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mardi 17 juin 2025

Shi T01 Au commencement était la colère…

Une caille qui abandonne ses plumes derrière elle est déjà à moitié rôtie.


Ce tome est le premier d’une série qui en compte six. Il est également le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par José Homs pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La couverture porte ce signe en rouge : Shi, le kanji qui signifie Mort en japonais.


À l’époque contemporaine, devant la cour royale de Justice de Londres, une journaliste explique la situation : En effet, Greg, la cour d’appel de Londres vient de rejeter la plainte déposée conjointement par Handicap International et Human Rights Watch. Lionel Barrington, président directeur général de la S.V.P.P.B. ne peut être tenu responsable de la mort, en 2013 de Mustapha Abdullah Ibrahim, sept ans, victime d’une mine antipersonnel, dite intelligente, fabriquée par la société que dirige Sir Barrington. Au sortir du tribunal, Sir Barrington s’est réjoui du fait que la justice ait pu travailler sereinement, n’en déplaise aux gens qui – en ses termes – se servent de la misère de malheureux enfants pour assouvir leur soif de publicité. Il déclare : La S.V.P.P.B. fournit un emploi stable à 40 000 personnes à travers le monde. La balle qui sort de ses ateliers sert aussi à abattre le dangereux preneur d’otages, ne l’oublions jamais. Après tout, le pommier de l’Eden est-il responsable de l’usage qu’Ève fit de la pomme ? Sir Barrington est monté dans sa limousine avec chauffeur qui le reconduit dans sa demeure où l’attendent ses membres de la famille, avec une banderole : Justice ! Sa mère lui demande s’il est soulagé : il répond que c’est provisoire, qu’il faut se faire une raison, ce n’est pas demain la veille que ces hypocrites de pacifistes rendront les armes. Elle le taquine en lui révélant que John Lennon avait composé une chanson contre son père : Lord Warrington. Son fils Terry joue sur la pelouse avec le chien et soudain une explosion se produit : il vient de sauter sur une mine antipersonnel. Alors que tout le monde est sous le choc, son épouse enceinte pose à son tour le pied sur une autre mine.



Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, à Londres, deux femmes, une Européenne et une Asiatique courent sur les toits, accompagnés par une fillette. Elles se retrouvent bientôt bloquées au bord de la toiture. Kita trouve une planche qu’elle positionne pour pouvoir accéder au toit de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Mais l’immeuble est cerné par les forces de police. Un policier constate que les fuyardes sont coincées : Lord Kurb ordonne de mettre le feu au taudis, peu importe les gens qui squattent l’immeuble. La narratrice indique qu’elle ne sait pas par où commencer. Tant d’années ont passé… Tant de sang a coulé… Tant de larmes aussi ! Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Avant tout, il faut que son interlocutrice sache une chose : Tout ce qu’on a pu lui dire, tout ce qu’on a pu lui raconter sur sa mère, tout cela est faux. La vérité, somme toute, n’est jamais que la version officielle des faits. Et la version officielle est par nature celle du vainqueur. Elle ne sait par où commencer… Par la fin peut-être ?


Zidrou : un scénariste d’exception aussi à l’aise dans les séries jeunesse comme Tamara avec Christian Darasse (avec comme personnage principal une adolescente en surpoids), ou Boule à Zéro avec Serge Ernst (sur les enfants malades à l’hôpital), ou encore L’élève Ducobu avec Bernard Godisianois (un cancre copieur, série qui a été adaptée au cinéma), que dans les récits pour lecteurs adultes comme Les brûlures avec Laurent Bonneau ou Emma G. Wilford avec Édith Grattery, Natures mortes avec Oriol, L’obsolescence programmée de nos sentiments avec Aimée de Jongh, etc. La présente série appartient à la deuxième catégorie, avec des violences et un peu de nudité. Le récit commence fort avec la mise en cause d’un fabriquant d’armes, en particulier la production de mines antipersonnels par son entreprise, et la mort sous ses yeux de son fils et de sa femme enceinte, ayant marché chacun sur un de ces engins de morts. Les dessins s’avèrent fort riches montrant aussi bien la façade de la cour de justice, les journalistes tendant leur micro à l’industriel relaxé, les membres de la famille dans leurs riches tenues vestimentaires, saluant le retour du chef de famille, la force de l’explosion de l’engin de mort, leurs réactions horrifiées.



Le récit fait alors un retour en arrière, à une année non précisée, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle pour montrer une situation dont les propos de la narratrice induisent qu’il s’agit de la fin, car elle ne sait pas par où commencer. Cette structure peut paraître alambiquée, toutefois la majeure partie de l’album (quarante-six pages) est consacrée à l’histoire en 1851, ce qui forme un tout solide et cohérent. Les deux pages introductives au temps présent, complétées par trois autres à la fin servent à inscrire le récit principal dans une perspective à long terme. La séquence sur les toits indique au lecteur que Jennifer Winterfield et Kitamakura vont s’unir, accompagnées par Pickles, l’incitant ainsi à focaliser son attention sur elles. Tout commence donc dans le cœur du sujet avec la visite du site de la première Exposition universelle, après son ouverture. Le colonel Octavius Winterfield bénéficie d’une visite guidée, commentée par Henry Cole (1808-1882), fonctionnaire britannique, un des principaux responsables de l'Exposition universelle de Londres. Comme dans un récit d’aventures classique et tout public, la jeune femme Jennifer Winterfield, fille du colonel, s’indigne du sort d’une jeune Japonaise tenant son bébé dans les bras, et posant pour un tableau exotique de son pays. Puis elle va se lancer dans une mission de sauvetage de cette jeune femme qui a été internée, à nouveau dans la plus pure tradition des aventures.


L’œil du lecteur a pu également être attiré par la superbe couvertures, à la fois pour sa mise en couleurs, à la fois pour cette course-poursuite spectaculaire. En effet, l’artiste fait un usage sophistiqué des palettes de couleurs : tout d’abord teintée de vert pour le temps présent, puis un marron sombre pour la fuite par les toits, et diversifiée pour le temps présent du récit, avec un léger adoucissement pastel, pour marquer le passé, et des variations sensibles d’ambiance lumineuse en fonction de l’environnement dans lequel se déroule la scène. L’illustration de couverture met en mouvement la voiture à cheval et la fuite des deux jeunes femmes, grâce à son angle incliné, sa composition suivant la diagonale partant du haut à gauche vers le bas à droite, le titre bien dégagé sur le ciel, la chevelure au vent de Kita qui est en train de perdre une de ses getas, l’effort musculaire puissant des chevaux, la position instable du policer prêt à bondir, etc. Le lecteur va retrouver plusieurs prises de vue mémorables au cours de ces planches : une vue de dessus incliné pour montrer les fuyardes sur le toit, et les policiers en contrebas dans la rue, la vue magnifique de l’intérieur du Crystal Palace avec sa superbe verrière, la séquence tout en lumière rouge, alors que Jennifer développe ses photographies, les femmes internées vénérant Kita dans l’asile, une illustration en double page avec des inserts de la course-poursuite en fiacre, la grande pièce du lupanar, la découverte de l’œuvre d’art sur le dos de Kita, etc.



Tout du long, le lecteur absorbe inconsciemment le degré de coordination entre le scénariste et le dessinateur. Ce dernier réalise des dessins avec un haut degré de détails descriptifs, que ce soient les tenues vestimentaires, les décors. Il met en œuvre une direction d’acteurs naturaliste très parlante, avec quelques postures ou expressions appuyées de temps à autre, dans lesquelles le lecteur perçoit bien le comportement d’adultes, avec des différences suivant leur âge, entre la maîtrise très militaire du colonel ou les attitudes plus naturelles de son fils William. Le lecteur se prend à sourire ou à retenir son souffle à plusieurs reprises au vu d’une situation, d’une case mémorable, aussi bien le colonel baissant le pantalon de son fils sur les chevilles pour qu’il s’occupe de la prostituée lui tendant son postérieur, en déclarant : Sabre au clair, soldat !, ou dans un registre très différent l’ouvrier contemplant sa chope de bière posée devant lui avec un air lugubre de celui qui doit rentrer chez lui et retrouver les reproches de sa matrone. Il devient apparent que le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et que le dessinateur s’en est trouvé inspiré et s’y est pleinement investi.


Le lecteur plonge dans un récit à forte connotation historique. Le scénariste met en scène Henry Cole, il mentionne Joseph Paxton (1801-1865) architecte et jardinier paysagiste concepteur du Crystal Palace, et il situe son récit à l’occasion de l'Exposition universelle de 1851 à Londres. Il fait usage de conventions de récit d’aventures, et très vite, le lecteur constate qu’il s’agit d’un récit adulte. D’un côté, Jennifer n’hésite pas à impliquer son oncle médecin pour aller délivrer Kita ; de l’autre côté, sa motivation s’impose à elle à la suite d’un événement qui l’a visiblement traumatisée : un avortement. Il est également question de sa vie sexuelle, regardée avec indignité par son père, car inenvisageable au regard de leur condition sociale, et aussi dans la société de cette époque. Il apparaît rapidement que la liberté d’action dont elle jouit (possibilité de s’adonner à la peinture, puis à la chimie, et enfin aux daguerréotypes) va se heurter au principe de réalité, à savoir se marier, s’occuper d’un foyer et fonder une famille. Le sort de Kita s’avère encore pire : en tant qu’étrangère, des hommes décident de la faire travailler dans une maison close, où elle se trouve à la merci des perversions des clients. En filigrane, l‘Empire britannique a établi sa domination coloniale et la maintient par la force. Cette dimension trouve son écho dans l’industrie des armes à l’époque contemporaine, en particulier des mines antipersonnels (APL, anti-personnel landmine) évoquant la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, fondée par Handicap International, Human Rights Watch, Medico International, Mines Advisory Group, Physicians for Human Rights et Vietnam Veterans of America.


Une sublime couverture, et un titre énigmatique : il n’en faut pas plus pour éveiller l’intérêt du lecteur. Un récit d’aventures se déroulant en 1851, à l’occasion de la première Exposition universelle, se tenant à Londres. Une narration visuelle d’une grande richesse descriptive, pour une reconstitution historique impressionnante, et des pages très vivantes, souvent mémorables et spectaculaires, des personnages attachants, et adultes. Au fur et à mesure, le lecteur mesure le caractère adulte du récit, des comportements, des enjeux, avec toujours l’humanisme de Zidrou. Révoltant.



lundi 16 juin 2025

Mat

Peut-être que tu n’as plus besoin de rêver ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée, en noir & blanc.


Quelque part dans une ville côtière, peut-être Nice, sur le parking d’un hypermarché, une bande de garçons joue au foot, se donnant à fond. Parmi eux, Mat se distingue par sa précision et son habileté. Il marque un but et les garçons de son équipe l’acclament. Puis la bande décide d’aller à Carrefour, mais Mat décline l’invitation : il a des trucs à faire. Ils se séparent en se disant à demain. De son côté, le petit groupe prend conscience qu’il ne se connaissent pas tant que ça Mat, qu’ils ne savent même pas où il habite, qu’il est toujours seul, et qu’il est vraiment fort au foot. Un sac à la main, Mat sort de la ville il traverse une zone abandonnée, et il descend dans une gorge un peu escarpée. Il arrive devant une toute petite cabane faite de tôles ondulées. Il en ouvre la porte de fortune et il retrouve la buse qui y est enfermée. Il lui parle gentiment : il constate qu’elle a l’air d’aller mieux. Il lui dit qu’il lui a apporté à manger, c’est un pigeon qu’une voiture a écrasé. À son avis, si elle mange bien, dans une semaine elle pourra de nouveau voler. Alors, les plombs du chasseur ne seront qu’un mauvais souvenir. Mais il faut déjà qu’il parte. Il lui dit à demain. Il remonte la pente de la gorge. Il parvient à un point haut, duquel il peut voir la ville et la baie. Il se dirige vers une petite maison située dans une zone défavorisée, un terrain vague. Il y entre et son père, assis sur une chaise, l’accueille agressivement. Il lui reproche de n’arriver que maintenant, alors qu’il lui avait fixé cinq heures. Il l’accuse d’avoir traîné avec ses amis arabes, des voyous. Il l’accuse également de préférer leur compagnie à celle de son père.



Le père de Mat continue ses reproches : lui il a combattu les parents des amis de son fils. Il estime que ce dernier le trahit, comme l’a fait sa mère. Il raconte que pendant la guerre, en Algérie, il a été blessé, handicapé à vie par une balle arabe, peut-être tirée par le père d’un ami de son fils. Il répète que Mat le trahit. Et lui il garde sous son toit un traître qui est son fils et qui ne jamais lui parle. Le père ne se souvient même pas du son de la voix de son fils. Voilà quelle est sa vie. Mat décide de sortir, et de laisser son père à ses récriminations. Il va s’accouder à la rambarde d’un pont au-dessus d’une autoroute, et il contemple les véhicules passer. Il finit par s’éloigner et par gagner le bord du rivage, par monter dans un petit bateau abandonné là, posé sur des cales. Il s’adosse à l’’extérieur sur l’avant de la cabine et il se met à rêvasser. Il imagine qu’il vogue sur l’océan à bord de ce petit bateau à moteur. Il voit les mouettes voler dans le ciel, et une île se profiler à l’horizon. Il laisse son bateau s’échouer sur la plage de sable, et il en descend. Il se tient sur un promontoire à regarder l’océan sans être conscient des Indiens arrivant dans son dos. Ils le capturent, l’emmènent dans leur camp et l’attachent à un poteau de torture, entamant une danse rituelle autour de lui.


Edmond Baudoin a commencé sa carrière d’auteur de bande dessinée en 1981 ; cet album est déjà le vingt-et-unième de sa carrière. Cette œuvre s’inscrit dans ses œuvres de fiction, plutôt que celles autobiographiques, tout en exhalant avec la même intensité la personnalité de son auteur. Dès la couverture, le lecteur retrouve sa personnalité graphique si forte : des traits de pinceaux épais, des formes qui évoquent souvent des esquisses capturant toute la spontanéité du moment, du geste, de l’expression, de la posture, et de temps à autre une case avec des éléments encrés finement. Chaque dessin correspond à la vision personnelle de l’artiste, à ce qu’il ressent du moment, à la perception idiosyncrasique qu’il en éprouve. Il est à un stade de sa carrière où il conserve une mise en page à base de cases rectangulaires, avec des bordures, elles aussi tracées avec un trait épais, au pinceau. Les dimensions de cet ouvrage sont plus petites que le format traditionnel d’une bande dessinée : environ treize centimètres par trente-et-un, au lieu de vingt-deux par trente. Cela induit un nombre de cases également plus petit de trois à cinq par page, parfois uniquement deux ou un dessin en pleine page. Parfois certains éléments se retrouvent trop à l’étroit dans une bordure, et dépasse sur la case inférieure : un ballon de foot qui caracole, un mouvement du pied impétueux, un poisson qui se débat au bout d’un hameçon, une buse qui s’envole… Cela confère également à l’ouvrage une sensation plus intime.



Comme l’annonce le titre, le récit se focalise sur quelques jours de la vie d’un garçon, peut-être tout juste adolescent vivant dans une ville côtière, peut-être Nice, évoquant différents aspects de son quotidien : les parties de foot avec des garçons de son âge, la relation toxique avec son père, la rencontre avec une fille de son âge, les promenades en solitaire. Le lecteur pourrait craindre un récit plombant, chargé de pathos et de dépression : il suit un garçon plein de vie dont le comportement s’est adapté tout naturellement aux circonstances de la vie, par des mécanismes psychologiques inconscients. Comme à son habitude, Baudoin se tient à l’écart de toute approche psychologique ou psychanalytique, il se contente de mettre en scène, de raconter, de vivre avec son personnage. Il laisse le lecteur totalement libre de réagir comme il l’entend à ce qui lui est montré, sa narration étant dépourvue de jugement de valeur. Les autres garçons ne savent rien de la vie de Mat : c’est comme ça. Le lecteur peut en déduire que Mat garde tout pour lui, qu’il a un caractère introverti, qu’il est taiseux, ou même qu’il préfère se tenir à l’écart des autres en dehors de cette activité aux règles établies qu’est le football. Élodie se montre curieuse vis-à-vis de Mat : il s’agit d’une inclination personnelle montrée factuellement, son intérêt étant manifeste par sa volonté de discuter avec le garçon, de savoir de quoi il rêve et d’y participer, et ça s’arrête là sans narrateur omniscient venant apporter des informations, sans accès au flux de pensées de la jeune fille.


Dans le même temps, par sa mise en scène, par son jeu d’acteurs, la narration visuelle rend les personnages très proches. Sous cette apparence esquissée, Mat est vivant et expressif : le plaisir alors qu’il s’adonne entièrement au foot, entièrement convaincu lorsqu’il parle à la buse, sa réserve mutique pour se protéger lorsque son père déblatère des insanités méchantes et blessantes, son comportement romantique alors qu’il rêve d’une aventure qui l’emmène sur une île et qu’il rencontre la princesse de la tribu, sa sollicitude bienveillante quand il s’enquiert du pourquoi des larmes d’Élodie et qu’il s’active pour la rasséréner, ses larmes d’impuissance alors qu’il contemple les voitures circuler sous le pont où il se trouve, son empathie jusqu’à l’identification avec son père lorsque celui-ci pêche. Son admiration pour Élodie quand elle parvient à marcher en équilibre sur le câble tendu, son air dépité alors qu’il ne parvient pas à se lancer dans une nouvelle rêverie sur le bateau échoué, etc. La capacité du dessinateur à faire ainsi ressentir les émotions de son personnage relève de la pratique et une maîtrise de l’art pictural et séquentiel. Le lecteur se sent tout aussi proche d’Élodie et même du père de Mat, ne parvenant pas à le mépriser malgré son comportement méchant.



Le lecteur se retrouve tout autant sous le charme des autres dimensions de la narration visuelle. Il peut constater que l’artiste utilise des dispositifs très classiques en termes de découpage d’une action, de cadrage, de simplification des formes, de plans fixes, ou encore d’absence de représentation du décor en arrière-plan. Toutefois, ces caractéristiques, parfois indicatrices d’une économie de moyens, participent ici d’une cohérence globale de sens. En fonction des moments et des cases, le lecteur peut voir les représentations devenir plus lâches, plus vagues, parfois plus conceptuelles flirtant avec l’abstraction, ou plus naïves (les habits folkloriques de la tribu habitant sur l’île onirique), les visages caricaturaux totalement habités par l’intensité d’une émotion inconsciente, etc. À l’opposé d’un spectacle superficiel, ces modes de représentation relèvent de l’expressionnisme. Baudoin joue également avec des symboles organiques, à commencer par le funambulisme. Mat se concentre sur son équilibre sur ce câble avec une concentration totale, à l’instar de la manière dont il vit pour s’adapter à chaque instant aux circonstances qui lui sont imposées, une image de la traversée de l’adolescence, comme pour Moonshadow (1985-87) de Jean-Marc DeMatteis & Jon Jay Muth.


Le lecteur se prend immédiatement d’amitié pour ce jeune garçon peu favorisé par les circonstances de la vie. Il comprend son besoin de secret, son attachement pour cet oiseau blessé, sa souffrance en présence d’un père toxique que son épouse a quitté, son besoin de rêverie, et la forme de respect que lui apporte le foot. Voilà que l’amitié naissante qu’éprouve une jeune fille pour lui introduit un élément mettant en cause cette routine. Mat compense la souffrance de certains aspects de sa vie par l’évasion, et il semble que cet intérêt peut-être amoureux soit de nature à lui apporter un apaisement. Le lecteur sent ses propres sentiments remuer. Il s’interroge sur ce que la vue des voitures passant sur l’autoroute sous lui apporte au garçon : la certitude que tout passe, tout est fugace et impermanent, le principe que lui aussi pourrait passer et s’éloigner de cet ici, le ressenti qu’il est à l’écart de ce flux en mouvement ? La buse blessée constitue-t-elle une métaphore de ce garçon lui aussi blessé dans son développement normal, par la maltraitance psychologique des abus verbaux de son père ? Le funambulisme sur le câble est-il une métaphore du fait que Mat parvient à conserver son équilibre mental ? Ces interprétations tombent sous le sens, relèvent du sens commun. Le déroulement du récit vient remettre en question cette façon de voir : la buse guérira et partira, le père évoluera et la capacité de rêve et d’équilibre de Mat sera remise en question. Le lecteur voit alors plus dans le funambulisme une sorte de stase, d’adaptation comportementale étouffant et empêchant le développement naturel.


Un petit garçon malheureux sous la coupe d’un père abusif, s’échappant par le foot, les soins apportés à un oiseau blessé et le rêve d’aventure… Une histoire bien balisée et larmoyante ? Rien de tout ça. Une narration visuelle d’une sensibilité et d’une justesse rares qui font ressentir les états émotionnels au lecteur avec gentillesse et prévenance, une histoire où l’absence de rêves est un signe de bon rétablissement. Touchant et étonnamment pragmatique.



samedi 14 juin 2025

Jhen T01 L'or de la mort

La Terre appartient aux démons, et ils sont tellement nombreux !


Article réalisé avec Barbüz

Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Sa parution s’est effectuée à plusieurs reprises. Tout d’abord en prépublication sous le titre de Xan dans l’édition belge du magazine Tintin : dans les numéros 33, 38, 43, 48, 52 (1978), 5 et 9 (1979), et 7 et 18 (1980). Et en parallèle, dans l’édition française de Tintin : les numéros 153, 158, 163, 168, 172, 177, 181 et 242 (1978-1980). Puis en album, toujours sous le titre de Xan, en 1984 par Le Lombard ; et enfin sous le titre de Jhen en 1998, par Casterman : Martin ayant dû changer le nom de son personnage pour éviter toute dispute juridique avec Le Lombard, Xan est ainsi devenu Jhen.

Cet album comprend quarante-six planches de bande dessinée, toutes en couleurs. Il a été scénarisé par Jacques Martin (1921-2010), créateur d’Alix et de Lefranc, entre autres. Jean Pleyers se charge de la partie graphique : les dessins, l’encrage et (a priori) la mise en couleurs, à moins que cette dernière n’ait été déléguée à de petites mains non créditées, ce qui était encore relativement fréquent dans ce milieu. Martin et Pleyers produiront ensemble neuf albums de la série Jhen jusqu’en 2000. Le tandem a également créé la série Keos (trois volumes parus entre 1992 et 1999). 


Début du récit

En ce printemps de l’an 1431, les eaux hautes de la Seine charrient encore une quantité d’alluvions et d’épaves arrachées aux champs et forêts. Un courant violent fait de temps à autre trembler le grand pont de Rouen ; seuls les bateliers expérimentés s’aventurent sur le fleuve. Depuis de longues années, les Anglais sont maîtres de la ville et, il y a peu, ils en ont fortement renforcé la garnison. Quelques rares portes sont ouvertes pour laisser pénétrer le ravitaillement. Étroitement surveillés par des soldats, les convois sont arrêtés, puis fouillés méticuleusement à l’entrée de la cité.

Un soir, quatre personnes se présentent sur un radeau composé de gros troncs d’arbres. Ils affirment au surveillant - qui le répète d’en bas au sergent anglais qui surveille depuis les remparts – que c’est le bois pour l’église de Grand-Couronne. Le commis précisant que les convoyeurs sont gens honnêtes et bien connus, le sergent accepte de les laisser passer. Ils pénètrent dans la ville par le fleuve en poussant le radeau avec de longues perches ; ils décident d’aller accoster près de la tour Grosse. En revanche, les gens d’armes leur indiquent que personne ne peut rester là : lorsque leur radeau sera arrimé, ils devront les suivre.

La nuit est tombée. Un grincement se fait alors entendre en provenance du radeau ; des planches se soulèvent et un groupe de trois hommes en sort. En silence, ils passent par une fenêtre au barreau descellé pour franchir le mur d’enceinte. Sur le chemin de ronde, un garde a entendu un bruit qu’il attribue au bois frottant contre la pierre du quai. Le lendemain matin, les trois infiltrés observent une certaine tour : leur meneur indique aux deux autres de regarder discrètement la fenêtre où il y a de la lumière en permanence. Ils sont interpellés par Jhen Larc, un tailleur de pierres. Ils le reconnaissent comme étant leur contact : le plus fameux tailleur de pierre du royaume, même mieux que cela un sculpteur de talent, un homme de toute confiance, quoi. Jhen prend la parole : il a longuement étudié l’affaire, le meilleur moyen d’arriver au but est de passer par les toits. Les Anglais ont renforcé leurs gardes et les rondes circulent sans cesse dans les rues. Mais ils seront en bas, et eux seront en haut…



Écriture et gestion de l’intrigue

Martin fait ici (il est probable qu’il ait d’ailleurs été le premier à réussir à le faire de manière aussi poussée) ce que savent faire les grands auteurs de bande dessinée historique : créer un enchevêtrement convaincant et équilibré entre la grande histoire et celle de son ou ses personnages.

Le lecteur entre très vite dans l’histoire. Martin lui présente une France occupée. Rouen est aux mains des Anglais. Les déplacements sont contrôlés ; il faut montrer patte blanche. Le lecteur suit les agissements d’un petit commando qui s’infiltre dans la ville. S’il a fait le rapprochement entre la période indiquée dans le tout premier cartouche et la ville, le lecteur commence à soupçonner quelque chose et entrevoit là une opération de la dernière chance. Et bien que tout le monde connaisse le tragique dénouement de cette affaire, il se prend à espérer un peu follement. Première séquence (elle dure sept pages), premier coup de suspense, doublé d’un sentiment d’urgence et d’une déception latente ; c’est imparable.

Ce n’est qu’après cela que Jhen rencontre Gilles de Rais. Dès lors, tout s’enchaîne très vite. Peut-être trop vite, d’ailleurs. Ainsi, dans le second acte (treize planches), Jhen et Gilles se lient d’amitié, attaquent un convoi anglais, rencontrent l’évêque (Cauchon ou un autre) et l’accusent sans ménagement, ce qui débouche sur une échauffourée en plein transept de l’église.

À l’issue de cette deuxième partie, le lecteur commence à réaliser deux choses. La première, c’est qu’il n’aura peut-être jamais le fin mot concernant cet or ; l’attitude de Gilles de Rais est sans équivoque, il a l’intention de garder le secret pour lui. La seconde, c’est que l’intrigue va désormais suivre un développement supplémentaire en se focalisant sur ce qui se passe au château de Tiffauges à partir du troisième acte. C’est là que ça commence un peu à peiner. Car affirmons-le sans ambages : si le mystère prend (un peu), c’est surtout parce qu’aucun lecteur n’ignore totalement la réputation du sulfureux sire de Rais.

La fin de l’album semble un peu hésiter. Mais alors que le lecteur garde encore l’or à l’esprit, voici que Gilles de Rais renonce à poursuivre l’Anglais. Martin évoque un épisode authentique de la vie du connétable, qui s’était effectivement désengagé du conflit. Un point que le scénariste va utiliser pour continuer à développer son intrigue.

Les idées et les objectifs des personnages se bousculent tellement qu’il serait contradictoire de parler de linéarité pesante. En revanche, le suspense, à l’issue des sept premières planches, peine à s’installer durablement, car l’enjeu est devenu bien trop mouvant. Est-ce l’origine de l’or et la vengeance ? Pas vraiment, la vérité étant dorénavant entre les mains de Gilles de Rais, fin politique. S’agit-il alors de bouter l’Anglais hors de France ? Non plus, puisque le connétable, las, se désengage du conflit. Et donc, est-ce l’enquête de Jhen sur les mystérieux événements – s’il faut vraiment les appeler événements, d’ailleurs – qui se déroulent au château de Tiffauges ? Rien de suffisamment dense pour marquer le lecteur ; Martin joue surtout sur les apparences et exploite encore très prudemment le mythe du personnage.

Par ailleurs, le lecteur se retrouve pris au dépourvu par telle réaction ou transition qui tombent aussi opportunément qu’abruptement. Ainsi, alors qu’il n’a vu que de la fumée la nuit précédente, pourquoi Jhen accorde-t-il tant de curiosité au cavalier qui porte cet enfant en selle, dans la dernière case de la planche 24 ? Pourquoi met-il tant d’empressement à éloigner le garçon (Pierrinet) en planche 26 ? A-t-il déjà compris ce à quoi il était destiné ? Pourquoi hèle-t-il un autre garçon (Basilon) par la fenêtre et le prend-il sous sa protection (planche 31) ? Où est passé Jhen lors de la tentative des deux agresseurs (planche 34) ?

Cet album est peut-être un peu inégal, en fin de compte, en tout cas assez loin en matière de qualité scénaristique des réussites immédiates que sont Alix ou Lefranc. Il recèle pourtant de nombreuses qualités.



Reconstitution historique côté scénario

Évidemment, le lecteur attend de la part du créateur d’Alix d’être à la hauteur de cette reconstitution historique si palpable, si concrète, si documentée.

Il comprend vite que le récit débute le vingt-huit ou le vingt-neuf mai 1431, car l’entrée en la matière se produit la veille ou l’avant-veille de la mise au bûcher de la pucelle d’Orléans : Jeanne (ici avec l’orthographe Jehanne) d’Arc (1412-1431). Le récit est donc inscrit dans une époque très précise ; nous sommes à un moment important de la guerre de Cent Ans (1337-1453).

Le scénariste fait ainsi référence à la présence des Anglais sur le sol français ; il met en scène le souverain Charles VII (1403-1461, surnommé par dérision roi de Bourges) mentionnant qu’il est contesté par les Bourguignons (alliés des Anglais).

Dès ce premier tome de la série, Jhen fait la connaissance de Gilles de Rais (1405-1440) aussi appelé Gilles de Laval, maréchal de France, sire de Rais. Évidemment, en fonction de ce que le lecteur connaît de ce personnage, l’intrigue prend une tout autre saveur. Jhen rencontre également Charles VII. Martin travaille également la forme, en intégrant quelques mots de vocabulaire bien choisis : camarde, hypocras, sotie et farce, ost, par exemple, avec des notes explicatives en bas de page. Le scénariste choisit ses thèmes et ne tombe pas dans le piège du développement exhaustifs de cette époque ; par exemple, il n’évoque pas directement l’opposition entre Armagnacs et Bourguignons.


Reconstitution historique côté dessins

Oui, cette série, c’est ce type de bande dessinée, parfaitement illustrative de l’école de Bruxelles : historique, avec un texte qui peut devenir dense, soit en phylactères soit en cartouches (toujours de forme rectangulaire), et des dessins d’une minutie et d’une variété extraordinaires et d’une précision peu commune dans la transcription du détail.

En fonction de ses préférences, le lecteur peut en saliver par avance ou se préparer à une progression qu’il pourra juger un peu lente. D’un autre côté, il a choisi cette bande dessinée pour ces caractéristiques. Il s’en donne donc à cœur joie dès la première case : les remparts extérieurs de Rouen avec la Seine coulant devant, les créneaux au sommet des murs, les tours carrées ou rondes à intervalle régulier, deux bateaux et un radeau sur le fleuve, ainsi qu’un tonneau à la dérive et une branche d’arbre. Sur la berge il voit un arbre tout biscornu, un chemin et une masure, ainsi qu’un escalier qui descend jusqu’à la Seine. Sans oublier trois oiseaux, dont deux en train de guetter une proie qui pourrait faire surface. Pour l’entrée en ville dans la case suivante, le lecteur contemple les deux tours de part et d’autre de la poterne, les gens d’arme en armure effectuant les contrôles, une carriole avec ses deux chevaux, les deux marchands, des badauds en train de regarder le fleuve couler en dessous, et même les maisons et les champs en arrière-plan. Tout au long des huit cases de la première page, il va donc prendre le temps de regarder chaque élément d’information visuel, en ayant conscience qu’ils ne constituent pas une information essentielle pour l’intrigue globale, mais qu’ils relèvent d’un reportage sur le vif.

Notons encore, entre autres, les traces d’humidité en bas des remparts, les uniformes anglais, l’incroyable diversité de coiffes et de vêtements, les couleurs des étendards, le réalisme, voire le naturalisme des scènes (celle de la ferme, par exemple), cette case splendide qui représente l’abbaye imaginaire de Montlur (et les autres scènes s’y déroulant, dont la confrontation) ou encore le spectacle du banquet.

Le travail de Pleyers, d’une régularité exemplaire, force l’admiration de la première à la dernière case. Il est essentiel que le lecteur concentre son attention sans arrêt afin de pouvoir admirer le travail colossal du dessinateur. Quel que soit le sujet, la main de Pleyers ne faiblit aucunement. Certes, la scène du chandelier lors du combat dans le transept est un peu boiteuse, mais le découpage du dessinateur est parfaitement clair la plupart du temps. La mise en page que choisit l’artiste est classique ; rien de très novateur ici, mais cela ne heurtera pas le lecteur, au contraire, d’autant que le dessinateur parvient à varier suffisamment le format de ses cases.



Personnages - Jhen

Jhen est issu du moule du héros archétypal de Martin. Il est jeune, blond, svelte et plutôt bel homme, comme Alix (plus jeune que lui) et comme Guy Lefranc (plus âgé). Comme les deux autres, Jhen est agile, adroit et sait combattre aussi bien par le poing ou l’épée que par le verbe lorsqu’il le faut. Comme ses deux clones, il est courageux et ne craint pas de tenir tête aux grands de ce monde, en témoigne la scène finale avec Charles VII (d’autres ont certainement été fouettés pour moins que ça !). Bien sûr, il est du bon côté, c’est-à-dire qu’il résiste à l’occupant ; cela le légitime immédiatement dans le cœur du lecteur.

Un public plus exigeant rechignera devant certaines invraisemblances. Ainsi, Jhen, qui ne semble pas être d’extraction noble, se lie d’amitié avec l’un des plus fiers d’entre eux, se retrouve à la tête d’une armée, rencontre le roi à deux reprises et est même décoré par ce dernier !

De même, d’aucuns hausseront le sourcil devant l’étendue des talents de Jhen ; tailleur de pierres, architecte, combattant, émissaire, enquêteur, etc. Difficile de leur donner pleinement tort. Quels chemins créatifs tortueux se sont formés dans l’esprit de Martin pour qu’il arrive à ce résultat ?

Pour le reste, et en dépit de son charisme naturel, semble-t-il, il brille par son manque apparent de personnalité, d’histoire personnelle, de but bien précis dans la vie… et peut-être un peu de jugeote. Même son nom comporte une part d’indécision : appelé Jhen Larc dans ce tome, il sera appelé Jhen Roque par la suite, s’étant initialement appelé Xan Larc.



Personnages – Gilles de Rais

Autre point : là où Alix servait de grand frère à l’Égyptien Enak et que Lefranc était un second père pour Jeanjean, Jhen, lui, n’a pas de jeune acolyte à ses côtés. Martin aurait-il inversé les rôles ? Est-ce Jhen qui est en fait l’acolyte de Gilles de Rais, en réalité ? C’est un peu exagéré, certes, mais rien n’interdit complètement de l’envisager. Martin ayant déjà appliqué un traitement en zones de gris à un autre méchant, Axel Borg (notons aussi les ressemblances physiques), il est évident qu’il avait réalisé que ce type de personnage lui offrait certaines possibilités créatives, tout en étant conscient du côté grand public de son travail et des limitations que cela pouvait impliquer.

Quoi qu’il en soit, le vrai premier rôle de cette histoire, c’est bien Gilles de Rais, connétable de France : charismatique, certain de sa légitimité et de son rang, enthousiaste, tacticien plein de bon sens, affichant une belle confiance en lui, mais exalté, colérique, impatient et convaincu de la mauvaise nature de l’homme.

Lors d’une conversation à cœur ouvert avec Jhen, Gilles de Rais s’ouvre à lui du tourment dont il souffre : il a cherché éperdument à tenir dialogue avec Dieu, mais il n’a entendu que la voix du vent ou du silence. Seule la vierge sainte a parfois semblé répondre à ses cris, seulement quelques fois… En revanche, il a rencontré partout le diable ! Si Dieu se cache des hommes, lui, le diable est présent partout. Ces villages qui flambent dans les provinces ! L’homme est pire que la bête sauvage qui tue par faim. L’homme occit, pille, brûle et torture bien souvent par habitude, pour faire mal, poussé par le malin. La terre appartient aux démons, et ils sont tellement nombreux ! Sinon comment expliquer toutes ces vilenies… qui n’en finiront sans doute jamais ! Comment expliquer enfin la furie qui pousse au cœur, enflamme la tête et les entrailles et provoque la terreur ! Une belle tirade qui en dit long sur l’âme torturée de ce connétable (et dans laquelle le scénariste s’emporte jusqu’à conjuguer le verbe Occire au présent).



Personnages secondaires

Les autres ne sont que des troisièmes rôles ou des figurants plus ou moins importants, à l’exception de ce mystérieux évêque qui n’est jamais désigné par son nom. Certains y ont vu Pierre Cauchon (1371-1442) ; l’âge et la fonction correspondent. De plus, Cauchon était entre deux fonctions à l’époque, ce qui peut expliquer qu’il soit sur les routes. Pleyers a repris cette hypothèse, sans la corroborer pleinement, toutefois.

Jeanne d’Arc, dont on parle beaucoup dans cet album (c’est la mort dans l’âme que Jhen et ses compagnons comprennent qu’ils ont échoué à la faire évader) n’apparaît que dans une seule et unique case symbolique, en planche 7. S’ils sont sensibles au personnage, à ce qu’elle représente et à cette époque, certains pourront en ressentir un brin de frustration.


Réception

En fonction de sa sensibilité et de son recul, le lecteur peut se retrouver surpris par quelques situations. Comment le héros Jhen peut-il s’acoquiner avec un individu tel que Gilles de Rais ? Certains s’interrogeront sur les connaissances du lectorat au sujet de Gilles de Rais à l’époque de la parution de ce récit, et donc sur la réception implicite du lecteur de l’époque d’un tel récit. Accessoirement, le lecteur s’interroge également sur la tranche d’âge du lectorat cible, ce qui rend les sous-entendus plus ou moins explicites en fonction de l’âge.

En l’occurrence, il est souvent question de petits garçons qui chantent comme des crécelles, sans que cette sous-intrigue n’aboutisse dans le présent tome. Finalement l’enquête pour découvrir le commanditaire de l’assassinat de Jehanne termine en eau de boudin. Et le grand connétable finit par se lasser de pourchasser les Anglais pour les bouter hors de France. 

De séquence en séquence, le lecteur relève les thèmes de fond : la mise au bûcher de Jeanne d’Arc sans qu’il soit fait mention de sa rencontre avec Charles VII ou des chefs d’accusation, la construction des cathédrales à travers l’implication sans faille de Jhen pour concevoir une chapelle à la demande de Gilles de Rais, l’occupation du sol français par les Anglais et la réalité des destructions en temps de guerre. Au cours d’une dizaine de pages, Jhen chevauche avec l’armée de Gilles de Rais et il peut voir par lui-même l’état des villages qu’ils traversent. La guerre, les conquêtes, les pillages, la pauvreté, la délivrance des territoires. Il fait l’expérience sur le terrain de la réalité de l’intérêt du peuple, de l’intérêt supérieur de l’État, et de l’écart entre les deux. 



Conclusion

1431 : toute une époque ! que les auteurs s’emploient à recréer, par des dessins très minutieux et descriptifs à partir d’un solide travail de référence, par un contexte historique présent en arrière-plan du début à la fin.

Ils sont nombreux à tenir cet album en haute estime. Le lecteur contemporain, lui, pourra se retrouver un peu décontenancé de temps à autre par une ellipse abrupte ou par l’enchevêtrement de plusieurs fils narratifs dont plusieurs ne trouvent pas leur conclusion dans ce premier tome.

Pour autant, le lecteur prend plaisir à accompagner Jhen dans ces aventures, qu’il chevauche avec une armée, bondisse en s’accrochant à un lustre ou conçoive les plans d’une chapelle, et se captive - non sans frémir légèrement s’il connaît l’affaire- pour l’ombre qui entoure le fascinant Gilles de Rais et ces lugubres mystères.



jeudi 12 juin 2025

Putzi

Le paon est de retour. Il ne marche plus, il vole.


Ce tome contient un récit de nature autobiographique, réalisé à partir du roman de Thomas Snégaroff : Putzi: Le pianiste d'Hitler (2020) qui a reçu le prix Prix Jean-Lacouture en 2022. Son édition originale date de 2024. La bande dessinée a été réalisée par Louison (Louise Angelergues), pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface rédigée par Snégaroff évoquant son émotion à voir ses images mentales prendre vie, ses longues journées dans les archives à Munich et à Washington, le vertige de honte ou d’inquiétude, éprouvé par la dessinatrice en enchaînant les croix gammées et en prenant plaisir à dessiner les traits gargantuesques de Putzi. Il conclut en disant qu’il ne sait toujours pas si cet homme fut un monstre ou clown, et il laisse le lecteur être happé par ce destin qui éclaire, à sa manière, ce siècle de bruit et de fureur.


Fraternité. Ernst Hanfstaengl est dans l’entrée dans sa maison. Il met son chapeau sur la tête et il endosse son manteau. Il vérifie son apparence dans le miroir et il sort avec son invité : Adolf Hitler. L’année 1924 s’achève. Quelques jours plus tôt, Hitler a été libéré de la prison de Landsberg. Il n’y a purgé qu’une infime partie de sa condamnation après le piteux échec du putsch de la Brasserie en novembre 1923. On lui interdit de prendre la parole en public. Que lui importe la liberté dans ces conditions ? À peine libéré, il s’est rendu chez les Hanstaengl, Ernst et Hélène. Putzi, le surnom d’Ernst, est l’un des fidèles d’Hitler. Sa visite le comble. C’est lui qui a été choisi, et pas l’un des incultes qui gravitent autour d’Hitler. Mais il n’est pas dupe. Il sait que son ami n’est pas venu uniquement pour lui. Hitler nourrit une passion pour Hélène. C’est par elle que le Führer est devenu, dès le début de 1923, un de leurs invités les plus réguliers. Après un meeting qu’Hitler avait tenu au cirque Krone de Munich, Putzi lui avait présenté son épouse. Les yeux plantés dans ceux d’Hélène, le dirigeant politique avait accepté l’invitation à dîner d’Hanfstaengl. Depuis, leur demeure était devenue un foyer de substitution. Il y passait de longues soirées à monologuer sur la renaissance de l’Empire allemand. Ou encore à jouer avec le petit Egon. Il lui racontait ses souvenirs de la Première Guerre mondiale en imitant le bruit des canons… tout en jetant des regards furtifs à Hélène.



Putzi n’était pas jaloux. Il avait vite compris qu’Hitler était incapable de céder à la tentation. Les contacts physiques le dégoûtaient. Des années plus tard, après avoir malgré tout cherché à lui trouver une femme, Putzi confiera à des amis : Hitler est asexuel. Mais là n’était pas la seule raison de son absence de jalousie. Le fait que Putzi n’aimait pas cette femme épousée en toute hâte en 1920, parce que, à son âge, il fallait bien se marier. À en croire Hélène qui aimait beaucoup Hitler, celui-ci lui devait la vie. Durant la nuit du 8 novembre 1923, le putsch de la Brasserie avait été un échec pour le dirigeant. Pire, ce fut un bain de sang. Il fut blessé. Putzi, lui, avait été prévenu en chemin qu’il devait se mettre à l’abri.


S’il se renseigne au préalable sur Ernst Hanfstaengl (1887-1975), le lecteur apprend qu’il s’agit d’un homme de la haute société munichoise, devenu cadre du parti national-socialiste (NSDAP), chargé des relations avec la presse étrangère, et qualifié de pianiste d’Hitler. Il a été surnommé Putzi, ce qui signifie petit homme, par dérision puisqu’il mesurait 1,93m. L’adaptation se fonde essentiellement sur le texte original de la biographie : c’est-à-dire que court le flux du narrateur omniscient dans des cartouches de texte. Pour autant, l’adaptatrice a pris le parti de faire la plus grande place possible aux dessins avec des illustrations en pleine page (au nombre de trente-huit), voire en double page (au nombre six), et majoritairement des découpages de planche en trois cases de la largeur de la page (à l’exception de sept pages). La couverture donne un aperçu des partis pris graphiques de l’artiste. Le lecteur fait donc connaissance avec le personnage principal dès la troisième planche. Son visage présente un énorme menton en galoche. Le lecteur remarque également son regard doux, un peu perdu dans ses pensées. Puis il boutonne son manteau et ses doigts apparaissent bien propres, et un peu épais par rapport aux boutons. Il arbore un sourie d’autosatisfaction un peu fat. Plus tard, ses lunettes lui donnent une apparence un peu perdue.



En fait, s’il ignore qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre, le lecteur apprécie la narration visuelle et sa qualité aérée, sans ressentir qu’il puisse s’agir d’extraits de livre. Il ressent l’effet du narrateur omniscient, apportant un point de vue sur la personnalité de cet individu à la vie hors du commun, ainsi que le jugement de valeur qu’il contient. Sa représentation aux caractéristiques physiques légèrement exagérées fait sens : au vu de sa stature, il ne peut que ressortir par rapport à n’importe qui d’autre. En 1924, Adolf Hitler a trente-cinq ans : en page neuf, il apparaît plutôt comme un bel homme, avec sa mèche caractéristique bien fournie, et sa petite moustache un peu plus large, ce qui lui fait un visage agréable, avec une silhouette bien dessinée dans son costume. Il apparaît pour la dernière fois en page quatre-vingt-sept, cette fois-ci en uniforme avec des traits plus tirés et un visage plus dur, beaucoup moins sympathique. Le romancier évoque cette situation assez particulière : celle de la dessinatrice ayant la sensation de braver un interdit en dessinant autant de croix gammées dans ses planches, et en représentant autant de fois le Führer. En fonction des pages, il peut s’apparenter à un enfant en colère, ou à un individu énigmatique et malveillant. Les autres personnages présentent une personnalité graphique moins forte : Helene Hanfstaengl une simple jeune femme prévenante, les enfants sympathiques et remuants, un nombre de personnages secondaires et de figurants très réduits, la majeure partie des pages ne comprenant que Putzi. Lors d’un repas avec Winston Churchill, on aperçoit uniquement le bas de son visage, et son cigare bien sûr.


Ainsi le personnage principal ressort à la fois par les observations du narrateur omniscient, à la fois par sa présence dans toutes les pages sauf huit. Quatre dans lesquelles le récit se focalise sur ce moment décisif entre Hitler et Helene Hanfstaengl. Quatre autres qui correspondent à un petit mot laissé par Eva Braun (1912-1945) à l’attention de son futur amoureux, une autre où le chapeau de Putzi dérive dans l’océan, une où le corps du Führer se calcine dans l’incendie, et une dernière où il ne reste que ses lunettes posées sur la table. Tout du long l’artiste représente les environnements et les accessoires avec consistance, et de temps à autre une pointe d’humour discret. Ainsi le lecteur découvre l’intérieur du riche pavillon de la famille Hanstaengl, quelques rues de Berlin après un trajet en voiture, dont le Luna Park, des tableaux exposés dans un musée, l’appartement dans lequel Putzi séjourne à New York, un gigantesque rassemblement d’une puissante organisation nazie américaine qui remplit le Madison Square Garden à New York en mai 1934, des cabines de plage au bord de la Baltique, un voyage à haut risque dans un avion militaire allemand avec sûrement un saut en parachute à la clé, un voyage en train pour fuir, un séjour dans un camp que Churchill a décidé d’installer au Canada, etc. Le lecteur sourit par exemple en voyant Putzi se tenant bien droit à la proue d’un paquebot évoquant Titanic. Il sent son regard s’arrêter sur des détails inattendus : le décor en fer forgé de la porte d’entrée du pavillon des Hanfstaengl, les aiguilles à tricoter d’Helene, le visage hilare démesuré de l’entrée du Luna Park, les montures d’écaille des lunettes de Putzi, son uniforme nazi fait sur mesure, une mer de canotiers, le dossier S, etc.



Dès son introduction, le romancier indique qu’il s’interroge sur cet homme au destin hors du commun. Était-il un monstre ? Était-il un clown ? Le lecteur est vite pris par le flux narratif : la description d’un individu à la fois pusillanime, à la fois confiant en lui-même. D’un côté, il a épousé une femme pour laquelle il n’éprouve pas d’amour, il semble un père quelque peu lointain, il aime se réfugier dans l’art, et il lui arrive de boire plus que de raison. D’un autre côté, il est fasciné par Adolf Hitler et il le suit avec une forme de courage ou d’inconscience selon les circonstances, de qui l’amène à réaliser des missions de prestige. Les auteurs indiquent explicitement que Ernst Hanfstaengl éprouve une amitié intense pour le Führer, ce qui le galvanise, et aussi ce qui lui donne de l’importance. Ce qui l’amène également à épouser ses combats les plus abjects. Dans le même temps, ses convictions personnelles fluctuent entre un refus de la haine, et un antisémitisme inconscient qui revient régulièrement à la surface, avec parfois des moments de lucidité quand son instinct de survie reprend le dessus.


En cours d’ouvrage, le lecteur comprend que les auteurs ont puisé leur matière dans les copieux mémoires rédigés par Ernst Hanfstaengl : débutés en 1942, entre les murs d’une base américaine. Il raconte tout dans ce qu’il appelle le projet S, S pour Sedgwick, le nom de sa mère. À plusieurs reprises, le lecteur se découvre une situation incroyable. Les circonstances dans lesquelles Helene sauve la vie d’Hitler en l’empêchant de se suicider. Putzi dînant avec Churchill alors qu’Hitler n’est pas au rendez-vous tout en se trouvant dans le même restaurant. Putzi se retrouvant dans un camp au Canada : dans ce camp construit dans la précipitation et la confusion, on commet l’épouvantable erreur de mélanger des prisonniers nazis comme Putzi et des Juifs ayant fui l’Europe. Ou encore Putzi allant consulter Carl Gustav Jung (1875-1961) et celui-ci faisant le constat que : Ce qui est impressionnant avec le système allemand, c’est qu’un homme visiblement possédé est parvenu à infecter une nation entière. Hitler est l’inconscient de soixante-dix-huit millions d’Allemands, c’est ce qui le rend si puissant. Sans le peuple, il n’est rien.


Le petit bonhomme, le pianiste d’Hitler, celui sans qui le Führer ne serait sans doute jamais devenu celui qu’on connaît : qui est cet homme ? La narration visuelle dresse le portrait d’un individu ne pouvant pas passer inaperçu du fait de sa haute taille, tout en n’ayant rien de martial. Le narrateur omniscient en fait une personne entretenant une amitié intense avec un futur dictateur, à la fois conscient des atrocités commises, à la fois enivré par l’importance de son rôle dans l’Histoire. Un monstre ou un clown ?



mercredi 11 juin 2025

Alef-Thau T01 L'enfant-tronc

En un instant l’ectoplasme se déploie, formant un raz de marée incandescent.


Ce tome est le premier tome d’une série qui en compte huit, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1983. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Premier chant : le vermisseau. Sur une planète étrangère, deux personnes se reposent par terre adossés à un arbre, dans une forêt. Soudain, un guerrier surgit et égorge l’un des deux. L’autre a le temps de sortir une petite flute et il donne l’alerte. Dans le village à proximité, un ancien termine la cérémonie d’union comme la tradition le veut, au septième mois de grossesse, il unit Ada & Nad, au nom de la grande Geah. Les personnes présentes les acclament. Le célébrant invite alors les nouveaux mariés à fuir et à se cacher dans les montagnes avant que… Trop tard ! Les envahisseurs donnent l’attaque sur le village. Ils exterminent la population, et le chef leur dit de capturer les deux jeunes. Après leur départ, l’ancien constate que la soif de Ner-Ramnus est la loi de ce monde, qu’il ne restera bientôt plus d’espoir de voir s’épanouir une vie sur Mu-Dhara. La troupe d’attaquants effectue le chemin de retour. Après avoir exterminé quelques bêtes sauvages, au crépuscule, ils rejoignent leur campement, au pied d’un vaisseau spatial. À l’intérieur, Diamante explose de colère : elle n’en peut plus, de boire la vie de tous ces êtres la répugne ! Le fer, le feu et le sang, vivre ici est un enfer. Elle rappelle qu’elle n’est pas la fille de Ner-Ramnus, car il a tué ses vrais parents de ses sales mains. Astral indique à son maître qu’il ne peut pas lui éclater la tête contre les murs du vaisseau, car elle leur est bien plus utile morte que vivante. Un soldat entre dans la pièce pour indiquer qu’il apporte le dernier chargement.



Au même instant, quelque part dans le vaisseau, les prisonniers sont amenés dans une pièce ronde encerclée par une passerelle à l’étage où un soldat leur explique qu’une fois qu’ils leur auront placé les casques suceurs sur la tête, les prisonniers devront entrer dans les trous situés devant eux. Un autre les avertit de s’apprêter à vivre les derniers instants de leur jeunesse. Tandis que les générateurs se mettent en marche, personne n’a prêté attention à Mirra qui se dirige vers son maître. Les casques suceurs entrent en action, et l’animal familier se met à ronger une canalisation et à absorber le fluide qui y circule. Quelques instants plus tard, le processus est achevé, et les prisonniers, devenus des vieillards, sont relâchés dans la nature, avec l’ordre de rentrer chez eux. Peu après dans la forêt, Ada et Nad retrouvent Mirra qui est devenu énorme. Ada sent que cette fois ça y est et elle s’allonge pour accoucher. Nad l’aide et recueille le nouveau-né : il se lamente car Ada est morte pour enfanter son fils, et celui-ci est né sans bras et sans jambes, tel un vermisseau. Mais les créatures de la forêt approchent et attaquent le père et son fils.


En bande dessinée, la carrière de Jodorowsky débute en 1966 avec Anibal 5, dessiné par Moro. Puis L’œil du chat avec Mœbius en 1978. En décembre 1980, dans la revue Métal Hurlant, paraît le premier chapitre de L’Incal noir, dessiné par Mœbius. Et c’est parti pour une œuvre imposante, diversifiée de la science-fiction à une biographie romancée du mime Marceau (Pietrolino, avec Olivier Boiscommun), en passant par le western ou l’heroic-fantasy. Le lecteur sait qu’il entame un récit daté : paru en 1983, marqué par les caractéristiques de son époque (par exemple la mise en couleurs un peu saturée) et par la très forte personnalité de scénariste. Celui-ci place une forte importance dans la souffrance de ses personnages, comme point de passage obligé pour grandir, pour devenir plus adulte, et peut-être plus sage. Alef-Thau est gâté en l’occurrence : enfant tronc, mère morte en couche, père dévoré sous ses yeux, sa situation ne peut que progresser… à condition qu’il survive. L’auteur aime bien également la notion de sacrifice : en effet, il ne fait pas bon côtoyer le personnage principal, en particulier l’accompagner dans une quête, car les chances de survie sont proches de zéro. Le scénariste aime bien également développer une dimension mystique, une sorte de pensée ésotérique ou magique, qui peut rebuter certains lecteurs. Enfin sa science-fiction n’est pas propre sur elle, elle ne rutile pas : les sociétés et les technologies ont vu des jours meilleurs et ne sont plus de première jeunesse, l’entropie fait son œuvre.



Le récit est structuré en cinq chapitres appelés des Chants, intitulés : Le vermisseau, La chasse au Louth, La tour dieu, L’effroi à grand spectacle, Lorsque l’effroi triomphe. Le lecteur plonge dans le premier : il retrouve des partis pris de colorisation assez classiques pour cette époque pour la revue Métal Hurlant, c’est-à-dire des verts, des oranges, des bleus, une palette qui atteste bien du fait qu’il s’agit d’un monde extraterrestre qui ne saurait être confondu avec la Terre normale. La séquence d’ouverture établit clairement qu’il s’agit d’un récit de genre : des gnomes avec des oreilles pointues, des tenues vestimentaires moyenâgeuses, des lances rudimentaires et des couteaux. L’artiste dessine dans un registre réaliste, avec un bon niveau de détails, des traits de contour fins et nets, une minutie dans la représentation : le tout permet au lecteur de se projeter dans un monde de fiction consistant et tangible. En page cinq, l’un des Dharians sort un pistolet futuriste, et dans la dernière case, qui occupe les deux tiers de la page, le lecteur découvre les bases d’une fusée qui a connu des jours meilleurs. Cela est confirmé dans la page suivante dont la scène se déroule à l’intérieur dudit vaisseau spatial. Arno apporte le même soin à représenter les installations métalliques à l’intérieur, les échelles des coursives. Éventuellement le lecteur contemporain peut trouver que ça manque d’écran et d’ordinateurs, ce qui est assez normal au vu de la date de réalisation de cette BD.


L’esprit du lecteur peut de temps à autre se focaliser sur la ressemblance de telle forme, telle personnage ou tel décor, avec un autre artiste de l’époque, à commencer par Mœbius, mais aussi d’autres auteurs publiés dans Métal Hurlant. Pour autant, il se retrouve vite sous le charme spécifique de l’artiste. Celui-ci semble capable de tout représenter, toutes les idées singulières de Jodorowsky. L’attaque d’un petit village de gnomes paisibles par des guerriers violents, une étrange transformation faisant passer de jeune à vieux en l’espace de quelques instants, la traversée de bois et petits cours d’eau sur une planète extraterrestre, un combat à main nue entre un guerrier et un gros monstre croisement d’un tricératops et d’un insecte, la création d’une projection ectoplasmique avec une belle luminescence bleue, un ver gigantesque digne des pires créatures de Richard Corben, l’attaque d’une citadelle par une foule de pouilleux, le vol de plusieurs dizaines de fées volantes, un vol à dos de chauve-souris géante, etc. Les dessins emmènent le lecteur dans un ailleurs à la fois hétéroclite, à la fois très cohérent dans sa conception, à la lisibilité facile.



En revanche, à l’évidence, la vie ne va pas être facile pour un enfant-tronc : impossible de l’imaginer en valeureux guerrier, en individu pouvant se défendre, ou en meneur d’hommes. Et pourtant… Rendu orphelin dès la première heure de son existence, le personnage principal n’a rien pour lui, et le lecteur commence par nourrir tout juste un soupçon de pitié envers Alef-Thau. Il se doute bien que le récit va emprunter le chemin bien balisé d’une quête initiatique, vraisemblablement sur fonds d’injustice, avec par exemple une rébellion à la clé. Dès la première séquence, il est établi qu’un peuple, les Dhariens, en exploite un autre, les Voulfs, en usant de la violence, de la répression et du pillage d’une de leur ressource, en l’occurrence leur force vitale, ce qui est un peu original. Puis Alef-Thau se trouve dans une position où il doit accomplir une quête, aller à la recherche (et ramener) un objet aux propriétés magiques ou symboliques (l’œil d’or qui est la clé de l’intelligence des Voulfs). C’est parti pour cette quête, forcément menée par trois individus qui portent Alef-Thau et qui combattent à sa place, et dont le sort est fixé à l’avance (Jodorowsky aime bien se montrer cruel envers ses personnages, et en sacrifier régulièrement).


Les auteurs font donc souffrir leur héros… qui ne le montre pas trop. En fait, Alef-Thau ne semble pas plus affecté que ça par sa condition d’homme-tronc. Il garde le sourire, il ne se plaint pas, il n’est pas aigri. Mieux que ça : il sait sourire, il reste constructif et il se montre courageux. À l’opposé d’un ouin-ouin geignard, il accepte sa condition, sans s’y résigner. Il est prêt à apprendre, en particulier le corps éthérique grâce aux leçons de concentration de son mentor Hogl. Il est confiant de sa place dans l’ordre des choses, dans son destin que Hogl lui a révélé à partir de ses visions : Alef-Thau conduisant les Dhariens vers la liberté, et à ses côtés la plus belle des femmes. Il prouve qu’il dispose de ressources, de créativité et de combativité. Alors même que sa condition physique en fait un individu impotent au dernier degré, il influe sur le cours des événements et il y participe, il fait montre d’une volonté à toute épreuve sans être aveugle à ses limites physiques. Il en impose par sa détermination. Pour le scénariste, la force de l’esprit règne en maître, et l’individu peut modeler le monde par son esprit, une belle leçon d’humilité pour les valides.


C’est parti pour une aventure d’Heroic Fantasy… avec des éléments de science-fiction… sans oublier une touche de mysticisme idiosyncrasique propre au scénariste. De manière surprenante, la narration visuelle et les designs ne font pas leur âge, ayant conservé toute leur solidité et leur attrait. Le lecteur se retrouve entraîné dans le sillage de cet adolescent-tronc, devant parfois faire des efforts pour tenir son rythme. Une quête merveilleuse, étrange, exotique, très intrigante.



mardi 10 juin 2025

Spirou chez les fous

Il ne faut peut-être pas toujours vouloir percer les mystères…


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui ne nécessite pour la pleine compréhension, qu’une connaissance superficielle de Spirou & Fantasio, et des principales bandes dessinées franco-belge. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jul (Julien Berjeaut) pour le scénario et Libon (Ivan Terlecki) pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisées par Alex Doucet. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


La nuit, dans un joli pavillon de banlieue avec un beau terrain, couché dans son lit, Spirou est en train de lire une bande dessinée intitulée : 50 nuances de groom. À côté de lui, Spip est assis en train de lire un ouvrage intitulé Peanuts. Spirou repose d’un coup son ouvrage : il n’arrive pas à se concentrer sur cette BD. Il demande à Spip si ça ne l’inquiète pas que Fantasio n’ait pas donné de nouvelles depuis huit jours. L’écureuil lève les yeux au ciel. Spirou répond qu’il sait ce que Spip va lui dire, que lui, Spirou, n’est pas sa mère. Il insiste : Mais quand même, est-ce que Spip ne trouve pas ça bizarre ? Fantasio lui annonce qu’il part en Poitou-Charentes pour rencontrer un mystérieux correspondant. Qu’il va rentrer bientôt avec une surprise. Et puis plus rien. Est-ce qu’il serait en reportage pour son journal ? Qu’est-ce qu’il y a en Poitou-Charentes ? Il n’y a rien. Peut-être qu’il va leur rapporter un fromage de chèvre ? Spip bondit par terre et se met à côté du téléphone portable du groom. Ce dernier compose le numéro de son ami : il obtient le message du répondeur de Fantasio qui indique que si la personne est une jeune fan qui rêve de le rencontrer, il convient de parler après le biiiiip… Spirou décide d’aller enquêter par lui-même. Il prend donc le train, destination Angoulême. Pendant le voyage, il parle à Spip, : La rédaction du Moustique ne s’était pas aperçue de la disparition de Fantasio. Le chef de rubrique ne savait même pas sur quoi son reporter allait enquêter. Il conclut : on vit dans un monde de cinglés.



Une fois arrivé à Angoulême, Spirou décide de regarder dans le journal local pour voir s’ils peuvent trouver quelques indices. Dans le kiosque, un enfant fait une comédie parce qu’il veut la BD avec les dragons. Au comptoir, le vendeur fait allusion à une épidémie. Spirou s’assoit et lit l’article principal : Démence en Charentes – Madame Guillebaud, bien connue des amateurs de bridge de la ville d’Angoulême, a dû être admise en urgence à l’hôpital psychiatrique régional. On l’a retrouvée nue hier soir devant l’hôtel de ville, déclarant être la Castafiore venue interpréter L’air des Diamants, à la demande du maire. Le professeur Herquin-Frangé, qui dirige l’hôpital depuis de longues années, rapporte une recrudescence des crises de folie ces derniers jours. Comme en témoigne l’internement récent d’un journaliste de la capitale en visite dans notre ville. Spirou e demande s’il s’agit de Fantasio. Suivant la suggestion de Spip, il décide d’appeler l’asile pour en avoir le cœur net.


Jul (auteur de la série Silex and the City, scénariste de Lucky Luke, dessinateur de 50 nuances de Grecs) et Libon (dessinateur de la série Animal Lecteur avec Sergio Salma, auteur de la série Les cavaliers de l’Apocadispe) profitent des libertés données par l’éditeur Dupuis pour créer leur version d’une aventure de Spirou. Le lecteur retrouve quelques-unes des spécificités du personnage créé en 1938 par Jean Dupuis (1875-1952), Rob-vel (1909-1991, Robert Pierre Velter), avec Luc Lafnet (1899-1939) et Blanche Dumoulin (1895-1975) : la tenue de groom, l’animal familier Spip doté d’une certaine forme de conscience, Fantasio, et des références à quelques éléments de la série comme le nom de Zorglub (et même le juron Bulgroz). La coiffure de Spirou comporte bien la houppe au-dessus du front, sans calot, et il porte son uniforme tout du long de l’aventure. La tenue de Fantasio varie au fur et à mesure de l’aventure : d’abord une forme de pyjama, puis une robe de chambre par-dessus pour sortir dans le parc de l’asile, enfin le retour à son pantalon de costume, sa chemise unie, sa veste et son nœud papillon. Spip est égal à lui-même du début à la fin, sans phylactère ni bulle de pensée. Les deux personnages se retrouvent dans une aventure : Fantasio enfermé dans une asile pour une raison que doit découvrir Spirou, ce dernier partant à la recherche de son ami et bien déterminé à le tirer de ce danger (dans lequel il s’est fourré tout seul).



S’il ne connaît pas déjà le dessinateur, le lecteur peut avoir avec la couverture, une première impression de dessin relativement classique pour une bande dessinée jeunesse, avec des formes simplifiées, une belle allure pour le héros. Éventuellement, il relève le visage caricatural des deux infirmiers, mettant ça sur le compte de l’exagération comique, pareil pour le fait qu’ils ne touchent pas le sol, et le regard bizarre de Spip. Dans la première page, il constate que l’écureuil conserve ce regard avec de très grands yeux, comme s’il était ahuri, ou sous substance psychoactive, ou éventuellement tout le temps effaré par le comportement idiot des êtres humains. Le lecteur finit par s’y habituer sans plus y prêter attention ou lui attribuer une signification particulière. Par la suite, il retrouve la même forme d’yeux en billes de loto pour des personnages humains : un serveur en planche cinq, des victimes du syndrome de Jérusalem en planche douze, Fantasio en planche quinze, et quelques autres figurants par la suite. Le dessinateur s’amuse avec les déformations du visage humain : la bouche en forme de fer à cheval pour le marmot en train de brailler qu’il veut la BD avec les dragons, les dentitions bizarres avec les dents en avant qui mériteraient un abonnement chez l’orthodontiste avec une carte de fidélité, les jambes un peu trop courtes (pour le docteur par exemple), ou encore les doigts en forme de saucisse cocktail, et bien sûr les faces de bouledogue des infirmiers.


Le lecteur a tôt fait de s’habituer aux idiosyncrasies du dessin de Libon : la narration visuelle est limpide, les personnages sont sympathiques avec ces exagérations qui montrent bien que rien n’est à prendre au tragique, et avec une densité d’informations visuelles satisfaisante. Certes les couleurs fortes apportent une consistance supplémentaire dans chaque case, avec des teintes peut-être un tout petit peu trop foncées pour les scènes nocturnes, à la limite d’écraser les contours encrés. Le coloriste opte pour des aplats unis, relevés parfois d’une ombre portée, et des teintes un peu plus foncées que celles habituelles pour des ouvrages Jeunesse. Le dessinateur prend soin de situer l’environnement de chaque scène : la chambre à coucher de Spirou, le quai de la gare, les places en carré dans le train, le point de vente de journaux dans la gare, la cafétéria, le superbe jardin de l’asile, le bureau du professeur Herquin-Frangé, la salle de repas de l’asile, la chambre de Fantasio, le stockage à l’entresol des biens de Marcel Domecq, etc. L’exagération permet de marier aussi bien l’entretien de Spirou avec le docteur que l’usage libéral de bâtons de dynamite. L’artiste sait tout aussi bien évoquer l’apparence de célèbres personnages de bande dessinée, que le lecteur reconnaît au premier coup d’œil.



L’histoire se déroule à Angoulême, avec un lien thématique concernant le festival international de la bande dessinée (FIBD), à savoir les personnages de BD franco-belge. Le lecteur coutumier de ces lectures relève avec aisance les références. Celles nominatives comme Largo Winch, Titeuf, Lanfeust de Troy, la Palombie, Thorgal, Bécassine, Buck Danny, Corto Maltese, Blueberry, les Tuniques bleues, Superman & la kryptonite, Yakari & Petit Tonnerre. Et celles donnant lieu à une mise en scène comme Obélix et son menhir (très réussi), les Schtroumfs, Charly Brown, les frères Dalton, Gaston Lagaffe, Tryphon Tournesol, le Marsupilami, etc. Cette dimension ludique de l’album trouve sa raison d’exister dans une variation du syndrome de Jérusalem, lui-même une forme du syndrome du voyageur. Les ouvrages encyclopédiques le décrivent ainsi : Comme la réalité n'est pas à la hauteur de leurs fantasmes, les voyageurs deviennent frustrés et se réfugient dans le délire, il s'agit d'une décompensation psychotique de leur constat. Ainsi Fantasio se prend pour le capitaine Haddock, ne supportant plus de boire de l’eau (au lieu de whisky), ou évoquant sa relation avec un lama (les tintinologues apprécieront).


Le récit reste dans un registre humoristique et bon enfant, les individus atteints du syndrome d’Angoulême se conduisant comme des guignols, sans réelle conséquence. L’usage libéral de la dynamite vient renforcer la sensation d’ouvrage tout public. Les auteurs mettent en scène l’amitié indéfectible que Spirou porte à Fantasio, ce qui ne l’empêche pas de se montrer critique à son égard. Ils mettent en lumière la force de l’imagination, en particulier l’impact des personnages de fiction sur la psyché personnelle et collective : le lecteur identifie sans mal toutes les références, car chacun de ces héros a marqué son esprit, s’inscrivant durablement dans son inconscient. Ils utilisent ces références pour leur propre création, créant ainsi un méta-commentaire sur le médium de la bande dessinée, glissant d’autres références comme le nom du docteur Herquin-Frangé qui est composé de Hergé (Georges Rémi, 1907-1983) & Franquin (André, 1924-1997). Le lecteur peut y lire la propre implication des auteurs dans ces séries de bande dessinée. Ils mènent leur intrigue encore plus loin avec la nature de la quête de Fantasio qui s’interroge sur ses origines, disant sa souffrance ne de pas savoir qui furent ses parents, de ne pas les avoir connus, d’ignorer d’où il tient ses caractéristiques personnelles.


Une petite aventure bien agréable, pleine de référence au monde de la bande dessinée franco-belge. Une narration visuelle un peu particulière dont la personnalité a tôt fait de séduire le lecteur par sa dérision, sa clarté et son efficacité, ainsi que par sa déférence vis-à-vis des personnages classiques. Une intrigue rondement menée avec un dénouement un peu tonitruant, tout en restant dans le ton. Quelques réflexions adultes, à la fois sur ce que les auteurs doivent aux classiques franco-belges, et aussi sur l’impact de la fiction dans le réel, et dans une mise en abîme les interrogations des personnages de fiction. Sympathique.