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mardi 21 février 2023

La mécanique des vides

Des années qu’il traque cette espèce si précieuse : l’évidence sauvage.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Zéphir, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Cet artiste avait déjà collaboré avec Maximilien Le Roy pour L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain (2016). Dans une interview, il a indiqué que la genèse de cet album se trouve dans un voyage de plus de deux ans au Brésil, dans une citation de Bouvier sur les mots sentinelles Indicible & Ineffable, dans des instants où plus rien ne fait sens, où il avait l’impression que le monde entier se faisait sans lui.


Une forêt pleine de nuit. La femme salue une dernière fois celle qui l’a vue grandir. Cette jungle, elle y est née quand les routes étaient encore sentier. Elle a vu de jeunes pousses devenir troncs et s’effondrer des arbres au moins trois fois centenaires. Elle a grandi avec ces histoires d’esprits qui changent de forme au gré de leurs envies. Quand elle ne s’y promenait pas, elle dévorait des livres qui racontaient ces lieux. Les mots la nourrissaient, rongeaient ses pensées parasites. Elle passait de longues heures, solitaire et heureuse, à déclamer des phrases à ce qui poussait là. Sa voix si pleine de vie ensemençait les sols. D’étranges fleurs naissaient quand elle lisait tout haut. De ces plantes enfantées par des mots, elle récoltait les graines. Les gardait avec soin dans un grand sac en toile. Et un jour – elle a fini par voir. Le village devenu ville ne se trouvait plus dans la jungle ; c’était lui qui doucement se mettait à la contenir. Quelque chose se brisa en elle, quand gueulèrent les machines. Quand débuta la Grande Aspiration. Ainsi la salue-t-elle, celle qui l’a vue grandir. Elle cède à cette voix qui la creuse depuis des mois. Elle va semer du sens là où ses pieds la mènent. Elle ira au hasard faire pousser des récits.



Au centre d’une caverne souterraine, une sphère d’un bleu spectral irradie doucement, reliée par un cordon vertical à un point inconnu. Ce cordon spectral serpente au travers des tunnels, des crevasses, et des boyaux, jusqu’à un homme endormi, couché à même la terre nue. De son nom, il ne sait rien. De son âge non plus. Il a depuis longtemps cessé de chercher un sens aux faits qu’il s'apprête à décrire. Il a été mis au monde par les entrailles d’une terre folle. Il est arrivé en ces lieux déjà adulte. Il n’a pas le souvenir d’avoir vécu avant ça. Tout commence par une phrase : C’est ici que tout s’achève. C’est avec ces quelques mots vissés dans le crâne qu’il a pour la première fois ouvert les yeux. C’est d’abord l’odeur forte qui le frappe quand il prend conscience. Le sol vibre contre lui, il est humide et chaud. Ses yeux doucement s’habituent à la pénombre. Une migraine lui vrille les tempes. Il ne comprend pas ce qu’il voit. Il ne pense à rien, une sorte d’instinct le pousse à s’enfoncer dans l’étroit tunnel. L’homme s’est relevé et il suit le cordon spectral pour en déterminer l’origine. Toujours sous terre, il parvient dans une caverne haute de plafond, avec quelques champignons sphériques de ci de là. Il voit le cordon bleuté s’enfoncer dans une paroi. Il tire fortement dessus pour l’en arracher. Le cordon finit par venir et l’extrémité par sortir du mur. Celle-ci à la forme d’un visage à l’identique de celui de l’homme. Bientôt, le visage se transforme en tête de serpent et celui-ci s’éloigne d’un bond de l’homme.


Une couverture aussi énigmatique qu’onirique : une longue pirogue sans balancier vogue dans les cieux avec à son bord trois silhouettes dont une petite, et une grosse masse nuageuse en toile de fond. Effectivement, le lecteur va pouvoir suivre le voyage de trois individus à bord d’une longue barque volant dans les cieux : une femme Irma, une enfant Ocarina, un homme qu’elles vont appeler Scrib. Effectivement la première séquence permet de découvrir cet homme couché à même le sol, revenant à lui, et marchant pour déterminer l’origine d’un cordon bleuté. Ce cordon finit par prendre la forme d’un serpent, et ce dernier se pose sur le sol, se mord la queue, formant un cercle. Le lecteur comprend qu’il ne doit pas prendre ce qui est montré au premier degré. Les symboles sont apparents : le serpent qui se mord la queue évoque un symbole aux significations multiples en fonction des civilisations. Un symbole de rajeunissement et de résurrection, un symbole d'autodestruction et d'anéantissement, mais aussi un cycle d'évolution refermé sur lui-même, une forme circulaire s’opposant à une évolution linéaire, une forme qui se ferme sur elle-même, s'enferme dans son propre cycle.



L’homme finit par sortir de cette caverne, après avoir été libéré de ce cordon, peut-être ombilical, spectral. Il découvre qu’il ne sait pas comment il s’appelle, il finit par rencontrer une jeune demoiselle et sa mère, Ocarina & Irma, en page 50. C’est un récit qui prend son temps, ou plutôt il apparaît que l’auteur a pu négocier sa pagination de manière à raconter son histoire à son rythme. L’homme que les deux femmes vont appeler Scrib commence par marcher, puis la pirogue avance tranquillement et sûrement, dans un monde où il n’y a plus de mode de déplacement supersonique ou même motorisé. Le voyage prend du temps, et le bédéiste en rend compte en prenant des pages. Quelques séquences sont muettes : la narration se fait sans mot. Les dessins présentent une apparence un peu esquissée, éloignée d’un rendu photographique, avec des traits de contour qui peuvent sembler parfois un peu frustes, pas jointifs, avec des angles, sans lissage pour de plus jolis arrondis. La densité d’informations visuelles varie en fonction des séquences, parfois d’une case à l’autre. Le lecteur peut aussi bien se retrouver face à l’enchevêtrement des végétaux de la jungle avec des animaux, qu’au buste d’un personnage en train de parler sur un fond vide. Pour autant, il est réellement transporté dans chaque lieu : les cavernes souterraines, la montagne de déchets industriels, la jungle, le ciel, le volcan, le désert, la forêt, le monde aquatique du fleuve.


Le voyage se déroule, d’abord à pied, puis en pirogue volante. Le lecteur regarde Scrib escalader la montagne de carcasses de voiture. Il voit bien que dans sa nudité, il ne porte pas de chaussures qui éviteraient les coupures : il s’agit donc d’une représentation qui n’est pas premier degré, une forme de métaphore visuelle, de l’individu qui surmonte l’écran des possessions matérielles frappées d’obsolescence pour voir plus loin que la profusion d’objets mis à sa disposition. Par la suite, l’artiste réalise de magnifiques séquences de voyage dans le ciel, la pirogue filant doucement et sans bruit, accostant même un nuage où ses passagers vont se dégourdir les jambes, faire un peu d’escalade. L’onirisme fonctionne parfaitement : comme les personnages, le lecteur éprouve la sensation d’avoir laissé derrière lui tout le poids de la matérialité, tous ces objets, accessoires, ustensiles, biens matériels qui encombrent et alourdissent son quotidien, qui font écran avec le monde naturel. À partir de la page trente-huit et dix pages durant, le lecteur se retrouve aux côtés d’autres voyageurs : des esprits naturels, deux consciences distinctes capables de prendre une existence corporelle, mais aussi de passer d’une forme à une autre, d’un élément à un autre. Les couleurs changent alors, se situant plutôt dans le bleu et le gris pour un autre type de voyage, plus à l’intérieur de la flore, en discutant avec les esprits du monde végétal. Là aussi, le rythme est celui de la nature, parfois rapide comme le courant d’un fleuve, parfois lent comme celui de la nage du poisson au fond de l’eau.



Au gré de ces voyages, les personnages échangent sur des sujets divers, ou Scrib se retrouve à réfléchir, et le lecteur à suivre le cours de ses pensées. L’introduction écrite donne le thème principal : celui de la destruction des milieux naturels par l’homme, en particulier la dévoration de la jungle par les bulldozers et les pelles mécaniques. Les esprits de la jungle souhaitent coucher par écrit les merveilles de la nature, pour pouvoir les communiquer aux êtres humains, leur faire prendre conscience de ce qu’ils détruisent irrémédiablement. Le lecteur découvre par les yeux de ces esprits de la nature la richesse biologique d’un milieu aquatique, la complexité d’un écosystème, sans que ne soient mentionnés de noms de plantes ou d’espèces animales. Avec eux, il plonge aussi bien dans le lit d’une rivière, qu’il vole au-dessus de la canopée. Le passage le plus surprenant intervient sans nul doute en pages 122 & 123, quand un esprit choisit une forme qu’on ne voit pas : c’est par ses odeurs qu’il aime connaître la jungle. La narration visuelle passe alors dans le domaine de l’art abstrait, le dessin chaque case évoquant une sensation sans aucun élément figuratif.


Le voyage de Scrib s’avère tout aussi ambitieux. Sa dernière étape repose également sur des dessins abstraits de la page 183 à la page 200, à raison de deux cases par page, de la largeur de la page. Avec le symbole du serpent évoquant le jardin d’Éden, puis l’Ouroboros, l’esprit du lecteur est attentif à tout élément qui pourrait s’apparenter à un symbole, et revêtir un sens conceptuel. Lorsque Scrib se fait la réflexion qu’il regarde le monde et qu’il sait le nom des choses, le lecteur se dit qu’il y a là une réflexion sur la force du langage, sur le principe de nommer les choses. Quelques dizaines de pages plus loin, Scrib écrit des lettres sur un morceau de papier et voilà qu’elles s’animent et sortent de la page, s’élancent hors du carnet pour disparaître sous les montagnes de détritus. Irma décide que l’objet de leur voyage en pirogue sera littéralement de suivre les mots écrits de Scrib qui s’enfuient et laissent une trace. Quelques pages plus loin, le lecteur sourit à une remarque d’Irma : Les mots, ça germe mieux avec de la salive. L’auteur s’amuse à montrer des graines qu’il faut planter, humecter avec de la salive : elles grandissent en quelques minutes et donnent un fruit qui s’avère être un texte écrit. En filigrane dans le récit, le lecteur relève les observations ayant trait aux fonctions du langage, oscillant entre défiance, et outil de déchiffrage de la réalité. 



D’un côté, le langage est vu comme un obstacle : il fige la réalité, il devient un intermédiaire entre elle et l’individu. Un personnage constate que les êtres humains voient le monde à travers tout un tas de mots, il paraît qu’ils ne peuvent plus regarder quoi que ce soit sans en avoir en tête. On dit même que si certains de leurs mots changent, c’est toute leur réalité qui se modifie du même coup. D’un autre côté, Ocarina finit par nommer l’homme tout nu qui s’est présenté devant sa mère et elle, parce que finalement les êtres humains ne peuvent pas parler du monde sans mots. Les esprits de la nature ont même le souci de trouver les mots justes pour décrire ce qu’ils voient, afin de le transmettre aux humains. Mais dans le même temps, Ocarina explique que les graines de plantes à mots s’adaptent à celui qui la plante, que leur fruit, le texte qui éclot dépende de celui à qui la graine est destinée : cette métaphore introduit ainsi la subjectivité de chaque texte découlant de la façon dont le lecteur le reçoit, dont il l’interprète au travers de sa culture, de son éducation, de son expérience de vie. L’auteur s’amuse aussi à mettre en scène de manière littérale soit des individus déformant les sens en ayant un usage vicié du langage, par exemple des monologueurs (des politiciens déversant leur idéologie industrialisée) ou des énarks (belle homophonie), mais aussi des expressions comme donner sa parole (Irma donnant littéralement sa parole à Scrib dans une belle représentation visuelle). Du coup, la réflexion balance entre le principe de suivre son instinct et de ressentir son environnement, le monde, et le langage comme outil d’appréhension et de compréhension du monde. De la même manière, l’écriture a pour effet de figer le monde, mais aussi de témoigner de l’existant, de permettre un travail de mémoire. Finalement, ressentir et décrire ne s’opposent pas forcément, ils peuvent se compléter. Pour autant, l’auteur ne va pas jusqu’à s’aventurer à des considérations articulant les différentes fonctions du langage pour proposer une théorie qui réconcilierait ces caractéristiques paradoxales.


Une belle couverture qui évoque un conte pour enfant avec une pirogue qui vogue dans les airs. Un récit qui commence par un enfantement, celui d’un homme sortant des entrailles de la Terre. Un monde qui évoque une civilisation industrielle s’étant effondrée, les esprits de la nature qui cherchent à communiquer avec les êtres humains pour leur survie. Une narration visuelle directe, facile à lire, sans chichis, qui sait se faire spectaculaire, qui montre les différents éléments, l’air (le vol des oiseaux), la terre (les cavernes souterraines), l’eau (le fleuve, l’océan), le feu (le volcan et la lave), qui fait voyager le lecteur. Un voyage onirique servant de matrice à une réflexion sur le langage oral et écrit, outil de compréhension, mais aussi intermédiaire s’interposant l’individu et la réalité. Tout au long de sa bande dessinée, Zéphir met en œuvre cette dualité des mots composant le langage, utilisant la narration visuelle pour en réconcilier les aspects contradictoires. Une œuvre extraordinaire.



lundi 5 mars 2018

L’Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain

La fête du Ciguri

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Il se présente sous la forme d'une bande dessinée en couleurs, initialement publiée en 2016, écrite par Maximilien le Roy, dessinée, encrée et peinte en couleurs par Zéphir. Cette histoire relate le voyage d'Antonin Artaud (1896-1948) au Mexique en 1936. Cet artiste était un homme de théâtre, un acteur, un essayiste, un dessinateur, un poète et un théoricien du théâtre.

En 1943, Antonin Artaud est interné dans l'hôpital psychiatrique de Rodez dans l'Aveyron. En janvier 1944, dans sa chambre, il dessine au crayon des images entremêlant des chars et des soldats. 8 ans plutôt, il est à bord d'un paquebot transatlantique, sur le pont à regarder une mer grise, sous un ciel gris. Il effectue des croquis sur un carnet, alors que les autres passagers passent dans son dos en le scrutant. Dans la salle à manger, il mange seul à table. 2 jeunes femmes viennent lui adresser la parole, car l'une d'elle l'a reconnu, l'ayant vu dans un film. Au vu de son attitude, elles ont vite fait d'arrêter la conversation.

Antonin Artaud débarque à la Havane le 30 janvier 1936. Il va prendre une chambre dans un petit hôtel, puis il se rend au journal local pour proposer sa plume. L'éditeur lui suggère d'envoyer des billets sociopolitiques sur le Mexique dès qu'il y sera. Le soir, Artaud se rend dans les rues animées de la ville, jusqu'à ce qu'il finisse par repérer un dealer qui lui vend un sachet d'opium. Il se rend sur la plage pour prendre sa dose. Après avoir inhalé l'opium, un homme noir l'aborde et lui confie une dague avec une forme particulière. En 1944, Artaud est toujours interné et il reçoit la visite du médecin qui vient constater son état.

En découvrant cet ouvrage, le lecteur a le plaisir de voir un bel album cartonné avec une couverture originale, annonçant clairement l'objet du récit (Antonin Artaud, un voyage mexicain) et une citation d'Artaud sur la quatrième de couverture : la culture rationaliste de l'Europe a fait faillite et je suis venu chercher sur la terre du Mexique les bases d'une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien. Même si le lecteur n'est pas familier de ce créateur, il peut être attiré par la beauté plastique des pages intérieures, en particulier l'usage des couleurs. Il perçoit également que ce récit présente un caractère contemplatif. Sur 155 pages de bande dessinée, 84 sont dépourvues de texte, et plusieurs autres ne comprennent qu'une phrase ou deux. En outre, comme le titre l'indique, la couleur rouge bénéficie d'une place de choix dans plusieurs séquences.


Pour un lecteur qui ne connaît rien d'Antonin Artaud, il découvre le périple étonnant d'un individu qui est reconnu à plusieurs reprises par ses interlocuteurs, sa renommée d'écrivain étant parvenue jusqu'au Mexique. Le scénariste montre un individu habité par une quête : retrouver des êtres humains vrais, pas transformés par une technologie aliénante. Il montre une personne qui ne parle pas bien l'espagnol, mais qui semble s'en sortir sans trop de difficultés, une personne sans le sou ou presque, mais qui arrive à en récupérer suffisamment pour continuer de voyager. Il montre aussi un drogué souffrant chroniquement de manque, quand les prises deviennent trop espacées, faute d'avoir de quoi s'acheter une came.

La séquence d'introduction permet d'établir ce qu'il est advenu d'Antonin Artaud 8 ans plus tard. À l'évidence, son voyage au Mexique ne lui a pas apporté la raison de vivre qu'il recherchait, ou une façon de voir les choses qui le mène vers la sérénité ou l'épanouissement. Il est interné et son esprit est habité par la mort qui accompagne la guerre. Cette façon d'ouvrir le récit montre un individu qui a accompli sa quête, qui ne s'en trouve pas mieux pour autant. C'est d'autant plus cruel qu'un petit tour sur une encyclopédie en ligne dissipe tout doute sur la véracité historique de ce qui est montré. La scène suivante établit la solitude d'Antonin Artaud, ainsi que son incapacité à profiter de sa notoriété pour séduire les femmes. La suivante enfonce le clou quand le lecteur le voit dans la solitude sa cabine enténébrée par la nuit, se prenant la tête à 2 mains, incapable de trouver le sommeil.

Pourtant la suite du récit ne se vautre par dans le misérabilisme. Elle montre sans fard les actions de cet individu dépendant de la drogue, sa progression lente, et sa détermination à accomplir sa quête pour trouver une société plus authentique. La dimension contemplative exprime toute sa force grâce au parti pris graphique de Zéphir. Cet artiste est en phase avec le scénario de Maximilien le Roy, et le nourrit de visions qui permettent à toutes les nuances de s'exprimer. La séquence d'ouverture commence par ce qui ressemble à des gribouillages non signifiants, réalisés par un individu courbé sous le poids d'un fardeau psychologique ou de la fatigue. Les teins sont bruns et ocre, évoquant le crépuscule, ajoutant une nuance maladive. Le lecteur découvre alors le dessin réalisé en pleine page, terrifiant dans ce qu'il a d'obsessionnel. La séquence suivante commence avec une case occupant les 2 tiers de la page, semblant être une toile abstraite avec des traces ténues de gris, de noir, de blanc, de bleu et d'ocre. La case suivante permet de comprendre qu'il s'agit de l'horizon, le ciel et la mer. Le lecteur comprend que les images de Zéphir s'inscrivent dans l'expressionnisme, en cultivant des accointances avec le fauvisme, avec des détours vers l'art abstrait.

La première caractéristique remarquable est que les pages ne nécessitent pas de se concentrer ou de réfléchir pour comprendre ce qui s'y passe. La narration graphique est impeccable, sans problème d'interprétation (à l'exception de la cérémonie du peyotl, mais c'est une exigence du scénario), y compris et surtout dans les séquences dépourvues de mots. Par exemple, les 5 cases de la page 31 montrent des scènes de rue à Veracruz. Le lecteur sait qu'il s'agit de ce qu'observe Antonin Artaud en se promenant dans les rues. Quelques pages plus loin (pages 43 & 44), Artaud se rend dans un quartier mal famé de la ville, et là encore les dessins sont en vue subjectives. Le lecteur peut ainsi subir le regard des autochtones qui dévisagent cet homme blanc s'aventurant sur leur territoire. Il partage le sentiment d'inquiétude à déambuler dans ces rues peu sûres. Le périple à dos de cheval dans les zones montagneuses commence page 80, à nouveau avec une grande case qui transmet l'impression de verdure à grand coup de vert et de brun.


L'approche graphique de Zéphir est également remarquable en ceci qu'il dose avec soin le niveau d'informations descriptives. La première séquence montre ainsi l'aménagement de la chambre d'Artaud dans l'hôpital psychiatrique, avec le modèle de lit, la table (avec une perspective évoquant celle de La chaise de Vincent de Vincent van Gogh), le tabouret, la fenêtre, les cahiers. Par la suite, le lecteur peut admirer les rues et l'architecture de La Havane ou de Veracruz, les tableaux exposés au musée de Veracruz, la fumerie d'opium, l'atelier d'un autre artiste, l'église de Rodez et ses alentours, les plissements des montagnes au Mexique et les formations géologiques en terre rouge, l'égorgement d'un bœuf, un café à Paris. Malgré des détourages de forme vaguement de guingois, vaguement décalés (pour transcrire une impression plutôt que de réaliser une image photographique), l'artiste décrit ces lieux, en faisant apparaître leurs spécificités, leurs couleurs, leur ambiance.

Bien évidemment, la sensibilité expressionniste permet aux émotions d'exhaler leurs nuances. Lorsqu'Antonin Artaud suit son guide indien sur un petit sentier de montagne, il prend une dose d'opium, un soir à la belle étoile. En 2 pages, le lecteur peut voir l'angoisse existentielle d'Artaud alors qu'il n'arrive pas à fermer l'œil, que son esprit refuse de le laisser en paix. Il voit aussi sa silhouette courbée alors qu'il sort le matériel, conscient de succomber à la tentation du produit qui va lui offrir quelques moments d'oubli, de répit et d'extase. Quelques pages plus loin, Artaud se débarrasse de son matériel, les images et les couleurs disant ses hésitations, son choix encore vacillant, sa répulsion vis-à-vis du produit et du matériel dont il est dépendant. Grâce aux images (dépourvues de texte dans ces 2 moments), le lecteur ressent les émotions et les états d'esprit du personnage, avec une forte empathie.

Zéphir s'avère donc plus que capable de porter la narration à lui tout seul, sans l'aide de mots, aussi bien dans des séquences d'exposition que dans des séquences où l'état d'esprit du personnage importe au plus haut point. Déjà conquis par cette capacité à raconter en image, avec un ton très personnel, le lecteur découvre des séquences encore plus audacieuses et maîtrisées. Pour commencer ces cases abstraites qui ne prennent sens qu'en fonction du contexte dans lequel elles se trouvent attestent d'une belle maîtrise du processus graphique. La visite au musée est frappante par l'appropriation de peintures d'un autre artiste, tout comme l'intégration de dessins réalisés par Artaud qui pourrait être de sa main. Zéphir cite également de manière discrète d'autres bandes dessinées comme Tintin et Le Lotus Bleu (la séquence dans la fumerie d'opium), ou Apocalypse now (la séquence du bœuf égorgé).


Toujours en termes visuels, le lecteur se retrouve immergé dans des séquences incroyables. Au fur et à mesure des électrochocs subis en hôpital psychiatrique, il assiste à la rupture de connexions entre neurones, pour un moment symbolique terrifiant (la destruction physique des connexions neuronales). Arrivé à la page 120, il assiste avec Antonin Artaud à une danse shamanique qui provoque une transe chez le protagoniste, avec une altération de ses perceptions, les dessins partant du domaine figuratif pour progresser vers l'abstraction, l'artiste faisant preuve de pédagogie pour montrer comment s'opère ce glissement en termes visuels. Le lecteur a l'impression de ressentir la transe d'Artaud et ses effets sur sa perception, du grand art. Maximilien le Roy augmente encore le niveau d'exigence lors de la fête du Ciguri, avec prise de peyotl (en hauteur teneur en mescaline). Le niveau d'exigence est déraisonnable parce qu'il s'agit de montrer un moment de révélation mystique, sans tomber dans une imagerie naïve et infantile, ou new-age. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourra trouver que le sens ou la nature de la révélation reste cryptique, par contre la dimension graphique fait preuve d'inspiration, sans tomber dans les travers précités.

En ouvrant ce tome, le lecteur embarque pour un voyage visuel hors du commun, recelant de grandes richesses graphiques diverses et variées, au fil des séquences. Il est invité à prendre place aux côtés d'Antonin Artaud pour une quête de sens, dont le protagoniste attend une révélation mystique, l'observation d'une force primale qui lui offrirait une compréhension d'une nouvelle raison d'être. Il n'en attend pas moins qu'un phénomène capable de changer sa façon de penser pour qu'il retrouve un peu de bonheur terrestre. Le deuxième fil narratif permet de connaître avant le terme du séjour d'Artaud au Mexique, ce qu'il adviendra de lui conformément à sa biographie. Pour les 2 lignes temporelles, le scénariste adopte une approche réaliste qui rend chaque séquence plausible, qu'il s'agisse des promenades en ville d'Artaud, de sa quête d'une dose dans un quartier malfamé, d'un repas à bord d'un paquebot, ou encore d'une prise d'opium et de ses effets hallucinogènes.

L'auteur alterne des séquences variées, avec un bon sens du rythme qui fait que le lecteur ne s'ennuie pas. Il a même du mal à croire qu'il passe d'une visite au musée, à une discussion avec un individu qui se demande comment aider Léon Trotski, à une conférence donnée sur le surréalisme (en critiquant l'approche moderne de Karl Marx), en passant par un long voyage dans les montagnes pour atteindre Norogachi, le village des indiens Tarahumaras, sans oublier l'ignoble traitement aux électrochocs. Ainsi l'attention du lecteur est maintenue, et il se laisse volontiers emmener à la suite d'Antonin Artaud. Maximilien le Roy dresse le portrait d'un individu avec une idée fixe, d'un homme en proie à sa dépendance, sans chercher à retracer la vie d'Artaud. Il montre aussi quelqu'un qui a obtenu ce qu'il cherchait (participer à la fête du Ciguri) et n'est pas satisfait pour autant.


Cette lecture peut se suffire à elle-même, sans connaissance particulière de sa vie, sans implication affective pour cet acteur. Le lecteur découvre l'itinéraire d'un être humain en souffrance (pour des raisons pas très claires), ayant investi tous ses espoirs dans une quête inattendue (on ne sait pas pourquoi il a choisi cette tribu plutôt qu'une autre, ni même comment il en a entendu parler), souffrant également de sa dépendance à la drogue, mais visiblement cultivé et impliqué dans la vie politique de l'époque. Cela constitue un voyage rendu enchanteur et même enchanté par une mise en images sophistiquées et ambitieuses, limpides dans toutes les séquences, mais sans l'appui de mot pour en confirmer le sens.

Le lecteur peut aussi connaître l'œuvre d'Antonin Artaud, soit son théâtre, soit ses rôles au cinéma de 1923 à 1935, avec des réalisateurs comme Abel Gance (Napoléon, 1927), Fritz Lang (Liliom, 1934), ou encore Maurice Tourneur (Kœnigsmark, 1935) ou ses rôles dans le Juif errant (1926) ou La passion de Jeanne d'Arc (1928). Il peut aussi avoir entendu parler de ses théories sur le théâtre de la cruauté : Le théâtre et son double (1938). Il s'agit d'un théâtre dans lequel l'acteur doit brûler les planches comme un supplicié sur son bûcher, et le théâtre peut agir pour potentiellement changer la société.

Mais soit par la connaissance de sa vie, soit en allant consulter une encyclopédie en ligne, la première chose qui surprend est que Maximilien le Roy n'évoque pas que l'accoutumance à l'opium s'est faite à cause de souffrances physiques qui ont conduit l'acteur à prendre de l'opium pour les supporter. La cause première de la prise de drogues n'est donc pas la recherche de paradis artificiels, mais plutôt initialement un usage médical. Par contre, Maximilien le Roy cite à plusieurs reprises des textes d'Artaud qu'il place dans la bouche de son personnage, extraits en autres de Le théâtre et son double (1938) et de Messages révolutionnaires (1936). Il précise également qu'il a transposé des passages du livre Les Tarahumaras d'Artaud.


Ensuite, il constate que toute la carrière d'Antonin Artaud est passée sous silence (acteur, comme auteur), et que seul son engagement politique est évoqué. Par contre, la mise en scène de cette période de sa vie semble en faire l'incarnation de son manifeste sur la nature du théâtre, ainsi qu'en mettre en scène toute sa douleur d'écorché vif. Ce récit ne constitue donc pas une biographie d'Antonin Artaud qui permettrait de découvrir le créateur et son œuvre. C'est un récit sur une période limitée de sa vie qui constitue une aventure graphique exceptionnelle et présente une unité satisfaisante, même s'il ne présente pas l'importance de ce créateur et son legs à l'art du théâtre.