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lundi 14 juillet 2025

Le petit train de la côte bleue

C’est ça l’humanité, se dire un livre de mille pages à travers un Bonjour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il s’agit d’un ouvrage qui se présente en format paysage.


C’est lors de sa résidence à Vitrolles en 1993 qu’Edmond Baudoin a découvert cette ligne. Il écrivait La mort du peintre, et c’était un bonheur à chaque fois qu’il lui fallait faire le voyage en train entre ces deux villes. Toujours émerveillé par la beauté des paysages entrevus entre deux tunnels, toujours malheureux de constater la haine qu’ont certains hommes avec la beauté. Cette haine, il est né dedans, il la connait à Nice. Il était difficile d’abîmer un aussi beau paysage que la baie des Anges. Les hommes qui aiment l’argent y sont arrivés. L’argent corrompt les hommes et les paysages. Le voyage de l’auteur commence à la gare Saint-Charles à Marseille, une très belle gare, avec un grand escalier qui, chaque fois qu’il le grimpe, lui fait penser à un palais de Justice. Quelle justice peut contenir une gare ? Alors que le train a démarré, le voyageur aperçoit des graffitis sur un mur, ce qui alimente son flux de pensée. Il aime bien les tags les graffs… Ça fait vivre le béton. Ça fait vivre le béton et ça donne de la vie à celui qui la fait. Edmond recopie ces tags sur du papier. Ils vont vivre ainsi plus longtemps que sur les murs. Donc le papier est plus solide que le béton.



Quelle justice peut contenir une gare ? L’argent corrompt les hommes qui ensuite, sans problème, détruisent la beauté. Plus tard, il faut beaucoup d’abnégation pour celui est né et qui vit dans la laideur pour ne pas être corrompu par elle. Ce devrait être un processus normal et sans fin. D’horreurs en horreurs jusqu’à l’innommable. Pourtant ce n’est pas le cas. D’où ce qu’il reste à Edmond de sa confiance en l’homme. Gare de l’Estaque. Après la gare de l’Estaque, le train repart en direction de Miramas. Il regarde dans la direction de Miramas. Il tourne la tête et regarde dans la direction de Marseille. Le train entre dans un tunnel. Dans le wagon, en face de lui, une très jolie jeune fille. Pourquoi est-elle dans ce train ? Travail, vacances ? Amour ?… Elle a tourné la tête, regarde la mer. Gênée par les yeux d’Edmond sur elle ? Peut-être ? Peut-être qu’elle ne l’a même pas vu ? Qui est-elle ? Elle est comme un voyage. Un voyage c’est quoi ? Il se pose des questions sur elle, il l’invente. En vérité son pays est ailleurs. Il s’invente elle, parce qu’elle est jolie, elle l’envahit, elle lui invente des questions. Alors… Si c’est vrai, on ne va jamais dans un pays, un beau paysage, c’est le paysage qui nous invente, nous dépasser par les questions… Par… Il délire. La très jolie jeune fille prépare son sac, elle s’apprête à descendre à la prochaine gare. La très jolie jeune fille est descendue à La Redonne-Ensues. L’auteur est descendu aussi. Il avait prévu cette halte. Une amie attendait la très jolie jeune fille. Son amie est très joie aussi. Elles s’en vont, devant lui, en riant. Elles vont peut-être là-bas dans la pinède ?… Il rêve… Être juste leur ami, être avec elles, juste aujourd’hui. Les écouter, juste les écouter pour rêver leurs rêves.


Accompagner Edmond Baudoin dans ses déplacements, une proposition originale, ou peut-être saugrenue ? Prendre le train avec lui, celui qui relie Marseille à Miramas. En page d’ouverture, le lecteur découvre le billet train d’époque, c’est-à-dire 2007, avec le petit dépliant qui liste les gares desservies et les horaires, accompagné par un plan sommaire. La liste des arrêts, en gardant en tête qu’ils ne sont pas tous desservis par chaque train au départ de Marseille-St-Charles : St-Barthélémy, le Canet, St-Louis-les-Aygalades, Seon-St-Henry, L’Estaque, Niolon, La Redon-Ensuès, Carry-le-Rouet, Sausset-les-Pins, La Couronne, Martigues, Croix-Sainte, Port-de-Bouc, Fos/Mer, Rassuen, Istres, Pas-des-Lanciers, Vitrolles, Rognac, Berre, St-Chamas, Miramas. Le lecteur peut ainsi identifier chaque arrêt mentionné par l’auteur, et imaginer par lui-même la durée du trajet globale (entre cinquante minutes et une heure dix), ainsi que la durée entre deux arrêts. S’il connaît cette ligne, il reconnaît facilement certains endroits, où il mesure les changements advenus depuis, en une vingtaine d’années ou plus. Il peut alors se projeter, s’imaginer regarder par la fenêtre, tout en se disant que de nouvelles générations de rames ont remplacé celle empruntée par Baudoin. Il peut comparer son propre regard à celui proposé par l’artiste, saisir la différence de sensibilité qui l’anime par rapport à Baudoin.



Avec cette liberté inimitable et spontanée, l’auteur évoque son voyage, peut-être tel qu’il en a vécu un parmi d’autres, puisqu’il indique qu’il accomplit cet aller-retour régulièrement, plus vraisemblablement une reconstitution composite à partir de plusieurs voyages. D’ailleurs il l’évoque dans la conclusion : il donne ce qui est en lui, en tant qu’humain, comme le lecteur, pas plus, pas moins, il le donne avec des mots qui ressemblent à des traits, des traits qui ressemblent à des mots, sa musique intérieure s’entrelaçant sur du papier, ainsi le lecteur va vivre ce que l’auteur a vécu sur cette Côte Bleue. Le lecteur prend donc cette collection d’anecdotes au fil des kilomètres comme la totalité de ce que Baudoin a vu et a assimilé en son intimité, qu’il a trituré, et qu’il donne en tant qu’essence de son ressenti. Le lecteur voit ainsi à travers les yeux de l’artiste différents paysages, des arrêts en gare et des moments hétéroclites. Des graffitis sur du béton, la côte de Marseille qui commence à s’éloigner, une magnifique (c’est lui qui le dit) jeune fille assise en face de lui, la beauté de la mer, le viaduc du chemin de fer au-dessus de la Redonne-Ensuès, un adolescent bien habillé qui aborde un groupe de trois filles peu commodes, des murs, des usines dans le lointain, une plage sur laquelle il marche en s’éloignant d’une gare, d’autres usines dans le monde de l’industrie et du pétrole, un homme assis sur chariot à valise lisant son journal à la gare de Martigues en laissant passer les trains, le pont tournant de Martigues, des banlieues sinistres, la ville de Port-de-Bouc dont il la garde un bon souvenir du fait de sa rencontre avec Jacques Sereher et Jean-Claude Izzo, la gare murée de Fos-sur-Mer avec sa belle architecture, une usine Lafarge qui déverse des saletés dans le canal.


Voir par les yeux d’un autre : une expérience unique, pouvant s’avérer très enrichissante en fonction de l’artiste. La couverture s’avère peut-être un peu austère : des traits irréguliers, certains un peu gras, une mise en couleur qui joue sur le bleu, aplatissant le premier plan, neutralisant la perspective apportée par l’arrière-plan. Après quelques pages de mise en bouche, vient la première planche : Marseille-saint-Charles. Le lettrage fait main rend la lecture de la présentation très agréable, et l’écriture de Baudoin sonne naturelle et spontanée. Pour un œil qui découvre les dessins de l’artiste pour la première fois, la première illustration apparaît composite : des traits fins comme une esquisse pour les emmarchements, des formes détourées en trait fin comme pas finies, des coups de pinceau plus épais un peu hasardeux. L’amalgame entre traits fins et coups de pinceau épais apparaît plus harmonieux dans la deuxième illustration, dessinant des structures géométriques droites : un paysage quasi abstrait. Avec la troisième illustration, l’artiste aboutit à une composition parfaitement équilibrée : la maison et la texture grisée appliquée aux murs, l’arbuste aux branches folles et sèches sur la droite, les éléments urbains en fond de case derrière le mur, la reproduction du graff massif sur le mur. Alors que le train avance, et que les paysages semblent se dérouler derrière la vitre, le dessinateur semble gagner en confiance et en naturel dans la composition de ses images.



Le lecteur commence à faire la différence entre les dessins au pinceau, et ceux évoquant plus des traits encrés. La deuxième catégorie semble correspondre à des croquis fait sur le moment, plus dépouillés avec uniquement les traits de contour. Ils ne sont pas très nombreux, moins d’une demi-douzaine, et ressortent comme un moment nécessaire dans la narration, très fonctionnels. Par contraste, les autres évoquent des compositions sophistiquées au pinceau, de vrais tableaux. Pour l’arrivée à l’Estampe, le lecteur contemple par la fenêtre les toits des maisons proches : un premier plan correspondant vraisemblablement à un parapet, un second plan avec les toits à deux pentes, des maisons plus indistinctes dans un troisième plan, et les montagnes en arrière-plan. À la fois une image descriptive, à la fois une composition conceptuelle. Au fil des pages, le lecteur tombe en arrêt devant une composition complète à la structure étudiée et à l’effet global, comme cette vue d’un petit port en contrebas. Ou il s’attache à un élément particulier : une rambarde en fer forgé, la politesse respectueuse du jeune homme qui s’approche des trois filles, la forme impressionniste de la silhouette d’un arbre, la justesse précise de rivets dans le pont tournant, l’effet magique de grands coups de pinceaux dont l’enchevêtrement forme de manière miraculeuse l’intérieur du wagon vide de voyageurs, ou encore des arbres aux formes torturées, une grande spécialité de Baudoin.


Au grand étonnement du lecteur, cette succession de vues finit par former une trame narrative qu’il ne soupçonnait pas. Il avait remarqué qu’il peut appréhender cet ouvrage comme une reconstitution a posteriori du voyage en train menant de Marseille à Miramas, réalisé à partir de bouts de différents voyages sur le même trajet pour en former un unique. Ce qui en soit constitue déjà une démarche narrative, une recomposition littéraire d’une expérience de vie. La restitution de l’expérience vécue qu’un train c’est pour partir ou pour arriver, et souvent quand on arrive c’est pour repartir même si on reste. C’est aussi une narration qui raconte l’expérience personnelle d’Edmond Baudoin, la représentation de comment il perçoit le paysage et de comment il le ressent. Cela s’exprime dans sa manière unique de dessiner, de montrer ainsi ce qui lui importe dans ce qu’il voit. Cela exprime également sa profession de foi sur son métier, ce qu’il exprime dans sa conclusion : ses traits ressemblent à des mots. Pour lui : C’est ça l’humanité, se dire un livre de mille pages à travers un Bonjour.


Nul ne raconte comme ce créateur. Chacune de ses bandes dessinées constitue une forme d’expression intimement personnelle, indissociable de son être. Il réalise ce qui semble de prime abord n’être qu’un simple carnet de voyage : des vues réalisées, pour la majeure partie, depuis le train, vues au travers de la vitre. Pourtant il est impossible de réduire cet ouvrage à une collection d’images ordonnées sur le trajet du train. L’auteur y intègre quelques anecdotes, quelques remarques personnelles sur le paysage, des considérations sur la beauté, sur des environnements de vie manquant de beauté, sur ce qui l’anime à l’intérieur. Ainsi ce défilement devient un récit, autant une déclaration d’amour pour ces paysages, autant des constats sur la façon d’habiter le monde, et aussi un véritable credo sur le métier de bédéaste, un roman introspectif. Un trajet qui contient le monde.



mercredi 14 août 2024

Des fourmis dans les jambes

Vous avez le Sans contact ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2023. Il a été réalisé par André Derainne pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-six pages de bande dessinée. Cet auteur a également réalisé Un orage par jour paru en 2021.


À l’aéroport Charles de Gaulle, les avions sont bien alignés, connectés chacun à leur passerelle, attendant les passagers. Une jeune femme parcourt une circulation dans la file de nombreuses personnes anonymes, l’esprit préoccupé. Les fourmis qui grimpent le long de ses jambes l’empêchent de marcher. Elle aimerait qu’elles s’en aillent. Elle aimerait accélérer le pas, répondre au téléphone qui vibre dans son sac, et aller aux toilettes. Pas nécessairement dans cet ordre. Ainsi troublée, elle éprouve l’impression de se déplacer dans une autre direction que le flux de passagers dont elle fait partie. C’est comme si elle est en décalage par rapport au flux bien ordonné, comme si les autres êtres humains se déplacent à dans un espace-temps qui n’est pas le sien. Elle s’extirpe de ce mouvement pour passer aux toilettes, puis se laver les mains, les passer dans un sèche-mains électrique à flux d’air. En sortant, elle active ses oreillettes sans fil et elle appelle son ami. Celui-ci lui l’informe que le jardin a un peu perdu de son charme, en espérant qu’elle n’est pas trop déçue : des sangliers ont mangé toutes les iris. La jeune femme répond qu’on dirait que les sangliers attendaient qu’elle s’en aille. Elle continue : il faudrait construire des barrières, inventer des pièges, elle ne se sait pas. Elle s’interroge : Pourquoi viennent-ils chez eux ? Le potager des voisins est très bien. Son compagnon indique que ce n’est pas tout : il a vu des petits aussi, il y en a sept. La jeune femme éprouve des difficultés à y croire : Sept marcassins, c’est une blague ? Elle se lamente sur son pauvre jardin.



Tout en discutant, elle a continué à marcher dans les couloirs sans fin, avec des individus qui passent autour d’elle, dans le même sens ou en sens contraire. Parmi eux, un père avec sa fille assise sur la valise à roulettes, une famille de trois personnes avec le jeune enfant tenant la main de ses parents de chaque côté. Elle s’arrête devant un panneau indicateur dont les logos signalent que les avions se trouvent vers la droite et les bagages vers la gauche. Elle se dit pour elle-même que ça se tente : à elle la France ! Elle change donc de destination et elle rappelle son compagnon. Chemin faisant d’un bon pas, elle lui fait observer qu’il a une drôle de voix depuis tout à l’heure… Il explique qu’il est resté au lit toute la journée, c’est pour ça. Elle le rassure en lui disant que ça passe vite six mois, et puis il viendra la voir. Il la détrompe : Ce n’est pas ça, lorsqu’il s’est levé, il a été pris de vertige, et depuis il a mal au ventre. Il trouve que le soleil est méchant en ce moment. Elle trouve ça inquiétant, il devrait peut-être appeler quelqu’un. Il la rassure : si demain il ne va pas mieux, il annulera le shooting et il prendra rendez-vous chez le médecin.


Mais qu’est-ce que c’est que ça ? De prime abord, ce n’est pas bien compliqué : une jeune femme qui est entre deux avions dans les couloirs impersonnels de l’aéroport Charles de Gaulle. Elle discute avec son compagnon, se promène dans cet environnement si particulier, saisissant une occasion de sortir pour humer l’air de Paris, pour s’échapper de ce lieu de transit, pour pénétrer dans un endroit identifié, un lieu avec de la personnalité. La narration visuelle repose sur des dessins aux formes simples, voire simplistes, colorées, avec des fonds de case régulièrement d’une couleur unie, et un jeu sur le positionnement des personnages, en particulier les anonymes qui se trouvent en décalage par rapport à la jeune femme, pouvant marcher aussi bien un ou deux mètres sur le côté, ou même à la verticale le long d’une bordure de case, voire dans ses cheveux en étant représentés comme minuscule. Le lecteur se rend compte que cette histoire prend fin au milieu de l’ouvrage : la seconde partie s’attache à suivre une autre jeune femme, pas nommée non plus, également en transit dans un aéroport, probablement le même. Celle-ci part d’une chambre d’hôtel, se rend à l’aéroport, et y constate que son avion est retardé de trois heures, un temps qu’elle va essayer d’occuper. Elle converse également avec un interlocuteur. Cette fois-ci, ce ne sont pas les autres passagers en transit ou en attente qui forment son environnement, mais les différents lieux de l’aéroport.



La couverture annonce explicitement les partis pris visuels de la narration : un avion représenté de manière très simplifié, une quantité de points lumineux composant une figure géométrique abstraite, tout en évoquant la complexité de la signalétique lumineuse des pistes de décollage et d’atterrissage. En effet, chacune des deux femmes est représentée de manière simple et douce : des traits de contour délicats pour la forme de leur silhouette, la seconde semblant un peu plus longiligne que la première. Les traits de visage se limitent aux yeux et sourcils, nez et lèvres, sans modelé du visage, sans ride ou grain de peau. Les chevelures sont différentes : une teinte blonde avec des reflets de gris pour la première, des cheveux noirs de jais pour la seconde. Les autres êtres humains de passage commencent par de simples silhouettes de profil avec des tenues vestimentaires différenciées, des coupes de cheveux particulières. Puis les individus marchent en parallèle de la protagoniste, éloignés de plusieurs mètres, représentés comme plaqués sur le mur, mélangeant la perspective du dessin, et la distance dans l’esprit de la jeune femme. Une poignée d’individus passent plus près d’elle et disposent de traits de visage a minima comme elle, et il en va également de même pour ceux qui croisent la deuxième protagoniste. Le lecteur ressent cette distanciation comme étant la perception et le ressenti qu’en ont l’une et l’autre.


L’autre aspect singulier de la narration visuelle apparaît également dès la première page. Celle-ci contient deux cases de la largeur de la page, et celle du dessous constitue un fond uniformément gris traversé par un tube vert en coupe, avec une petite pente dans le premier quart, puis plat, emprunté par les voyageurs, une passerelle aéroportuaire fermée, déjà de couleur verte dans la première case. Cette représentation tient à la fois de l’épure simplifiée, du schéma basique, tirant vers le pictogramme ou l’idéogramme des panneaux de signalisation et de direction. L’artiste joue également avec des associations visuelles : par exemple le reflet du disque solaire sur un mur est similaire à celui des plafonniers dans certains couloirs. Par la suite ce disque jaune peut apparaître dans une case, dissocié de tout contexte rappelant aussi bien l’un que l’autre. Devant un ascenseur, le signal lumineux indiquant une cabine arrivant à la montée devient assez flou pour être identique à l’une des balises lumineuses sur la piste. Dans la seconde partie, cette similitude visuelle fait se rapprocher les étoiles dans le ciel des points d’éclairage diffus dans certains couloirs. Cela induit, chez le lecteur, un automatisme d’association conscient ou inconscient entre différents éléments hétérogènes dont l’apparence de la représentation devient très proche.



Dans la seconde partie, l’artiste se focalise plus sur la transformation des lieux, par simplification, par rapprochement, ou encore par paréidolie. Page trente-quatre un avion part ; page trente-cinq un avion arrive. Dans les deux pages suivantes, des cases disposées en trois bandes de deux, des cases noires avec des taches de couleur et une mince ligne continue de couleur, ou discontinue en pointillés irréguliers. Le contexte permet de comprendre qu’il s’agit de l’impression visuelle des pistes de décollage la nuit. Pour les deux pages suivantes, même disposition de cases et des points blancs, d’abord un seul sur la troisième case, puis de plus en plus : il neige, sans aucun texte ou mot. En soi, rien de d’extraordinaire, à ceci près que cela installe ces motifs visuels dans l’esprit du lecteur qui va immédiatement les identifier par la suite, même si le contexte ou l’objet est différent, comprenant que ce motif est également rémanent dans l’esprit de la jeune femme, provoquant des associations d’idées ou de sensations par automatisme. Elle n’arrive pas à dormir et va déambuler dans les allées, vestibules et halls, où elle ne croise que quelques rares êtres humains. L’artiste isole un élément de décor ou un autre sur un fond vide, créant ainsi une sensation de détachement, d’irréalité, de perte de sens pour ces morceaux isolés de leur contexte.


L’intrigue passe au second plan dans l’esprit du lecteur captivé par l’expérience visuelle, quasiment hypnotique. Pour autant, la première femme découvre qu’elle a quelque chose à dire à son compagnon, et la seconde se retrouve coupée de tout contact et se parle à elle-même. L’une et l’autre font l’expérience de cette coupure du monde normal, dans cet endroit dont la seule fonction est de passer d’un avion à un autre, et d’attendre. La narration visuelle donne à voir la déréalisation que les lieux provoquent en ces deux êtres humains, l’impersonnalité et l’impermanence, deux forces destructurantes annihilant l’intime et la continuité. Dans un premier temps, il semble au lecteur que le seul point commun entre les deux parties soient les lieux. Après coup, il compare ce qui s’est opéré en chacune des deux femmes. La première a appris une information très personnelle dans ces lieux impersonnels, ce qui a changé sa vie de manière significative. La seconde est arrivée en état d’agitation irrépressible et l’étrangeté irréelle de l’aéroport en période nocturne a eu un effet inattendu sur elle. L’une et l’autre se sont adaptées chacune à leur manière à ce lieu de passage, leur propre situation les amenant à un comportement différent.


Une bande dessinée singulière. Par son intrigue très simple et très linéaire, scindée en deux parties dont le seul point commun est l’aéroport et le fait qu’il s’agisse de deux femmes. Par sa narration visuelle : des effets impressionnistes et expressionnistes, des éléments abstraits, des structures conceptuelles, vingt-et-une pages silencieuses, des pictogrammes, autant de composants qui participent à la fois à la déréalisation et à une expérience sensorielle extraordinaire. Un voyage singulier.



mardi 20 septembre 2022

Capricorne T14 L'Opération

La richesse apparente ne fait que cacher le vrai trésor enfoui en profondeur.


Ce tome fait suite à Capricorne T13 Rêve en cage (2008) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2009 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Capricorne s’est réveillé de son rêve. Il a descendu la pente enneigée jusqu’au quai et il se tient devant un grand navire marchand dont la cheminée crache doucement une fumée. Il sait donc que son moteur fonctionne et qu’il devrait pouvoir l’emmener vers une destination qu’il espère être les États-Unis. Depuis la reconstitution de la pierre d’Apocalypse et les ondes qui ont été produites, les moteurs, engins, machines et énergies de toutes sortes semblent s’être mis en panne. Les effets de la pierre sont peut-être en train de s’atténuer ou même de disparaître. Ce qui va peut-être rendre possible le retour de Capricorne à New York. Il suffira que ce navire entame la traversée de l’Atlantique et surtout que son capitaine l’accepte comme passager. Capricorne monte à bord, un peu inquiet à propos de l’absence d’âme qui vive, commençant à se demander s’il ne s’agit pas d’un bateau fantôme. Il pénètre dans les coursives et il est accueilli à bras ouverts par le capitaine Vortex. Il lui présente ses deux matelots Remsen et Momsen. L’un d’eux le reconnaît : il était matelot sur Leyendecker du capitaine Durham. Ils avancent arrivent dans une grande pièce qui sert de bureau. Le capitaine présente les autres passagers : Lady Hetherington, les frères Tcherniatov, le cardinal Bugiardo, Auguste Ramottin artiste, peintre et poète.



Après avoir fait connaissance des autres passagers, le capitaine Vortex emmène Capricorne à sa cabine. Il s’y installe, puis il ressort sur le pont, et regarde le fjord s’éloigner. Lady Hetherington s’adresse à lui car elle se souvient d’un astrologue de ce nom : il lui confirme qu’il s’agit bien de lui, mais qu’il n’a pas beaucoup exercé son métier ces derniers temps. Le poète n’en est pas étonné : tout ce qui est art, occulte ou autre a été gravement touché par la sauvagerie du Concept. La société se relève à peine de cette tempête dévastatrice. Les deux frères ajoutent que le commerce a également été entravé de multiples façons. Le cardinal ajoute qu’il en a été de même pour la Foi, et qu’il assiste à un renouveau en la matière. La nuit tombée, Capricorne remonte sur le pont pour contempler le ciel et les étoiles. Il est rejoint par le capitaine qui lui suggère de ne pas se complaire dans la solitude et de le suivre pour s’amuser avec les autres passagers : Momsen est en train de jouer de l’accordéon, et Lady Hetherington fait danser les messieurs à tour de rôle. Il accepte et le suit. Il partage un verre avec les autres, et il sombre dans l’inconscience. Il se réveille à fond de cale allongé sur le dos à même le bois d’une longue paillasse, avec de fins tentacules descendant du plafond à plusieurs mètres de hauteur, en train de travailler dans son torse ouvert.


Après un tome consacré à un rêve, retour à la réalité et voyage de retour vers New York. Pourtant la scène d’ouverture dégage un parfum d’onirisme avec Capricorne montant à bord sans difficulté, l’équipage réduit à trois personnes, et la collection de passagers un peu surprenante. Le lecteur commence par mettre tout ça dans la catégorie des conventions de genre, mais l’auteur fournit une explication dès la planche onze, et le cœur du récit est ailleurs. Ne sachant pas trop ce qui l’attend dans ce tome, le lecteur commence par se demander quelle surprise lui réserve l’artiste, quelle contrainte il va mettre en œuvre. D’un point de vue du découpage des planches, il n’y a pas de grille rigide comme dans le tome précédent, en vingt cases de taille identique. La variété est de mise : d’un dessin en pleine page à onze cases sur une page, des planches constituées uniquement de cases verticales de la hauteur de la page ou uniquement horizontales de la largeur de la page, des cases sagement rectangulaires et disposées en bande, des cases biseautés en triangle ou en losange pour la planche 7. Le lecteur note que le dessinateur peut passer d’une séquence presque en ombre chinoise (les naufragés en pleine mer dans les planches 12 à 14, à un rendu de type gravure influencé par Berni Wrightson pour le passé du Passager, avec aussi bien un plan fixe d’une page (accoudés au bastingage, Capricorne discutant avec Lady Hetherington), qu’à une page muette en huit cases (planche 24, un enfant qui vient avertir des policiers qu’il y a des cadavres à bord d’un navire).



Il faut un peu de temps pour réaliser que le défi de narration visuelle prend une autre forme : consacrer onze pages pour montrer l’opération de Capricorne avec la cage thoracique ouverte, menée par le chirurgien Aldus Vortex. Il s’agit de montrer de longs tentacules fins manier des instruments de type scalpel, alors que la tête se réduit à des tâches lumineuses, que Capricorne est immobilisé tout du long, et que finalement il n’est pas possible de voir ce qui se passe dans la cavité où les instruments font leur œuvre. La séquence n’a rien de gore, mais la tension est palpable. Le visage du chirurgien est totalement inexpressif du fait de sa forme particulière, et pour autant le lecteur perçoit sa concentration. Ces planches flirtent parfois avec l’abstraction, avec les tâches jaunes et les sortes de longs spaghettis, qui ne prennent sens qu’au regard des cases adjacentes, ou du contexte de la scène. Cependant l’enjeu est clair : Capricorne est à la merci de ce chirurgien qui pratique une opération pour le sauver, sans qu’on ne sache de quoi il s’agit de le sauver.


L’auteur fait en sorte de très vite rattacher le récit à différents points de la série. Ça commence par le marin qui reconnaît Capricorne car il l’a vu sur le vaisseau Leyendecker du capitaine Durham. Puis le chirurgien fait mention du fait que Capricorne et ses camarades l’ont réveillé dans le tome 8. Il est ensuite question des individus ayant pris la fuite après la destruction de la base du Concept, du docteur Sippenhaft qui apparaissait dans le tome 6, de l’individu rencontré par Ash Grey dans le tome 7, de Wilhelm Unruh apparu dans le tome 13, des mentors et de l’engin infernal présent dans leur corps. Le voyage de retour vers New York se fait en même temps que le retour de l’intrigue au cœur des mystères de la mythologie de cette série. Le lecteur se rend compte qu’il découvre quel est cette mystérieuse entité dont les vrilles avaient traversé le cerveau de Capricorne et de ses compagnons. Il apprend qui est le mystérieux individu qui évoluait dans un club très privé de la haute société dans le tome 7 : le Passager. L’intrigue ne se cantonne pas à répondre à certains mystères pour en développer d’autres encore plus grands. Elle apporte des réponses claires. Par exemple, comment l’engin infernal est introduit dans le corps d’un mentor.



Le scénariste met en place cette opération à cage thoracique ouverte, visuellement intéressante malgré son caractère statique, les explications données par le chirurgien Aldus Vortex, et le sort de quatre naufragés sur une petite embarcation apercevant au loin le navire où se trouve Capricorne. Le lecteur ne s’attend pas forcément à une reconnexion aussi profonde avec les deux premiers cycles de la série, à la fois à sa dimension fantastique, mais aussi avec des éléments de romans d’aventure comme le voyage dans le temps et la présence d’une forme d’extraterrestre. Pour autant ces éléments s’intègrent en pleine cohérence avec les aventures précédentes de Capricorne. Ils font partie d’une intrigue dense comprenant également des expériences sur des créatures vivantes et une opération de chirurgie esthétique pour qu’un criminel passe inaperçu. Le parfum de roman d’aventures reprend le dessus, laissant derrière lui les drames intimistes des tomes 10 et 11. Dans le même temps, le lecteur relève une ou deux phrases qui attirent son attention sur d’autres enjeux.


En particulier, l’un des frères Terchniatov dit à Capricorne : La richesse apparente ne fait que cacher le vrai trésor enfoui en profondeur. Effectivement, le lecteur peut appliquer cette sentence à ce récit. Il se souvient de la remarque du docteur Vortex faisant observer que le Passager n’échappe pas aux paradoxes qui hantent depuis toujours le genre humain, en évoquant son besoin de compagnie. Ce récit d’aventures contient donc également des éléments plus réflexifs. Le lecteur sourit en découvrant le questionnement de Capricorne en planche 41. Le personnage s’interroge : Qu’est-ce qui lui prouve que toute cette histoire d’opération était réelle ? Il est peut-être étendu quelque part en train de vivre tout ceci dans sa tête, l’opération incluse. Qui lui garantit que quand il débarquera à New York, pour y vivre encore il ne sait quelles nouvelles aventures, il ne tournera pas en réalité, en rond au milieu de l’océan dans un cargo vide ? L’auteur fait gentiment tourner le lecteur en bourrique en lui faisant observer qu’il peut très bien s’agir d’un rêve provoqué par le chirurgien, un peu comme le tome précédent n’était qu’un long rêve à demi conscient de Capricorne, et que le tome suivant pourrait révéler ce qu’il s’est en réalité passé. Il met en abîme le fait qu’il s’agisse d’une histoire qui pourrait très bien n’être qu’une histoire dans l’histoire, taquinant le lecteur sur le fait que tout ça n’est qu’une histoire imaginaire. Ce dernier en a bien conscience car ces questions font écho à une remarque de Vortex priant Capricorne d’accepter son scénario en planche 37. Après plusieurs remarques sibyllines des passagers, Capricorne finit par demander, comme s’il parlait à la place d’une partie du lectorat : C’est quoi toutes ces considérations énigmatiques ?


Bien sûr, cet album a tout pour plaire au lecteur présent dès le début de la série : un retour vers New York, des révélations inattendues à double titre, à la fois par la simple présence, à la fois pour leur nature, et une narration visuelle riche et diversifiée, en apparence moins contrainte que celles des tomes précédents. En y regardant de plus près, il apparaît que l’artiste n’a e rien diminué son ambition narrative visuelle, avec cette opération annoncée par le titre, à fond de cale, et un jeu sur la solidité de la réalité perçue par le personnage principal, assurant à la fois que ces aventures sont à prendre au premier degré, et à la fois qu’il ne s’agit que d’une histoire imaginaire.