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mercredi 18 décembre 2024

Revoir Comanche

Il a pris en photo des fantômes…


Ce tome contient une histoire complète, qui libère plus de saveurs pour le lecteur familier de la série Comanche, de Greg (Michel Regnier, 1931-1999) & Hermann (Hermann Huppen). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Romain Renard, pour le scénario, les dessins, les nuances de gris, et les références musicales. Il comprend cent-quarante-huit pages de bande dessinée.


En Californie, un cavalier fait avancer son cheval au pas, dans le bord de l’océan, sur une plage déserte. Une voiture emprunte la route sinueuse de la côte. En traversant une ville, la conductrice arrête son véhicule à la station-service Texaco. Elle pénètre dans la boutique et elle demande si les pompes sont ouvertes, tout en se massant délicatement son ventre bien arrondi. Le pompiste sort à l’extérieur pour lui faire le plein, alors que les deux clients se remettent au comptoir pour finir leur consommation. Tout en faisant le plein, le pompiste indique que c’est rare de voir des automobilistes étrangers par ici, et des dames dans son état. Elle explique qu’elle est ici pour le travail : elle cherche un certain Cole Hupp. Il lui demande si elle est de la famille, ou peut-être de la police. Elle explicite qu’elle cherche juste à le joindre pour son travail. À sa demande, elle sort une carte et il indique le chemin à suivre : faut descendre la route 1 le long de la côte, puis prendre l’embranchement à Tinder Cove, là il y a une petite route qui s’enfonce dans les bois, et la maison se trouve au bout du chemin. Arrivée sur place, Vivienne Bosch descend de voiture et demande à l‘homme en train de couper du bois si elle est bien chez monsieur Hupp, ou peut-être Red Dust.



Vivienne Bosch se présente et elle explique qu’elle travaille pour la bibliothèque du Congrès. Elle est historienne, elle collecte les témoignages des dernières personnes vivantes ayant connu l’âge du Wild West. Elle aimerait l’interviewer, et tout en discutant elle sort une photographie d’un dossier, qu’elle laisse tomber à terre dans un faux mouvement. Elle le ramasse, alors que son interlocuteur lui dit qu’elle se trompe de bonhomme. Elle lui montre le cliché, il date de l’époque du ranch Triple 6. Il répond que ce n’est pas lui, et qu’elle ferait mieux de s’adresser directement aux gens qu’elle cherche plutôt que de venir le déranger. Avec un petit sourire en coin, elle lui demande s’il ne veut pas savoir ce qu’est devenue Comanche. Il la chasse de chez lui en la menaçant avec sa hache. Elle repart. Il rentre dans sa cabane, tout en se demandant pourquoi ils ne répondent pas au ranch. Derrière lui, le spectre d’un cowboy avec son arme à la main lui fait observer que c’est bizarre qu’ils ne répondent pas, et lui demande s’il y a des souvenirs qui remontent. Le lendemain, l’homme se rend en ville et entre dans la boutique Texaco pour demander un appel téléphonique au ranch Triple 6. Personne ne décroche à l’autre bout. Il demande alors un livre avec les horaires de train, et il commence à l’étudier. En ressortant, il tombe sur Vivienne Bosch en train de mettre sa valise dans son coffre. Il aide cette femme enceinte.


Le titre promet de revoir Comanche, le personnage principal de la série du même nom, quinze tomes de 1972 à 2002, avec un scénario de Greg (avec Rodolphe pour la fin du tome 15), et des dessins d’Hermann (tomes 1 à 10), puis de Michel Rouge (tomes 11 à 15). En effet, le lecteur retrouve l’un des personnages principaux : Red Dust, qui a pris le nom de Cole Hupp et qui a vieilli puisque la présente histoire se déroule 1930 (comme en atteste une pierre tombale en page cent-onze). Avec l’impulsion de la bibliothécaire, il entreprend un voyage qui va le mener de la côte californienne au Wyoming, où se trouve le ranch Triple 6. Il sera question de Comanche (Verna Fremont), et aussi Clem Ryan, de Toby et de Tache-de-Lune, un de ces personnages jouant un rôle dans le récit. Le lecteur familier de la série reprend ainsi contact avec un des personnages principaux, et il lui tarde de retrouver les autres, de savoir ce qu’ils sont devenus. L’auteur a également pensé au lecteur néophyte : l’histoire se suffit à elle-même, y compris pour celui qui n’a jamais ouvert un tome de la série initiale ou qui n’en a jamais entendu parler. Le fil directeur s’avère d’une remarquable clarté : un voyage pour rallier le ranch Triple 6 où personne ne répond au téléphone. La jeune bibliothécaire enceinte essaye de faire œuvre de mémoire en recueillant des informations auprès d’une personne qui a vécu cette époque, alors que Cole Hupp / Red Dust est un vieil homme mutique et peu commode.



La couverture promet un récit de vengeance ou de règlement de compte, avec usage d’armes à feu. La première planche impressionne d’entrée de jeu : une illustration en pleine page, avec une impression de photographie. Celle-ci provient de la texture de la plage, de la légère brume, de l’exactitude de la silhouette des arbres. Régulièrement, le lecteur jurerait que l’artiste s’est servi d’une photographie comme fond de sa case, ou même comme support de composition de tout un dessin : la forêt autour de la cabane avec la texture d’écorce des très hauts arbres, les voitures dans la grand rue, les poteaux télégraphiques, une carte routière, une vue aérienne de la route serpentant dans la vallée, un pistolet, des images d’un film du genre Western, la file ininterrompue de voitures sur une route (des paysans fuyant l’ouragan qui approche), le nuage de poussière soulevé par un cyclone, la très surprenante pièce transformée en musée dans le ranch Triple 6, etc. Dans le même temps, le lecteur voit bien que ces images à l’allure photographique s’intègrent trop parfaitement dans le récit pour n’être que le réemploi de clichés existants, et qu’il ne peut s’agir que de constructions graphiques fort sophistiquées. Le lecteur retrouve tout ce qui fait la spécificité de cet artiste, par exemple dans sa série Melvile (trois tomes et un hors-série, 2013-2022).


L’artiste a choisi de faire ressortir les personnages par rapport aux décors, en les détourant d’un trait fin et simple, accentuant ainsi le contraste avec des arrière-plans évoquant régulièrement la photographie. Cela confère plus de vie aux personnages, tout en les rendant également plus fragiles, en particulier le vieil homme Red Dust, et la jeune femme enceinte. Le lecteur constate rapidement que le dessinateur tire parti du fait qu’il soit l’auteur complet de cette bande dessinée. Il peut ainsi moduler le ratio entre informations portées par les dialogues et informations portées exclusivement par les cases. Ainsi, il réalise quarante-deux pages totalement dépourvues de texte, laissant les images raconter l’histoire, instaurant des temps de silence entre les personnages perdus dans leurs pensées, dans leurs réminiscences. Le lecteur voit bien que Cole Hupp n’est pas très causant, et Vivienne Bosch se heurte à son caractère de solitaire. De son côté, le lecteur s’interroge sur ce à quoi ils peuvent penser chacun de leur côté durant ces longs trajets en voiture. Cette forme de narration a également pour effet de donner à voir le paysage, la manière dont il affecte les pensées des personnages, de ce qui vivent dans ces environnements.



Le scénariste a choisi une construction de récit très simple et linéaire : le voyage de la Californie jusqu’au ranch Triple 6 dans le Wyoming. Les deux voyageurs sont amenés à s’arrêter de temps à autre : pour manger, pour faire le plein, pour faire face à une panne, pour aller saluer un ancien ami. Chaque arrêt permet de voir comment se comporte Red Dust : retrouvant la superbe de sa jeunesse devant deux jeunes hommes essayant de draguer Vivienne dans un bar, discutant du bon vieux temps avec un ancien du ranch Triple, assistant pour la première fois de sa vie à la projection d’un film (The big trail, 1930, La piste des géants, de Raoul Walsh, avec John Wayne), partageant le repas d’un couple de rednecks, découvrant qui se trouve au ranch Triple 6. Et bien sûr l’évolution de sa relation avec sa conductrice Vivienne Bosch au fur et à mesure des jours qui passent. Bien sûr, la perspective de l’enfant à naître s’oppose avec la vieillesse de Red Dust, une époque qui disparaît et qui doit laisser la place à une nouvelle génération.


Le lecteur peut anticiper quelques-uns des thèmes qui vont être abordés : la nostalgie d’une époque révolue, une nouvelle ère qui n’a que faire de la précédente et de ses survivants devenus des reliques d’un autre temps, une partie de la mythologie de l’Ouest américain. Tout cela est bien présent, et bien plus encore, avec une sensibilité remarquable, dont l’auteur avait déjà fait preuve en s’associant avec la poétesse Kateri Lemmens pour Passer l’hiver (2022). Le passé est révolu et un Amérindien le constate avec violence alors qu’un photographe lui demande de revêtir sa tenue traditionnelle, et cet ancien du ranch Triple 6 éprouve la sensation que l’autre a pris en photo des fantômes. Red Dust le constate avec amertume : que ce soit les paysans abandonnant leur terre devenue stérile à force d’avoir été exploitées, ou les incendies qui ravagent la Californie, les ouragans qui ravagent le Wyoming, l’absence de bétail dans le ranch, etc. L’auteur va plus loin : lors de ce voyage, il est évoqué un pays ravagé par les catastrophes naturelles, une facette du rêve américain (le mythe de se faire tout seul, d’abord évoqué par Vivienne Bosch, puis par le propriétaire du ranch Triple 6), la réalité historique du Wild West (des hommes essayant de trouver des emplois rémunérés, des propriétaires terriens derrière leur bureau), la misère, et le cercle de la violence. Celle-ci est mise en scène et évoquée par la citation du verset quinze du livre L’Ecclésiaste : Ce qui a déjà été, et ce qui est à venir est déjà arrivé, et Dieu ramène ce qui est passé. D’une manière très délicate, l’auteur aborde également le regret associé à ce qui aurait pu être, ainsi que la souffrance engendrée par le manque de culture, par le biais d’un extrait d’un sonnet (CXLV-71) de Shakespeare, appris par cœur.


Le dernier chapitre d’une série débutée dans les années 1970, par un autre auteur, dans un registre différent. L’auteur parvient à réaliser un récit qui parle aussi bien au lecteur de la série initiale Comanche, qu’à celui qui n’en a jamais entendu parler. La narration visuelle apparaît immédiatement très personnelle, mêlant apparences quasi photographiques et des détourages classiques avec un trait fin, faisant la part belle à une narration portée uniquement par les dessins. Ce voyage en voiture fait se côtoyer un vieil homme, ancien porte-flingue, et une jeune bibliothécaire, ramenant à la surface de vieux souvenirs, le constat du temps qui passe, d’une époque révolue, de regrets, de régions sinistrées, de l’importance vitale de la poésie. Inoubliable.



mardi 17 décembre 2024

American Parano T02 Black House 2/2

Étrangement, personne n’en voulait de cette maison. Moi j’ai eu le coup de foudre.


Ce tome constitue la deuxième partie d’un diptyque. Il fait suite à American Parano - Tome 1 - Black House T1/2 (2024) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-et-une pages de bande dessinée.


L’inspecteur Joans Taft circule en ville au volant de sa voiture, à la recherche de sa collègue Kimberley Tyler, en écoutant la station de radio BTMN, Bible Teen Music & News. L’animateur commente : Hosanna, les kids ! On va commencer doucement le programme en direct. Nous sommes le samedi 13 mai 1967et nous célébrons Notre-Dame de Fâtima… Cette ville portugaise où Marie est apparue devant trois petits bergers à dix reprises, il y a 50 ans pile. C’est d’autant plus crédible que le LSD n’existait pas encore. Il y a encore eu un drame au royaume de Dieu cette nuit. Prions pour que ces meurtres atroces cessent dans notre belle ville de San Francisco. Écoutons le concerto pour 2 violons de Bach en mémoire de ces jeunes victimes. Taft s’arrête devant l’établissement Jack’s Diner et il y pénètre. Il s’approche de Tyler qui est assise au comptoir en lui disant que tout le monde la recherche. Elle le rembarre en lui disant qu’elle a besoin d’être seule, cinq minutes, c’est possible ? Il ressort. L’animateur continue : Il y a encore eu un drame au royaume de Dieu cette nuit. Il enjoint ses auditeurs à prier pour que ces meurtres atroces cessent dans cette bille ville de San Francisco. Il leur propose d’écouter le concerto pour deux violons de Bach en mémoire de ces jeunes victimes.



Baron Yeval présente sa demeure. La Black House, on peut la traverser de fond en comble sans jamais croiser personne, grâce à un système de trappes, portes, passages, escaliers secrets. Étrangement, personne n’en voulait de cette maison. Lui il a eu le coup de foudre. Comme une évidence. La première chose fut de la peindre en noir. Il a fallu commander de la peinture pour sous-marin. Car la peinture noire extérieure n’est pas disponible dans le commerce. Il a eu des articles tout de suite. Dans le pays entier. Il a commencé à organiser des soirées autour de la magie noire. Sont venus une baronne, des journalistes, des propriétaires fonciers. Des héritiers, des excentriques, un petit-fils de président. Un cinéaste expérimental, lui aussi amateur de la Bête. Plusieurs officiers de police en civil évidemment. Bref, un joyeux mélange de notables et de marginaux qui sont censés de ne jamais se réunir. Et puis l’idée de créer cette église d’un autre style lui est venue en rêve. C’est devenu une obsession… Jusqu’à ce que dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1966 – la Walpursginacht -, il se rase le crâne, comme le faisaient les bourreaux au Moyen-Âge. Il entrait dans les ordres. Kimberley Tyler est revenue dans la salle d’interrogatoire du commissariat et elle indique à Yeval qu’ils vont reprendre là où ils en étaient, et qu’il a intérêt d’arrêter de tout prendre à la légère.


En ayant découvert le premier tome, le lecteur a bien vu qu’il s’agit d’un diptyque : il vient donc découvrir la résolution de l’intrigue. Qui a assassiné la jeune femme dont le cadavre figure sur la couverture du tome un ? S’agit-il d’un crime satanique ? Les auteurs poursuivent leur récit sur le même ton : une enquête menée par une jeune inspectrice de police, un peu renfermée sur elle-même et en butte à la misogynie systémique. Après avoir repris ses esprits en s’éloignant de la pièce d’interrogatoire, elle y retourne et met en demeure Baron Yeval de répondre sans plus s’amuser avec des jeux psychologiques. Mais voilà, son interlocuteur a l’ascendant sur elle, introduisant une dimension personnelle intime dans sa réponse. Le lecteur observe Baron Yeval : sa haute silhouette longiligne, sa chemise en jabot et son costume noir qui lui donne une aura de théâtralité. Ses gestes posés et le mouvement de ses longues mains attestent de sa maîtrise de soi, du recul dont il dispose sur les questions, sous-entendant une réflexion intérieure de type manipulation. Le contraste visuel avec l’attitude de Tyler augmente encore son assurance. En face de lui, elle apparaît tendue et émotive, le rouge lui montant aux joues, trahissant son degré d’implication. Un second face-à-face met en évidence l’avantage que la haute taille confère à Yeval sur Tyler, une intimidation physique naturelle. En face, la posture de Kimberley montre qu’elle a l’habitude de ce genre de tentative, et qu’elle sait activer une forme de carapace mentale.



Mine de rien, le lecteur s’est attaché à cette jeune femme mutique et mystérieuse, à sa façon d’affronter les épreuves sans sourciller, à accepter ses réactions corporelles de dégoût, les laisser passer et continuer de l’avant. Sa petite silhouette, par rapport à celle de ses collègues masculins, reste à l’abri d’un pantalon noir, et d’un large imperméable. Sa détermination posée et tranquille impose le respect, que ce soit en posant des questions à un père dominicain, ou à une jeune danseuse. Ses réactions émotionnelles n’en apparaissent qu’avec plus de force, tout en restant mesurées : une contrariété, une surprise, et souvent une franche curiosité. D’une certaine manière, elle conserve une forme de froideur liée à la distance ; d’une autre manière, elle fait montre d’émotions très normales, derrière une façade introvertie. Le lecteur se retrouve partagé dans un mouvement de balancier : respecter son intimité, et vouloir en partager plus. Il se sent régulièrement décontenancé. Elle couche avec un collègue : un moment intense, et dans le même temps un acte presque hygiénique pour soulager sa tension. Elle continue d’habiter dans l’ancien appartement de son père sans que cela ne semble l’affecter, et dans le même temps elle réagit de manière visible quand Baron Yeval laisse échapper un sous-entendu soigneusement calibré le concernant. Les auteurs révèlent d’ailleurs le fin mot le concernant, un moment touchant, tout en renforçant la capacité de prise de recul et de détachement de sa fille.


L’enquête suit son cours. Les auteurs mettent en œuvre les conventions classiques du genre : interrogatoire en face-à-face dans un commissariat, enquête de voisinage, recherche de témoin, coups de chance, piste en impasse. Ils mènent cette première histoire à son terme, avec une résolution claire : le coupable est identifié et le lecteur sait ce qu’il lui arrive. L’enquête emmène l’inspectrice dans différentes strates de la société : le chef de l’église de Satan, devant un illuminé qui s’accuse du meurtre (impossible de résister à son regard de fou, à sa tenue de clodo), dans une boîte branchée pour boire un coup (une belle séquence visuelle avec une jeune femme en robe à la mode en train de danser sur deux pages), dans une mission à la rencontre de religieux en bure (la mine enjouée et rondouillarde du père Jimenez force la sympathie), dans les rues de San Francisco à l’occasion d’une filature, dans la demeure gothique de Baron Yeval (sans oublier sa lionne domestique), dans un cimetière désaffecté à inspecter des tombes, ou encore en pleine forêt dans Muir Woods National Monument.



Les dessins ont conservé leurs caractéristiques : une veine Ligne Claire, facilement lisible, avec un degré de simplification pouvant aller vers des représentations évoquant plus un jouet (pour certains véhicules par exemple, ou l’aspect trop lisse et trop propre de certaines chaussées) qu’une description de la réalité quotidienne. L’artiste continue également d’utiliser une palette de couleurs limitées, avec un usage appuyé de tons bleu et de tons rouge-orange, ce qui donne une forte identité visuelle au récit, tout en installant des ambiances particulières. Rapidement, le lecteur ressent que chaque page bénéficie d’un investissement sans faille de la part de l’artiste : les détails, les précisions dans les descriptions, les légères exagérations pour faire ressortir le caractère d’un figurant ou d’un autre. Il voit que la reconstitution historique n’est pas mise au premier plan de la narration, tout en étant bien présente dans chaque planche, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires, des quartiers de San Francisco, de panonceaux de rues (au croisement des rues Ashbury et Haight, page onze), d’une enseigne (White rabbit, page quarante-cinq, évoque le titre d’un morceau du groupe Jefferson Airplane). L’artiste met régulièrement à profit des variations dans la dimension graphique : le plan en coupe de la Black House (page 5), des dessins enfantins (page dix), la danseuse dans une bande ondulant en milieu de planche (page dix-sept), des ombres chinoises (en page dix-huit), une portée de musique ondulante (en page trente-six), des traits de vitesse lors d’une course-poursuite (en page cinquante), la texture des troncs d’arbre (en page cinquante-quatre), et la palette de couleurs.


Le lecteur progresse rapidement dans cette seconde moitié, avec parfois une sensation de décalage. Il se rend compte que le scénariste ne prend pas forcément son intrigue au sérieux, ou au premier degré. Baron Yeval continue de savoir beaucoup plus de choses sur la vie personnelle de Kimberley Tyler qu’il ne devrait en savoir de manière plausible. L’enquête progresse grâce à des tuyaux survenant bien opportunément. Le satanisme reste un élément de décor, sans développement particulier sur son dogme. L’attitude bravache du motard lors de la course-poursuite relève à la fois du défi puéril, à la fois d’une théâtralité non expliquée. Le lecteur apprécie d’obtenir des réponses à des questions dont il pouvait craindre qu’elles ne soient étirées sur les tomes à venir. Dans le même temps, il découvre des informations dont l’impact n’est pas développé, par exemple l’état de santé de Kimberley, ou le style de vie mené par son père, ou même la raison pour laquelle elle a souhaité retrouver sa trace. Il finit par se rappeler que les auteurs ont présenté cette histoire comme le premier diptyque d’une série. Il comprend alors mieux ce qui lui apparaissait comme des bizarreries narratives, et il espère que le prochain diptyque verra bien le jour.


Ce deuxième tome apporte les réponses qu’attendait le lecteur. L’enquête est menée à son terme. La narration visuelle conserve ce côté si agréable de la Ligne Claire, avec quelques discrets effets conceptuels, mariant élégamment une apparence tout public, avec une subtile noirceur. Les différentes facettes de l’histoire prennent tout leur sens en considérant qu’il s’agit du premier diptyque d’une série, et ça tombe bien car le lecteur compte bien pouvoir retrouver la distante Kimberly Tyler pour pouvoir apprendre à mieux la connaître.



lundi 16 décembre 2024

Lefranc T30 Lune Rouge

La moralité doit être abattue, elle est contre nature.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 29 - La Stratégie du Chaos (2018, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Avril 1959. Floride, USA, comté de Brevard. Au centre dédié de Cap Canaveral en cours d’extension, tous les efforts sont mis depuis quelques temps de manière intensive dans la recherche spatiale. En effet, depuis le lancement par l’URSS, le 4 octobre 1957, du premier Spoutnik du cosmodrome de Baïkonour par un lanceur R-7 Semiorka, c’est une course effrénée que se livrent Soviétiques et Américains. Course qui, pour l’instant, se déroule à fleurets mouchetés, et qui ne démarrera vraiment qu’après le voyage de la chienne Laïka à bord de Spoutnik 2, le 3 novembre 1957… avant celui de Youri Alexeïevitch Gagarine le 12 avril 1961 au cours de la mission Vostok 1. Mais, alors que d’essai en essai plus ou moins fructueux, le programme Mercury de vol habité autour de la Terre se poursuit après de nombreuses tentatives avortées, le véritable but des deux pays ennemis est en fait la colonisation de la Lune, tête de pont avancée vers une conquête de l’Espace permettant au vainqueur un contrôle total de la Terre et des planètes avoisinantes dans un futur plus ou moins proche.



Au sein du centre de Cap Canaveral, un éminent professeur répond aux questions de ses collègues. Il indique que depuis le premier lancement de tir de la fusée Bumper de l’aire de lancement numéro 3, le 24 juillet 1950, on peut dire que le trajet Terre-Lune et retour devrait durer une moyenne de six jours. Puis il répond à une remarque du professeur Robbins sur le fait qu’ils aient pu mettre la main après-guerre, sur les plans allemands concernant des engins capables de sortir de l’atmosphère. Le professeur Bowman apporte des compléments : ces engins avaient pour seul but la destruction, comme cette première fusée d’une poussée de 2,5 tonnes qui fut lancée en 1942 du centre de recherche de Peenemünde. Il continue : c’est tout juste après cela que les trop célèbres V2 bombardèrent l’Angleterre. Si on les avait laissé faire, leur fusée A9 d’une poussée de plus de 180 tonnes et d’une autonomie de 5.000 kilomètres aurait pu atteindre les États-Unis en étant tirée des côtes européennes, comme l’a confirmé le professeur von Braun. Il évoque ensuite le vol de Charles Yeager le 14 octobre 1947 à une vitesse supérieure à celle du son à bord du Bell X-1, le projet X-20 Dyna-Soar de chez Boeing. L’échange est interrompu par le commandant John Drake venant informer le professeur Bowman qu’ils ont eu la confirmation de l’identité de leur taupe.


Heu ?!? À elle seule, la couverture semble raconter toute l’intrigue. Elle évoque immédiatement la célèbre aventure de Tintin : Objectif Lune (1953) d’Hergé. D’ailleurs, en page cinq, un cartouche de texte indique : Resté seul dans le bureau qu’il partage avec les ingénieurs Baxter et Wolff, il en a profité pour s’emparer des derniers plans graphiques mis au point par le bureau de recherche. Le lecteur sourit en découvrant ces deux noms : le scénariste fait explicitement référence à M. Baxter (directeur du Centre de recherches atomiques de Sbrodj, en Syldavie) et Frank Wolff (ingénieur astronautique dans le même centre), apparaissant dans Objectif Lune. Bon, donc c’est plié, Guy Lefranc suit les traces de son illustre prédécesseur (mais sans le capitaine Haddock) en découvrant une fusée lunaire ayant précédé l’alunissage d’Apollo 11 le 21 juillet 1969. Il n’en est bien sûr rien car les auteurs respectent les spécifications de la présente série, et pour autant la couverture n’est pas mensongère. Comme à son habitude, le journaliste se trouve au cœur de l’actualité de l’époque, et même en avance sur le grand public. Facétieux, le scénariste glisse également une autre référence BD, un peu plus pointue. Pour se rendre en Corée du nord à partir de Séoul, Lefranc bénéficie des services d’un pilote nommé Dave Stevens. Il fait référence au bédéaste du même nom Dave Stevens (1955-2008), créateur du personnage Rocketeer.



Le lecteur retrouve les spécificités qu’il attend d’un récit de cette série, à commencer par un enracinement historique profond. Le scénariste s’en donne à cœur joie avec l’histoire de la conquête spatiale côté construction d’une fusée. Au gré des discussions entre ingénieurs, sont évoqués le site de Cap Canaveral, l’enjeu de la course à la Lune (essentiellement stratégique, dans le conflit entre l’U.R.S.S. et les États-Unis), le premier engin capable de sortir de l’atmosphère (conçu par les Allemands en 1942), les tactiques des Américains et des Russes pour mettre la main sur les ingénieurs allemands après la seconde guerre mondiale (à commencer par Wernher von Braun, 1912-1977), le premier vol supersonique (par Charles Yeager, 1923-2020), l’impact du décès de Joseph Staline (1878-1953), etc. En fonction de sa familiarité avec cette dimension de la guerre froide, le lecteur retrouve des éléments qu’il connaissait, en approfondit d’autres, ou découvre ce pan de l’Histoire.


L’artiste effectue également un travail phénoménal de reconstitution historique. Discrètement, le scénariste attire l’attention vers quelques modèles de véhicules : la Pontiac V8 Bolero Red de Jack Skellington, le camion Peterbilt, l’Alfa Romeo rouge de Lefranc, les camions de l’armée nord-coréennes, le véhicule tout terrain Gaz 67, et de nombreux autres modèles qui ne sont pas nommés. Il en va de même pour les avions : Boeing 707, Douglas DC3, Beechcraft G36, Mig 17, Sabre F86, l’hélicoptère M.I.L., sans même parler du prototype de fusée avec son étrange bulbe. Avec sa constance habituelle, C. Alvès fait preuve d’un investissement sans faille pour donner à voir cette époque et ces endroits, dans le détail et de manière réaliste. Le lecteur peut trouver cela normal, une évidence que les cases montrent clairement les bâtiments, les véhicules, les tenues vestimentaires, les accessoires, les aménagements intérieurs et ameublements, les accessoires. Il lui suffit de s’interroger une seule fois sur un téléphone ou une robe, et il prend conscience des recherches nécessaires pour s’assurer de chaque modèle, de chaque référence, ainsi que de la minutie nécessaire pour représenter fidèlement chaque élément, tout en assurant la lisibilité de chaque case.



En outre, l’artiste prend bien soin de composer des planches qui racontent, pas uniquement qui montrent. Pendant trois planches, le lecteur suit Jack Skellington au volant de sa Pontiac, tout en profitant des paysages traversés, du coucher de soleil, jusqu’au choc de la collision. Plus loin, le petit avion Beechcraft dans lequel se trouve Lefranc est pris en chasse par deux Mig 17, pendant une séquence de cinq pages. L’action se déroule avec fluidité, facile à suivre, permettant de comprendre le positionnement respectif des trois avions, ainsi que leurs mouvements les uns par rapport aux autres. Le lecteur prend conscience de deux particularités. Le scénariste continue de rédiger des cartouches de texte qui, de temps à autre, racontent ce que montrent déjà l’image de la case. De manière plus inattendue et plus inhabituelle, le dessinateur diminue le nombre de cases par page, passant de plus d’une dizaine à huit ou neuf pour donner de l’ampleur aux déplacements. Même s’il a déjà lu Objectif Lune, le lecteur se rend compte qu’il éprouve la même curiosité à découvrir la fusée sur sa base de lancement, étant impressionné par ce moment fantastique et merveilleux.


Comme à son habitude, Guy Lefranc se retrouve impliqué plus ou moins de bon gré dans une aventure formidable. Il était parti pour réaliser l’interview d’un ingénieur Lukas Eugen Messner, scientifique allemand ayant œuvré dans le domaine spatial et militaire avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, spécialiste des carburants pour fusée, actuellement et officiellement au service du ministre français de l’Aviation… travaillant officieusement sur un engin spatial expérimental, dérivé de ses précédentes recherches lorsqu’il était en poste sous l’autorité du maréchal Göring. Il ne faut pas attendre longtemps avant que la C.I.A. ne soit impliquée, avec l’agent John Drake, et que le héros ne prenne l’avion pour la Corée du Nord. En cours de route, le lecteur sourit en découvrant que le scénariste développe légèrement une continuité ténue entre ses albums. Ainsi Irina Zaroubine est de retour : elle avait fait la connaissance de Lefranc dans Lefranc T26 Mission Antarctique (2015). Mélanie, la secrétaire du Globe, n’hésite pas à montrer que le comportement de Lefranc n’est pas toujours correct vis-à-vis d’elle. L’ennemi de toujours Axel Borg prend même la peine d’expliquer comme il s’est sorti de l’épave du Haunebu qui s’était écrasé dans la Sierra Parima.


La couverture annonce la couleur : une inspiration en provenance d’Objectif Lune, et de Hergé. Le lecteur retrouve tout ce qui fait la spécificité de cette série : un contexte historique très développé, une narration visuelle minutieuse et précise dans le plus pur style de la Ligne Claire. Tout en affichant son hommage, le récit reste dans les caractéristiques de la série, évoquant la course à l’espace, avec une touche de fiction s’intégrant remarquablement bien à la grande histoire. Du grand art.



vendredi 13 décembre 2024

Double 7

La manzanilla ? Cette ignoble vinasse ? Pourquoi ?


Article co-écrit avec Barbüz

Présentation

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. L’édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins et la mise en couleurs. Yann est connu pour les séries Dent d'ours (2013-2018), Angel Wings (2014-2023) et Buck Danny Origines, entre autres. André Juillard (1948-2024) fut le dessinateur des Sept Vies de l'Épervier et l’artiste principal des Blake et Mortimer de l'ère post-Jacobs, parmi d'autres. Ces deux créateurs ont précédemment collaboré pour Mezek (2011), un récit évoquant des pilotes de l’armée Israélienne aux premiers jours de l’état d’Israël en 1948. L’album comprend soixante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de quatre pages sur la guerre d’Espagne (1936-1939), se présentant sous la forme d’une colonne de texte par double page, et des esquisses de l’artiste. 


Début du récit

Hiver 1936, par un temps clair… Comme chaque jour, désormais, l’intrépide légion Condor écrase vaillamment Madrid assiégée, sous un tapis de bombes. Dans la rue, un petit groupe de civils courent s’abriter. Un homme d’une bonne soixantaine d’années constate que les avions pilonnent Carabanchel (NDR : un district de la capitale) et la cité universitaire. Une femme lui répond que ça veut dire que ces chiens de phalangistes s’apprêtent à donner l’assaut aux braves miliciens qui tiennent toujours le parc Casa de Campo. L’autre répond qu’il paraît que les Regulares marocains ont investi le quartier d’Argüelles, ou ce qu’il en reste. La mère de famille se lamente : si ces barbares s’emparent de Madrid, ils vont violer toutes les femmes et les éventrer comme des animaux, comme ils l’ont fait à Badajoz ! Un de ses garçons demande si les Moscas (les mouches) vont bientôt arriver et venir chasser les autres avions. Le monsieur explique que c’est le surnom donné aux petits chasseurs soviétiques (des monoplans Polikarpov I-16), offerts par Staline pour défendre la liberté espagnole. La femme demande : Depuis quand un pays offrirait-il si généreusement avions et pilotes à de pauvres pouilleux d’Espagnols, abandonnés de tous ?! Elle ajoute : Ces lâches de Français craignent trop Hitler pour les aider.



À quelques mètres d’eux, une bombe fait tomber un pan de mur de l’un des étages supérieurs d’un bâtiment. Du nuage de poussière qui a envahi la rue émergent Ernest Hemingway et Martha Gellhorn. L’homme âgé leur suggère de rester à l’abri dans les caves de l’hôtel Florida avec les autres journalistes. L’écrivain et reporter de guerre lui explique que c’est hors de question. La mère de famille leur enjoint d’aller se mettre à l’abri car les trois veuves reviennent. Hemingway explique que c’est le surnom des bombardiers de type Junkers Ju 52 de la légion Condor, car ils arrivent toujours par groupe de trois. Ils se mettent à marcher rapidement vers Salamanca, le quartier de Madrid qui n’est jamais bombardé parce que… c’est le plus beau des quartiers bourgeois de Madrid. Les traîtres nationalistes et les familles des amis de Franco y résident. Hemingway ironise que les fascistes ont inventé le bombardement de classe. Enfin les Moscas apparaissent dans le ciel. Sur les toits, un groupe de miliciens voient les avions fascistes décamper, mais les franquistes sont toujours là et continuent de leur tirer dessus. Une jeune combattante républicaine, Lulia Montago, prend le risque de passer de toit en toit pour lancer une grenade dans la pièce où ils se tiennent.


Contexte historique

Second album pour ce duo de créateurs, sur un thème relativement proche de celui du premier (une page historique de l’aviation militaire) et ils choisissent à nouveau un endroit et un moment de l’Histoire très précis : la guerre d’Espagne (ou guerre civile espagnole) qui a opposé le camp des républicains aux rebelles putschistes menés par le général Franco, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939. En fonction de sa connaissance historique du sujet, ou de sa méconnaissance, l’introduction de l’auteur s’avère plus ou moins précieuse, en particulier lorsqu’elle rappelle les termes du soutien de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) aux républicains.

Le lecteur effectue rapidement le constat que les personnages sont amenés à expliquer une facette de la situation à leur interlocuteur, à chaque conversation ou presque. Les dialogues sont menés de manière naturaliste, tout en apportant une forte densité d’informations. De ce point de vue, le récit comprend une dimension pédagogique. De l’autre, il faut avoir quelques notions pour resituer l’importance de certains personnages ayant réellement existé comme Ernest Hemingway (1899-1961) et Martha Gellhorn (1908-1998), tous deux correspondants de guerre. Pour replacer des personnages uniquement évoqués comme Francisco Franco (1892-1975) et Andreu Nin (1892-1937). Et pour bien situer les différentes organisations évoquées : le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista, parti ouvrier d'unification marxiste), la CNT (Confederación Nacional del Trabajo, Confédération nationale du travail), le SIM (Service d’investigation militaire espagnole), la légion Condor, les Mujeres Libres. Il est également fait référence aux massacres de Badajoz (14-15 août 1936, massacre de civils, dont des femmes et des enfants, entre 500 et 4 000 selon les estimations), de Paracuellos (novembre-décembre 1936, assassinat de plusieurs milliers de prisonniers politiques et religieux) et au bombardement de la ville basque espagnole de Guernica (opération Rügen, 26 avril 1937).


Il y a aussi le tournant technique, l’URSS comme le Troisième Reich se servant de cette guerre comme champ d’expérimentations : si l’I-16 a le dessus au début du conflit, notamment contre les chasseurs biplans Fiat CR.32 (italiens) ou Heinkel He 51 (allemands) que l’on voit dès la toute première case, il est clair que l’apparition du Messerschmitt Bf 109 (planche 37) va complètement rebattre les cartes.

Tout au long de l’album, Yann glisse quelques vérités aussi utiles que méconnues (ou niées) : car si le propos de l’auteur penche de toute évidence du côté républicain, il rappelle néanmoins que l’aide soviétique était loin d’être si bienveillante – voir l’or de Moscou - et que les républicains avaient eux aussi leurs responsabilités de crimes de guerre et leur lot de personnages nauséabonds.


Style narratif

Le lecteur pourra s’amuser ou s’agacer de retrouver les tics d’écriture de Yann dès la première page, à savoir l’emploi de jurons dans la langue des protagonistes, ce qui peut rendre la lecture pénible à moins d’être polyglotte ; ici, on a de l’espagnol, du russe, de l’anglais et de l’allemand. Cela donne une impression de tour de Babel, ce qui n’était peut-être pas éloigné de la réalité.

S’il a lu Mezek et qu’il en a gardé l’histoire en mémoire, le lecteur sera surpris par quelques similitudes entre les deux œuvres, sans que l’on puisse parler de recyclage pour autant. Il y a d’abord l’introduction : une scène de bombardement avec des civils qui vilipendent l’ennemi, comme dans Mezek. Bien sûr, le lecteur retrouve également cette construction de l’intrigue autour d’une poignée de personnages happés dans les grands bouleversements historiques. Dans Double 7 comme dans Mezek, Yann tient à mettre en évidence des héroïnes autant que des héros. Les héroïnes, ce sont aussi les religieuses, persécutées, ou les ouvrières dans les usines de munitions. Le thème du mercenaire, mu par ses convictions autant que par l’appât du gain (les primes), est à nouveau présent, toujours avec cette ode à la camaraderie. Enfin, il faut reconnaître au scénariste le talent de densifier son intrigue avec de nombreuses références historiques tout en parvenant à éviter d’être ennuyeux, surtout que Yann sait doser les éléments-clés avec justesse : tragédie, romance et humour.



Personnages 

Les deux personnages centraux sont Roman Kapulov et Lulia Montago. Lui est un pilote de chasse remarquable, le meilleur de l’escadrille : un as. Il incarne une forme d’insouciance romantique. Il aime recourir à l’insolence en présence du redoutable commissaire Fripiatov. Elle, dotée d’un caractère bien trempé, est une figure intrépide des Mujeres Libres. Roman Kapulov et Lulia Montago ? Le lecteur établira un parallèle avec Roméo Montaigu et Juliette Capulet, les deux héros malheureux de Roméo et Juliette (1597), la célébrissime tragédie de William Shakespeare (1564-1616). Le lecteur pourra extrapoler sur ce thème en partant du principe que les Républicains espagnols représentent la famille Montaigu, et les Soviétiques les Capulet. Les similitudes s’arrêtent là.

Les camarades d’escadrille de Roman sont un Nord-Américain, Frank Tienbaum, et un Français, Jean Dary. Ils constituent un peu les deux facettes d’un même personnage un peu crépusculaire, hédoniste, gentiment décadent, passionné par le jeu (jusqu’à monter des arnaques), les femmes et l’aventure. Du côté des méchants (les Soviétiques), deux seconds rôles sont à retenir. Le lieutenant-colonel Sacha Orlov n’est pas un enfant de chœur, loin de là. Il a néanmoins un certain sens de la camaraderie ; cela lui sauvera la vie. L’autre est le commissaire Fripiatov. Ce personnage sadique, retors et voué à la cause stalinienne, méprise les républicains ; chantage et menaces sont les armes principales de ce personnage certainement un peu stéréotypé. Sergueï Honoretz, un autre officier, est convaincant dans son rôle de condamné à mort.


Double 7 se distingue par quelques figurants ou invités importants. Hemingway et Gellhorn ont déjà été cités. L’attention du lecteur sera sans doute davantage attirée par Gellhorn, qui n’a pas l’intention de faire de la figuration à côté de son reporter international de conjoint. De même, il est plus que probable que l’officier moustachu de la légion Condor qui fume le cigare et apparaît en planches 38 et 43 ne soit autre qu’Adolf Galland (1912-1996). Le Messerschmitt Bf 109 immatriculé 6-79 (planche 37) était celui de Werner Mölders (1913-1941), un autre as allemand, qui apparaît peut-être en planche 43. Staline n’apparaît pas, mais son nom est sur toutes les lèvres, et son ombre et son étreinte sont omniprésentes.

Les nationalistes ne sont guère visibles, en fin de compte. Il y a bien cette escouade de soldats en planches 4 et 5, les goumiers marocains (38) et les geôliers (43), mais pour le reste, ce ne sont que des avions de la légion Condor. Yann avait déjà recouru à cet artifice dans Mezek. Sous-entend-il ici qu’étant donné les impossibles dissensions internes, le ver est dans le fruit et que les républicains sont d’ores et déjà battus ? Sont-ils leurs propres ennemis à cause de leur diversité de pensée et d’intérêts ?


Qualités de la narration visuelle

Comme pour Mezek, le récit s’inscrit dans une veine réaliste et descriptive, avec des explications régulières sur les enjeux à l’échelle des personnages, tant pour l’intrigue que pour les dessins. Le scénariste colle à la chronologie des événements avec un ou deux aménagements pour un effet dramatique (par exemple la date d’arrivée d’Hemingway à Madrid légèrement anticipée) et le dessinateur effectue un impressionnant travail de reconstitution historique, minutieux et détaillé. C’est précis, rien n’est laissé au hasard, y compris l’emplacement des figurants.

Juillard s’inscrit dans le registre de la ligne claire, avec quelques petits plus comme des ombres pour certains personnages, et une mise en couleurs qui intègre des nuances de teinte dans une même surface au lieu de s’en tenir à de stricts aplats. Certains pourront regretter que cette dernière, un peu terne, ne soit pas plus organique.


L’artiste a fort à faire pour parvenir à une reconstitution tangible et solide : les tenues vestimentaires, les uniformes militaires, les bâtiments et les rues de Madrid, la base aérienne militaire, les armes à feu, les avions et autres véhicules. Ils apparaissent dans le ciel dès la première page avec le bombardement de la capitale, et une première bataille aérienne de la planche 6 à la planche 9, parfaitement lisible. La seconde se déroule plus rapidement sur deux planches, 36 et 37, tout aussi facile à suivre. Un Stuka lâche une bombe sur un véhicule blindé dans les planches 54 et 55. Les bombardiers ne sont pas représentés lors de la destruction de Guernica, le plan de prise de vue restant au sol.


Informations visuelles

Le lecteur ressent la densité d’informations apportées par les dialogues, sans forcément se rendre compte qu’il en va de même pour la narration visuelle, dont la clarté remarquable donne l’impression d’une lecture immédiate et facile. Pour autant, il lui suffit de de quelques scènes pour prendre conscience de l’élégante habileté du dessinateur. L’action d’éclat de Lulia Montago pour lancer une grenade dans la pièce où se trouvent des tireurs franquistes semble évidente et plausible, alors qu’elle saute de toit en toit, en prenant en compte les angles de tir des ennemis, et la couverture que lui assurent les tireurs de son groupe. La discussion risquée entre deux officiers russes dans une des cabines d’un navire apparaît naturelle tout en restant visuellement intéressante, alors qu’ils sont assis sur leur chaise, parce que leur langage corporel évolue en fonction de la conversation, ainsi que les expressions de leur visage, alors qu’ils fument et boivent dans le même temps.


Impossible de résister aux postures de Roman Kapulov exprimant un comportement insolent face au commissaire politique Fridiatov. La scène dans le bar Chicote mêlant clients habitués, les trois pilotes (Frank Tinkbaum, Roman Kapulov et Jean Dary, surnommés les trois mousquetaires), les membres de la brigade de la Mort, des nonnes, un septuagénaire indigné refusant de se soumettre, puis l’irruption des femmes de l’association Mujeres Libres est d’une lisibilité épatante, grâce à une gestion experte du nombre des intervenants et de leur placement. Le lecteur garde longtemps en souvenir Lulia Montago agenouillée sur la berge d’une rivière pour faire la lessive, humiliation terrible pour cette combattante, malgré la luminosité d’une belle journée. André Juillard maîtrise tout autant les scènes d’action, et le lecteur a encore en tête la course-poursuite en automobile sur une route déserte.

Lisibilité de l’action et qualité du découpage sont deux de l’école de Bruxelles, et Juillard ne fait pas exception à ces règles fondatrices. Tout s’enchaîne à la perfection, le lecteur ne ressent pas la moindre friction, du début à la fin.


Regard sur l’histoire et histoire d’amour

La reconstitution historique occupe donc une place importante, centrale même, dans une intrigue dont le déroulement dépend entièrement de cette situation complexe entre plusieurs belligérants aux objectifs très disparates. Les personnages subissent l’histoire tout en en étant les acteurs, un schéma déjà appliqué dans Mezek. Et comme dans Mezek, les forces armées que l’auteur met en scène comptent également des étrangers motivés par des raisons diverses, chacun avec leur histoire personnelle.

Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une belle histoire d’amour (destinée à mal finir ?) entre la républicaine espagnole et le pilote militaire russe. Ils se rencontrent pour la première fois en planche 26, et la seconde en planche 34. Leur histoire d’amour s’avère assez restreinte en termes de pagination, à la fois réaliste, et à la fois avec une composante romantique dans le plus pur stéréotype du coup de foudre. Elle fait écho à celle de Frank Tinkbaum, que la cupidité de sa maîtresse a poussé à s’engager. Dans un parallèle né de l’opposition, le lecteur associe également la nudité de Roman Kapulov lors d’ébats avec Lulia, à celle de Tinkbaum alors qu’il est torturé par ses geôliers nationalistes, les auteurs mettant ainsi en avant comment des circonstances incontrôlables emmènent les individus dans des directions opposées.

Le récit met également en scène comment les petits chefs se sentent légitimes pour imposer des ordres s’apparentant à des brimades, entre mesquinerie et sadisme, à l’instar du commissaire Fripiatov, du lieutenant-colonel Orlov ou encore du milicien républicain Mariano Abad. Yann fait apparaitre les conséquences de la politique de Joseph Staline (1878-1953) sur le peuple espagnol et expose à quel point les idéaux sont dévoyés.



Conclusion

Un récit ambitieux, présentant d’un côté un moment de la guerre civile espagnole avec les enjeux correspondants, des figurants de choix, et de l’autre une histoire d’amour, lointainement inspirée de Roméo et Juliette, la fameuse tragédie shakespearienne, en une variation très particulière sur le thème principal, pour ainsi dire. Le scénariste développe son propos, la particularité de chaque protagoniste impliqué, leurs motivations personnelles, l’incidence de la politique de Staline, la présence de la presse étrangère, le financement des armes, etc. De son côté, la narration visuelle effectue un travail colossal de reconstitution historique, de direction d’acteurs, de mise en scène de moments d’échanges et de moments d’action, avec une lisibilité exemplaire. Une grande réussite qui s’achève sur une note pleine d’espoir : l’amour triomphe de tout.



jeudi 12 décembre 2024

L'intranquille monsieur Pessoa

Mens agitat molem.


Ce tome contient une histoire complète, de nature biographique. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Nicolas Barral pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec la participation Marie Barral pour les couleurs. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de Simño Cerdeira. Il se termine avec une photographie de la malle remplie de manuscrits de l’écrivain, et une page comprenant une bibliographie recensant trois ouvrages sur l’écrivain, et huit ouvrages de l’écrivain, ainsi que la liste des ouvrages de Barral chez le même éditeur et chez d’autres éditeurs.


Lisbonne, en 1935, Fernando Pessoa est en consultation chez son médecin qui lui annonce que son foie est très abimé. Le poète regarde le chantier de la cathédrale Sainte-Marie-Majeure. Il demande au docteur s’il a déjà pris l’ascenseur. Il explique que celui-ci a été créé par un ingénieur français, Raoul Megnier, et appartient à la compagnie des tramways électriques. Il dessert le Largo du Carmo. Le billet pour accéder tout en haut est un cher, mais quel panorama ! Le médecin ne se laisse pas distraire : il indique qu’il est très sérieux et qu’il va falloir qu’il hospitalise Pessoa. Ce dernier lui répond qu’il doit lui faire une confidence : il est immortel. Le médecin ne s’en laisse toujours pas conter et il ajoute qu’en attendant il adresse l’écrivain à un confrère à l’hôpital Saint-Louis des Français, il lui conseille de prendre ses dispositions. Pessoa sort du cabinet, et il salue un homme habillé de tout de noir dans la salle d’attente. En descendant dans l’escalier, il tousse et crache un peu de sang dans son mouchoir. Il sort dans la rue, et il marche sur le motif pavé de vagues de la place du Rossio. Son esprit se met à vagabonder.



Fernando Pessoa se souvient d’un épisode de son enfance, en 1936 sur un navire de ligne au large du cap de Bonne Espérance. Il était dans une cabine avec sa mère et elle lui lit une histoire pour l’endormir : celle du chevalier de Pas qui plonge dans les douves pour échapper aux gardes du château, et qui reste sous l’eau en utilisant un roseau pour respirer. Le jeune garçon s’endort paisiblement en suçant son pouce. La mère va s’assoir sur le lit en face, regarde le portrait d’un homme qu’elle a sorti de ses affaires, et sort un calepin où elle écrit un court poème destiné à cet homme. Puis elle prend son châle, et elle sort prendre l’air. Le bruit de la porte réveille Fernando et il lit le poème d’amour. Il déchire le poème car il comprend qu’il est destiné au nouvel amoureux de sa mère alors qu’elle avait promis de n’aimer qu’un seul, son défunt mari, le père de Fernando. La mère rentre dans la cabine à ce moment et elle est prise de colère. Elle récupère la feuille déchirée, et elle jette le ballon de son fils par le hublot. Geste qu’elle regrette immédiatement et elle demande pardon à son fils. 28 novembre 1935, à Lisbonne au petit matin, dans la salle de rédaction du Diario de Lisboa, le rédacteur-en-chef M. Da Silva comprend qu’il va falloir rédiger une nécrologie. Il la confie à Simão Cerdeira.


Fernando Pessoa (1888-1935), écrivain et poète portugais : pas forcément un auteur connu du lecteur, une référence dans son pays d’origine. En fonction de sa familiarité avec cet auteur, le lecteur comprend immédiatement que le récit commence à quelques jours de son décès, et il constate qu’il revient en arrière de temps à autre. Il apparaît plusieurs personnages au temps présent : Pessoa lui-même, Simão Cerdeira un jeune pigiste et écrivain débutant, qui va à la rencontre de personnes ayant connu le grand homme, Rosa la secrétaire du journal Diario de Lisboa, Henriqueta Nogueira la sœur de Fernando Pessoa, et quelques personnages plus secondaires comme son barbier, M. Da Silva rédacteur-en-chef du quotidien, ou Artur Portela qui a connu Pessoa, le ministre António Ferro (1895-1956), la jeune secrétaire Ofelia Queiroz. Dans le passé, apparaissent rapidement la mère de Fernando, les amis avec lesquels il a fondé la revue Orpheu, le second époux de sa mère. Le lecteur ne prête pas forcément attention au monsieur dans la salle d’attente du médecin. Il est représenté avec la même approche réaliste que les autres personnages : un visage un peu simplifié pour en faciliter la lecture et l’identification, une morphologie tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Il est surpris de le retrouver en page cinquante-cinq alors que Pessoa se promène dans un cimetière.



Le récit s’ouvre avec un dessin qui occupe les deux tiers de la page, sous le rappel du titre : une vue du sommet de l’échafaudage qui entoure le sommet d’une des deux tours de la cathédrale en rénovation, et une vue des derniers étages et des toits de ce quartier de Lisbonne. L’artiste prend soin de représenter la ville telle qu’elle était à cette époque, avec une approche descriptive et réaliste : les motifs du pavage de la place du Rossio, différentes rues de Lisbonne avec son tramway, un café, les installations portuaires, un grand parc, les quais, un cimetière, la cathédrale, et plusieurs intérieurs comme l’appartement de Pessoa, le cabinet du docteur, la salle de rédaction du Diario de Lisboa, une chambre d’hôpital, etc. Ces dessins peuvent devenir très détaillés pour insister sur un élément : par exemple, la métallerie de la construction permettant d’accéder à la tour de la cathédrale. Il fait preuve du souci de l’authenticité historique, à la fois dans les éléments urbains, à la fois dans les accessoires de la vie quotidiennes et dans les tenues vestimentaires. Le dessinateur utilise des traits de contour pour délimiter les personnages et les éléments du décor, avec une épaisseur parfois un peu plus appuyée, et un souci de lisibilité, de ne pas surcharger les cases. Il réalise une mise en couleurs naviguant entre le réalisme et une approche plus impressionniste, en particulier pour accompagner Pessoa et ses états d’âme, restreignant alors sa palette majoritairement des tons ocre et marron. Il fait preuve d’une sensibilité particulière pour la direction d’acteurs, en particulier pour le langage corporel du poète qui apparaît comme fragile et précautionneux, posé et mesuré.


Dès le départ, le lecteur apprécie la place laissée à la narration visuelle. Il remarque que la troisième planche est muette, laissant ainsi les dessins porter toute la narration. L’auteur a ainsi réalisé vingt-quatre planches muettes, avec des moments insoupçonnables comme une filature (Simão Cerdeira emboîtant le pas à Pessoa pour savoir où il se rend), et une tuerie à l’arme à feu dans cette structure métallique autour de la cathédrale. Le dessinateur met à profit des dispositifs visuels comme le motif du pavage qui rappelle les vagues à Pessoa, suscitant ainsi la remontée d’un souvenir d’enfance. Ou encore la possibilité d’inclure un personnage fiction, le chevalier Pas se tenant aux côtés de Fernando enfant. La mystérieuse présence de papillons virevoltant dans la chambre de son appartement : entre symbole et métaphore de la manifestation de l’inspiration et de la liberté fragile de création. Des pages où la mise en couleurs se restreint à des teintes bleutées correspondant à des scènes dans le passé. Ou encore la vie d’un personnage de fiction, Bernardo Soares, représenté dans le même registre réaliste que celle de Fernando Pessoa, l’auteur. Soucieux de la compréhension de son lecteur, l’auteur fait expliquer la notion d’hétéronyme par Artur Portela à Simão Cerdeira. Le lecteur se souvient alors de l’homme dans la salle d’attente du médecin.



Dans un premier temps, la démarche de l’auteur apparaît comme étant de relater les derniers jours de l’écrivain, de le mettre en relation au regard des personnes qu’il côtoie. Dans un second temps, le lecteur comprend que la scène en 1936 du voyage en bateau, celle de la rencontre avec Ofelia Queiroz, ou encore d’un repas de famille correspondent à des moments que Nicolas Baral a jugés comme déterminant dans la vie du poète, à la fois dans la construction de sa personnalité, à la fois dans sa vocation d’écrivain et de ce qu’il souhaite exprimer. Dans un troisième temps, il saisit également leur fibre psychanalytique, particulièrement émouvante concernant le ballon jeté par le hublot en page quatorze, un acte qui traumatise le jeune garçon comprenant que sa mère le punit en lui faisant mal. Toutefois en page soixante-six, Pessoa entreprend d’expliquer l’importance de la littérature à son barbier, en lui demandant de décrire un ballon, ce qui apporte une tout autre perspective audit traumatisme. En page trente-deux, Artur Portal explique la notion d’hétéronyme à Simão Cerdeira, une marque de fabrique de l’écrivain. Ainsi le lecteur néophyte peut comprendre ce qui se joue au cimetière, puis dans plusieurs scènes après. L’auteur met ainsi en scène les déclarations mêmes de Pessoa quant à la réalité de ces hétéronymes, ce qui a pour effet de donner à voir au lecteur ce pan de sa vie tel que l’écrivain lui-même le ressent. Avec ces différentes composantes, ce récit biographique amalgame les faits avec la vision d’auteur de Fernando Pessoa, et sa méthode d’écriture.


Les auteurs de bande dessinée biographique naviguent entre la transcription factuelle et académique des faits, parfois alourdie par de copieux cartouches, et une interprétation à l’aune des œuvres de l’artiste. Ici, l’auteur sait combiner ces deux façons d’appréhender une telle biographie, avec une narration visuelle descriptive consistante et légère à la fois, et un tour de main élégant mêlant harmonieusement les faits avec les intentions de Fernando Pessoa, l’impact émotionnel et psychologique de certains événements et le carburant créatif qu’ils constituent. Inspirant.



mercredi 11 décembre 2024

Les nouvelles aventures de Bruce J. Hawker T01 L'œil du marais

Il aurait utilisé quelque chose de plus ingénieux, de plus complexe…


Ce tome est le premier d’un diptyque de la reprise d’une série créée par William Vance en 1976, comprenant sept tomes parus de 1979 à 1987. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Christophe Bec pour le scénario, et par Carlos Puerta pour le dessin et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dans la forêt de Chizé, Haut-Poitou, dans la nuit du douze octobre 1307 : un groupe de templiers a établi son campement pour la nuit, certains sont encore sur leur monture. Aymeric, un cavalier, s’adresse à un autre pour lui indiquer qu’ils doivent prendre la mer avant le lever du jour, et lui demandant s’il est certain que frère Hughes va bien les rejoindre. L’autre lui enjoint de garder la foi, ils ont encore du temps, le crépuscule vient à peine de tomber, et il est certain que le frère a lui aussi pris la fuite. Il continue : Le Seigneur ne les abandonnera pas, Il guide les pas de Hughes de Chalons jusqu’à eux. En effet, un soldat vient leur annoncer que frère Hughes approche avec trois charrettes recouvertes de paille. Chaque cavalier revêt un lourd manteau informe pour cacher leur blason. Il ne faut pas qu’ils risquent d’être découverts une fois hors de cette forêt. Ils continuent d’échanger des consignes et des informations. Ils doivent gagner le port de la Rochelle, là où leurs nefs les attendent. Ils se demandent si frère Jean saura garder le secret, tout en étant sûrs qu’il sera supplicié. C’est le sort réservé par Guillaume de Nogaret à beaucoup de leurs frères. Le roi les accuse d’idolâtrie et de sodomie. Philippe le Bel ne veut pas seulement l’anéantissement de leur ordre, il veut aussi leur mort. Alors qu’ils arrivent au port, deux dockers identifient le maître précepteur, et il en déduit que les charrettes sont chargées du trésor du visiteur général. Les templiers sont prêts à prendre la mer les coffres remplis d’argent, avec les archives et les artefacts ramenés de Terre sainte placés dans la cale, et les cartes vikings.



Vendredi treize octobre 1307, sur l'île aux Juifs, à Paris, tous les templiers de France sont arrêtés sur ordre du roi Philippe IV. Dix-huit mars 1314, Jacques de Molay est exécuté, sur un bûcher dressé et il prononce sa malédiction. Le vingt-huit août 1803, dans la baie de Gibraltar, mister Dunn explique l’origine mythologique de cette formation à Bruce J. Hawker : Merlqart est l’équivalent d’Hercule pour les phéniciens, dans les légendes il aurait brisé les chaînes de l’isthme et percé une brèche divine dans la masse montagneuse mariant ainsi les eaux de l’océan et celles de la Méditerranée. Hawker le remercie et se félicite d’avoir à son bord en qualité de second quelqu’un d’aussi érudit. Il regrette de ne pas en dire autant de ce jeune loup des Royal Marines, le lieutenant Lowe. Il n’a jamais trop apprécié les soldats d’infanterie blanchis à la terre à pipe, car ils ne voient guère plus loin que la pointe de leur baïonnette. Dunn ironise que le lieutenant sait bien pourquoi ils ont des marines à bord : car les chèvres sortiraient trop facilement du lot. Hawker monte dans le canot qui doit l’amener à bord du Victory où il est attendu par l’amiral Nelson.


Un exercice délicat : la reprise d’une série qui a laissé une empreinte dans la mémoire collective, majoritairement du fait de l’implication de son créateur et auteur, de sa personnalité. En entamant ce tome, l’horizon d’attente du lecteur comprend une aventure maritime, un personnage principal droit dans ses bottes, sans beaucoup de personnalités, et bien sûr des références aux aventures originales. Les auteurs répondent à ces attentes. Bruce J. Hawker est égal à lui-même : un beau jeune homme, bien fait de sa personne, à la silhouette un peu guindée, avec une chevelure fournie blond platine. Au détour d’une discussion, un marin du Lark mentionne l’âge du lieutenant : vingt-trois ans, ce qui correspond à la création de William Vance. Il est fait mention des aventures des deux premiers albums : la mission du Lark sous les ordres de Hawker, et même l’anecdote selon laquelle il aurait sauvé la vie de l’amiral Nelson. Celle-ci est évoquée par l’amiral directement avec Hawker, avec une certaine froideur. Au cœur des aventures originales se trouvaient la nationalité du héros et sa qualité de militaire. Le lecteur retrouve ces caractéristiques au début du récit elles revêtent moins d’importance dans la deuxième moitié de ce tome. Enfin, il retrouve la responsabilité de commander un navire britannique, soumis aux conséquences de croiser un bâtiment ennemi. Indéniablement les auteurs ont lu les récits de William et veillent à en respecter l’esprit.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur attend peut-être une forme d’intrigue plutôt qu’une autre. Le scénariste a choisi de faire partir le héros depuis Gibraltar, et de l’envoyer vers le nouveau monde. En cela, il s’écarte du schéma des sept tomes précédents, tout en conservant le principe que Bruce J. Hawker que la responsabilité militaire d’un navire le place dans des situations périlleuses et il assume pleinement les responsabilités de sa charge, recourant à la violence comme à la discussion. La dynamique de l’intrigue repose sur la recherche d’un trésor. L’auteur se sert du mythe du trésor des templiers, et des différentes hypothèses historiques. Il évoque en trois cases autant de faits historiques : le départ de la flotte des templiers, l’arrestation des templiers, l’exécution de Jacques de Molay (1244/49-1314) vingt-troisième et dernier maître de l’ordre du Temple, sans mention explicative, en tenant ces faits comme connus du lecteur. En fonction des événements historiques, il les mentionne comme connus de tout le monde, ou il les complète d’une brève mention. Le lecteur voit ainsi Horatio Nelson (1758-1805) le temps d’une scène, Jacques de Molay le temps d’une case, et Félicité de Lannion (1745–1830), comtesse de la Rochefoucauld joue un rôle important dans le récit (reprenant ainsi l’habitude d’avoir un personnage féminin fort). Enfin, le scénariste reprend l’hypothèse des voyages de Le chevalier Henri Sinclair (1355-1404).


Le lecteur peut être familier de la personnalité graphique de l’artiste avec ses précédentes séries, comme Baron Rouge (trois tomes, 2012-2013-2015) avec Pierre Veys, Maudit sois-tu (trois tomes, 2019-2021-2022) avec Philippe Pelaez, Jules Verne et l’astrolabe d’Uranie (deux tomes, 2016-2017) avec Gil Esther. La première planche s’avère très caractéristique de son approche : une mise en couleurs très sophistiquée, apportant une sensation de rendu photographique pour certains éléments, ou relevant d’une impression donnée par un camaïeu. Dans la première catégorie, le rendu s’avère saisissant quand il reproduit à la perfection la texture de la roche pour Gibraltar, les vaguelettes de la mer, ou encore les brins d’herbe dans une vaste étendue verdoyante. Dans la deuxième catégorie, il réussit à donner l’impression d’un ciel de tempête avec un camaïeu de gris et de fines zébrures, des habits dégoutant d’eau dans la tempête par un jeu de bleus, une terre à l’horizon par des formes vertes indistinctes, ou encore une feuillage vert tel que le lecteur peut s’imaginer en avoir la perception dans le lointain. L’artiste joue de la même manière avec la façon de représenter les visages, en rendu quasi photographique, ou une approche plus classique avec trait de contour, hachure et mise en couleur. Il est possible que le lecteur ait besoin de disposer d’un temps d’adaptation pour accepter ces fluctuations au sein d’une même page. Pour autant, la maîtrise graphique a tôt fait de l’enthousiasmer en mariant ainsi des descriptions d’un rare réalisme avec des ambiances relevant plus des sensations.



Le lecteur se sent vite emmené aux côtés de Bruce J. Hawker dans une vraie aventure, plausible, avec des moments attendus (bataille maritime, emprisonnement à fond de cale, recherche d’un trésor, tempête en plein océan), avec un enjeu de taille dans un contexte historique nourri et développé. Il fait l’expérience de deux créateurs en phase, au point de ne faire qu’un, avec des moments mémorables : la première apparition du navire avec ses voiles blanches ornées de croix rouges, le médecin préparant ses instruments dans le pont inférieur, les canons crachant le feu, le navire bringuebalé par les vagues immenses, le feu de Saint Elme, un navire vu du ciel à la verticale, la végétation luxuriante, la découverte de la forme artificielle d’un marais, le ciel nocturne embrasé par les fusées volantes, etc. Il se rend compte que la narration présente une densité élevée : à la fois par le volume d’informations contenues dans les dialogues, et au cours d’une ou deux explications plus longues, à la fois par les éléments visuels. Parfois, il lui semble que le scénariste tient à rentrer dans le détail, afin de rester concret et plausible, qualité qui se propage aux éléments fictionnels. Le dessinateur en fait de même de son côté. Cela peut avoir pour effet d’amoindrir la dimension spectaculaire de certaines moments (par exemple la découverte des restes de la charpente d’un navire enterré, qui n’est que le résultat de jours et de semaine du dur labeur de pelletage). À d’autres moments, cela rehausse un événement, comme la découverte de la fuite nocturne des prisonniers anglais.


La promesse de découvrir un héros emblématique d’une série, ou de le retrouver, dans une interprétation différente par de nouveaux créateurs : un pari à double tranchant, entre la certitude de ne pas faire aussi bien que l’équipe originelle, et l’obligation de reprendre les éléments caractérisant la série. Bec & Puerta remplissent cette seconde condition : la beauté et la froideur de Bruce J. Hawker, des scènes de mer, une dynamique conflictuelle entre Anglais et leurs ennemis de l’époque, un ancrage dans une époque historique. L’artiste se montre aussi ambitieux que William Vance, tout en conservant ses propres caractéristiques visuelles, peut-être en deçà pour rendre l’océan vivant, peut-être plus convaincantes pour le réalisme. Le scénariste intègre et cite des éléments des précédentes aventures, tout en emmenant le personnage plus loin qu’il n’a jamais navigué. Une histoire solide pour elle-même, respectant les conventions de l’hommage, tout en prenant des libertés. Un beau voyage exploratoire.