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samedi 21 avril 2018

Les Voleurs d'empires, tome 5

Le tronc est peut-être sec, mais il porte haut.

Ce tome fait suite à Frappe-Misère qu'il faut avoir lu avant. Il s'agit d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 1999, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

Lévadé (le second de Frappe-Misère) s'est rendu à Moussy-en-Josas pour assister à la procession funéraire et à l'enterrement de la vicomtesse de Feray. Il demande à l'un des villageois observant la procession où il peut trouver madame Pavaillat. Ayant obtenu une réponse, il se rend chez elle et s'installe, sans gêne, dans sa cuisine pour prendre une soupe froide, en attendant son retour. Lorsqu'elle arrive, il lui pose des questions sur les origines de Nicolas d'Assas. La mort de la vicomtesse ayant délivré madame Pavaillat de son serment, elle s'apprête à lui raconter ce qu'il attend. Mais son cheval hennit dans l'écurie à côté, et elle lui indique qu'elle va le nourrir avant. Quelques instants plus tard, un coup de feu retentit.

Ayant pris congé de madame Pavaillat, Lévadé poursuit sa route, et sur un chemin de halage demande à un paysan, où se situent les usines de Val. Arrivant devant le bâtiment principal, il découvre le V des voleurs d'empire qui sert de monogramme à l'usine. Il est également très surpris de découvrir la nature de ce qui est manufacturé à l'intérieur de cette usine. À Paris, la guerre civile se prépare, avec l'installation de barricades dans les rues. À Versailles, Adolphe Thiers prévient le comte Favier que la ville va bientôt être bombardée pour qu'il ait le temps d'avertir et de faire évacuer sa fille Adélaïde restée à la capitale.


Jean Dufaux prend son lecteur par surprise en consacrant 18 pages à l'escapade de Lévadé hors de Paris. Il s'agit d'une mission que lui a confiée Frappe-Misère dans le tome précédent et qui doit permettre de déterminer l'identité des parents de Nicolas d'Assas, et peut-être pourquoi il porte la marque du V sur les côtes. Le lecteur apprécie de pouvoir prendre une bouffée d'air frais hors des murs de Paris, loin de la violence des affrontements de la Commune, qui menacent d'éclater d'une page à l'autre. Martin Jamar réalise des planches descriptives à souhait, toujours aussi magistral dans sa capacité à recréer une époque, et à la faire vivre. Le lecteur observe avec intérêt le prêtre, puis les sœurs portant une châsse, une autre portant un cierge, et enfin les porteurs du cercueil. Le petit village avec son église en fond de case est représenté avec une authenticité qui donne l'impression au lecteur de vraiment le voir. Dans la deuxième page, le lecteur voit une case rendant hommage aux glaneurs. Il peut observer dans le détail le mobilier de la cuisine rustique de madame Pavaillat. Cinq pages plus loin, il se promène avec plaisir sur le chemin de halage aux côtés de Lévadé à cheval.

Ce tome s'ouvre dans une atmosphère bucolique, mais aussi en plein mystère. Le lecteur se rend compte qu'il guette les réponses de madame Pavaillat concernant la mère et le père de Nicolas, craignant qu'elle ne rende son dernier soupir avant de ne pouvoir livrer la clef de l'énigme à Lévadé, qui en plus n'est pas révélée au lecteur. Ce personnage se dirige alors vers une nouvelle destination, en fonction de ce qu'il vient d'apprendre (que le lecteur ne sait toujours pas). La surprise est donc totale à la découverte des usines de Val. L'artiste fait encore des merveilles pour décrire la cour de l'usine, avec les ouvriers occupés à des tâches annexes. Avant cela il découvre une vue en plongée de l'usine depuis une hauteur où se tient Lévadé à cheval, avec les cheminées en brique rouge, et les panaches de fumées. L'intérieur du grand bâtiment est décrit avec minutie, en respectant les techniques de construction de tels types de bâtiment à l'époque.

Le lecteur va de surprise en surprise en tombant sur le sigle V utilisé dans un tout autre contexte. Il est encore plus étonné et aux aguets en se retrouvant devant le vicomte de Val. Il pénètre dans son salon richement aménagé, dans un style similaire à celui du comte Favier, avec de grandes plantes en pot, un tapis épais agrémenté de motifs géométriques, des fauteuils matelassés, des piliers avec des moulures, des tentures aux fenêtres, de beaux meubles marquetés. L'immersion dans cette époque révolue est totale, mais le lecteur se rend compte qu'il augmente sa vitesse de lecture. En effet le déroulement de l'intrigue s'accélère, et il souhaite découvrir plus rapidement les éléments d'informations.


Après cette escapade un peu bucolique, le récit revient à Paris, pour retrouver les autres personnages du récit : Nicolas d'Assas, Anaïs, Frappe-Misère, le comte Favier, Adolphe Thiers, Adélaïde Favier et son indien (ou son iroquois), Julien d'Havré, Madeleine d'Espard, le capitaine Zoren, Blette, le commissaire Jalabert. Le lecteur constate à la lecture que Jean Dufaux a réussi son pari de mettre en mouvement tous ces personnages dans une intrigue d''envergure, sans que l'histoire ne soit plombée par l'inertie d'une telle distribution. Le scénariste peut même se permettre de continuer d'étoffer la reconstitution historique avec les apparitions renouvelées d'Adolphe Thiers, mais aussi la participation de Gustave Courbet (1819-1877), et de Victor Hugo, ce dernier interagissant directement avec un des personnages du récit. L'évocation du déroulement de la Commune est l'occasion d'apercevoir rapidement Louise Michel (1830-1905), et d'autres femmes militantes moins connues comme Élisabeth Dimitriev, Victorine Brochon, Léonie Béra (André Léo). La présence de ces dames le temps d'une page ne s'apparente pas à l'étalage de la culture de l'auteur, mais bien à un hommage qui vient enrichir le récit se déroulant pendant la Commune. Les dessins de Jamar donnent au lecteur, l'impression de se trouver à Saint Germain l'Auxerrois, et d'entrevoir le visage de militantes dans l'assistance, dans une reconstitution crédible.

Alors même que le lecteur pourrait craindre un effet de papillonnage alors que le récit passe d'un personnage à l'autre, ou de variété artificielle, il n'en est rien. Chaque fois qu'il retrouve un personnage, il se rend compte qu'il attendait avec impatience de savoir ce qu'il était devenu, ou ce qui allait lui arriver, et que chaque séquence est dense. Il se doutait que le sort de Julien d'Havré ne serait enviable et il en a la confirmation. Néanmoins il apprécie la manière dont les auteurs le montrent incidemment. Le lecteur se sent plus perspicace en comprenant juste par les gestes de ce personnage qu'il avait raison sur son sort. Jean Dufaux et Martin Jamar ont développé une mythologie propre à la série, avec des leitmotivs que le lecteur reconnaît aisément, ce qui leur permet de se montrer moins explicites, de sous-entendre libérant ainsi de la place pour d'autres informations. Ainsi le lecteur comprend bien l'embarras de Julien d'Havré juste à ses gestes, pendant qu'il peut aussi observer les gestes de Nicolas d'Assas et de Madeleine d'Espard dans la même case, et que les dialogues peuvent se consacrer à apporter une autre nature d'informations. Parmi les leitmotivs de la série, le lecteur se rend compte en découvrant 2 apparitions du squelette portant un bicorne avec le monogramme de Napoléon qu'il les attend également avec impatience, pour essayer de mieux cerner ce qu'il représente. Il rend en particulier visite à un personnage historique qui n'est pas nommé, dans un magnifique bâtiment en briques rouges, avec un salon richement décoré, agrémenté de toiles accrochées aux murs, et 2 colonnades intérieures.



Le lecteur sait bien que le scénariste manipule ses personnages au gré des rebondissements qu'il a agencés, et en fonction de son intrigue globale. Néanmoins il n'éprouve jamais d'impression d'artificialité, d'événements survenant à point nommé, par la grâce de coïncidences bien pratiques. Les personnages agissent conformément à leurs motivations et à leur caractère. Jean Dufaux ne les pare pas d'une âme romantique ou exaltée, d'un altruisme impossible à croire. Par exemple, le capitaine Zoren poursuit son enquête sur les événements du pensionnat de madame Froidecœur qui a mené le commandant von W. à la folie. Sa ténacité l'a amené jusqu'à la pension Martelet et il est hors de question qu'il renonce. Le lecteur peut voir la confiance qu'il éprouve vis-à-vis de ses capacités, ainsi que la conviction d'agir en toute légitimité pour rétablir une justice vis-à-vis du pauvre commandant, pour maintenir une forme d'ordre. Son arrivée de nuit dans la cour de ladite pension offre l'occasion à l'artiste de montrer un établissement déserté par ses occupants, dans une lumière rougeâtre lugubre, faisant monter un sentiment d'appréhension irrépressible chez le lecteur qui perçoit ces éléments picturaux comme des avertissements. Avec cette séquence, il observe un individu conditionné par son éducation et sa position sociale, agissant sur la base des convictions qu'elles induisent, fonçant droit vers une force arbitraire, sans aucune possibilité de percevoir les signes avant-coureurs du danger qui le menace.

Petit à petit, le lecteur prend conscience que Nicolas d'Assas n'est pas non plus un héros classique. Il ne s'agit pas d'une révélation, mais d'un portrait qui se dessine petit à petit par ses actions, et aussi en comparaison du comportement des autres personnages. Alors qu'il a noué une relation amoureuse honnête avec Anaïs, cela ne l'empêche pas de profiter d'une belle occasion quand elle se présente, en cohérence avec le comportement de cet autre joli brin de femme dans le premier tome. Martin Jamar représente l'étreinte charnelle avec un soupçon de romantisme et un brin de nudité, tout en conservant un haut niveau de détails dans la description de la façade du bâtiment, de l'aménagement de la chambre et de la tenue vestimentaire de l'intrus. Nicolas d'Assas reste donc prêt à saisir les opportunités qui se présentent à lui et ne se lance pas dans une croisade morale pour redresser les torts. Malgré tout, il conserve sa position de personnage principal du récit, à la fois pour ses qualités, mais aussi parce qu'il est celui autour de qui tout l'intrigue semble graviter. Cela amène le lecteur à juger les autres personnages à l'aune du caractère et des actions de Nicolas d'Assas.

Le lecteur apprécie que la comédie humaine racontée par Jean Dufaux repose sur des personnages au comportement cohérent avec ce qu'il en a déjà vu. Il n'éprouve donc aucune surprise quant à la décision du comte Favier de laisser sa fille à Paris, décision basée sur la pérennité de sa renommée. Les dessins montrent un individu évoluant dans la haute société et dans les sphères du pouvoir, vivant dans un intérieur luxueux, ajoutant ainsi des éléments à sa personnalité. Le lecteur retrouve Blette, l'individu ayant pris la tête de la pension Martelet, et il éprouve un sentiment de satisfaction troublant à le voir agir conformément à ce que les tomes précédents sous-entendaient sur sa condition psychologique. Martin Jamar soigne alors ses expressions du visage ne laissant planer aucun doute sur son état d'esprit.

Ayant développé progressivement son intrigue pour qu'elle puisse prendre son envol tout en restant digeste, Jean Dufaux peut consacrer un peu de temps à d'autres personnages secondaires. Le lecteur commence ainsi à découvrir Lévadé sous un autre jour. Il constate qu'il ne s'agit pas d'un simple homme de main un peu zélé. Les dessins montrent un individu rigide et même un peu guindé, attestant d'un caractère rigoureux et froid. Les dialogues et son comportement font comprendre qu'il a lui aussi ses propres objectifs. Le lecteur ressent alors que chaque personnage qui apparaît dans le récit dispose d'une histoire personnelle susceptible d'être présentée au grand jour. La narration prend une dimension chorale qui dépasse le simple artifice pour pouvoir amener régulièrement de nouvelles révélations, car ces moments se focalisant sur un personnage secondaire servent autant à nourrir l'intrigue qu'à exposer sa personnalité. Il en est ainsi également pour le commissaire Jalabert. À la suite de ses premières apparitions, le lecteur l'avait catalogué comme un personnage secondaire un peu falot, vraisemblablement un policier consciencieux, mais incapable de se mesurer à l'intelligence de Frappe-Misère, ou même de voir clair dans le jeu du comte Favier. Qui plus est, Martin Jamar lui a donné une apparence de petit monsieur rondouillard au crâne dégarni, pas une caricature, mais un homme à l'air aussi insignifiant qu'inoffensif. Or, dans ce tome, les séquences dans où il apparaît le rendent plus consistant. Il n'est plus une quantité négligeable ou un simple artifice narratif, mais il acquiert lui aussi de l'épaisseur, une personnalité qui le rend attachant, grâce à sa méthode et son implication.


Ce cinquième tome permet de prendre la mesure de toutes l'ampleur de l'intrigue, de passer un moment détendant à la campagne, de se rendre compte de l'investissement émotionnel que l'on porte aux personnages mêmes secondaires, et de frissonner à la vue de l'histoire en marche. Le lecteur passe d'une promenade sur un chemin de halage paisible à l'occupation de l'Hôtel de Ville de Paris par le peuple de Paris en pleine guerre civile. L'intrigue se dévoile, étant nourrie de manière organique par ces événements, mettant en valeur des individus complexes.


mardi 17 avril 2018

Les Voleurs d'empires, tome 1

Le temps n'est plus à la pitié, Nicolas. Mais à la sauvagerie. Chacun pour soi, désormais.

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 1993, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

L'histoire s'ouvre avec un cavalier squelette en habit de militaire qui avance sur une route de campagne qui va de Versailles à Moussy-en-Josas. Les paysans qui le croisent ne le voient, mais perçoivent son aura. Il rejoint une femme rousse au pied d'un arbre, à laquelle il promet 5 ans pendant lesquels personne ne pourra venir à bout de son obstination. Trois jours plus tard, le 18 juillet 1970, Madame Froidecoeur accueille un nouvel élève dans son pensionnat : Nicolas d'Assas, accompagné par sa tante Madame Paillavat. Elle vérifie que la somme versée est satisfaisante. Le jeune homme ressort pour faire ses adieux à sa tante. Une fois la voiture à cheval partie, il essuie les quolibets et les moqueries des pensionnaires, celles de Madeleine d'Espard en tête qui se moque également de sa façon de se vêtir. Il ramasse le mouchoir d'Anaïs, une autre pensionnaire.

Madame Froidecoeur tient une réunion dans son bureau avec trois professeurs : monsieur Klopz (professeur d'allemand), monsieur Beauchamp (professeur de français) et monsieur Jaumard. Ils évoquent la situation politique du pays, et la guerre imminente contre la Prusse. La réunion prend fin quand une servante arrive avec le plateau du repas de la pensionnaire de la chambre 27. Madame Froidecoeur se charge elle-même de le porter à l'étage, en empruntant une porte dérobée (un panneau pivotant de la bibliothèque de son bureau). Elle monte par un escalier raide, envahie par les toiles d'araignée et la poussière. elle constate que la chambre 27 est infestée de rats.


La couverture, la première séquence et la quatrième de couverture ne laisse pas planer de doute : ce récit s'inscrit dans la réalité historique de l'époque, à la fin règne de Napoléon III. À plusieurs reprises, des personnages commentent sur les événements et les nouvelles du jour : les députés votant les crédits nécessaires à la guerre, Otto von Bismarck préparant l'Allemagne à la guerre, la débâcle des français, le siège de Metz (du 20/08 au 28/10/1870), la bataille de Sedan (01/09/1870), la captivité de l'empereur au château de Wilhelmshöle, près de Kassel, etc. Jean Dufaux ne fait pas semblant en se contentant de citer quelques dates ; il fait en sorte d'inscrire son intrigue dans l'Histoire contemporaine du récit. Le lecteur est convaincu par les faits évoqués, même s'il se demande quelle sera l'ampleur de l'incidence du contexte historique sur le déroulement de l'intrigue. Il y en a quelques conséquences dans ce premier tome, comme l'agressivité des élèves du pensionnat vis-à-vis du professeur Klopz, et de l'incertitude de la directrice Froidecoeur quant à maintenir son établissement ouvert ou à renvoyer les élèves chez eux.

Cette dimension de reconstitution historique est rendue encore plus prégnante par l'approche visuelle de Martin Jamar. Lors d'une interview en début de parution de la série, Jean Dufaux expliquait qu'il avait le beau rôle pour raconter l'histoire, car il lui suffit de dire ce que font les personnages, charge à l'artiste de le représenter. Or dans le cas de ce récit, l'enjeu est d'aboutir à une reconstitution historique fidèle et crédible, ce qui induit un travail de recherche considérable pour le dessinateur. L'exemple que prenait le scénariste était celui d'un personnage ouvrant un tiroir de commode, Jamar devant retrouver des modèles de meubles Second Empire, jusqu'à la forme exacte de la poignée. Effectivement cet artiste réalise des dessins de type descriptif, réaliste et détaillé. Dès la première page, le lecteur laisse son regard courir sur les vêtements des paysans et sur le lourd manteau du cavalier et de son bicorne. Tout au long du tome, il prend plaisir à détailler chaque vêtement : les gilets, les redingotes, les robes, les souliers, les cols de chemises, la coupe des pantalons, les cravates, les cols de robe, l'uniforme des soldats, les coiffes et chapeaux des dames, etc. Il peut également prendre le temps d'observer les camées, les médailles et les bagues.


De la même manière, le lecteur se projette avec facilité dans chaque lieu, tous représentés avec minutie. Le cavalier progresse sur un chemin de terre boueux, en lisière d'un champ cultivé et d'une forêt. Dans la deuxième case, le mur d'enceinte est représenté en faisant apparaître les pierres et le ciment qui le composent, avec une grille en fer forgé qui en ferme l'ouverture. Quelques pages plus loin, le lecteur a droit à une vue d'ensemble de la façade et l'architecture extérieure du pensionnat, dans un dessin méticuleux et soigné. Il est visible que l'artiste a effectué avec le même soin que pour tout le reste, le travail de recherche nécessaire pour représenter le modèle de voiture à cheval. Martin Jamar représente avec la même implication la cour intérieure du pensionnat, ainsi que son jardin, le lecteur pouvant observer le travail du paysagiste, du jardinier et identifier les essences présentes. Les aménagements intérieurs ont bénéficié du même degré de minutie et de souci de l'authenticité. Le lecteur laisse son regard errer sur les meubles et les accessoires du bureau de madame Froidecoeur, sur le sol en marbre, le papier peint et les cadres des parties communes, sur le bois brut de l'escalier qui mène à la chambre 27, les toiles d'araignée et les marques d'usure de cette partie dérobée de l'établissement.

La force de la narration visuelle des pages de Martin Jamar réside dans le fait qu'elles ne donnent pas l'impression d'être surchargées. Il y a bel et bien tous les détails relevés plus haut, pour autant l'histoire peut se lire rapidement. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut choisir de s'arrêter sur chaque case pour en observer chaque détail, ou il peut préférer en rester à l'impression générale et conserver un rythme de lecture rapide. Dans les 2 cas, il éprouve la sensation (pleinement justifiée) de plonger dans des environnements tangibles et concrets. Il peut se projeter dans les spécificités de chaque lieu. Les personnages présentent tous une apparence spécifique, à la fois par leur morphologie et par leurs traits du visage. La synergie entre le scénariste et le dessinateur saute aux yeux à chaque page, comme s'ils ne faisaient qu'un, ou s'ils avaient travaillé en étroite collaboration. La narration visuelle se met en phase avec celle du récit, pour des cases décrivant chacune une situation complexe et fournie. Cette osmose apparaît également dans plusieurs pages muettes (dépourvues de tout texte), racontant la scène avec clarté et précision, transcrivant une ambiance et un environnement avec conviction. Il en va ainsi de madame Froidecoeur ouvrant la porte dérobée de son bureau pour monter à la chambre 2 (page 10), ou de Madeleine regardant les cierges en page 30.


À plusieurs reprises, le lecteur s'arrête pour prendre un peu de temps sur une case, plus inattendue que les autres, rendant compte de l'étrangeté de la situation, de ce en quoi elle sort de l'ordinaire. La progression du cavalier à tête de mort frappe par son caractère mesuré et inexorable. L'avidité et la cupidité de madame Froidecoeur s'exhalent de la case dans laquelle elle compte les billets contenus dans une enveloppe. La rapacité méthodique des rats en train de manger un plat dans une assiette frappe le lecteur de plein fouet. La malice manipulatrice de Madeleine d'Espard établit son caractère égocentrique, simplement en la regardant prendre plaisir à mettre Beauchamp mal à l'aise. Une simple case dans laquelle Madeleine d'Espard pose un cierge sur un bougeoir suffit à provoquer un sentiment de voyeurisme déplaisant. Le lecteur se prend à détailler la case de la largeur de la page consacrée aux deux femmes en train de préparer la nourriture dans la cuisine du pensionnat, pour la minutie des détails.

En se plongeant dans ce premier volume, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. La couverture lui indique qu'il s'agit d'une bande dessinée historique et les premières séquences en fixent précisément la période : la fin du second empire à partir de la guerre de 1870. Néanmoins il s'agit d'une toile de fond avec une incidence limitée sur le déroulement du récit. La première séquence (celle avec le cavalier à tête de mort) inscrit également ce récit dans un second registre : celui du surnaturel. Il s'agit vraisemblablement de la Mort elle-même qui accorde une faveur à cette femme rousse qui n'est pas nommée, sans que la raison de cette faveur ne soit explicitée, juste sa nature. Par la suite, seule l'évocation de la pensionnaire de la chambre 27 renvoie à cet élément surnaturel, ainsi que dans une moindre mesure le comportement des rats. Cet élément surnaturel induit également quelques moments d'horreur en nombre réduit, mais qui pourraient également découler de l'action d'êtres humains banals. Le cœur du récit ne réside donc pas dans le surnaturel ou l'horreur.


En regardant cette histoire sous l'aspect des conventions de genre, il est également possible de la qualifier de récit de pensionnat mettant en scène la comédie humaine. La majeure partie du récit se déroule dans l'enceinte du pensionnat, et tourne autour des personnages que sont la directrice, les professeurs et 3 élèves. Il y est question des cours, de l'arrivée d'un nouveau, de la façon dont les jeunes femmes jaugent ce nouvelle arrivant, de relations charnelles entre une élève et un professeur, des revenus et du budget du pensionnant, des petits arrangements consentis par la directrice pour assurer la prospérité de son établissement. Jean Dufaux écrit également une comédie dramatique dans laquelle une belle jeune femme (Madeleine d'Espard) teste le pouvoir de son charme sur différents amants. Le lecteur observe un beau professeur en proie à ses désirs, un jeune homme plus réfléchi capable de prendre conscience de ses pulsions pour essayer de les gérer. Il se rend également compte que le scénariste a établi une distribution de personnages assez variée, allant de jeunes adultes à des individus d'âge mûr, qu'il s'agisse de la directrice, du professeur Klopz, ou du professeur Jaumard. Il se retrouve dans une position de sociologue observant ce microcosme interagir, se faire du mal, essayer de faire tourner la boutique. Jamar comme Dufaux savent insuffler une personnalité propre à chaque protagoniste, faire ressentir leurs émotions ou leur état d'esprit, chez le lecteur. Il ne s'agit donc pas d'un récit froid ou d'une narration clinique. Il y a quelques éléments comiques, comme les remarques sur les gâteaux de madame Froidecoeur.

Arrivé au terme de ce premier tome, le lecteur se rend compte qu'il était bien immergé dans sa lecture, et en même temps qu'elle lui laisse une impression d'incomplétude. Les dessins de Martin Jamar sont académiques et précis, sans être empesés et dévitalisés. La narration de Jean Dufaux est minutieuse et parfaitement soupesée, pour ne pas surcharger les cases de texte, tout en apportant des informations brèves au bon moment. Mais le lecteur a bien du mal à identifier un axe narratif principal. Il discerne les personnages de premier plan : madame Froidecoeur, la mystérieuse femme rousse, Nicolas d'Assas, Madeleine d'Espard, Anaïs. Par contre il ne peut savoir si les professeurs (Jaumard, Klopz, Beauchamp) auront une importance dans la suite, de même pour Julien, ou madame Pavaillat. En cela, il prend ce premier tome comme une introduction copieuse d'un récit de grande ampleur, ou le premier chapitre d'un roman. D'ailleurs Jean Dufaux établit une référence entre un des personnages (Madeleine d'Espard) et ceux de la Comédie humaine d'Honoré de Balzac, puisqu'elle est liée aux familles des Espard et des Negrépelisse. Cette référence semble constituer une indication quant à la nature du récit et l'ambition de l'auteur.

De fait, ce premier tome s'inscrit bien dans un registre à la croisée du roman historique et de l'étude mœurs. Au travers du comportement des personnages, le lecteur peut établir la distinction entre ceux qui doivent travailler pour vivre et ceux qui bénéficient de l'argent de leurs parents (les pensionnaires). Il peut aussi classer les personnages selon le critère de leur occupation : ceux qui sont installés dans la vie et qui font perdurer un système établi qui leur est bénéficiaire (les professeurs), et ceux qui ont encore tout à construire (les élèves). Il ressent pleinement le risque engendré par la guerre, de remise en cause de l'ordre établi, de bouleversements des positions sociales, l'issue des conflits étant totalement arbitraire pour chaque individu de la pension qui ne peut en rien peser dessus. Il peut aussi observer comment les puissants (à commencer par madame Froidecoeur à son échelle) abuse de leur pouvoir pour maintenir le statu quo (l'enterrement clandestin d'un des professeurs).


Ce premier tome est à prendre comme le premier chapitre d'un roman de grande ampleur, brassant des faits historiques, avec un élément surnaturel, dans une intrigue mêlant vengeance et troubles politiques. La reconstitution historique est épatante grâce à l'investissement minutieux et gracieux de Martin Jamar. L'histoire se met en place de manière très intrigante avec une richesse implicite qui récompense largement l'investissement de la lecture. Au travers des mouvements de l'histoire, le lecteur peut pressentir qu'effectivement des empires vont changer de main, dans des conditions qui relèvent peut-être du vol.