jamais que le récit ne prenne l’allure d’un interrogatoire formalisé. Cette démarche amène Monsieur Vincent à s’entretenir aussi bien avec des riches et puissants, qu’avec des manants et même des proxénètes, voleurs à la tire, ou va-nu-pieds, c’est-à-dire toutes les strates de la société dont il sonde le fonctionnement implicite. Le mobile du meurtre n’est pas bien difficile à anticiper pour le lecteur, mais l’intérêt du récit se trouve ailleurs. Outre l’immersion dans le Paris du dix-septième siècle, l’intrigue permet de plonger dans l’Histoire, auprès de personnages comme le duc d’Entragues, Jean-François Paul de Gondi, et même le roi Louis XIII sur son lit de mort. Le lecteur note deux scènes qui détonnent un peu par rapport à l’enquête : l’entretien entre Vincent de Paul et Jean-François Paul de Gondi, puis celui entre Vincent de Paul et le roi. Il se dit que Jean Dufaux en a profité pour évoquer une facette de l’époque qui lui tient à cœur. Il conserve cette idée à l’esprit lors d’autres conversations, au cours desquelles Vincent de Paul dit simplement ses convictions, sur le chagrin, sur la Providence, sur la beauté féminine, sur la méchanceté, sur les moments pénibles. Dans ces moments-là, le lecteur sent bien que Jean Dufaux dit son admiration pour ces valeurs, pour un individu capable de vivre selon de tels préceptes.


D’un côté, le lecteur craint de tomber sur une bondieuserie ; de l’autre, il a déjà pu apprécier la qualité extraordinaire des précédentes bandes dessinées de ce duo de créateurs. Il se lance dans les premières pages et il retrouve toute la richesse des pages de Martin Jamar, la consistance de la reconstitution historique, la clarté de la narration visuelle, la nature organique de ce qui est montré. Il comprend qu’il s’agit d’une enquête de type policière dont le mobile est très classique, et dont le déroulement permet de rencontrer des individus issus de toutes les couches sociales. Il ressent rapidement l’implication de Jean Dufaux : ce récit lui tient à cœur et il ne l’a pas écrit pour faire plaisir à son artiste, mais plutôt il s’appuie sur ce dernier pour faire honneur à son ambition. Extraordinaire.



mercredi 15 mars 2023

Ladies with guns T02

Si le premier sac à vin venu peut y arriver, ça doit être à notre portée.


Ce tome fait suite à Ladies with guns - Tome 1 (2022) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Sa parution initiale date de 2022. Il a été réalisé par Olivier Bocquet scénariste, Anlor Tran dessins et Elvire de Cock couleur. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Deux chasseurs de primes avancent tranquillement sur un chemin de montagne, au milieu d’une forêt clairsemée de sapins. Ils papotent avec méfiance, surpris de se retrouver comme ça sur le même chemin après toutes ces années. Le plus grand en déduit que Sans doute qu’il faut avoir le même genre d’activité pour se croiser par hasard sur une route paumée au fin fond de nulle part. Pour autant, ni l’un, ni l’autre ne souhaite énoncer à haute voix ce qui l’a amené sur ledit chemin. Finalement le plus petit tente une intuition et demande si l’autre est là pour les cinq folles. Son compagnon de voyage le reconnaît. Le premier ajoute : cinq donzelles, milles dollars par tête, argent facile. Ainsi relancée, la discussion continue : ils ne doivent pas être les seuls à penser ça, vraisemblablement tout ce que l’état compte de chasseurs de primes est sûrement déjà en route. Une belle brochette de crétins, ajoute le petit. Parce qu’avec tous les cadavres qu’elles ont laissés derrière elles, elles doivent déjà être très, très loin d’ici. Le sentier se fait plus étroit, et tout à la discussion le chasseur de primes qui passe devant n’y a pas prêté attention. Son cheval fait un faux pas, et il n’a que le temps de lui serrer la bride pour que sa monture reprenne pied sur le chemin. L’une de ses fontes s’est ouverte sous le choc et laisse s’échapper les affiches d’avis de recherche des cinq donzelles.



Ces affiches tombent jusqu’en bas de la pente où elles sont récupérées par Chumani qui se trouve à l’entrée de la mine où ces dames ont trouvé refuge. Daisy McCormick est allongée par terre, avec un peu de fièvre. Elle indique à Kathleen Parker, qu’elle a déjà vu ce genre d’infection et qu’elle sait comment ça se termine. Elle a besoin d’un chirurgien. De son côté Cassie Coltrane intervient pour dire que le seul docteur du comté, c’est McDowell. Mais si elles vont le voir, il les dénoncera dans l’heure. C’est un fourbe et il ne sait pas tenir sa langue. Consciente de son état, Daisy suggère aux autres de la déposer sur une route, pour que quelqu’un la trouve. Elle sera sûrement emmenée en prison, mais elle ne veut pas mourir comme un rat dans son trou. Elle estime qu’elle a une chance d’échapper à la corde : en y réfléchissant, elle n’a fait que défendre sa maison. Elle a été institutrice pendant trente ans, elle connaît tout le monde. Beaucoup de gens lui doivent des services. S’il y a procès, elle estime qu’elle a ses chances. Et bien sûr, elle a la peau blanche, ça aide. Abigail se réveille, avec le bébé puma à ses côtés. Elle trouve bizarre cette dénomination de peau blanche, alors qu’on dit que Chumani c’est une peau rouge, et qu’en fait sa peau est plutôt caramel. Daisy acquiesce les vraies peaux rouges viennent d’Angleterre, d’Écosse ou d’Irlande.


Pas facile de développer une suite aux déchaînements de violence explosive du premier tome : faut-il donner dans la surenchère ? Faire encore plus fort, plus violent et plus coloré ? En termes de construction d’une série, cela peut être un choix : un crescendo sans cesse plus inventif, un exercice de style en soi, un défi de créativité dans la brutalité et le sadisme. De fait, le lecteur retrouve quelques scènes s’inscrivant dans ce registre, exécutée avec la même maestria que dans le tome 1. Il faut attendre la page quatorze pour que survienne la première du genre : l’explosion d’un bâton de dynamite dans une quincaillerie. Les auteurs ont bien préparé leur coup : six personnes différentes (le mexicain chez le dentiste, deux chasseurs de primes dans la maison close, le shérif sous l’auvent de son bureau, un client du saloon au comptoir et un cowboy en train de savourer une passe dans une chambre à l’étage) ressentent l’effet de la déflagration, chacun en fonction de son occupation et de sa localisation. La survenance de l’explosion se matérialise par un effet sonore KABOOM écrit à la verticale comme s’il déchirait la page en deux, les cases de guingois de part et d’autres, comme si elles étaient soufflées par la force de l’explosion, la réaction de choc des personnes dans les cinq endroits différents, et le retour de cette nuance de jaune très caractéristique du premier album. Ça ne dure qu’une seule planche, la page quinze, mais quelle intensité. En page dix-neuf, nouvelle explosion de violence d’une rare intensité, le temps d’une case juste plus petite que la moitié de la hauteur de la page, de la largeur de la page, avec à nouveau une onomatopée massive, déchirée par la trace des balles fusantes.



Le déchaînement de violence suivant correspond plus à une souffrance fulgurante en page 27, difficile à soutenir. La dernière séquence d’action à haute teneur en adrénaline arrive vers la fin du tome, une fuite en fourgon tiré par des chevaux exhalant toute sa sauvagerie, sa soudaineté et son urgence impérieuse, par le biais, à nouveau, d’une mise en scène, d’une prise de vue et d’un découpage cousu main : sur la base de cases de la largeur de la page, avec parfois une bande de cases biseautées, la gouttière inclinée appuyant l’impression de vitesse, et toujours ce jeu avec le jaune si caractéristique, apportant l’urgence du feu, l’intensité de la chaleur vive. Sans oublier ce magnifique dessin s’étalant sur les deux tiers supérieurs de deux pages quarante-six & quarante-sept : la fuite toute bride abattue à cheval et avec une carriole dans la nuit en plein désert, avec un superbe ciel où quelques nuages reflètent les derniers rayons du soleil. Indéniablement, ça en jette visuellement, et pas seulement dans les séquences d’action. Le lecteur apprécie cette balade à cheval en montagne. Il constate dès la première page que dessinatrice et coloriste réalisent un travail complémentaire avec un haut degré de coordination. Sans couleur, les cases ne sembleraient pas tout à fait assez consistantes ; avec la couleur les surfaces gagnent en texture, en volume, en nuance d’éclairage. S’il entretient un reste de doute, il suffit au lecteur de regarder ces dames avec des flingues dans la caverne pour voir l’habileté avec laquelle Elvire de Cock habille et nourrit les formes détourées, installe l’ambiance lumineuse spécifique au lieu et à la scène.


Évidemment, le lecteur attend avec impatience les moments d’éclats, les compositions de page éclatées et explosives : le début lui semble bien calme. Toutefois, il voit que la dessinatrice construit chaque page en fonction de la nature de ce qui se passe, que ce soit le nombre de cases, leur forme, leur placement. Il retrouve le détourage un peu rugueux des personnages, ce qui leur apporte une forme de marques laissées par la vie, et effectivement les traits se font plus doux lors du souvenir dans le passé consacré à Daisy & Mary. La reconstitution historique est réalisée avec soin que ce soit pour les costumes, les habitations, les décorations intérieures. Le lecteur apprécie le passage par la plantation de tabac, avec les feuilles suspendues à sécher dans une grange. Les auteurs jouent discrètement avec la forme quand les cinq femmes imaginent comment braquer une banque pour essayer de se représenter ce qu’il adviendrait avec cette tactique qu’elles comptent adopter. Les couleurs en milieu naturel resplendissent pour mettre en valeur l’infinité du ciel, ou la richesse de nuances des végétaux. En peu de pages, le lecteur arrête de penser à la survenance d’une scène d’action, profitant pleinement de la narration visuelle faite sur mesure, cousue main.



En cohérence avec le premier tome, les cinq femmes ont vu leur tête mise à prix, sont des fuyardes dont l’une est blessée, et elles se concertent pour savoir quoi faire ensuite. L’intrigue repose sur cette forme de traque ou de course-poursuite, une dynamique narrative toujours entraînante, allant de l’avant. Dans une séquence de quatre pages, le lecteur en apprend plus sur le passé de Daisy, à l’occasion d’un drame. Il obtient la confirmation de l’état de Cassie Coltrane, clairement visible sur l’illustration de couverture. Enfin, il apprend ce que contient le tonneau auquel Kathleen Parker tient tant. Un groupe d’hommes revanchard reste à la poursuite de ces femmes, avec une incitation supplémentaire : la récompense. Cet état de fait est établi lorsque les affiches correspondantes tombent littéralement sous le nez de Chumani par une circonstance bien opportune. Le lecteur se fait la remarque que cette coïncidence est trop belle pour être vraie, et il se rappelle que cette bande dessinée ne s’inscrit pas dans une veine réaliste, mais plus un récit d’aventures. Il relève de temps à autre une remarque ou une situation qui met en évidence la maltraitance systématique des femmes par les hommes, l’expression d’un patriarcat oppresseur. Pour autant, la bande dessinée ne prend pas un ton féministe : ces remarques sont générées par le fait que les personnages principaux sont cinq femmes, ce qui correspond à un point de vue féminin, dans une société où les hommes détiennent l’autorité à la force de leur arme à feu. Le scénariste ne focalise pas chaque scène sur ce point de vue : il met également en lumière d’autres formes d’oppression ou d’autres facettes de la société. La brutalité de la médecine. L’illusion de la vie sauvage quand Chumani fait remarquer qu’il faut toute une tribu pour vivre sans argent comme les Indiens. Ou encore l’illusion de pouvoir retourner à un monde plus simple quand Chumani se met à expliquer la complexité de la démarche pour fabriquer ses propres couleurs à partir d’ingrédients naturels, et le fait que cela fait des années que les Indiens achètent leur peinture aux blancs.


D’une certaine manière, ce deuxième album était attendu au tournant : des scènes d’action encore plus spectaculaires sur une intrigue prétexte, ou une tentative de densifier le récit au risque d’en ralentir l’allure ? Anlor Tran n’a rien perdu de son coup de crayons, de sa capacité à insuffler du mouvement dans les personnages, dans les plans de prise de vue. Elvire de Cock réalise sa mise en couleurs en complémentarité des traits encrés, comme si chaque case avait été conçue et planifiée avec cette collaboration en tête. Olivier Bocquet parvient à trouver un bon dosage entre les scènes d’action qui en mettent plein la vue, le développement des personnages, les interactions entre les cinq fugitives, la nécessité d’envisager l’avenir à moyen terme, quelques réflexions consistantes sur la condition féminine à l’époque, mais également sur le degré déjà élevé de complexité de la société.



mardi 14 mars 2023

Le Mercenaire T04 Le sacrifice

Le meilleur des pères… Il m’aimait tant.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 3 : Les épreuves (1984). La première édition de ce tome date de 1988, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022.Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Le sacrifice.


Mercenaire se trouve sur un petit promontoire rocheux, devant une grande étendue d’eau. Il abat son épée sur le monstre attaché à la pierre, devant lui. Le sang coule de la blessure du cadavre et tombe dans l’eau du lac. Mercenaire se tient bien droit avec un grappin dans la main gauche. Il regarde le grand pic rocheux au loin au milieu du lac, ainsi que le pont à arches qui y mène. Il voit un éclat rouge s’élever de la tour à l’extrémité du pont. Il comprend que la cérémonie a commencé. Il espère qu’il ne tardera pas. En contemplant l’eau, il remarque une ridule bien droit qui vient vers lui : le voilà. La tête d’un immense monstre marin surgit de l’eau, juste devant lui. Il saute dans la gueule du monstre et s’accroche à la paroi de son palais avec l’une des griffes du grappin. Voilà Mercenaire ainsi arrimé à l’intérieur de la bouche du monstre, juste avant le début de sa gorge. Le monstre happe le cadavre de la bête immolée, referme sa bouche et s’enfonce sous l’eau. Mercenaire a affermi sa prise, en plantant un poignard de sa main droite, dans le palais, et tenant toujours le grappin bien fiché, de sa main gauche. Le monstre sous-marin nage gracieusement dans les fonds du lac, jusqu’à l’entrée de sa tanière, dans la roche. Il y pénètre, et, toujours aussi gracieusement, il remonte le long boyau jusqu’à la surface. Sa tête sort enfin de l’eau à l’autre extrémité. Mercenaire a bien senti le mouvement de montée et il s’apprête à sortir.



Mercenaire remonte le long des conduits nasaux du monstre jusqu’à se retrouver en position pour planter son épée. Il l’enfonce d’un coup sec et assurée, et commence à réaliser une entaille précise. Une fois son geste de coupe terminé, il peut sortir par la plaie ainsi créée, juste au-dessus de l’œil droit du monstre, ce dernier grondant de douleur. Mercenaire trouve un sentier à même la roche, mais il craint que la bestiole ne soit trop repérable et qu’il n’ait pas le temps d’avancer avant d’être découvert. Il reprend son grappin en main, et le lance pour qu’il s’accroche autour de la tourelle du petit bâtiment devant lui, une porte d’entrée vers le temple dans lequel il doit s’infiltrer. Il parvient juste à temps, juste avant que la gueule du monstre ne puisse le croquer. Il remonte la pente sur quelques mètres et se met en position d’attente. Il entend le gong résonner : c’est l’heure. Un enfant ligoté chute le long de la pente, un sacrifice destiné au monstre sous-marin. Mercenaire l’intercepte dans sa chute et coupe ses liens. Il le serre dans ses bras en l’enjoignant de se calmer et en l’informant que c’est son père qui l’envoie. Il lui explique que tant qu’il est pendu, la corde reste tendue. Si le monstre le mange, la corde se détend.


Dans le tome précédent, Mercenaire a été intronisé dans la communauté du monastère, après avoir passé avec succès les épreuves. L’auteur a donc mis en place une dynamique pour l’intrigue : Mercenaire a évolué dans son statut social, il s’est sédentarisé, et il n’exerce plus le métier dont il a choisi le nom comme patronyme. En outre, la pérennité de ladite communauté est menacée par les agissements de l’alchimiste Claust qui est parvenu à dérober le secret de la poudre explosive au monastère. Le présent tome commence avec une mission de sauvetage, et la seconde partie est consacrée à la défense du monastère qui subit une attaque de grande ampleur par la force armée de Claust. Il s’agit donc d’un tome tourné vers l’action. L’album commence avec une page composée de trois grandes cases dépourvues de mots : Mercenaire enfonce sa lame dans un animal sans défense. C’est brutal et sans explication. Dans la deuxième page, ne se trouvent que deux courtes bulles de pensée, une grande case de la largeur de la page en occupant les trois cinquièmes en partie supérieur : le lecteur se tient dans le dos de Mercenaire et peut voir ce qu’il regarde. Les trois cases de la bande inférieure sont en vue subjective, comme si le lecteur se trouvait sur le dos du monstre marin approchant de l’animal sacrifié. Dans la troisième page, juste deux effets sonores, et cette action très spectaculaire de Mercenaire qui saute dans la gueule grande ouverte du monstre, et qui plante son grappin dans l’intérieur de sa joue.



Le lecteur se cale tranquillement pour profiter du spectacle que lui offre l’auteur. Après cette entrée en matière brutale et fantastique, il voit le monstre marin glisser dans les eaux, la formidable construction du temple de la lumière avec cette grand place, ce cristal taillé monumental, ces passerelles en pierre surplombant des abîmes vertigineux, cette improbable décharge d’électricité statique, les couloirs au mur de pierre, les énormes mécanismes en bois avec des rouages, des engrenages, des cordes, des chaînes, des portes guillotines (et le prêtre qui meurt écrasé sous l’une d’elle). Puis dans la seconde partie, le dessinateur conserve cette narration avant tout visuelle : le lac souterrain, avec le chemin taillé dans le roc, passant entre d’immenses stalactites et stalagmites, un autre monstre marin à la stature effrayante, puis un dédale de cavernes, de tunnels creusés dans la roche. Comme dans les tomes précédents, la technique de réalisation des images en couleur directe, en plus à la peinture à l’huile, apporte une texture tactile à chaque élément. Ainsi les rochers ne sont pas que des formes vagues et passe-partout, mais de vrais blocs massifs et consistants. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir toucher la surface de l’eau. Il apprécie la douce luminescence des paysages sous-marins du lac. Il se rend bien compte de la différence de luminosité entre le lac entourant le temple de la lumière, et celui que doivent franchir Mercenaire, Nan-Tay et le garçon pour arriver jusqu’au monastère.


L’auteur a donc décidé de réaliser un album orienté action qui en met plein la vue. Il ne s’agit pas pour lui de se contenter d’une enfilade d’images spectaculaires. En fait, le tome commence par une image qui constitue un plan en coupe du monastère souterrain et des chemins d’accès permettant de situer les éléments suivants : gong d’appel, tunnel inférieur, escalier d’accès au monastère, extrémité du pont suspendu détruit par un énorme reptile, porte d’inspection pour vérifier l’état de la rivière souterraine, rochers qui s’ils se détachent peuvent provoquer le débordement de la rivière souterraine, champs de cultures. Même s’il ne prend pas le temps de regarder ce dessin, le lecteur est assuré de la cohérence des déplacements des personnages, de la pertinence de la stratégie de l’armée de Claust, et de la manière dont la communauté va essayer de le contrecarrer. D’un autre côté, cela implique également que le scénariste ne dispose pas de beaucoup de place pour développer les personnages, ou même l’intrigue de fond de sa série. Dans le même temps, il parvient à établir les enjeux de la guerre qui oppose Claust au monastère. D’une manière toujours étrange, avec l’air de ne pas y toucher, il sait apposer de petites touches pour apporter un peu d’épaisseur aux personnages : l’inquiétude du petit garçon même s’il n’est pas nommé, un souvenir d’enfance de Mercenaire, la compétence sans faille de Nan-Tay. Ainsi, ils ne sont pas réduits à l’état de pantin utilisé comme artifice narratif, mais bien animés par une motivation identifiée.



Mercenaire incarne toujours ce héros fort et sombre, homme de peu de mots, n’hésitant à braver le danger qu’il prenne la forme de prouesses physiques, de confrontations avec des animaux monstrueux ou, pire, contre des hommes animés de mauvaises intentions. Il sauve un garçon pas encore adolescent utilisé comme victime sacrificielle par un culte, il n’hésite pas à tuer ses ennemis, il est prêt à se sacrifier pour une cause. Comme dans les tomes précédents, la bravoure de Mercenaire n’a d’égale que celle des deux autres personnages principaux. Nan-Tay, une femme en armure, se bat aussi bien que lui, le sauve une nouvelle fois d’une mort certaine. Le lecteur note que pour une fois elle ne se retrouve pas déshabillée, et qu’il n’y a même aucune nudité féminine dans ce tome. Le petit garçon fait preuve d’un acte de bravoure qui dépasse même ceux des adultes, Mercenaire et Nan-Tay. D’une certaine manière, il donne l’exemple aux adultes. Les héros luttent pour préserver la vie de la communauté du monastère, contre l’avidité de conquête et de puissance de Claust. Si cette trame d’intrigue est très classique, la narration visuelle lui donne une consistance et une originalité peu communes.


Ce tome confirme que Mercenaire a changé de statut : il sert la cause de la communauté du monastère, sans plus chercher de contrat juteux. Ses actions le désignent comme un héros viril à l’ancienne, accomplissant des actes de bravoure fantastique, dans un monde vaguement médiéval avec des créatures monstrueuses et des temples incroyables. Pour autant, l’implication totale de Vicente Segrelles donne corps à des endroits palpables, tout aussi ordinaires ou fantastiques qu’ils puissent être. Bien qu’il semble rester à distance de ses personnages, le lecteur en perçoit la personnalité par des détails, comme il peut apprendre à connaître les individus qu’il côtoie au quotidien. Une belle série d’aventures plus humaine qu’il n’y paraît.



lundi 13 mars 2023

Journal d'un album

Je m’attendais à des critiques, mais pas de cet ordre.


Il s’agit du premier tome hors-série accompagnant la sortie de l’album Monsieur Jean T03: Les femmes et les enfants d'abord (1994), des mêmes auteurs. Ce tome peut se lire sans avoir lu un seul album de la série Monsieur Jean. Il exhale plus de saveurs si le lecteur connaît la série. Sa première publication date de 1994. Il a également été réalisé par Philippe Dupuy et Charles Berberian, toutefois dans cet ouvrage chacun réalise seul ses propres pages, et non à quatre mains comme les albums de la série. Il s’agit d’un ouvrage en noir & blanc, édité par L’Association alors que les albums Monsieur Jean ont été publiés par Les Humanoïdes Associés. Il comprend cent-vingt-huit pages de bande dessinée.


Mercredi 11 août 1993, Charles Berberian se trouve dans un taxi et le chauffeur lui raconte une anecdote : un type qui monte dans son taxi et qui lui demande de le ramener chez lui, puis qui s’endort sans avoir donné l‘adresse, rond comme une queue de pelle. Impossible de le réveiller, et le chauffeur ne sait pas où il habite, forcément. Du coup, il a roulé pendant trois heures, le temps qu’il émerge, et le compteur tournait pendant ce temps-là, forcément. Il a même pris un autre client pendant que l’autre poivrot ronflait, client qui faisait une drôle de tête, mais en même temps, il était trop content de trouver un tacot à trois heures du mat’. Charles imagine le chauffeur sur la scène de l’Olympia en train de raconter sa blague à un public hilare. Il se lance à son tour, avec une histoire : il monte dans un taxi et le chauffeur n’arrête pas de se racler la gorge. Au bout de cinq minutes, ça lui remonte dans le nez, du coup les clients ont droit à une vidange complète du nez à coups de raclements et de reniflements sonores. Le chauffeur reste sans réaction, sans même sourire.



Quelques jours plus tard, Berberian est en train de dessiner cette scène pour le journal de l’album. Son épouse Anne vient le regarder, en tenant leur fille Nina par la main, elle-même tenant un biberon. Charles s’interrompt, et ils passent dans leur chambre, Anne demandant s’il parle déjà d’elle, des vacances, du fait qu’ils soient en vacances chez sa mère à elle dans le Quercy. Ils sortent voir les animaux dehors, avec leur fille dans les bras de son père. Ils sont donc en vacances dans le Quercy, chez Viviane la mère d’Anne, et c’est là qu’il a commencé son journal. Ils observent les poules et les cochons. Certes tout ce qu’il raconte là n’a rien à voir avec Monsieur Jean, mais c’est-à-dire qu’avec le chauffeur de taxi, ils en sont venu à parler bandes dessinées, et il a dit des trucs pas idiots à ce sujet, en gros que Charles faisait des bêtises. Ça lui évoque Astérix et Obélix. Il se souvient qu’il se marrait bien en lisant ça, il se demande où ils vont chercher toutes ces bêtises, pas vrai ? Charles éprouve la sensation que le chauffeur le punit en le fouettant. Il explique que pour trouver ces bêtises, il regarde autour de lui, il observe les gens et il en fait des histoires.


Au bout de quelques pages, le lecteur comprend que le titre est à prendre littéralement : Dupuy & Berberian ont documenté leur processus de réalisation du troisième album de la série Monsieur Jean, sous la forme d’un album de bande dessinée. Le présent ouvrage se compose de quatre parties. La première réalisée par Charles Berberian, de quarante-et-une pages, composée de trois chapitres. La deuxième réalisée par Philippe Dupuy, comprenant quarante-huit pages, et se composant de quatre chapitres. Enfin une autre partie réalisée par Berberian comptant quatorze pages, et une dernière réalisée par Dupuy, de douze pages. Chaque auteur raconte donc sa tranche de vie correspondant à la gestation de l’album, depuis les premières idées jetées par Berberian, jusqu’à la parution du tome trois de la série Monsieur Jean et à la dernière question : quel éditeur pour le Journal d’un album ? Comme dans toute autobiographie, même si celle-ci est croisée, le lecteur sait que les auteurs ont retenu des moments choisis, et les présentent comme ils l’entendent. L’un comme l’autre l’évoque de front ou de manière incidente : que raconter ? Un trajet en taxi, des anecdotes familiales, les discussions avec les fondateurs de la maison d’édition l’Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas), et bien sûr quelques-unes de leurs interrogations, de leurs doutes, des difficultés créatrices, mais aussi des difficultés matérielles, l’éditeur Les Humanos traversant une période difficile sur le plan financier et sur le plan juridique.



Il suffit donc au lecteur de savoir que l’appellation Dupuy & Berberian recouvre un duo de bédéistes, que leur personnage principal se nomme Monsieur Jean, et que sa série se focalise sur des moments de sa vie parisienne. Charles apparaît comme un monsieur sympathique, pas trop angoissé, ne sachant pas trop comment commencer son journal, ce qui nourrit les premières scènes. Il représente ses personnages de manière semi-réaliste, avec un trait de contour un peu fin, et une apparence qui s’apparente de près à celles des personnages de la série Monsieur Jean, gros nez compris. Les dessins comprennent un degré de caricature, avec des contours pas toujours très droits, comme mal assurés ou réalisés rapidement, un air de bande dessinée indépendante, ou un dessinateur peu porté sur l’application du travail d’encrage, ou encore une bande dessinée conservant sa spontanéité. Le lecteur suit bien volontiers cet auteur dans la banalité de son métier et de sa vie de famille, mais aussi dans l’exotisme de la profession de bédéiste.


Outre le fait que le personnage principal change, le lecteur remarque bien le passage d’un auteur à l’autre car le trait de Dupuy est plus appuyé, plus gras, plus agréable à la vue. Dans le même temps, il identifie également tout de suite la parenté avec les dessins de la série Monsieur Jean, même si ce dessinateur-là n’affuble pas ses personnages de gros nez. Il se révèle être également un excellent conteur, par exemple cette page où il évoque la vie de son père en seulement six cases. En comparant ces planches-ci avec celles de la première partie, il peut se faire une vague idée de ce qu’apportent un dessinateur et l’autre. Il constate que pour l’un, comme pour l’autre, les personnages représentés arborent tous un air sympathique, sans être nunuches, mais sans agressivité. L’un et l’autre savent poser un décor en quelques traits, tout en intégrant des éléments spécifiques qui rendent unique la ferme de Viviane dans le Quercy, ou permettent de reconnaître au premier coup d’œil, la gare Montparnasse. Ils utilisent avec la même aisance le glissement vers l’exagération visuelle, que ce soit avec Charles enfant, ou la mégalomanie débridée de Charles représenté par Phillipe lors qu’il abat une quantité de pages de Monsieur Jean, tout seul.



Cette lecture exhale un peu plus de saveurs pour celui qui a lu le tome trois de la série : il peut alors faire le lien avec une ou deux anecdotes de la vie personnelle de l’un ou de l’autre, et une aventure de Jean, ou bien encore identifier la métaphore du château assiégé par des femmes qui lancent des bébés aux soldats qui montent la garde sur les remparts. Au cours des séquences, Charles comme Philippe s’interroge sur leur rapport à la création, de manière superficielle, et plus sur leur comportement, leur mode de vie. Ça commence avec Charles qui estime qu’il est un adolescent attardé, ou même un enfant attardé à collectionner des figurines des Simpson, à accumuler des bandes dessinées (jusqu’à garder de vieux albums de Ric Hochet) alors que son appartement est plein à craquer. Ça continue avec Philippe qui trouve qu’il n’arrive pas à se faire à son âge, la trentaine : il continue à acheter des casquettes, à se balader en blouson et tee-shirt, voire même en baskets, comme un adolescent boutonneux, et à dépenser son argent en cinéma et en restaurants, alors qu’à trente-trois ans il devrait consacrer son argent à élever ses enfants (à son âge, son père avait quatre enfants).


L’épilogue de Charles le met en scène comme Robin, Philippe jouant le rôle de Batman, en costume l’un et l’autre. Il est question de leur amitié et de leur collaboration professionnelle, des incertitudes sur la parution de l’album de Monsieur Jean, et de leur rémunération. Il cite un passage d’un livre de Serge Rezvani, peintre, écrivain et auteur-compositeur-interprète français d'origine iranienne : À force de me situer à côté, en indiscipline et de la peinture et de l’écriture, prétendant à la transversalité, j’en suis venu à croire, comme le tireur à l’arc aux yeux fermés, que la pensée est à la fois flèche et but, et qu’il est donc inutile et distrayant de se préoccuper de quelle nature sont la flèche et le but, car seul d’arquer son arc sans décocher la flèche suffit. Charles s’interroge sur la beauté du geste, celui de dessiner et sur sa finalité. Puis Philippe évoque les étapes successives pour finir les planches de l’album jusqu’à sa parution : un vrai jeu de l’oie où le passage d’une case à la suivante est tributaire d’événements arbitraires, totalement indépendants des auteurs, à commencer par la santé financière de leur éditeur.


Charles Berberian et Philippe Dupuy ont fait le projet de réaliser un album de leur série Monsieur Jean, le troisième tome, et d’en documenter le processus sous la forme d’un journal à la narration libre, et séparée, chacun produisant ses chapitres seul, de son côté. Ils exposent leurs doutes sur la nature nombriliste d’une telle démarche, et réalisent des pages assez proches graphiquement de la série. Ils plongent le lecteur dans leur quotidien, au travers de morceaux choisis, et mis en scène, une autre forme de construction que celle de Monsieur Jean, mais pas une œuvre spontanée et sans réflexion ou formalisation. Le tout invite le lecteur aux côtés du quotidien de deux bédéistes, avec des personnalités différentes, des narrations visuelles assez proches, pour des tranches de vie banales dans ce qu’elles ont de pragmatique, mais aussi uniques car intrinsèquement liées à eux, à leur situation personnelle du moment, à leur l’étape qu’ils effectuent dans leur métier, à la fois une étape pour grandir, à la fois un reflet de la fragilité de l’artisanat.



jeudi 9 mars 2023

Léonard T53 Un amour de génie

Pff ! Quelle tirade ! À croire que le scénariste de cette BD est payé à la ligne !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 52 - Vacances de Génie (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient seize gags d'une à huit pages. La première édition date de 2022.


Un amour de génie, huit pages. Nuit. L’enseigne lumineuse s’allume dans la chambre avec les mots : Debout Disciple ! Nuit. L’enseigne se rallume, et Basile se réveille à demi, en ouvrant les yeux. Nuit. L’enseigne s’allume pour la troisième fois : Basile est réveillé, Raoul également. Le premier parle tout haut indiquant au maître qu’il pense avoir capté le message subliminal que Léonard essaye de lui adresser. Ce dernier arrête de jouer avec le boîtier marche/arrêt et révèle pleinement sa présence. Le disciple s’habille et suppose qu’il va devoir, un album de plus, servir la science et prétendre que c’est sa joie. Léonard le reprend : pas la science, mais l’amour. Basile se méprend et croît à une déclaration pour lui. Il répond qu’il avait entendu circuler certaines rumeurs dans leur ville de Vinci mais qu’il n’y avait pas porté crédit. Après tout que lui importent les affinités sentimentales de Léonard ? Ils sont au début du seizième siècle, que diable ! Il faut savoir faire fi de tous ces préjugés. Hélas, comme Léonard le sait, le cœur de Basil est déjà pris : elle s’appelle Euphalie et un jour quand il aura enfin économisé assez d’argent sur le salaire que le génie ne lui paye jamais, il pourra demander sa main à son père. Léonard a sorti son tromblon de sa barbe et il ouvre le feu sur le disciple dans un grand BLAM ! Il rectifie le raisonnement erroné de son disciple : il n’est pas amoureux de lui, cet abruti des Abruzzes. Il est amoureux de la belle, de la sensuelle de la, ô combien spirituelle, de la merveilleuse, de la gracieuse, de la lumineuse, de l’unique, de l’inimitable, de la virevoltante, de la gargaglubsante Giovanna !



Ça balance pas mal à Vinci, une page. Mozza regarde par la fenêtre, avec Raoul Chatigré à ses côtés : la pluie tombe depuis quinze jours sans discontinuer. Léonard entre dans la pièce en lui proposant de venir voir ce qu’il a inventé tout spécialement pour elle, sa petite varlope d’amour. – Jeune fille au père, trois pages. Dans une salle de classe de l’école, une jeune fille se tient sur l’estrade, avec la maîtresse debout sur sa droite, et son père en train de découper des côtelettes avec un tranchoir. Elle le présente en indiquant que son papa est boucher et que sa chipolata est la meilleure du monde. C’est au tour d’un garçon de monter sur l’estrade avec son père et de le présenter : son papa est maire de Vinci. Un autre élève dans la classe demande s’il peut faire sauter les contraventions. Une petite fille monte et présente son père pompier, puis un garçon dont le père est carabinieri. C’est enfin au tour de Mozza de monter sur l’estrade et de présenter son père, profession Génie.


Déjà le septième album écrit par Zidrou qui a pris la succession de Bob de Groot avec l‘album quarante-sept en 2016, permettant à Turk de continuer à enchanter les rétines des lecteurs avec ses dessins plein d’entrain, son incroyable attention aux détails attestant d’une application sans faille, d’un véritable amour pour ses personnages. Pour le présent album, le scénariste a opté pour le développement d’un thème, l’amour, au travers d’une bonne moitié des gags de l’album, ce qui lui donne une unité particulière, et qui suscite chez le lecteur l’interrogation inconsciente de savoir si le gag qu’il lit comporte une dimension amoureuse. Bien évidemment, cet album, comme tous les autres de la série, reste tout public. Pour autant, le lecteur adulte sourit en constatant que Zidrou parvient à se montrer provocateur, à s’aventurer au-delà du politiquement correct, tout en conservant les caractéristiques d’une lecture pour tous. Dans la première histoire, Léonard apprend que son amour de jeunesse, Giovanna, vient de devenir veuve : c’est une occasion inespérée de la courtiser. Le lecteur fait connaissance avec une femme aux cheveux blancs, à la silhouette élancée mise en valeur par sa robe de deuil noire. Il se retrouve pris au dépourvu quand elle déclare qu’à présent qu’elle est veuve, riche et plutôt avenante encore, elle n’a aucune intention de se remettre sous la coupe d’un homme et qu’elle a un faible pour les hommes plus jeunes. La tête que fait Léonard en entendant ça, n’a pas de prix.



Zidrou se montre tout autant facétieux lorsque Léonard invente le principe de rendez-vous en aveugle (blind date) pour Mathurine Montorchon de la Serpillière. Cette dernière, toujours aussi accorte et bien portante, saute sur l’occasion d’une manière très personnelle, et le lecteur ne peut que sourire en voyant l’énergie qu’elle met à participer à cette forme de speed-dating. Dans le gag intitulé Vol de nuit en cinq pages, la vie sentimentale de Mathurine se retrouve à nouveau à l’honneur, d’une autre manière. Alors qu’elle rentre dans l’atelier de Léonard pour faire le ménage du matin, elle se rend compte qu’Anastasio Schippatore se trouve dans la place et elle ne lui prête aucune attention, ce qui prend le cambrioleur au dépourvu. Il s’adresse à elle pour lui demander si elle n’appelle pas au secours, si elle ne craint pas que son frère Atanasio et lui ne lui fassent subir les pires outrages. Elle le toise d’un drôle d’air, sa posture montrant bien son assurance, et reprend derechef son ménage avec énergie, tout en lui demandant s’il a fini de se caresser les testostérones dans le sens du poil. Le dessinateur sait insuffler du caractère dans son visage et son langage corporel, Mathurine devenant ainsi bien plus qu’un simple personnage secondaire à usage comique. Sur la page suivante, Anastasio lui parle de batifolage. Mathurine sort son dictionnaire qu’elle consulte pendant quatre cases, le lecteur fondant complètement devant ses petites mimiques.


Bien évidemment, les auteurs utilisent tous les ingrédients qui font l’identité de cette série. Les dessins sont toujours aussi agréables à lire : la rondeur des personnages, leur visage avec un gros nez et des expressions un peu exagérées pour les rendre plus expressifs, leur caractère foncièrement gentil. Dès la deuxième page, ils rappellent que la violence à des fins comiques a bien conservé sa place : une énorme onomatopée BLAM, le buste du disciple calciné et troué comme une passoire par la grenaille du tromblon de son maître, deux autres BLAM dans la page suivante, aggravant encore l’état du disciple. Il y a même un gag en une page intitulé Tout feu, tout BLAM, consacré à l’essayage de tromblon pour déterminer celui dont l’effet est le plus destructif ou le plus trouant. L’exagération est telle que le lecteur ne peut y voir qu’une volonté humoristique, déconnectée de toute réalité de blessure. Turk & Zidrou poussent le bouchon encore plus loin avec le gag en une page intitulé Où t’es outil ? : Léonard entre dans la chambre de Basile pour récupérer ses outils encore fichés dans son corps, l’enclume bien sûr, une paire de tenaille, un marteau et même un tournevis logé dans une de ses oreilles.



Après toutes ces aventures, le lecteur reste béat d’admiration devant l’inventivité des auteurs. Ils vont chercher des inventions dans le monde moderne : une carte bancaire, du mercurochrome, un souffleur pour feuilles, la chirurgie esthétique, l’enseigne lumineuse. Ils n’hésitent pas à en améliorer quelques-unes dans le registre de l’Anticipation, comme un barbier robot ou le mouvement perpétuel pour un rockingchair. Comme à son habitude, Turk intègre ces merveilles technologiques facétieuses, avec une évidence extraordinaire, comme si elles avaient réellement pu être fabriquées par Léonard avec les outils dont il dispose. Parmi les ingrédients attendus, Bernadette, Raoul Chatigré et Yorick occupent une place de choix, et ils sont bien au rendez-vous : la première essayant d’échapper aux inventions qui tournent mal, le deuxième réveillé brutalement alors qu’il dort sur le lit de Basile et figurant en bas de la dernière page de chaque gag, le dernier en tant que spectateur immobile souvent malmené et flanqué à terre, à l’envers. Comme à son habitude, Turk ne ménage pas sa peine pour représenter les environnements : les meubles et accessoires dans la chambre de disciple, les trucs et les machins (sans oublier les outils et les inventions abandonnées) dans l’atelier de Léonard, et les différents lieux comme le jardin du père de Giovanna, les rues de Vinci, la salle de classe et la cour de récréation de l’école de Mozza, l’échoppe du marchand de tromblons, la cuisine de Mathurine, le puits sur la place de Vinci. 


Les deux créateurs ne donnent jamais l’impression de ronronner ou de se reposer sur leurs lauriers, ils continuent d’imaginer de nouvelles situations, de nouvelles dynamiques d’intrigue Cela commence avec l’introduction de Giovanna, et au cours de cette histoire, c’est Léonard qui se retrouve dans une fâcheuse posture, puisqu’il est enfourné dans le four à pain du père de Giovanna, quelle humiliation, douloureuse qui plus est. Basile bénéficie d’une intervention de chirurgie esthétique au cours de laquelle son visage est refait de manière exhaustive et drastique. Bernadette, en intervieweuse, et Raoul, en caméraman, effectuent un reportage sur le reflet de Léonard qui habite le miroir en pied. Léonard trouve quelqu’un d’autre que Basile dans le lit de celui-ci. Les surprises abondent, attestant du plaisir des auteurs, pulvérisant tout risque de répétition.


Ce cinquante-troisième album de la série Léonard s’avère être une grande cuvée : Turk continue d’enchanter par la vivacité de ses personnages, et par le soin porté aux décors et aux accessoires, Zidrou se montre inventif dans les gags, les situations, la façon de filer légèrement le thème de l’amour dans une partie des gags de ce tome. Le lecteur arbore un sourire de la première à la dernière page, charmé de l’élégance avec laquelle les auteurs savent se montrer incorrects, malicieux, facétieux, rasséréné par l’affection qu’ils portent à leurs personnages.



mercredi 8 mars 2023

Amatlan

Rien ne finit, ça devient autre chose.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, le récit d’un voyage de l’auteur au Mexique. Sa première publication date de 2009. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Elle est en noir & blanc et compte quatre-vingt-quatre pages.


À Paris, le 30/10/2007, un dessin en pleine page : un homme debout nu contemple une femme allongée, nue également. Le cinq décembre 2007, au Mexique, à Amatlán, le jardin, vu de l’intérieur de la maison, les feuilles de lierre sont en fer forgé, derrière se trouvent une cour et un arbre. Le même jour, dans cette cour, deux chiens, un jaune et un noir, dorment au soleil. Le chien jaune a les yeux très bleus, avec une pupille noire au milieu, le souvenir d’un ancêtre du Grand Nord. Le même jour, la vue depuis la terrasse de la maison, deux vautours tournent là-haut, au-dessus des montagnes. Suit une représentation réalisée le lendemain, de la maison vue de la route pavée : elle se trouve à l’extrémité d’une allée, au milieu de la végétation. Toujours un dessin en pleine page : l’intérieur de la maison, il ne faut pas marcher pieds nus, il y a des scorpions. Un dessin d’église : Edmond indique qu’il est au Mexique puisqu’il dessine une église mexicaine, l’église Santa Maria à Tepoztlan, le six décembre 2007. Dans cette ville, il rencontre un Italien dans un café : il s’appelle Andrés, il vit ici. Ils se parlent, Edmond lui dit qu’il fait de la bande dessinée. Son interlocuteur lui répond qu’il y en a un qui vient ici tous les étés, un auteur comme lui. Qui ? Golo. Qui ? Golo ?...  Edmond n’en revient pas : son ami Golo, parisien et égyptien, bientôt mexicain, ici !



Première promenade dans la montagne qui est derrière la maison le sept décembre 2007. Désir de voir, d’aller là où tournent les vautours, dans leur paix. Zapata s’est caché ici. De la vallée montent des hurlements qui n’ont pas de pauses, les aboiements des chiens, beaucoup de chiens, errants aussi. Peut-être qu’en bas, les hommes silencieux crient leurs misères à travers les gorges des chiens ? Le soleil se couche, il faut redescendre. Le lendemain, Edmond fait la connaissance de Manuel, Anne, Juan Pablo. En son for intérieur, il s’interroge. Encore une fois un livre. Encore ?... Un carnet de voyage ? Il est assis dans un jardin, quelque chose comme un jardin. La couleur dominante est celle de la brique, du beige aussi avec des taches vertes. On est environ à 1.700 mètres d’altitude, début décembre, il fait doux. Il y a des arbres dans ce jardin, des ciruelos, une espèce de prunier dont les fruits ont le goût des oranges, un peu, avec un gros noyau. Deux maisons se font face, dans celle qui est dans son dos il y a Anne, Anne écrit pour plusieurs journaux français. Devant, il y a celle où il loge avec elle, elle c’est Neige. Il l’entend rire avec Magali dans la cuisine. Magali donne des cours de philosophie dans une université à Cuernavaca.


Qu’il soit familier de l’écriture d’Edmond Baudoin, ou qu’il le découvre avec cet ouvrage, le lecteur éprouve vite une forme d’accoutumance à la forme très libre de sa narration. Le récit commence sous la forme de dix illustrations pleine page, avec une date (celle à laquelle elle a été réalisée), un court texte explicitant ce qui est représenté. Le lecteur comprend que l’auteur a réalisé ces dessins sur le vif, parfois au pinceau, parfois à la plume. Il s’agit d’images descriptives où le lecteur peut reconnaître ce qui est représenté, avec un degré de précision variable, jamais avec un aspect photographique, que ce soit dans la précision ou dans le détail. En planche six, l’artiste s’attache à détourer chaque élément présent dans la grande pièce de la maison, mais avec des traits irréguliers, sans texture, et presqu’aucune ombre portée. En planche quatre, il reproduit l’impression que donnent les arbres devant la montagne, avec des traits de pinceau appuyés pour reproduire l’effet de silhouette de ces éléments, sans aucun détail sur l’intérieur des surfaces qu’il s’agisse des feuilles ou des troncs. Dans les pages suivantes, à une ou deux reprises, les images s’avèrent être composites associant deux ou trois éléments issus de prises différentes, encore accompagnées d’un texte soit laconique soit composé de plusieurs paragraphes. Ce n’est qu’à partir de la planche vingt-six que le lecteur découvre des compositions plus classiques de cases alignées en bande, la plupart avec une bordure de case, le temps de six pages. Puis revient le mode en illustration accompagnée d’un texte.



Edmond Baudoin choisit la forme et la composition de chaque page comme bon lui semble, au gré de sa fantaisie. En tout cas, dans un premier temps, le lecteur se dit se dit que l’auteur suit l’inspiration du moment. Mais s’il a lu d’autres ouvrages, il sait qu’en fait Baudoin compose bel et bien chaque ouvrage, peut réaliser plusieurs brouillons d’une page, tout en s’accordant une liberté totale, sans se sentir contraint de respecter une attente implicite du lecteur sur un format de cases disposées en bande. L’effet ne s’apparente pas à celui d’une bande dessinée et déstabilise dans un premier temps car le lecteur ne retrouve pas l’effet de la régularité de disposition des cases, ou l’interaction attendue entre phylactères et images, et dans le même temps ce n’est pas un texte illustré, ou des images commentées. C’est une sensation de liberté peu commune en bande dessinée, à la fois des images et des mots sur des pages rectangulaires, à la fois quelque chose d’inattendu, d’impossible à anticiper à chaque découverte d’une nouvelle page. Même un lecteur familier de l’artiste se retrouve surpris. Tout d’abord en planche 18 quand il comprend qu’il lit les mots de Neige, Edmond ayant fait participer sa compagne : elle raconte son état d’esprit quand Edmond souhaite qu’elle vienne danser avec lui sous les yeux des villageois à une fête, et qu’elle ne se laisse pas convaincre. De la planche trente-six à la planche quarante-trois, le texte n’est plus manuscrit, mais en caractères d’imprimerie, Neige évoquant en prose le viol dont elle a été la victime et son incidence sur sa relation avec Edmond, les images devenant effectivement une illustration sur le bord, les planches quarante et quarante-et-un en étant même dépourvues. Pour autant, l’esprit du lecteur a eu le loisir de s’habituer à la malléabilité de la narration et il se lance dans ces pages de texte avec plaisir, sans même songer un instant à renâcler parce que ce n’est pas de la BD.


En planches onze et treize, l’auteur développe un texte de plusieurs paragraphes dans lequel il s’interroge sur ce qu’il est en train de faire, sur la nature de son récit, de son ouvrage. Un carnet de voyage ? Encore une fois un livre… Pour dire quoi ? Le chemin ? Son chemin ? Le lecteur ressent au fil des pages que l’auteur n’agit pas par automatisme, qu’il ne se contente pas de raconter ce qu’il voit, ce qu’il ressent, sa façon de vivre sa relation avec sa compagne Neige. Il s’interroge sur la première planche avec l’homme et la femme nus, puis découvre ces images qui montrent les lieux qui entourent Edmond Baudoin, comme croqués sur le vif, mais en fait montrant ces endroits avec sa sensibilité, sa subjectivité. Il se dit d’ailleurs que le narrateur a opéré un choix dans ce qu’il montre, dans ce qu’il représente, que sa subjectivité s’exprime également dans ce qu’il a retenu pour être montré, qu’un autre auteur aurait fait d’autres choix, aurait montré d’autres lieux, ou les aurait montrés d’une autre manière. De ce point de vue, le récit s’apparente bien à un carnet de voyage, avec les lieux du quotidien, avec un peu de marches, de voyages qui s’apparente à du tourisme, mais à l’opposé de celui de masse. Le lecteur voit ces paysages par les yeux de l’artiste, et il perçoit que celui-ci est attaché à rendre compte de ce qu’il voit, pas à plaquer une conception préalable sur ce qu’il découvre. Cela donne un carnet de voyage très personnel.



Toutefois, ces pages ne peuvent pas être réduite à un carnet de voyage à Amatlán et dans ses environs, parce qu’Edmond Baudoin raconte également sa relation avec Neige. Il le fait en assumant sa subjectivité personnelle, en la faisant ressortir. Il ne présente jamais ses pensées comme une vérité, mais bien comme sa perception des choses, de cet être humain qui n’est pas lui, de ses projections. Dès la planche treize, il indique explicitement qu’il a soixante-cinq ans lors de ce voyage, et que Neige en a trente. Il a une conscience aigüe à la fois de la transgression que cela constitue vis-à-vis des conventions sociales, sans développer le pourquoi desdites conventions, et de son désir pour elle. Il n’insiste pas particulièrement pour son respect pour elle, mais le lecteur qui déjà lu d’autres bandes dessinées abordant le sujet de ses relations avec la gent féminine, connaît à la fois son pouvoir de séduction, à la fois son respect absolu du consentement. Il ressent qu’Edmond ne veut en aucun cas mettre en œuvre une quelque forme d’ascendant que lui donnerait son âge sur elle. Le lecteur comprend que dans ces conditions l’auteur ait souhaité donner la parole à Neige, qu’elle ait pu exprimer son point de vue, ses ressentis, qu’ils figurent dans l’ouvrage. Cet aspect-là de la bande dessinée est traité avec une rare sensibilité : l’auteur se met à nu avec une honnêteté totale, tout en préservant une pudeur qui évite au lecteur de se sentir de trop, ou de devenir un voyeur. Cet album est également un carnet de voyage vers l’autre dans une relation amoureuse, dans toute sa singularité, et dans le même temps dans tout ce qu’elle peut avoir d’universelle, avec exécution d’une rare beauté.


Une bande dessinée d’Edmond Baudoin de plus… Et c’est déjà beaucoup. Un carnet de voyage à nul autre pareil, dans lequel la sensibilité de l’auteur s’exprime dans chaque dessin, chaque phrase, chaque construction de page. Un voyage géographique en dehors des sentiers battus, avec une perception du quotidien et des paysages qui n’appartient qu’à cet auteur. Également un voyage amoureux, une relation fragile, délicate, difficile à faire accepter aux yeux des autres, et même aux yeux de l’auteur, avec une exigence de soi pour ne pas profiter de son charme et de son âge, ne pas abuser d’une forme d’ascendant, construire un consentement réciproque entre deux êtres uniques.