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mardi 26 avril 2022

Double Masque - Tome 6 - L'Hermine

La vie n'est qu'une pantomime.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 5 - Les Coqs (2011) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 54 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821).


Le 28 novembre 1804 – 7 frimaire an XIII – l'empereur et le pape Pie VII entrent dans Paris. Il y a foule pour les accueillir, jamais il n'y eu t tant de monde dans la capitale. L'on promet des réjouissances à nulles autres pareilles. Les prix s'envolent : si vous voulez assister au passage du cortège d'un balcon, il vous en coûtera 600 francs. Des croisés d'une fenêtre où l'on s'entasse, 400. Et ainsi de suite… Le monde est merveilleux qui peut dépenser tant d'argent pour une fête. Mais le temps presse ! Et tandis que Bonaparte veille aux derniers détails du sacre qui fera de lui l'empereur de tous les Français, sa Sainteté Pie VII reçoit les grands corps de l'État : Fontanes pour le corps législatif, François de Neufchâteau pour le Sénat, Fabre de l'Aude pour le tribunat. En fin de journée, le pape est épuisé. Né Barnabé Chiaramonti à Césène, il est de santé fragile, mais animé d'une volonté, d'une force de caractère qui lui permet d'affronter les épreuves. Celles-ci ne lui seront pas épargnées. Ainsi, au dernier moment, alors que le pape songe à se reposer, le cardinal Fesch lui murmure quelques mots à l'oreille.



Joséphine de Beauharnais demande une audience : elle vient avouer au pape que Napoléon et elle ne sont pas mariés religieusement. Il est décidé que le cardinal Fesch bénira cette union. Jean-Jacques-Régis de Cambacérès va en informer Napoléon Bonaparte qui se demande pour quelle raison son épouse en a informé le pape. Le cardinal Fesch en informe le nonce Zaponi afin qu'il prépare la cérémonie. Ce dernier y voit une belle occasion de réaliser un attentat à la bombe. Il regagne son bureau où il est attendu par l'abbé Sathanase, un conspirateur, qui vient se mettre au service du nonce. Celui-ci indique qu'il lui manque une bombe pour réaliser son attentat. L'abbé indique qu'il sait où elle se trouve : chez celui qui l'a conçue, un étudiant du nom de Carliez. Il reste juste assez de temps pour qu'il aille l'y chercher et qu'il la ramène. Il se précipite dans Paris, dans cette nuit folle où tout se bouscule, les bénédictions comme les massacres. Il arrive dans l'échoppe de l'étudiant, mais c'est à son tour d'avoir un pistolet plaqué contre sa tempe, car l'Écureuil est déjà sur place, l'attendant, après avoir fait parler Carliez.


C'est le grand dénouement qui culmine avec la cérémonie du sacre de Napoléon Bonaparte qui devient empereur dans la cathédrale de Notre Dame de Paris, en se couronnant lui-même, puis en couronnant son épouse Joséphine le deux décembre 1804. Dans cet album à la pagination un peu étoffée (54 pages), Jean Dufaux met en scène plus événements historiques : l'entrée du pape Pie VII (1742-1823) dans Paris, le mariage religieux de Joséphine et Napoléon, le sacre lui-même, depuis l'arrivée des invités et de la foule dans la cathédrale, jusqu'au couronnement. C'est magnifique de bout en bout : il est visible que Martin Jamar a passé un temps fou sur ses planches pour réaliser une reconstitution historique précise, authentique, totalement immersive. Le lecteur retrouve ce qu'il considère être comme un dû : la représentation des rues de Paris, la décoration intérieure des appartements, le mobilier d'époque, les tenues vestimentaires conformes à la réalité historique. Cela va sans dire, mais cette authenticité représente à la fois un travail conséquent de recherche pour ne pas se tromper sur un modèle de carrosse, ou une tenue d'apparat, à la fois un investissement de temps et de motivation pour tout représenter dans le détail. Le lecteur constate que plus il tourne les pages, plus les planches regorgent de détails de plus en plus fins.



Le faste commence en planches 32 & 33. Planche 32 : une vue extérieure en plan large de Notre Dame de Paris, sur laquelle il ne manque aucune sculpture décorative, aucune gargouille, devant des badauds et quelques gardes à pied ou à cheval, puis une représentation d'un chapiteau adossé à la cathédrale et une centaine de soldats, à cheval ou à pied, prêts à se déployer. Planche 33 : en arrière-plan, le cordon de policier et quelques badauds, sous le chapiteau un fiacre s'est arrêté pour laisser descendre sur le tapis rouge, des invités prestigieux, un autre attend derrière, une trentaine d'invités en habits discutent en attendant de pouvoir entrer. Dans les cases du dessous, le lecteur passe de monsieur de Talleyrand à monsieur Berthier, pouvant ainsi admirer à loisir leur tenue. La richesse de ce passage n'est qu'une mise en bouche : le sacre se déroule de la planche 38 à la planche 45, et les dessins font honneur au faste de la cérémonie et au nombre d'invités, par leur richesse et leur minutie. Avec des traits d'une finesse exquise et d'une assurance remarquable, Martin Jamar donne à voir l'hermine bien sûr, les décorations des murs de la cathédrale pour le sacre, les motifs des tapis, la richesse des tenues officielles, des toilettes de ces dames, sans s'épargner aucune peine. Il représente aussi bien des groupes de personnages de plain-pied, qu'il construit des perspectives pour une vue générale, en particulier de l'enfilade de la nef, dans une image à couper le souffle. Dans les dernières pages, le lecteur a encore droit à une vue du ciel de la cour des Adieux du château de Fontainebleau, et à une vision meurtrière d'une charge lors d'une bataille napoléonienne. C'est un festin pour les yeux de bout en bout.


Découvrant progressivement l'incroyable consistance de la reconstitution historique, le lecteur sent l'intrigue passer en arrière-plan dans son esprit. Il est vrai qu'il arrive à ce dernier tome avec une forme d'a priori : peu probable que le scénariste parvienne à apporter les éléments supplémentaires nécessaires pour que tous les éléments des tomes précédents fassent sens. Il faut distingue plusieurs facettes de la série. Pour commencer, l'intrigue de premier niveau est menée avec une élégance certaine : les conspirateurs parviendront-ils à assassiner Napoléon Bonaparte avant qu'il ne soit sacré ? Bien sûr la réalité historique donne la réponse avant d'avoir lu ce tome, mais le scénariste ayant pris une ou deux libertés avec la vérité historique précédemment… Non, le Sacre se déroule bien conformément à ce que relatent les manuels d'Histoire. Deuxième facette : comment le complot sera-t-il déjoué ? Dufaux continue de bien s'amuser en montrant que les plans les mieux préparés ne se déroulent jamais comme on s'y attend. Amusant de voir comment l'Écureuil contrecarre les comploteurs. Surprenant de voir comment la Torpille continue d'être au centre des événements. Le fil narratif des masques parvient également à un dénouement cohérent dans la perspective de la série, avec une explication de l'origine de la dame voilée, et de la nature des masques. Il n'y a que l'évolution de la personnalité de Camille de Lestac qui semble détonner car son ressentiment à l'encontre de François disparait sans explication au profit d'un autre sentiment.



Le scénariste assume jusqu'au bout l'élément fantastique qu'il a introduit dans cette évocation de cette partie de la vie de Napoléon Bonaparte : les masques, la dame voilée, Fer-Blanc. Il y ajoute une forme de prescience de la dame voilée sous une forme très déstabilisante. Quand la Fourmi se rend dans son appartement, il découvre le nom des futures batailles napoléoniennes sur les poutres apparentes du plafond : Austerlitz, Lodi, Friedland, Rivoli, Wagram, Marengo, Arcole, Moskowa, Iéna, Waterloo. Le lecteur prend ce moment comme une bizarrerie supplémentaire. Il se souvient que l'auteur avait fait de même dans sa précédente série avec Martin Jamar, sur la Commune de Paris : intégrer un élément fantastique. Le thème du masque joue sur deux sens : l'obligation en tant qu'homme politique de porter un masque pour pouvoir progresser, et l'idée que Napoléon comme la Fourmi s'interrogent sur ce que peut être la vie de l'autre. En l'état, cet artifice narratif semble un peu basique. Le lecteur regrette également de ne pas en apprendre plus sur la préposée du Mont de Piété et les boîtes qu'elle entrepose. Dans la toute dernière page, le lecteur a un aperçu d'une bataille napoléonienne : une charge entre deux armées, un massacre et un carnage assurés. L'auteur en profite pour boucler sa métaphore sur l'abeille et la fourmi, et le lecteur y voit autre chose. Il repense à une phrase de Jean Dufaux dans une de son introduction faisant part de sa sensation de se perdre dans la vie du grand homme. Il se dit que le scénariste emploie l'élément surnaturel pour rendre compte à la fois du destin, cette combinaison des circonstances d'un configuration historique unique, et de l'impossibilité de deviner les pensées intimes de Napoléon, de ne pouvoir que supputer tout en sachant que la réalité était de nature différente, une sorte d'entreprise de reconstitution vaine et vouée à l'échec. Vu sous cet angle-là, ce qui peut sembler être de la désinvolture de l'auteur pour son intrigue prend un autre sens : une forme d'humilité quant à la prise de conscience qu'il est impossible de faire revivre Napoléon Bonaparte, individu trop grand pour que quiconque puisse prétendre en rendre compte avec justesse.


Cette série se termine dans une apothéose visuelle d'une richesse inouïe, une reconstitution historique des fastes du Sacre, avec un soin enthousiasmant. Le scénariste mène son intrigue à terme, en établissant la logique des éléments surnaturels. Il reconnaît avec humilité son incapacité à faire revivre un personnage aussi hors norme que Napoléon Bonaparte.



mardi 5 avril 2022

Double Masque - Tome 5 - Les Coqs

Le temps est venu de détruire nos masques.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 4 - Les Deux sauterelles (2008) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 46 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821). Sur la quatrième de couverture, le scénariste a placé une citation de Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) rapportant une anecdote sur le comportement de Napoléon, destructeur par habitude et par caractère. Il indique que ces anecdotes peuvent enrichir le contenu de ce volume en sachant que des milliers d'anecdotes de ce genre ne suffiront jamais à cerner ce personnage. Certains grands hommes, ou monstres de bel acabit, échapperont toujours au cadre.


Juillet 1804. Chute brutale de la température. Temps maussade. Ciel tourmenté. Une berline s'arrête sur les falaises de Bretagne. Le pays se débarrasse de ses espions, de ses comploteurs, de ses âmes damnées… Celle-ci l'est particulièrement. Il s'agit du sinistre abbé Sathanase qui fomenta avec Cadoudal un complot visant à éliminer le premier consul Bonaparte. Les deux soldats napoléoniens servant d'escorte font descendre l'abbé de la calèche, lui indiquant qu'il est libre. Mais l'un d'eux sort son pistolet pour l'abattre dans le dos, sur les ordres de Fouché. L'autre tire son couteau de sa botte et le plante dans le cœur du premier. Une troupe d'une dizaine de rebelles surgit de derrière les rochers, venant prendre en charge l'abbé : une embarcation l'attend en bas de la falaise pour lui faire traverser la Manche. Il refuse : le Sénat vient de proclamer l'usurpateur empereur des Français. Il y a pire : La dignité impériale sera héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de progéniture, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Sathanase sait qui recruter comme allié à la capitale.



À Paris, en face de l'île de la Cité, devant une baraque sur pilotis, la Fourmi et ses hommes s'occupent de monsieur Lenormand qui les a trahis. Pour essayer de sauver sa peau, celui-ci indique que la personne qui est venue le trouver était une femme rousse, travaillant pour Fouché et s'intéressant la Fourmi. Ce dernier le remercie, et le fait jeter à l'eau pour qu'il se noie. Il sait que la jeune femme est surnommée l'Écureuil. Il va lui tendre un piège en profitant de ce que Lenormand a fourni comme information. Le lendemain en fin de journée, l'Écureuil et quelques hommes de Fouché sont en planque devant l'adresse où la Fourmi rend visite à mademoiselle Sophie pour bénéficier de ses faveurs. Cette dernière arrive en calèche mais n'en descend pas : c'est louche. L'Écureuil décide d'intervenir.


Nouvelle phase pour la série : après la conspiration de Georges Cadoudal (1771-1804) et l'affaire du duc d'Enghien, voilà que l'abbé Sathanase décide de retenter sa chance contre Napoléon Bonaparte dont le projet de se faire sacrer empereur vient d'être annoncé. Le lecteur s'attend à ce que le scénariste poursuive sur la lancée et mêle ses personnages fictifs à un événement historique. Il retrouve effectivement Napoléon Bonaparte présent dans 19 pages, Joseph Fouché (3 pages), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (3 pages également). Dans ce tome, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) fait une apparition le temps de 3 pages. Alors qu'une des premières réunions sur les préparatifs de la cérémonie de couronnement a lieu, Napoléon passe en revue les grands de ce monde présents, chacun luttant pied à pied pour assurer ses prérogatives : Cambacérès, Murat, Beauharnais, Kellermann, Paisiello et Le Sueur, Talleyrand, et des grandes dames dont seul le prénom est mentionné, Caroline, Pauline, Hortense. Dufaux continue d'aménager les silences de l'Histoire comme bon lui semble, que ce soient les manigances de l'abbé Sathanase (personnage inspiré de l'abbé Wenborm), le projet de crime monté par Joséphine Fouché, et bien sûr la séquence de six pages au cours de laquelle Napoléon âgé de 12 ans (en 1781) reçoit la visite de la dame voilée qui lui attribue un masque et le somme de choisir un nom d'animal ou d'insecte. Il accorde également une grande place à ses propres personnages.



Le lecteur retrouve ainsi la Torpille (François), l'Écureuil (Camille de Lestac), la Fourmi, monsieur Lecanet, la préposée au Mont de Piété, et un ou deux personnages secondaires supplémentaires. Le lecteur ne regrette pas l'absence de Fer-Blanc, artifice narratif un peu désinvolte. Il revoit passer la dame voilée et ses masques. Il est un peu surpris de la longueur de la scène au cours de laquelle Napoléon se voit attribuer son propre masque : 6 pages, mais en fait celle où la Fourmi obtenait le sien dans le premier tome se déroulait sur le même nombre de pages. Il constate que le scénariste semble bien s'amuser à construire son intrigue en mettant en mouvement plusieurs personnages, chacun avec leur stratégie et leur objectif, la plupart incompatibles entre eux, et ne progressant pas à la même allure. Le lecteur se retrouve alors incapable d'anticiper comment les événements vont tourner, ce qui augmente le suspense. L'abbé Sathanase parviendra-t-il à convaincre un allié assez puissant pour nuire à Napoléon Bonaparte ? Ça peut sembler vain puisque que le lecteur connaît vraisemblablement les grandes lignes de la vie du grand homme, mais le scénariste donne l'impression de ne pas se sentir tenu par la véracité historique. Le projet criminel de Joséphine Fouché aboutira-t-il et avec quelles conséquences pour la Torpille ? L'Écureuil va-t-elle se laisser gagner par l'attirance qu'elle éprouve pour la Torpille, ou est-ce qu'elle ne pourra pas passer outre l'affront qu'il lui a fait subir ? Quel rôle vont jouer la préposée du Mont de Piété, les boîtes qu'elle recevait à la fin du tome 3 ? En outre, le lecteur commence à douter que le scénariste ait quelque intention que ce soit de fournir une explication à ces mystères, que son projet est plus de jouer sur les éléments non connus de la vie de Bonaparte, plus ou moins incarnés par la Fourmi.


D'un autre côté, impossible de résister au plaisir éprouvé à retourner auprès de ces personnages : François essayant de ne pas perdre pied face aux puissants, l'Écureuil cherchant à ne pas se compromettre, la Fourmi refusant de se laisser intimider ou de perdre sa position, Bonaparte essayant de donner un sens au masque blanc, tous bénéficient d'une réelle présence, d'une personnalité grâce aux dessins de Martin Jamar. Outre une narration visuelle précise et minutieuse, et des découpages de page classiques et efficaces, quel plaisir que de pouvoir voir chaque lieu par ses dessins. Le lecteur commence par sentir le vent et la pluie cingler son visage sur cette côte bretonne, avec ces rochers massifs, et il en profite pour prendre son temps et détailler la carriole et son attelage, ainsi que les uniformes des soldats napoléoniens. Il passe en coup de vent dans un salon où Napoléon Bonaparte écoute un officiel en tenue lui expliquer la nature héréditaire de la dignité impériale. Il s'arrête sciemment pour prendre le temps de se repaître de chaque détail du dessin en pleine page montrant une vue de l'île de la Cité depuis la berge opposée, en légère surélévation, avec deux mouettes volant au premier plan, un pont, des embarcations, une maison sur pilotis, Note Dame en arrière-plan. Une belle reconstitution historique, réalisée avec soin et minutie.



Par la suite, le lecteur monte les escaliers derrière l'Écureuil dans un immeuble de rapport. Il regarde Fouché en train de s'admirer devant un miroir en pied. Il assiste à une rencontre entre la Torpille et Lecanet sur un autre pont de Paris, avec les immeubles de part et d'autre de la Seine. Il se rend au Mont de Piété, où il attend avec tous les autres. Il regarde le fouillis qui règne dans le cabinet d'étude de Bonaparte. Il se retrouve sur les quais bas de la Seine sous les arches lors de l'entrevue entre Bonaparte et la Fourmi, puis dans la cour de l'école militaire de Brienne en 1781. Il regarde François alité dans une chambre sous les combles. Il entre avec Joséphine Fouché dans l'échoppe d'un apothicaire. Il attend avec un cortège dans une grande allée de Fontainebleau.il prend grand plaisir à assister à un spectacle de montreur d'ours. L'implication et le plaisir de l'artiste transparaissent à chaque page, dans la qualité et la clarté de chaque représentation, dans la volonté de retranscrire au plus juste et au plus précis, ces lieux et cette époque. Le lecteur en vient à se dire que le scénariste a peut-être construit son histoire dans le but principal de fournir à l'artiste des séquences qu'il prendrait plaisir à dessiner, et qu'il a lié ça avec les mécanismes conventionnels du genre romanesque.


Le sacre de Napoléon Bonaparte approche et le futur empereur souhaite résoudre un mystère lié au chef du crime organisé à Paris, auquel il est lié par un mystérieux masque dont chacun possède un exemplaire. Le lecteur n'est pas bien sûr que le scénariste sache où il aille avec les différentes composantes de son intrigue, mais elles constituent une trame de fond parfaitement adéquate pour l'artiste qui emmène le lecteur à cette époque et dans ses lieux avec une force de conviction enchanteresse.



mardi 1 mars 2022

Double Masque - Tome 4 - Les Deux sauterelles

C'est pire qu'un crime, c'est une faute !

Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 3 - L' Archifou (2006) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 50 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon (1769-1821). Sur la quatrième de couverture, le scénariste précise que Ce volume est le dernier consacré à Bonaparte avant qu'il ne devienne Napoléon, empereur des Français, et que les auteurs, eux, tiennent à garder leur liberté.

À Paris, en février 1804, les Parisiens se promènent, badinent pour tout oublier : les rigueurs et les violences des années précédents, le poids des armes. À la nuit tombée, dans son grand bureau, Napoléon Bonaparte tient une réunion avec Jean-Jacques-Régis de Cambacérès et monsieur Lecanet. Armand de Caulaincourt entre dans la pièce et il remet une liste au citoyen premier consul : Moreau, Cadoudal, Pichegru. Bonaparte prend cette information très au sérieux : il demande à Caulaincourt de le tenir informé régulièrement en particulier du rapport de l'agent Méhée. L'affaire est si grave que Cambacérès en a oublié son souper. Caulaincourt indique au premier consul que la personne qu'il désire rencontrer se trouve dans le petit salon d'à côté et qu'elle commence à s'impatienter. Napoléon s'y rend, et trouve Joseph Fouché en train de l'attendre debout, détail qu'il estime favorable. Il lui explique qu'il a besoin de ses services pour déjouer un complot contre sa personne, fomenté et commandité par ses ennemis de toujours, les princes de l'ancienne maison royale. Il va lui confier une copie du dossier. Fouché accepte, tout en soulignant que sa mission serait facilitée s'il occupait des fonctions plus officielles.


Une fois la mission confiée, Joseph Fouché rentre chez lui et s'installe dans son spacieux bureau. Sa femme Bonne-Jeanne l'y rejoint : il l'informe qu'ils rentrent dans les bonnes grâces de Napoléon, que les injures et les humiliations sont effacées car il n'y a que lui pour le protéger. Les Réal, les Dubois, les Desmarets ne sont qu'un ramassis de bons à rien, même pas capables de renifler le danger quand il s'approche. Il jette un coup d'œil par la fenêtre et voit sa fille Joséphine avec sa cousine Aglaé. Son épouse lui apprend que leur fille est amoureuse. Dans la rue, Joséphine confie à son ami que Jean-Eustache Béchou la regarde avec des yeux doux, elle qui n'est pas belle, et qu'elle ne laissera pas passer l'occasion. Elle n'en a bien sûr pas parlé à son père car il enverrait ses espions, ouvrirait un dossier, leur marquerait le dos à la craie. Pendant ce temps-là, un petit esquif à voile en provenance de l'Angleterre rejoint la côte française : à son bord l'abbé Sathanase, l'un des conspirateurs contre Napoléon Bonaparte.

S'il n'a pas lu le texte de Jean Dufaux sur la quatrième de couverture, le lecteur remarque la note en bas de page de la planche 6 : pour les besoins de notre récit, nous avons vieilli la petite Joséphine Fouché de quelques années. Leur intention n'est donc pas de faire preuve de vérité historique, encore moins d'œuvre d'historien, mais de raconter une histoire, un roman se nourrissant de l'Histoire, sans s'en sentir tenu à la vérité historique. Si sa sensibilité le porte sur cette dernière, le lecteur s'agace de cet arrangement au profit des auteurs, de cette contrefaçon réalisée sciemment, comme une sorte de solution de facilité pour se libérer d'un carcan trop contraignant. S'il est ignorant des détails de cette période, ou plus sensible au récit qu'à l'Histoire, il accorde bien volontiers le surcroît de suspension consentie d'incrédulité, sans s'en offusquer. Il dit qu'il a même accepté bien d'autres libertés tout aussi discutables du scénariste, comme les modalités de résolution particulièrement désinvoltes dans le tome 2. Et s'il l'a oublié, les auteurs se font fort de lui rappeler quand François croise fort opportunément Fer Blanc dans les planches 13 & 14, de manière totalement gratuite, puisque cette fois-ci ce mystérieux personnage n'apporte rien à l'intrigue. Il est également question de la mystérieuse femme voilée africaine qui apparaissait dans le premier tome, et qui remettait des boîtes à l'accueil du Mont de Piété, là aussi sans incidence directe sur le déroulement de l'intrigue. Et pourtant…


Pourtant, dans le même temps, ni le scénariste, ni l'artiste ne ménagent leur peine pour réaliser une reconstitution historique soignée et documentée. Le lecteur n'en attend pas moins de Martin Jamar qui a prouvé dans les précédents tomes, et dans la série Voleurs d'Empires qu'il est hors de question pour lui d'aller à la facilité, de représenter une forme générique pour une façade de bâtiment ou pour un modèle de chaise s'il existe une référence disponible. Comme dans le tome précédent, il prend un plaisir évident à reconstituer la façade extérieure du palais des Tuileries, ainsi que le grand espace intérieur. En fonction de sa familiarité avec Paris, le regard du lecteur peut être attiré par une rue ou un bâtiment. Par exemple, une scène se déroule de nuit au pied et à l'intérieur de la Halle aux Farines. En cas de doute, il va vérifier sur internet, et il acquiert ainsi la confirmation qu'il s'agit bien de l'hôtel de Soissons, qui sera par la suite aménagé en Bourse du Commerce, puis deviendra le site parisien de la collection Pinault. Il apprécie tout autant de pouvoir se promener dans le parc du château de la Malmaison. Il se délecte également en regardant l'aménagement intérieur des appartements de Napoléon Bonaparte, des motifs des tapis au modèle des chaises et fauteuils, le cabinet de travail de Fouché avec son bureau et ses chandeliers, le bar fréquenté par François et sa clique, avec son sol en terre battue et ses bancs et tables en bois, le magnifique escalier de révolution de l'hôtel particulier de Fouché, et même les fossés du château de Vincennes pour l'exécution du duc d'Enghien.

De son côté, Jean Dufaux n'est pas en reste. Certes il aménage deux ou trois faits pour les besoins romanesques de son histoire. Pour autant, il situe son action à un moment historique très précis : l'affaire du duc d'Enghien, et la conspiration de 1803, menée par Georges Cadoudal. Là encore, il aménage quelques faits, tout en situant les principaux acteurs : Louis Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien (1772-1804), Charles Pichegru (1761-1804), Pierre-François Réal (1757-1834), Jean Victor Marie Moreau (1763-1813) Le lecteur voit également passer un abbé dénommé Sathanase dont le rôle évoque celui de l'abbé Wenborm, ainsi que Armand de Caulaincourt (1773-1827), Michel Orderner (1755-1811), sans oublier Joséphine de Beauharnais (1763-1814), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824) et Joseph Fouché (1759-1820). La lecture de ce chapitre s'apprécie donc plus pour le lecteur qui possède quelques connaissances de cette époque. Pour autant, chaque type de lecteur se sent pris par l'intrigue qui vent donc intégrer les personnages de la série comme la Torpille et l'Écureuil, dans la grande histoire. Il revient à Fouché de confondre les commanditaires du complot au grand jour, et à la Torpille (François) de neutraliser leurs petites mains dans l'ombre.


De temps à autre, le lecteur se dit que le scénariste traite son récit avec désinvolture : la triple coïncidence de Kitty visitant la voisine de cellule de Pichegru alors que celui-ci reçoit la visite de l'abbé Sathanase (même le nom de ce dernier qui évoque Satan), puis Kitty en parlant à François comme si elle était consciente de l'importance de cette nouvelle et donc de la mission secrète de François, puis Kitty encore tombant sur Jean-Eustache Béchou au lieu de Fouché. Ça fait vraiment beaucoup de coïncidences bien opportunes. De temps à autre, le scénariste semble disposer d'une page en plus ce qui lui permet de caser un événement ou une référence sans rapport avec l'intrigue principale : Joséphine s'occupant personnellement d'une tache sur la veste de Cambacérès et faisant une remarque déplaisante sur le goût vestimentaire de Napoléon, François tombant sur Fer Blanc, l'évocation de la femme africaine voilée et de ses boîtes, et même la mention des masques qui n'apparaissent pourtant pas une seule fois dans l'histoire. Pourtant, cela n'empêche pas l'intrigue d'être bien construite et prenante, et les personnages de faire des réflexions de manière organique. Le lecteur en relève plusieurs. Un complotiste se félicitant du trouble qui règne car cela affecte les têtes, indispose le raisonnement, et égare les esprits. Napoléon Bonaparte explicitant qu'il lui faut combiner l'action dans l'ombre de la Torpille car elle permet certaines audaces, et l'action officielle de Fouché car la lumière peut éblouir. Le même Bonaparte prenant une décision risquée concernant la mise aux arrêts du duc d'Enghien sur un territoire étranger, car les faits accomplis gagnent sur les faits envisagés. Cadoudal répondant de manière cynique au préfet de police l'accusant d'avoir occis un policier honorable père de famille : il fallait me faire arrêter par des célibataires. La Torpille répondant à la proposition de l'Écureuil de suivre le mouvement de Joseph Fouché pour profiter des honneurs : Ce sera toujours la même comédie : tuer pour ne pas être tué. À ce petit jeu-là, tout le monde est perdant.

Le lecteur entame ce quatrième tome plus ou moins confiant : à l'évidence une narration visuelle faisant œuvre d'une reconstitution historique soignée et rigoureuse, une intrigue plus ou moins convaincante. Il ressent vite que les auteurs prennent un vrai plaisir à raconter leur histoire : le dessinateur à recréer et à montrer Paris et ses habitants en 1804, le scénariste à évoquer l'affaire du duc d'Enghien et le complot de 1803. Il constate que Jean Dufaux prend des libertés avec la réalité de certains faits historiques, ne respectant pas la lettre, mais respectant l'esprit pour obtenir une histoire plus plaisante, qu'il intègre des éléments superfétatoires mais présents dans les tomes précédents. Il ressort sous le charme de cette version romanesque de l'Histoire, pour l'incroyable qualité de sa narration visuelle et de sa reconstitution historique, et pour la verve de son scénariste.