Ma liste de blogs

vendredi 6 août 2021

L'Onde Dolto 1/2

Le danger serait de croire à des solutions toutes faites.


Ce tome et le premier d'un diptyque consacré à la vie de Françoise Dolto (1908-1988), quand elle animait l'émission de radio Lorsque l'enfant paraît, sur France Inter. Sa première édition date de 2019. Cette bande dessinée a été réalisée par Séverine Vidal pour le scénario, Alicia Jaraba pour les dessins et les couleurs, avec la participation de Catherine Dolto, la fille de la psychothérapeute.


À Antibes, en août 1976, Françoise Dolto est en train de préparer une citronnade dans la cuisine avec sa fille Catherine qui prend le café, attablée. Une fois prêtes, elles sortent dans le jardin pour apporter la boisson et les verres sur la table du jardin, son époux Boris étant en train de lire dans une chaise longue. Françoise évoque le fait que France Inter lui ait proposé de réaliser une émission de radio quotidienne, mais qu'elle ne se voit pas renoncer à ses consultations. Elle se souvient encore de l'émission à laquelle participait sur Europe 1, entrecoupée de publicités intempestives. Sa fille lui fait remarquer qu'il n'y a pas de coupures de publicité sur France Inter : sa mère est catégorique, c'est non. En septembre 1976, Pierre Wiehn, le directeur de Radio France, l'appelle pour discuter du projet avec elle : elle explique quelles seraient ses conditions si elle acceptait. Un fois le coup de fil terminé, elle va demander l'avis de son époux et elle trouve qu'il ne l'aide pas beaucoup. Sa fille arrive et entre dans le salon, tout en écoutant. En réfléchissant à haute voix, Françoise a fini par changer d'avis et par se décider à accepter cette émission. Elle se fera sur la base de lettres envoyées par des parents, et sa fille supervisera le courrier, ainsi que les réponses.



En octobre 1976, en marchant dans la rue, Françoise Dolto explique l'organisation de l'émission. Sa fille s'occupera du courrier, car elle tient à ce que les auditeurs n'interviennent pas en direct, mais écrivent. En mettant les choses noir sur blanc, ils commencent à réfléchir, à travailler. Catherine triera les lettres par thème et les résumera, et elles répondront à tout. Chaque personne qui aura écrit sera prévenue du jour où ils répondront à sa lettre à l'antenne. L'émission dure trois heures chaque après-midi, et sa rubrique environ dix-douze minutes. Elle aura un jeune journaliste avec elle : Jacques Pradel, un débutant très sympathique paraît-il. Son rôle sera de présenter le courrier du jour, de raconter ce qui dit la lettre, puis elle répondra et ils échangeront. Ce sera un dialogue, plutôt qu'une psychanalyse radiophonique. Elles arrivent à l'immeuble où se trouve le cabinet de consultation et le journaliste les salue car il est arrivé en même temps qu'elles au pied du bâtiment. Une fois dans le cabinet, il dit toute son admiration pour le franc-parler de la psychanalyste, tout ce qu'elle a mis en place autour de la psychanalyse des enfants. Elle répond que le titre de l'émission lui plaît beaucoup : Lorsque l'enfant paraît. Jacques ajoute qu'il s'agit d'une idée de Jean Chouquet, conseiller des programmes.


Ce premier album d'un diptyque raconte la première année de l'émission Lorsque l'enfant paraît, diffusée sur France Inter, au cours de laquelle la psychanalyste Françoise Dolto répond à des questions rédigées par des parents et envoyées par courrier. C'est le format qu'elle a elle-même choisi. Le récit se partage en deux types de scènes : celles correspondant à la vie de la psychanalyste autour de l'émission et trois séquences de souvenirs d'enfance, et celles mettant en scène le courrier d'une auditrice et la réponse de Dolto par le biais d'une discussion avec le coanimateur Jacques Pradel. L'artiste a choisi de réaliser des dessins doux, agréables à l'œil, avec une forme de simplification et d'exagération de certaines émotions, que ce soient celles des enfants sans filtre, ou celles des parents éprouvant des difficultés à élever leur progéniture. Il peut également s'agir de l'enthousiasme des adultes écoutant l'émission de radio. Ainsi le lecteur peut voir l'entrain des jeunes enfants et leur énergie qui semble inépuisable, un acte agressif tel que la morsure d'un autre enfant, la sérénité absolue de l'enfant en train de dormir, sa colère figurée par des dents en pointe (un code graphique emprunté aux mangas), le rire franc des enfants en train de dire des gros mots, le rouge qui monte à la figure de la mère en même temps que la colère, le désarroi quand le parent ne sait pas comment faire (avec une goutte proche du front, un autre code manga), sans oublier la tendresse sans réserve entre l'enfant et son parent.



L'apparence douce et gentille des dessins n'obère pas la qualité et la densité de la narration visuelle. Alicia Jaraba réalise des dessins descriptifs avec un bon niveau de détails. Elle recrée les deux époques concernées par le récit : l'année allant de l'automne 1976 à l'été 1977, ainsi que les souvenirs d'enfance de Françoise coloriés en sépia pour marquer la différence. En fonction de sa familiarité avec la fin des années 1970, le lecteur peut reconnaître certains types de vêtements (les robes et les jupes de Dolto, identiques à celles qu'elle porte sur les photographies), le matériel à bande pour enregistrer les émissions dans le cabinet de la psychologue, la machine à écrire de Blanchette, un numéro de Paris-Match évoquant le divorce de Donna Summer (1948-2012), le tourne-disque. En revanche, il n'est pas bien sûr que les voitures correspondent à des modèles ayant vraiment existé. La dessinatrice représente également avec soin l'immeuble abritant le cabinet de Dolto, ainsi que sa villa d'Antibes. Le lecteur aimerait bien pouvoir se détendre à l'ombre des arbres du jardin, et siroter lui aussi la citronnade à l'ombre.


La représentation des individus, adultes comme enfants, montre des personnes sympathiques, même quand elles s'énervent, sans forme de critique ou de mépris, et souvent avec le sourire. De ce point de vue, les autrices ont fait en sorte d'appliquer l'un des principes de vie de la psychanalyste : ne pas juger les gens, ne pas avoir d'opinion personnelle autour de ce que les gens lui exposent. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver cette approche un peu insipide, sans réelle tension autre que les conflits entre parents et enfants, sans beaucoup de critique. D'un autre côté, il s'agit avant d'exposer ce qu'était cette émission, comment elle a été conçue et pourquoi elle a été conçue comme ça, et d'évoquer plusieurs sujets de ces émissions. Le lecteur peut ainsi voir expliqué en des séquences d'une à quatre pages les thèmes suivants : l'arrivée d'un bébé, un enfant qui pleure vers 17h00, l'importance de parler au bébé, la fatigue et l'énervement du parent, la jalousie de la plus jeune pour l'aînée, la fessée, la jalousie, l'obéissance, ranger sa chambre, l'heure du coucher, les gros mots, l'apprentissage de la propreté (vers deux ans et demi), le sommeil (et la contestation d'une auditrice sur les recommandations faites), l'arrivée d'un deuxième bébé, l'âge pour parler (avec un développement sur le fait que tout est langage chez le bébé), la mort, les relations avec les grands-parents, les jumeaux, une famille bilingue, un enfant autiste.



S'il connaît déjà un peu l'œuvre de Françoise Dolto, le lecteur retrouve ses principaux thèmes : l'enfant est une personne, tout est langage, le parler vrai. Sinon, il bénéficie d'une présentation en exemple des idées qu'elle a apportée dans la thérapie avec l'enfant, dans la manière de le considérer et de dialoguer avec lui, de l'élever. Les autrices résument son positionnement ainsi : les enfants ont besoin d'être accueillis par la société aussi bien à la naissance qu'à chaque stade de leur développement ensuite. Plus tard ce seront des citoyens. Le lecteur en apprend un peu sur la vie personnelle de Françoise Dolto : la mort de sa sœur, la réaction de sa mère, sa propre éducation, l'éducation de ses enfants, son internat à l'hôpital des enfants malades et sa découverte des modalités de leur traitement par les médecins, surtout ceux qui avaient des difficultés psychologiques. Au fil des séquences, le lecteur éprouve l'impression de lire une hagiographie, ou en tout cas un ouvrage ne présentant la psychanalyste que sous un angle positif. En 1976, elle est âgée de 68 ans et a déjà accompli la quasi-intégralité de sa carrière. Ses principales idées sont arrivées à maturité et ont été exposées dans de nombreuses institutions. Elles ont été validées par l'expérience, et acceptés par les milieux spécialisés. Il est donc légitime que dans un tel ouvrage entre vulgarisation et biographie les autrices la présentent sous un aspect positif. Par ailleurs, le lecteur ne peut pas résister longtemps à la gentillesse de la psychanalyste, et à son humilité, étant prête à entendre que certains parents ont très bien réussi en faisant différemment de ce qu'elle préconise.


Ce premier tome permet de (re)découvrir les apports de Françoise Dolto au travers de l'évocation de la première année de l'émission radiophonique Lorsque l'enfant paraît. La narration visuelle est douce et agréable à l'œil, avec une forme de prévenance pour les différentes personnes. L'évocation est respectueuse et pédagogique, avec une bonne restitution de l'entreprise que pouvait représenter une telle émission.



dimanche 1 août 2021

Europa T01: La Lune de glace

Je suis sûr d'avoir vu ces deux types sortir de l'eau et aller vers…


Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Le scénario a été écrit par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe Daniel Jacquette. Elle a été illustrée par Zoran Janjetov pour les dessins et Joran Zanzetov junior pour les couleurs. Les mêmes créateurs ont également réalisé la série Centaurus (2015-2019) en 5 tomes.


Quelque part dans une banlieue urbaine avec des tours HLM, la sœur de Suzanne Saint-Loup est déjà attablée et elle l'appelle ainsi que son mari, pour le repas. À la télé, les infos évoquent l'absence de nouvelles concernant la dernière mission d'exploration qui s'est posée sur Europa en avril dernier. Le journaliste rappelle qu'Europa est la deuxième lune de Jupiter et que la science place de grands espoirs dans les recherches concernant son étonnant océan souterrain. Mais toutes les liaisons ont été brusquement interrompues avec la mission, et malgré tous les efforts menés pour les rétablir, Europa reste étrangement silencieuse. Après le repas, Suzanne décide de sortir se promener, et elle emmène le chien Rufus avec elle, à la demande de sa sœur. Elle passe devant un groupe de trois jeunes hommes désœuvrés qui se retiennent bien de l'enquiquiner car ils savent qu'elle a du répondant, même sans le chien. À sa grande surprise, elle reçoit un appel du colonel Jean Delarue qui lui demande se présenter au CESS le lendemain pour une mission en vol interplanétaire. Elle a du mal à y croire.



Suzanne Saint-Loup se présente en uniforme au siège du CESS comme convenu, et est reçue par le colonel Delarue lui-même. Il l'emmène dans son spacieux bureau et passe en revue ses compétences : réussite brillante à tous les examens théoriques et pratiques de pilote spatial, expérience de pilotage de la nouvelle génération de la navette Orion 4. Deux responsables observent l'entretien par le biais du circuit de surveillance vidéo en évoquant les difficultés relationnelles de Suzanne, une forme d'autisme qui a conduit à l'écarter de toute mission pendant plusieurs mois, mais là ils n'ont plus le choix. Le colonel continue : le CESS n'a plus de nouvelles de la mission sur Europa et la prochaine fusée à partir décolle dans neuf jours, avec à son bord une équipe pour une nouvelle mission sur Europa. Elle a été choisie pour en être la pilote. Elle accepte sur le champ. Le colonel l'emmène dans une salle de réunion où se trouvent déjà 4 autres membres de la mission : la colonelle Bella Sontag, le capitaine Anton Scorg, le capitaine Vincent Cassani (un médecin), tous trois membres des forces spatiales de l'ONU, et le civil Winston Plump planétologue au CERN. Il ajoute que le commandant de leur mission ne peut pas être présent aujourd'hui : Paul Douglas. Puis il passe à une présentation avec le divisionnaire Rousseau, pour exposer les derniers faits connus : les paramètres de la précédente mission, et les dernières communications.


Dans un avenir vraisemblablement pas si proche que ça puisque l'humanité est parvenue à réaliser de vols spatiaux longs, mais pas si lointain que ça non plus puisque les accessoires de base (table, chaises, modalités de repas, bâtiments) n'ont pas été transformés par des évolutions technologiques radicales. Curieux, le lecteur observe chaque élément dessiné pour se faire une idée de ce futur : l'appartement de la sœur de Suzanne et son écran télé au mur sans technologie holographique, graffitis sur les murs des immeubles et lampadaires très ordinaires, tour du CESS dont l'architecture évoque une de La Défense, salle de réunion basique et fonctionnelle, grand bureau spacieux et tamisé au Vatican sans ordinateur préservé de tout artefact informatique : les dessins minutieux, cliniques et précis permettent au lecteur de se faire une idée très concrète de ce futur très banal. Les éléments de science-fiction s'intègrent sans solution de continuité, décrits avec la même minutie et le même degré de détails. Le lecteur regarde l'intérieur de la fusée, puis de la navette, puis de la base sur Europa : une conception classique pour ce genre de décors, à l'apparence peut-être un peu fade, tout en étant très substantiels, l'artiste ne se limitant jamais à 3 formes vaguement esquissées en arrière-plan. Il est visible que Janjetov a conçu un modèle 3D complet de la fusée. Le coloriste ajoutant des textures, des effets de volume et de relief, des formes abstraites mais plausibles sur les écrans de contrôle. Ce mode de représentation produit un effet très paradoxal sur le lecteur : d'un côté il peut se projeter dans cette navette, cette base lunaire, d'un autre côté ce qui est représenté est d'une telle évidence que ces décors semblent banals et sans relief. Il faut que survienne une séquence sur Terre pour le lecteur mesure à quel point l'artiste conçoit et représente des environnements très fouillés, par exemple en voyant la zone pavillonnaire avec sa large rue tranquille, ses pelouses bien vertes sans clôture, ses arbres fournissant des zones ombragées, sans oublier la carriole des Amish.



Le lecteur ressent d'entrée de jeu une sensation de quasi-normalité, les images lui montrant une réalité familière, banale et quotidienne, cette sensation s'étendant au voyage dans l'espace et à la découverte de la base lunaire. Elle imprègne également les personnages pour un effet étrange. D'un côté, les auteurs savent leur donner une identité facilement mémorisable : que ce soit leur nom, leur compétence, ou leur apparence visuelle. Il s'amuse à donner le visage de l'acteur Peter Graves (né en 1926, interprète de Jim Phelps) au professeur Woodrow, seul survivant de la première mission. D'un autre côté, ils semblent un fades, comme construits sans beaucoup d'épaisseur. Voire le lecteur finit par se demander quelle importance il doit accorder à certaines affirmations. Le caractère réputé difficile de Suzanne ne transparaît pas dans son comportement. Le commandant Paul Douglas a une réputation d'alcoolique, mais ce n'est pas visible dans son comportement, si ce n'est qu'il boit un verre ou une lampée de temps à autre. Ce décalage provoque alors une forme de distanciation chez le lecteur : chaque membre de cette troisième mission se comporte de manière très professionnelle, fonctionnelle, un peu froide, ce qui obère d'autant tout investissement émotionnel dans l'un ou l'autre. Les dessins sont en phase avec cette approche des personnages : des gestes mesurés, des expressions de visage neutres. Même les trois zonards au pied de l'immeuble semblent calmes, sans agressivité. Il faut attendre de voir l'inspecteur Aldo Guilippi embrasser sa mère sur le front, puis un enfant être étonné par l'apparence des Amish pour voir une émotion.


Éprouvant presque la sensation générée par un reportage naturaliste, le lecteur observe avec une forme de détachement clinique les personnages, tout en reportant sa concentration sur l'intrigue proprement dite. Il est alors à l'affut des informations significatives vis-à-vis de l'intrigue, et peut-être même révélatrices. Il se dit qu'il faut qu'il retienne les noms des membres de la mission et les deux ou trois particularités personnelles associées, car nul doute qu'ils joueront un rôle différencié par la suite. Il se rend compte que leur apparence physique ne permet pas d'en apprendre plus sur eux, ni leur langage corporel très standardisé et mesuré. Il a tôt fait de constater que l'alcoolisme supposé du commandant Douglas n'a pas d'incidence réelle sur l'intrigue, ou son comportement. Il est tout aussi surpris du peu d'incidence du supposé autisme de Saint-Loup. Il a bien noté que les membres de la deuxième mission restent introuvables, même une fois ceux de la troisième en train d'explorer la base. Il enregistre ce que dit le commandant sur le fait que les conditions de pression, de température et de gravité, sans oublier la lumière, ne sont pas normales par rapport à ce que prévoient les lois de la physique, mais là encore sans conséquence autre que de pouvoir montrer un environnement surprenant, celui de l'océan souterrain.



Ne parvenant pas à interpréter les informations qui lui sont données sur la mission spatiale, il finit par reporter son intérêt sur les séquences terrestres, plus inattendues à la fois visuellement, à la fois pour l'histoire. Il éprouve quelques difficultés à prendre au premier degré ce complot au sein du Vatican, très basique et manichéen. L'acte criminel de Simon & Ézéchiel, les deux amish, étant tout aussi irréconciliable avec les tenants de leur foi. Là encore, les dessins très descriptifs ne laissent aucune place au doute quant à la réalité de ce qui vient de survenir. D'un côté, le lecteur se laisse emmener par le savoir-faire narratif du dessinateur qui a déjà travaillé à plusieurs reprises avec Alejandro Jodorowsky, sur Avant l'Incal (1988-1995), Les technopères (1998-2006), L'Ogregod (2010-2012), ainsi que par le savoir-faire des coscénaristes ayant déjà produit une série aussi mémorable que Kenya, Namibia, Amazonie, et plus récemment Centaurus. Il se dit que l'intrigue doit receler une explication cachée plus élaborée comme une réalité virtuelle qui expliquerait ces comportements simples au point d'en frôler la caricature, et qu'elle gagnera en consistance au cours des 5 tomes prévus.


Une nouvelle collaboration entre LEO, Rodolphe et Janjetov, ça ne se refuse pas. Effectivement la qualité et le professionnalisme sont au rendez-vous : dessins descriptifs dépourvus de raccourcis pour les réaliser plus vite, et immersion facile pour le lecteur qui prouve la sensation d'évoluer aux côtés des personnages dans un quotidien banal, celui d'un futur proche, où le voyage dans l'espace est presque devenu un trajet comme un autre. Les coscénaristes agrippent le lecteur dès la première séquence avec une base spatiale qui ne répond plus, puis avec une mission d'enquête et de secours, en saupoudrant de quelques mystères bien sentis comme un passage par le Vatican, et un autre avec des amish. Malgré tout peut-être que le lecteur reste sur faim du fait de l'évidence de la narration et d'indices très cadrés.



lundi 26 juillet 2021

Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel

Jusqu'à ce que ce semblant de trêve soit rompu.


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T04: Sept cœurs d'Arran (2de partie) (2005). Pour pouvoir comprendre tous les éléments de l'intrigue, il faut avoir commencé la série au premier tome. Il a été publié pour la première fois en 2007. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 72. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.

 

Une demoiselle arrive en fiacre devant une belle demeure. Elle descend et est accueillie par le majordome. Elle montre son pendentif en forme de cœur rutilant : il comprend que c'est bien elle qu'il a été chargé d'introduire. Elle pénètre dans un vestibule imposant. Il la débarrasse de son manteau et lui indique que le maître est occupé dans ses appartements. Il lui demande de bien vouloir l'attendre dans le boudoir, et cela ne devrait pas être long. La demoiselle pénètre dans une pièce spacieuse, avec un canapé, une toile sur un chevalet, et un petit bureau. Au cœur des monts écossais, une cavalière avance dans la brume, montant vers un point culminant où se trouve une tour, comme une île au-dessus de la brume qui noie tout le reste du paysage. Deirdre appelle l'individu qu'elle est venue trouver : Segwarides. Une silhouette finit par apparaître et passe sous une arche. Son interlocuteur lui assure qu'elle n'aura pas besoin de son épée, qu'elle a raison de penser que l'endroit n'est pas le mieux choisi et qu'elle a le droit de se montrer méfiante. Mais il l'assure qu'elle n'a rien à craindre : il sait de qui elle est l'envoyée, et il n'a aucune envie d'affronter un danger pire que celui qu'il fuit. Il ajoute que c'est lui qui a supplié pour qu'on lui envoie quelqu'un. Dame Deirdre rappelle que son message n'était pas très explicite, et qu'elle n'hésitera pas à passer à l'attaque au moindre geste suspect.

 

Après plusieurs phrases dilatoires, Segwarides rentre dans le vif du sujet : il sait que Dame Deirdre et les autres sont à la recherche d'Alisandre le Bel. Un individu vraiment beau, mais aussi renégat, perfide, félon, trompeur, parjure, lui qui fut le véritable et unique artisan du lien. Il revient alors à cette nuit où le conseil des cinq races a été convoqué par Keridwen pour statuer sur leur éventuel départ définitif de ce monde. Dame Deirdre doit certainement se souvenir de ce qu'il s'est passé après que toutes les voix discordantes n'ont pu trouver un accord, lorsque, malgré cet échec, la reine fit servir ce cordial qui devait sceller ce simulacre d'entente en donnant libre cours à chacun de choisir son destin. Elle doit se souvenir également de ce qui se produisit à l'instant même où leurs lèvres goutèrent ce cordial. Mais bon, tout ceci est du passé. Pendant ce temps-là, la demoiselle s'est approchée d'un petit placard présent dans le boudoir et l'a ouvert. Segwarides était présent pour le procès de la reine, sous le grand chêne. Il a entendu la déclaration d'Alisandre le Bel. Il a vu l'exécution de la sentence quand le roi Arran a plongé sa main dans la poitrine de sa propre femme et lui a arraché son cœur, quand la reine a eu le temps de regarder Alisandre droit dans les yeux.

 


Après l'intensité du précédent diptyque, le lecteur revient alléché par cette couverture qui semble promettre des révélations sur l'identité et la nature de ce mystérieux chat-mage. Il comprend rapidement qu'Alisandre le Bel n'est pas ce chat. Il se rend compte également qu'Algernon Woodcock ne participe pas à cette aventure, sauf sur une page, ce qui est un peu paradoxal vu qu'il s'agit de sa série. En fait les auteurs approfondissent un élément au cœur de la mythologie de leur série. Ils reviennent donc sur le cœur d'Arran, titre du précédent diptyque, et plus précisément sur le cœur de la reine Keridwen. Il est fait mention d'elle, et le lecteur retrouve également d'autres personnages de la série dont Ontzlake Browne et donc le chat-mage pour deux pages. Mais en fait au bout de trois pages, il se retrouve happé par les mystères et par les planches magnifiques, constatant qu'il est pleinement satisfait de retrouver le travail de ces deux créateurs, même si le personnage principal n'est pas de la partie. Le scénariste continue de se montrer discrètement facétieux avec un personnage prononçant trois petites phrases qui font écho au fait que Gallié et Sorel sont eux-mêmes en train de raconter une histoire : Je pense que cette modeste contribution à la narration de ce qui s'est réellement passé ici vous éclairera mieux que de longs discours. Bien entendu, vous voudrez pardonner la maladresse et la grossièreté du trait. Mais je n'ai pas la prétention d'oser comparer mon talent à celui d'Alisandre.

 

Le récit est découpé en deux parties distinctes : dans la première Deirdre écoute Segwarides raconter son histoire, pendant que la demoiselle rencontre Alisandre, dans la seconde Deirdre et Browne investissent la demeure d'Alisandre pour récupérer le cœur. Les auteurs emmènent le lecteur au contact d'êtres féériques présents au cœur de l'Écosse. Dès la première page, l'enchantement est total, grâce aux magnifiques pages peintes. Le lecteur est immédiatement projeté devant ce manoir, en début de soirée, avec des teintes amalgamant un bleu nuit avec un vert profond, celui de la nature. Tout du long de ces 72 planches l'artiste combine des formes détourées par un trait encré avec de la couleur directe pour des visuels saisissants. Sur cette première page, la couleur directe permet d'apporter la texture mouillée avec un peu de mousse sur les pierres composant l'allée pavée qui mène au manoir, d'évoquer l'ombre des arbres en arrière-plan, l'aspect luisant de la grille en fer forgée, la texture composite du sol devant l'entrée. Au fil des séquences, le lecteur prend soin de ralentir sa lecture pour savourer des visuels rendus encore plus extraordinaires par la peinture : la brume envahissant les pentes rocheuses ou le blanc devient couleur, la texture des nuages avec seul le sommet de la colline qui émerge planche 9 comme une île, un endroit coupé du reste du monde réel. Alors que Segwarides évoque la fameuse nuit, Sorel reprend l'idée des êtres féériques en blanc se détachant sur le bleu nuit, soulignant ainsi leur caractère surnaturel. Le rouge des draperies du boudoir forme les plis et les replis, et répond au rouge du cœur de Keridwen. Ce motif rouge est repris en plus carmin quand Alisandre finit par se précipiter sur son invitée, puis quand Deirdre et Browne se déchaînent contre les gobelins, devenant alors expressionniste pour matérialiser la fureur des combattants.

 


L'artiste joue un peu avec la mise en page. Le lecteur retrouve le principe d'une case occupant le quart supérieur de deux pages en vis-à-vis, pour un effet panoramique élargi, mettant en valeur le décor naturel. Lorsque Segwarides raconte son histoire, le quart inférieur de certaines pages montrent les gestes de la demoiselle chez Alisandre, pour établir un lien entre les fils narratifs. Lorsqu'il évoque le massacre des gobelins, le dessinateur passe en mode peinture rupestre pour montrer celle qui a été réalisée en commémoration de cet événement funèbre dans la planche 26. À plusieurs reprises, la narration se fait sans aucun mot : pour la beauté d'un paysage quand Deirdre approche du but de son voyage, pour les affrontements sauvages contre les gobelins zombies, le lecteur éprouvant alors l'impression d'être hypnotisé par la beauté et la sensibilité des pages. Les deux pages où apparaissent le tisseur et le faucheur diffusent une énergie surnaturelle fascinante et inquiétante. Encore une fois la narration visuelle transporte le lecteur dans cet endroit du monde où le lien avec la féérie n'est pas entièrement rompu, lui faisant ressentir ce terrible merveilleux.

 

Le scénariste a donc décidé de raconter une autre facette de ce qui est arrivé à Keridwen, mystère qui était déjà au cœur du diptyque précédent. D'une certaine manière, il revient au principe des deux tomes des Contes de Hautes Terres, sauf qu'ici Woodcock n'en est même par le narrateur. Pour autant, le lecteur ne se sent pas floué car ce récit vient compléter ce qu'il avait appris sur le cœur de la reine, et il développe d'autres éléments de la mythologie à laquelle Woodcock a été exposé. Outre la reine, il est également question du roi, du rôle d'Alisandre dans ce drame, et du très mystérieux chat-Mage. Le lecteur voit également deux Sème-la-mort à l'œuvre, et apprend qu'ils auraient pu être accompagnés d'un tisseur, un autre élément de la mythologie. Il a la surprise de retrouver Browne, mystérieux personnage du diptyque précédent, et il en apprend plus sur lui. Enfin d'autres races sont évoquées, tels que les gobelins. Il voit aussi comment le petit peuple applique sa justice. Effectivement au bout de trois pages, le lecteur a complètement oublié Algernon Woodcock et ne s'intéresse qu'à cette histoire focalisée sur plusieurs créatures surnaturelles, répondant finalement à son attente qu'elles soient plus présentes que dans les tomes précédents.

 

La couverture semble promettre plus de révélations sur le chat-mage. Dans un premier temps, la lecture déroute car il n'est ni question de cette créature, ni du personnage dont la série porte le nom. Peu importe, car la magie des deux créateurs est présente dès la première page, aussi fantastique que dans les tomes précédents, aussi belle et terrible, pour une mythologie unique, un drame atroce, des personnages uniques, et cette nostalgie d'un temps révolu.



jeudi 22 juillet 2021

La route Jessica - Tome 1 - Daddy!

Comprendre ce qui se cache derrière les apparences.


Ce tome fait suite à la série Jessica Blandy qui s'est achevée avec Jessica Blandy, Tome 24 : Les gardiens (2006). La première édition de cette bande dessinée date de 2009. C'est la première partie d'une trilogie réalisée par les mêmes auteurs que la série Jessica Blandy ; Jean Dufaux pour le scénario et Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. Elle compte 54 planches.


Dans un bel appartement avec balcon de Miami, par une belle fin d'après-midi ensoleillée, Agripa, une belle jeune femme nue, appelle son père Soldier Sun pour l'informer que tout s'est passé comme prévu, et qu'elle peut se débrouiller toute seule pour se débarrasser du corps, car il y a une pièce dans l'appartement où le locataire entrepose son matériel de bricolage. Elle va y trouver ce dont elle a besoin, mais ça va prendre du temps. Elle va commencer par les yeux car elle est superstitieuse : elle a toujours l'impression qu'ils la regardent quand elle travaille, ce qui la rend fébrile, peu sûre d'elle. Son père lui intime de se mettre au travail, et d'arrêter de se plaindre car elle sait bien que ça l'agace, et il ne voudrait pas la punir à nouveau. D'une voix hésitante, elle lui répond qu'elle aime bien quand il la punit. Soldier Sun raccroche et accepte le cocktail que lui apporte Molly, une belle femme blonde. Il en prend une gorgée et ils font l'amour.


Adam Pendler se trouve dans l'étude de Jeremy Cuzak et lui remet le dossier qu'il a constitué sur Jessica Blandy. Tout se trouve dans ce dossier, l'enquête s'est étalée sur plus de six mois. Certains témoignages se recoupent, d'autres ne mènent à rien. Il y a deux ans, miss Blandy a quitté New York. Elle était accompagnée de Gus Bomby, un ancien détective privé à qui on a retiré sa licence. Elle semblait souffrir de troubles psychiques assez graves qui nécessitaient une analyse suivie. Elle s'est adressée pour cela au docteur Bernardht qui possède un cabinet sur a cinquième avenue. Jusqu'au jour de son départ, elle s'y est rendue régulièrement, à raison de deux visites par semaine. Dans le dossier, se trouvent les premiers entretiens de Bernardht avec sa patiente. Il y a également un feuillet écrit par le psychothérapeute après le départ de sa patiente évoquant le fait que Jessica a recouvré la vue. Pendler continue : le soir même, une voiture a renversé Elisabeth, l'épouse de Bernardht, alors qu'elle se rendait au théâtre. Elle a succombé à ses blessures pendant son transport à l'hôpital, c'était un samedi. Pendler conclut : il a retrouvé la trace de Bernardht. Ce dernier se trouve à Miami, et il vient d'envoyer un de ses agents à l'appartement qu'il a loué sous le nom de J.H. Bains. L'individu toque à la porte et c'est Agripa qui lui ouvre en peignoir de bain. Il fait en sorte de rentrer à l'intérieur et parvient jusqu'à la chambre à coucher où il découvre les giclées de sang qui maculent les murs. Interloqué, il se retourne vers la jeune femme : elle tient une tronçonneuse d'une main ferme et assurée.



Après avoir réalisé ensemble une série en 3 tomes Vénus H. (2005-2008), Renaud & Dufaux reforment leur tandem pour revenir au personnage dont ils avaient réalisé 24 tomes de 1987 à 2006. Le début de récit fait comprendre que Jessica Blandy ne sera pas présente au centre du récit : elle n'apparaît effectivement que dans 5 pages. Au lieu de cela, le lecteur fait connaissance avec Adam Pendler, un détective, travaillant pour Jeremy Cuzak, lui-même travaillant pour monsieur Carrington qui veut mettre la main sur la jeune femme car il est convaincu qu'elle détient le secret de l'immortalité. Ce n'est pas la première fois qu'un élément surnaturel est inclus dans une aventure de cette héroïne. Il est d'ailleurs rapidement fait allusion à un autre élément de ce type : le personnage de Razza, déjà présent ou dont la présence se faisait sentir dans les tomes 15 à 17. Les notes du psychothérapeute indiquent que Jessica a également ressenti son influence dans les tomes 23 & 24. Certains éléments de la vie passée de l'héroïne sont évoqués, mais finalement il est possible de suivre l'intrigue sans rien en perdre, même sans avoir lu les tomes correspondants. Même la prise de contact avec Earl Memphis ne nécessite pas d'avoir lu Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues (1999) pour comprendre l'enjeu. En revanche, dans ce cas-là, le personnage semble un peu superficiel.


Malgré l'absence du personnage principal, le lecteur retrouve les principales caractéristiques de la série initiale, à commencer par les dessins précis et la sensation de se rendre dans plusieurs lieux chacun avec leurs caractéristiques propres. Renaud conjugue le détourage des éléments avec un trait encré fin et précis, et une mise en couleur à l'aquarelle, venant compléter chaque surface selon la méthode de la couleur directe. Alors qu'Agripa appelle son père, le lecteur voit le balcon de l'appartement à l'avant dernier étage d'un immeuble, apposé à une case d'une belle grande plage avec un unique palmier, et un grand parasol abritant un fauteuil dans le lointain, tout le contraste des cités bétonnées en bordure de mer, et d'un grand espace naturel. D'une séquence à l'autre, il peut ainsi apprécier l'aménagement de l'appartement de J.H. Bains, le luxe du bureau de Jeremy Cuzak avec les meubles (de magnifiques pieds en forme de rapace pour le bureau lui-même) et les colonnes décoratives, un petit pont au-dessus d'un ruisseau dans un parc, l'étendue gazonnée devant la mer avec les flamants roses, l'intérieur d'un club de jazz avec une fresque carrelée et des motifs de flamants roses, le cabinet très lumineux du psychothérapeute avec le paravent, les rues pleines de piétons de Miami, quelques pièces de la villa des Cuzak, etc. Comme d'habitude, il prend le temps de regarder les images car l'artiste ne se contente pas de poser des meubles et des décorations, du tout-venant ou du préfabriqué industriel : il fait œuvre de décorateur avec du goût. Il montre des lieux plausibles et habités, aménagés par des individus avec une personnalité, et attentifs à leur lieu de vie. De même, le lecteur peut prendre le temps de jeter un coup d'œil aux figurants : les jeunes hommes faisant un peu de musculation croisés par Agripa et son père, les clients du club de jazz, les anonymes sur les trottoirs, tous vêtus différemment, tous occupés avec leur interlocuteur, ou perdus dans leurs pensées.



Régulièrement, le regard du lecteur est attiré par un détail : le motif de chat sur le mur derrière un lit, les dents de la tronçonneuse, les nénuphars sur une pièce d'eau, les essences de végétaux correspondant bien à la flore de cette région du monde, un modèle de voiture, les copeaux de bois dans un grand pot de fleurs pour protéger la terre, la coupe de cheveux de Blanche, les lignes électriques aériennes et leurs poteaux, des modèles de chaussure dans une vitrine, etc. Renaud donne à voir bien plus que le strict nécessaire, sans le faire de manière ostentatoire ou démonstrative, sans alourdir la narration visuelle. Le lecteur éprouve la sensation d'évoluer dans chaque endroit, en côtoyant des personnes plausibles, différenciées, et souvent pas commodes. La mise en couleurs naturaliste apporte une ambiance lumineuse adaptée à chaque endroit, chaque moment de la journée, ainsi qu'un peu de relief, des ombres portées discrètes, à nouveau sans alourdir les cases, en phase parfaite avec les traits encrés. Le lecteur retrouve d'autres caractéristiques de la série initiale : des femmes parfois dévêtues, des relations sexuelles, des individus bien dérangés, des meurtres sadiques. D'ailleurs ça commence avec une jeune femme qui s'apprête à se débarrasser d'un cadavre à la tronçonneuse.


Le lecteur ne sait pas trop quoi attendre de cette histoire en trois parties. Il espère que cette nouvelle saison bénéficie d'une direction plus consistante que la fin de la série initiale. Il retrouve quelques-uns des tics d'écriture du scénariste, à commencer par le goût pour les scènes choc, même s'il vaut mieux ne pas trop s'interroger sur leur plausibilité. Il est peu probable qu'un individu louant son appartement, y stocke une tronçonneuse, une scie sauteuse en les laissant libres d'usage du locataire. Passée cette incongruité, le récit revient à des situations plus faciles à accepter. Un riche individu souhaite retrouver Jessica Blandy coûte que coûte et une deuxième faction rivale est tout aussi motivée pour y arriver avant, en faisant le nettoyage par le vide. Le lecteur retrouve ces individus ayant une représentation de la réalité en décalage avec la sienne, et avec ce qui passe pour être la normalité : monsieur Carrington faisant enfreindre les lois à ses employés grâce au pouvoir de son argent, Soldier Sun & sa fille Agripa assassinant sans vergogne. Même s'il ne donne pas accès aux pensées de ces deux personnages, le scénariste parvient à montrer la monstruosité de leur relation, sa dynamique malsaine et toxique, l'emprise du père sur sa fille totalement fascinée par son aura, et profitant de la validation que lui donne cette autorité pour tuer autrui. Le lecteur ne peut pas résister à la fascination morbide de voir ces individus agir pour atteindre leur objectif, débarrassés de toute empathie, se comportant de manière monstrueuse avec autrui, sans devoir supporter le moindre remord, la moindre once de culpabilité.


Pas sûr que le lecteur soit attiré par une couverture aussi sensationnaliste et racoleuse, pour découvrir une saison supplémentaire d'une série dont le personnage principal en est quasiment absent. S'il a lu la série initiale, un simple coup d'œil à l'intérieur suffit à lui faire sauter le pas : les pages sont magnifiques, et l'implication de Renaud est totale. Puis il apprécie de retrouver certains éléments constitutifs de la série initiale à commencer par les meurtres sadiques, les relations sexuelles, les individus pas très bien dans leur tête. Il ne sait pas trop s'il a envie de retrouver Jessica Blandy qui a l'air d'avoir réussi à laisser derrière elle une partie de ses traumatismes. En revanche il a retrouvé la sensation dérangeante provoquée par ces prédateurs efficaces et monstrueux.



lundi 19 juillet 2021

Pietrolino (intégrale)

Confident de ses silences


Cette intégrale regroupe les deux parties, initialement parues en 2 albums, le premier Pietrolino T01: Le Clown frappeur en 2007, et le second en 2008 Pietrolino T02: Un cri d'espoir 2008. C'est l'œuvre d'Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs.


En pleine seconde guerre mondiale, à Paris, les soldats allemands tirent sur un immeuble, puis finissent par balancer des grenades à travers les fenêtres du premier étage. Sous les ordres d'un officier nazi, ils pénètrent ensuite dans le bâtiment. Les piétons entendent une série de rafales, ce qui signifie que les soldats ont tiré à bout portant. Ils font ensuite sortir les survivants avec les mains sur la tête. Dans la rue, la scène a été observée par Pietrolino, un homme tout habillé de blanc, Colombella vêtue d'une robe rouge collante et suggestive, et Simio un nain en habit de singe avec une flute à la ceinture. Ils regardent les soldats faire monter les prisonniers dans une camionnette. La rafle étant terminée, ils pénètrent dans un bistrot, en se demandant si le patron les acceptera. Ce dernier Pantalone s'exclame dès qu'il les voit qu'il ne veut pas de mendiant dans son établissement. Pietrolino s'offusque en le reprenant, car ils sont des saltimbanques, pas des mendiants. Colombella s'approche du comptoir et fait son numéro de charme : Pantalone accepte qu'ils donnent une petite représentation.



Un peu de temps plus tard, Pietrolino installe son castelet, pendant que Simio joue de la flute pour faire patienter les clients attablés en train de prendre un petit ballon. Une fois les tringles et les rideaux installés, Pietrolino se tient debout immobile pour se concentrer. Tout à coup, il s'anime à nouveau. À partir de ce moment-là, il n'est plus maître de lui-même, il est comme possédé. En faisant illusion de son corps, il est capable de faire voir à son public, une multitude de chose. Ce jour-là, c'est un monde sous-marin avec ses poissons, ses plantes aquatiques, ses méduses et ses algues qui apparaissent comme par magie aux yeux des spectateurs, stupéfaits par tant de beauté. Curieusement, c'est en disparaissant totalement derrière les choses auxquelles il donne vie, qu'il est le plus vivant. Pendant ce temps-là, Pantalone agite une liasse de billets sous les yeux de Colombella, sous-entendant qu'ils peuvent être pour elle si elle se montre sage. Le mime a fini la première partie de son numéro, mais les spectateurs ne donnent qu'un unique ticket de rationnement J3. Il se prépare pour la deuxième partie, enfilant un gant aux couleurs du drapeau français à la main droite, et un avec la croix gammée sur la main gauche. Avec ses mains, il mime un combat entre animaux préhistoriques. L'Allemagne nazie était un monstre fort mais stupide qui tentait de dominer le faible. Lorsque ce dernier est en difficulté face au géant, les spectateurs retiennent leur souffle. Discrètement Pantalone appelle les Allemands pour dénoncer le mime.


Il s'agit d'un album dont la genèse remonte en 1970 quand Marcel Mangel rencontre et engage Alejandro Jodorowsky, artiste chilien, ayant utilisé le mime dans son premier film Fando et Lis (1968). Il lui demande de lui écrire un spectacle vivant qui ne verra pas le jour faute de financement, puis de le transformer en un album. Celui-ci est dédié au mime Marceau (1927-2007). Le lecteur découvre donc un trio : le héros dont l'histoire porte le nom, une belle jeune femme dont il est amoureux, et un compagnon faire-valoir. La scène d'introduction montre la barbarie des occupants lors de la seconde guerre mondiale, le pouvoir de l'imagination et la puissance d'évocation d'un artiste, d'un créateur. Dès la page 14, le lecteur constate qu'il est bien dans une histoire de Jodorowsky avec une séquence d'une violence éprouvante : l'officier nazi martèle les mains du mime à grands coups de bottes, jusqu'à ce qu'elles soient brisées et qu'il ne puisse plus s'en servir. L'artiste ne peut plus créer car son moyen d'expression est irrémédiablement détruit. Le lecteur frémit en voyant le talon appuyer sur la main, avec des taches de sang. C'est d'une terrible cruauté, sans que les dessins ne virent au gore. Le dessinateur réalise des planches descriptives, avec une mise en couleurs sophistiquée apportant relief, textures et ambiance lumineuse.



S'il peut être a priori intimidé à l'idée de plonger dans un ouvrage d'un auteur aussi ambitieux qu'Alejandro Jodorowsky, le lecteur se rend vite compte que l'histoire se déroule de manière linéaire et simple : l'arrestation de Pietrolino & Simio par les nazis, le passage en camp de travail, le retour à Paris après la Libération, et la tentative de remonter un spectacle. Pietrolino est très touchant en artiste brisé, devenu incapable de créer à nouveau, à la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens. Le personnage est très touchant dans sa gentillesse, ses convictions morales, son empathie, ses élans du cœur. Simio est tout aussi touchant avec son dévouement pour l'artiste, son amitié indéfectible, son partenariat professionnel l'incitant à aider le mime à trouver d'autres façons d'exprimer son talent. Il n'éprouve donc aucune difficulté à entrer dans l'histoire, à ressentir de l'empathie pour ces individus malmenés par la vie, mais animé par un réel goût pour la vie. Dès la première page, il est impressionné par la consistance des dessins. Il identifie aisément les immeubles haussmanniens, la belle berline Citroën, les uniformes militaires allemands, la belle devanture du bistro. Le dessinateur combine les formes détourées par un trait encré fin et la couleur directe pour l'intérieur de ces formes, apportant de nombreuses informations visuelles supplémentaires. Au fil des séquences, le lecteur admire d'autres lieux : les bouteilles d'alcool sur les rayonnages derrière le comptoir, les rideaux du castelet, la locomotive à vapeur, le Champ de Mars et les pieds de la Tour Eiffel, les petits fanions tricolore lors du bal, le petit chapiteau avec sa toile de tente rapiécée, les roulottes en bois, le très grand chapiteau du cirque de grande envergure avec sa toile impeccable, dans une belle plaine enherbée, les gradins du cirque.


L'empathie avec les personnages fonctionne dès la première page. En découvrant Pietrolino, le lecteur voit un grand échalas un peu dégingandé, dont l'apparence évoque un peu celle de Marcel Marceau, sans être une représentation photographique, ni une caricature. Il remarque l'expressivité un peu appuyée de son visage, ce qui est cohérent avec son mode d'expression artistique. Il découvre également Simio, sa petite taille, son langage corporel un peu exagéré pour son rôle de faire-valoir comique, aussi un physique qui atteste bien de son âge, avec sa calvitie précoce et son visage un peu empâté. Colombella fait penser à Jessica Rabbit, avec ses cheveux roux, sa longue robe rouge même si elle n'est ni lamée ni fendue jusqu'aux hanches, et ses courbes généreuses que ce soit sa poitrine ou son bassin. Pantalone est un peu plus caricatural, très empâté, avec un visage méprisant vis-à-vis des individus qu'il ne peut pas utiliser, doucereux et servile avec les représentants de l'autorité. Le dessinateur ajoute donc régulièrement une touche humoristique dans la représentation des personnages, les rendant plus sympathiques, et plus agréables à regarder. Le lecteur peut percevoir que l'intention de ce registre graphique est de rendre le récit accessible à un lectorat de jeunes adolescents, en cohérence avec le ton du scénariste.



Par moments, le lecteur remarque que l'artiste a choisi de simplifier la représentation d'un élément ou d'un autre. Dès la première page, il a épuré le dessin de la chaussée et du trottoir des rues de Paris. Par la suite, les roues des wagons du train semblent trop petites, les allées du Champ de Mars manquent de texture de gravier, les gradins du chapiteau sont uniformes, mais cela ne reste que quelques éléments. D'un autre côté, chaque page s'avère très riche visuellement, et l'équilibre entre le degré de précision descriptif, et les choix d'exagérer une expression, de simplifier un élément, d'aller vers une vision plus imaginaire permettent d'intégrer les éléments poétiques du récit, sans solution de continuité. À de nombreuses occasions, le lecteur ralentit son rythme pour prendre le temps de savourer un visuel inattendu, ou en décalage avec la réalité concrète : la méduse et les poissons exotiques nageant devant les clients du café de Pantalone, l'imperméable de l'officier nazi entre armure et déguisement grotesque, la liesse populaire lors du bal de la Libération, le mime du boxeur contre le kangourou, Pietrolino offrant son cœur, les tourterelles venant se poser sur les bras étendus de Pietrolino (même si l'une d'elle en profite pour se soulager), la capacité d'emporter le public avec les mimes, et bien sûr la séquence de fin.


Pietrolino est donc un mime qui en effectue quelques-uns au cours du récit, et la narration aussi bien en dialogue qu'en images incite le lecteur à considérer ce récit plus comme un conte que comme la biographie d'un personnage de fiction. Il termine le récit avec le sourire, et une forme de contentement modéré pour une histoire gentille et tout public. Dans le même temps, il a bien conscience de la qualité de l'hommage rendu au Mime Marceau, par exemple avec le chapeau candélabre de Pietrolino lors d'une représentation. En outre, il a ressenti que tout au long du récit, il est question de création artistique. Pietrolino a eu les mains brisées et la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens l'anéantit chaque jour un peu plus. Il se dit également que les différents mimes du personnage comportent une dimension politique, que ce soit le théâtre de mains au cours duquel il ridiculise l'occupant, ou le spectacle final au cours duquel il étend par coup de poing avec gant de boxe, des officiels représentant l'autorité hypocrite. En revenant au début de l'histoire, il retrouve la phrase de l'officier nazi dans le café disant : Dommage que la fin de l'histoire manque autant de réalisme. Or elle s'applique littéralement à la fin de l'histoire. En y repensant, il se dit qu'Alejandro Jodorowsky a construit ce récit comme une allégorie de l'artiste, le mime Marceau, mais de lui aussi. Avec cette prise de recul, il est alors possible de considérer cette bande dessinée à la fois hommage, métaphore, et roman, comme une profession de foi : celle du créateur Jodorowsky sur la nature de son art, son engagement, sa vision de sa place d'artiste dans la société.


Une bande dessinée remarquable. Il s'agit d'un récit relativement court (92 pages) et accessible d'Alejandro Jodorowsky, avec une narration visuelle agréable, conjuguant une approche descriptive et une sensibilité poétique. Cette histoire peut être lue par de jeunes adolescents, aussi bien que par des adultes. Les premiers sont séduits par ce mime aux mains cassées, mais continuant à créer, avec des images souvent douces, savoureuses, concrètes et poétiques. Les seconds s'attachent tout autant aux personnages, apprécient plus l'hommage au Mime Marceau, et perçoivent l'allégorie de la vocation de l'artiste, véritable profession de foi du scénariste.



mercredi 14 juillet 2021

Papeete 1914 T2: Bleu horizon

Ici, à Tahiti, la guerre est obscène.


Ce tome fait suite à Papeete 1914 T1: Rouge Tahiti (2011) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque. La première édition de cet ouvrage date de 2012. Il a été réalisé par Didier Quella-Guyot, scénariste, et Sébastien Morice, dessinateur et couleurs, aidé par Sébastien Hombel du studio Makma pour les pages 21 à 48. Il se termine avec une présentation de plusieurs des protagonistes ayant réellement existé par une courte biographie avec des photographies d'époque : le commandant Maxime Destremau (1875-1915), Octave Morillot (1878-1931), Henry Lemasson (1870-1956), ainsi qu'un article d'une page sur Tahiti après le bombardement.


22 septembre 1914, un cuirassé allemand est en train de bombarder Papeete, la capitale de Tahiti. Des constructions sont détruites, des incendies font rage. Un asiatique traverse la grand-place devant le marché : Simon Combaud lui fait signe de se mettre à l'abri. Un obus tombe et éclate non loin, en même temps que retentit un coup de feu. L'asiatique s'écroule. Combaud se précipite à son secours et constate sa mort. Il remarque une balle de revolver juste à côté : il la ramasse. Depuis le clocher de l'église, à côté de la cloche, le prêtre Vadole a tout observé. Il range un objet dans sa sacoche. Depuis un point de vue, le commandant Destremau observe le mouvement du navire allemand et il donne l'ordre de mener la Zélée au milieu de la passe pour empêcher l'ennemi d'y entrer. À bord les marins renâclent à exécuter l'ordre, mais un obus éclate dans la coque, et ils doivent abandonner le navire qui est déjà en plein milieu de la passe. Les allemands recommencent à canonner la ville. Mademoiselle Jeanne Drollet reste dans les locaux de la poste pour assurer les communications. Combaud se lance à la recherche de Mareta qui n'a pas reparue depuis deux jours.



Simon Combaud remonte la rue principale de Papeete et voit Tepairu en train de courir. Il la hèle pour lui demander si elle a vu Mareta, mais la vahiné ne s'arrête pas car elle ne l'a pas entendu. Il croise le peintre Octave Mordillot à la tête d'une dizaine d'hommes armés. À sa question, le peintre lui répond que les tahitiennes sont ainsi : indispensables et volages, des oiseaux multicolores et peureux. Un peu plus loin, Henry Lemasson voit le gouverneur William Fawtier s'abriter derrière un arbre. Il lui fait observer qu'ils sont en temps de guerre. Le gouverneur décide d'aller vérifier si tout le monde est à l'abri, et de s'y mettre par la même occasion, pendant que le directeur de la poste se rend au belvédère de la Mission. Le peintre entre dans la poste pour prévenir Jeanne que les lignes téléphoniques ont été détruites par l'incendie et qu'elle doit sortir du bâtiment car c'est dangereux. Elle s'exécute, et un obus détruit le bâtiment quelques minutes après. Hans et Max ont décidé de prendre un peu de hauteur en grimpant sur le toit de leur maison. Il observe que la poste vient de sauter, que la moitié du quartier chinois flambe, et que le café de René part en flammes. Max décide de redescendre pour prendre son appareil photographique. Dans les collines avoisinantes, Tepairu continue de s'enfuir en courant, interpelée par le curé Vadole qui lui court après.


Le lecteur revient pour connaître le fin mot de l'histoire, plus que pour découvrir la fin du bombardement de Papeete. En effet, les documents en fin du premier tome racontaient déjà dans les grandes lignes la durée du conflit, et les conséquences pour l'île. En retrouvant les personnages, il se rend compte que l'intrigue développée dans le premier tome comprenait plus d'un mystère : la nature de l'enquête de Simon Combaud, le meurtre de deux vahinés, et voilà que s'ajoute l'assassinat probable d'un asiatique anonyme. Effectivement le scénariste raconte une histoire policière dans laquelle l'enquête révèle bien des turpitudes. Une fois l'ouvrage terminé, il est possible de constater que l'intrigue ne se serait pas déroulée de la même manière si elle avait été située dans un autre environnement ou à une autre époque. Il s'agit bien d'un polar révélant au grand jour des caractéristiques de la société au sein de laquelle les meurtres se sont produits. Même si les dessins restent plaisant à l'œil du début à la fin, sans dramatiser la dimension spectaculaires des crimes ou la violence des comportements, les ignominies sont bien concrètes et hideuses.



Le lecteur revient également pour le plaisir de la narration visuelle. Les couleurs restent chaudes et douces, même pour les explosions et les incendies. Le lecteur peut sentir la chaleur dégagée par les flammes, et voir les décombres après les explosions, mais les formes les plus agressives sont celles des éclats d'eau. Même les onomatopées des explosions et de coups de canons sont réalisées dans une police de caractère dont les contours sont arrondis. Comme dans le premier tome, l'artiste soigne sa reconstitution et le lecteur accompagne les personnages dans différents lieux : le pont du cuirassé, la place centrale de Papeete, les zones herbues sur les flancs de la montagne, la forêt, les décombres de la ville, le faré du peintre, le lagon du côté du port, le commissariat, la boutique du photographe Max Bopp, la maison de Jeanne Drollet, une plage de sable blanc et la cellule de Combaud. Le lecteur éprouve bien la sensation d'exotisme qu'il y a à se retrouver dans cet endroit du globe. Il observe les tenues vestimentaires des uns et des autres, allant des habits soignés des européens, à des tenues plus décontractées pour certains hommes blancs, jusqu'aux simples paréos des vahinés. Une fois monté sur le toit, Max remarque que le quartier chinois est la proie des flammes. Le lecteur se dit alors qu'il aurait bien aimé que la bande dessinée lui donne une idée plus concrète de la population de la ville à cette époque, des différents quartiers, de l'urbanisme, des villes alentour. Effectivement le scénariste n'évoque pas du tout cet aspect de la ville, et les dessins ne les montrent pas. Du coup ce quartier chinois reste plus un concept qu'une réalité concrète.


D'un autre côté, les narrateurs savent également se montrer subtils. Ils évoquent régulièrement la liberté des mœurs des tahitiennes, sans pour autant représenter des scènes de sexe, ou les montrer dénudées toutes les deux pages. Les pages restent plutôt chastes, sans pour autant occulter ce plaisir de la chair rendus si facilement accessibles aux européens. Il en va de même pour d'autre sources de plaisir. Les auteurs ne s'attardent pas sur la pêche ou la navigation, en revanche le peintre propose une bonne petite pipe d'opium à Simon. L'époque n'est pas encore à l'industrie de masse du farniente sur les plages paradisiaques, et à nouveau deux personnages se promènent sur une belle plage de sable blanc, alors que la plupart des pages à Tahiti sont de sable noir. Il n'est pas non plus question de la richesse des lagons à contempler avec masque et tuba. Au fur et à mesure que Simon Combaud pose des questions pour faire avancer le dossier d'héritage dont il a la charge, il apparaît d'autres arrangements et trafics peu reluisants. À nouveau, les auteurs ne les montrent pas de manière explicite, ce qui n'enlève rien à leur caractère ignoble. Ils savent montrer la brutalité des bombardements, leur survenance brusque sans signe annonciateur, et leur fin tout aussi brusque, laissant derrière eux des ruines. Dans le même temps, les images montrent bien cette sensation que chaque jour ressemble au précédent, et sera le même le lendemain, incitant l'individu à un rythme tranquille, à relativiser chaque chose. Les traces du bombardement finiront bien par disparaître, la vie reprendra son cours sans beaucoup de changement, et le souvenir de cette nuit s'effacera rapidement.



Pourtant, au fur et à mesure que le clerc de notaire pose des questions, le lecteur peut prendre la mesure de la force des émotions chez les uns et chez les autres. Ainsi l'inéluctabilité de certains faits font sortir quelques individus de leur posture quotidienne : le curé Vadole et ses menaces de châtiment, le tenancier du bar et les raisons de sa venue à Tahiti ou plutôt de son éloignement de la métropole, la colère froide du gouverneur dont l'autorité et les agissements sont questionnés, etc. Le langage corporel montre la force de ces tensions souterraines, généralement anesthésiées par la vie tahitienne paisible. Petit à petit, sous la façade d'une vie quotidienne douce et sans heurts, d'autres facettes de cette société sont mises en lumière. Étrangement les hommes tahitiens restent les grands absents du récit, en revanche l'influence de la présence des blancs s'est immiscée insidieusement avec ces incidences néfastes. Les hommes de bien se retrouvent vite en butte aux réalités économiques, aux profiteurs et aux trafics, avec les maltraitances d'êtres humains indissociables. La vie dans un endroit paradisiaque calme les caractères, mais ne fait pas disparaître l'avidité et l'oppression. La soif des affaires est inextinguible.


Ce deuxième tome remmène le lecteur à Papeete en 1914, dans une reconstitution crédible, pour la fin de l'enquête. Les auteurs savent montrer les différents environnements et les personnages, en les rendant concrets, même si le lecteur aurait pu aimer un peu plus de profondeur de champ pour la ville. La narration visuelle s'avère douce et agréable, tout en sachant retranscrire la brutalité du bombardement, la sérénité induite par les lieux et le climat, mais aussi les émotions négatives qui peuvent resurgir, ainsi que les comportements d'oppresseurs. Le scénariste se montre tout aussi prévenant dans sa narration, avec une fin un peu lourde du fait de la forte densité de révélations à caser.



lundi 12 juillet 2021

Algernon Woodcock T04: Sept coeurs d'Arran (2de partie)

Mort, il ne sert plus à rien !


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock, tome 3 : Sept cœurs d'Arran (2004) qu'il faut avoir lu avant car c'est la première partie d'une histoire en deux parties. Il a été publié pour la première fois en 2005. Les planches de cet album sont numérotées 61 à 132. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.


Leur forfait accompli, Thomas Maskew et Ontzlake Browne sont montés en selle, et avancent de nuit à travers la lande pour rallier le port de Blackwaterfoot. Le premier n'est pas très satisfait de ce changement de plan car ça veut dire qu'il faut passer les cols. Le second explique que mieux vaut faire ainsi pour éviter de se faire prendre. La Lune est pleine et éclaire la lande : une troupe de villageois du hameau du bout du chemin avance. Celui devant ne les voit pas, mais les imagine : elle ouvre la marche, plus lumineuse que lors des jours anciens. On dirait presque qu'elle danse. Et les sept autres suivent, plus petites, moins éclatantes, mais enfin libres. Sept cœurs d'Arran ! La route de ces femmes est également celle des villageois.


Au village de Strathckyde, James Holson est en train de réviser ses leçons pour préparer le concours de médecin. Il étudie celle sur les os formant le crâne. Un moine crie son nom à l'extérieur : il s'est produit un drame et ils ont besoin d'un médecin. Comme il n'y en a pas au village, ils ont pensé à lui. Holson se rend directement à l'auberge Highway Cat Inn où William McKennan est en train de déguster un verre de vin en bien charmante compagnie. Il l'interrompt, tenant encore son crâne à la main. Il faut qu'il vienne parce que Algernon Woodcock est mort. À l'extérieur des fortifications de la ville, la pie discute avec les lièvres : le tireur qui a fait feu n'est pas né de la dernière couvée. Ils ne comprennent pas : après tout le foin qui a été fait sur le compte de Woodcock, c'est à n'y rien comprendre car mort, il ne sert plus à rien. Il n'y a pas grand-chose non plus à attendre du grand et de l'apprenti : l'un est effondré, l'autre a l'air d'une andouille. McKennan et Holson viennent d'arriver dans la pièce où sont entreposés les corps : celui de Keridwen Murray, celui de Christopher, et celui d'Algernon Woodcock. Le moine estime que c'est au docteur d'examiner le corps, mais McKennan n'en a pas le courage tellement il est bouleversé. Il demande à l'étudiant de confirmer le décès. Ce dernier s'approche du corps et il pose sa main sur le poignet pour prendre le pouls. Il appelle le docteur doucement, puis plus fort. Ce n'est pas croyable : son cœur bat, Algernon vit. La pie a tout observé et elle s'envole pour alors rapporter ces derniers événements aux lièvres : elle en était sûre, celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé le bougre. Woodcock est toujours en selle, et elle parierait même que dans moins d'une heure, il sera aux trousses de Maskew pour lui faire rendre gorge.



En entamant cette deuxième partie, le lecteur se rend compte qu'il ne sait pas trop à quoi s'attendre. La mort soudaine du personnage principal est-elle à prendre au premier degré ? Y aura-t-il une intervention du petit peuple pour le remettre en selle ? Les auteurs ouvrent donc avec les deux mécréants fuyant à travers la lande, avec leur précieux butin pour rallier un port. De ce point de vue, le récit s'apparente à une histoire d'aventure très classique : une course-poursuite à travers la lande, et une touche de fantastique avec le petit peuple. Effectivement, Woodcock et McKennan se lancent à la poursuite des deux ravisseurs, et il y a une confrontation sous la lumière de la Lune. Dans ce registre, les dessins font s'incarner les personnages, les lieux, les actions, au-delà des clichés associés. Certes Browne est vêtu d'une tenue de cuir et d'un chapeau noir à large bord, faisant penser à un méchant basique, mais sa tenue est détaillée, avec un rendu du cuir tel qu'il le rend palpable. Les expressions de son visage n'ont rien de grimaçant : elles expriment son calme, sa réflexion, son bon sens, et une réserve qui fait prendre du recul au lecteur par rapport à ses actes. Maskew est un grand et bel homme d'une quarantaine d'année, avec des habits de riche bourgeois, conformes à sa fonction de juge. En le regardant le lecteur peut voir des expressions un peu hautaines, montrant bien ce qu'il pense des autres, et une posture stricte, mais aussi de fortes émotions qui courent sous cette attitude dominatrice. Comme d'habitude, les paysages sont magnifiques : la lande sous la lumière de la Lune, les pierres suintantes d'humidité de l'abbaye, le vitrail de la chapelle, les pavés tout aussi humides, les masses nuageuses, l'herbe grasse et touffue, le magnifique arbre, etc. La mise en scène montre bien qu'il ne s'agit pas simplement d'une toile tendue en fond pour servir de décor, les déplacements des personnages et leurs actions étant en interaction avec les caractéristiques de chaque lieu.


Le lecteur plonge donc dans ce récit fantastique, envoûtant et mystérieux. D'un côté, il sait bien que les héros vont à nouveau être confrontés au peuple magique, de l'autre il est bien incapable de savoir quelle forme ça va prendre et comment va tourner l'intrigue. Il est donc possible qu'il soit entièrement absorbé par le récit, fasciné par cette immersion progressive dans ce monde de légende. Il est vraisemblable également qu'il remarque les petites choses développées par les auteurs qui donnent une saveur unique à la narration. Ça commence avec les planches 62 & 63 qui sont en vis-à-vis. Sur le quart supérieur, se trouve une illustration panoramique qui s'étend sur les deux pages : le lecteur bénéficie ainsi d'une vue extraordinaire sur le paysage, très ouverte, apportant une sensation de grande liberté. Ce dispositif est utilisé 11 fois, avec chaque fois un effet imparable. Ça continue en page 63 avec la transformation du fond des phylactères des villageois du hameau du bout du chemin : ils passent d'un fond orangé, à un fond bleu nuit cerné de petits points jaunes, comme des astres. Le lecteur n'en a pas besoin de plus pour comprendre la nature de ces individus. Sur la planche 64, l'étudiant en médecine s'adresse directement au crâne qu'il tient dans la main : ce n'est pas un pastiche, mais cela produit un effet d'écho à Hamlet, générant à la fois un sourire, et une pointe d'inquiétude. Dans la planche 68, la pie parle avec les lièvres et évoque la mort d'Algernon Woodcock : après tout le foin qu'on a fait sur son compte, c'est à n'y rien comprendre, mort, il ne sert plus à rien. Dans un premier temps, le lecteur se dit que c'est exactement ce qu'il pense. Dans un deuxième temps, il sourit, parce qu'il vient de se rendre compte que le scénariste est en train de commenter son propre récit, d'une manière parfaitement intégrée. Son attention ainsi attirée sur ce dispositif, il le remarque encore 3 fois par la suite. Planche 71, la pie déclare : Celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé, le bougre ! Le scénariste est en train de dire que son intrigue tient la route. Dans la dernière partie du récit, un chat s'adresse à Woodcock pour lui fournir des explications et il remarque que bien sûr cela ne satisfait pas pleinement son auditeur. À nouveau le scénariste s'adresse directement au lecteur pour lui dire qu'il n'a pas fourni toutes les réponses, mais qu'il faudra qu'il s'en satisfasse pour ce tome.



Les auteurs sortent également des sentiers battus pour la manifestation plus visible des personnages surnaturels. Algernon Woodcock trouve enfin le courage (c'est le commentaire des villageois du hameau du bout du chemin : enfin, ce qui correspond à nouveau exactement à ce que ressent le lecteur) de regarder avec son œil fé. La forme narrative change : un personnage s'adresse directement à Algernon pour commenter ce qu'il voit et lui donner des informations, pendant que les planches montrent ce qu'il voit. Le lien entre mots et images devient différent : les créateurs ont trouvé un point d'équilibre original entre la bande dessinée et le texte illustré. Guillaume Sorel montre ce que voit Algernon sous forme d'une suite de cases, avec une palette de couleurs très différentes des autres séquences, entre représentation descriptive et expressionnisme, pour des visuels magnifiques habités par une énergie féérique splendide et un peu inquiétante, car c'est clairement un autre monde, étranger à l'humanité. Le monologue apporte des informations supplémentaires, sans pour autant que cela ne devienne un texte avec des illustrations, les images montrant d'ailleurs beaucoup plus que ce que dit le texte. Avec ce changement de mode narratif, le lecteur ressent comme Algernon Woodcock le fait qu'il voit la réalité autrement. Du grand art.


Le lecteur est donc totalement immergé dans cet endroit, à cette époque, émerveillé par la présence d'une magie féérique, et en même temps très conscient que l'altérité de ce peuple induit un fort prix à payer pour ceux qui les contemple ou qui les côtoie ne serait-ce que brièvement. Les auteurs parviennent à conjurer cette dimension magique, sans tomber dans une représentation mièvre ou horrifique. Le cœur du récit est de nature dramatique, que ce soit l'amour de Christopher, celui de la reine des fées, ou le crime commis par le juge. Les créateurs entremêlent ces drames très humains au fantastique et aux îles d'Arran, avec une élégante sophistication, générant une immersion extraordinaire.