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jeudi 1 juillet 2021
Contes saumâtres
dimanche 27 juin 2021
Grand Silence
Six ans plus tard, les jeunes époux divorcent, le mari se montrant violent. Ils ont eu des jumeaux : Ophélie et Arthur qui ont six ans. La fillette reste avec sa mère, et le fiston va vivre avec son papa. Les jumeaux dorment pour la dernière fois chacun dans leur lit dans la même chambre, se demandant s'ils se reverront, se disant que oui, au moins à l'école. Arthur se dit qu'Ophélie va avoir une grande maison, et lui une petite. Il coupe un bout de mèche de ses cheveux roux, et le remet à sa sœur. Ils finissent par dormir. Sur une colline, qui domine la ville, se trouve un bâtiment hérissé de piques portant l'inscription Grand Silence. Quelques jours plus tard, la mère présente sa nouvelle chambre à Ophélie, et le père présente sa nouvelle chambre à Arthur. Le matin, les jumeaux se retrouvent et se prennent par la main devant les grilles de l'école, alors que les deux parents s'en vont en se tournant le dos, sans se parler. Dans la cours de l'école, les enfants parlent, mais on ne les entend pas. Le soir, la mère embrasse le front de sa fille pour lui souhaiter bonne nuit. Ophélie lui demande : Pourquoi, maman ? Parce que, répond sa mère. Le père embrasse le front de son garçon, et lui demande : Pas de baston demain. Pour répondre à son fils, il complète : pas de baston perdue.
Le lecteur poursuit sa découverte de l'histoire, aux côtés d'Ophélie et d'Arthur, chacun de leur côté, comment leur vie est conditionnée par celle des adultes et leurs choix autour d'eux. Il découvre également la condition de Maria, l'institutrice en fauteuil roulant, sa sensibilité, et une partie de son histoire personnelle. Les dessins rendent chaque personnage attachant, dans sa simplicité et son expressivité, à l'exception d'Octave. Ils n'en deviennent pas simplistes pour autant. La dessinatrice sait montrer une large gamme d'émotions, à la fois par l'expression du visage, à la fois par le langage corporel. Il n'y a pas que de la souffrance et de la méchanceté. Les jumeaux sont mignons, sans être parfaits, et l'empathie fonctionne tout de suite, ainsi que pour Maria, sans qu'ils ne deviennent angéliques, sans que les adultes ne soient diabolisés. Le lecteur apprécie le fait de lire une réelle bande dessinée, et pas un pamphlet ou une thèse illustrée. Il côtoie les individus pleinement réalisés, que ce soient les rôles principaux ou les figurants, chacun avec leur tenue vestimentaire et leur occupation. L'artiste sait mettre en scène les situations de la vie quotidienne avec une tonalité de couleur qui leur apporte une touche d'illustration pour enfant, ou de légère intemporalité. Le lecteur se sent impliqué dans ces moments du quotidien, très parlants : personnes un peu gaies à la noce, retour dans la nuit à l'arrière de la voiture, chambre partagée avec son frère ou sa sœur, découverte d'une nouvelle chambre, arriver dans une cour d'école, faire ses devoirs, chercher à comprendre le comportement d'un adulte, etc. Elle rend admirablement bien les sensations de la vision du monde à hauteur d'enfant.
Dans la postface, Théa Rojzman explique qu'elle a choisi la forme d'un conte pour de toutes les histoires en faire une seule qui soit fictionnelle, tout mêler, raconter autrement, imaginer, réunir, imager, zoomer et agrandir. La structure du récit, les séquences et la narration visuelle avec les phylactères y parviennent avec une sensibilité incroyable. Le lecteur ressent le silence et la solitude des jumeaux, la souffrance qui est l'impossibilité de dire, à la fois du fait de la culpabilité imposée par l'autorité de l'adulte, mais aussi par manque de mots pour verbaliser un acte aussi inconcevable. Le lecteur se rend compte qu'Ophélie et Arthur n'ont qu'une seule soupape : le fait qu'entre jumeaux ils se comprennent sans se parler. Il voit bien que non seulement ils ont été victimes d'un acte ignoble, mais qu'en plus ils ne peuvent pas exprimer leur souffrance. Au fil des séquences, il capte différentes facettes de ce crime : l'effet de dissonance cognitive chez l'enfant (la confiance en l'adulte et ce qu'il lui a fait subir, deux choses inconciliables qui provoquent cette dissociation), la prédation des adultes profitant de leur position d'autorité que leur confère l'âge et pour l'un d'entre eux la position sociale, le dégoût de soi-même et la somatisation, l'extériorisation de la souffrance par la violence, l'adulte comme modèle à imiter avec le risque de reproduire les schémas, le silence qui empêche de reconnaitre l'existence du crime, de la souffrance. Le lecteur apprécie d'autant plus que le récit ne s'arrête pas là, que la lutte contre Grand Silence soit montrée sans manichéisme ou simplification, avec une idée visuelle aussi simple qu'efficace pour identifier victime et bourreau, mais aussi une autre catégorie. Les autrices vont jusqu'au bout et mettent en scène le début de la solution, dépassant la simple dénonciation qu'elles ont réalisée avec une rare intelligence.
vendredi 25 juin 2021
Le Baron
Vous vous en êtes sorti en vous tirant par les cheveux ?!
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Il s'agit de l'adaptation libre en bande dessinée de la vie de Karl Friedrich Hiéronymus, baron de Münchhausen (1720-1797). L'adaptation a été réalisée par Jean-Luc Masbou, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 64 planches en couleurs. Le tome se termine avec 3 pages d'étude graphique des personnages, ainsi que les croquis préparatoires de chaque page rassemblés sur 2 pages, et ceux de la couverture sur une autre page.
Il existe trois sortes de fabulateurs : ceux qui racontent leur vie de façon romanesque, ceux qui inventent des univers de toutes pièce, et ceux qui affirment avoir accompli des choses impossibles. Le baron de Münchhausen était tout cela à la fois : menteur, conteur, poète. Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vint au monde le onze mai dix-sept cent vingt, dans le château de Bodenwerder, dans la région du Weserbergland. Il est vraisemblable qu'il attrapa très tôt le goût du mensonge, certainement pour se donner de l'importance. Il fut un page du prince de Brunswick, puis un mercenaire dans l'armée russe, à mener la guerre contre les turcs avec le grade de capitaine de cavalerie. Il racontait ses histoires de taverne en campement, et celles-ci commençaient à se répandre dans les salons. Finalement, lassé de la vie militaire, il revint vivre chez lui, retrouva sa femme Jacobine. Il partagea ses journées entre la chasse, l'entretien de son domaine et les bons repas.
Pendant ce temps-là, ses aventures avaient été imprimées outre-Manche, puis traduites en français, et enfin en allemand en 1786. En mai 1787, Engelbert Bodmann, un colporteur, arrive à Bodenverder avec sa camelote. Parmi les marchandises qu'il propose aux habitants, se trouve un livre : Les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen. Les villageois sont interloqués : ils n'imaginaient pas que leur baron soit l'objet d'un livre. Le colporteur a du mal à y croire : le baron dont il a lu les aventures une dizaine de fois, serait donc un être humain réel. Tout le monde s'installe en terrasse, à la table de l'aubergiste avec une bonne bière. Le colporteur indique qu'il aimerait bien rencontrer le baron. Hélas, celui-ci ne vient plus à l'auberge, car il a promis à sa femme, de ne plus rentrer saoul. Gustav décide d'aller le trouver au château pour le faire changer d'avis. Il s'y rend à pied, et trouve le jeune Hans dans la cour du château à regarder une canne avec ses cannetons. Celui-ci lui indique que le baron est parti à la chasse le matin, mails qu'il a oublié ses balles de plomb. Gustav prend le sac de balles de plomb et part dans les bois à la recherche du baron. Il le découvre à l'abri d'un bosquet, avec son fusil dans les mains, prêt à tirer sur un magnifique cerf. Il fait feu et l'atteint en pleine tête, mais avec des noyaux de cerise en guise de balle.
Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout. Déjà, les pages sont réalisées par Jean-Luc Masbou, l'illustrateur de la série De Cape et de Crocs (1995-2016, 12 tomes) avec Alain Ayrolles. Le lecteur est donc assuré de dessins délicieux, et c'est le cas : une narration visuelle riche en décors, avec des personnages immédiatement sympathiques, une mise en couleurs claires et gaies. C'est un vrai plaisir de lecture dès la première page. En outre, l'artiste ménage de nombreuses surprises, que ce soit les 2 strips réalisés par des invités en page 1, avec un clin d'œil à Denis Bajram et à Jean-Michel Folon (1934-2005), ou encore les différentes formes d'illustration. Lorsque le Baron raconte une de ses aventures, l'artiste change de mode graphique. Ça commence dès l'évocation de sa vie : dessins avec des traits encrés très fins et des aplats de couleurs. Ça continue avec l'histoire qu'il raconte à Gustav : des cases évoquant une toile de Jouy, d'un joli rose cuisse de nymphe. Pour l'histoire suivante où il garde les ruches du sultan et doit mener les abeilles au champ, l'artiste prend le parti de représenter les personnages comme des pantins. Il ne s'agit pas d'une coquetterie esthétique pour épater la galerie, mais bien de donner une indication de la saveur de la narration du conteur extraordinaire qu'est le baron. Ce thème revient à plusieurs reprises : ce n'est pas la même chose entre lire ses histoires, ou l'entendre les raconter et de jouir de sa faconde.
Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout car l'auteur situe son récit après les dernières aventures du baron. Il commence par retracer la genèse du livre narrant ses aventures : en 1785, Rudolf Erich Raspe (1736-1794) publie ces récits en anglais. Puis, un an plus tard, le livre est traduit en allemand par Gottfried August Bürger (1747-1794) qui les réécrit pour un livre plus poétique et satirique. Mais il n'est pas fait mention de la version française, traduite par Théophile Gautier (1836-1904), avec des illustrations de Gustave Doré (1832-1883), car elle date de 1854, bien après le décès du baron. Du coup, cette histoire reprend bien une douzaine de ses aventures : un lièvre à huit pattes, aller récupérer sa hache sur la Lune, un général à moustache à qui il manque le sommet du crâne, le cheval du baron coupé en deux, et bien sûr pour finir une version du boulet chevauché par le baron, mais dans une version inédite. Ces récits sont faits par le baron en personne, et interviennent dans le fil du récit qui se déroule en mai 1787, bien après qu'il se soit rangé de sa vie militaire. De fait, le lecteur bénéficie à la fois de certaines de ses aventures, et à la fois d'une prise de recul sur le succès de ses affabulations.
Pendant ces passages au temps présent du récit (mai 1787), Jean-Luc Masbou reprend son mode de dessin classique, et c'est délicieux. Cela incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque case. La bonhommie des personnages est irrésistible, d'autant plus que l'artiste exagère un soupçon l'expression de leur visage. Ils sont craquants à tous faire les yeux ronds quand le colporteur les informe de l'existence du livre sur les aventures du baron. L'aubergiste Bruder est souriant sans arrière-pensée, donnant une envie irrépressible d'aller manger une tourte chez lui, avec une bonne chope de bière. Gustav est rondouillard avec le crâne dégarni et il inspire une grande confiance, dès le premier coup d'œil. Les cheveux du baron grisonnent et il est très élancé. Il a un visage très expressif, souvent lunaire, parfois une peu agacé quand il s'adresse à son épouse qui a une tendance affirmée à le faire redescendre sur terre, et à ne pas s'en laisser conter. Celle-ci arbore un air tout le temps un peu pincé, et réprobateur. Le dessinateur soigne tout autant les tenues vestimentaires, établissant une distinction clairement visible entre celles des roturiers et des serviteurs, celles des bourgeois, et celles de la baronne et du baron.
C'est également un délice que de prendre le temps de regarder les décors, ou plutôt les environnements. Le lecteur ouvre grand les yeux pour ne rien perdre des pavés des rues de Bodenwerder, des poutres apparentes en façade des maisons, des tuiles sur les toits, de la grande table en bois de l'auberge, de son enseigne avec un trou de boulet de canon, de la forme du dossier des chaises en bois. Plus loin, il regarde la porte d'entrée en pierre du domaine du château, les tourelles, la grande bâtisse principale, les escaliers menant au jardin et les rambardes en pierre. Plus loin encore, il établit la comparaison avec l'architecture du château du vicomte von Hertzberg et son jardin à la française, sans oublier les lieux exotiques où se déroulent les aventures du baron. Il prend tout autant plaisir à se promener dans les bois aux alentours du château pour retrouver le baron en train de s'adonner à la chasse avec son chien, et avec un succès très relatif. L'artiste associe les formes détourées par un trait très léger, avec une mise en couleurs riche et naturaliste, pour des paysages riants où le lecteur espère bien pouvoir se promener un jour.
Bien évidemment, le lecteur comprend avec l'introduction que le thème principal est celui de l'affabulation, de l'histoire imaginaire. Mais ce thème ne prend pas le pas sur l'histoire : il ne l'écrase pas, elle ne devient pas un simple artifice sans substance. Bien sûr il se produit une mise en abîme puisque c'est l'histoire d'un conteur hors pair, qui redécouvre ses histoires dans un livre qui les regroupent, et cette histoire est elle-même racontée par le conteur qu'est le bédéaste. Mais la forme de la narration n'a rien de nombriliste, ni d'intellectuelle. Le plaisir de lecture reste au premier degré, libre au lecteur d'envisager ce second degré s'il le souhaite. S'il y est sensible, il se rend également compte que le baron évoque d'autres thèmes en passant. Il parle avec sa femme de son choix d'abandonner la guerre, pour arrêter de tuer, de la futilité d'assommer ses invités en étalant ses possessions, ou encore de ce qu'un individu peut souhaiter laisser à la postérité.
Juste une adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Que nenni ! Un album aux magnifiques dessins, une narration très agréable à l'œil, jouant gentiment sur la forme pour souligner l'importance de la qualité de la narration dans une histoire. Une évocation de certaines des aventures du baron, avec une verve et une faconde au goût inoubliable. Un récit avec des réflexions justes et touchantes. Une belle histoire qui célèbre les affabulateurs.
mardi 22 juin 2021
Papeete 1914 T1: Rouge tahiti
Ce tome est le premier d'un diptyque, constituant une histoire indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2011. Il a été réalisé par Didier Quella-Guyot, scénariste, et Sébastien Morice, dessinateur et couleurs, aidé par Sébastien Hombel du studio Makma pour les pages 20 à 48. La deuxième partie du récit se trouve dans Papeete 1914 T2: Bleu horizon (2012). Le tome se termine par une postface du scénariste expliquant que l'idée de cette histoire lui est venue en lisant un texte d'Émile Vedel, puis le livre Sur Mer - 1914 de Claude Farrère (1876-1957) & Paul Chack (1876-1945) comme matériau de recherche. Il explique qu'alors que le projet était en cours est paru Tahiti 1914 - Le vent de guerre (2009) de Michel Gasse. Puis viennent ensuite la reproduction d'un texte de Marau Taaroa, la reine de Tahiti, relatant la nuit des bombardements, un texte de Pierre Loti, une page d'explication sur les établissements français de l'Océanie et le rôle du gouverneur, et pour terminer quelques dates de l'histoire de Tahiti de 1876 à 1919.
Papeete, le premier août 1914, un voilier arrive dans le port, observé par des tahitiens sur leur pirogue à balancier unique, puis par les personnes présentes à quai, et par le curé, au-dessus du rideau à la fenêtre du café. Simon Combaud en descend, en chemise avec nœud papillon, costume noir, chapeau melon et pipe au bec. Dans le café, le curé annonce qu'il y a la guerre en Europe. René le patron lui demande comment il le sait, et le taquine car il n'y a même pas la TSF sur l'île. Est-ce un secret de confession ? Cette remarque fait rire tous les clients, et énervé, le curé indique que c'est un passager qui lui a dit, et que l'information a été confirmée par le quartier-maître de la Zélée. Combaud est entré dans le café et il demande une bière au patron. Le curé continue : il estime qu'avec l'ouverture prochaine du canal de Panama, l'île devrait être militairement bien équipée. Au lieu de cela, les autorités ont même désarmé la batterie du mont Faiere. Le patron en rajoute une couche en lançant une pique : le curé est juste jaloux parce qu'il n'a pas même pas été invité avec les gradés sur le Montcalm.
Sur le Montcalm, le capitaine discute avec un membre de son équipage. La situation est très tendue en Europe : un attentat dans les Balkans aurait mis le feu aux poudres, l'héritier de l'empire austro-hongrois et son épouse assassinés à Sarajevo. Mais c'était en juin, pourtant la France mobilise dès demain. Bon, d'un autre côté, ce n'est pas une petite guerre à 18.000 kilomètres qui va leur gâcher la soirée. Il laisse là cette discussion et invite une dame à danser, alors que s'ouvre le bal. À terre, dans le café, piqué au vif, le curé décide d'aller discuter avec le nouveau venu. Il lui demande ce qui l'amène, tout en supposant qu'il est venu pour les femmes, conséquence logique du livre du dandy efféminé. Son interlocuteur répond qu'il n'est pas venu pour ça, et demande au curé s'il a connu Pierre Loti. Le curé renchérit : que oui ! Ce romancier exotique a donné envie à des idiots de venir à Tahiti avec leurs dévergondages.
Bien évidemment, le lecteur est également venu pour la dimension touristique du récit. Il ouvre donc grand les yeux, et profite du spectacle dès la première case de la première page, avec un motu (îlet) en fond de case, une belle eau pour l'océan, et une pirogue à balancier unique (va'a) en premier plan. Ça continue avec une vue de l'île depuis le lagon, avec ces montagnes si vertes. Puis en page 14, le lecteur peut admirer Raiatea dans une vue du ciel, avec son lagon. Il s'assoit ensuite en compagnie de Simon et Mareta sur une belle plage de sable blanc, un détail un peu surprenant du fait que la plupart des plages de Tahiti ont du sable noir. Il accompagne ensuite les mêmes personnages pour une balade en montagne, avec cette végétation luxuriante. La randonnée se termine sous l'eau d'une cascade bien fraîche. S'il a déjà séjourné à Tahiti, le lecteur reconnaît immédiatement le style des habitations. Éventuellement il aurait apprécié que l'artiste se montre plus descriptif en ce qui concerne la végétation si impressionnante dans sa vigueur, et que la ville de Papeete ne ressemble pas uniquement à quelques maisons éparses.
De fait, l'histoire mêle deux fils narratifs : l'enquête de Simon Combaud qui reste très mystérieuse durant ce premier tome, et l'arrivée de deux croiseurs allemands Scharnhorst & Gneisenau en vue de Tahiti. Le scénariste développe l'organisation de la défense de l'île par le commandant Destremau. Le lecteur suit donc plusieurs personnages : ledit commandant, le clerc de notaire Simon Combaud, le curé et Mareta une vahiné. Au fil du récit, plusieurs thèmes sont évoqués. Bien évidemment, il y a un portrait des tahitiennes, aux mœurs légères, ou du moins dont l'activité sexuelle est régie par un autre code moral que celui de la métropole. Il y a les hommes blancs qui sont bien contents d'en profiter, et les tahitiens mâles sont presque absents du récit. Cela peut donner une image un peu naïve du bon sauvage, pas forcément facile à accepter. L'autre thème très prégnant est celui de la guerre qui fait irruption dans ce paradis terrestre. Quella-Guyot entrecroise les réactions de plusieurs personnages. Le commandant Destremau fait observer qu'être militaire, c'est prévoir les risques, et c'est presque toujours pour rien. Le peintre Octave Morillot s'engage dans les volontaires pour défendre Papeete, car un tableau est toujours plus beau par temps de paix. Le curé n'entretient pas non plus d'illusion : en temps de guerre, personne n'a jamais pu compter sur Dieu. Le récit met en évidence la réalité des affrontements, la destruction, les morts, et les traumatismes des hommes au combat (au travers de René qi a fait la guerre de 1870).
Alléché par la couverture, et peut-être parce qu'il a déjà apprécié d'autres œuvres de ce tandem, le lecteur se lance dans cette bande dessinée, en se disant qu'elle doit se dérouler à Tahiti, et que les images seront superbes. L'artiste ne le déçoit pas, bien au contraire, et c'est un grand plaisir de bout en bout que de se projeter dans cette ville et ses alentours, de côtoyer des individus plausibles et attachants dans leurs imperfections. Il découvre un récit à plusieurs facettes, entre enquête, entrée en guerre, et rencontre de deux cultures.
mardi 15 juin 2021
Algernon Woodcock, tome 3 : Sept coeurs d'Arran
Après le final époustouflant du tome précédent, le lecteur s'attend à plus de la même chose. Le scénariste pose tout de suite le principe : c'est lui qui choisit le rythme de la narration et le déroulement des séquences, et c'est comme ça. Ce tome débute donc par deux pages qui correspondent à du texte illustré, un extrait des mémoires du docteur William McKennan, une forme similaire aux mémoires du docteur John Watson évoquant les aventures de Sherlock Holmes. Mais ici, le lecteur bénéficie en plus de deux illustrations, l'une évoquant la ville d'Oban, l'autre la petite carriole passant devant le cimetière, sous le regard d'un chat, les deux sur fond ocre. Dans ces pages, le lecteur découvre que Algernon Woodcock n'est pas sorti indemne de son aventure, mais traumatisé, au point de souffrir d'un syndrome de stress post traumatique intense. Il a laissé un œil dans cette histoire, et il lui faut cinq ans pour parvenir à reconstruire une vie différente. L'intrigue démarre posément : Woodcock est sous le coup d'une réquisition et il en parle à son ami. Il lui faut se rendre à l'île d'Arran, à l'ouest de l'Écosse, vraisemblablement pour réaliser une autopsie, et il en parle un peu avec McKennan qui l'a accompagné, et avec un autre passager. Le lecteur doit patienter avant de pouvoir assister au premier contact avec le fantastique. Il suit le personnage principal qui subit son voyage en bateau, qui prend contact avec le juge qui lui explique la situation. Ces différents moments permettent d'installer le mystère par les non-dits, ainsi qu'une tension à couper au couteau entre Woodcock et le juge, suave et antipathique au possible.
Parmi les localisations les plus remarquables, le lecteur prend grand plaisir à regarder le cloître et son jardin intérieur où travaillent quelques moines. Il tombe en pâmoison devant les cinq pages qui se déroulent dans la lande, Algernon Woodcock prenant un moment pour s'y détendre et se retrouvant face à un lièvre. L'onde est pure, et le lecteur aimerait y tremper ses mains comme Algernon. L'herbe est verte, un peu ondoyante, avec des zones plus claires et d'autres plus sombres, en fonction de la lumière changeante passant à travers les nuages. C'est magnifique. Alors qu'il l'emmène voir Keridwen Murray, Thomas Maskew fait traverser plusieurs salles du monastère à Woodcock : l'artiste focalise ses cases sur le statuaire très déconcertant, avec des angles de vue déstabilisants, faisant ressentir le malaise qui s'empare de Woodcock en pensant à l'effet de ces statues sur les moines pénitents. L'artiste franchit encore un palier dans la force d'évocation lorsque Woodcock se rend pour la deuxième fois la cellule de Keridwen Murray. Les impressions mentales du médecin se mêlent aux vieilles pierres, créant une atmosphère aussi évocatrice qu'insoutenable, un travail d'orfèvre d'une remarquable sensibilité visuelle.
jeudi 10 juin 2021
Yellow Cab
En découvrant cet ouvrage, le lecteur peut avoir deux a priori : ça devrait être pas mal parce qu'il s'agit d'une BD d'un bédéaste renommé, c'est dommage que ce soit une adaptation. Il espère également qu'il en apprendra plus sur le métier de chauffeur de taxi à New York. Sur ce dernier point, il est immédiatement rassuré : il va suivre Benoît alors qu'il effectue une à une les démarches pour exercer ce métier, et pendant les premiers mois où il effectue des courses. Cette dimension du récit participe du reportage, avec un le lecteur en journaliste embarqué qui observe chaque étape aux côtés du protagoniste. C'est instructif : découvrir chaque démarche, le cours exotique, les conseils des anciens aux nouveaux, regarder les clients en se demandant qui ils peuvent être, s'ils vont discuter ou pas du tout, flâner dans les rues de New York. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve surpris par un moment auquel il ne s'attendait pas : voir des dizaines d'adultes de tout âge en train de passer une épreuve écrite, se lancer pour la première fois dans la circulation newyorkaise, attendre dans l'agence de taxi pour se voir attribuer un véhicule, ne pas retrouver son taxi après avoir mangé parce qu'il a été emmené à la fourrière, avoir un client s'endormir à l'arrière, prendre soi-même un taxi et bénéficier de conseils sur le l'agence où prendre son taxi, etc. Les dessins apparaissent comme très simple, vite fait, les personnages vite croqués, les contours pas très arrondis aux entournures. Cela insuffle une forme de naturel pris sur le vif à chaque individu, tout en conservant un naturalisme certain dans les tenues vestimentaires pour des personnes de cette classe sociale.
Le lecteur est vite happé par la narration visuelle qui semble évidente à chaque page. Chabouté dose savamment la densité des décors, généralement réduit à quelques meubles lors des séquences d'intérieur et des dialogues, beaucoup plus descriptifs dans les séquences d'extérieur. Cela ne constitue pas un raccourci pour réaliser certaines plus rapidement : cela fait sens à la lecture. Lors des scènes d'intérieur, l'accent est mis sur la prise d'information, sur la compréhension des démarches à réaliser, et sur les personnages. Cela donne une lecture rapide et légère. À l'extérieur, il y a moins de dialogue, car finalement les clients ne sont pas si causants que ça. L'auteur en vient même parfois à dissocier image et texte, en plaçant ce dernier en dessous pour un ou deux paragraphes, que le lecteur devine repris du livre. Cela donne un ton naturaliste et une lecture très fluide, très agréable, entre les dialogues réalistes et concis, les pages dépourvues de mot montrant les rues, les immeubles et les clients, et les récitatifs épisodiques pas trop longs correspondant à Benoît en train de réfléchir à son scénario, à son personnage principal, à sa situation.
lundi 7 juin 2021
Visa Transit (Tome 1)
Nicolas de Crécy est l'auteur d'une trentaine de bandes dessinées, et le récipiendaire d'une dizaine de prix pour ses œuvres. La couverture annonce une virée en voiture pour du tourisme, ce qui est confirmé par la quatrième de couverture qui évoque une allure de voyage plutôt posée, permettant de ne rien manquer de chacun des kilomètres qu'offrent les routes sinueuses pour parvenir jusqu'en Asie. La dynamique du récit est très simple : Nicolas et son cousin Guy ont récupéré une vieille Citroën Visa Club et ont décidé de faire la route vers l'Asie, jusqu'à ce qu'elle rende l'âme. Ils commencent par traverser la France (Auxerre, Lyon par le Morvan, Chambéry), puis l'Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, en direction de la Turquie. C'est donc un récit de voyage. Le lecteur reste au côté des deux cousins tout du long. Il n'oublie pas le bruit du moteur tout du long car il est représenté par une onomatopée peu envahissante, mais bien présente, dans chaque case. Il partage leur inquiétude chronique pour l'état du véhicule, inquiet avec eux quand une épaisse fumée sort du capot. C'est un tourisme un peu étrange : le narrateur dit de manière explicite qu'en traversant les villes, leur intérêt pour les merveilles architecturales étant sommaire (il parle de flemme culturelle), ils ne sortaient pas de leur Visa. D'un autre côté la narration visuelle est très agréable car l'artiste représente les paysages qui défilent. Le lecteur commence par admirer un magnifique coucher de soleil à l'aquarelle sur la première page, puis la lumière décline jusqu'à pouvoir regarder un splendide ciel étoilé quand les cousins arrêtent leur voiture. Pour le lever du soleil, le ciel prend une belle teinte orangée.
D'un autre côté, cette narration décontenance régulièrement le lecteur. Il n'est pas trop question des personnes rencontrées. Il n'y a pas de visite touristique, les deux jeunes gens souhaitant aller de l'avant. Régulièrement un souvenir s'invite, souvent par association d'idées, une remémoration qui vient s'intercaler, comme le souvenir de cette colonie de vacances dont les deux parties occupent 20 pages, ou encore ces 4 pages passées en haute montagne les pieds dans la neige. Le lecteur se rend également compte que l'auteur intègre des repères historiques dans son récit, généralement sous forme de référence dans le récitatif : la catastrophe nucléaire de Tchernobyl le 26 avril 1986, Il Buffone (pour Silvio Berlusconi), Alexandre Loukachenko encore obscur directeur d'un sovkhoze, le maréchal Tito, Erich Honeker, Ramiz Alia, Nicolae Ceausescu, Gustav Huzak, Andreï Gromiko. Il ne s'agit pas de noms placés gratuitement dans le récitatif, mais de marqueurs des forces qui ont façonné ou qui vont façonner les peuples et les territoires traversés par les voyageurs.
Avec ce thème en tête, les bizarreries du récit, ses méandres, ses bifurcations font sens : l'auteur ne réalise pas un reportage sur cette épopée routière. Il reconstitue ses souvenirs, et met en scène ce processus de reconstitution. Il explicite le fait que ses souvenirs sont partiels, qu'il n'a pas fait œuvre de reportage en les complétant par des recherches sur l'époque. Il ne s'agit pas non plus d'une autofiction, mais plutôt d'une réflexion sur sa mémoire, cette fonction qui assure l'unicité et la cohérence de l'individu tout au long de sa vie, même si les cellules de son corps se renouvellent, cette fonction qui n'a rien d'un outil numérique permettant d'accéder aux données stockées de manière complète, cet outil qui fonctionne avec des biais conséquents et nombreux. Le lecteur peut alors envisager cette bande dessinée comme une prise de recul sur les souvenirs de l'individu (l'auteur en l'occurrence) : il sait qu'ils sont incomplets et orientés. Il les juge donc à l'aune de de ces biais, pour les envisager comme autant d'éléments concrets sur la construction de sa personnalité intérieure. Avec ce point de vue, le lecteur comprend que la colonie de vacances dans un centre catholique a participé à façonner sa personnalité de manière durable. Il comprend que la présence physique d'Henri Michaux à moto sur la route, et sa discussion avec Nicolas sont la matérialisation de l'impact durable de l'œuvre de ce poète belge sur le bédéaste.































