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mardi 3 juillet 2018

Alix Senator, Tome 3 : la Conjuration des Rapaces

Gallus, le même mot pour coq et gaulois…

Ce tome fait suite à Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon (2013) et il conclut la trilogie commencée avec Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2014, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus-Christ, à l'extérieur de Rome, dans le bois des Furies, les conspirateurs se sont réunis en portant leur masque de rapace et écoute le discours du premier augure (qui a retiré son masque). Il leur indique qu'ils doivent remplacer Auguste car il bafoue ce qui fait la grandeur de Rome, et qu'ils le remplacent par un homme pieux et respectueux des traditions, un vrai républicain. Il leur présente l'homme qui doit prendre la succession d'Auguste que tous acclament au nom de César. Ils jurent tous de tuer Auguste de manière solennelle, avant de se séparer.

À Rome, Auguste reçoit Barbarus, le préfet d'Égypte, en présence de sa femme Livie. Barbarus est en train de raconter des salades pour sauver sa peau, quand Auguste demande à Alix d'entrer pour en finir avec la mascarade. Alix Graccus explique comment il a pu réchapper de la destruction de la pyramide et regagner la civilisation. Le préfet est confondu et Auguste délivre sa sentence le concernant. Pendant ce temps-là, les soldats de l'empereur ont pénétré dans la demeure d'Alix. Le père de Khephren essaye de raisonner son fils qui refuse de l'écouter il est arrêté par les soldats et conduit à la prison pour être mis au secret. Ignorant de la situation, Alix accompagne Auguste et Livie sur la place devant le grand temple d'Apollon Palatin. Des prêtres accomplissent un rituel de sacrifice, en tuant un bœuf et en consultant ses entrailles, pendant qu'Auguste fait part de ses doutes à Alix quant à sa loyauté. Il évoque le sort de Césarion, et Livie évoque le fait qu'elle ait appartenu au parti de Marc Antoine avant d'épouser Auguste. Les entrailles du bœuf ayant livré leur augure, le grand prêtre vient le délivrer à Auguste.



Arrivé à ce troisième tome, l'horizon d'attente du lecteur est assez clair dans sa tête : une solide reconstitution historique dans laquelle il peut se projeter, la fin de l'intrigue de cette conjuration des rapaces, et quelques thèmes développés incidemment. Il apprécie de pouvoir retrouver la même équipe créatrice à l'identique des 2 premiers tomes. Valérie Mangin continue de faire en sorte que l'intrigue change régulièrement de lieu, à la fois pour maintenir un intérêt visuel à l'histoire, à la fois pour que l'artiste puisse faire ce qu'il réussit avec brio, à savoir offrir au lecteur des vues de Rome splendides. À nouveau, le lecteur peut admirer les rues de Rome en s'y promenant aux côtés des protagonistes, à la fois à l'occasion de vues du ciel méticuleuses. Thierry Démarez a à cœur de représenter avec exactitude les éléments urbains : les façades des bâtiments, leur architecture (y compris les colonnes), les toitures (il ne manque pas une seule tuile), les rues en en respectant l'urbanisme, la magnifique montée vers le temple d'Apollon Palatin avec ses escaliers et ses paliers monumentaux, la place devant les thermes, celle devant la Curie, etc. Non seulement l'artiste s'investit complètement pour une représentation exacte et réaliste, mais en plus il sait peupler ces lieux pour les rendre vivants.

Comme dans les tomes précédents, Thierry Démarez prend le même soin à représenter les différents intérieurs avec leur aménagement et leur ameublement : les appartements d'Auguste avec son carrelage magnifique, la cour intérieure de la demeure d'Alix avec ses vasques d'eau, la chambre de Khephren avec son lit, sa table basse et ses moulures, la curie avec ses sièges, les appartements de Julia alors qu'elle vient d'accoucher, et même la cellule bas de plafond de Titus. À nouveau, la mise en scène de l'artiste donne la sensation au lecteur que ces lieux sont vraiment habités et utilisés par des êtres vivants. Il ne s'agit pas d'une reconstitution académique et froide, mais de reportages sur des lieux vivants. 



Pour la majorité, le lecteur retrouve des personnages déjà apparus dans les 2 premiers tomes. L'artiste n'a donc pas à en concevoir de nouveaux, et il utilise toujours une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur peut voir dans les postures d'Auguste et Livie, leur habitude d'exercer le pouvoir et de se placer dans une position d'autorité, par exemple quand ils reçoivent Barbarus en audience. Dans le même temps, il peut voir ce dernier perdre sa contenance au fur et à mesure de l'entretien, dans la manière dont il se tient, et dans les expressions qui passent sur son visage. Auguste et Livie conservent ce port de tête altier et cette posture très droite un peu guindée quand ils se rendent au temple d'Apollon Palatin. au travers du rendu visuel du comportement des personnages, le lecteur peut en inférer leur état d'esprit : la méfiance d'Auguste à l'encontre d'Alix, la défiance et le mépris des jeunes romains aux Thermes s'en prenant à Titus et Khephren, le mal être de Khephren se manifestant sous forme de provocation à l'égard d'Alix, l'inquiétude de Septima du fait de la fugue de Khephren, etc. Cette expressivité permet aussi à Démarez de jouer avec le lecteur lorsque que le visage d'un personnage reste à dessein indéchiffrable, par exemple celui d'Alix lors du massacre accompagnant la résolution de la conjuration.

De séquence en séquence, le lecteur apprécie également les talents de metteur en scène de Thierry Démarez. Il sait reproduire des angles de vue évoquant les aventures originelles d'Alix l'intrépide, par exemple le plan sur un cours d'eau, pris à partir des ruines d'une pyramide, en page 7. Il combine de manière élégante 2 actions qui se déroulent concomitamment à proximité, par exemple la juxtaposition de la progression d'Auguste, Livie et Alix sur les marches du temple d'Apollon Palatine, et le sacrifice du buffle pour y lire les augures. La gestion de prises de vue complexes apparaît également lors de la scène des thermes, avec un grand nombre de figurants, lors de la résolution de la conjuration, ainsi que lors des scènes de complot nocturnes. L'approche descriptive et précise des dessins rend d'ailleurs ces scènes un peu délicates car en les montrant de manière factuelle, elle fait ressortir le risque pour les conjurés d'être découverts par une patrouille, car s'ils ne se réunissent pas au grand jour, ils le font à découvert.



Tout comme Thierry Démarez, Valérie Mangin soigne sa reconstitution historique, sans non plus transformer son récit en cours magistral ou démonstratif. S'il y est sensible, le lecteur peut noter des détails qui étoffent le récit, sans prendre le pas dessus, sans se substituer à l'intrigue, comme la blessure à la jambe d'Auguste, le sacrifice des animaux pour y lire l'avenir, la source d'approvisionnement en blé de Rome, ou encore le jeu de mot sur Gallus. La conséquence de ce souci d'authenticité est que le lecteur connaît le dénouement de la conjuration avant même d'avoir ouvert ce tome, s'il s'est déjà intéressé à la vie d'Auguste. Cela ne l'empêche pas de se plonger dans sa lecture avec la curiosité de découvrir les rebondissements dans la mise en œuvre de la conjuration, et de se lancer en conjecture sur l'identité de son organisateur. La scénariste continue d'opter pour un développement naturaliste, parfois déconcertant, où les conjurés ne sont pas individualisés ou personnalisés. Elle ne leur applique pas de vernis romantique, c'est juste un groupe d'individus normaux qui font progresser leur cause une action à la fois. Il n'y a finalement que le décorum des masques et des robes qui les rend mystérieux. Pour un lecteur habitué aux récits d'aventure cette approche narrative peut s'avérer déconcertante car il n'y a pas de réel suspense : le sort d'Auguste est connu par avance, Alix survivra forcément à cette conjuration pour revenir dans le tome suivant. L'auteure sait que le lecteur n'en est pas dupe et ne s'embarque pas dans un suspense de pacotille, déjà éventé. Le lecteur peut donc voir dans la mention d'Arbacès (ennemi récurrent d'Alix, apparu dans les albums 1 à 4, 22, 25, 30) un clin d'œil au lecteur sur l'exercice de style consistant à écrire les aventures d'un héros de fiction récurrent.

Dans le même temps, toujours comme dans les tomes précédents, le lecteur voit se dessiner plusieurs thèmes au fil des péripéties. La vie d'Alix, Titus et Khephren dépend des décisions des puissants, à commencer par celle d'Auguste, une illustration des conséquences des décisions des dirigeants sur la vie de leurs administrés, de la plèbe. Il voit aussi comment les gens sont prompts à se montrer plus agressifs quand les puissants retirent leur faveur à leurs protégés. Cela conduit à une expression de haine et de racisme à l'encontre de Titus et de Khephren, la disgrâce d'Alix favorisant l'agressivité violente contre des individus considérés comme des pièces rapportées au sein de la République. L'intrigue jette également la lumière sur la confusion entre les intérêts publics et les intérêts privés, la volonté d'un groupe de revenir à un ordre révolu jugé meilleur, nécessitant un chef de file pour pouvoir s'incarner aux yeux du public. Mangin montre également comment Khephren entre dans une phase d'opposition contre l'adulte qu'est Alix, évoquant une crise d'adolescence, la nécessité de tuer le père, sous-entendue par la référence à explicite à Œdipe Roi de Sophocle. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver cette mise en scène opportune au vu de l'âge du personnage, ou étrange pour une société dans laquelle la notion d'adolescence n'avait pas cours.


Ce troisième tome apporte toutes les réponses attendues par le lecteur concernant l'intrigue, et le transporte à nouveau en pleine Rome antique, avec un degré de consistance et de précision remarquable. Le lecteur retrouve la narration très particulière de la série, avec des personnages plus définis par leur position sociale que par leur profil psychologique, et une intrigue plus prenante dans ses mécanismes que dans sa résolution.


lundi 2 juillet 2018

Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon

La mère des pyramides

Ce tome fait suite à Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2013, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En 12 avant JC, Auguste fait face à l'assemblée du sénat dont le porte-parole lui reproche d'avoir missionné le sénateur Alix Graccus pour un voyage en Égypte, alors qu'eux ont l'interdiction d'y aller. Auguste répond avec rouerie qu'il faut qu'ils choisissent entre trouver inadmissible qu'Alix soit au sénat, ou qu'il soit en Égypte. Sur le navire, Alix Graccus, Titus et Khephren voient le phare d'Alexandrie se profiler à l'horizon alors qu'ils évoquent les motifs de leur mission, et le fait qu'Alix aurait préféré ne pas emmener les 2 jeunes gens, même si lui-même parcourait déjà le monde à leur âge. Dans le dans la demeure d'Auguste au Palatin, Livie (son épouse) est en train de se faire dire l'avenir par une vieille femme qui lit dans les entrailles d'un oiseau. Auguste arrive en pleine séance, et exige le départ de la diseuse de bonne aventure séance tenante. Après son départ, les époux évoquent la mission d'Alix Graccus, ainsi que le comportement et les motivations de Quintus Rufus.

Débarqués à Alexandrie, Alix, Khephren et Titus sont interpellés par Heb, fils de Djoser, envoyé par le préfet Barbarus pour les accueillir. Ils sont observés de loin par Anteb, le dresseur de faucon balafré du général Rufus. Le soir-même, les voyageurs se régalent au cours du festin organisé par le préfet. Khephren éprouve des difficultés à détacher ses yeux des jeunes femmes qui apportent les mets et les servent sur leur couche. Néanmoins, il prend la mouche quand Barbarus évoque le bon vieux temps de Marc Antoine, car cela n'évoque pour lui que la mort de son père Enak et de sa mère, une servante de Cléopâtre. Au petit matin, Khephren et Titus dorment dans leur appartement, Heb ayant veillé sur eux en dormant sur une chaise. Alix dit au revoir à Ptathmose le maître de la grande bibliothèque qui était également présent au banquet. Alors qu'ils sont encore dans la cour de la demeure du préfet, Alix et son serviteur sont attaqués par une nuée de faucons. Ils arrivent à les chasser avec les torches encore allumées. Le préfet Barbarus prend acte de cette attaque inadmissible et décrète que, pour leur sécurité, ses invités doivent regagner Rome le plus rapidement possible. Khephren réussit à le convaincre de lui accorder le temps d'aller se recueillir sur la tombe de son père, mais ils seront escortés par la garde personnelle du préfet.


C'est tout naturellement que le lecteur revient pour le deuxième tome, afin de découvrir la suite de l'intrigue du premier. Alix et ses deux jeunes compagnons doivent retrouver le général Rufus qui a fomenté un complot pour renverser Caius Octavius, couronné Auguste. La scénariste débarque donc son trio de personnages dans un nouvel environnement, de l'autre côté de la mer Méditerranée, les mettant en présence d'autres individus. Le lecteur comprend qu'Alix, Khephren et Titus se retrouvent au milieu d'un complot à l'objectif peu clair, avec des personnes en face d'eux qui leur en disent le moins possible, et qui font tout pour détourner leur attention. En outre, elle montre clairement que le général Rufus a laissé un homme à Alexandrie (Anteb) pour pouvoir être informé de l'arrivée de ses poursuivants, et anticiper les actions à mettre en œuvre. Le moteur du récit réside donc dans cette enquête sur le complot, sous forme de tâtonnement, pour s'extraire des tentatives de manipulation des uns et des autres, et pour accomplir leur mission. Du coup, tout le monde devient un suspect, à commencer par les nouveaux personnages. Il apparaît vite que le guide providentiel (Heb) cache son allégeance réelle.

Le lecteur avait refermé le premier tome, un peu décontenancé par le déroulement naturaliste de l'intrigue, s'abstenant de tirer parti du potentiel de dramatisation des situations. Il retrouve la même forme narrative dans ce deuxième tome. La scénariste propose une trame linéaire, plaçant le lecteur aux côtés d'Alix qui apparaît dans toutes les pages sauf 3. Ce parti pris a pour effet paradoxal de diminuer le niveau d'empathie généré par les personnages. Alix Graccus reste un héros assez générique dans son comportement, moins enclin à l'action que dans sa série initiale du fait de son âge plus important, comprenant mieux les tenants et les aboutissants des situations du fait d'une capacité de prise de recul accrue, mais finalement assez peu impliqué émotionnellement, au-delà de réactions très basiques comme son inquiétude pour les 2 adolescents, son courage face aux situations de danger, ou sa colère face aux menteurs et aux assassins. Le lecteur peut ressentir comme une forme de détachement émotionnel par rapport aux événements du fait des réactions très mesurées des personnages, par exemple quand ils en apprennent plus sur le sort d'Enak. Cette sensation se retrouve également dans la dernière partie du récit quand le général Quintus Maximus Rufus et quelques autres personnages se lancent dans un grand déballage explicatif. Tout autant que dans le premier tome, le personnage principal se contente souvent de réagir aux circonstances, sans être en mesure d'anticiper grand-chose, avec une capacité très limitée pour influer sur le déroulement des événements.


Dans le même temps, le lecteur se retrouve happé dans la Rome antique dès la première page, par le truchement des dessins minutieux et descriptifs de Thierry Démarez. À l'instar du premier tome, l'artiste s'investit totalement dans la reconstitution historique pour offrir un plaisir touristique intense au lecteur. Dès la première page, le lecteur a droit à une magnifique vue de dessus du quartier de la Curie, lui permettant de sa faire une idée (ou d'admirer) l'urbanisme de la ville. Parmi les vues d'ensemble, il observe la magnifique terrasse du préfet Barbarus alors que la nuit achève de tomber en enviant Alix de pouvoir profiter d'un festin dans un cadre aussi somptueux. Au fur et à mesure de sa lecture, il prend conscience qu'il ralentit le rythme pour pouvoir contempler l'alignement de colonnes égyptiennes, la vue d'ensemble de la ville depuis le phare d'Alexandrie (page 17), la vue du ciel du complexe formant la bibliothèque d'Alexandrie (page 21), la vue du Nil avec un jeune homme sur une petite embarcation en roseau (page 30), l'allée bordée de statues de créatures mythologiques (page 33), et bien sûr la découverte de la mère des pyramides (pages 34 & 35).

La qualité des dessins n'est pas circonscrite aux vues d'ensemble. Le lecteur éprouve le même plaisir à satisfaire sa curiosité en regardant l'intérieur de la Curie, les appartements privés de Lidie, la salle de réception officielle du préfet Barbarus (avec ses magnifiques décorations murales, la cabine d'Alix, Khephren et Titus sur le navire, etc. Le lecteur tombe donc complètement sous le charme de la reconstitution historique, éprouvant un grand plaisir à se dire qu'il peut se projeter dans cette reconstitution en toute confiance. Cela a pour effet secondaire de quasiment faire passer les personnages au second plan. Thierry Démarez utilise la même approche graphique pour la représentation des personnages, à savoir descriptive et réaliste sans chercher à les faire ressortir par rapport à leur environnement. Ses personnages s'apparentent donc à des acteurs avec une morphologie normale, adoptant un jeu naturaliste, sans exagération dans les postures ou dans les mouvements. Il n'y a finalement que la position de pouvoir qui bénéficie d'une mise en scène, pour que le commun des mortels soit impressionné par les attributs du pouvoir d'Auguste ou de Barbarus. Du fait de ce parti pris dans la mise en scène, les personnages apparaissent comme totalement intégrés dans leur environnement, au point que l'environnement prime régulièrement sur eux ou sur l'action. Le lecteur prend conscience qu'il goûte autant les moments spectaculaires que le déroulement de l'intrigue et ses révélations, attendant avec plus d'impatience les nouveaux sites que les rebondissements.


Effectivement, Valérie Mangin a construit une histoire qui permet à Thierry Démarez de déployer toutes ses capacités pour assurer le spectacle de la reconstitution historique et des paysages à couper le souffle. En outre en fonction de ses connaissances ou s'il va visiter le site dédié à la série, le lecteur peut se faire une idée de la qualité du travail de reconstitution et du travail de recherche réalisé, que ce soit pour la forme de la Curie, l'interdiction faite aux sénateurs d'aller en Égypte, la réalité historique de l'existence du préfet Publius Rubrius Barbarus, l'alignement des pyramides sur le plateau de Gizeh, l'existence de pyramides à degré ou du zoo de la bibliothèque d'Alexandrie. L'auteure intègre donc parfaitement son intrigue dans les connaissances historiques disponibles sur l'époque, pour proposer une aventure où les personnages jouent à arme égale avec leur environnement. Au fil des pérégrinations d'Alix Graccus et de ses compagnons dans ce tome, elle met en scène l'exercice du pouvoir, par Auguste soucieux de conserver sa suprématie militaire, par le préfet Barbarus qui profite de son éloignement du siège du pouvoir, par le général Quintus Maximus Rufus qui dispose d'un atout dissimulé. Les tribulations des personnages deviennent alors assujetties à l'exercice de ces autorités, à leur machination pour la conserver ou pour l'acquérir. Finalement cet enjeu écrase les autres présents au sein de l'intrigue, y compris le sort d'Enak.


Au sortir de ce tome, le ressenti du lecteur dépend fortement de son horizon d'attente. S'il est venu pour une aventure avec une forme classique pour un héros mâle, il risque d'éprouver une forme de frustration devant la description trop factuelle de hauts faits montrés de manière très prosaïque. S'il est venu pour une intrigue sous forme de thriller, il risque d'être déstabilisé par une narration qui ne dramatise pas les révélations, qui ne surjoue pas la dimension psychologique ou émotionnelle de leur impact sur les protagonistes. S'il est venu pour une reconstitution historique de qualité, il est possible qu'il soit décontenancé par une mise en scène très prosaïque qui ne met pas en avant chaque élément d'époque en avant, se privant d'un effet pédagogique, mais évitant par là-même une forme d'autocongratulation. Au fil des pages, il est saisi par la beauté de plusieurs paysages naturels et de constructions humaines. Il prend conscience qu'il s'est totalement immergé dans l'environnement de la Rome Antique et qu'il bénéficie d'un tourisme de très haute qualité en s'attachant aux pas d'Alix Graccus. En outre, le déroulement de l'intrigue intègre naturellement chaque endroit comme découlant organiquement du récit, et le complot s'avère bien construit. 5 étoiles pour un récit qui demande pour certains lecteurs un effort d'adaptation à une forme qui s'écarte des conventions narratives en vigueur pour ce genre.


dimanche 1 juillet 2018

Alix senator, Tome 1 : Les aigles de sang

Tu n'es qu'un homme ordinaire, pas l'élu des immortels.

Ce tome est le premier d'une série mettant en scène le personnage d'Alix, issu de la série de Jacques Martin, commencée avec Alix l'intrépide (1948/1949). Il est paru en 2012, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus Christ, au mont Circé dans le Latium, un cavalier avance à bride abattu pour se rendre à un rendez-vous sous une pluie battante. Il chute de cheval et est attaqué par un rapace. Le lendemain, un groupe de cavaliers partis à sa recherche découvre le cadavre de Marcus Aemilius Lepidus, l'ami de César, le dernier rival d'Auguste. Quelques jours après, le 6 mars, au Capitole, le premier augure procède à la cérémonie de bénédiction de Caius Octavius (-63 à 14) accédant ainsi au grand pontificat, ce qui fait de lui l'empereur ; il succède ainsi à Jules César. Il est acclamé par la foule, alors que les aigles de Rome tournoient au-dessus de la ville. Sa femme Livie exulte. Alix Graccus échange quelques mots avec Marcus Vipsanius Agrippa (-63 à 12) sur une telle concentration des pouvoirs en une personne. Au sortir du Capitole, le premier augure demande à Auguste de nommer quelqu'un au sacerdoce de Flamen Dialis, le prêtre de Jupiter. Auguste lui répond de venir le voir plus tard au Palatin pour en discuter.

Quinze jours plus tard, le 23 mars -12, Titus (le fils d'Alix) et Khephren (le fils d'Enak) galopent derrière Agrippa qui mène la chasse avec ses chiens pour tuer un cerf, en Campanie (région d'Italie méridionale). Ayant blessé l'animal, il leur montre comment le mettre à mort. Il va ensuite se baigner dans le fleuve à proximité. Les deux adolescents se montrent réticents à le suivre, trouvant l'eau trop froide. Alors qu'ils font des ricochets, ils entendent des hurlements poussés par Agrippa. Ils se mettent à l'eau et le rejoignent, mais trop tard. Ils retrouvent son corps encore chaud, en train d'être fouaillé par les serres d'un aigle. Averti de la mort d'Argippa, Auguste convoque Alix chez lui, en présence de son épouse Livie. Il lui demande d'aller enquêter en Campanie, sous couvert de rapatrier le corps d'Agrippa pour qu'il bénéficie de funérailles à la hauteur de son rang.


Le lecteur est susceptible de s'intéresser à cette série dérivée pour différentes raisons : une nostalgie pour le personnage d'Alix dont il a lu les aventures dans les BD de Jacques Martin pendant sa jeunesse, un goût pour les aventures se déroulant à l'antiquité romaine, le souhait de suivre un auteur qu'il aime bien (Mangin, Démarez, ou les 2) dans une nouvelle série. Dans le premier cas, il a le choix de retrouver son personnage dans la suite de ses aventures de jeunesse, la série ayant repris avec d'autres équipes créatives à partir de Alix, Tome 29 : Le testament de César (2010, par Marco Venanzi), ou de souhaiter découvrir ce qu'il est advenu de sa vie par la suite (il peut aussi faire les 2). Il découvre alors Alix une vingtaine d'années plus tard, alors qu'il est sénateur à Rome. La scénariste établit le lien avec la série originelle, bien sûr avec le personnage principal qui est le même, mais aussi en évoquant Enak et mettant en scène le fils d'Alix et celui d'Enak. Thierry Démarez effectue également un hommage à Jacques Martin avec une case dessinée à sa manière dans la dernière page du récit, quand Alix est reconnu comme un protégé de Jupiter, reprenant une scène apparaissant dans Alix, tome 8 : Le Tombeau étrusque (1967/1968). Valérie Mangin prend grand soin que ce premier tome soit également intelligible pour un lecteur n'ayant jamais entendu parler d'Alix, n'ayant jamais ouvert un des tomes de la série initiale.

À l'évidence, cette série se déroule à Rome, pendant la période antique. En mettant une telle série en production, les responsables éditoriaux ont bien évidemment capitalisé sur la renommée de la série initiale de Jacques Martin, mais aussi peut-être été inspirés par le succès de la séries Murena de Philippe Delaby & Jean Dufaux. La période retenue n'est pas la même puisque Murena débute en 54 après JC sous le règne de Néron, alors que celle-ci débute en -12, avec l'avènement d'Auguste au pouvoir. Ils confient la série à Valérie Mangin, scénariste confirmée qui s'attache à respecter la véracité historique dans sa reconstitution. Le lecteur peut tester ses connaissances avec des questions vrai/faux sur le site internet dédié à la série. Il peut également aller vérifier les dates et les faits s'il éprouve des doutes. Thierry Démarez réalise des dessins de type descriptifs et détaillés, et il investit également beaucoup de temps et d'énergie pour donner à voir une reconstitution historique de qualité. Le lecteur peut donc admirer les rues et les bâtiments de Rome, de plain-pied, mais également lors de vues aériennes. Il pénètre avec les personnages dans plusieurs bâtiments, des demeures privées et des bâtiments publics comme La Curie ou le sanctuaire de Jupiter. Il observe les vêtements des hommes et des femmes dans les rues, ainsi que le mobilier dans les bâtiments. Les auteurs n'adoptent pas une narration démonstrative, et si le lecteur n'y prête pas attention, il peut passer à côté de certains détails de la reconstitution, par exemple les tombeaux bordant l'un des voies sortant de Rome (en page 16).

Le lecteur bénéficie donc d'une reconstitution historique dans laquelle il peut avoir confiance, que ce soit pour ce qui lui est montré au travers des dessins, ou pour les éléments implicites du fonctionnement de république romaine et de ses institutions. Il lui est donné à voir aussi bien des scènes intimistes en intérieur que des scènes de foule impressionnante, comme celle à l'occasion de l'intronisation d'Auguste, ou celle dans laquelle Alix se rend au marché pour aller consulter un animalier. Il observe bien sûr la scène de l'orgie lors de la fête organisée par Claudia Pulchra et il est épaté par Rome vue du ciel, comme s'il volait avec les aigles. Malgré la température peu élevée de l'eau, il ne refuserait pas de se baigner avec Agrippa. L'artiste utilise un trait très fin pour détourer les formes, ce qui lui permet de rentrer dans un fort niveau de détails, sans donner l'impression de surcharger les cases. Il complète les formes détourées par la mise en couleurs, de type naturaliste, en apportant des informations sur l'ambiance et l'intensité lumineuse, les ombres portées, et le relief de chaque surface en jouant sur les nuances.

En prenant du recul, le lecteur se rend compte du travail impressionnant réalisé par Thierry Démarez : chaque case étant porteuse d'information visuelle, que ce soit pour les plans larges ou pour les cadrages plus serrés sur les personnages. L'artiste donne vie à de nombreux personnages, principaux comme figurants, tous avec des visages qui les rendent immédiatement reconnaissables, et quelques différences morphologiques qui ne se limitent pas à la coupe et à la couleur de cheveux. Il utilise une direction d'acteurs, elle aussi naturaliste, sans qu'ils ne donnent l'impression d'être statiques du fait de postures différentes, de ce qu'ils sont en train de faire, ou de la mise en œuvre d'un plan de prises de vue élaboré pendant les scènes de dialogues, montrant l'environnement dans lequel se tiennent les personnages, leurs gestes, proscrivant l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Le lecteur peut finir par éprouver l'impression de se tenir aux côtés des personnages, des individus crédibles, au comportement cohérent avec la situation donnée, sans accès direct à leurs pensées.


Afin de capter l'attention du lecteur dès la première page, la scénariste a choisi de débuter son récit par un meurtre en le rendant très mystérieux, sans montrer comment il a été commis. Cette première page sert à accrocher le lecteur et elle montre également comment l'auteure a choisi de représenter l'intervention des dieux. Il n'y a pas de raillerie vis-à-vis des pratiques cultuelles de l'époque, mais il n'y a pas non plus de phénomènes surnaturels, avec incarnation des dieux. Les croyances de l'époque sont respectées et font sens au regard de l'expérience quotidienne de la réalité par les individus, et de leurs connaissances. Les prêtres professent leur foi dans les dieux, et accomplissent les rites de dévotion avec respect. Les laïques se conforment aux rites, sans que la nature de leur foi soit abordée. L'intrigue de ce tome prend la forme d'une enquête sur le meurtre ouvrant le récit, puis sur un deuxième perpétré avec la même méthode. Alix Graccus est désigné par l'empereur pour démasquer le coupable, non pas dans un souci de police, mais pour désamorcer les rumeurs. L'enquête est conduite de manière réaliste, un indice à la fois trouvé par des méthodes très pragmatiques reposant sur du bon sens. Il n'y a pas de phase de déduction brillante ou de révélation mystique. À la rigueur, le lecteur peut tiquer sur une coïncidence un peu pratique quand Titus et Khephren se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment.


Du fait d'une narration naturaliste, à la fois sur le plan visuel, à la fois pour l'enquête, le récit se déroule à un rythme posé, sans réels hauts faits ou scène d'action coupant le souffle. Pour autant, le lecteur bénéficie de plusieurs scènes spectaculaires tels le survol de Rome par les aigles, les crucifiés sur le bord de la route, la progression du palanquin d'Alix au milieu de la foule du marché, la scène d'orgie, les cadavres au pied de la statue de Jupiter, etc. Il peut cependant être déconcerté par le rythme très particulier de la narration. Finalement, Alix Graccus progresse de manière très régulière dans son enquête, sans obstacle insurmontable, sans réelle mise en danger. La scénariste fait en sorte que les coupables puissent exposer leur point de vue de manière claire et cohérente. Du fait des dessins réalistes, il peut éprouver une impression de manque de tension narrative, tout se déroulant de manière très fluide. Il peut alors s'interroger sur l'intérêt de sa lecture, sur le plaisir qu'elle recèle. Il en revient à la qualité de la reconstitution historique qui lui permet de se projeter à Rome à cette époque, de manière facile pour un résultat plausible. Bien sûr, en 46 planches, les auteurs ne dressent pas un tableau complet de toute la vie quotidienne, sociale et politique, mais ils savent surprendre le lecteur au détour d'une case ou d'un endroit sans se vanter de ce qu'ils sont en train de faire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver le mécanisme des meurtres un peu trop facile, mais il constate également que la motivation des meurtriers et son mode opératoire découlent de manière organique de sa fonction, de ses valeurs, de l'époque, et du lieu. De ce point de vue, il s'agit bien d'un polar, même si le volet politique reste descriptif plutôt que revendicateur, et que la psychologie des personnages n'est pas mise en avant.


Avec ce premier tome, le lecteur peut s'immerger dans une solide reconstitution de la Rome antique, et retrouver le personnage d'Alix. Il plonge dans une bande dessinée avec une intrigue policière, et des dessins d'un excellent niveau descriptif. Le rythme choisi par l'auteure lui permet de prendre le temps d'apprécier le tourisme temporel qui lui est proposé, tout en observant Aix plus âgé à l'œuvre. En fonction de ses attentes, il peut regretter tel ou tel aspect du récit (rythme, révélation sur les événements des années antérieures, richesse relative du polar), mais il ressort satisfait de cette immersion dans la Rome antique, et curieux de savoir ce qui est arrivé au personnage et ce que le voyage en Égypte leur réserve. 4 étoiles pour un début prometteur, avec une reprise intéressante et originale d'un personnage récurrent déjà établi.