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samedi 29 février 2020

Animal lecteur - tome 4 - Le jour le pilon

Mais au fait, c'est quoi une bonne librairie ?

Ce tome fait suite à Animal lecteur - tome 3 - On peut pas tout lire ! (2012) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. Il s'agit donc du quatrième tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2013, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. Ce tome comprend 92 strips.


Le personnage récurrent de ces strips est le Libraire. Son nom a été prononcé dans le tome précédent : Bernard Doux, libraire à BD Boutik. Il travaille souvent seul, parfois avec un employé ou avec un stagiaire. Il reçoit régulièrement de nouveaux arrivages, et il doit gérer le retour des invendus. Un auteur s'enfonce dans la déprime à chaque fois que quelqu'un utilise un mot ou une image évoquant la destruction ce qui lui fait penser à la mise en pilon de son ouvrage. Bernard Doux pense au recyclage des livres, ce qui lui fait penser à son propre recyclage professionnel. 2 lecteurs évoquent la carrière déclinante d'un bédéaste vendant de moins en moins au fur et à mesure des années qui passent. Mission impossible : faire rentrer 7 mètres cubes de nouveautés dans un espace de vente pouvant en contenir 5. Un espace culturel MegaMaga ouvre à un kilomètre de BD Boutik. Bernard Doux fait des cauchemars en pensant à MegaMaga. Un client vient demander au libraire un tome qu'il n'a pas et indique qu'il va aller le chercher chez MegaMaga. Le libraire envoie son stagiaire en mission d'espionnage chez MegaMaga. Déguisé en babacool, le libraire se rend lui-même chez MegaMaga, deux fois de suite avec un déguisement différent. Un chef de rayon de MegaMaga commence à soupçonner un client d’être le libraire déguisé. Bernard Doux va flâner chez MegaMaga et il est acclamé comme étant le millième client.


Alors que le libraire flâne chez MegaMaga, un client pense que c'est sa nouvelle librairie. Le libraire pense qu'un client qui vient d'entrer est un espion diligenté par MegaMaga. Un client fait écrouler une pyramide de BD chez BD Boutik. Un garçon vient demander à acheter le nouveau Tintin qui est en vitrine. Un client vient demander une BD sur un thème qui le préoccupe beaucoup et le libraire bafouille. Un dessinateur a une idée ; le libraire a un client. Le libraire compare son métier à celui de fleuriste. Le libraire reçoit 4 clients successifs qui viennent acheter une BD pour quelqu'un d'autre. Le libraire repense à la durée de vie des magazines de bande dessinée dans les kiosques et la compare à celle des albums en librairies. Un monsieur entre dans la librairie et se rend compte qu'il s'est trompé : il n'y a pas de livres. Le libraire déplace des piles et des cartons toute la journée.

Ce recueil de gags peut aussi bien se lire sur l'impulsion du moment, sans avoir lu les précédents, ou après en avoir lu des parus plus tard, que dans l'ordre numérique des albums. Le lecteur qui en a déjà lu d'autres voit revenir des thèmes récurrents comme la surproduction de bandes dessinées, le poids des albums à mettre en place, la brièveté d'exposition en magasin, et la part de marché importante des mangas. Les auteurs savent se renouveler, à la fois sur le plan visuel et sur le gag. En page 6, Libon affuble le libraire d'une tenue de Superman. En page 25, le lecteur assiste à une pantomime en 5 cases, une véritable chorégraphie de la mise en place. En page 35, les auteurs se livrent à une comparaison visuelle du métier avec le triathlon. En page 39, le libraire revêt 3 cosplays différents pour fourguer sa marchandise. En page 58, on retrouve le libraire sur la plage, pour évoquer la saisonnalité des ventes. En page 62, c'est la caisse du magasin qui est soumise aux cadences infernales et Libon en montre les conséquences. Ou encore en page 74, le lecteur assiste au ballet du libraire avec son diable pour déplacer les cartons de nouveautés. Si les thèmes sont récurrents, les auteurs savent trouver des variations tant comiques que visuelles pour éviter la sensation de répétition.


Le premier plaisir est donc de retrouver ces caractéristiques du métier de libraire, qui donnent son identité à la série, avec des dessins dont l'exagération comique fait mouche, et qui ne conservent que l'essentiel, ainsi que le libraire toujours aussi affable. Le deuxième plaisir est de se sentir chez soi entre geeks, ou alors d'avoir l'impression d'explorer un peu ce monde d'initiés qui peut être celui de la bande dessinée. Sergio Salma intègre des références à l'industrie de la bande dessinée, mais aussi à ses créateurs. Le lecteur peut les relever dans les propos échangés, ou dans une image : un livre sur Tintin, une apparition d'Osamu Tezuka, une édition originale de Tintin au pays de Soviets, la mention de la série Niklos Koda (de Jean Dufaux & Olivier Grenson), des cosplays d'Astérix, Lucien (la série de Frank Margerin), les Nombrils, Reiser, Superman, des prédictions sur les carrières de Joann Sfar, Marjane Satrapi, les circonstances de la création des Schtroumpfs de Peyo, la part de marché représentée par Zep, Van Hamme, Arleston et Cauvin. Sur le plan visuel, seuls les cosplays sont représentés, afin de ne pas aller au-devant de problèmes de droit de propriété intellectuelle.

Si ce n'est pas son premier tome, le lecteur est également sensible au développement dans une nouvelle direction de thèmes déjà visités, et à l'apparition de nouveaux thèmes. Sergio Salma revient sur l'importance des mangas en France en termes de part de marché, en prenant un peu de recul. Il relève que personne n'avait prévu ce phénomène. Du coup, l'humour naît surtout de l'expression de visages d'individus assurant que les mangas ne sont qu'un effet de mode qui sera vite oublié. Il n'est amené à dessiner un japonais que dans une case en page 30 : Osamu Tezuka lui-même, pour un gag très réussi qui prouve que la réussite des mangas n'est pas due à un hasard. Comme l'indique le titre retenu, les auteurs développent le thème de la durée de vie d'un ouvrage en évoquant sa destruction, sa mise au pilon. Libon montre une machine infernale dotée de deux cylindres rotatifs hérissés de pics, un véritable cauchemar pour l'auteur. Le scénariste développe une demi-douzaine de gags sur l'implantation d'un supermarché culturel à un kilomètre de distance de la librairie BD Boutik. Cela donne lieu à de beaux gags visuels, avec les mines angoissées ou défaites du visage du libraire, mais aussi avec l'impression d'une immense surface de vente, et avec les déguisements improbables mis en œuvre par Bernard Doux et son stagiaire. Il faut voir la tête de rasta et de son chien pour y croire, et il est impossible de résister à l'effet comique.


Comme dans les tomes précédents, Sergio Salma écrit plusieurs gags qui reposent à 90% sur l'humour visuel, laissant Libon mettre en œuvre l'effet comique. Outre le chien et son maître rasta, ou le ballet de mise en place et de retrait des nouveautés, le lecteur peut voir un client tenter de prendre une BD en bas d'un pile, voir le lien sonore qui unit l'idée du dessinateur et l'arrivée d'un client, regarder un client désemparé quant à la manière de tenir une BD, observer l'insomnie de Johannes Gutenberg (1400-1468), regarder un téléphone sonner (une page d'adaptation en BD de la série télé Inspecteur Derrick), ou encore les différentes vitrines des commerces qui se sont succédés à l'emplacement avant l'implantation de BD Boutik. Un bon nombre de gags sont basés sur des dialogues ou un soliloque de Bernard Doux, ce qui n'empêche pas de profiter d'une réelle variété visuelle.

L'humour de Libon & Salma est remarquable en ce qu'il n'est pas agressif, ou dirigé contre des individus, mais plutôt sur des comportements plus ou moins décalés ou parfois idiots dans lesquels le lecteur peut reconnaître ses propres moments les moins glorieux. En creux affleurent également des éléments sociétaux. La destruction des invendus et la valse toujours plus rapide des nouveautés qui chassent celles de la semaine dernière reflètent la société de consommation dans sa phase de surabondance, ainsi qu'une société basée sur le flux continuel de nouveautés. Cela renvoie à la fois à la consommation de ressources en continue (comme les matières premières), mais aussi à des techniques marketing performantes et toujours plus efficaces, où l'être humain est devenu lui aussi une ressource devant toujours produire d'avantage et plus vite. Il n'est pas encore question de la paupérisation des auteurs, mais le libraire présente (page 55) déjà un camembert montrant les proportions du prix d'un ouvrage, qui reviennent à chacun des acteurs du métier du livre. Le contraste est saisissant avec la fausse reconstitution historique de l'arrivée d'une nouveauté en boutique en janvier 1927 (page 93). Cette même page pointe également le complexe dont souffre la bande dessinée, par rapport aux autres productions culturelle, à commencer par le livre. Libon & Salma le rappellent avec le gag du monsieur qui repart parce qu'il n'y a pas de livre dans la librairie BD Boutik. L'implantation du supermarché culturel évoque à la fois la désertification des centres villes et la concurrence déséquilibrée entre le commerçant de quartier et l'hypermarché. Les auteurs évoquent la gêne du commerçant servant un individu aux convictions nauséabondes : un facho venu faire le plein de BD sur le troisième Reich. Ils questionnent également le lectorat autrement, avec le principe de BD-cadeau : la BD serait plus achetée pour offrir à quelqu'un que pour lire par l'acheteur.

Ce quatrième tome de gags verticaux en 1 page est aussi bon que les trois premiers et le lecteur y trouve la même chose : un libraire sympathique et parfois bizarre, des clients de tout horizon, des blagues visuelles et des gags avec une chute, des thèmes déjà abordés et de nouveaux thèmes. Il ressort de sa lecture avec le sourire, avec le plaisir ineffable que les auteurs s'adressent au connaisseur de BD qui est en lui, et avec un constat sur les forces économiques et sociales qui façonnent le marché.


mardi 18 février 2020

Jessica Blandy, tome 12 : Comme un trou dans la tête

Il me disait toujours d'être libre.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 11 : Troubles au paradis (1995) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1996, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.


Dans une maison de San Francisco, Marc Watts est assis sur le canapé en train de regarder la fin de Les Forbans de la nuit (1950) de Jules Dassin, avec Gene Tierney et Richard Widmark à la télé, et de penser combien le silence lui permet de se reposer. Il décide d'aller manger un peu : il prend un reste de saumon dans le frigo. Il passe par la salle de bain pour redresser son nœud de cravate, et jette un coup d'œil rapide à la jeune fille nue à la gorge tranchée dans la baignoire. Al, chauffeur de taxi, est en train de déchiffrer les lettres sur le tableau d'un ophtalmologiste. Mick lui indique qu'il ne voit vraiment plus bien et que de nouveaux verres ne seront pas suffisants pour qu'il conduise en toute sécurité. Al lui explique qu'il n'a pas le choix, qu'il lui faut pouvoir travailler encore 6 mois pour pouvoir rembourser les médicaments de sa femme. Jessica Blandy profite de sa plage privative et de sa superbe villa, en compagnie de Kim (Kimberley Lattua). Cette dernière lui indique qu'elle a rencontré quelqu'un, Émile Sausek, dont elle est vraiment amoureuse, au point de ne pas avoir encore couché avec lui. Marc Watts est entré chez lui et sort de son garage ; sa voisine madame Peabody se plaint du comportement de son chien qui harcèle Mitzi son petit Shih-tzu. Watts la laisse dire, s'excuse et promet de mieux s'occuper de son chien. En son for intérieur, il pense que le lendemain, il ira avec son chien chez le vétérinaire et qu'on n'en parlera pus.

Le soir, Jessica Blandy mange avec son agent littéraire et évoque le sujet de son prochain livre : une biographie de son père. L'agent n'est pas très enthousiaste sur le sujet, ne voyant pas l'intérêt de raconter la vie de Josuah Blandy. À titre de comparaison, il évoque la série de meurtres de jeunes femmes, en supputant que le tueur possède peut-être lui aussi un style, un ton unique. Marc Watts est en train de prendre un apéritif au Daiquiri Motel, en attendant son rendez-vous, un certain monsieur Hobbs pour lui vendre L'univers des oiseaux en six volumes. Il observe les autres clients, dont un couple : Kim et Émile. Leur vue provoque en lui un inconfort qu'il doit faire cesser le plus rapidement possible. Kim prend congé d'Émile pour aller se changer dans la chambre. Watts la suit et la surprend. Il lui tranche la gorge avec un coupe-papier effilé. Émile est retenu quelques temps dans la salle de restaurant parce que sa carte bleue ne passe pas. Pendant la nuit, Jessica rêve de Kim : elle est sur une plage, Kim est un peu plus loin en train de gravir une dune. Elle lui montre sa main guérie et elle continue à monter jusqu'à disparaître. Le lendemain, Jessica Blandy est appelée au commissariat par l'inspecteur Robby, pour reconnaître le corps.


Arrivé au douzième album, le lecteur se demande quel type de polar Jean Dufaux et Renaud vont développer. Ils commencent très fort avec un individu très calme et très posé (Marc Watts), mais visiblement pas bien dans sa tête puisqu'il vient de tuer une femme dans la baignoire de son appartement. Le lecteur admire la coordination entre les 2 auteurs dès la première page : le texte du flux de pensée de Marc Watts, accompagnant une première case montrant un pont célèbre de San Francisco (le lecteur sait où se déroule l'histoire), une case pour la façade de la maison de la victime, 2 cases pour présenter Marc Watts, calme et posé (avant que le lecteur ne sache ce qu'il a fait), une case pour la cuisine de la victime avec un niveau de détail offrant une description consistante (modèle de réfrigérateur, placards, éclairage, évier avec égouttoir et vaisselles en train de sécher, torchon accroché à un crochet, cuisinière avec la bouilloire, condiments, en une seule case). Renaud Denauw montre chaque lieu avec un point de vue privilégié pour le lecteur, qu'il s'agisse d'un endroit banal ou d'un lieu remarquable. Dans la première catégorie, le lecteur s'assoit un peu en retrait derrière Al alors qu'il déchiffre les lettres sur le tableau de l'ophtalmologiste. Il se tient sur l'accès au parking de Marc Watts, aux côtés de madame Peabody. Il bénéficie d'une petite contreplongée dans le bureau fonctionnel de l'inspecteur Robby pour admirer les gambettes de Jessica. Il regarde une jeune femme et Rocky Albarro sur un banc. Il regarde un garagiste signer le contrat d'achat d'une encyclopédie en 6 volumes intitulée L'univers des oiseaux migrateurs.

L'artiste invite également le lecteur à profiter de paysages sortant de l'ordinaire. Cela commence par une très belle vue du ciel de la demeure de Jessica Blandy, avec sa terrasse et sa plage. La terrasse du restaurant du Daiquiri Motel bénéficie d'une vue sur la mer, et de tables tranquilles et espacées. Jessica Blandy et Émile Sausek vont se recueillir au funérarium, devant la plaque de Kimberley Lattua (1966-1996) avec un très beau rendu du marbre. Planche 26, Jessica Blandy invite Émile Sausek à s'asseoir sur un talus herbeux en surplomb avec une superbe vue de la baie. Quelques pages plus loin, le lecteur admire l'architecture de la façade de la maison des Watts. Avec ces différents exemples, le lecteur sait que le scénariste a conçu son récit de manière que l'artiste ait des endroits diversifiés à représenter, à ce que chaque scène s'inscrive dans un environnement spécifique qui conditionne une partie du comportement des personnages, de manière implicite, le lecteur pouvant se projeter dans ces endroits, et penser ou non à l'effet qu'ils produisent sur les êtres humains. L'histoire en devient naturaliste, avec des êtres humains réalistes et banals dans leur apparence et leurs activités de tous les jours. Le lecteur jurerait qu'il pourrait être invité au barbecue dans le jardin, ou s'allonger sur un transat à la plage.


Cette normalité de la vie quotidienne imprègne les scènes sortant de l'ordinaire (à commencer par les meurtres), leur infusant une plausibilité totale. Ainsi le lecteur croit sans peine au coupe-papier tranchant, ou au corps laissé sur une voie ferrée. Le lecteur reconnaît ce moment désagréable et maladroit quand il faut répondre à une voisine qui se plaint du chien, ou la discussion pétrie de non-dit entre l'autrice et son agent qui ne dit pas franchement que son idée ne se vendra pas et que Jessica devrait répondre aux goûts du public. À nouveau, dessinateur et scénariste se complètent harmonieusement pour montrer l'état d'esprit de chaque personnage, sans avoir recours à des bulles de pensée ou des dialogues artificiellement explicatifs, ou un langage corporel exagéré. Le lecteur se retrouve à côtoyer des individus observés par des conteurs très attentifs. L'identité du meurtrier est donc révélée dès la deuxième page, et l'intérêt du récit se déplace vers les avancées de l'enquête de Jessica Blandy et Émile Sausek. Jean Dufaux a recours, une unique fois, à un indicateur bien pratique pour Émile Sausek, mais il n'abuse pas de cet artifice narratif. En parallèle, il montre l'avancée de l'enquête de l'inspecteur Robby, gérant ainsi plusieurs pistes complémentaires. Pendant ce temps-là, le tueur continue à frapper au gré de ses pulsions.

En fonction de ses attentes, le lecteur risque d'être fortement décontenancé, et peut-être déçu par le choix du scénariste concernant la résolution de son intrigue. Implicitement, le lecteur s'attend à ce qu'un ou deux enquêteurs réussissent à démasquer le coupable et qu'il y ait une résolution claire. Effectivement, cette dernière survient et l'histoire est bouclée en bonne et due forme. Effectivement, les enquêteurs parviennent à une intime conviction. Néanmoins, le dénouement ne correspond pas à ce qu'attendait le lecteur. Il est en droit de se sentir floué par le recours à des coïncidences bien pratiques, ou de très grosses ficelles. Il se souvient alors d'une discussion entre Jessica Blandy et Émile Sausek au cours de laquelle elle fait remarquer que le hasard, les coïncidences servent parfois un bon dénouement. Ce n'est pas la première fois que Dufaux s'exprime par la bouche de Jessica. Dans le tome précédent, il évoquait sa vocation d'écrivain ayant été générée par sa peur des mots, de ce qu'ils cachent, la seule façon de les apprivoiser, étant de les écrire, de leur donner un autre sens, le sien. Quoi qu'il en soit, c'est le schéma narratif qu'il a choisi de mettre en œuvre, une prise de risque par rapport aux habitudes du genre. Cela n'enlève rien au thème de fond du récit : le retour du comportement déviant, de l'écart par rapport à la normalité. Marc Watts dit à une interlocutrice qu'on se trompe toujours en parlant des fous. Le lecteur est le témoin de son comportement, de ses actes meurtriers, de son obsession avec le poisson comme nourriture, mais aussi de sa vie de père de famille aimant et attentif, de ses réelles compétences professionnelles, de son apparence des plus normales. Ses crimes échappent à toute explication : sa folie n'est pas explicable d'un point de vue rationnel. Quelque chose ne fonctionne pas bien dans son cerveau, de manière arbitraire. La mort de ses victimes s'est produite de manière tout aussi arbitraire. L'existence est soumise aux caprices du hasard, sans rime, ni raison.

Le lecteur retrouve tout ce qu'il peut attendre d'un tome de cette série : des crimes sordides, un tueur détraqué, des lieux typiquement américains montrés avec grand soin, des individus normaux se conduisant comme des adultes, une enquête avec une part de hasard et de chance. Il peut aussi compter sur Jean Dufaux pour tenter une structure de roman policier originale. En fonction de ses attentes, le lecteur peut estimer que le scénariste s'est laissé aller à la facilité avec des coïncidences bien pratiques, ou que ces coïncidences sont une autre forme du hasard qui a conduit le cerveau de Marc Watts à ne pas fonctionner normalement.


mardi 11 février 2020

Les Damnés de la Commune T01: À la recherche de Lavalette

La guerre entraîne la guerre.

Ce tome est le premier d'une histoire complète en 3 tomes. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 136 planches, construites en 11 chapitres. En introduction, l'auteur remercie Christine Martinez, archiviste passionnée et passionnante, ainsi que la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le musée d'Art et d'Histoire de Saint Denis, le Musée Carnavalet, les archives de la Préfecture de Police de Paris, le Service Historique de la Défense, les Archives Nationales, les archives départementales des Yvelines, les archives départementales de l'Allier et les archives de l'Assistance Publique des hôpitaux de Paris.


Le narrateur indique qu'il vit à Paris, la ville lumière, celle de la tour Eiffel et des Champs Élysées, dans le quartier de Belleville. Un jour qu'il se promène à pied, il éprouve la sensation de percevoir un Paris plus ancien derrière les façades plus récentes et les vitrines rutilantes. La pluie commençant à tomber, il se réfugie dans la Bibliothèque historique de la ville de Paris, rue Pavée. Il y a pris un livre sur une étagère, l'a ouvert et est tombé sur une adresse politique, celle d'un certain Lavalette habitant rue Lesage, la même rue que lui. Sur les conseils du bibliothécaire, il consulte alors le Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, 1964-1997). Dans le tome 13, il y est fait mention de Lavalette, Charles, Hippolyte (prénommé ailleurs Gilbert et surnommé Bonnet). Il faisait partie du comité central de la garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871. Le narrateur essaye de s'imaginer Paris en 1871, sans tour Eiffel, sans basilique du Sacré Cœur, mais déjà avec les 12 communes avoisinantes annexées en 1860, et les travaux du Baron Haussmann qui relèguent les pauvres vers les faubourgs. Il se rend aux archives de la préfecture de police, où la préposée lui indique que toutes les archives de la police ont brûlé en 1871. Le narrateur est déçu car il aurait préféré trouver des traces de Lavalette avant 1871. Il y a quand même une note qui parle de lui comme un agitateur surveillé dans les réunions publiques en 1868.

L'auteur décide de partir à la recherche de Lavalette, son voisin communard, cherchant son histoire au milieu des archives, comme un bout d'Histoire laissé de côté. Il retourne à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, aux archives de la Préfecture de Police. Mais les rapports de police ne lui apprennent que ce que peut me dire un policier. Il lit les rapports des indicateurs, les déclarations des concierges, les condamnations judiciaires. Le soir, il rentre dépité chez lui et choisit d'aller boire un verre dans un bar du onzième arrondissement. Il évoque ses recherches infructueuses et récupère un bouquin oublié par un autre client. Le livre est un recueil de témoignages. L'un d'eux est signé seulement d'un prénom : Victorine B. Elle s'est mariée à Orléans le 13 mai 1861. Elle est montée à Paris avec son époux, et son premier enfant est né le 14 janvier 1864. Elle évoque la pauvreté, l'alcoolisme de son mari, son plaisir de lire Les Misérables de Victor Hugo (1802-1885), en l'empruntant à un cabinet de lecture. Cela rappelle son propre exemplaire du livre à l'auteur qui redécouvre les gravures qui l'illustrent. Cela le fait penser à toutes les gravures qu'il trouve dans les archives et lui donne l'idée d'un ouvrage.


Voilà un ouvrage singulier qui se distingue immédiatement des autres bandes dessinées sur la Commune comme Les Voleurs d'Empires de Jean Dufaux & Martin Jamal, ou Le cri du peuple de Jean Vautrin & Jacques Tardi. Comme il l'indique, et comme le stipule la quatrième de couverture, cette bande dessinée a été entièrement réalisée à partir de gravures issues de journaux et de livres du dix-neuvième siècle. Le premier effet est que la narration visuelle est construite sur des images réalisées au dix-neuvième siècle, une vision que l'époque avait d'elle-même. La seconde conséquence est que la narration visuelle ne peut pas montrer un même personnage dans différentes postures, différentes scènes. Raphaël Meyssan parvient à surmonter cet obstacle en choisissant quelques images d'individus très similaires pour Gilbert Lavalette et Victorine B., le texte des cases attestant qu'il s'agit bien d'eux. Il personnalise également le récit avec les hommes célèbres (et peut-être les femmes célèbres par la suite) qui eux sont représentés de manière similaire par les différents artistes graveurs de l'époque. Il consacre également de nombreuses cases à des inconnus, leur attribuant un dialogue, ou explicitant leur intention, leur motivation, leur état d'esprit. En termes de découpage des planches, il privilégie les cases rectangulaires disposées en bande. Il recadre les gravures pour obtenir des plans plus rapprochés, pour n'en conserver qu'un détail, ou au contraire conserver une vision d'ensemble. Il compose des planches avec des cases de la largeur de la page, ou de la hauteur de la page, des petites cases, des cases en trapèze, des dessins en pleine page artificiellement découpés en plusieurs cases, régulières ou non. En y prêtant attention, le lecteur constate également que Raphaël Meyssan a intégré quelques photographies, de documents d'archive ou de la tombe de Gilbert Lavalette.

Finalement, l'auteur réalise une bande dessinée avec des contraintes singulières : ne pas savoir dessiner, utiliser des images (gravures) réalisées par d'autres plus d'un siècle auparavant. Il est possible de lire le nom d'un ou deux artistes originaux dans leur gravure, et lorsqu'ils étaient cités, leurs noms sont compilés en fin d'ouvrage. Il utilise les outils narratifs de la bande dessinée de manière organique, et il réalise des pages très variées, ayant numérisé plus de 15.000 documents différents. Le lecteur éprouve bien la sensation de lire une bande dessinée. Les dessins sont en noir & blanc, avec souvent une couleur de fonds un peu jaunâtre, sans donner l'impression d'un papier moisi. L'impression globale est surannée, mais pas vieillotte. L'amateur de bande de dessinée se rend vite compte du degré de détails très impressionnant. Il reste même bouche bée devant la qualité descriptive des façades parisiennes, devant les scènes de foulées habitées par des inconnus tous différenciés, par la description de la vie quotidienne parisienne de l'époque. Il sourit en se rendant compte qu'à quelques reprises, l'auteur s'amuse à utiliser ces gravures du dix-neuvième siècle pour une courte scène contemporaine, du début du vingt-et-unième siècle, créant un décalage déstabilisant, comme si l'individu présent est composé du passé.


Cette bande dessinée raconte avant tout une histoire : celle de l'auteur recherchant qui est le dénommé Gilbert Lavalette, et celle de Victorine B. au travers de son témoignage écrit. Les 2 fils narratifs alternent, au gré de la découverte d'un témoignage sur Lavalette, ou d'une nouvelle entrée de ce qui s'apparente au journal de Victorine. La logique narrative est assurée par les cellules de texte où l'auteur intervient directement, mais aussi par les événements relatés par Victorine B., ou encore par des discours à l'assemblée (repris en l'état), par quelques dialogues inventés. Le lecteur se laisse rapidement happer par l'ensemble de la narration, impressionné par la qualité des gravures, par ce qu'elles montrent de Paris à cette époque, par les questions sur Lavalette, par le témoignage de Victorine sur sa vie. Son regard est souvent attiré par un détail ou un autre : une façade connue, une tenue vestimentaire, un modèle de fiacre, une colonne Morris, la fréquentation dans un bistro, un homme en train de déboucher une bouteille sur les barricades. Il est épaté par la manière dont l'auteur a su s'approprier des dessins déjà existants, les sortir de leur contexte, leur donner un autre sens en les incorporant dans un récit différent, une œuvre totalement postmoderne, un recyclage de formes préexistantes.

Ce réemploi de dessins déjà parus nourrit également une reconstitution historique qui a la particularité d'être réalisée par des individus ayant vécu à l'époque, comme si Raphaël Meyssan avait pu travailler directement avec eux. Bien sûr le lecteur sait que ces images sont des interprétations réalisées par des artistes avec donc une licence artistique plus ou moins appuyée. L'auteur lui-même joue avec ce degré d'interprétation, insérant de ci de là une touche d'humour volontaire, pour rappeler que ce n'est pas un reportage objectif. Il suffit de lire page 46 le dialogue décalé entre Eugénie de Motijo (1826-1920) et son époux Napoléon III (1808-1873) pour en avoir la preuve. Cela ne diminue en rien la qualité de la reconstitution historique. Raphaël Meyssan a effectué des recherches approfondies sur la Commune et met en scène les figures historiques de l'époque, comme Napoléon III et le chancelier Bismarck, mais aussi Léon Gambetta, Jules Favre, Ernest Picard, Adolphe Crémieux, Louis-Jules Trochu, Garnier Pages, Emmanuel Arago, Jules Simon, Camille Pelletan, Henri Rochefort, Jules Ferry, Félix Pyat, Gustave Flourens, Henri Rochefort. Il déroule avec clarté les différents événements historiques depuis l'assassinat de Victor Noir (1848-1870) en janvier 1870 jusqu'au 18 mars 1871, en passant par la Dépêche d'Ems du 13 juillet 1870, Napoléon III fait prisonnier en septembre 1870, l'évasion de Gustave Flourens de la prison de Mazas en janvier 1871, le vote par l'Assemblée Nationale du la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, etc.

Avec une forme postmoderne surprenante, Raphaël Meyssan réalise une véritable bande dessinée, entremêlant la vie d'une femme du peuple (Victorine B.), l'enquête sur l'histoire personnelle d'un membre du Comité central de la Garde Nationale (Gilbert Lavalette), et les événements qui conduisent à la création de la Commune de Paris. Le lecteur a la surprise de rapidement se trouver transporté à l'époque par cette narration visuelle hors du commun qui relève effectivement de la bande dessinée, impressionné par la résistance de Victorine B. à des conditions de vie épouvantables, intrigué par les mystères de la vie personnelle de Gilbert Lavalette et passionné par l'Histoire de la Commune de Paris.


jeudi 6 février 2020

Dick Hérisson, tome 6 : Frères de cendres

Qui sommes-nous pour le juger ?

Ce tome fait suite à Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers (1993) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 1994. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié. Il compte 46 planches de bande dessinée.


Petrus Patarouste se fait conduire par son chauffeur à l'abbaye Saint Pierre de Montmajour qui est en chantier. Il vient inspecter les travaux en tant que propriétaire de l'entreprise qui les effectue. Il sort de la voiture en tenant fermement son chapeau à cause du mistral. Le chef de chantier lui annonce encore un mois de travaux : Patarouste exige que tout soit fini dans 15 jours. Un moellon descellé tombe depuis le sommet d'un mur et fracasse le crâne du chef d'entreprise. Quelque part dans un appartement, un individu ricane tout haut en apprenant la nouvelle dans le journal. Gontran Patarouste (le fils de Petrus) revient au domicile paternel pour s'occuper de l'enterrement. En pénétrant dans la chambre ou repose son père, il trouve sur le corps la photographie d'une île, avec huit allumettes tenues dessus par un bout de scotch, dont une consumée. À l'enterrement de Petrus Patarouste, le sculpteur Calixte Coudoux vient trouver César-Auguste Fouille en disant qu'il doit lui parler, car il est très inquiet de cette photographie et de ces allumettes, beaucoup moins de l'arrivée d'un détective privé dont il écorche le nom : Nick Porképic. Peu de temps après, Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu sont reçus par Gontran Patarouste qui les engage pour enquêter sur la mort de son père qu'il trouve suspecte. Ils se rendent au bar que fréquentait le défunt et écoute le barman leur en parler. Il pointe derrière lui une photographie où l'on voit Petrus Patarouste avec 6 amis.

Le soir, Pépito Dominguez se rend chez Calixte Coudoux pour évoquer les circonstances de la mort de Petrus Patarouste. Le sculpteur est persuadé qu'il s'agit d'un assassinat et qu'ils y passeront tous. Le torero est sûr que ce n'est rien. Après le départ de Dominguez, Coudoux entend du bruit dans le jardin : la balançoire est en train de grincer et dessus se trouve une bougie et la photographie d'un enfant. Le lendemain matin, Calixte Coudoux est retrouvé pendu à la balançoire : l'inspecteur Garagnoux conclut à un suicide. Dick Hérisson reste persuadé qu'il s'agit d'une série d'assassinats car Coudoux était sur la photographie du bar. Il se rend, avec Jérôme Doutendieu, aux archives du quotidien La Gazette Provençale, et ils retrouvent une copie de la photographie. Ils se demandent bien pourquoi il y avait 8 allumettes scotchées sur la photographie de l'île, alors qu'il n'y a que 7 hommes sur l'autre photographie. Le lendemain, ils vont interroger l'instituteur Bénezet Mornetoise à la sortie des classes.


En commençant un nouveau tome de cette série, le lecteur ne sait pas trop à quel genre d'aventures s'attendre. Il s'agit d'une enquête du détective Dick Hérisson, accompagné du journaliste Jérôme Doutendieu, avec des meurtres, et peut-être une composante surnaturelle ou pas du tout. La première page rappelle que Didier Savard situe ses histoires dans le sud de la France. Effectivement, il emmène le lecteur faire un tour dans le château de Montmajour en réfection, dans les rues d'Arles, aux arènes d'Arles pour une corrida, dans un cabanon sur les rives du Rhône, sur le pont de Trinquetaille, dans Abbaye de Lérins sur l'île de Saint Honorat. Il est toujours aussi agréable d'accompagner les personnages dans ces lieux représentés avec minutie fidèlement à la réalité, au gré de leur déplacement pour chercher des indices et aller interroger des témoins ou des connaissances des victimes. Outre ces lieux remarquables d'Arles et ses environs, le lecteur détaille les tombes et les monuments funéraires dans le cimetière lors de l'enterrement de Petrus Patarouste, le corps de ferme dans lequel Calixte Patarouste a installé son atelier de sculpteur, l'école municipale où exerce Bénezet Mornetoise, avec sa cour spacieuse non protégée, ses grandes fenêtres, ses couloirs avec les portemanteaux à hauteur d'enfant, la salle de classe avec son tableau noir, ses pupitres et son squelette, le salon bourgeois de César-Auguste Fouille, la grande salle de la ferme de Porphyre Figocelles et sa grange et le modeste cabanon de Jean Méjean.

Le lecteur sait également qu'il va suivre Dick Hérisson et son fidèle ami Jérôme Doutendieu dans une enquête de type policière. Comme dans les tomes précédents, ces 2 personnages principaux ne sont pas développés : ce n'est pas l'objet du récit. À tel point d'ailleurs qu'ils n'apparaissent que dans 14 pages sur 46. Dick Hérisson porte les mêmes vêtements du début jusqu'à la fin (sûrement parce qu'il est en déplacement) même s'il enlève parfois son pardessus, et Jérôme Doutendieu doit avoir 3 tenues différentes. Le lecteur fait la connaissance avec d'autres individus singuliers, à la fois des stéréotypes, à la fois des gens uniques grâce à une petite touche en plus. Il ne croise Petrus Patarouste que le temps de 2 pages, mais sa trogne sur a photographie dans la rubrique nécrologique est tellement expressive que le lecteur n'éprouve aucun doute quant à sa propension systématique à arnaquer tout le monde. Le barman n'apparaît que le temps d'une page, mais impossible d'oublier ce monsieur très sec, avec un béret sur la tête, la clope au bec, son tablier bleu rehaussé par le torchon posé sur l'épaule et l'assurance blasée du type qui a tout vu. Calixte Coudoux revêt bien sûr une large blouse pour protéger ses vêtements dans son atelier, avec un calot sur la tête, des touffes de cheveux blancs et bouclés dépassant de part et d'autre, et un bouc de poils blancs rebelles. Il a un visage beaucoup plus expressif que les autres. Bénezet Mornetoise correspond au cliché du maître d'école sévère mais juste avec sa blouse grise, tout en exprimant une forme de nervosité grandissante au fur et à mesure que Dick Hérisson lui pose des questions. Chaque personnage dispose d'une identité graphique expressive et unique.


Cette histoire est construite sur une structure différente des précédentes, en cela que le lecteur observe les crimes commis au fur et à mesure, Hérisson & Doutendieu ayant toujours un peu de retard sur le criminel. Cela donne un rythme particulier à l'enquête et explique que les personnages principaux n'apparaissent que dans si peu de pages : il faut que les crimes progressent dans le même temps. Dans ces moments, l'auteur préfère laisser parler les images, plutôt que de développer de longues explications en mots. Le lecteur prend plaisir à lire 7 pages muettes (totalement dépourvues de mots), et 7 autres pages ne comportant qu'une seule case avec 1 ou 2 phylactères. Dans ces moments, il est plus facile d'apprécier la qualité de la narration visuelle qui est impeccable, d'une parfaite lisibilité, sans incompréhension du déroulement des événements ou de ce que font les personnages. Le lecteur se rend progressivement compte que Didier Savard joue un pervers avec lui, le transformant en voyeur de ces assassinats, faisant en sorte qu'il attende le suivant pour découvrir comment il va être perpétré. Alors que les dessins sont d'une propreté méticuleuse, avec un regard à la fois attentionné et un peu moqueur sur les personnages (il faut voir la dégaine du facteur par exemple), les meurtres comportent une dimension horrible, parfois mâtinée de grotesque. Le lecteur ne sait pas trop s'il sourit en voyant le pendu à la balançoire tirant une langue bien rouge, ou s'il en frémit. Il réprime un frisson de dégoût en voyant une autre victime s'empaler sur les griffes d'une herse agricole, même si le personnage était franchement antipathique. La dimension macabre se trouve renforcée par une exécution sur la place publique avec usage de la guillotine.

Mine de rien les pages dessinent bel et bien une réalité sociale : le patron d'entreprise pas à cheval sur les lois (il paraît que ça existe), le maître d'école craint par les enfants, le spectacle de la corrida et la solitude du torero, le patron de ferme solitaire, l'individu s'étant mis à l'écart de la société pour s'installer dans une cabane en bord de Rhône, et le dernier vivant une autre forme de vie à l'écart du monde. Alors qu'il peut se trouver fasciné par la morbidité des morts violentes successives, le lecteur jette bien son regard sur différentes facettes de la société de l'époque à cet endroit-là de la France. Didier Savard se montre encore plus habile que ça. Il joue avec les conventions de l'enquête de type policière attribuant une fonction décalée à Dick Hérisson, et le mécanisme de la succession de meurtres révèle une situation sensiblement différente de ce à quoi pouvait s'attendre le lecteur.

Encore une fois, Didier Savard sait donner au lecteur ce qu'il attend tout en le surprenant. Il bénéficie bien d'une visite de lieux du coin, d'une enquête, et du calme de 2 personnages principaux. Il a tout loisir d'apprécier la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa dimension descriptive, sa façon de donner vie à des personnages uniques, ou encore sa capacité à porter seule le récit dans des planches sans dialogues ni cellule de texte. L'auteur continue de réaliser une reconstitution en creux de la société de l'époque. Dans le même temps, l'enquête repose sur une structure narrative différente et personnelle, sur un motif de vengeance, mais qui se manifeste d'une manière originale et inattendue, avec un autre motif caché derrière.


mardi 28 janvier 2020

Purple Heart - tome 1 - Le Sauveur

J'avais besoin de me changer.

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comptant 56 planches. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes, Les temps nouveaux 1 - Le retour, ou celle immédiatement antérieure Sous les pavés (2018).


Dans les années 1950, Josuah Flanagan a pris son pick-up et s'est éloigné de la ville pour aller pêcher dans la nature. Il se trouve au milieu d'une rivière peu profonde et il vient d'attraper un deuxième beau poisson. Il les vide et les fait cuire sur un feu de bois Puis il va remplir sa gourde à la rivière, et cela lui rappelle le même geste effectué quelques années plus tôt en pleine hiver dans les Ardennes belges pendant la seconde guerre mondiale. Son copain Mike y avait laissé la vie, après avoir marché sur une mine. Il avait reçu la médaille Purple Heart à titre posthume, que sa femme avait donnée à Josuah, car elle ne lui rendrait pas la vie. Josuah Flanagan travaille pour le cabinet d'avocats Glenn, Rodger et Bernstein. Au temps présent du récit, James Rodger lui confie une mission sortant de l'ordinaire. Ronald Layton, un de leurs gros clients se trouve dans une situation problématique : un individu anonyme le fait chanter. Il possède un film de Lauren Layton, la femme de Ronald Layton, en train de s'ébattre avec un autre homme que son mari. Il réclame vingt-cinq mille dollars en échange de l'original. Le mari est au courant des infidélités de sa femme, et il va intervenir auprès de son amant, un concurrent. Mais il ne veut pas que le film nuise à sa carrière.

Josuah Flanagan accepte la mission et se rend dans la station balnéaire cossue où se trouve la demeure des Layton. Il trouve Lauren Layton dans la piscine. Leur conversation est interrompue par l'arrivée de Ronald Layton qui remercie Flanagan de s'occuper de son problème. Lauren Layton glisse un ou deux sous-entendus pendant la conversation pour essayer d'allumer Flanagan. Le soir, Josuah Flanagan va rendre visite à Aron Seligmann dans sa boutique d'antiquités. Ils se sont liés d'amitié alors qu'il était venu acheter un saxophone qu'il avait repéré dans la vitrine, et qu'au moment de payer, il avait remarqué la suite de chiffres sur l'avant-bras de Seligmann. Chacun d'eux avait connu les camps d'extermination, l'un en tant que victime, l'autre en tant que libérateur. Alors qu'il pénètre dans la boutique de Seligmann, Flanagan entend une conversation houleuse : Seligmann est en train de se faire chahuter par deux costauds en costume qui lui réclament des tableaux. Flanagan sort son arme et s'annonce comme étant de la police pour faire fuir les 2 agresseurs. Il s'en suit un échange de coups de feu.


Découvrir un nouvel album de Warnauts & Raives provoque un plaisir anticipé à l'idée de retrouver leurs dessins évocateurs et enchanteurs, et de plonger dans un récit ambitieux raconté à hauteur d'être humain. La couverture n'est pas très parlante, si ce n'est pour le revolver et la voiture en feu qui promettent de l'action à New York. La quatrième de couverture évoque une enquête menée par un détective privé dans les années 1950. Effectivement, il est bien question d'une enquête à New York, et même de 2. La première enquête emmène Josuah Flanagan dans les hautes sphères à rechercher un maître chanteur. En fait, il s'agit surtout pour lui de côtoyer la femme du client qui en sait beaucoup plus et qui n'est pas une oie blanche. Les artistes en font une beauté exotique sans trop forcer la dose, une eurasienne avec un beau corps sans retouche chirurgicale, et des expressions de visage qui montrent une forte personnalité. Ainsi le lecteur ne peut pas la voir comme une victime, encore moins comme une potiche, mais comme une personne à part entière. La deuxième enquête concerne trois tableaux déposés chez un vieil antiquaire qui intéressent deux allemands costauds et pas compréhensifs pour un sou. La première enquête repose sur une mécanique bien huilée avec plusieurs surprises. La seconde s'avère plus classique, servant essentiellement à introduire de l'action dans le récit.

Le lecteur côtoie des individus bien campés. Josuah Flanagan a un corps athlétique sans être sculpté, et le regard habité. Les dessins montrent qu'il fume régulièrement et qu'il s'en jette un derrière la cravate avec son ami Wilson Woods, sans donner l'impression d'être alcoolique. Il est le personnage principal et le héros. Il n'y a que 2 planches dans lesquelles il n'apparaisse pas. La première est consacrée à Wilson Woods le montrant en train de poser des questions à différents individus dans Harlem, avec une dernière image établissant qu'il a lui aussi combattu dans les Ardennes belges où il a rencontré Flanagan. Woods dispose d'une forte carrure, il est toujours bien sapé et il répond du tac au tac à toute allusion raciste. Bien sûr, c'est un bagarreur qui sait se servir de ses poings. L'autre page où Flanagan n’apparaît pas est consacrée à Estelle dont le nom de famille n'est pas précisé. Elle a dormi dans le lit de Flanagan (et lui dans le canapé), en chemise et fait penser à Marilyn Monroe, sans en être un décalque. En regardant les personnages, le lecteur apprécie l'assurance tranquille de James Rodger, se surprend à guetter des signes révélateurs sur le visage de Ronald Layton, est impressionné par l'assurance très différente d'Aron Seligmann, qu'il vienne de subir une dérouillée, ou qu'il s'apprête à parler aux journalistes. 


Le lecteur sait également qu'il va pouvoir se promener dans des endroits bien définis, représentés avec soin, tout en privilégiant l'impression qui s'en dégage, plutôt que le détail photographique. La scène introductive et la scène de fin lui donnent l'impression de se retrouver les pieds dans l'eau, entièrement accaparé par le mouvement de sa ligne, isolé du monde et profitant du calme qu'est l'absence d'agitation générée par d'autres êtres humains. Par la suite, le lecteur laisse son regard s'attarder sur les représentations de New York : la vue de l'Empire State Building (avec une petite remarque en passant sur le fait qu'il va enfin être utilisé, anecdote véridique), une vue de Manhattan depuis un étage élevé de l'Empire State Building, un petit tour dans Harlem, une petite virée à Broadway et dans une boîte de jazz, une très belle promenade de quatre pages dans Central Park se terminant au pied de la fontaine Bethesda, une confrontation se déroulant sur Randall's Island, île située sur l'East River. Les dessins de Raives & Warnauts associent un plan de prise de vues rigoureux, avec des contours détourés par un trait fin et précis, mais aussi léger et spontané, avec une mise en couleurs à la peinture, apportant des informations sur les reliefs, la texture et l'ambiance lumineuse, pour des cases sophistiquées semblant avoir été prises sur le vif. Les auteurs intègrent quelques références organiques dans les dialogues augmentant encore la sensation d'immersion à cette époque : la décoration de la Purple Heart (médaille militaire américaine, accordée aux soldats blessés ou tués), la mention de J. Edgar Hoover (1895-1972), les nightclubs, Le Grand Sommeil (1946) avec Lauren Bacall & Humphrey Bogart, réalisé par Howard Hawks.

Le lecteur se laisse donc facilement emmener aux côtés de ce détective privé dans un New York reconstitué avec goût. Au cours d'une cellule de texte, les auteurs explicitent le sous-titre : le sauveur fait référence à la signification du prénom du personnage principal. Raives & Warnauts montre donc un individu qui n'a pas réussi à sauver son ami Mike qui a trouvé la mort en marchant sur une mine. D'une certaine manière, il a participé au sauvetage des prisonniers des camps de concentration et d'extermination. Dans le même temps, le lecteur peut se trouver décontenancé par le mode narratif mis en œuvre par les auteurs. Ils utilisent régulièrement des textes inscrits entre deux rangées de cases, avec un style légèrement mélodramatique, pouvant paraître vieillot. Alors même que la narration visuelle est toujours aussi impeccable et personnelle, l'histoire semble s'appuyer sur de nombreux stéréotypes prêts à l'emploi : le jeune homme traumatisé à la guerre, l'amitié entre le soldat et le prisonnier de guerre, le grand afro-américain costaud, le chef d'entreprise sans morale, la spoliation des juifs, l'arnaqueur arnaqué, les pages d'action redonnant du rythme entre les discussions. Le lecteur peut bien voir les thèmes sous-jacents : surmonter un traumatisme, accepter ses limites, trouver une place satisfaisante dans la société, faire avec le système et la place qu'on s'est vu attribuer. Mais d'un autre côté, s'il a en tête les précédents albums de ces auteurs, il ne retrouve ni la même richesse du contexte historique (avec des notes en fin de tome sur les événements référencés), ni l'épaisseur des personnages pour lesquels il prend fait et cause, y compris avec leurs défauts, leurs failles.

Warnauts & Raives emmènent le lecteur dans le New York des années 1950, avec une superbe reconstitution visuelle, fidèle sans être obsessionnelle, baignant dans les ambiances lumineuses apportées par la peinture. L'histoire met en scène un enquêteur privé vétéran de la seconde guerre mondiale, travaillant pour un cabinet d'avocat, recherchant un maître chanteur et des voleurs de tableaux. Le récit est bien construit et prenant, avec une mise en images élégante, mais les personnages semblent manquer un peu d'épaisseur et les péripéties auraient été plus prenantes si elles avaient été nourries par plus d'éléments historiques ou sociaux.


mardi 21 janvier 2020

Jessica Blandy, tome 11 : Troubles au paradis

Ce tome fait suite à Jessica Blandy - tome 10 - Satan, ma déchirure (1994) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1995, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.

Jessica Blandy s'est arrêtée dans un petit patelin sur sa route pour faire une pause. Elle regarde une peinture murale qui représente une locomotive à vapeur et repense à celle qui lui faisait peur quand elle était enfant, ainsi qu'aux ailleurs où elle aurait pu l'emmener. Cela fait déjà deux jours qu'elle est sur la route pour rallier la ville natale. Dans une autre ville, Van s'est rendu à la mairie pour récupérer un acte administratif. Il tue le fonctionnaire qui lui remet, et repart avec l'homme de main qui l'accompagne. Jessica Blandy est arrivée dans sa ville natale et voie un train à vapeur passer au milieu. Elle se rend au bar et prend une bière, tout en interrogeant le barman sur les usines Nesbit, l'affaire étant toujours dirigée par Salomon Nesbit qui n'a pas cédé sa place à son fils Henry. Elle se souvient que c'était sur une des banquettes qu'Henry lui avait expliqué qu'il reprendrait l'affaire familiale. Elle se lève et part pour se rendre chez son père, en repensant aux bancs de l'école, à la fois où elle s'était couchée sur les rails et qu'Henry l'avait relevée à temps avant le passage du train. Chez Josuah Blandy, au rez-de-chaussée, Johnny est en train de fricoter avec Sue, essayant de la déshabiller, mais elle ne veut pas faire ça alors que le vieux est à l'étage. Johnny finit par renoncer, et pioche dans le plateau repas avant de l'apporter à l'étage. Jessica Blandy entre à ce moment-là, se montre très sèche avec eux, les renvoie, et apporte elle-même le plateau à son père.

Josuah Blandy est en train de lire son livre préféré : La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, Gentleman (1759) de Laurence Sterne (1713-1768). Il lève la tête et reconnait immédiatement sa file. À la station-service de Sam, un peu à l'extérieur de la ville, l'avocat Carl Ledington s'est arrêté pour faire le plein. Il part aux toilettes pendant que Sam fait le plein de la voiture. L'avocat est abattu dans les toilettes par Van. Ce dernier sort du bâtiment avec la mallette de l'avocat et il ordonne à Sam de s'occuper de la voiture. Josuah Blandy et Jessica papotent tranquillement : il la met au courant de la volonté de Salomon Nesbit de vouloir racheter le territoire du cimetière pour y faire construire, et de l'association qui s'est montée pour défendre la pérennité du cimetière. Johnny et Sue marchent dans la rue quand Johnny entend arriver la voiture de Jessica. Il décide de se mettre au milieu de la route pour abîmer la voiture, mais il doit reculer car Jessica ne se laisse pas impressionner. Elle va ensuite se recueillir sur la tombe de sa mère Rachel Blandy (1933-1972). Elle y est saluée par Mooha, un indien algonquin qui fait partie du comité de préservation du cimetière. Ils évoquent les papiers qui devraient permettre de savoir à qui il appartient réellement. Au petit matin, Lionel Natan, le fils d'Elmor Natan l'ancien maire de la ville, se réveille en bordure d'un étang avec du sang sur sa veste. Le cadavre de sa copine flotte au milieu des nénuphars. Van est présent sur les lieux et témoin de la scène. Le soir, Jessica Blandy se rend à la réunion du comité de préservation du cimetière qui se tient chez les époux Emma & Abraham.


Après deux tomes passés à la Nouvelle Orléans, le temps est venu pour Jessica Blandy de changer de ville et d'état pour une histoire en un épisode. Elle arrive dans sa ville natale et renoue le contact avec son père, tout en se retrouvant embringuée dans l'avenir du cimetière. Le PDG et propriétaire a la ferme intention de raser le cimetière pour y installer de nouveaux entrepôts. Il y a une sombre histoire d'acte de vente : l'ancien maire se souvient bien d'avoir refusé le terrain à Salomon Nesbit, et ce dernier prétend avoir l'acte de vente en question en sa possession. Dès la deuxième séquence le lecteur fait connaissance avec Van, l'homme des basses besognes de Salomon Nesbit, et il ne fait pas de doute qu'il y a entourloupe et que Jessica Blandy va prêter main forte au comité de préservation du cimetière. Le lecteur retrouve les meurtres faciles, et les vies humaines qui ne valent pas grand-chose face à la volonté des puissants. Il se prépare à affronter des formes de maladies mentales et des actes atroces. Jean Dufaux a décidé de le prendre à contre-pied : le premier meurtre se passe hors champ, le second aussi, le troisième aussi, et seul le troisième cadavre est montré flottant dans l'eau froide d'un étang. De la même manière, Renaud n'a pas à représenter Jessica plantant une fourchette dans la main de Johnny. Les actes criminels découlent d'individus n'éprouvant pas d'empathie pour leur victime, sans que cela ne soit à un niveau pathologique. Le donneur d'ordre agit par mesquinerie plus que par réelle déviance. Au final, Johnny incarne une forme d'égocentrisme combinée avec une force physique lui permettant d'imposer sa volonté, sans être inquiété. À nouveau l'acte le plus déviant n'est pas montré : une petite fille qui se couche sur les rails pour attendre le train de 12h32 et qui ne doit de se relever à temps qu'à l'intervention de son copain, un mélange de peur panique et de pulsion de mort inconsciente.

Dans l'horizon d'attente du lecteur figure la visite de recoins de l'Amérique profonde. Renaud sait transporter le lecteur dans un environnement, avec des dessins précis et méticuleux, donnant la sensation de pouvoir se projeter dans chaque endroit. Ainsi, il peut se tenir les pieds dans la boue d'un champ en regardant passer le coupé décapotable de Jessica au loin, voir paître les vaches, s’asseoir au comptoir d'un diner avec une décoration pas encore standardisée et aseptisée, s'arrêter pour faire le plein dans une station isolée, regarder les nénuphars sur un étang, apprécier le riche ameublement de la demeure de Salomon Nesbit, marcher tranquillement dans les rues de la ville, s'asseoir dans un fauteuil d'une salle de cinéma avec un seul occupant, se recueillir au cimetière. L'artiste ne se contente pas de transposer des paysages européens aux États-Unis et de les retoucher : il permet au lecteur de faire un tourisme bis, loin des lieux habituels, dans des endroits banals que les dessins rendent singuliers. Le scénariste ajoute lui aussi une ou deux touches d'Americana, avec le visionnage du film Haute Pègre (Trouble in Paradise) d'Ernst Lubitsch (1892-1947) sorti en 1932, la présence d'un indien algonquin.


Comme à son habitude, Renaud sait créer une galerie de personnages distincts facilement reconnaissables. Le lecteur voit tout de suite la différence vestimentaire, mais aussi comportementale entre Van maître de ses gestes au visage inexpressif, et Johnny plus extraverti, plus mené par ses émotions. Les épaules tombantes de Sam le garagiste montrent sa soumission à la domination inéluctable de Salomon Nesbit et de son homme de main. Le lecteur peut voir les rouages en action du cerveau de Natan Elmore au fur et à mesure qu'il prend conscience du caractère implacable du chantage de Salomon Nesbit, et du fait qu'il n'y en a aucune échappatoire. Il se trouve un peu décontenancé par l'étrange passivité de Josuah Blandy, comme s'il était résigné à son fauteuil roulant, plus qu'il ne l'avait accepté. Il ne peut pas s'empêcher de remarquer que Jessica Blandy reste une belle femme, et qu'elle ne se retrouve pas déshabillée dans ce tome.

Le lecteur ne s'attendait pas à en apprendre plus sur la vie personnelle de l'héroïne, sur son passé, et même sur sa famille. L'intrigue trouve sa raison d'être dans le cimetière de la ville où vit son père, et c'est l'occasion pour Jessica d'aller se recueillir sur la tombe de sa mère. Le lecteur voit la pierre tombale et les inscriptions : Rachel Blandy (née O'Hara) 1938-1972. Au cours des conversations avec son père, il comprend que ce dernier n'était pas favorable au départ de sa fille, vraisemblablement du fait de valeurs morales incompatibles avec le risque d'une vie dissolue à la ville. Il apprend également qu'à peine adolescente Jessica Blandy était déjà en état de rébellion par rapport aux normes sociales implicites de cette ville de province. Jean Dufaux fait évoquer sa carrière d'écrivaine par le père de Jessica : sa mère Rachel a appris quel genre de vie mène sa fille en lisant ses livres. Au cours de ses souvenirs, Jessica Blandy en dit plus sur sa vocation d'écrivain : c'est la peur des mots et de ce qu'ils cachent qui l'a conduite à écrire, pour les apprivoiser, pour leur donner un autre sens, le sien. Il est possible d'y voir une déclaration de Dufaux sur sa propre vocation. En filigrane, le lecteur voit aussi que les auteurs mettent en scène plusieurs relations entre un père et son enfant : Josuah Blandy & Jessica, Salomon Nesbit & son fils Henry, ainsi que Van qui apparaît comme un fils de remplacement, et même Sam le garagiste et sa fille Sue. Le scénariste met en scène ces relations sans y injecter une dose de poison, sans y ajouter les désordres de la folie. Malgré les morts et les regrets, ce tome est un peu moins désespéré que les précédents.

Avec ce onzième tome, le lecteur retrouve l'héroïne en butte à la violence meurtrière des hommes habités par la soif de vengeance et de domination, mais sans l'horreur de la folie en plus. Renaud décrit une Amérique de gens ordinaire, avec une justesse discrète, et Jean Dufaux emmène le lecteur dans un monde d'adultes où le polar sert de révélateur des turpitudes humaines.


mardi 14 janvier 2020

Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 4 : Le Vampire de la coste (1990) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 1993. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié. Il compte 56 planches de bande dessinée.

À la gare de Lyon en mars 1933, Dick Hérisson descend de son taxi et se rend au café situé à l'étage du hall dans la gare. Il y retrouve le docteur Nulpart qui l'appelle par son vrai prénom Richard, comme il l'appelait quand il était enfant. Le docteur lui apprend qu'il est malade et qu'il aimerait que Dick s'occupe de sa maison de campagne à Arles. En effet, elle contient un terrible secret : un coffret que son frère, navigateur impénitent, lui confia avant de mourir. Le docteur confie, à Dick Hérisson, la clef de sa maison du quai Saint-Pierre, ainsi qu'une enveloppe contenant ses instructions. Il s'agite soudain en sentant une odeur de poisson pourri. Il est victime d'une attaque cardiaque et passe de vie à trépas dans l'instant. Le lendemain à Arles, Dick Hérisson a retrouvé son mai Jérôme Doutendieu, et ils sont à pied d'œuvre devant la demeure du docteur Nulpart. Ils pénètrent dans la grande maison et voient les meubles sous drap, ainsi que les traces d'humidité sur les murs. Comme précisé dans les indications, ils descendent à la cave envahie par l'eau. Doutendieu s'enfonce dans l'eau jusqu'à la taille. Il récupère le coffret, tout en sentant quelque chose lui frôler la jambe. Ils repartent rapidement en voiture, sans se rendre compte qu'ils ont été observés par une silhouette.

Le soir, chez Jérôme, Dick Hérisson ouvre le coffret : il y trouve le journal de bord de Théotime Nulpar, pilotin à bord du Rosenkreutz, en 1887. Les premières pages sont moisies, mais les suivantes sont intactes. Dans le coffret se trouve également une effigie en bois sculpté, de quelque divinité démoniaque. Dehors un orage éclate, et l'électricité est coupée. Jérôme Doutendieu décide de lire le journal de Théotime Nulpar à la lumière du feu de bois dans la cheminée, les deux amis bien calés dans leur fauteuil. La première entrée indique le 11 mars 1887 : pas d'événement notable depuis que nous avons quitté Bassorah avec notre nouvelle cargaison, quelque vestige archéologique provenant de fouilles en Mésopotamie, franchi le détroit d'Ormuz. Hérisson se lève pour aller prendre un atlas et le consulter. Le journal raconte comment l'équipage du Rosenkreutz franchit le détroit d'Ormuz, et vogue sur l'Océan Indien. Ils font escale à Aden pour décharger les trois quarts de leur fret. Puis le navire s'engage sur la Mer Rouge. Le 27 mars, des pirates ont silencieusement abordé le navire aux premières heures du jour. Sous la menace de leurs antiques pétoires, ils ont rassemblé tout l'équipage sur le pont. Leur chef les a contraints à le conduire dans la cale, bien qu'ils aient tenté de lui expliquer que toutes les marchandises avaient été débarquées à Aden. Dans la cale, il ne restait plus que l'imposante caisse chargée à Bassorah.


En entamant ce cinquième tome, le lecteur sait ce qu'il en attend : une enquête, une touche de surnaturel plus ou moins appuyée, des individus plus ou moins grotesques, et vraisemblablement un hommage littéraire. Il ne faut pas longtemps pour qu'il identifie la source d'inspiration de l'auteur : un navire transportant un artefact maléfique, d'anciennes créatures ayant existé sur Terre avant l'homme, un culte voué à ces grands anciens (en particulier Shub-Ur-Kur) et une odeur de poisson pourri, tout désigne la mythologie développée par Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), en particulier L'appel de Cthulhu (1928). Mais à la fin de sa lecture du journal de bord, Jérôme Doutendieu désigne explicitement Les aventures d'Arthur Gordon Pym (1838) d'Edgar Allan Poe (1809-1849).

Le lecteur attend également de pouvoir prendre son temps pour observer des sites remarquables. Ça commence dès la première page avec une vue générale de la principale salle du Train Bleu, le restaurant gastronomique créé en 1901 au sein de la gare de Lyon, de style néo-baroque et Belle Époque, avec son escalier à double révolution et sa hauteur sous plafond de 8 mètres, sans oublier ses peintures murales. Ça continue avec la maçonnerie de la cave du docteur Nulpart, avec le manteau de cheminée en pierre du salon de Doutendieu, la représentation du navire sur lequel se trouve le pilotin Théotime Nulpar, la silhouette de la basilique Notre-Dame de la Garde, les balcons du théâtre de l'Alcazar à Marseille. S'il n'est pas encore rassasié, le lecteur bénéficie encore d'une séquence de 6 pages se déroulant dans le Tunnel du Rove, un tunnel-canal maritime percé sous la chaîne de l'Estaque, qui fait communiquer le nord de la rade de Marseille avec l'étang de Berre. L'artiste ne s'investit pas uniquement pour représenter ces environnements dans le détail, il s'investit tout autant pour les autres endroits à chaque case, montrant un goût affirmé pour les façades (par exemple planche 23, à proximité du muséum), ou les ruelles de Marseille.


Pour ce cinquième tome, Didier Savard dispose d'une pagination étendue, étant passé de 46 planches à 56 planches. Cela lui permet de plus développer la mythologie du récit, avec les 8 pages du journal de bord du Rosenkreutz, les 2 pages consacrées au peuple antédiluvien qui dominait la Terre et qui adorait Shub-Ur-Kur. Cela le conduit également à découper son récit en 2 chapitres : (1) Le testament du docteur Nulpart, (2) Celui qui dort sous les eaux. En cours de route, le lecteur relève également un ou deux autres clins d'œil : Jérôme Doutendieu qui revêt un scaphandre pour une descente en profondeur qui rappelle celle de Tintin dans Le Trésor de Rackham le Rouge, une partie de cartes dans un troquet de Marseille rappelant celle de Marius (1929) de Marcel Pagnol, une boutique d'antiquaire très encombrée, avec une réplique miniature de bateau dans une bouteille évoquant un autre album de Tintin. À chaque fois, ces références sont parfaitement intégrées à la narration, et le lecteur qui ne les connaît pas ne perd pas pied dans l'intrigue. Celle-ci repose sur la résurgence du culte voué à Shub-Ur-Kur, ainsi que sur la récupération du mystérieux vestige archéologique. L'amateur de créatures fantastiques et de culte maléfique est en terrain connu et apprécie la capacité du dessinateur à donner une forme bizarre et inquiétante à cette divinité d'une autre ère, entre trilobite et limule. L'ambiance de la cave humide et à moitié inondée par l'eau est moisie à souhait, la lecture au coin du feu est à la fois confortable et inquiétante. Le temple immense dressé pour le culte à Shub-Ur-Kur évoque les pyramides aztèques et leurs sacrifices humains. L'intérieur du Tunnel du Rove constitue un environnement fermé, propre à générer une sensation de claustrophobie du fait de l'absence d'échappatoire.

Pour ses personnages, Didier Savard a trouvé le juste équilibre entre la ligne claire et les exagérations de Jacques Tardi. Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu sont montrés comme deux individus d'une trentaine d'années, (Jérôme étant peut-être plus jeune que Dick, dynamiques et élancés. Les marins du Rosenkreutz sont affligés d'une trogne qui laisse supposer qu'ils ne sont pas très futés, enfermés dans des croyances où les superstitions ont la part belle. La barbe du docteur Grottendiche impressionne par sa longueur et sa forme en trapèze. Les adorateurs de Shub-Ur-Kur valent le déplacement. Savard a pris la peine d'introduire un personnage féminin, Alice Berg, sympathique et qui ne fait pas que de la figuration, mais qui n'échappe pas au rôle de demoiselle en danger, élégante, sans être sexualisée. Son mode de représentation des personnages lui permet de très bien réussir les expressions d'effroi ou de grotesque. Le lecteur se souviendra longtemps de la tête de l'antiquaire noyé dans son aquarium au sous-sol, ou de l'apparence parodique d'Ange-Gabriel Bellaparte.


En se lançant dans cet ouvrage, le lecteur pénètre dans une solide reconstitution des différents environnements, dans une intrigue qui se nourrit d'un pan de littérature du dix-neuvième siècle et de sa descendance du début du vingtième siècle, ainsi que d'autres éléments culturels du vingtième siècle. Didier Savard n'a rien perdu de sa capacité à raconter une aventure l'enquête progresse régulièrement avec des éléments variés, comme un journal de pilotin, un cambriolage nocturne, une visite dans une basilique, une plongée sous-marine, un incendie, un dîner à haut risque avec un responsable du crime organisé, et encore une visite dans un campement de vagabonds dans une région sauvage. La narration est ainsi faite qu'il est possible de lire ces péripéties au premier degré, comme d'y voir un exercice postmoderne très réussi où l'auteur sait mettre à profit des éléments culturels identifiés, avec quelques touches d'humour, aboutissant à un récit très savoureux. Il peut aussi se voir comme un commentaire sur le genre littéraire de l'aventure, à la fois du point de vue de la forme (journal de bord, évocation de mythes oubliés, action spectaculaire) que sur le fond (événements passés dont il est difficile d'établir l'authenticité, mythe généré par une époque avec ses spécificités socioculturelles, exotisme d'endroits inconnus).

Avec ce cinquième tome, Didier Savard progresse encore dans sa narration. Il sait mettre à profit aussi bien des mythes que la dimension touristique des environnements parcourus par ses personnages. Le lecteur prend autant de plaisir à suivre le déroulement de l'enquête, qu'à découvrir des endroits pittoresques, à croiser des individus singuliers et à observer des pratiques grotesques, entre horreur et humour.