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mardi 29 septembre 2026

Yiyun

On ne se méfie jamais assez des télésièges…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. En ouvrant le tome, le lecteur constate que la bande dessinée principale ne commence pas tout de suite. Se trouve d’abord un texte de cinq pages, richement illustré par des exemples, présentant l’art du papier découpé, sous le titre Une tradition vivante, rédigé par Pierre Mottier, président de l’association du musée du Pays-d’Enhaut. Puis vient un prologue comprenant une biographie de Maou, autrice, illustratrice, graphiste, vidéaste, et une bande dessinée de huit pages, réalisée par elle, évoquant les modalités de son adoption en Chine par un couple et sa rencontre avec Cosey. Enfin, le carnet d’esquisses préparatoires de l’auteur, long de dix pages, avec un découpage qu’il a réalisé lors d’un cours suivi sur la technique des papiers découpés.


La première fois que Urs l’a vue, il a cru qu’elle était Miss Wu en personne… Miss Wu, c’est l’héroïne d’une vieille BD américaine, l’un de ses albums préférés, malgré son voc anglais plutôt… limité. Années 90, entre Pays-d’Enhaut et Saanenland. Sauf que Miss Wu ne skie pas. Unique femme parmi les Flying Tigers, Miss Wu pilote un Curtis P40-E à bord duquel, lors d’un affrontement avec l’envahisseur japonais, elle est enlevée par des E.T. qui, bien que pacifistes, ont emprunté l’apparences des Japs. Dans ces années 1990, Urs et son copain Helmut sont en train de descendre une des pistes de la station du Pays d’Enhaut. Ils arrivent devant le collège Bentham, et c’est là qu’ils la remarquent parmi les élèves du Bentham venus trois semaines prendre le bon air des Alpes, comme chaque année. Helmut est également frappé par sa ressemblance avec Miss Wu, sauf qu’elle porte son cache-œil à gauche, et Miss Wu à droite. Et en plus elle est plus jeune. Marrant, c’est sa copine qui porte le bonnet de pilote. La jeune femme va prendre le téléski, Urs parie à son copain qu’il monte avec elle.



Urs se lance à fond dans une descente pour rejoindre le départ du téléski, il joue des coudes pour passer devant, s’attirant des remarques désagréables au passage pour cette resquille éhontée. Il parvient enfin aux côtés des deux jeunes filles, mais Sybil sort sa bombe lacrymogène, prête à s’en servir contre l’intrus. Urs renonce. Son esprit revient à aux aventures de Miss Wu. C’est Randy, l’Australien, en dernière année au Bentham College, qui a ramené un jour trois albums souples de l’héroïne. Toutefois, il explique qu’il ne prête pas, mais qu’il vend, pour cinq clopes. Urs ne disposant ni d’argent ni de cigarettes, il lui propose de faire son profil en découpage. On ne trouve pas de B.D. au village, excepté Tintin ou Astérix parfois. L’Épicerie-Bazar-Alimentation-Souvenirs se contente du Goncourt annuel, un ou deux thrillers, romans d’amour, guides de rando, et Secrets des Égyptiens ou de Nostradamus.


Voilà un ouvrage à la structure singulière : l’auteur, certainement avec l’accord de son éditeur, a pris le parti anticonformiste de placer les annexes avant la bande dessinée proprement dite. Sous réserve que le lecteur se prête à cet ordre, ce dernier fonctionne bien. L’introduction sur l’art du papier découpé permet d’établir qu’il s’agit d’un véritable mode d’expression, plutôt spécifique à la Suisse, encore pratiqué à l’époque contemporaine et bénéficiant d’un musée. L’iconographie présente un exemple par page : un découpage de Pierre Mottier réalisé en 2019, La dentellière réalisé par Monique Boilat, un découpage en couleurs de Jakob Hauswirth (1809-1871), un autre en couleurs de Louis David Saugy (1871-1853), et un dernier à la forme très originale de Catherine Winkler Rayroud, intitulé Women’s liberation ? What liberation ? Puis la bande dessinée de Maou expose la réalité de la politique de l’enfant unique (19179-2015), et ses conséquences mortifères, en particulier pour les bébés de sexe féminin. Les dessins présentent une apparence un peu enfantine qui peut déconcerter le lecteur (surtout s’il est venu pour Cosey). Pour autant, la narration visuelle fonctionne et le lecteur ressent les émotions de l’autrice. Il se révolte avec elle devant le sort réservé à des nouveau-nés qui sont littéralement abandonnés à la mort, les expressions quotidiennes du racisme ordinaire, et sa méfiance face au projet de Cosey.



L’auteur introduit une autre remarque déroutante dans son propre récit, pour les planches trente-quatre à trente-huit. Dans la marge de la planche trente-quatre, se trouve un encart qui se lit en tournant la bande dessinée de quatre-vingt-dix degrés. Il s’adresse directement à son public, en l’interpellant par : Chère lectrice, cher lecteur. Le texte explique que : Rien n’oblige à se farcir les tartines de texte qui suivent. Il l’enjoint à sauter sans hésiter à la reprise du récit, il ne manquera rien d’essentiel, et il lui sera toujours loisible dans quelques années, de se replonger dans ce blabla. Cependant dès la première planche, le lecteur retrouve les caractéristiques des dessins de cet artiste : une capacité surnaturelle à transcrire la sensation de la montagne, de ses arbres, ses chalets (suisses évidemment), de la neige et du ski. Dès cette illustration en pleine page, le lecteur sent l’air pur lui remplir les poumons, la luminosité lui fatiguer les yeux, le plaisir ineffable de se retrouver au milieu d’un paysage naturel. La planche dix offre également une illustration en pleine page où le blanc de la neige, c’est-à-dire celui de la page elle-même reste vierge sur plus de quatre-vingt pourcents de sa surface, une superbe descente à ski des deux amis, en train de s’entraîner à skier super-serré, avec un gant ou un bonnet entre les genoux, une image digne de À la recherche de Peter Pan (1983-1985). Le lecteur prend le temps de regarder chaque élément relatif à la montagne, des remontées à la végétation d’altitude, en passant par les chalets et leur aménagement intérieur, sans oublier les tenues de ski d’époque, les années 1990.


En conteur aguerri, l’artiste met en œuvre de nombreuses variations visuelles : la représentation Miss Wu directement inspirée par Milton Caniff (1907-1988), un plan des pistes des plus sommaires, régulièrement des silhouettes en ombre chinoise, en contraste total avec le blanc de la neige faisant ainsi passer la BD en noir & blanc le temps d’une case, un fac-similé de carte routière pour le Pays d’Enhaut, et bien sûr de magnifiques découpages suisses, la plupart sur la base d’éléments traditionnels comme les gentianes et les sapins, les chèvres et les edelweiss, d’autres plus originaux (par exemple celui avec des personnages de bande dessinée comme Marsupilami, Tintin, Lucky Luke, Schtroumpfs, Snoopy, Corto Maltese, Mickey, mais ils se vendent moins bien), une autre carte encore plus sommaire de la région du Yulongshan (Yulong Xue Shan) avec la montagne du Dragon de Jade, un plan de coupe de la centrale laitière de la Sarine avec ses quatre niveaux de sous-sols (!!!), une affiche avec des idéogrammes chinois promouvant la politique de l’enfant unique, etc. L’auteur intrique avec élégance et sophistication deux plans narratifs entre le moment présent de Urs et les aventures de Miss Wu. Le lecteur s’amuse à découvrir des références culturelles allant de la Marmite à Jimmy Corrigan de Chris Ware, en passant par les champions de ski Jean-Claude Killy (1943-) & Pirmin Zurbriggen (1963-), Brian Wilson (1942-2025) et la chanson God only knows, la série Jonathan (dix-sept albums, entre 1975 et 2021) ou encore Jean Piaget (1896-1980) biologiste, psychologue, épistémologue et sociologue suisse. La narration visuelle l’enchante à chaque page par sa richesse, sa lisibilité, sa sensibilité ses ambiances passant de la discussion intime à une opération clandestine d’émigration.



Tout commence dans les Alpes suisses et l’auteur raconte la relation épisodique entre un jeune homme de la région avec une jeune femme asiatique bien mystérieuse portant un bandeau sur l’œil gauche. Ainsi se retrouvent intriqués trois fils narratifs : celui d’Urs qui s’adonne à l’art du papier découpé, celui de Mei, celui de Miss Wu, ou du moins d’une partie de ses aventures. La narration fait en sorte de placer ces fils sur un même plan temporel, ce qui fait qu’ils s’en trouvent entremêlés. La situation d’Urs l’amène tout naturellement à s’adonner à cet art, avant tout pour des raisons économiques. L’histoire de Miss Wu finit par trouver son pendant dans celle de Wei, les deux partant pour un voyage sortant de l’ordinaire. L’histoire personnelle de la jeune asiatique se développe pour partie en Chine, où il n’est pas question d’adoption comme pour Maou, le point commun se situant dans la politique de l’enfant unique et dans ses ravages. Cela débouche sur la notion de Hukou, littéralement le carnet d’identité, et par extension, les millions de personnes qui en sont privées. Urs développe également la guerre civile en Chine continentale opposant Mao Zedong, à la tête du Parti communiste devenu majoritaire au Kuomintang du général Tchang Kaï-chek. L’auteur termine son récit en indiquant ce qu’il est advenu des personnages principaux (Urs, Yiyun, Sybil, Helmut) avec un gentil rappel taquin pour le lecteur qui peut maintenant aller lire les cinq pages qu’il a (peut-être) sautées.


En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut commencer par se dire que l’auteur a peut-être réalisé son ouvrage en dilettante, ou par volonté de contrariété en mettant les suppléments au début, en accordant beaucoup de place à une héroïne d’une bande dessinée imaginée (Miss Wu), et en s’intéressant longuement à l’art du papier découpé… à la portée toute relative. Quoi qu’il en soit, il retrouve la narration visuelle de haute volée de ce bédéaste, un enchantement à chaque page, une maîtrise virtuose tant par la structure que par la capacité à donner à voir les lieux et les êtres avec sa sensibilité. Il semble à la fois s’être beaucoup amusé à jouer avec une trame d’aventures (un peu improbable) et à parler d’un massacre à une échelle vertigineuse engendré par la politique de l’enfant unique. Saisissant.