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mardi 22 juillet 2025

Que faire des Juifs ?

C’est pire car c’est constitutif.


Ce tome constitue un essai dessiné qui peut se lire indépendamment de tout autre ouvrage. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Joann Sfar pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinq cent cinquante-six pages de bande dessinée. En fin d’ouvrage se trouve une bibliographie de deux pages recensant trente-deux ouvrages, aussi bien des essais universitaires que des témoignages de d’écrivains comme Gustave Flaubert (Voyage en Orient), Joseph Kessel (Le temps de l’espérance, Terre d’amour et de feu), Arthur Koestler (Analyse d’un miracle, Des voleurs dans la nuit), Albert Londres (Le Juif errant est arrivé), Stefan Zweig (Le monde d’hier : souvenirs d’un Européen). Puis viennent une page de remerciements, la présentation du média Akadem, un QR code pour accéder à l’histoire du peuple juif racontée par André Sfar, la liste des carnets de Joann Sfar. Ce tome peut également se lire comme une suite de la réflexion entamée avec Nous vivrons - Enquête sur l'avenir des juifs (2024).


Qui est le héros véritable ? Celui qui de son ennemi fait un frère. - Rabbi Nathan. La cérémonie de Tashlikh met Joann Sfar mal à l’aise chaque année. Car il doit aller sur la place de Nice avec sa tenue de Juif : une kippa, un châle de prière. Il est un enfant hébreu qui va jeter ses péchés à la mer. Autour de lui, les autres Juifs, sortis de la synagogue, vêtus de la panoplie. Que faire d’eux ? Ils ne se préoccupent pas du regard des gens normaux. Joann ne voit que ça. Ces passants, sur la promenade des Anglais et près de l’eau, qui le regardent avec sa kippa et ses Juifs. Il aimerait faire un ouvrage, comme disait Chagall, pour Mettre en sécurité tous les juifs de son village. Une histoire des Juifs et une histoire de l’antisémitisme, cette plage quoi. Que faire des Juifs ? Que faire du regard sur les Juifs ? Et lui il en fait quoi ? Du Juif qui est en lui ? Et de la haine qu’il suscite. Même quand il a quitté la plage. Comme si on ne se faisait pas assez remarquer, ils jouent de la trompette, dans une corne de bélier, sur la plage de Nice.



Imagine que Joann parvienne à mettre en sécurité tous les Juifs de la plage, ils partiraient tous dans son cahier. Il faut qu’ils rentrent tous vite dans son carnet, sinon ça va encore mal finir. Même sans aucun Juif, la haine serait encore sur la plage. C’est une passion qui vit très bien sans eux. Son père disait : L’antisémitisme, ce n’est pas l’histoire juive, c’est une histoire non juive. Une des premières fois où le Proche-Orient a compliqué la vie de Joann fut le dix-sept septembre 1978. Il était chez sa grand-mère paternelle, avenue de Flirey, à Nice devant un épisode de Goldorak. En compagnie d’un Ricqlés et d’une barre de chocolat. Il évoque ce souvenir lors d’une séance où il se fait hypnotiser pour moins avoir envie de sucre. Sa grand-mère arrive dans sa chambre et change de chaîne sans le prévenir. L’enfant Joann se plaint, et elle répond qu’il y a Camp David. À l’écran, il voit alors des vieux en costume. Anouar el-Sadate et Menahem Begin signent la paix entre l’Égypte et Israël sous l’égide du président américain Jimmy Carter.


Quel titre et quel questionnement ! Direct et sans fioriture. Le lecteur retrouve les mêmes caractéristiques que dans le tome précédent Nous vivrons : l’auteur parle à la première personne tout du long, enfilant les scènes alternant entre souvenirs personnels agrémentés de discussions imaginaires ou reconstituées avec son père André Sfar ou avec son grand-père paternel Arthur Haftel, les discussions avec des amis ou des membres de sa famille, ou encore des personnes croisées au cours de ses déplacements, de manifestations, et des regards historiques ou culturels. Le rendu visuel s’inscrit dans un registre naïf et simplifié en surface, avec un degré d’éléments en arrière-plan très variable. La mise en scène repose souvent sur des personnages en train de parler, avec un cadrage en plan poitrine. Parfois, l’auteur peut passer en mode commentaire, se rapprochant plus d’une illustration avec un texte copieux. Le lecteur découvre également seize portraits en plan poitrine ou en gros plan de personnalité ou d’amis : André Sfar, Esther Malka, Le roi David, Franz Kafka, Georges Moustaki, Eve Szeftel, Will Eisner, Arié Alimi, Saby Findling, Hadar, Joseph Kessel, Yaacov Taïeb, Eleonore Weil, Tautmina, Arthur Haftel, Jonathan Hayoum. L’artiste réhausse les contours tracés par des camaïeux avec un rendu évoquant l’aquarelle, souvent dans les nuances d’une couleur comme le bleu, le vert ou le jaune.



Selon toute vraisemblance, le lecteur est venu en toute connaissance de cause à cet ouvrage : soit parce qu’il a apprécié Nous vivrons, soit parce qu’il aime la personnalité de l’auteur, soit parce qu’il estime que ce format de bande dessinée lui correspond pour approfondir ses questionnements sur la situation des Juifs dans la société. Il peut parfois avoir le ressenti que le dispositif visuel narratif revient souvent à une forme de minimalisme avec deux interlocuteurs en train de parler. Dans le même temps, il constate que l’auteur l’emmène dans nombre d’endroits et d’époques très variés : la plage de Nice, la maison de sa grand-mère, de nombreux endroits à Nice, de nombreuses terrasses de cafés, des rues d’Erlangen en Allemagne, la cour de Pharaon, les appartements du roi David, le fort du mont Alban, la cour du roi Saint Louis, dans les grands magasins à Paris pour faire du shopping, pendant l’incendie du Temple à Jérusalem, à Prague avec Franz Kafka, dans des restaurants, en Israël à Tel-Aviv, à Tanger, à Constantine, dans un bocal de poisson rouge, à Auschwitz, etc. En fait, cet essai s’avère visuellement très riche, et beaucoup plus sophistiqué dans sa forme qu’un exposé classique, ou qu’un avatar de l’auteur se déplaçant à travers les thèmes. Le lecteur croise même des créations culturelles comme le Fantôme de Lee Falk, les films de La planète des Singes, Tom Bombadil de J.R.R. Tolkien.


En première approche, l’auteur peut donner l’impression de papillonner d’une séquence à l’autre. Il enchaîne sans sourciller des sujets aussi divers que le caractère hétéroclite de ses apprentissages avec son père et son grand-père (des camps des romains dans Astérix aux camps de concentration et d’extermination de la seconde guerre mondiale), les émissions de radio faite par son père sur le monde arabe et Israël à travers les âges, le campus numérique juif Akadem, les différentes fêtes juives, la transmission de la mythologie juive par opposition à son histoire ce qui donne une société structurée par les mythes de l’Ancien Testament, les cours de Talmud Torah (ou Heider), la vérité historique de l’Ancien Testament, la fumisterie du libre arbitre, les prophètes en tant que vrais héros de la Bible, le Livre comme lien sacré entre tous les Juifs, le temps où il a monté la garde devant les synagogues, les souvenirs de son père en train de se battre physiquement, l’histoire de l’antisémitisme, une rencontre avec Ingrid fixeuse en Israël et victime de surcharge informationnelle, […], plusieurs témoignages de gens qui vivent en Israël, […], la gestion des habitants juifs par Adolphe Crémieux, Lord Balfour, Staline, Theodor Herzl, l’histoire commune des Arabes et des Juifs, une discussion avec Eve Szeftel qui explique qu’il lui est impossible de se comporter comme une goye car les autres la ramènent à sa judéité, la notion purement de communication d’antisémitisme résiduel, le fait que la haine antijuive soit fédératrice, un reportage d’Arte sur l’antisémitisme, la dhimmitude, l’antisémitisme culturel expliqué par Will Eisner, etc. Il est encore possible de citer le fait qu’aucune œuvre ne peut rendre compte de l’extermination de six millions d’êtres humains, les non-Juifs qui expliquant la Shoah à des Juifs, l’antisémitisme dans les contes et légendes, les pogroms en Russie, les récits en Terre sainte de Chateaubriand, Albert Londres, Joseph Kessel, et même Tom Bombadil (personnage créé par JRR Tolkien).



Si c’est son premier ouvrage de cet auteur, le lecteur peut s’interroger sur le degré de construction de son essai, sur la manière dont il l’a structuré, et la profondeur de sa réflexion. Au cours de sa lecture, il relève page quarante-sept que l’auteur dit : Le présent ouvrage doit accepter de penser. Il ajoute que son mentor Rosset attirait l’attention sur un mécanisme : quiconque approfondit quitte le réel. Sfar en prend acte et s’adapte en conséquence : arpentages et entretiens doivent continuer. Le lecteur en déduit que les témoignages divers découlent de ce principe de garder le contact avec le réel. Page quatre-vingt, l’auteur repense à tout ce que lui apprenait son père, et il se dit que André Sfar l’entraînait lui, son fils, il n’y a pas d’autre mot. À la lecture, la culture de l’auteur apparaît impressionnante, ancrée dans l’histoire, avec la prise de recul nécessaire, en particulier par rapport aux textes de l’Ancien Testament et aux biais avec lesquels ils sont commentés par les adultes au bénéfice des enfants. Rapidement, le lecteur décèle comme des points nodaux dans le récit : des thèmes auxquels viennent se rattacher une première séquence, puis une autre plus loin dans l’ouvrage. Il comprend alors que l’essai est structuré comme un graphe : des séquences qui s’interconnectent avec d’autres sur des points thématiques nodaux, comme par exemple l’histoire de l’antisémitisme ou les violences faites aux Juifs. Ce qui pouvait ressembler à un collage de séquences hétéroclites apparaît alors comme une structure sophistiquée dans une démarche systémique, un processus holistique.


Les nombreux points de vue et les nombreux intervenants apportent une variété qui rendent la lecture plus agréable et fractionnable. De temps à autre, l’auteur glisse une pointe d’humour, avec un effet comique dévastateur. Par exemple en page cent-soixante-dix-huit, le lecteur découvre un groupe de personnes, chacune dans un fauteuil accroché à un parachute déployé, descendant en toute tranquillité, avec le commentaire : Pour stopper la guerre, la France propose de parachuter son excédent de spécialistes du Proche-Orient. Les amateurs de bande dessinée apprécient également la rencontre de l’auteur avec Will Eisner, Art Spiegelman Hugo Pratt. L’auteur met également son ouvrage en relation avec d’autres de ses bandes dessinées : Synagogue, Les olives noires, Klezmer, et bien sûr Le chat du rabbin. Le lecteur voit ainsi se dessiner comment l’enfance de Sfar, sa judéité, les enseignements de son père et de son grand-père ont influencé son œuvre. Il mentionne également Arthur Koestler (1905-1983), Joseph Kessel (1898-1979), Albert Londres (1884-1932), Stefan Zweig (1881-1942), Franz Kafka (1883-1924), Theodor Herzl (1860-1904), ainsi que sa rencontre avec Jacques Vergès (1924-2013), avec Raphael Glucksman, avec Frédéric Encel, etc. Cet ouvrage présente une richesse et une densité peu commune, une démarche honnête (l’auteur indique clairement qui il est et le point de vue socio-culturel qui en découle), un souci de la démarche historique, et une connexion constante avec la réalité vécue par de nombreuses personnes contemporaines. Sa conclusion n’est pas optimiste, tout en comportant une dimension libératrice.


Quel titre et quelle question ! L’auteur poursuit sa réflexion, ses constats et son analyse sur la situation des Juifs en France et en Israël. Il expose qui il est ainsi que son éducation et son appartenance sociale, pour que le lecteur puisse le prendre en compte. Avec une narration visuelle construite et vivante, il expose aussi bien des témoignages d’actes d’antisémitisme, que des explications historiques, et des développements culturels et politiques. Le lecteur ressort bien plus riche de cet ouvrage, quel que soit sa propre histoire et son propre positionnement socioculturel. Indispensable.



lundi 21 juillet 2025

Maison Blanche: En coulisses avec Obama, Trump et Biden

La marque présidentielle se décline sur une multitude de produits.


Ce tome contient un récit entre reportage et vulgarisation. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jérôme Cartillier (correspondant à l’AFP à la Maison Blanche pendant sept ans) & Karim Lebhour (journaliste à Washington) pour le scénario, et par Aude Massot pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages présentant trente-deux photographies des trois présidents Obama, Trump et Biden.


1600 Pennsylvania Avenue, Washington, District of Columbia. Les touristes déambulent devant les grilles et admirent le bâtiment. Parmi eux, se trouvent Jérôme Cartillier, correspondant de l’AFP à la Maison Blanche, et Karim Lebhour, ancien journaliste installé à Washington, qui discutent ensemble, le premier commentant pour le second. Il explique que l’idée de génie de Theodor Roosevelt a été de la baptiser officiellement White House, ça sonne mieux que Executive Mansion. Il ajoute que son ami a bien choisi son jour : POTUS part en week-end dans le Delaware. Il explicite l’acronyme : President Of The United States. Et pour la First Lady : F.L.O.T.U.S., quand on travaille ici il faut s’y faire. Puis il lui propose d’aller voir le décollage de Marine One depuis le South Lawn. Il continue : Pendant les derniers mois de la présidence de Trump, il y avait des manifs tout le temps et des barrières partout, on ne pouvait plus approcher. Avec Biden c’est plus calme. Tout le monde prend des photos de la Résidence, mais la partie la plus intéressante c’est la West Wing, là-bas à droite, dit Jérôme en la désignant du doigt. C’est là que se trouvent le Bureau ovale et les proches collaborateurs du président. Et aussi la salle de presse et les bureaux des journalistes.



La Maison Blanche - Bureau Ovale, Situation Room au sous-sol, points presse des visiteurs, Rose Garden, Dalle de Presse, bowling au sous-sol, salons diplomatiques, résidence privée du président, Sniper, lapin devenu célèbre parmi les journalistes, bunker au sous-sol, bureau de la Première Dame, agents du Secret Service, fontaine dont l’eau devient verte tous les ans le jour de la Saint-Patrick, vers Lafayette Square… Les deux amis sont accrédités et ils franchissent facilement le contrôle d’accès. Jérôme reprend : À l’Élysée personne ne rentre. On ne peut même pas s’arrêter sur le trottoir d’en face. La Maison Blanche est un lieu très protégé mais aussi très visité. Les Américains attachent une grande importance à la transparence du pouvoir. D’ailleurs, si on va au Capitole, l’accès est libre et ouvert à tous. Les rangées de caméras, là, on appelle ça Pebble Beach. Toutes les télés se mettent ici pour la vue imprenable sur le bâtiment de la Résidence. Là, c’est l’entrée de la West Wing. Le Marine en faction ? Ça veut dire que le président est dans le Bureau ovale. La présence permanente des journalistes à la Maison Blanche, au cœur du pouvoir est une exception américaine.


Le sous-titre annonce explicitement la nature de l’ouvrage : un reportage embarqué dans la vie des journalistes à la Maison Blanche, avec des exemples pris dans l’exercice de trois présidents successifs : le quarante-quatrième, le quarante-cinquième et le quarante-sixième présidents des États-Unis, soit Barack Obama, Donald Trump et Joe Biden. Le récit passe en revue plusieurs facettes de la Maison Blanche : le bâtiment lui-même, l’histoire de sa construction, certains lieux spécifiques comme la salle James Bready (Briefing room, ou salle de presse), la pelouse sur laquelle se pose Marine One (l’hélicoptère présidentiel), la piscine que Franklin Delano Roosevelt a fait construire dans les années 1930 sous la salle de presse, le Bureau ovale et sa décoration, l’Aile Ouest (West Wing), l’avion présidentiel Air Force One (avec un schéma de son aménagement intérieur), l’organisation du convoi présidentiel (Presidential Motorcade), la balance des pouvoirs avec le Congrès et la Cour Suprême, et même un moment touristique à Stonehenge. Le lecteur apprécie vite les dessins. Comme souvent dans ce genre de documentaire ou de reportage, l’artiste adopte un registre descriptif un peu simplifié dans sa représentation, avec une gestion des détails allant vers l’essentiel, des personnages à la silhouette également simplifiée, et des expressions un peu exagérées. Cela aboutit à des pages immédiatement lisibles, apportant une forme d’équilibre avec la quantité d’informations.


Sous des dehors simplifiés, les formes détourées rendent bien compte du sujet, dans ses différentes composantes. Sous certains aspects, la dessinatrice joue avec le fait que le lecteur sait ce qu’il va voir. Par exemple, elle peut compter sur le fait qu’il identifiera au premier coup d’œil Donald Trump avec une longue mèche blonde (même pas orange) et une cravate rouge. En effet, s’il s’y arrête, il peut constater que le dessin du visage de ce président est assez éloigné d’une photographie. Dans le même temps, sa gestuelle évoque le comportement massif et régulièrement agressif de ce monsieur. Elle sait également restituer l’élégance et la retenue de Barack Obama, sa gravité dans les moments difficiles, et sa gentillesse dans les moments de détente. Par comparaison, Joe Biden peut sembler un peu plus fade, portant le poids de l’âge de manière plus apparente. Sur le plan des détails et de la précision, par comparaison, la dessinatrice s’applique plus pour montrer l’architecture de la Maison Banche, les lieux rendus célèbres par les journaux télévisés, l’avion Air Force One, etc. Elle s’investit également pour les scènes historiques comme les cases consacrées à la construction de la Maison Blanche dans la double page cinquante et cinquante-et-un, ou le moment historique lorsque Trump franchit la frontière séparant la Corée du Sud de la Corée du Nord.


Dans ce genre d’ouvrage didactique, il est fréquent que le scénariste (ou ici, les scénaristes) livre un texte clé en main, charge au dessinateur de l’illustrer comme il peut pour en faire une bande dessinée dans laquelle les cases présentent un intérêt visuel, sans redondance avec les informations contenues dans les cellules de texte. Ici, le lecteur peut constater que l’ouvrage constitue une véritable bande dessinée, avec des séquences pensées visuellement, et une diversité dans la mise en page. C’est une évidence dès le dessin en double page (six & sept) : une vue aérienne de la Maison Blanche en perspective isométrique pour faire comprendre l’agencement des bâtiments et leur positionnement relatif les uns par rapport aux autres. Les auteurs font à nouveau usage de ce mode de représentation pour l’aménagement du Bureau ovale, ainsi que pour Air Force One, avec une vue en coupe. Le lecteur commence par accompagner les deux journalistes qui sont mis en scène par le biais de leur avatar. Bien vite, il regarde autour de lui par leur regard, assistant ainsi au décollage de l’hélicoptère Marine One : il assiste ainsi au départ de Joe Biden, puis à celui de Barack & Michelle Obama traversant la pelouse, puis à Trump apostrophant la presse à sa manière inimitable. En page dix-neuf, il découvre des fac-similés de personnes s’étant photographiées au pupitre de la salle de presse. Un dessin en pleine page le prend par surprise page vingt-trois : Sean Spicer (après ses excès de faits alternatifs) lors de sa prestation dans Dancing with the stars ! En passant, il remarque que la représentation de Kellyanne Conway manque un peu de ressemblance. Les cases de la double page consacrée à la construction de la Maison Blanche sont disposées en cercle autour de l’image centrale. Une même image est répétée dix-huit fois en page quatre-vingt pour souligner que Trump fait durer le plaisir de savourer un moment historique quand il a franchi la frontière entre les deux Corée. Etc. Il s’agit d’une vraie bande dessinée conçue comme telle, en tirant partie des possibilités de mise en scène qui lui sont spécifiques.



De séquence en séquence, le lecteur apprécie le jeu des différences entre le comportement des trois présidents pour des situations similaires. Le regard des auteurs s’avère analytique, faisant ressortir ce qu’il y a de spécifique chez chacun d’eux, la manière dont la communication présidentielle est adaptée à leur personnalité propre, une évidence chez Donald Trump, ce qui fait apparaître les spécificités pour les deux autres. La trame de l’exposé comporte dès le début des éléments culturels allant plus loin que le reportage touristique. Pour commencer, le fait que la Maison Banche soit ouverte aux visiteurs, principe très différent de l’Élysée. Ensuite la proximité des journalistes qui disposent donc de bureaux dans le siège du pouvoir. Le rôle de la White House Correspondents Association (WHCA) : Aux États-Unis comme ailleurs, le combat pour l’accès à l’information n’est jamais gagné d’avance, et c’est une bataille que mène quotidiennement la White House Correspondents Association (WHCA). Cette association centenaire travaille sans relâche pour maintenir une véritable proximité avec le président américain, que ce soit à Washington ou lors de ses déplacements. À la moindre entorse, la WHCA réagit avec vigueur, et grâce à son influence obtient souvent gaine de cause. La mise en scène du pouvoir : dans la salle de presse ou dans le Bureau ovale, en fonction des annonces.


Progressivement, d’autres mécanismes sont mis en lumière. La comparaison entre le comportement des trois présidents fait apparaître le professionnalisme des communicants, et la maîtrise des présidents en la matière. Le lecteur ressent vite le respect que les auteurs portent à Obama, et le regard plus critique vis-à-vis de Trump, ne serait-ce que parce que celui-ci a clamé haut et fort et à plusieurs reprises dès son premier mandat, sa défiance à l’encontre des journalistes. Le lecteur comprend également que les différentes formes de communication sont encadrées par des professionnels aguerris, aussi bien du côté présidentiel, que du côté des journalistes : ainsi les informations et les reportages dépendent aussi bien de l’orientation choisie par un côté, que de l’autre. En passant, il note bien que les journalistes des grandes agences internationales présents à la Maison Blanche relaient les informations à leurs clients, c’est-à-dire les médias du monde entier qui n’ont pas de correspondant sur place, et qui compte sur eux pour une couverture exhaustive de la présidence américaine, quelle que soit l’heure. Les auteurs reprennent également une phrase d’Obama : Le danger de la Maison Blanche est de se laisser enfermer dans une bulle, c’est difficile de ne pas se sentir déconnecté. Les auteurs mettent en pleine lumière l’exception américaine dans le mode relationnel de la présidence avec la presse, le haut degré de conventions professionnelles dans cette relation, et dans le même temps la nature profondément démocratique de ce fonctionnement.


La quatrième de couverture décrit bien la nature de l’ouvrage : la Maison Blanche et les relations du président des États-Unis avec les journalistes au travers de la salle de presse installée dans West Wing. Les auteurs ont travaillé ensemble ce qui donne une vraie bande dessinée, avec une complémentarité et une interaction organique entre les dessins, le texte, les dialogues. Le lecteur retrouve les éléments qui lui sont familiers au travers des informations télévisées et des séries. La succession de scène forme une description de ces relations, ainsi qu’une analyse comparative du mode de communication des trois présidents, et il finit aussi par apparaître comment ce dispositif de communication forge une représentation de la réalité diffusée à travers le monde. Édifiant.



jeudi 17 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 T02 Le Guinea Lord

L’Amour n’est qu’un leurre, une faiblesse, un collier de chien autour de nos illusions…


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant parus après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Jérémy Petiqueux pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Le responsable des Chevaliers du Pardon s’adresse à sa congrégation. Il informe ses frères, il les met en garde : des temps mauvais les attendent. Le Guinea Lord a quitté son repaire pour partir en chasse. Le responsable ordonne à tous les Chevaliers du Pardon de s’écarter de son chemin. Le Guinea Lord appartient au diable. Il est invincible. De son côté, le Guinea Lord chevauche accompagné de trois chiens noirs. Il pénètre dans les ruines d’un château où l’attendent quatre guerriers en armure, qui ont eux aussi mis pied à terre. Guinea Lord ordonne à ses chiens de se mettre en position assise. Il s’adresse ensuite aux quatre hommes et leur demande ce qu’ils ont à lui apprendre. L’un d’eux prend la parole : La Morigane que recherche Guinea Lord, vient d’aborder par le sud. Leur maître, le seigneur de Galway, lui offre l’hospitalité. Si Guinea Lord le désire il peut se joindre à eux pour la recevoir. Le chevalier noir leur répond que si la Morigane a décidé de s’aventurer sur ces terres, c’est pour s’entendre avec lui et lui seul. Il permettra cependant au Seigneur de Galway de les servir, le reste ne leur incombe point.



L’un des guerriers prend la mouche à cette déclaration condescendante. Il s’apprête à sortir son épée de son fourreau. Guinea Lord lui demande si le seigneur Galway sera de taille à l’affronter. Puis il demande lequel des quatre va l’affronter le premier. Le plus calme répond qu’ils ne sont pas venus ici pour l’affronter, ils sont venus pour l’aider à rencontrer la Morigane. Le plus belliqueux sort le poignard glissé dans sa manche, mais il est arrêté dans son geste par un autre qui lui fait observer la carapace qui protège Guinea Lord. Ce dernier leur intime de remonter à cheval, sauf celui qui voulait l’agresser. Il ajoute que ses chiens ont faim, et ces derniers se jettent sur l’homme. Un autre s’avance en commençant à dégainer son épée, et Guinea Lord le décapite d’un coup de hache vif et net.


Le lecteur se trouvait un peu dans l’expectative à l’issue du premier tome : Sill Valt avait accompli une mission avec ses hommes, et parmi eux le novice Seamus. Ce cycle porte le nom des Chevaliers du Pardon, cependant leur ordre ne fait pas l’objet d’une description ou d’une explication. Dans celui-ci, le lecteur retrouve les éléments constitutifs de la série : les Sorcières (appelées Moriganes), le très mystérieux masque de Vysald, le cygne noir, l’arbre de Vérité avec son feuillage si remarquable, le sang qui fait des bulles. Il retrouve également des éléments nouveaux intégrés dans le tome précédent comme le jeu de Fitchell (sur lequel il en apprend plus), et le Chill. En revanche, nulle mention n’ait faite des Sudenne ou de la statue qu’avait découvert Seamus. Le scénariste relie entre eux plusieurs fils comme le sort de la Morigane appelée Mornoir, le devenir de la jeune fille sauvée par Seamus, et la présence d’autres Moriganes. Les auteurs font intervenir un nouveau personnage : le Guinea Lord. Le lecteur s’interroge sur ce nom : le Seigneur Guinée, ou faut-il y voir une correspondance avec le terme Guinea Pig (cochon d’Inde, ou cobaye), ou Guinea Fowl (pintade). Quoi qu’il en soit, l’artiste se lâche pour créer visuellement ce personnage imposant. Sa première apparition se fait sur la couverture : casque à cornes démesurées, heaume ne laissant rien voir de son visage, carapace ou armure massive, tête de mort sur le torse avec les chaînes, gantelets particulièrement épais, cape déchirée. Mortel.



Le lecteur voit ensuite Guinea Lord chevaucher dans la première planche (il n’a rien d’un cochon d’inde) : il comprend alors que son armure est noire. Pour être sûr qu’il comprenne bien le principe le coloriste l’a doté d’un destrier également noir, ainsi que les trois chiens, seules les cornes de son heaume sont rougeoyantes, ainsi que les fentes dans son casque et son armure. Il tient un étendard dont l’inscription ressemble à IF. À chacune de ses apparitions, son aspect massif et sa grande taille sont mis en évidence par comparaison aux autres personnes présentes dans la scène. Il en impose rien que par sa présence, son immobilisme et ses propos. L’artiste joue à fond la carte des conventions visuelles de récit de genre, avec un sérieux et une implication qui les rendent efficaces et percutantes. Le lecteur se délecte des ruines du château, d’un amas de crânes humains au fond d’un puits, des grandes tentures rouges du lit à baldaquin masquant son occupante, du cygne noir sur une pièce d’eau entrevue à travers le feuillage, de l’apparition du démon Cryptos dans le feu, de la Morigane dans sa forme serpentine hideuse, du duel à l’épée dans une zone naturelle herbue, etc. C’est un vrai délice de pouvoir ainsi s’immerger dans un environnement de Fantasy médiévale, aussi consistant et concret. Le coloriste réalise une mise en couleurs de type naturaliste, que l’on peut quasiment toucher, avec des nuances de teintes venant compléter les contours encrés, comme de la couleur directe. Il dose avec soin les effets spéciaux ce qui les rend d’autant plus saisissants, que ce soit le lac qui a pris une teinte de sang, ou le cercle de flammes magiques autour de la cabane de la vieille aveugle Luchorpain.


De fait, la narration visuelle donne corps au récit de manière extraordinaire. Les costumes donnent l’impression d’être plus vrais que nature : les plissements des tissus, la finesse des cottes de maille, la texture cuir des gantelets, les poils des fourrures, les différents types de ceinture, ou le gilet en peau de mouton, les robes en tissu grossier, les décorations sophistiquées sur les vêtements des plus riches. Le lecteur se sent également présent au même titre que les autres personnages dans les moments plus banals : regarder passer un cygne en se tenant sur le bord d’un lac avec une lumière discrètement teintée de la verdure environnante, participer à une cérémonie dans une église une lumière rougeoyante du feu dans un braséro, manger tranquillement avec les autres novices à la longue table en bois assis sur un banc dans la lumière encore un peu froide du matin, assister à une discussion entre une vieille aveugle et une jeune demoiselle dans une ambiance rendue grisâtre par la pluie, etc. Par ailleurs, les auteurs ont aménagé quelques scènes horrifiques du plus bel effet, où dessinateur et coloriste y mettent tout leur cœur, et leur talent. En planche vingt, une main couverte de pustules avec des ongles trop long relève la tête ensanglantée d’un jeune homme qui vient de faire une chute de plusieurs mètres de hauteur sur des rochers : atroce. En planche vingt-cinq, une douzaine de cochons teigneux et mal intentionnés s’avancent vers deux hommes, et le lecteur remercie les auteurs de ne pas lui montrer la suite. En planche vingt-sept, un homme vomit en jets violents, des pièces de monnaie : immonde. Le récit recèle encore une poignée de scènes tout aussi horrifiques.



Dès les premières pages, le lecteur ressent ce plaisir qu’il attendait : celui de retrouver les caractéristiques d’une série dont il a apprécié le ou les tomes précédents, une forme de confort correspondant à un environnement que l’on connaît. Il découvre que l’intrigue de ce deuxième tome repose sur une chasse à la Sorcière, l’élimination d’une Morigane, ou peut-être deux, comme dans le tome un. Cela donne une dynamique de course-poursuite, c’est-à-dire une tension narrative automatique. Il observe que le scénariste développe également des sous-intrigues dont il avait semé les prémices dans le tome un : la progression du personnage de Seamus, passant rapidement de novice au stade suivant, le devenir de la demoiselle qu’il a sauvée, la réalisation de la prophétie concernant Seamus. Il s’amuse d’ailleurs avec cette notion, puisque ce tome en contient deux nouvelles, une concernant la mission des Chevaliers du Pardon, mais énoncée par un démon (Faut-il le croire ?), une autre proférée par le masque de Sygvald, et particulièrement absconse (En réponse à la question de Luchorpain : Est-elle menacée ?, le masque répond : Par ce qu’elle était. Mais ce qu’elle est, un jour sera. Et ce qu’elle était alors, ne sera plus.)


Le lecteur a également gardé à l’esprit que les Moriganes peuvent être considérées comme une métaphore sur la condition féminine, sur les femmes qui se sont émancipées dans une société qui ne le prévoit pas. Il s’interroge alors sur le sens à donner au sort de Mornoir, enfermée dans un puits, et une fois libérée prête à tout pour assouvir un besoin de revanche, fusse-t-il par procuration. Il se pose la même question sur les choix effectués par Sanctus, par son sort, sachant qu’il est dit qu’elle est passée du côté de la Lumière. Est-ce à dire qu’elle a décidé de se conformer à la place qui lui est assignée par la société, comme si la condition de rebelle était réversible ? Il constate également que l’auteur se repose sur une nouvelle forme de dualité en opposant le caractère de deux novices, Seamus et Eïrell. Dans le même temps, il perçoit qu’ils sont mis en scène comme incarnant la nouvelle génération, pas seulement du fait de leur âge, mais aussi dans leur rapport différent aux Moriganes, deux possibilités d’évolution de la société vis-à-vis de ces sorcières.


Deuxième tome du deuxième cycle : le dessinateur et le coloriste donnent le meilleur d’eux-mêmes et c’est un régal délicieux de bout en bout, savoureux aussi bien dans la qualité quasi tactile de la représentation de ce monde, aussi bien dans les aspects de genre Fantasy médiévale, aussi bien dans des moments horrifiques répugnants. La direction générale de ce second cycle apparaît progressivement, à la fois pour la dynamique de l’intrigue (chasse à la Morigane), à la fois dans le développement de la mythologie spécifique de cette série, et aussi dans ses thèmes comme le non-conformisme et comment chaque nouvelle génération apportent des évolutions à la société. Passionnant.



mercredi 16 juillet 2025

Zheng Shi T01 La rivière des perles

Le maître a compris qu’il allait tout perdre. Alors il a semé le désordre !


Ce tome est le premier d’un diptyque de nature biographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


L’histoire de la Chine est ancestrale, et il faudrait d’innombrables pages pour la narrer. Relever les tumultes des dynasties successives, dénoncer l’influence souvent néfaste des puissances occidentales qui, au fil des siècles, s’empressent de poser les pieds en Extrême-Orient pour satisfaire un appétit outrageusement vénal caché par un prosélytisme prétendument bienveillant. Mais quand l’ordre n’est plus qu’apparence et que le désordre règne sournoisement en maître, il ne faut pas s’étonner de voir un empire succomber aux plus viles tentations avant de s’effondrer. Macao, le 18 octobre 1843, deux soldats portugais viennent chercher Rodrigo Neiva de Cascais, l’attaché au consulat. Un passant les renseigne : à son avis, à cette heure, l’attaché est perdu dans les rêves enfumés de madame Tsching. Comprenant que les soldats ne connaissent pas la charmante madame Tsching, il explique que les instants d’évasion que madame Tsching offre sont fort agréables ! À l’intérieur de la fumerie, deux hommes de main sont venus s’en prendre à un client, ils sont mis dehors par la simple intervention de madame Tsching, armée d’un pistolet. Ils sortent et font le même constat que les deux soldats : elle est plus qu’un simple meuble particulier dans cette terre.



La rivière des Perles est un fleuve large et tortueux qui finit par se perdre dans les méandres de ses affluents. On dit qu’on ignore sa source et que seule sa fin est connue, quand ses eaux se jettent dans la mer de Chine. Ainsi, telle une artère qui irrigue tout le corps de l’homme, la rivière des Perles s’enfonce dans la Chine, offrant d’innombrables paysages. Mais derrière la beauté des paysages se cache parfois le mal… On trouve trace de la piraterie partout dans le monde depuis les premières civilisations en Chine, au XVIe siècle. Les puissantes familles marchandes de Canton ne rechignaient pas à faire du commence avec des Wakos, des pirates japonais. Mais avec les dernières années du XVIIIe siècle profitant d’une faiblesse du pouvoir impérial, la piraterie, parfois soutenue par la population, en vient à défier ouvertement les autorités. Les pirates, qui s’identifient à la couleur d’un pavillon blanc, noir, bleu ou encore rouge, se sont regroupés dans une confédération et font la loi sur les eaux. Mars 1809, dans les eaux de la rivière des Perles, monsieur le marchand Bo Jong se rend en présence de Zheng Shi, en jonque. Une fois devant elle, il exige de savoir pour quelle raison il a été convoqué. Elle lui explique : elle a laissé librement circuler ses navires, alors pourquoi ne pas payer son tribut ? Elle lui offre une protection et il la refuse.


L’auteur délaisse sa série sur les grandes batailles navales entamée en 2017 pour un diptyque… Enfin… Pas tout à fait puisqu’il a pour objet Ching Shih (1775-1844), appelée aussi madame Tsching, qui est une femme pirate chinoise, ayant écumé les mers de Chine durant le règne de l'empereur Jiaqing. Le récit commence en 1843, quelques mois avant le décès de cette dame, alors qu’elle a délaissé la piraterie depuis quelques années déjà. Après cette scène introductive de cinq pages, l’histoire revient en 1809, alors que la carrière de pirate de Ching Shih a commencé en 1801 : elle est donc bien établie dans son rôle, commandant plus de trois cents jonques, avec une troupe de pirates comprenant entre vingt et quarante mille personnes. L’auteur ne fait pas mention de ces informations, préférant se focaliser sur la situation du moment : un marchand se rebiffe contre les conditions imposées par la pirate et son organisation. Cela provoque un début de réaction du pouvoir local en place, qui ne parvient pas à s’organiser pour vraiment nuire à Zheng Shi. L’auteur évoque l’importance de la piraterie à l’époque, et la forme de tolérance des autorités vis-à-vis de cette pratique. Le scénariste se fait plus incisif en montrant comment le gouverneur local se tient dans une position très inconfortable, ne souhaitant pas attirer l’attention de l’empereur sur la situation de cette province, ce qui limite ses moyens d’action.



Le lecteur attend de ce peintre de la marine une solide reconstitution historique, et bien sûr des batailles navales. En termes de batellerie, il prend sa première dose dès la première planche avec une vue de jonques chargées de marchandises dans une partie du port de Macao. Il admire chaque bateau avec sa forme, ses ballots, les accessoires à l’intérieur, l’armature avec sa couverture légère pour protéger des intempéries, les pêcheurs à l’œuvre. En page huit, il découvre une illustration en pleine page : un navire marchand avec trois mats, dont deux avec les voiles dehors, et une petite barque à fond plat qui en part transportant le propriétaire : le niveau de détail est aussi impressionnant que la rigueur de la reconstitution. En page dix et onze, une illustration en double page montre la barque à fond plat accostant le rivage au niveau d’un escalier, avec Zheng Shi et ses hommes attendant le marchand, et de magnifiques arbres de très grand développement. Le lecteur reconnaît bien le talent de Jean-Yves Delitte pour donner à voir tout ce qui touche à la marine, son investissement et son goût pour les navires, sa capacité à allier une précision technique avec une fougue communicative pour ces sujets. Sans plus de retenue, le lecteur déguste et savoure les planches correspondantes : la jonque progressant de nuit sur un bras de fleuve dans la ville, une nouvelle illustration en pleine page pour un navire portugais avec sa proue au premier plan (Ces cordages ! Ces toiles de voiles ! Quelle majesté !), enfin un abordage en bonne et due forme (et sanglant) dans une autre illustration en double page (trente-six & trente-sept), et une dernière illustration en double page (quarante-quatre & quarante-cinq) alors qu’un brick sort d’un des nombreux affluents de la rivière des Perles pour aborder la pleine mer. Le bédéaste tient les promesses marines avec panache et professionnalisme.


La narration visuelle comprend d’autres éléments d’intérêt que les pages consacrées à la mer et aux navires, au nombre de dix-huit. L’attention portée à la reconstitution historique se voit à chaque planche : les tenues vestimentaires, les uniformes, les constructions et bâtiments, les armes, les accessoires et ustensiles. Tout a bénéficié d’une attention particulière pour que le lecteur puisse se projeter dans cette époque, dans cette région du monde. En fonction de sa sensibilité, son regard s’attarde plutôt sur la façade d’un monument, sur un chapeau haut de forme, sur un arbre massif au milieu de la rue, sur le nécessaire à opium, sur les motifs des drapeaux, sur un panier en osier, sur une arche ornementale, sur les tatouages de Zheng Shi, sur les statues bordant une allée d’apparat, sur les canons pointés vers la mer, ou encore sur les différentes selles utilisées par les cavaliers. Sans se montrer ostentatoire, l’artiste réalise des cases sans tricher, ayant à cœur de montrer chaque environnement tel qu’il apparaît, proscrivant les trucs et astuces qui lui permettraient d’éviter de représenter les éléments trop compliqués, ou nécessitant trop de recherches préalables.



L’intrigue fait donc l’économie de raconter le passé de Zheng Shi, au moins dans cette première moitié, que ce soit sa rencontre avec Zheng Yi et leur mariage en 1801, la manière dont elle en est venue à commander aux pirates, la mort de son époux, sa prise de pouvoir sur l’ensemble de la flotte. Elle va directement à la période que le lecteur subodore rapidement comme étant charnière : la pirate est au faîte de sa puissance, elle peut se permettre tous les navires de l’empire qu’elle souhaite, et elle commence à s’en prendre aux navires des étrangers. Elle peut abattre un marchand à bout portant, et faire commettre un attentat contre les possessions du gouverneur. Même s’il ne connaît pas l’histoire de cette femme, le lecteur comprend avec la séquence d’ouverture qu’elle vivra de nombreuses années après sa carrière de pirate. Il constate que l’auteur fait également l’économie d’exposer la géographie de la région. Ainsi la rivière des Perles reste un nom exotique si le lecteur ne se renseigne pas par lui-même dessus. D’un autre côté, la densité de la reconstitution historique visuelle apporte déjà beaucoup d’informations, et la pagination exige de l’auteur qu’il se concentre sur l’essentiel.


À l’évidence, il saute aux yeux du lecteur que le personnage principal est une femme, et qu’elle évolue dans un milieu essentiellement masculin. En fait il n’y a aucun second rôle féminin, et il faut rester attentif pour repérer une ou deux figurantes de ci de là, dans la rue. La dynamique de l’intrigue repose sur l’équilibre précaire des forces en présence : les pirates, le gouverneur de région, les Portugais, la gouvernance de l’empereur depuis son siège du pouvoir. D’une certaine manière, personne ne se satisfait de cet équilibre, ce qui le rend encore plus précaire, que ce soient les marchands qui espèrent trouver comment ne pas devoir payer pour une protection arbitraire par les pirates, le gouverneur qui sait que ses arrangements finiront par être découverts par le pouvoir impérial, Zheng Shi très consciente qu’il suffit que plusieurs camps s’allient pour que la suprématie des pirates soit remise en jeu. Zheng Shi raconte un souvenir de son enfance, ou peut-être une fiction présentée comme un souvenir, à Cheung, l’un des fils de Zheng Yi. Ce conte met en évidence qu’elle comprend parfaitement le jeu de pouvoir et sa position instable dans celui-ci. Elle lui explique qu’elle se voit comme un agent du désordre. Le lecteur peut y voir une stratégie efficace : réaliser des actions déstabilisant le pouvoir en place qui doit alors consacrer toute son énergie à rétablir une forme d’ordre, ce qui ne lui laisse pas assez de moyens pour s’occuper du fond du problème que constituent les pirates.


Un tome de quarante-six pages qui contraint l’auteur à aller à l’essentiel. Une narration visuelle d’une grande richesse pour la reconstitution historique des navires bien sûr, et tout le reste aussi. Un récit qui se focalise sur la fin du règne de Zheng Shi sur une organisation de plusieurs dizaines de milliers de pirates faisant régner leur loi. Une remarquable évocation des faits et gestes d’une femme passée à la postérité, d’une hors-la-loi imposant ses règles sur un monde d’hommes, contre le pouvoir établi.



mardi 15 juillet 2025

Shi T03 Revenge !

Depuis quand la souris tue-t-elle le chat, Miss Pickles ?


Ce tome fait suite à Shi T02 Le Roi Démon (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Un notable se trouve dans son bureau en train de contempler une photographie compromettante qui vient de lui être remise par deux maîtres chanteurs : on le voit nu avec un collier de chien, en train de se faire fouetter par un jeune éphèbe, nu également. Il regarde par la fenêtre dans le jardin, où sa femme est en train de jouer avec ses deux filles. Il lève son pistolet, le porte à sa bouche et appuie sur la détente. Sa famille se précipite dans son étude, trop tard, et le daguerréotype est en train de brûler dans l’âtre. Les deux maîtres chanteurs prennent contact avec d’autres notables, leur présentant à chaque une ou plusieurs images compromettantes. À chacun, ils leur exposent la situation : il ne s’agit pas seulement d’argent. Ils énoncent à chaque fois un surnom en fonction de la situation sexuelle dans laquelle se trouve leur interlocuteur, c’est probablement celui que le tout-Londres leur donnera si leurs préférences sexuelles venaient à être rendues publiques. Ils continuent : entre gens de bonne fortune, il y a toujours moyen de s’entendre, pas vrai ?



Dans un quartier populaire de Londres, un éleveur est à la recherche de sa vache, en criant son nom : Chrissy ! La jeune fille Pickles raconte ses dernières aventures à ses deux amis : Saint-Marie-des-Caniveaux et Husband. Soudain, ils voient une énorme vache passer à toute allure devant eux. Une arche à la dérive !… Vingt-cinq mille chevaux à nourrir. Cent tonnes de crottin à nettoyer… chaque jour. Sans compter les déjections des vaches qui pourvoient de lait frais les femmes riches de Hyde Park. Décidément oui, Londres, en 1852, avait tout d’une arche à la dérive sur les eaux noires et putrides de la Tamise. À bord, espérant sottement échapper au déluge qu’elle a elle-même provoqué : la haute société anglaise. La mine chagrine, les narines pincées, la gentry regardait se noyer sous ses yeux cette peuplade devenue étrangère, pour ne pas dire ennemie : les pauvres… ennemie, oui. Car si, déjà, il n’était guère prudent pour le démuni d’aller se promener dans les beaux quartiers, il était encore moins recommandé au nanti de s’aventurer dans les bas-fonds de la capitale. À Buckingham Palace, le préfet de police Ulysses Kurb effectue son rapport à la reine Victoria. Il l’informe que le molosse a mordu, plusieurs fois, profondément : les tragiques incidents survenus voici quelques jours au lupanar du 17 Fitget Street ne sont sans doute pas étrangers à ce changement de modus operandi. Selon ses services, plus d’une trentaine d’ex-clients de l’Alcôve ont reçu en guise de vœux pour une très chaste année 1852, la reproduction d’un daguerréotype dont ils sont, à leur corps défendant, les héros. Le tout assorti d’une demande d’étrennes… de quelques centaines de milliers de livres sterling.


Lentement, mais sûrement, les auteurs développent leur intrigue. Le lecteur attend avec une impatience croissante la vengeance, tout en notant bien qu’il s’agit plutôt d’une revanche dans le présent tome. D’un côté, il découvre bien comment les victimes font payer un certain nombre de coupables ; de l’autre côté, il constate une fois la dernière page lue, qu’il n’est pas question de Sir Lionel Barrington dans ce tome, ou de l’enquêtrice Lakshmi Shankar, c’est-à-dire pas de séquence à l’époque contemporaine. Le fil narratif au dix-neuvième siècle comprend de nombreux éléments : le sort de Jennifer Winterfield et son enterrement, les complotistes faisant chanter les riches clients de la maison close L’Alcôve, une autre partie des riches clients subissant le chantage d’un autre groupe de pression, l’enquête du commissaire Ulysses Kurd à la fois pour identifier les comploteurs, à la fois pour localiser Jennifer et Kita, les propres agissements et préparatifs de ces deux jeunes femmes et la participation de Sensei, sans oublier l’implication de la reine Victoria (1819-1901) elle-même. Le lecteur se rend compte qu’il a facilement retenu tous les personnages qui s’avèrent assez nombreux. Jennifer Winterfield et Kita sont maintenant accompagnées par Pickles, Husband et Sainte-Marie-des-Caniveaux (trois enfants de la rue), et elles bénéficient de la sagesse de Sensei. Du côté de la famille Winterfield et des glorieux Érié : le père Octavius et son épouse Camilla, leur fils William, l’oncle Trevor, Warren Green, ou encore Xian la tenancière de l’Alcôve.



Le lecteur savoure à l’avance les cases et les planches qu’il va découvrir. Il sait que le scénariste et l’artiste travaillent en parfaite complémentarité, pour une narration globale donnant la sensation d’avoir été réalisée par un unique créateur. Ils savent inscrire leur intrigue dans une réalité concrète et riche. Le lecteur a anticipé le fait qu’il y aura de la violence, des assassinats, des moments périlleux. Il découvre des moments inattendus : une partie de cache-cache dans le jardin avec les magnifiques robes de la mère et de ses deux filles, une visite au zoo de Londres par un bourgeois et sa cocotte (belle roue de paon, et formidable gueule d’un hippopotame, sans oublier l’anecdote sur l’origine du nom Kangourou), une vache courant affolée dans les rues de Londres avec de la bave aux lèvres, une séance de tatouage, les soins prodigués à un malade alité, une relation sexuelle torride. Ces situations imprévisibles attestent du fait que l’histoire s’inscrit dans un monde plus vaste, le font exister.


Dans le même temps, le lecteur retrouve toutes les qualités visuelles présentes dans les tomes précédents. Il se rend compte qu’il ralentit régulièrement sa vitesse de lecture pour savourer des décors par exemple : un modèle de lampe de bureau, une pendulette sur un manteau de cheminée, le salon privé de la reine Victoria, un secteur du Highgate Cemetery avec ses pierres tombales et ses arbres, la table mise dans la grande salle à manger de la demeure familiale de Winterfield, la pièce pour fumer l’opium dans l’établissement l’Alcôve avec sa décoration d’inspiration japonaise, le ciboire sur l’autel de l’église, la jonque sur la Tamise, etc. L’artiste met en œuvre de grande compétence de metteur en scène, ainsi qu’une implication sans faille. Les scènes de dialogue montrent bien sûr les personnages se répondant les uns aux autres, ainsi que leurs gestes, leur occupation du moment, l’incidence du lieu où ils se trouvent sur leur comportement, etc. Les scènes de violence sont conçues avec le même souci de réalisme et de concret : Homs sait allier les circonstances qui rendent les assassinats plausibles, avec un sens du spectaculaire bien dosé au moment voulu. Il fait ainsi ressortir à la fois la brutalité des coups portés, le grotesque des cadavres rehaussé par la mise en scène des meurtrières, attirant ainsi l’attention du lecteur sur l’état d’esprit que cela suppose chez elle pour accomplir de tels meurtres. Il n’y a pas de glorification de leurs crimes, plutôt l’évidence de la souffrance qu’elles ont endurée et de la durabilité des traumatismes pour être amenées à commettre de telles horreurs.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur comprend qu’il a pris fait et cause pour les deux héroïnes, quand bien même elles commettent d’atroces assassinats, par vengeance, ou revanche. Les auteurs ont su en faire les personnages principaux, sans pour autant cautionner leur mode opératoire. Il se rend également compte qu’il commence à développer une forme d’empathie pour les membres du de la confrérie secrète des Glorieux Érié : en son for intérieur, il ressent l’impossibilité de leur pardonner pour leur traitement des femmes, et pourtant il ressent une forme de compassion pour ceux qui ont enduré les horreurs de la guerre, et d’intérêt pour leur complot énorme (d’autant que s’agissant d’une histoire imaginaire, il peut conforter en lui-même la notion qu’ils pourraient réussir) sur lequel la reine Victoria elle-même garde un œil. Il constate également que la toile narrative tissée par le scénariste entremêle élégamment de nombreuses composantes. Sur le plan historique, il est fait mention de Lord Edward Smith-Stanley (1799-1869) futur premier ministre. Dans le même temps, il se rend compte que le scénariste a modifié d’autorité l’année de décès de Henry Cole (1808-1882) en raccourcissant sa vie de trente ans. Le récit conserve une forte dimension sociale, en particulier sur la condition des pauvres à Londres.


Le scénariste utilise la métaphore de l’arche des animaux pour Londres, en citant le nombre de chevaux et vaches dans la capitale à l’époque, ce qui induit l’idée d’une ménagerie hors de contrôle, ou tout au moins menaçant de submerger les humains. Cette image est reprise avec la vache déboulant dans les rues, que le lecteur peut également voir comme l’image de la classe défavorisée se livrant à toute sorte d’activités sur lesquelles les dirigeants n’ont aucune prise. La métaphore animalière continue lorsque Sensei demande à la gamine des rues : Depuis quand la souris tue-t-elle le chat ? La notion de révolte des opprimés, de toute nature, court tout le long du tome. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur d’autres symboles, à commencer par le tatouage réalisé sur le dos de Jennifer Winterfield : emprise, appartenance, traumatisme indélébile ? À plusieurs reprises, l’oppression patriarcale apparaît mise à nue, au grand jour, sous des formes toutes plus ignobles les unes que les autres. Avec une mention particulière pour Sir Avery qui paye pour faire interner son épouse volage afin de faire cesser son infidélité. Les auteurs font également prendre conscience au lecteur d’une autre forme de traumatisme, de nature psychanalytique : les conséquences des secrets de famille, révoltants pour celle qui les subit sans avoir conscience de leur existence. Plus largement, chaque personnage subit des violences systémiques sociales, de nature différente, et toutes aussi aliénantes.


Progressivement, l’ampleur de l’intrigue, la diversité des enjeux, l’intrication des vies personnelles créent une histoire d’une grande profondeur. La narration visuelle continue de resplendir à chaque page, dans chaque plan de prise de vue, dans chaque case, autant pour la solidité de la reconstitution historique, que pour l’évidence et la plausibilité de ce qui est montré, que pour les moments spectaculaires. Du grand art. Dessinateur et scénariste racontent d’une seule et même voix, comme un seul homme, un récit de genre et un vrai polar sondant les horreurs de la société de l’époque. Traumatisant.



lundi 14 juillet 2025

Le petit train de la côte bleue

C’est ça l’humanité, se dire un livre de mille pages à travers un Bonjour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il s’agit d’un ouvrage qui se présente en format paysage.


C’est lors de sa résidence à Vitrolles en 1993 qu’Edmond Baudoin a découvert cette ligne. Il écrivait La mort du peintre, et c’était un bonheur à chaque fois qu’il lui fallait faire le voyage en train entre ces deux villes. Toujours émerveillé par la beauté des paysages entrevus entre deux tunnels, toujours malheureux de constater la haine qu’ont certains hommes avec la beauté. Cette haine, il est né dedans, il la connait à Nice. Il était difficile d’abîmer un aussi beau paysage que la baie des Anges. Les hommes qui aiment l’argent y sont arrivés. L’argent corrompt les hommes et les paysages. Le voyage de l’auteur commence à la gare Saint-Charles à Marseille, une très belle gare, avec un grand escalier qui, chaque fois qu’il le grimpe, lui fait penser à un palais de Justice. Quelle justice peut contenir une gare ? Alors que le train a démarré, le voyageur aperçoit des graffitis sur un mur, ce qui alimente son flux de pensée. Il aime bien les tags les graffs… Ça fait vivre le béton. Ça fait vivre le béton et ça donne de la vie à celui qui la fait. Edmond recopie ces tags sur du papier. Ils vont vivre ainsi plus longtemps que sur les murs. Donc le papier est plus solide que le béton.



Quelle justice peut contenir une gare ? L’argent corrompt les hommes qui ensuite, sans problème, détruisent la beauté. Plus tard, il faut beaucoup d’abnégation pour celui est né et qui vit dans la laideur pour ne pas être corrompu par elle. Ce devrait être un processus normal et sans fin. D’horreurs en horreurs jusqu’à l’innommable. Pourtant ce n’est pas le cas. D’où ce qu’il reste à Edmond de sa confiance en l’homme. Gare de l’Estaque. Après la gare de l’Estaque, le train repart en direction de Miramas. Il regarde dans la direction de Miramas. Il tourne la tête et regarde dans la direction de Marseille. Le train entre dans un tunnel. Dans le wagon, en face de lui, une très jolie jeune fille. Pourquoi est-elle dans ce train ? Travail, vacances ? Amour ?… Elle a tourné la tête, regarde la mer. Gênée par les yeux d’Edmond sur elle ? Peut-être ? Peut-être qu’elle ne l’a même pas vu ? Qui est-elle ? Elle est comme un voyage. Un voyage c’est quoi ? Il se pose des questions sur elle, il l’invente. En vérité son pays est ailleurs. Il s’invente elle, parce qu’elle est jolie, elle l’envahit, elle lui invente des questions. Alors… Si c’est vrai, on ne va jamais dans un pays, un beau paysage, c’est le paysage qui nous invente, nous dépasser par les questions… Par… Il délire. La très jolie jeune fille prépare son sac, elle s’apprête à descendre à la prochaine gare. La très jolie jeune fille est descendue à La Redonne-Ensues. L’auteur est descendu aussi. Il avait prévu cette halte. Une amie attendait la très jolie jeune fille. Son amie est très joie aussi. Elles s’en vont, devant lui, en riant. Elles vont peut-être là-bas dans la pinède ?… Il rêve… Être juste leur ami, être avec elles, juste aujourd’hui. Les écouter, juste les écouter pour rêver leurs rêves.


Accompagner Edmond Baudoin dans ses déplacements, une proposition originale, ou peut-être saugrenue ? Prendre le train avec lui, celui qui relie Marseille à Miramas. En page d’ouverture, le lecteur découvre le billet train d’époque, c’est-à-dire 2007, avec le petit dépliant qui liste les gares desservies et les horaires, accompagné par un plan sommaire. La liste des arrêts, en gardant en tête qu’ils ne sont pas tous desservis par chaque train au départ de Marseille-St-Charles : St-Barthélémy, le Canet, St-Louis-les-Aygalades, Seon-St-Henry, L’Estaque, Niolon, La Redon-Ensuès, Carry-le-Rouet, Sausset-les-Pins, La Couronne, Martigues, Croix-Sainte, Port-de-Bouc, Fos/Mer, Rassuen, Istres, Pas-des-Lanciers, Vitrolles, Rognac, Berre, St-Chamas, Miramas. Le lecteur peut ainsi identifier chaque arrêt mentionné par l’auteur, et imaginer par lui-même la durée du trajet globale (entre cinquante minutes et une heure dix), ainsi que la durée entre deux arrêts. S’il connaît cette ligne, il reconnaît facilement certains endroits, où il mesure les changements advenus depuis, en une vingtaine d’années ou plus. Il peut alors se projeter, s’imaginer regarder par la fenêtre, tout en se disant que de nouvelles générations de rames ont remplacé celle empruntée par Baudoin. Il peut comparer son propre regard à celui proposé par l’artiste, saisir la différence de sensibilité qui l’anime par rapport à Baudoin.



Avec cette liberté inimitable et spontanée, l’auteur évoque son voyage, peut-être tel qu’il en a vécu un parmi d’autres, puisqu’il indique qu’il accomplit cet aller-retour régulièrement, plus vraisemblablement une reconstitution composite à partir de plusieurs voyages. D’ailleurs il l’évoque dans la conclusion : il donne ce qui est en lui, en tant qu’humain, comme le lecteur, pas plus, pas moins, il le donne avec des mots qui ressemblent à des traits, des traits qui ressemblent à des mots, sa musique intérieure s’entrelaçant sur du papier, ainsi le lecteur va vivre ce que l’auteur a vécu sur cette Côte Bleue. Le lecteur prend donc cette collection d’anecdotes au fil des kilomètres comme la totalité de ce que Baudoin a vu et a assimilé en son intimité, qu’il a trituré, et qu’il donne en tant qu’essence de son ressenti. Le lecteur voit ainsi à travers les yeux de l’artiste différents paysages, des arrêts en gare et des moments hétéroclites. Des graffitis sur du béton, la côte de Marseille qui commence à s’éloigner, une magnifique (c’est lui qui le dit) jeune fille assise en face de lui, la beauté de la mer, le viaduc du chemin de fer au-dessus de la Redonne-Ensuès, un adolescent bien habillé qui aborde un groupe de trois filles peu commodes, des murs, des usines dans le lointain, une plage sur laquelle il marche en s’éloignant d’une gare, d’autres usines dans le monde de l’industrie et du pétrole, un homme assis sur chariot à valise lisant son journal à la gare de Martigues en laissant passer les trains, le pont tournant de Martigues, des banlieues sinistres, la ville de Port-de-Bouc dont il la garde un bon souvenir du fait de sa rencontre avec Jacques Sereher et Jean-Claude Izzo, la gare murée de Fos-sur-Mer avec sa belle architecture, une usine Lafarge qui déverse des saletés dans le canal.


Voir par les yeux d’un autre : une expérience unique, pouvant s’avérer très enrichissante en fonction de l’artiste. La couverture s’avère peut-être un peu austère : des traits irréguliers, certains un peu gras, une mise en couleur qui joue sur le bleu, aplatissant le premier plan, neutralisant la perspective apportée par l’arrière-plan. Après quelques pages de mise en bouche, vient la première planche : Marseille-saint-Charles. Le lettrage fait main rend la lecture de la présentation très agréable, et l’écriture de Baudoin sonne naturelle et spontanée. Pour un œil qui découvre les dessins de l’artiste pour la première fois, la première illustration apparaît composite : des traits fins comme une esquisse pour les emmarchements, des formes détourées en trait fin comme pas finies, des coups de pinceau plus épais un peu hasardeux. L’amalgame entre traits fins et coups de pinceau épais apparaît plus harmonieux dans la deuxième illustration, dessinant des structures géométriques droites : un paysage quasi abstrait. Avec la troisième illustration, l’artiste aboutit à une composition parfaitement équilibrée : la maison et la texture grisée appliquée aux murs, l’arbuste aux branches folles et sèches sur la droite, les éléments urbains en fond de case derrière le mur, la reproduction du graff massif sur le mur. Alors que le train avance, et que les paysages semblent se dérouler derrière la vitre, le dessinateur semble gagner en confiance et en naturel dans la composition de ses images.



Le lecteur commence à faire la différence entre les dessins au pinceau, et ceux évoquant plus des traits encrés. La deuxième catégorie semble correspondre à des croquis fait sur le moment, plus dépouillés avec uniquement les traits de contour. Ils ne sont pas très nombreux, moins d’une demi-douzaine, et ressortent comme un moment nécessaire dans la narration, très fonctionnels. Par contraste, les autres évoquent des compositions sophistiquées au pinceau, de vrais tableaux. Pour l’arrivée à l’Estampe, le lecteur contemple par la fenêtre les toits des maisons proches : un premier plan correspondant vraisemblablement à un parapet, un second plan avec les toits à deux pentes, des maisons plus indistinctes dans un troisième plan, et les montagnes en arrière-plan. À la fois une image descriptive, à la fois une composition conceptuelle. Au fil des pages, le lecteur tombe en arrêt devant une composition complète à la structure étudiée et à l’effet global, comme cette vue d’un petit port en contrebas. Ou il s’attache à un élément particulier : une rambarde en fer forgé, la politesse respectueuse du jeune homme qui s’approche des trois filles, la forme impressionniste de la silhouette d’un arbre, la justesse précise de rivets dans le pont tournant, l’effet magique de grands coups de pinceaux dont l’enchevêtrement forme de manière miraculeuse l’intérieur du wagon vide de voyageurs, ou encore des arbres aux formes torturées, une grande spécialité de Baudoin.


Au grand étonnement du lecteur, cette succession de vues finit par former une trame narrative qu’il ne soupçonnait pas. Il avait remarqué qu’il peut appréhender cet ouvrage comme une reconstitution a posteriori du voyage en train menant de Marseille à Miramas, réalisé à partir de bouts de différents voyages sur le même trajet pour en former un unique. Ce qui en soit constitue déjà une démarche narrative, une recomposition littéraire d’une expérience de vie. La restitution de l’expérience vécue qu’un train c’est pour partir ou pour arriver, et souvent quand on arrive c’est pour repartir même si on reste. C’est aussi une narration qui raconte l’expérience personnelle d’Edmond Baudoin, la représentation de comment il perçoit le paysage et de comment il le ressent. Cela s’exprime dans sa manière unique de dessiner, de montrer ainsi ce qui lui importe dans ce qu’il voit. Cela exprime également sa profession de foi sur son métier, ce qu’il exprime dans sa conclusion : ses traits ressemblent à des mots. Pour lui : C’est ça l’humanité, se dire un livre de mille pages à travers un Bonjour.


Nul ne raconte comme ce créateur. Chacune de ses bandes dessinées constitue une forme d’expression intimement personnelle, indissociable de son être. Il réalise ce qui semble de prime abord n’être qu’un simple carnet de voyage : des vues réalisées, pour la majeure partie, depuis le train, vues au travers de la vitre. Pourtant il est impossible de réduire cet ouvrage à une collection d’images ordonnées sur le trajet du train. L’auteur y intègre quelques anecdotes, quelques remarques personnelles sur le paysage, des considérations sur la beauté, sur des environnements de vie manquant de beauté, sur ce qui l’anime à l’intérieur. Ainsi ce défilement devient un récit, autant une déclaration d’amour pour ces paysages, autant des constats sur la façon d’habiter le monde, et aussi un véritable credo sur le métier de bédéaste, un roman introspectif. Un trajet qui contient le monde.