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mercredi 14 août 2024

Des fourmis dans les jambes

Vous avez le Sans contact ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2023. Il a été réalisé par André Derainne pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-six pages de bande dessinée. Cet auteur a également réalisé Un orage par jour paru en 2021.


À l’aéroport Charles de Gaulle, les avions sont bien alignés, connectés chacun à leur passerelle, attendant les passagers. Une jeune femme parcourt une circulation dans la file de nombreuses personnes anonymes, l’esprit préoccupé. Les fourmis qui grimpent le long de ses jambes l’empêchent de marcher. Elle aimerait qu’elles s’en aillent. Elle aimerait accélérer le pas, répondre au téléphone qui vibre dans son sac, et aller aux toilettes. Pas nécessairement dans cet ordre. Ainsi troublée, elle éprouve l’impression de se déplacer dans une autre direction que le flux de passagers dont elle fait partie. C’est comme si elle est en décalage par rapport au flux bien ordonné, comme si les autres êtres humains se déplacent à dans un espace-temps qui n’est pas le sien. Elle s’extirpe de ce mouvement pour passer aux toilettes, puis se laver les mains, les passer dans un sèche-mains électrique à flux d’air. En sortant, elle active ses oreillettes sans fil et elle appelle son ami. Celui-ci lui l’informe que le jardin a un peu perdu de son charme, en espérant qu’elle n’est pas trop déçue : des sangliers ont mangé toutes les iris. La jeune femme répond qu’on dirait que les sangliers attendaient qu’elle s’en aille. Elle continue : il faudrait construire des barrières, inventer des pièges, elle ne se sait pas. Elle s’interroge : Pourquoi viennent-ils chez eux ? Le potager des voisins est très bien. Son compagnon indique que ce n’est pas tout : il a vu des petits aussi, il y en a sept. La jeune femme éprouve des difficultés à y croire : Sept marcassins, c’est une blague ? Elle se lamente sur son pauvre jardin.



Tout en discutant, elle a continué à marcher dans les couloirs sans fin, avec des individus qui passent autour d’elle, dans le même sens ou en sens contraire. Parmi eux, un père avec sa fille assise sur la valise à roulettes, une famille de trois personnes avec le jeune enfant tenant la main de ses parents de chaque côté. Elle s’arrête devant un panneau indicateur dont les logos signalent que les avions se trouvent vers la droite et les bagages vers la gauche. Elle se dit pour elle-même que ça se tente : à elle la France ! Elle change donc de destination et elle rappelle son compagnon. Chemin faisant d’un bon pas, elle lui fait observer qu’il a une drôle de voix depuis tout à l’heure… Il explique qu’il est resté au lit toute la journée, c’est pour ça. Elle le rassure en lui disant que ça passe vite six mois, et puis il viendra la voir. Il la détrompe : Ce n’est pas ça, lorsqu’il s’est levé, il a été pris de vertige, et depuis il a mal au ventre. Il trouve que le soleil est méchant en ce moment. Elle trouve ça inquiétant, il devrait peut-être appeler quelqu’un. Il la rassure : si demain il ne va pas mieux, il annulera le shooting et il prendra rendez-vous chez le médecin.


Mais qu’est-ce que c’est que ça ? De prime abord, ce n’est pas bien compliqué : une jeune femme qui est entre deux avions dans les couloirs impersonnels de l’aéroport Charles de Gaulle. Elle discute avec son compagnon, se promène dans cet environnement si particulier, saisissant une occasion de sortir pour humer l’air de Paris, pour s’échapper de ce lieu de transit, pour pénétrer dans un endroit identifié, un lieu avec de la personnalité. La narration visuelle repose sur des dessins aux formes simples, voire simplistes, colorées, avec des fonds de case régulièrement d’une couleur unie, et un jeu sur le positionnement des personnages, en particulier les anonymes qui se trouvent en décalage par rapport à la jeune femme, pouvant marcher aussi bien un ou deux mètres sur le côté, ou même à la verticale le long d’une bordure de case, voire dans ses cheveux en étant représentés comme minuscule. Le lecteur se rend compte que cette histoire prend fin au milieu de l’ouvrage : la seconde partie s’attache à suivre une autre jeune femme, pas nommée non plus, également en transit dans un aéroport, probablement le même. Celle-ci part d’une chambre d’hôtel, se rend à l’aéroport, et y constate que son avion est retardé de trois heures, un temps qu’elle va essayer d’occuper. Elle converse également avec un interlocuteur. Cette fois-ci, ce ne sont pas les autres passagers en transit ou en attente qui forment son environnement, mais les différents lieux de l’aéroport.



La couverture annonce explicitement les partis pris visuels de la narration : un avion représenté de manière très simplifié, une quantité de points lumineux composant une figure géométrique abstraite, tout en évoquant la complexité de la signalétique lumineuse des pistes de décollage et d’atterrissage. En effet, chacune des deux femmes est représentée de manière simple et douce : des traits de contour délicats pour la forme de leur silhouette, la seconde semblant un peu plus longiligne que la première. Les traits de visage se limitent aux yeux et sourcils, nez et lèvres, sans modelé du visage, sans ride ou grain de peau. Les chevelures sont différentes : une teinte blonde avec des reflets de gris pour la première, des cheveux noirs de jais pour la seconde. Les autres êtres humains de passage commencent par de simples silhouettes de profil avec des tenues vestimentaires différenciées, des coupes de cheveux particulières. Puis les individus marchent en parallèle de la protagoniste, éloignés de plusieurs mètres, représentés comme plaqués sur le mur, mélangeant la perspective du dessin, et la distance dans l’esprit de la jeune femme. Une poignée d’individus passent plus près d’elle et disposent de traits de visage a minima comme elle, et il en va également de même pour ceux qui croisent la deuxième protagoniste. Le lecteur ressent cette distanciation comme étant la perception et le ressenti qu’en ont l’une et l’autre.


L’autre aspect singulier de la narration visuelle apparaît également dès la première page. Celle-ci contient deux cases de la largeur de la page, et celle du dessous constitue un fond uniformément gris traversé par un tube vert en coupe, avec une petite pente dans le premier quart, puis plat, emprunté par les voyageurs, une passerelle aéroportuaire fermée, déjà de couleur verte dans la première case. Cette représentation tient à la fois de l’épure simplifiée, du schéma basique, tirant vers le pictogramme ou l’idéogramme des panneaux de signalisation et de direction. L’artiste joue également avec des associations visuelles : par exemple le reflet du disque solaire sur un mur est similaire à celui des plafonniers dans certains couloirs. Par la suite ce disque jaune peut apparaître dans une case, dissocié de tout contexte rappelant aussi bien l’un que l’autre. Devant un ascenseur, le signal lumineux indiquant une cabine arrivant à la montée devient assez flou pour être identique à l’une des balises lumineuses sur la piste. Dans la seconde partie, cette similitude visuelle fait se rapprocher les étoiles dans le ciel des points d’éclairage diffus dans certains couloirs. Cela induit, chez le lecteur, un automatisme d’association conscient ou inconscient entre différents éléments hétérogènes dont l’apparence de la représentation devient très proche.



Dans la seconde partie, l’artiste se focalise plus sur la transformation des lieux, par simplification, par rapprochement, ou encore par paréidolie. Page trente-quatre un avion part ; page trente-cinq un avion arrive. Dans les deux pages suivantes, des cases disposées en trois bandes de deux, des cases noires avec des taches de couleur et une mince ligne continue de couleur, ou discontinue en pointillés irréguliers. Le contexte permet de comprendre qu’il s’agit de l’impression visuelle des pistes de décollage la nuit. Pour les deux pages suivantes, même disposition de cases et des points blancs, d’abord un seul sur la troisième case, puis de plus en plus : il neige, sans aucun texte ou mot. En soi, rien de d’extraordinaire, à ceci près que cela installe ces motifs visuels dans l’esprit du lecteur qui va immédiatement les identifier par la suite, même si le contexte ou l’objet est différent, comprenant que ce motif est également rémanent dans l’esprit de la jeune femme, provoquant des associations d’idées ou de sensations par automatisme. Elle n’arrive pas à dormir et va déambuler dans les allées, vestibules et halls, où elle ne croise que quelques rares êtres humains. L’artiste isole un élément de décor ou un autre sur un fond vide, créant ainsi une sensation de détachement, d’irréalité, de perte de sens pour ces morceaux isolés de leur contexte.


L’intrigue passe au second plan dans l’esprit du lecteur captivé par l’expérience visuelle, quasiment hypnotique. Pour autant, la première femme découvre qu’elle a quelque chose à dire à son compagnon, et la seconde se retrouve coupée de tout contact et se parle à elle-même. L’une et l’autre font l’expérience de cette coupure du monde normal, dans cet endroit dont la seule fonction est de passer d’un avion à un autre, et d’attendre. La narration visuelle donne à voir la déréalisation que les lieux provoquent en ces deux êtres humains, l’impersonnalité et l’impermanence, deux forces destructurantes annihilant l’intime et la continuité. Dans un premier temps, il semble au lecteur que le seul point commun entre les deux parties soient les lieux. Après coup, il compare ce qui s’est opéré en chacune des deux femmes. La première a appris une information très personnelle dans ces lieux impersonnels, ce qui a changé sa vie de manière significative. La seconde est arrivée en état d’agitation irrépressible et l’étrangeté irréelle de l’aéroport en période nocturne a eu un effet inattendu sur elle. L’une et l’autre se sont adaptées chacune à leur manière à ce lieu de passage, leur propre situation les amenant à un comportement différent.


Une bande dessinée singulière. Par son intrigue très simple et très linéaire, scindée en deux parties dont le seul point commun est l’aéroport et le fait qu’il s’agisse de deux femmes. Par sa narration visuelle : des effets impressionnistes et expressionnistes, des éléments abstraits, des structures conceptuelles, vingt-et-une pages silencieuses, des pictogrammes, autant de composants qui participent à la fois à la déréalisation et à une expérience sensorielle extraordinaire. Un voyage singulier.



mercredi 5 juillet 2023

Les pistes invisibles

Il ne faut avoir aucune idée en tête pour découvrir ce dont on ignore l’existence.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de tout autre. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs publiée en 2023. Elle a intégralement été réalisée par Xavier Mussat, scénario, dessins et couleurs. Elle comprend cent-soixante-dix pages de bande dessinée. Un paragraphe en fin de tome précise la technique de dessin : Ce livre a été dessiné avec un usage strict de formes pleines au pinceau et à l’encre de Chine, sans recours au trait de contour. Les formes pleines ont été numériquement traduites en deux couches de couleurs superposées et retravaillées à la palette graphique afin d’obtenir une impression en deux passages de tons directs Pantone (bleu 2206 U et orange 1655 U). La troisième couleur et obtenue par leur superposition.


Des nuages dans le ciel. Un tronc d’arbre, des racines, un petit cours d’eau. De la végétation dans un sous-bois. Une fois qu’ils l’ont attrapé, tout s’est arrêté. Même après qu’ils l’ont eu relâché, il n’a jamais pu retourner dans sa forêt. S’il y retournait, ils sauraient qu’il faudrait l’y rechercher. Les efforts d’immobilité, de silence, les stratégies de camouflage deviendraient inutiles. Pour bien disparaître, il ne fait pas être cherché. Devenir invisible, ça n’est pas disparaître, c’est se mélanger au reste. C’est participer à l’illusion du silence. Ne pas briser l‘équilibre visuel de la forêt qui donne à toute chose une présence similaire. Le silence est une impression. Parce que le vent dans les feuilles, les craquements d’arbre, les bruits d’insecte, le murmure des ruisseaux, tous les sons de ce monde se manifestent à volume égal. Et alors cette orchestration, c’est comme un brouhaha en arrière-plan, inaudible parce que sans relief. Il y a dans presque toutes les forêts une légende d’homme sauvage couvert de poils, improbable vestige vivant ou chaînon manquant que de nombreuses personnes jurent avoir vu de leurs propres yeux. Plus de trois mille témoignages et aucune preuve, aucun ossement ni corps ni dent, rien d’autre que des empreintes de pas.



Trois mille… Ça en fait des promeneurs, des chasseurs, des campeurs. Ils ont vu ce qu’ils voulaient voir. En vingt-cinq ans, il n’a été vu de personne. Il a vécu caché dans cette forêt, mais pas comme un homme des bois. Ils sont passés souvent très près de lui, mais dupes du silence, ils l’ignoraient. Ils traquaient autre chose : une idée déjà en tête, une représentation à laquelle il échappait. Un son plus fort que les autres. Un géant primitif aux proportions et à l’aspect si différents du décor qu’on ne saurait le manquer. Il ne faut avoir aucune idée en tête pour découvrir ce dont on ignore l’existence. Il aurait suffi qu’ils essaient de le trouver. Il entend souvent la même question : comment expliquer son imprévisible disparition ? Il n’aurait pu en aucun cas l’imaginer, la planifier. Il n’aurait pas disparu s’il en avait fabriqué l’idée dans sa tête. Trop vertigineuse. Souvent ceux qui pensent à partir ne dépassent pas l’idée fantasmée du départ. Ils réfléchissent, tentent de prévoir, d’anticiper les obstacles qu’ils se fabriquent, et ça les paralyse. Les projections, ça les décourage. Non, il faut de fil en aiguille s’en aller malgré soi, se surprendre.


Assurément une bande dessinée qui sort des sentiers battus, et ce dès la couverture. L’œil du lecteur se retrouve attiré par cette étrange alliance de couleurs : cet orange très vif, quasiment fluo, et ce bleu très plat, terne. S’il ne s’en est pas rendu compte, il découvre donc que la troisième couleur est le résultat de la superposition des deux autres, et l’artiste joue également avec le blanc. L’artiste s’en tient à ces couleurs tout du long de son ouvrage, avec cet effet de contraste entre l’orange pétant et le bleu neutre, ce marron agissant comme une couleur plus foncée mais pas nette comme du noir. L’effet peut s’avérer étrange : l’orange ressort sur le marron comme si c’était du noir, alors que le bleu est atténué du fait du faible contraste avec le marron. L’artiste joue également avec le principe de superposition : celle du bleu et de l’orange pour obtenir du marron, mais aussi la superposition de l’image d’un insecte sur une forme de schéma électrique ou électronique pour contraster, et même opposer la nature irréconciliable de ces deux éléments. La page d’après, il s’agit d’un hélicoptère contre une montagne, l’esprit du lecteur établissant automatiquement le lien avec l’opposition entre l’insecte et le circuit. En page vingt-neuf, Mussat inverse le contraste, pour une séquence onirique aérienne, lorsqu’une jeune femme s’envole dans le ciel alors qu’elle tombe dans l’eau. Le choix de se départir d’une approche naturaliste pour les couleurs indique au lecteur que la narration visuelle ne se limite pas à des dessins descriptifs, et qu’elle comprend une part de sensations et de vie spirituelle.



A priori, l’histoire offre peu de possibilités : un individu qui quitte la société pour vivre en état de solitude pendant vingt-cinq ans. Soit il est en mode survivaliste, soit il vit de rapines modestes et pathétiques. Les premières pages posent rapidement le point de départ : un abandon de voiture non prévu dans une zone boisée sauvage, un métier dans l’électronique, la décision aussi naturelle qu’irrévocable de ne pas retourner sur ses pas. L’individu (il n’est jamais nommé) essuie quelques déboires, puis trouve un mode de vie en harmonie avec la nature, en décalage avec les clichés de l’homme des bois : il est parvenu à effacer son existence, à se rendre invisible aux autres êtres humains. En fin de tome, l’auteur indique laconiquement qu’il s’est inspiré librement de l’histoire de Christopher Thomas Knight qui a disparu vingt-sept dans les forêts du Maine, entre 1986 et 2013. Il a commis environ un millier de cambriolages dans des maisons de la région, soit environ une quarantaine par an et a survécu aux rigoureux hivers du Maine.


À la découverte des premières pages, le lecteur comprend que ces dessins sont autant dans le descriptif que dans l’impression, et qu’ils donnent à voir le récit en vue subjective, par les yeux du personnage. Il apprécie le jeu sur les contrastes de couleurs de cette palette très limitée. En page neuf, il voit la silhouette de l’homme sauvage couvert de poils, cette légende, improbable vestige vivant ou chaînon manquant, c’est-à-dire une projection de ce à quoi pense le personnage. À partir de la page dix, il note l’apparition de formes purement géométriques venant se surimposer à ce qui est représenté. En page treize, il y a une forme de circuit électrique en fond de case, puis un graphe assez simple avec uniquement des points et des segments. En page seize, une silhouette humaine donne l’impression d’une peinture rupestre, en orange sur fond blanc. Page suivante, c’est un motif géométrique évoquant les nations premières. En page vingt-et-un, l’artiste effectue un rapprochement purement visuel : le plan de coupe d’un tronc d’arbre, puis la toile d’une araignée, avec des motifs très similaires. En page quarante-cinq, la représentation de type art primitif d’un serpent devient un serpent réaliste dans la case suivante. En page cinquante-et-un, le lecteur éprouve l’impression de contempler des courbes de niveau du relief montagneux, avec une randonnée et ses points de pause tracée dessus. Dans les pages quatre-vingt-dix, l’artiste joue avec les motifs des nervures d’une feuille, avec ceux formés par les tuiles d’un toit, puis avec d’une tenue camouflage. Il met ainsi à profit les possibilités de offertes par les dessins pour rapprocher des formes, ce qui rapproche, dans l’esprit du lecteur, des éléments de natures hétérogènes.



Le lecteur assimile rapidement que la narration visuelle sort d’un cadre descriptif, en vue subjective, et même d’une transcription d’impression et de sensation, pour une interaction entre le descriptif, le sensoriel et le monde des idées. Dans la première page, le solitaire indique qu’il ne pourra plus retourner dans la forêt : il a donc déjà été attrapé et ramené à la vie en société. Il évoque également le fait que les recherches ont été infructueuses pendant toutes ces années parce que les personnes qui se sont mis à la recherche de l’individu qui cambriolait les chalets environnants pour commettre de petits larcins (petits mais réguliers) s’en étaient fait une idée sans rapport avec la réalité. De son côté, le lecteur, toujours en vue subjective, fait l’expérience de cet éloignement de la société des hommes également par les remarques du narrateur. Il suit le fil logique de cette vie à l’écart, et les réflexions générées par cet état insolite. On ne meurt pas si facilement. Le constat de l’empreinte dévastatrice de ses déplacements. Et puis des stridulations d’insecte, un chant polyphonique de grésillements. Sifflet à roulette, roulement d’une bille dans une assiette, escadrille d’avions miniatures. Il y avait des martèlements dans chacun des sons. La répétition plus ou moins espacées de motifs uniques. Un langage sonore archaïque, rythmique, un concert cacophonique de frottements, de souffles, de percussions sans aucune coordination. La persistance rétinienne. La prise de conscience de son mode de schémas comportementaux avec les autres, après coup. L’incroyable concours de circonstances qui a été nécessaire pour la formation du système solaire et de la planète Terre telle qu’elle existe. Etc.


Le lecteur ne peut pas faire autrement que d’avoir l’œil attiré par cette couverture à l’orange criard, à la graphie du titre qui commence à s’effacer, à devenir invisible. S’il le feuillète, il peut être repoussé par cette esthétique peu conventionnelle, un peu pétante. S’il commence sa lecture, il constate immédiatement que la narration visuelle dépasse la description pour embrasser plusieurs autres domaines, grâce à l’utilisation de plusieurs registres dessinés. Au fil des pages, il éprouve la sensation de faire l’expérience de cette vie en marge de la société, comme le fait le narrateur, tout en se retrouvant à se plonger dans des pensées inattendues, à effectuer des associations, des rapprochements visuels riches de sens. Une expérience de lecture peu commune.



mardi 30 août 2022

Capricorne, tome 12

Sans parole


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 11 : Patrick (2006) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2007 et il compte 54 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Dans des vêtements adaptés au grand froid, Capricorne a marché sur un tapis de neige vierge, et il s’est arrêté pour contempler la faille qui se trouve devant lui. Quelques petits morceaux se détachent doucement de la paroi pour tomber dans le vide. Il décide de continuer à marcher en longeant le précipice. Il lève la tête et voit quelques petits morceaux de neige tomber de la pente. Il avance tranquillement, sans se rendre compte qu’il est observé par un homme dans un grand manteau avec un couvre-chef dont les deux rubans flottent au vent. Celui-ci n’a pas conscience qu’il est également observé à la jumelle par un individu en parka. Capricorne observe le ciel, puis l’étendue devant lui. Il y a un passage difficile à négocier, avec des crevasses à franchir, et la nuit vient bientôt tomber. Il décide de s’arrêter là et de passer la nuit à l’abri dans une anfractuosité. Il se réveille un fois le soleil levé, et il commence par sauter sur la plateforme un peu plus basse, puis sur une autre, et il parvient ainsi à franchir la crevasse. Il a ainsi rejoint les traces de pas dans la neige qu’il avait repérées. Il marche en les suivant. Il découvre l’empreinte d’un corps humain qui est tombé dans la neige.



Capricorne continue d’avancer en suivant les traces de pas. Il dépasse une autre empreinte de corps humain et enfin découvre l’individu en question inconscient dans la neige, allongé sur le ventre, une bouteille vide à côté. Capricorne entend un bruit, il se retourne d’un mouvement vif. Une quinzaine de personnes habillées de la même manière que celui étendu, se trouvent derrière lui. L’un d’eux s’avance et lui intime le silence, car des fragments de neige continuent de tomber. Capricorne place son doigt devant sa bouche pour indiquer qu’il a compris. L’homme pointe ensuite l’individu à terre ; Capricorne répond en pointant du doigt la bouteille comme étant la cause de la chute de l’homme. Par geste, le chef l’accuse d’avoir donné la bouteille : de la même manière l’accusé montre son sac du doigt pour indiquer qu’il n’en est rien. Le chef prend la bouteille et ordonne, toujours par geste, à ses hommes de prendre celui inconscient et de l’emmener. Au loin, l’individu avec les jumelles a tout observé. Le petit groupe arrive au campement, et tout le monde regarde l’étranger avec curiosité. Les enfants ne tardent pas à vaincre leur timidité pour s’approcher, et examiner ce que contient son sac. Deux adultes proposent de partager un verre. Capricorne se rend compte que cette boisson devait être alcoolisée. Il reçoit un avion jouet dans la figure.


Dans le tome précédent, l’auteur s’était fixé comme défi de raconter son histoire quasi exclusivement avec des cases de la largeur de la page. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour comprendre la nature du défi de ce tome : raconter une histoire sans utiliser un seul mot, aucun dialogue, aucun cartouche de texte. De fait il est un peu pris au dépourvu par cette couverture vierge : aucun dessin, et en y repensant pas de titre non plus. Ce blanc correspond au blanc de la neige, et également à l’absence, en particulier l’absence de texte. Ensuite, il se rend compte que le narrateur a réalisé un album d’une pagination plus importante que d’habitude : 54 planches, au lieu de 46 d’habitude. Cela se comprend aisément : l’absence de mot engendre un besoin de plus de pages pour pouvoir raconter une histoire aussi consistante, d’autant que le dessinateur n’abandonne pas pour autant ses compositions de planches sophistiquées. Tout commence avec un dessin en pleine page rendant compte de la neige vierge, mais aussi de la paroi de glace qui s’effrite par endroit. Le lecteur remarque la savante composition des planches 2 & 3, avec la silhouette de Capricorne qui marche selon une diagonale de bas en haut à gauche, ce qui donne l’impression qu’il arrive en haut de la page de droite. Planches 6 & 7, elles se composent chacune de trois bandes, avec plusieurs cases pour celle du haut et pour celle du bas, et une case de la largeur de la page pour la médiane, créant ainsi une continuité de la page de gauche à celle de droite. Planche 12 & 13, c’est un groupe de quatre marcheurs qui se dirige vers la droite en page de gauche, qui semble aller à la rencontre d’eux-mêmes revenant de leur destination et se dirigeant vers la gauche sur la page de droite.



Le lecteur assiste à deux duels au bâton de la page 20 à la page 27, dans une suite de mouvements, de coups portés, de parades, facile à suivre, cohérente sur le positionnement respectif des combattants, avec un enchaînement de coups portés logique. Planche 30, il remarque une structure de page avec uniquement des cases de la hauteur de la page, et planche 37, uniquement des cases de la largeur de la page. À chaque fois, il ne s’agit pas pour l’artiste d’épater la galerie, mais de concevoir la meilleure structure de planche pour raconter la scène. Le lecteur ressent bien que ça lecture est plus rapide que dans une bande dessinée traditionnelle avec des phylactères, toutefois les pages ne se tournent pas à toute allure pour une lecture de dix minutes. Il ne s’agit pas d’un vain exercice de style, avec une intrigue prétexte. Andreas raconte une histoire conséquente avec la progression de Capricorne, son accueil dans une communauté, la découverte d’une étrange capsule dans la neige, les duels et le départ de Capricorne, auxquels il faut encore ajouter la menace de la deuxième silhouette du début du récit. La narration visuelle s’avère claire, immédiatement compréhensible, d’une bonne densité d’informations ce qui induit un rythme de lecture posé, et non un tournage de pages frénétique.


Troisième étape sur le chemin du retour pour Capricorne. Il a quitté la campagne bucolique du tome 10, et le cottage confortable du tome 11. Il est accueilli dans une nouvelle communauté qui vit dans cet environnement montagneux recouvert de neige. Le lecteur n’en apprend pas beaucoup sur elle, si ce n’est qu’elle accueille les étrangers, et qu’elle a ritualisé les duels au bâton. Capricorne est l’étranger dans cette communauté, accepté sans hostilité, partageant un verre d’alcool, suscitant la curiosité des enfants, accompagnant l’un ou l’autre pour constater le risque lié à l’effritement de la glace, la présence de l’étrange capsule, participant à un duel, et revenant pour faire cesser une situation de danger. Le lecteur retrouve trois éléments lui rappelant les deux premiers cycles de la série : le visage de Mordor Gott s’affichant dans le ciel comme une vision, Capricorne à nouveau victime d’un malaise inexpliqué, en planche 36, comme il l’a été dans les deux tomes précédents. Le troisième correspond à cette capsule qui rappelle les fuyards du Concept. Puis il y a cet artefact en forme d’étoile qui est convoité par le deuxième poursuivant. Le lecteur se doute que ce nouvel élément aura une incidence significative dans les suites des aventures du héros. En attendant…



En attendant, il s’agit d’une nouvelle histoire complète en un tome dont la narration visuelle est captivante. Un étranger établit un contact avec une communauté s’interdisant de recourir à la parole, et faisant le moins de bruit possible pour ne pas risquer de déclencher une avalanche catastrophique. Ses membres ne prononcent pas une parole, même leurs bâtons sont recouverts de tissu pour étouffer le bruit de leur utilisation. L’absence de mots n’empêche pas une forme basique de communication, d’échanges par le biais de gestes dont le sens semble être universel. Le lecteur observe : la force du nombre qui parle d’elle-même quand Capricorne se retourne et constate la présence d’une quinzaine de personnes derrière lui, Capricorne se justifiant dans le fait qu’il n’est pour rien dans la perte de conscience de l’homme allongé au sol, la curiosité des femmes, des hommes et des enfants voyant les leurs revenir avec un étranger, le soulagement du père voyant ses enfants sortir indemnes d’une avalanche, l’autorité du chef imposant le combat à Capricorne, l’entrain des enfants imitant les gestes de Capricorne, etc. Le lecteur comprend bien que Capricorne doit s’adapter à ces interactions muettes, que cette communauté a su s’adapter à son environnement en proscrivant la parole. Pour autant, le sens de cette étape dans le chemin du retour du héros vers New York n’apparaît de manière évidente, même s’il y a comme un rappel de l’aphonie de Capricorne survenue dans le tome précédent.


Un bien étrange album. Une réussite en termes de narration visuelle silencieuse : des pages inventives, immédiatement compréhensibles qui ne restent pas qu’au niveau de l’action. Une histoire linéaire avec plusieurs morceaux de bravoure. Des interactions avec une communauté silencieuse. Un questionnement sur la façon d’interagir et de communiquer sans l’usage du langage parlé, et en même temps un doute sur le sens à donner à cette étape dans le voyage de retour du héros.



dimanche 27 juin 2021

Grand Silence

Ils entendent les cris.

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Le premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Théa Rojzman pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il contient 116 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de la scénariste expliquant son choix d'une forme de conte, d'une page recensant quelques chiffres indicatifs, d'une autre indiquant où trouver des informations, et d'une avec une courte biographie des autrices.

La vue se rapproche d'une île abritant une petite ville, au-dessus et dans laquelle planent des lambeaux de nuage. Sur la grande place, les habitants essayent de fuir en tous sens, en se bouchant les oreilles avec les mains, et en suppliant pour que le silence revienne. Quelques années plutôt, madame enceinte et monsieur se marient. Pendant la noce, Octave, le frère de madame, député des Hauts Sommets, va trouver le mari pour le féliciter. Le député remarque deux garçons en train de fumer en cachette derrière un arbre. Il s'approche d'eux, et l'un part en courant, l'autre Freddy, onze ans, reste, le neveu du mari. Le député s'adresse au garçon en jouant à la fois sur la sympathie, une forme d'autorité, une mise en confiance et un chantage émotionnel. Il promet à Freddy de ne rien dire à ses parents sous réserve qu'il vienne avec lui. Pendant ce temps-là, la fête continue et le jeune époux passablement éméché se ressert une coupe de champagne, puis en remplit d'autres pour les invités. À l'écart au pied d'un arbre, Freddy est agenouillé par terre, le pantalon baissé, avec la sensation que sa tête s'est détachée du reste du corps et repose par terre à une dizaine de centimètres. Octave boit une coupe de champagne. La nuit, en rentrant en voiture, les parents s'étonnent du mutisme de leur fils Freddy le mettant sur le compte de la fatigue.


Six ans plus tard, les jeunes époux divorcent, le mari se montrant violent. Ils ont eu des jumeaux : Ophélie et Arthur qui ont six ans. La fillette reste avec sa mère, et le fiston va vivre avec son papa. Les jumeaux dorment pour la dernière fois chacun dans leur lit dans la même chambre, se demandant s'ils se reverront, se disant que oui, au moins à l'école. Arthur se dit qu'Ophélie va avoir une grande maison, et lui une petite. Il coupe un bout de mèche de ses cheveux roux, et le remet à sa sœur. Ils finissent par dormir. Sur une colline, qui domine la ville, se trouve un bâtiment hérissé de piques portant l'inscription Grand Silence. Quelques jours plus tard, la mère présente sa nouvelle chambre à Ophélie, et le père présente sa nouvelle chambre à Arthur. Le matin, les jumeaux se retrouvent et se prennent par la main devant les grilles de l'école, alors que les deux parents s'en vont en se tournant le dos, sans se parler. Dans la cours de l'école, les enfants parlent, mais on ne les entend pas. Le soir, la mère embrasse le front de sa fille pour lui souhaiter bonne nuit. Ophélie lui demande : Pourquoi, maman ? Parce que, répond sa mère. Le père embrasse le front de son garçon, et lui demande : Pas de baston demain. Pour répondre à son fils, il complète : pas de baston perdue.

Il est vraisemblable qu'en entamant cette bande dessinée, le lecteur dispose déjà d'une idée de son thème et qu'il s'attende à une lecture ardue, pénible, voire insoutenable, une forme de témoignage douloureux, ou de pamphlet nécessaire. Il n'est pas préparé à la première page avec ce traveling avant vers une île et ces individus essayant d'échapper à des bruits sous-entendus. Il se demande bien également qui est cette femme en fauteuil roulant. Après ce prologue intrigant, arrive la scène du mariage et l'agression qui se déroule hors champ des cases, sans détail, mais sans possibilité de s'y tromper. En page 12, el lecteur découvre la tête séparée de du corps de l’enfant, après quelques instants, il la remet à sa place. Les couleurs sont douces, l'arbre s'élevant vers le ciel évoque un symbole phallique, les corbeaux prononcent des phrases culpabilisant l'enfant. Les autrices utilisent des conventions de conte pour enfants, une simplification des formes, des couleurs atténuées, des métaphores visuelles. Le lecteur ne sent ni agressé, ni pris en otage, ni culpabilisé. Les phylactères ne contiennent pas énormément de texte et il y a une vingtaine de pages dépourvues de texte, ce qui donne un rythme rapide à la lecture, et la place au lecteur de réagir en son for intérieur, d'exprimer sa sensibilité sans qu'elle ne lui soit dictée.


Le lecteur poursuit sa découverte de l'histoire, aux côtés d'Ophélie et d'Arthur, chacun de leur côté, comment leur vie est conditionnée par celle des adultes et leurs choix autour d'eux. Il découvre également la condition de Maria, l'institutrice en fauteuil roulant, sa sensibilité, et une partie de son histoire personnelle. Les dessins rendent chaque personnage attachant, dans sa simplicité et son expressivité, à l'exception d'Octave. Ils n'en deviennent pas simplistes pour autant. La dessinatrice sait montrer une large gamme d'émotions, à la fois par l'expression du visage, à la fois par le langage corporel. Il n'y a pas que de la souffrance et de la méchanceté. Les jumeaux sont mignons, sans être parfaits, et l'empathie fonctionne tout de suite, ainsi que pour Maria, sans qu'ils ne deviennent angéliques, sans que les adultes ne soient diabolisés. Le lecteur apprécie le fait de lire une réelle bande dessinée, et pas un pamphlet ou une thèse illustrée. Il côtoie les individus pleinement réalisés, que ce soient les rôles principaux ou les figurants, chacun avec leur tenue vestimentaire et leur occupation. L'artiste sait mettre en scène les situations de la vie quotidienne avec une tonalité de couleur qui leur apporte une touche d'illustration pour enfant, ou de légère intemporalité. Le lecteur se sent impliqué dans ces moments du quotidien, très parlants : personnes un peu gaies à la noce, retour dans la nuit à l'arrière de la voiture, chambre partagée avec son frère ou sa sœur, découverte d'une nouvelle chambre, arriver dans une cour d'école, faire ses devoirs, chercher à comprendre le comportement d'un adulte, etc. Elle rend admirablement bien les sensations de la vision du monde à hauteur d'enfant.

Dans le même temps, le lecteur peut voir des adultes normaux et banals dans leur comportement : la maîtresse, le médecin, les passants anonymes dans la rue. Il sourit de temps à autres devant une représentation un peu décalée appartenant au domaine du conte, comme les costumes d'apparats des soldats dans les couloirs du ministère (page 53). Le récit l'emmène dans des endroits variés les tables de la noce installées en extérieur, l'habitacle d'une voiture, un pavillon de banlieue, des chambres d'enfant, les rues de la ville, la cour d'école, un champ de coquelicots. Ces lieux sont eux aussi représentés avec un bon niveau de détail, et une licence artistique permettant d'en restituer l'esprit sans devoir se contraindre à un photoréalisme. Le lecteur apprécie le plaisir de la lecture, et se prend au jeu de découvrir ce que recouvre l'appellation Grand Silence, ainsi que le sens de ces phylactères vierge de mot, et de ces têtes détachées du corps. Il est également vite submergé par l'émotion. A commencer avec le petit garçon qui ne sait pas dire à ses parents ce qui vient de se produire, puis la séparation du couple qui entraîne la séparation des jumeaux, la conduite à risque du cousin Freddy.


Dans la postface, Théa Rojzman explique qu'elle a choisi la forme d'un conte pour de toutes les histoires en faire une seule qui soit fictionnelle, tout mêler, raconter autrement, imaginer, réunir, imager, zoomer et agrandir. La structure du récit, les séquences et la narration visuelle avec les phylactères y parviennent avec une sensibilité incroyable. Le lecteur ressent le silence et la solitude des jumeaux, la souffrance qui est l'impossibilité de dire, à la fois du fait de la culpabilité imposée par l'autorité de l'adulte, mais aussi par manque de mots pour verbaliser un acte aussi inconcevable. Le lecteur se rend compte qu'Ophélie et Arthur n'ont qu'une seule soupape : le fait qu'entre jumeaux ils se comprennent sans se parler. Il voit bien que non seulement ils ont été victimes d'un acte ignoble, mais qu'en plus ils ne peuvent pas exprimer leur souffrance. Au fil des séquences, il capte différentes facettes de ce crime : l'effet de dissonance cognitive chez l'enfant (la confiance en l'adulte et ce qu'il lui a fait subir, deux choses inconciliables qui provoquent cette dissociation), la prédation des adultes profitant de leur position d'autorité que leur confère l'âge et pour l'un d'entre eux la position sociale, le dégoût de soi-même et la somatisation, l'extériorisation de la souffrance par la violence, l'adulte comme modèle à imiter avec le risque de reproduire les schémas, le silence qui empêche de reconnaitre l'existence du crime, de la souffrance. Le lecteur apprécie d'autant plus que le récit ne s'arrête pas là, que la lutte contre Grand Silence soit montrée sans manichéisme ou simplification, avec une idée visuelle aussi simple qu'efficace pour identifier victime et bourreau, mais aussi une autre catégorie. Les autrices vont jusqu'au bout et mettent en scène le début de la solution, dépassant la simple dénonciation qu'elles ont réalisée avec une rare intelligence.

Peu de personne peut imaginer se lancer avec plaisir dans un ouvrage, fusse une bande dessinée, traitant d'un sujet aussi lourd que les violences sexuelles faites aux enfants. Théa Rojzman et Sandrine Revel ont relevé ce défi avec brio, ménageant la sensibilité du lecteur, sous la forme d'un conte, admirablement mis en image. Elles savent mettre en scène ce comportement ignoble et monstrueux, avec un regard et une compréhension d'adulte, placés à hauteur d'enfant. Non seulement, elles communiquent au lecteur toute l'atrocité de cette violence immonde et de cette confiance rompue avec les adultes, mais en plus elles mettent en scène les actions à mener, en mettant fin à la loi du silence, pour commencer à guérir la société malade de ces violences commises sur des enfants. Une réussite exceptionnelle.