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vendredi 21 février 2025

Blake & Mortimer T08 S.O.S. Météores

Et cette énergie n’est autre que l’ÉCLAIR EN BOULE.


Ce tome contient une histoire complète, qui ne nécessite pas de connaissance préalable des personnages ou de la série – bien qu’être informé des origines de l’hostilité entre Blake, Mortimer et Olrik soit presque indispensable. Sa première parution en album date de 1959, après une prépublication dans la version belge du Journal de Tintin, du 8 janvier 1958 (nº2) au 22 avril 1959 (nº16). Il a été réalisé par Edgard Félix Pierre Jacobs, dit Edgar P. Jacobs (1904-1987), pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée, toutes en couleurs. Ce tome se place entre L’Énigme de l’Atlantide (1957) et Le Piège diabolique (1962). Article coécrit avec Barbüz.


Amorce du récit

Depuis de longs mois, des phénomènes météorologiques d’une alarmante ampleur sévissent sur l’Europe occidentale, bouleversant la vie de millions d’hommes. Après un hiver long et meurtrier, le dégel a enfin commencé. Hélas ! La fonte des neiges, aggravée par des pluies torrentielles, a amené une nouvelle calamité : les inondations ! Et les eaux montent, montent inexorablement ! Une violente tempête balaie Paris, perturbant le trafic.

Se faufilant avec adresse au milieu du flot désordonné des voitures, un taxi se dirige vers la Madeleine. On y retrouve le professeur Mortimer. Il échange quelques propos avec le chauffeur, lui faisant observer que ça a l’air d’aller plutôt mal à Paris en ce moment. Le chauffeur confirme que c’est le cas, surtout avec ce mauvais temps qui n’en finit pas. On ne lui ôtera pas de l’idée que c’est leur sale bombe H qui a détraqué les saisons. Il continue : C’est comme avec tous leurs trucs artificiels qu’ils envoient balader dans le ciel, ces machins amèneront encore des tas d’embêtements.

Soudain, alors que le feu passe au rouge, une Ford berline bleue continue sur sa lancée et bondit à travers le carrefour. Au même instant, une Renault 4CV débouche de la rue du Faubourg Saint Honoré. L’agent de la circulation siffle, mais la collision est inévitable. Sous la violence du choc, la 4CV pirouette sur elle-même et va s’écraser contre un autobus. La Ford prend la fuite en direction de la Concorde.



Contexte historique et inspirations

En cette seconde moitié des années cinquante, la guerre froide entame une nouvelle phase : signature du pacte de Varsovie (1955), déstalinisation (dès 1956), mais aussi répression sanglante de l’insurrection de Budapest (1956 aussi). Le 4 octobre 1957, l'Union soviétique lance le premier satellite artificiel de la Terre, Spoutnik-1. Le chauffeur de taxi y fait référence dès la première planche : C’est comme avec tous leurs trucs artificiels qu’ils envoient balader dans le ciel ! C’est le début de la course à l’espace.

Se documentant beaucoup sur les avancées scientifiques, notamment grâce au magazine Science & Vie, il est probable que Jacobs se soit inspiré, pour son scénario, d’articles ou d’actualités concernant des tentatives de modification – voire de contrôle – du climat. En planche 50, le professeur Miloch Georgevitch raille les techniques d’ensemencement des nuages à la neige carbonique et les expériences à l’iodure d’argent comme des pratiques d’un autre âge ; c’étaient les Soviétiques qui avaient testé ces procédés, respectivement en 1947 et 1949. Quant aux États-Unis, leurs tentatives, multipliées à cause de la peur qu’engendra le succès de Spoutnik-1, restèrent inabouties, semble-t-il.

Quant à l’éclair en boule (ou foudre en boule), il faut référence aux recherches du physicien français Gaston Planté (1834-1889) sur l’accumulation d’électricité. Nul doute que Jacobs s’est imprégné d’un ou de plusieurs articles sur ce sujet au gré de ses lectures d’articles scientifiques.


Structure du récit

L’auteur opte pour une approche assez surprenante : trois actes bien distincts (Mortimer, Blake puis la jointure entre les deux), mais dans chaque acte, un seul fil narratif majeur, bien qu’il y ait quelques échos pour les besoins de telle ou telle séquence. Ce qui sauve le scénario d’une éventuelle linéarité, c’est la progression inéluctable du suspense grâce à l’incorporation d’éléments tragiques savamment dosés ; dès lors, le lecteur est un peu pris au piège.

Cela commence avec les plaintes concernant la météo et le mauvais temps omniprésent. Ensuite, l’accident évité de justesse avec le car du SHAPE. Arrivent la mécanique défaillante du taxi, le remorquage raté, puis le chien, l’étang, la séparation et la baignade. Mortimer a à peine le temps de profiter d’un costume sec et d’un repas chaud chez Labrousse que c’est reparti : journal télévisé dramatique, visite des gendarmes lors d’une scène particulièrement hitchcockienne, voire le carréenne, climat inquiétant omniprésent alors que Mortimer commence à entrevoir un pan de la vérité… La tension est à son comble.

Il en va de même pour Blake, bien qu’ici, ce soit l’action qui prévale : sabotage, filature, course-poursuite de tous les dangers (elle dure une dizaine de planches), fusillade, puis re-course-poursuite, mais cette fois, inversée.

En fin de compte, le passage obligé de la leçon de sciences (ici, c’est Miloch le sachant) intervient presque comme un interlude qui permet au lecteur de souffler un peu… Un peu, mais pas longtemps, car Jacobs continue à déployer son impitoyable mécanique : foule frappée de folie et menace de guerre dans une ambiance apocalyptique, un type de dénouement spectaculaire que l’on retrouve dans Le Secret de l’Espadon, L’Énigme de l’Atlantide et le dernier chapitre du Piège diabolique.



Reportage documentaire

Pour peu qu’il ait déjà simplement entendu parler de cette série, ou qu’il ait rapidement feuilleté ce tome, le lecteur sait qu’il se lance dans un récit dense à tous les niveaux (intrigue, texte et dessins). La première planche commence doucement, avec onze cases rectangulaires disposées en bande, ce qui constitue déjà un nombre élevé. Dès la seconde, le bédéaste passe à treize cases, nombre moyen pendant tout le tome, et à quatorze pour la troisième.

Le dessinateur fait montre d’une discipline impressionnante. Chaque case bénéficie de la même rigueur dans son approche : une description détaillée et réaliste, les cases sans arrière-plan étant une exception, même quand il s’agit uniquement de personnages en train de parler, en plan poitrine.

L’aventure promène ses deux héros dans de nombreux endroits parisiens : Opéra Garnier, Église de la Madeleine, rue Royale, rue du Faubourg-Saint-Honoré, place de la Concorde, gare des Invalides, rue des Saussaies, rue de Vaugirard, gare de Cité universitaire, gare de Denfert-Rochereau, gare de Port-Royal, gare du Luxembourg. Ainsi qu’en banlieue : Versailles, Jouy-en-Josas, Buc, Les Loges-en-Josas, Igny, Massy et Palaiseau, Rocquencourt, Saclay, Toussus-le-Noble. L’auteur a effectué un repérage minutieux de chacun de ces endroits, qu’il représente avec fidélité et exactitude. Un travail que l’on retrouve dans L’Affaire du collier, pour lequel Jacobs réutilisera d’ailleurs l’entrée en matière avec un taxi plongé dans le dense trafic de Paris.

L’auteur multiplie les références pour asseoir le réalisme de son opus : l’évocation du Grand Quartier général des puissances alliées en Europe (le SHAPE : Supreme Headquarters Allied Powers Europe), le Centre de recherche CEA Paris-Saclay ou encore le recours à la technique du micropoint (microfilm généralement circulaire d'un diamètre approximatif d’un millimètre).


Reconstitution maniaque

Le trait est élégant, les compositions sont soignées, la densité de détail est élevée : les nombreuses voitures, les figurants, les détails les plus insignifiants des bâtiments et infrastructures, les bibelots et la bibliothèque de Labrousse et de Monsieur Henri, les chemins boueux, les sillons de la neige, tous ces décors qui ont dû nécessiter un travail incroyable…

En plus de cela, le lecteur éprouve la sensation de suivre un véritable reportage, rigoureux et documenté, une reconstitution historique de ces lieux, de leur disposition respective, quasi photographique. Cette reconstitution englobe aussi bien les caractéristiques de chaque environnement, paysage, monument, construction, que celles de l’activité humaine, à commencer par les véhicules. En fonction de sa sensibilité et de sa culture, le lecteur peut identifier les modèles suivants : Renault Monaquatre, Ford Custom Tudor 1957, Renault 4CV, Automotrice Z23000 de la ligne de Sceaux, Simca Aronde, Citroën Traction avant (et les détails de son moteur !), Peugeot D4, BMW R371, Renault frégate, Automitrailleuse Daimler, Citroën ID 19, et même les avions Dassault Mirage III.

D’un côté, cette attention maniaque peut enthousiasmer par son exactitude, sa précision, ce réalisme quasi obsessionnel. De l’autre, le lecteur peut ressentir une certaine lourdeur devant ce didactisme et ce perfectionnisme, car Jacobs tend à le coupler à une narration au rythme explicatif, donc assez lent ; tout est ici explicité, peut-être un peu au détriment de l’imagination du lecteur.



Diversité de la narration visuelle

Visuellement, le lecteur pourrait craindre une forme d’uniformité induite par ce dessin naturaliste et pointilleux. Il en va tout autrement : en auteur complet, Jacobs sait composer son récit de manière à défiler des scènes variées, avec des lieux qui changent régulièrement, et l’élégance intemporelle du trait ainsi que son implication sans faille pour chaque case aboutissent à une densité d’informations visuelles peu commune.

Au fil des pages, le lecteur ressent l’effet de l’inventivité qui reste en arrière-plan. Il retrouve des caractéristiques de l’artiste comme les personnages en ombre chinoise (par exemple Mortimer en planche 20), ou des cases consacrées à un haut-parleur ou à un dispositif audio assurant la fonction de présenter un copieux phylactère, par exemple un poste TSF en planche 46, une grille de haut-parleur en 54, un autre haut-parleur en 58, etc.

La densité des textes peut l’emporter sur la dimension visuelle de la narration : en planche 24, avec uniquement des bustes de personnages en train de s’exprimer ; en 52, avec une proportion écrasante de texte par rapport à la place dévolue aux dessins, ou en 54, avec un phylactère occupant la quasi-totalité d’une case.

Le lecteur relève des trouvailles visuelles tout du long : l’utilisation de différents types de cartes, par Mortimer (planche 16) et par Blake (en 52), l’effet de la neige avec des petits flocons blancs venant manger le dessin (en 18), la vue vertigineuse en plongée d’une cage d’escalier (en 43), une case avec uniquement des onomatopées (PAN PAN PAN, en 44), l’usage régulier des bruitages, la vision en contreplongée des avions de chasse, etc. Parfois, un cadrage vient augmenter un effet narratif, comme la silhouette de Francis Blake dans un rétroviseur (en 30).

Le dessinateur surprend également avec des moments mémorables ou des compositions sophistiquées. Les appareils ou objets émettant des sons ont leur propre vignette en gros plan, une astuce qui a pour effet de capter immédiatement l’attention du lecteur, qui comprend que quelque chose est sur le point de se produire. Par exemple, en planche neuf, le carillon de la pendule (qui introduit le journal télévisé) et le téléphone qui sonne (annonciateur d’une mauvaise nouvelle). Pareil avec la main gantée qui sonne (planche suivante). C’est une astuce narrative qui est chère au maître et dont il use abondamment dans L’Affaire du collier, par exemple.

Notons encore l’effroi provoqué par des individus cagoulés en contrejour (en 21), la technologie massive des supercalculateurs (en 49), un anonyme faisant les cornes du diable dans une scène de démence collective en pleine rue en page 56, un gros plan sur un bouton rouge (en 59) pour bien faire comprendre son importance cruciale, la voiture d’Olrik et de ses lieutenants finissant dans l’étang en page 63 en écho à celle d’Ernest finissant dans le même étang (planche 6).


Personnages

Le saucissonnage de l’intrigue permet à Jacobs de se focaliser pleinement sur l’un ou sur l’autre. Mortimer est parfaitement conforme à la perception que peut en avoir le lecteur fidèle : spirituel, vigilant, courageux, perspicace, insatiablement curieux, entêté (juste ce qu’il faut) et charismatique. Blake est son parfait complément. Observateur, prompt à la déduction, lucide et flegmatique. Aussi fin stratège qu’excellent tacticien, il sait utiliser la ruse lorsque cela s’avère nécessaire (planches 42-43).

Olrik prouve qu’il sait se déguiser et donner le change. Affalé nonchalamment dans son sofa jaune, vêtu d’un complet bleu, arborant une classe et une élégance folles sans effort apparent, le colonel est plus dandy et iconique que jamais. En bon mercenaire qu’il est, il n’hésite pas à faire passer la cause qu’il sert après ses intérêts personnels.

Comme toujours, cet opus de Jacobs se caractérise aussi par la richesse de ses personnages secondaires. Pradier est efficace, mais est lent à relier les points les uns aux autres ; heureusement que Blake est là ! Rappelons que le commissaire est le sosie de Jean Gabin (1904-1976) ; c’est amusant, car l’inspecteur Vidal, lui, a les traits de Louis Jouvet (1887-1951). Labrousse est un homme courageux, mais dépassé par les évènements et les méthodes qu’utilise l’ennemi. Sharkey et son acolyte Freddy – sans compter les autres – semblent être là pour démontrer que les espions pouvaient parfois n’être rien de plus que des bandits améliorés. La gouaille des gangsters est une réussite ; il est évident que Jacobs a pris un plaisir certain à la rédaction de leurs tirades. Toujours dans la catégorie sosies, le professeur Miloch Georgevitch doit son physique à Arthur Miller (1915-2005), d’ailleurs accusé de communisme en 1956 ; on reste donc dans le cinéma et le théâtre ! Quant à Ernest, le chauffeur de taxi, il incarne sans doute le Français moyen, mais dans une version qui pourra être qualifiée de plutôt positive, contrairement à la sinistre mégère de la planche 17. Le physique du général est inspiré de l’homme d’État Anastase Mikoïan (1895-1978).

Enfin, que dire de cet ennemi ? L’URSS ou les forces du pacte de Varsovie. Il n’est jamais nommé précisément, jamais montré, jamais situé avec exactitude, mais constitue une menace omniprésente. Une astuce narrative qui illustre plus que tout autre ce climat décidément bien particulier de guerre froide.



Et Tintin dans tout ça ?

D’une certaine manière, cette narration très factuelle, transcrivant la banalité du quotidien dans tout ce qu’elle a de spécifique et unique, évoque Hergé et Les Aventures de Tintin. Jacobs semble les citer explicitement. D’abord avec la manifestation d’un phénomène météorologique : en planche 10, alors que Labrousse et Mortimer pénètrent dans la chambre de ce dernier, une violente bourrasque ouvre brutalement la fenêtre, tandis qu’une lumière étrange illumine la pièce. Montant rapidement dans le ciel, une boule de feu, après une fraction de seconde, s’évanouit brusquement… Une image miroir de la boule de feu consumant la momie de Rascar Capac chez le professeur Hippolyte Bergamotte, dans Les 7 Boules de cristal (1948). Hergé avait embauché Jacobs pour la mise en couleurs et la création des décors, et ce dernier avait apporté certaines idées dont celle des boules de cristal. En planche 40, Blake s’agrippe aux rainures d’une façade pour aller espionner Monsieur Henri dans son appartement, à l’instar de Tintin longeant la façade de l'hôtel pour passer d'une fenêtre à l'autre comme dans Tintin en Amérique (1932/1946).


Partis pris irritants, invraisemblances et petits défauts

Le lecteur pourra être décontenancé par quelques partis pris scénaristiques et étrangetés graphiques. En premier lieu, la structure du récit et ce que celui-ci ne montre pas. Les planches 1-21 sont consacrées à Mortimer, les 22-46 à Blake, puis les 47-61 en alternance ; les deux amis ne se rencontrent que dans la dernière planche.

Puis les conséquences du dérèglement climatique : elles sont surtout discutées entre personnages, un peu montrées par le truchement de la télévision, sans que l’auteur n’en tire parti sur le plan visuel par de grandes scènes de catastrophes naturelles. Cela renforce la dimension de reportage terrain à hauteur d’homme ainsi que celle d’une catastrophe tapie et imminente.

Avec le recul, les plus exigeants trouveront certainement que l’astuce de la pipe dans la poche de l’imperméable n’aurait pas dû berner quelqu’un comme Olrik aussi facilement ; mais le truc de Blake n’a finalement aucune conséquence.

Enfin, à la fin de sa lecture, le lecteur sera probablement perplexe à l’égard du titre de l’album, qui n’a guère de rapport avec l’intrigue, au fond. Mais le côté dramatique qui y est sous-entendu est bien là.

Graphiquement, le lecteur remarque un ou deux détails curieux. Certains phylactères mal dimensionnés (par exemple, en planche 9) indiquent que Jacobs avait surestimé la longueur de son texte (un comble !). Par ailleurs, la couleur de fond des phylactères change parfois sans raison évidente (planche 20) : l’hypothèse de la simple logique d’alternance des tons ne tient pas.



Anti-récit d’aventures grand spectacle

D’un côté, l‘intrigue présente une ampleur spectaculaire : dérèglements climatiques remettant en cause l’ordre mondial, détruisant des régions, déstabilisant des gouvernements, menaçant des populations sans défense. De l’autre, l’enquête laborieuse de Mortimer très terre à terre, et celle peu efficace de Blake apparaissent en total décalage avec ces enjeux mondiaux, que ce soit la reconstitution du parcours du taxi par temps pluie, ou une course-poursuite de dix pages entre Blake et Sharkey.

Quant au sous-titre, il interpelle, lui aussi : Mortimer à Paris, alors qu’il n’y passe que deux pages. Jacobs donne l’impression de s’ingénier à prendre les conventions du récit d’aventure à contrepied. Les héros tâtonnent, leur persévérance et leur acharnement ne produisent pas grand résultat. Ils sont tout simplement dépassés : Mortimer passe la moitié du récit emprisonné et neutralisé, et Blake voit Olrik lui échapper. Le ressenti du lecteur peut se trouver écartelé entre son horizon d’attente (une aventure en bonne et due forme) et la maîtrise magistrale du narrateur qui s’attache à la crédibilité totale des actions de ses personnages, jusqu’à les dépouiller de tout romanesque et de tout panache.

Cette caractéristique du réalisme à tout prix peut jouer contre le récit, car le lecteur comprend bien avant Mortimer où se trouve réellement l’étang au bord duquel la voiture Simca Aronde d’Ernest s’est embourbée et dans lequel le héros est tombé. Il doit donc prendre son mal en patience alors que Mortimer peine à comprendre ce que les dessins font apparaître comme une évidence et qu’il met six pages à découvrir.

Conclusion

La couverture promet un récit débridé, à mi-chemin entre espionnage et anticipation, avec une couverture qui annonce un chaos généré par des énergies destructrices. La maestria peu commune du dessin concret et précis plonge le lecteur dans un quasi-documentaire visuel rigoureux. L’enquête de Blake et Mortimer est ainsi narrée de manière factuelle et concrète, ce qui fait ressortir leurs tâtonnements et leur efficacité relative, et - par contraposée - le niveau de préparation de l’ennemi. L’auteur réalise ainsi un récit de guerre froide dans lequel l’ennemi est déjà installé au cœur du pays, avec une atmosphère de suspense à couper au couteau.



lundi 24 juin 2024

Blake & Mortimer T10 L'affaire du collier

Mais soudain… une vitre vient d’être fracassée par un projectile qui rebondit sur le tapis.


Article coécrit avec Barbüz 

L'affaire du collier est la septième aventure (du point de vue de l'historique de publication) de Blake et Mortimer. Elle fut publiée dans le Journal de Tintin (version belge), du 24 août 1965 (nº34) au 19 juillet 1966 (nº29). En septembre 1967, Le Lombard la réédite en un album de soixante-deux planches. L'histoire a été entièrement produite par Edgar P. Jacobs (1904-1987), avec l’aide de Gérald Forton pour les premières planches, reprises ensuite par Jacobs. Pour cet article, la mission de Barbüz était de réussir à faire voir la lumière à Présence quant à l’excellence de ce créateur.

Intrigue

Paris, par une journée orageuse. Blake et Mortimer, arrivés de Londres par l'aéroport d'Orly, se sont installés dans un taxi qui, aux abords du boulevard de Port-Royal, ne peut que suivre le flot des voitures prises dans les embouteillages. Pour patienter, Mortimer demande un exemplaire de France-Soir à un vendeur de journaux à la criée. Parmi les gros titres, l'affaire du collier : sir Williamson, un richissime collectionneur anglais, aurait l'intention d'offrir le fameux bijou de Marie-Antoinette à la reine d'Angleterre. L'auteur de l'article s'indigne. Mortimer remarque que cette affaire ne laisse personne indifférent et que le ton monte, ce sur quoi Blake ironise. Il ajoute néanmoins que sir Williamson risque de commettre une lourde faute ; pourtant, leur compatriote connaît bien la France. La circulation est à nouveau stoppée par un agent de police. Les deux Britanniques regrettent de ne pas avoir pris le métro ; à ce rythme-là, ils n'arriveront jamais à temps au palais de justice, où ils sont attendus pour le procès d'Olrik. Lorsque Mortimer interroge Blake sur leur ennemi juré, son compagnon d'armes lui répond qu'il étudie l'archéologie parisienne, et qu'il aurait dévoré la bibliothèque de la prison de la Santé. Leur taxi s'arrête une nouvelle fois : contrôle de police…

Gna gna gna

Les aventures de Blake & Mortimer, les albums d’Edgar P. Jacobs constituent une pierre angulaire de la culture BD, une part essentielle des fondations de ce mode d’expression. Pour autant, malgré leur classicisme, leur lecture peut sembler ardue, voire rebuter certains (on ne citera pas de nom, promis Présence). Parmi les caractéristiques qui peuvent apparaître datées ou maladroites, se trouvent la densité de la narration, en particulier la quantité de texte (deux cases interminables en planches vingt-huit et vingt-neuf avec juste le dessin d’un magnétophone à bande), les cartouches redondants, c’est-à-dire décrivant ce que montre le dessin (dès la troisième planche avec la description de la pierre qui brise la vitre), des commentaires qui auraient pu être remplacés par un dessin ou un détail dans une case (par exemple : Puis soudain, il tourne le commutateur), des passages où le lecteur peut faire l’expérience de soit lire le texte soit regarder les dessins et disposer des mêmes informations (la planche six en est un cas d’école), des effets de colorisation qui peuvent sembler hasardeux par leur artificialité dans une représentation réaliste et descriptive, un jeu d’acteurs parfois appuyé comme au théâtre ou à l’opéra, et même des coïncidences opportunes pour faire fonctionner l’intrigue (par exemple Blake et Mortimer arrivant exactement au moment où Olrik vient de s’échapper par les égouts, la cavalerie qui arrive juste à temps pour le dénouement, Olrik réussissant à intercepter Duranton alors qu’il fuit du parc Montsouris, etc.).


Structure et mécanismes narratifs

Ouste, le râleur ! place au connaisseur pour évoquer cet album dans la perspective de l’œuvre de l’auteur, et développer un avis informé et nuancé. Pas d’introduction longuette ici : le lecteur retrouve Blake et Mortimer dès la première case, ce qui n’est pas systématique dans les albums de la série. Évidemment, le lecteur exigeant pourra voir dans les premières pages une invraisemblable accumulation de coïncidences (comme par hasard…), bien qu’elles restent du domaine du plausible.

S’ensuit un jeu du chat et de la souris qui dure une bonne vingtaine de planches, dont certaines (les 10 et 11) ne rappelleront que trop le second tome du Mystère de la grande pyramide. Le lecteur fidèle devra l’admettre : le maître se répète. Soit il rend hommage à son propre travail (et peut-être s’agit-il d’un clin d’œil à ses fidèles), soit il recycle les idées d’autres aventures pour celle-ci. Il en va de même avec l’itinéraire de Duranton (planche 33) ; Blake fait à ce sujet preuve d’une clairvoyance similaire à celle qu’il montre dans S.O.S. Météores.

Néanmoins, Jacobs instaure dans cet acte un climat de suspense qui fonctionne : la disparition du joyau, le nom d’Olrik qui circule comme celui d’un brigand insaisissable, alors que son visage n’apparaît pas, les appels téléphoniques stressants (un bel exemple d’itération : même vignette, même dessin, mêmes onomatopées, seules les couleurs changent), la nervosité croissante de Duranton et les tentatives d’enlèvement, dont la seconde – avec un Duranton effrayé et à bout de forces – est un modèle absolu en la matière.

Il y a des longueurs dans cet album : elles trouvent autant leur origine autant dans la réutilisation de certaines situations que dans la linéarité qui en découle, bien que Jacobs s’efforce – sans y parvenir – de dérouler ses fils narratifs avec un souci d’équilibre. Par exemple, les séquences de la chambre forte (planches 10 et 11) et l’errance de Blake et Mortimer dans les carrières souterraines (44 et 47). Deux moments spectaculaires compensent largement : la descente de police dans le quartier général des malfaiteurs et la fusillade spectaculaire qui s’ensuit, et le face-à-face entre Olrik et ses ennemis, sans oublier la conclusion finale. Alors, on se plaint toujours de la densité ?

Personnages

Par ailleurs, le lecteur est venu pour retrouver ses héros récurrents. Blake et Mortimer émettent une aura de confiance en soi, de certitude et d’aisance. Ils ont été convoqués par la justice française pour témoigner contre Olrik. Ils résolvent la question de l’évasion en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ils ont toujours une réflexion d’avance sur Pradier. Ils affichent toujours les mêmes manières distinguées, que vient pimenter un imperturbable sens de l’humour. Des personnages établis, autant que pouvait l’être Jacobs dans son art. Cependant, ils se jettent parfois tête baissée dans l’action sans se soucier de qui peut les suivre.

Sosie de Jean Gabin, le commissaire Pradier brille plus par son opiniâtreté que par son flair. Il est plus fort en gueule que vraiment malin. Il sait néanmoins faire montre d’autorité lorsque c’est nécessaire et ne fait pas traîner les choses. Il parvient donc à une certaine forme d’efficacité, malgré son indéniable défaut d’inspiration et son singulier manque de lucidité. Une façon pour Jacobs de railler le Français moyen ? Olrik n’a ici qu’un rôle secondaire. Jacobs l’a utilisé parce qu’il lui fallait un méchant d’envergure et surtout parce qu’il n’avait pas d’autre choix. L’aventurier n’apparaît pas forcément à son avantage, d’ailleurs. En fin de compte, il ne maîtrise aucun élément de cette affaire ; cela ferait presque peine à voir, mais son sens de l’improvisation, son intrépidité et sa crise de colère finale réjouiront le lecteur. Duranton-Claret est la véritable vedette de cet opus. Mondain et élégant, malin, rusé et roublard, le joailler est aussi et surtout un acteur de premier plan qui n’a pas froid aux yeux et qui ne manque pas de ressources, bien qu’il n’ait pas le répondant nécessaire face aux bandits endurcis qui le mettent sous pression. Dès lors, la panique s’empare de lui. Assez curieusement, aucune précision n’est révélée quant à son sort lors du dénouement.

Vincent est l’archétype du majordome discret, parfaitement professionnel, efficace et dévoué. Mais Jacobs soigne également – avec un plaisir évident – les petits rôles, tout particulièrement les gangsters de la bande d’Olrik : Sharkey, Herrman, Jo et Gros Louis, avec leurs dialogues souvent truculents. Enfin, les figurants ont leur petit mot à dire. Les journalistes sont obsédés par le scoop, et Jacobs s’est amusé à imaginer quelques répliques du Français de la rue. Voir notamment la planche 4.

Cadre

Le cadre, c’est Paris. Mais le Paris souterrain autant que celui de la surface. En surface, ce sont les élégants hôtels particuliers, et quelques lieux choisis, tels que la place Denfert-Rochereau, le passage des Postes ou encore le parc Montsouris. Sous terre, ce sont les carrières, les galeries, ces labyrinthes qui n’en finissent plus et qu’il serait bien téméraire d’arpenter seul. Ce sont aussi des endroits incroyables, tels que ce quartier général de la Résistance, dont Jacobs nous offre une belle vue de coupe (planche 49). 

Les dessins

Sadoul a écrit que les vingt premières planches n’étaient pas suffisamment soignées. C’est un peu dur, mais ce n’est pas entièrement faux (Hé ho, c’est quoi c’t’histoire, je croyais que Présence faisait les critiques négatives). Le trait de Jacobs n’est pas d’une régularité irréprochable. Prenons l’exemple de Harry Adams, l’attaché culturel de l’ambassade britannique : il est présent dans les planches 4 à 8, mais son premier portrait en planche 4 ne ressemble pas aux autres. En planche 8, une mèche blanche fait son apparition dans sa chevelure, alors qu’il n’y en avait pas avant. En outre, la mise en couleurs présente de nombreux petits débordements. Et la colorisation de la moustache de Blake a été oubliée à plus d’une reprise (Ah ben j’l’avais bien dit pour les couleurs !). Les postures ne sont pas toujours plausibles : ainsi, Mortimer heurte la porte de façon presque horizontale dans la dernière case de la planche 21 ; et en planche 52, l’enchaînement des deux premières cases semble avoir été inversé tant il est irréaliste. Autre détail rigolo : Mortimer n’a pas d’alliance dans la case deux de la planche 31, mais il en a une dans la quatrième case de cette même page !

Cela étant, Jacobs brille par bien d’autres aspects. Il y a évidemment ces personnages instantanément identifiables. Ce sens du détail, malgré quelques cases très rationalisées : l’embouteillage parisien (planche 1), la réception chez Duranton-Claret (la 4), les journalistes avec leurs appareils en pleine discussion (la 13), sans oublier les superbes véhicules (les Peugeot 404, le Citroën Type H, les Citroën DS) et les différents endroits de Paris. Le découpage et la lisibilité – faut-il encore le préciser – sont irréprochables et ses compositions dont d’une lisibilité exemplaire.

Une remarque supplémentaire à propos de la mise en couleurs. Beaucoup de scènes se déroulant dans une quasi pénombre, Jacobs fait souvent le choix de la bichromie en variant les couleurs utilisées (orange, jaune, vert, beige, kaki). Le rendu n’est pas des plus convaincants et pourra peut-être finir par irriter certains lecteurs.


Narration visuelle

Oui, mais quand même, côté face la lecture demande donc un investissement significatif du lecteur, qu’il accepte de prendre le temps nécessaire pour lire le texte et pour regarder les dessins en détail, pour s’adapter aux idiosyncrasies du mode narratif d’E.P. Jacobs. Le côté pile de cette lecture réside dans le fait que ces caractéristiques reflètent le degré d’investissement de l’auteur, sa rigueur et la densité de sa narration. Dès la première planche, le lecteur peut constater la minutie avec laquelle l’artiste représente les différents modèles de voiture, les vêtements conformément à la mode de l’époque, puis les façades des immeubles parisiens, l’aménagement du parc Montsouris jusque dans ses clôtures, et bien évidemment les galeries des carrières mentionnées ci-dessus. La biographie de l’auteur indique qu’il a contacté le Service des carrières du département de la Seine. Celui-ci lui a fourni des cartes détaillées des galeries souterraines, et a délivré l’autorisation pour qu’il puisse les visiter. Jacobs a parcouru les trajets décrits dans l’album, à la fois sur la voie publique, et dans les carrières. Ainsi, les itinéraires de filature en voiture dans les rues de Paris, de fuite à pied dans le quartier du parc Montsouris et de parcours souterrain dans les carrières présentent une épatante plausibilité et une cohérence remarquable, jusqu’à l’utilisation de quelques termes techniques à bon escient, comme celui de Fontis.

Sous une apparence aussi monolithique que contrôlée, rigide pourrait-on même dire, la narration visuelle met en œuvre des techniques et des dispositifs très diversifiés. Au fil des pages le lecteur relève l’utilisation d’un article de journal, l’intégration de plusieurs émissions de radio, un dessin en coupe du repaire d’Olrik, un ancien poste de commandement de la Résistance. Il note le recours à une palette des couleurs inattendues, pour rendre compte de l’éclairage, de la luminosité et parfois de la violence avec une couleur orangée en fond de case. La première fois en planche quatre, il sourit en voyant un dessin de téléphone en gros plan avec plusieurs onomatopées de sonnerie, un exemple de représentation très littérale. Puis il remarque que l’auteur en insère une deuxième en planche treize, une troisième en planche quatorze, encore une autre en planche dix-neuf, et avec facétie uniquement l’onomatopée de la sonnerie en planche vingt-sept. Il crée ainsi un leitmotiv visuel, un événement anodin (un téléphone qui sonne) qui devient une menace répétée, qui génère une sensation d’oppression et de malaise chez le joailler, et un danger lancinant dans l’esprit du lecteur. Dans le même esprit, le bédéiste réalise quelques cases composées uniquement d’une onomatopée, avec éventuellement une mise en scène de l’effet sonore (par exemple planche huit : BRRROOM), le texte passant ainsi la frontière des lettres pour acquérir le statut d’élément visuel.

Toujours dans le registre de la variété visuelle pour raconter, le lecteur retrouve également l’usage des ombres chinoises pour une scène nocturne, dispositif utilisé régulièrement par l’artiste depuis la première partie de Le mystère de la grande pyramide, pour quelques cases ou pour une séquence. Il sourit en voyant que Jacobs pousse le principe de la case minimaliste jusqu’à en réaliser deux ou trois totalement noires, une autre de nature très conceptuelle noire avec une sorte de bandeau irrégulier (seul le texte permet de comprendre qu’il s’agit de la fumée d’une cigarette qui s’élève dans l’obscurité), ou encore une case noire avec deux phylactères (une conversation dans l’obscurité). Chaque case donne l’impression d’une description très claire, très construite pour être le plus lisible possible. Pour autant, le lecteur découvre régulièrement une case avec une construction sophistiquée, contenant un niveau d’information très élevé. Par exemple, planche seize, Blake et Mortimer regardent par la fenêtre, plan sous-entendu dans l’hôtel particulier, premier plan dans la cour avec le livreur, arrière-plan avec l’ombre qui fuit. En prenant un peu de recul, il détecte un autre leitmotiv visuel d’une nature différente et plus métaphorique. Régulièrement, le décor (dans l’hôtel particulier de Duranton) comprend une rampe, et un personnage s’y tient d’une main. Cet aménagement de l’escalier devient alors un symbole d’un support pour le personnage qui l’utilise sciemment pour se soutenir, voire un dispositif qui le guide quant au chemin à suivre. Presque un signe avant-coureur que son absence dans les carrières induira les errements des personnages.



Les thèmes abordés

En filigrane, le lecteur prend conscience que l’auteur met en scènes de nombreux thèmes. Cela commence par le sensationnalisme des médias, avec des gros titres bien orientés. À la lecture, il apparaît que le commissionnaire divisionnaire et son équipe de la Direction de la Sécurité du Territoire (DST) sont des individus compétents et professionnels, une forme de reconnaissance de l’auteur dans les capacités de la police. Il montre leur travail comme étant très pragmatique et concret, sans le romanesque des enquêtes à la Sherlock Holmes. Il intègre également la part de hasard qui intervient dans ces enquêtes, l’un des exemples les plus patents étant la manière dont Mortimer découvre les symboles au plafond qui vont lui permettre avec Blake de retrouver leur chemin dans les galeries souterraines. L’intrigue repose sur les conséquences d’événements historiques, tels que l’affaire du collier de 1784 à 1786. Au travers du comportement d’Olrik, le lecteur voit une façon de vouloir impliquer ses ennemis, de les manipuler par de la désinformation, d’établir une forme d’emprise sur eux. De contrariétés en échecs, le lecteur constate également que les personnages ne renoncent jamais : les héros à déjouer les plans du criminel, Olrik à mettre la main sur le bijou, le joailler à tirer son épingle du jeu, une véritable ode à la persévérance et à la résolution.


Conclusion

Blake et Mortimer ratissent Paris pour retrouve le joyau le plus iconique de l’histoire de France dans une enquête qui exhale des parfums hitchcockiens. L’affaire du collier demeure un album à part. C’est le témoignage d’une tentative du maître de s’éloigner de son fonds de commerce habituel pour proposer quelque chose de différent. Bien que l’exercice présente quelques faiblesses, notamment dans les longueurs, n’oublions pas à quel niveau d’excellence l’on se situe. D’autant qu’il s’agit de la dernière histoire entièrement réalisée par Jacobs. Cette affaire sait embarquer le lecteur, l’immerger dans ce lieu et cette époque très concrets, le convaincre de la plausibilité et de la réalité de ce vol complexe. Intemporel.