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lundi 18 novembre 2024

Lefranc T28 Le Principe d'Heisenberg

Le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé.


Ce tome fait suite à Lefranc T27 L'Homme-oiseau (2016, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2017. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


C’était au lieu-dit La Croix des trois évêques que le plateau parfois lunaire de l’Aubrac se partage entre trois départements. Dans le bois domanial de Brameloup, une Dodge Coronet 1952 attend sous les hêtres, contact allumé et chauffage en route… Ici, à la lisière de la Lozère et de l’Aveyron, passé le 15 août, le temps vire souvent à l’aigre. Et s’il ne neige pas en cette matinée, une fine couche de givre nappe déjà le sol. À l’abri des arbres, un paysan observe la voiture. Dans son habitacle, un homme se dit que ça fait quinze minutes que son collègue est parti, il espère que leurs informations étaient fiables et que c’est le bon endroit. Non loin de là, un autre homme au visage fermé avance avec précaution dans les bois. Il estime qu’il ne doit plus être très loin, il ne parvient pas à éviter de faire craquer une branche sous son pied. Dans une clairière à proximité, une campeuse s’adresse à son compagnon dans la tente, lui indiquant que quelqu’un vient. Un autre homme reste à couvert des arbres, et leur demande s’ils sont seuls. Ils répondent par l’affirmative, et ajoutent qu’il n’a rien à craindre. Ils lui expliquent ensuite le déroulé du voyage. Celui qui s’était approché depuis la voiture avance à découvert, un pistolet dans la main. Il abat le campeur, puis la campeuse, et il se tourne vers leur interlocuteur, le troisième larron, mais ce dernier a pris la fuite. Alors que l’homme armé s’apprête à lui tirer dans le dos, il est lui-même abattu d’une balle dans le dos, tirée par le campeur qui n’était pas encore mort.



L’homme qui est resté dans la voiture entend les coups de feu et il se précipite vers la clairière, l’arme au poing. Il découvre les trois cadavres, il doit faire disparaître les traces. Il pense d’abord créer un départ d’incendie. Puis il découvre une hache dans la tente, il se met alors à l’œuvre pour sa sinistre besogne : maquiller ça en crime de sadique pour brouiller les pistes. Le paysan observe la scène, toujours caché par les buissons. Quelques jours plus tard à Paris, dans les locaux du journal Le Globe, Guy Lefranc explique à son rédacteur en chef qu’il va se rendre sur le plateau de l’Aubrac, ce qui surprend beaucoup son interlocuteur. Ce dernier estime que cette histoire de tueur fou à la hache, c’est du grain à moudre pour des feuilles de chou comme Détective ou Radar, par pour comme un quotidien sérieux comme le leur. Lefranc répond que l’arbre cache souvent la forêt, et qu’il s’y rend à la demande de son ami l’inspecteur Renard qui est là-bas en vacances, et qui a donné un coup de main au chargé de l’enquête, le chef Castenholz de la brigade de gendarmerie de Saint-Geniez-d’Olt.


Houlà ! Mais c’est du jamais vu (ou presque) : cette aventure de Guy Lefranc se déroule dans la France profonde, et pas dans un endroit exotique. Même son rédacteur en chef le lui fait observer en ironisant sur le fait que cela reposera son journaliste, de ses aventures lointaines. Dans la dédicace, le scénariste remercie Elisabeth Reynes, sorcière de Born, sans qui cette histoire n’aurait jamais vu le jour, ainsi que son ami Angelo Di Marco, enlumineur de génie de la presse populaire à sensation (du coup, il apparaît comme personnage dans ce tome), et enfin Thierry Dubois pour lui avoir indiqué le bon itinéraire entre Paris et Nabinals. Sur la route, Lefranc croise une camionnette utilitaire Citroën Type H, avec l’inscription Transports Tilleux (1921-1978), en hommage au bédéiste. Un récit régionaliste ? Un petit peu en effet. Pages neuf et dix, le lecteur assiste au voyage en voiture de Guy Lefranc, étape par étape pour se rendre à Saint-Geniez-d’Olt : par la nationale 7 en direction de Fontainebleau. Passant par Montargis et Nevers. Avant de gagner Moulins et d’y traverser l’Allier sur le pont Régemortes… Pour ensuite emprunter la nationale 9… Les villes s’égrenant une à une, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Gannat, Riom… Jusqu’à la sortie de Clermont-Ferrand où, après un nouveau plein d’essence, le reporter part en direction d’Issoire, Massiac…. Pour après Saint-Chély-d’Apcher et Aumont, prendre la nationale 585 en direction d’Espalion… Au Lion d’Or, l’hôtel où il est descendu, il a l’occasion de déguster un bon aligot (purée de pommes de terre à la crème, au beurre et à l’ail, tomme de Laguiole), en compagnie de Marco Di Angelo, l’artiste de couverture à sensation.



Pour le reste, cette dimension touristique est assurée par les dessins. Tout commence avec ces deux pages consacrées à la nationale 7, qui est ici parcourue en Alfa-Roméo, avec d’autres modèles de voitures et camions (une marque de fabrique de la série), les paysages correspondant à chaque ville (avec en prime le viaduc de Garabit et Saint-Flour), jusqu’à la commune bien réelle de Saint Geniez d'Olt et d'Aubrac. Le lecteur ressent ce sentiment de nostalgie pour une époque révolue en observant les hommes dont la majeure partie sont en chemise blanche et cravate, et quelques-uns en pull. En bon héros récurrent, Guy Lefranc ne quitte pas son costume bleu-gris, sa chemise blanche et sa cravate rouge. Comme souvent dans les albums de cette série, il n’y a que peu de personnages féminins : la campeuse qui est en short, une photographe en jupe longue dans la rédaction du Globe, Mélanie Cardo, la jolie stagiaire de Flash Info, et une fermière en sabot. Le lecteur peut donc se promener sur le haut plateau de l’Aubrac, et dans l’hôtel restaurant du Lion d’Or. Ce dernier comporte deux étages. Guy Lefranc prend la clé avec la grande étiquette portant le numéro de sa chambre. Il prend ses repas dans la grande salle avec Marco Di Angelo et parfois Mélanie Cardo : des tables simples avec une nappe blanche, des assiettes et des couverts également simples, une décoration faite de grands rideaux et quelques tableaux accrochés, un lustre avec des ampoules en forme de bougie. Par la suite, d’autres intérieurs sont montrés : la salle des archives d’un journal local avec ses étagères lourdement chargées, une maison de fermier avec sa grande pièce principale et ses murs en pierres apparentes, une chambre d’hôpital très fonctionnelle, les grandes pièces abandonnées du Royal Aubrac. Le lecteur regarde chaque endroit avec curiosité, appréciant la minutie descriptive, sans nostalgie de la part de l’artiste.


Christophe Alvès apporte le même soin à représenter les espaces naturels, en particulier ceux du plateau de l’Aubrac. Le tome commence avec une case de la largeur de la page : un paysan mène son troupeau de vaches sur la route, au milieu de grandes étendues verdoyantes, avec la croix d’un calvaire en premier plan. Puis vient la scène dans la forêt, avec des essences d’arbres identifiables. Les paysages de campagne et de zones naturelles prennent en compte les aménagements de la main de l’homme (en particulier les routes, les ponts, les murs de soutènement), les reliefs montagneux et les grands plateaux (le Royal Aubrac dans cette grande étendue plane), les cours d’eau. Le lecteur se rend compte que le dessinateur est également sensible aux espaces verts aménagés : les arbres d’alignement à Paris, des jardinières en pleine terre à Moulins, les jardins du centre hospitalier Sainte-Marie à Rodez, etc. Le dessinateur respecte les spécifications de la ligne claire : traits de contour nets et précis, réalisme et détails, cases rectangulaires strictement alignées en bande. De temps à autre, une case utilise un effet particulier : la main tenant une hache sur un fond uniformément rouge en page 6, une vue en élévation d’une pièce en désordre après une fouille précipitée en page 17, une case ne contenant que du texte avec un gros point d’interrogation en bas dans la page 39, une silhouette en ombre chinoise en page 45, un facsimilé de la couverture sensationnaliste réalisée par Marco Di Angelo en page 47… Et bien sûr, les auteurs ne résistent pas à faire le coup des cellules de texte qui décrivent ce que montrent les images, en page 31.



L’intrigue mêle enquête et intervention de deux agents secrets œuvrant pour la sécurité de l’État, dans le cadre d’un meurtre sadique à la hache, mais aussi d’une exfiltration d’un individu dont l’identité n’est révélée que dans la seconde moitié du récit. Le lecteur attend patiemment la référence au principe d’Heisenberg : elle s’avère très ténue. Lefranc explique que : En mécanique quantique, c’est ce qu’on nomme le principe d’incertitude, le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé. Et c’est tout. Cette remarque semble s’appliquer à l’enquête officielle qui se fourvoie sur une piste sensationnaliste, alors que Lefranc a pris en compte l’ensemble des faits. Ceci ne constitue pas une application dudit principe, puisque l’observation ne modifie pas les faits dans ce cas précis ; c’est l’intention des enquêteurs qui en modifie leur interprétation. En filigrane, le scénariste évoque l’incidence de la presse à sensation sur le déroulement de l’enquête, ainsi que les opérations clandestines effectuées au nom de la raison d’État. Il semble également introduire un personnage féminin qui pourrait devenir récurrent et qui va même jusqu’à demander à Guy Lefranc s’il pourrait lui donner un exemple de ce à quoi il pense quand il dit qu’à deux, il y a beaucoup plus de possibilités !


Est-ce une punition ? Pour une fois, Guy Lefranc enquête en France, dans une région naturelle : le haut plateau de l’Aubrac. La situation s’avère compliquée à souhait, avec un triple meurtre, une enquête officielle orientée, et une interrogation sur un minerai radioactif. La narration visuelle est d’une solidité à toute épreuve comme d’habitude : à la fois une reconstitution historique consistante et détaillée, à la fois une lisibilité exemplaire. Le lecteur se prend au jeu de comprendre ce qui a pu aboutir à trois meurtres qui s’apparentent à des exécutions sommaires.



jeudi 14 novembre 2024

Les Grands Peintres - Auguste Renoir: Danse à la campagne

Elle était un modèle d’exception. Oui, elle posait comme un ange…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une histoire autour du peintre Auguste Renoir (1841-1919). Son édition originale date de 2016 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Dodo (Marie-Dominique Nicolli) pour le scénario, et par Ben Radis (Rémi Bernardi) pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, intitulé Peintre de la joie de vivre, composé de sept parties intitulées : De la porcelaine aux Beaux-Arts, Aux origines de l’impressionnisme, Une si douce période aigre, Une maturité contrariée, Danse à la campagne, Durand-Ruel un soutien indéfectible, La solitude et la mort.


Pendant l’hiver 1893, Auguste Renoir et Paul Durand-Ruel chemine dans Paris en devisant. Le peintre explique qu’il s’en souviendra de cet hiver, car avec ce froid ses rhumatismes lui paralysent les mains et l’empêchent de travailler alors qu’il aimerait tant finir au plus vite cette toile que son interlocuteur attend. Son commanditaire le rassure : maintenant que Renoir est enfin reconnu, tout sera plus facile. Son ami le remercie car c’est grâce au marchand d’art qu’il jouit maintenant d’une renommée. Durand-Ruel ajoute que c’est aussi grâce à l’intervention de Stéphane Mallarmé que l’État lui a acheté Les jeunes filles au piano. Ils sont arrivés à leur destination : le restaurant Le chat noir. Ils vont s’installer à une table pour déguster quelques verres. Le marchand d’art estime que chacun devrait pouvoir vivre de son art. Il prend comme exemple le pianiste en train de jouer, obligé d’accompagner des chansonniers, alors qu’il est un compositeur talentueux. Il ajoute qu’au fond il doit être un peu comme Renoir, sans doute trop en avance sur son temps.



Avec l’accord de Renoir, Durand-Ruel invite le pianiste à leur table, et il présente ainsi Erik Satie au peintre. Ils parlent peinture et modèle. Satie explique que la femme qu’il vient de rencontrer lui inspire tant de nouvelles choses. Au point qu’il lui ait fait sa demande en mariage au lendemain de la première nuit. Il ajoute que Renoir la connaît car elle a souvent posé pour lui, elle a même été sa muse. Renoir se prête au jeu et devine son identité : Marie-Clémentine Valade, qu’Erik Satie rectifie car elle s’appelle maintenant Suzanne Valadon. Le galeriste ajoute également la terrible Maria comme nom, c’est Toulouse-Lautrec qui s’était entiché d’elle et l’avait surnommée ainsi. Il ajoute que Degas a dit qu’elle avait un bath coup de crayon et qu’elle usait fort habilement des pastels. Il se tourne vers Renoir et lui suggère de se souvenir, c’était il y a dix ans. Le peintre ne se fait pas prier : il ne savait plus où il en était, il lui semblait qu’il était arrivé au bout de l’impressionnisme. Il a passé tout l’hiver 82 à parcourir l’Italie. Il avait même poussé jusqu’à Palerme pour faire ce portrait de Wagner. Un odieux personnage ! Le compositeur lui avait laissé une demi-heure pour le peindre et il avait détesté le résultat ! Il trouvait qu’il ressemblait à un pasteur protestant !


S’il a déjà lu d’autres albums de cette série sur les grands peintres, le lecteur entame cette histoire, curieux de découvrir quelle approche auront choisie les auteurs. La narration se déroule suivant deux lignes temporelles : la rencontre au café Le Chat Noir en 1893, et une autre qui suit partiellement la carrière du grand maître à partir de 1882. Lors d’une rencontre fortuite au temps présent du récit, le galeriste Paul Durand-Ruel (1831-1922) présente Erik Satie (1866-1925) à Auguste Renoir : ils comprennent que le pianiste est tombé amoureux de celle qui fut le modèle, la muse et l’amante du peintre, Suzanne Valadon (1865-1938), aussi appelée Maria, Marie-Clémentine Valadon. Au fil du récit, le lecteur rencontre également la couturière et modèle Aline Charigot (1859-1915). Dans les différentes discussions, sont évoqués d’autres peintres : Claude Monet (1840-1926), Puvis de Chavanne (1824-1898), Berthe Morisot (1841-1895), Gustave Caillebotte (1848-1894), et bien sûr le mouvement impressionniste. Auguste Renoir constitue bien le personnage principal : il est présent dans chaque page, et dans un peu plus de 90% des cases. Il apparaît éminemment sympathique dans la manière dont il est représenté. Les dates permettent d’établir qu’il a quarante-deux ans dans la ligne temporelle qui suit sa carrière. Il porte un costume noir avec une cravate, et un gilet dont la couleur change en fonction des moments. Il arbore un visage calme et détendu, curieux, posé, peu souriant, sans trop de rides.



Les auteurs racontent leur histoire avec la connaissance préalable que Renoir est déjà un peintre conscient de sa vocation qu’il assume, avec également en tête la postérité du peintre. Il vit dans le quartier de Montmartre, connaît les peintres de son époque évoluant dans la capitale. Il maîtrise déjà les techniques de peintre, et il a déjà fait des choix quant à ses sujets. Il est plus âgé que les autres. Il rencontre Erik Satie à qui il est lié par une de ses anciennes muses, ainsi que par cette vocation irrépressible de créateur. La ligne temporelle de 1893 se déroule dans le café, attablé du début jusqu’à la fin, le galeriste quittant les deux nouveaux amis en page vingt-deux ; ladite ligne compte dix pages en cumulé. Les auteurs ont fait en sorte que cette situation statique présente de nombreux intérêts visuels. La toute première planche correspond à une vue en extérieur, alors que le peintre et son bienfaiteur arrive à l’établissement : la façade suscite la curiosité du lecteur avec sa sculpture de chat noir auréolé des rayons d’un astre, les deux lanternes de part et d’autre de la porte d’entrée, ainsi que le portier en habit militaire d’un autre siècle, tenant une pique à la main, un accès avec du caractère. Au fil de la conversation, le dessinateur représente régulièrement les arrière-plans ce qui laisse le loisir de voir les solides chaises en bois, ainsi que les tables rondes un peu étroites, tout aussi rustiques. Puis de case en case, il montre les cadres de la décoration murale, quelques tentures, quelques sculptures, les entrecroisements métalliques autour des vitrages, les boiseries et les moulures au plafond, l’affiche du Chat Noir, le manteau de cheminée, etc.


Le lecteur prend grand plaisir à s’assoir à table avec les trois messieurs : l’artiste leur donne une mine affable, ils s’écoutent avec politesse et une certaine forme de bienveillance, alliant une posture compassée et un réel intérêt pour l’interlocuteur. Ils apparaissent très à l’aise dans cet exercice social, un parfait équilibre entre une retenue polie et une implication sincère par une écoute active. Ils dégustent lentement leur verre de vin rouge. Le lecteur en profite également pour regarder les autres clients, attablés ou qui vont et viennent. Il est sous le charme de leur singularité, de leur expressivité : un monsieur avec son haut-de-forme et un nez un peu gros s’apprêtant à prendre place, une femme attablée avec un début de double menton, une robe ouvragée, un bibi décoré de fleurs, des gants, avec un verre d’absinthe devant elle, un monsieur dans un chaud manteau avec un revers de fourrure et également une absinthe, un serveur diligent avec son plateau sous le bras, son torchon sur le coude, légèrement voûté, un autre monsieur avec de fines moustaches recourbées s’apprêtant à fumer une cigarette, les passants dans la rue.



Les passerelles avec le passé se font tout naturellement, ne serait-ce que par une autre scène dans un café, celui de la Nouvelle Athènes, quand Auguste Renoir plus jeune de dix ans y emmène Suzanne Valadon pour prendre un verre avec Claude Monet. Au-delà de cette occurrence, le lecteur suit avec plaisir le grand peintre admirant le plafond de la Villa Farnesina, puis une séance de peinture en plein air avec Paul Cézanne (1839-1906) aux environs de l’Estaque, un tour dans le quartier de Montmartre pour acheter un repas et voir le voisinage changer alors que le chantier de la basilique du Sacré Cœur avance, un rendez-vous chez la couturière pour trouver une robe adaptée à la toile qu’il réalise, une première séance de pose avec Marie-Clémentine en page vingt-quatre, etc. Les dessins sont toujours aussi agréables à l’œil : des personnages pleins de caractère avec un fond de bonhommie même quand ils se montrent désagréables, et des environnements consistants et détaillés. Le lecteur suit avec plaisir le peintre dans ses hésitations, son travail peu gratifiant, sa recherche du bon modèle, mû par un véritable amour pour son art, qui ne lui laisse pas le loisir de développer une relation suivie avec une femme. En trame de fond se lit le cheminement et la ténacité pour réaliser Danse à la campagne, une des toiles les plus emblématiques de Renoir, comme l’écrit Dimitri Joannidès dans le dossier de fin. Mais quand même…


Au cours du récit, le lecteur ressent qu’un autre personnage s’impose, d’abord en filigrane, puis comme un solide second rôle, puis… Ainsi, en 1893, la discussion prend vite comme sujet principal l’une des muses du peintre, dès la troisième planche. Puis il est à nouveau question d’elle en page onze, avec le retour au fil temporel de 1893, puis chez la coutière en 1883, dans l’atelier du peintre, et elle apparaît enfin en page vingt-et-un. Il s’agit alors de mademoiselle Valade. En page vingt-six, le modèle et le peintre ont une relation sexuelle. En page trente-deux, sous l’emprise de l’alcool (absinthe), elle tourne en dérision l’idée de consacrer une série de peintures à un même sujet, ce qui par réaction crée une forte conviction chez Claude Monet avec le résultat que l’on sait. La dernière page de bande dessinée évoque que Suzanne Valadon va peindre sa première toile. Finalement, elle occupe, en creux, une place aussi importante qu’Auguste Renoir, comme si les auteurs avaient voulu lui consacrer un tome de la série, mais n’avaient pu parler d’elle qu’au travers d’un peintre jouissant d’une plus grande postérité.


Quelque chose dans les dessins de l’artiste donne une sensation à la fois très agréable à la lecture, à la fois peut-être un peu désinvolte au premier regard, par rapport à la place qu’occupe le peintre dans l’histoire de la peinture. Pour autant, le récit est facile à suivre, un vrai roman sans le côté académique ou encyclopédique de certaines BD consacrées à un personnage historique. Le dispositif de deux fils narratifs entremêlés à dix ans d’écart engendre une prise de recul signifiante. Sans en avoir l’air, les dessins font preuve d’une grande consistance descriptive et d’une sollicitude touchante pour les personnages. Le lecteur comprend bien l’importance que revêt la toile Danse à la campagne (1883) pour Renoir, même si les auteurs n’abordent ni l’aspect technique de sa réalisation, ni les innovations qui en font sa renommée. En creux se dessine le portrait d’une autre peintre, beaucoup plus subversive dans sa vie.



mercredi 13 novembre 2024

Bruce J. Hawker T06 Les bourreaux de la nuit

L’aube se lèvera-t-elle demain ?


Ce tome est le sixième d’une heptalogie. Il fait suite à Bruce J. Hawker tome 5 Tout ou rien (1988). Cet album a été réalisé par William Vance (1935-2018) pour le dessin, par Petra Coria (1937-2024) pour les couleurs, avec André-Paul Duchâteau (1925-2020, créateur de la série Ric Hochet) pour le scénario. Il a été prépublié dans les numéros 59 à 70 du journal de Tintin fin 1990, début 1991. La première édition en album date de 1991. Il comprend quarante-cinq pages de bande dessinée.


La Tamise… Un fleuve aux eaux changeantes, soumis à l’influence de la marée avec plus de sept cents flux et reflux par an… La Tamise, appelée souvent l’épine dorsale de Londres… En ce début de soirée recouvert par le fog, une famille de miséreux fait griller un petit animal sur un feu de fortune. Un coupé passe dans la rue : Lord Hawker rentre chez lui, conduit par son cocher James. Il lui demande d’aller plus vite car ce n’est pas une heure pour les honnêtes gens, et il se dit qu’il aurait mieux fait de se faire accompagner par Bruce, son fils adoptif, tout en se morigénant pour ces craintes stupides de vieil homme. Le cocher doit arrêter le coupé car un homme en habit de ville, cagoulé, se tient au milieu de la voie, avec un pistolet dans la main. Il s’avance et il indique que lui et ses compagnons en ont après le Lord. Il continue : ils vont lui offrir l’hospitalité pour cette nuit, et peut-être encore d’autres… James en profite pour baisser discrètement sa main vers son propre pistolet, mais un des bourreaux de la nuit est plus rapide et lui tire dessus. Le cocher est blessé, l’homme donne une tape sur le cheval pour que celui rentre à la maison et que l’homme blessé serve de message et d’avertissement. Ils emmènent le juge vers les bas-fonds de la ville.



Au Lock’s Club, Bruce J. Hawker indique à son ami George Lund qu’il trouve que ces endroits où l’on s’amuse sont désespérément sinistres, le temps lui paraît long. Lund s’étonne que son ami regrette déjà les loisirs bien mérités qui leur ont été octroyés. Il continue en faisant observer que tout dans ce club à la mode est fait pour retarder le temps : c’est le seul endroit de Londres où les aiguilles de l’horloge marchent à l’envers ! Il lui suggère d’admirer les jolies femmes dehors, et ici les gentlemen avec leurs chapeaux hauts-de-forme. D’ailleurs James Heatherson est présent et il prend la parole pour indiquer que c’est lui qui a introduit le haut-de-forme en 1797, et il a dû payer une amende de cinquante livres pour avoir délibérément effrayé des gens timides. C’est au tour de lord Thomas Bentley de se mêler à la conversation. Il leur propose d’organiser un pari. Ils sont interrompus par l’arrivée de la voiture de lord Hawker, et de son cocher blessé. Bruce J. Hawker va l’interroger pour en savoir plus. Le cocher s’écroule inconscient en moins de cinq secondes, ce qu’avait parié Lord Bentley.


Nouveau diptyque pour ce personnage récurrent : cette fois-ci le tome se déroule à terre, à l’exception d’une poursuite dans le gréement lors d’un bref passage dans un navire échoué. Le lecteur retrouve le héros : toujours aussi beau avec sa chevelure argentée qui a peut-être pris un peu de volume Il a donc été réintégré dans les bonnes grâces de l’armée, après les prouesses de sa précédente aventure, et il bénéficie même de temps libre… dont il ne sait pas quoi faire. Sa personnalité est toujours réduite à quelques traits de caractère : le courage, athlétique et combattif, une forme d’honneur et d’altruisme. D’ailleurs le lecteur est pris de court par ce dernier, car finalement Bruce a retrouvé de l’estime pour ses parents adoptifs Lady & Lord Hawker, alors qu’ils s’étaient mutuellement reniés à la suite de sa disgrâce. George Lund ne fait pas montre de plus de personnalité, et a droit à moins de répliques. Percy Reeves apparaît plus défini, avec son attitude rebelle et sa fréquentation de milieux criminels. Le lecteur attend avec impatience de revoir Diana Summerville, l’agent de liaison apparue dans l’aventure précédente, car il s’agissait d’un personnage complexe, doté d’une charme extraordinaire… mais les auteurs ont opté pour un nouveau personnage féminin : Red Lady, la petite rousse qui accompagnait Margie, la gouvernante de Lord et Lady Hawker, celle-là même que Bruce a sortie plusieurs fois du pétrin. À nouveau, scénariste et dessinateur insufflent un sacré caractère à ce personnage féminin.



La première page met en scène la Tamise longeant un quartier défavorisé, avec le brouillard qui commence à s’installer. La mise en couleurs s’avère remarquable : un camaïeu de bleu-gris, estompant les traits de contour des habitations, gommant les autres couleurs. Dans les cases du bas, la vive lueur du feu repousse cette chape terne. Le coupé apporte des couleurs : la petite lanterne jaune sur le côté, le manteau vert du cocher, la chevelure argentée de Lord Hawker. De même, les bourreaux de la nuit amènent une couleur pourpre. Petra Coria navigue avec habileté et intelligence entre une mise en couleurs réaliste et des ambiances impressionnistes. À plusieurs reprises, le lecteur se rend compte qu’il prête attention à son apport soit pour l’ambiance d’une scène, soit pour une case particulière : la semi-pénombre du parc de la résidence des Hawker, l’effet orangé du feu de l’âtre dans une case de la planche douze, le retour du brouillard nocturne sur les quais mettant, par contraste, formidablement en valeur la chevelure rousse flamboyante et l’habit pourpre de Red Lady, l’aspect fantomatique du sommet du grand mât, le violet profond immaculé des cagoules des bourreaux de la nuit, l’éclairage cru de la fosse dans laquelle combattent les chiens, les draperies dans le repaire de Lord John, etc. Avec un feuilletage rapide, le lecteur peut ressentir l’impression d’une mise en couleurs un peu datée ; à la lecture il en va tout autrement, l’intelligence de la complémentarité avec les traits encrés apparaissant pleinement.


Une nouvelle fois, la narration surprend le lecteur par son ton adulte, ce qu’il n’attendait pas forcément d’une série tout public publiée dans le journal de Tintin. La petite famille s’apprêtant à manger ce qui pourrait bien être un chat au mieux, un rat au pire, cuit à la broche sur un feu de fortune sur un quai désaffecté d’un quartier abandonné de Londres produit un effet de misère et de dénuement. Les bourreaux de la nuit ressemblent de prime abord à une association de malfaiteurs, ou plutôt de Robins de bois, dérobant aux riches. Toutefois, il apparaît que leur chef appartient à la classe des nantis, que les richesses ne sont en rien redistribuées, mais acquises pour l’intérêt personnel de certains. La police s’avère incompétente pour pourchasser ces criminels qui exécutent leurs victimes avec une potence. Qui plus est un personnage explique que Londres ne dispose pas de justice organisée. Il continue en dressant le portrait catastrophique de la sécurité des citoyens : Londres, la City, les quartiers au nord constituent une véritable cité de malfaiteurs ! Tout les aide : le brouillard, la fumée du charbon de terre qui couvre la ville ! Le gouvernement paie bien des primes à des argousins privés… Mais ils sont aussi corrompus que ceux qu’ils doivent pourchasser ! Plus loin, un enfant des rues dépenaillé vient farfouiller dans la poche de Bruce J. Hawker, comme le premier pickpocket venu. Les combats de chiens clandestins attirent aussi bien la canaille des bas-fonds que des Lords venus parier gros. Un environnement qui n’est ni réjouissant, ni épanouissant.



Le lecteur prend tout de suite fait et cause pour le héros bien décidé à sauver son père adoptif, malgré le différend qui les oppose. L’intrigue contient son lot de péripéties : un enlèvement en bande organisée, une course pour rattraper Bunny qui s’enfuit avec le coupé, une autre poursuite dans les gréements d’un navire échoué, l’infiltration à haut risque dans une réunion des bourreaux de la nuit cagoulés (avec mot de passe et signe de reconnaissance), combats de chiens, et deux rapts supplémentaires, sans oublier la corde au cou pour le héros. Il s’agit donc bien d’un récit d’aventure, dans un contexte précis ayant une incidence sur l’intrigue (par opposition à un décor interchangeable), avec une narration visuelle impeccable, en termes de consistance et de lisibilité. Pour un peu, le lecteur éprouverait du vertige à monter derrière Bruce J. Hawker dans les gréements. Le scénariste s’amuse avec quelques conventions du genre comme le recours à une phrase servant de mot de passe (L’aube se lèvera-t-elle demain ?), et le passage secret reliant le navire échoué au repaire des bourreaux de la nuit. Il intègre quelques références historiques comme la mention d’Old Bailey, le terme de Lobsters (homards, surnom des soldats d’infanterie de marine), et la petite histoire macabre racontée par lord Heatherington sur le condamné à mort qui aurait dû accepter de boire un verre.


Cette fois-ci pas d’embarquement en mer : Bruce J. Hawker reste à terre pour un essayer de libérer son père adoptif qui a été enlevé par une bande organisée qui demande une rançon. La narration visuelle emporte le lecteur dans ce Londres régulièrement sujet au brouillard, dans les salons luxueux, et les rues sordides, et même un passage secret, avec une mise en couleurs aussi élaborée que discrète. Le scénario mêle harmonieusement les conventions du genre (une ou deux bagarres, le héros en péril, les bandits agressifs mais pas toujours efficaces, une femme magnifique entre victime et femme fatale) et des éléments sociaux adultes assez durs.



mardi 12 novembre 2024

Connexions T02 Châteaux de sable

Moi, je suis juste fatigué de nager à contre-courant.


Ce tome constitue la deuxième partie du diptyque, faisant suite à Connexions 1 Faux accords (2020). La première édition date de 2024. C'est l'œuvre d'un auteur complet : Pierre Jeanneau pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec la participation de Philippe Ory pour ces dernières. Il s'agit d'une bande dessinée de 200 pages. Comme le premier tome, celui-ci comporte six chapitres, chacun portant le titre d’une chanson.


Chapitre 7 : Seven stop hold restart. Un quartier de la ville, une usine désaffectée, appelée Shipyard. Dans une grande cour jouxtant la voie ferrée qui traverse cette immense parcelle, une voie appelle Julian à plein poumon. Un type répond qu’il se trouve là-bas, en pointant le fond de la cour, avec la meuf en hoodie. Dans la même journée, Julian est appelé par le patron du bar dans lequel il bosse : il lui demande de venir plus tôt aujourd’hui, car il y a encore une grosse réservation pour le soir. Dans l’après-midi, il est reçu par un professeur qui lui fait remarquer que c’est sa sixième absence ce semestre. Il ajoute qu’il va lui falloir être plus assidu car l’année prochaine, c’est le diplôme. Il continue : il lui a déniché un appel d’offres pour la reconversion d’une friche industrielle, ça lui fera un bon exercice pour les vacances. Plus tard, le père de Julian l’appelle pour lui reprocher de ne pas faire beaucoup d’efforts pour le voir. Pendant que Julian continue de se rapprocher d’Audrey, assis adossés à un bâtiment de la cour, d’autres amis ou connaissances, en duo ou seul, voyagent par les transports en commun, se donnant rendez-vous, se résignant à un travail mal payé parce que c’est mieux que pas de travail, râlant contre le prix du ticket qui va encore augmenter en septembre.

Rentré chez lui, Julian se souvient de sa relation avortée avec Assia, et le fait qu’elle lui avait laissé son bonnet comme souvenir en le quittant. Il reçoit un texto d’Audrey lui annonçant qu’ils ne seront que tous les deux à leur rencard du soir, car sa colocataire va à un concert. Il sort de chez lui pour se rendre à son rendez-vous avec son père, tout en téléphonant à Audrey pour savoir si elle veut qu’il ramène quelque chose. Devant chez lui, Judith s’apprête à prendre sa moto, en cherchant un deuxième casque pour son copain. Julian se rend à pied au café et s’assoit à une table en terrasse : il a deux minutes d’avance. Il patiente une demi-heure que son père arrive, et Audrey lui envoie un texto pour lui demander de ramener des bières, ce qui le fait sourire. Son père arrive enfin et s’installe comme si de rien n’était. Julian lui fait observer que lui s’est dépêché, et en guise de réponse son père lui dit que c’est bien comme ça ils ne perdront pas de temps. Le père regarde sa montre en demandant à son fils si ça va bien, le boulot, les études ? Julian répond que les études c’est un peu la galère et qu’il pensait arrêter. Son père lui conseille d’arrêter les soirées étudiantes. Julian lui fait observer que c’est son boulot au restaurant qui lui prend du temps. Son père passe à autre chose, et demande : Sa mère, ça va. Avant que Julian ne réponde, ils sont rejoints par la nouvelle compagne du père.


Le lecteur a tout intérêt à avoir le tome un bien en tête, s’il veut avoir un espoir de reconnaître les personnages, car ils ne sont que très rarement nommés. En outre, l’auteur joue avec la temporalité, puisque l’accident qui a coûté une jambe à un personnage à la fin du premier tome, ne s’est pas encore produit au début de celui-ci. D’un autre côté, le lecteur se reconnecte immédiatement avec la mise en page si particulière : des constructions axonométriques, structurées sur la forme de l’hexagone. Cela commence dès la première page, de façon un peu atténuée : comme une case sur une carte de jeu de plateau, avec des côtés irréguliers, la voie ferrée qui dépasse de part et d’autre dans le noir du fond de cette case en pleine page, et une parcelle de terrain au bords tracés en fonction des bâtiments. La double page suivante respecte bien le principe du dessin construit selon un axe vertical et deux axes pour le plan, sans reprendre le motif de case hexagonale, permettant de découvrir un peu plus de terrain autour du Shipyard. La double page suivante permet de connecter les deux portions territoires de la double page précédente et l’hexagone réapparait, dans la forme d’un phylactère sur la moitié gauche, et de deux cases sur celle de droite, comme un effet de loupe.


L’auteur ayant choisi une forme très caractéristique et inhabituelle pour sa mise en page, un effet ludique se manifeste : par réflexe, le lecteur se met à enregistrer comment l’artiste met à profit les possibilités de ce dispositif visuel. Pour commencer, il observe les cases hexagonales en insert, comme apposées sur la représentation en élévation de la trame de la ville, comme un fond de plan. Cela permet de juxtaposer, ou d’épingler, des personnages à différents endroits de la ville, pour un effet de simultanéité et de concomitance sur une même page, une disposition qui fonctionne à merveille, par exemple pour la double page 14 & 15, avec des duos à différents endroits du réseau de transports en commun. Comme dans le tome un, l’artiste s’en sert également pour un effet de découverte progressive du l’environnement, comme si la lumière s’allumait au fur et à mesure de la progression du personnage dans un lieu, à l’instar d’un jeu vidéo traité comme un jeu de plateau. Le fait d’avoir des dessins en légère surélévation inclinée permet au également de jouer sur la transparence des murs pour donner à voir dans une même case ou un même dessin ce qui se trouve de part et d’autre d’un mur de séparation.


Le principe de cases contigües sur un jeu de plateau fait également des merveilles pour les dialogues menant d’une case à l’autre, pas toujours de gauche à droite, évoquant ainsi les changements de direction dans une discussion à bâton rompu. À plusieurs reprises, le dessinateur utilise également le fait de ne révéler qu’une partie de l’environnement où évoluent les personnages, laissant le reste de la page sur fond noir, ce qui donne la sensation d’isolement du lieu, ou des personnages coupés du reste du monde. Le lecteur constate également que l’artiste utilise des cases hexagonales détachées du dessin principal pour montrer ce qui se passe alentour, ou encore des cases hexagonales à l’intérieur du dessin comme un effet de loupe ou pour évoquer un souvenir ou un moment du passé. Le chapitre onze se termine sur une séquence de dix-neuf pages dépourvues de tout mot, soit neuf dessins en double page et un en pleine page. La prise de vue mélange des travellings arrière avec un effet de glissement du fond de plan par rapport au cadre fixe de la double page, ainsi que d’écoulement accéléré du temps, relativisant ainsi les actions humaines et leur pérennité.


Par la force des choses, au premier contact, l’attention du lecteur se focalise sur l’identité graphique singulière donnée par l’utilisation systématique de la perspective isométrique. Ce n’est que dans un second temps qu’il s’intéresse aux caractéristiques de dessin : un registre réaliste et descriptif avec un degré de simplification restreint, et une grande attention portée aux textures. L’artiste s’investit pour représenter les éléments du quotidien : ameublement, décoration, accessoires, etc. Au fil des séquences, le regard du lecteur prend le temps de s’installer, de découvrir chaque lieu et son aménagement : la terrasse du café où Julian attend son père (les tables, les chaises, les clients la serveuse avec son plateau, les jardinières hors sol, le climatiseur sur le mur au premier étage, l’enseigne lumineuse, etc.), l’appartement d’Audrey avec ses quelques marches menant de la porte d’entrée à la pièce principale (les livres sous l’escalier, le tapis, le plateau de bois posé sur une malle pour faire table basse, le coin cuisine avec sa vaisselle, la hotte au-dessus de la cuisinière, la caisse de bières, etc.), la librairie dans laquelle travaille Audrey avec ses rayonnages et sa réserve, la casse pour automobile visitée par Judith, les appartements de l’immeuble squatté par des sans-papiers, et pour finir l’appartement de Dyta, la mère de Faustine, alors qu’elle se prépare à manger.


Dans ce second tome, le lecteur recroise des personnages vus dans le premier comme Julian, Faustine, Judith ou Assia. Il fait la connaissance de nouveaux personnages. Cet ensemble choral continue de se croiser en se donnant rendez-vous ou en fonction des hasards de la vie. Certaines situations se répondent, soit en phase, soit en opposition de phase. L’auteur donne l’impression de dérouler un récit décompressé : les pages où une case occupe moins d’un quart de la place sur un fond noir, les pages sans texte, les dialogues plutôt concis, la banalité du quotidien. En même temps, il voit bien qu’il découvre des situations qui ne se produisent pas tous les jours : prendre un verre en terrasse avec son père, prendre une cuite à en vomir sur le trottoir, devoir décider avec son frère quoi faire des cendres de son père incinéré, se rendre en pèlerinage dans une casse d’autos pour dire adieu à sa moto avec laquelle on a eu un accident qui a coûté une jambe, continuer à vivre à contrecourant de la société, donner un biberon tout en repensant à ses rêves de rencontrer du succès avec son groupe de rock et de vivre la vie qui va avec, aider des familles dans un squat pour profiter des mesures favorables de la loi, faire vivre un lieu associatif, parvenir à faire accepter à sa mère qu’on mène une vie différente de celle qu’elle a souhaitée pour sa fille, etc. Au fur et à mesure, le lecteur ressent comment les tout petits riens de la narration aboutissent à des interactions complexes et plausibles, des émotions délicates et fugaces, des instants de déception et des instants de grâce. En fonction de sa sensibilité musicale, le lecteur pourra leur trouver une résonance dans les morceaux donnant leur titre à chaque chapitre : Seven stop hold restart (Bear vs shark), Adventure, stamina & anger (This town needs guns), Home away from here (Touché Amoré), Blind youth industrial park (Metz), Fake empire (The National), May be nothing but happiness come through your door (Mogwai). Il achève sa lecture avec la réponse à la question initiale du premier : Mais que font les affaires de Faustine chez Javier ?


La dimension ludique de la construction des pages en perspective isométrique induit la participation du lecteur, à la fois par son originalité, et le parti qu’en tire l’artiste, donnant un goût unique à la narration visuelle. Le quotidien des personnages apparaît dans sa banalité et dans l’unicité de chaque situation : très parlant, et même temps spécifique à chacun d’entre eux. Les points de connexions entre chacune de ces vies se font par attraction, par similitude, par opposition, les faisant changer de direction, mettant un terme à certains projets, d’autres apparaissant alors. Certes, chaque projet de vie peut s’apparenter à un château de sable, construit sur de faux accords (titre du tome 1), mais chaque individu est touchant et le lecteur voit plutôt leur trajectoire de vie comme une progression.



lundi 11 novembre 2024

Sykes

Qui vit par les armes, périra par les armes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Pierre Dubois par le scénario, et par Dimitri Armand pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quinze pages de bande dessinée. Il a donné lieu à un second album dont les événements se déroulent avant : Texas Jack (2018) réalisé par les mêmes auteurs. Pour un autre regard : l'article de Barbüz sur Sykes.


Dans une belle plaine verdoyante du Texas, une ferme isolée se trouve au bord du chemin. Un jeune garçon d’une dizaine d’années est en train de courir autour de la maison, en maniant un revolver en bois. Il s’arrête impressionné par le cavalier qui vient d’arriver et qui se trouve à contrejour. Il lui adresse la parole, tout aussi impressionné par le fait qu’il soit bigrement silencieux, le garçon ne l’avait même pas entendu arriver. Jim Starret suppose que le cavalier doit venir de loin. Le marshal Sykes lui demande s’il peut utiliser le puits. Le garçon lui donne son accord et se présente. Dans le dos du cavalier, une voix se fait entendre, lui intimant de ne pas faire un geste, ordonnant à Jim de s’éloigner. La mère se tient avec un fusil appuyé sur sa hanche et elle prévient Sykes qu’au moindre mouvement, elle tire. Elle ajoute que son mari n’est pas loin et qu’il peut revenir à tout moment. Le marshal remarque une croix au sommet d’un promontoire rocheux non loin. Il dit d’une voix apaisante qu’il ne fait que passer et qu’il ne veut rien d’autre qu’un peu d’eau. La mère se radoucit et lui propose d’entrer prendre quelque chose, même si elle n’a pas grand-chose à lui offrir. Il décline son offre car il a encore un long chemin à parcourir. Il la met en garde sur le fait que de dangereux rôdeurs traînent dans le coin et il lui conseille de quitter cet endroit au plus tôt. Elle répond que cette maison est leur seul bien et qu’ils sauront se défendre. Après avoir bu, le marshal reprend sa route.



Arrivé dans la ville la plus proche, Sykes descend de son cheval et pénètre dans le bureau du shérif, après avoir remarqué du coin de l’œil, l’arrivée d’un groupe de cavaliers. Il tapote gentiment le ventre un peu arrondi du shérif en lui faisant observer qu’il a l’air de bien profiter. Puis il lui expose ce qui l’amène : il est sur une histoire d’attaque de banque qui a mal tourné, un vrai massacre. Il continue : ils ont tiré dans le tas, ça n’a pas été difficile de suivre leur piste. Meurtres, viols, fermes incendiés partout sur leur passage… Et puis plus rien. Sykes les a perdus à Ratón Pass, ils ont dû se séparer quelque part par là. Le shérif lui répond que peut-être pas : d’après ses sources, on les aurait signalés du côté de Bridger Town, sur la route de Cheyenne. Il ajoute que si le marshal a besoin, il peut lui rassembler quelques gars sûrs quand il se rendra là-bas. Sykes répond que peut-être, en attendant il a demandé à O’Malley de le rejoindre ici, il devrait arriver demain. Le shérif lui remet un paquet qu’il avait reçu à son nom. Sykes décide d’aller boire un coup au saloon. Sam, le patron, lui offre un bock et un whisky. Kathy vient lui proposer qu’il lui offre un verre. Sykes accepte tout en demandant à la jeune femme qu’elle ailler gentiment le boire ailleurs.


Pas de doute : le lecteur est fixé dès les premières pages : il s’agit d’un western, sur une trame assez classique. Un marshal avec une belle prestance dans son habit noir, est à la poursuite d’une bande de hors-la-loi sévissant dans la région, tuant et pillant. Il est accompagné par un ami fidèle et une fine gâchette, les deux ayant l’habitude de travailler ensemble depuis plusieurs années. Pour la première partie de l’histoire qui couvre les trois quarts du tome, ils sont accompagnés par un garçon pré-adolescent qui échappe au rôle trop prévisible d’otage. Les auteurs mettent en scène plusieurs conventions propres au genre Western : le héros un peu taciturne et fine gâchette, l’Amérindien excellent pisteur, les fermes isolées constituant des proies faciles, le groupe de brigands qui sèment la terreur, le shérif un peu timoré, les paysages grandioses, les règlements de compte à l’arme à feu et même un début de duel dans la grand-rue, les chevauchées, le saloon avec ses parties de poker et la fille de joie qui racole, le voyage en train, la passage inévitable par une grande ville où les justiciers ont l’air incongrus, les nuits passées à la belle étoile avec un feu de camp l’apprentissage du tir au pistolet pour le jeune Jim Starret, le guet-apens, le combat contre un groupe d’adversaires plus nombreux, et même un troupeau de bisons le temps d’une case page quarante-et-un. Ce qui fait déjà un beau score en termes de conventions.



Le lecteur apprécie de suite la qualité de l’immersion générée par la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre réaliste et descriptif, avec un savant dosage de ce qui est montré, et de la part portée par les dessins encrés, et de celle portée par la mise en couleurs. Le dessin d’ouverture en pleine page offre une belle vue en profondeur du paysage, avec des détails spécifiques comme la forme torturée d’un tronc d’arbre, ou les fleurs en bord de route. De séquence en séquence, l’artiste fait preuve d’une sensibilité pour les paysages naturels : une chaîne montagneuse en arrière-plan, un beau ciel bleu dégagé, une grande plaine ouverte, la rive d’une grande anse d’un large fleuve, des formations rocheuses surplombant ce même fleuve, la lumière déclinante du soir sur des contreforts rocheux, une route longeant une forêt de grands pins, un ciel noir de tempête, cette belle plaine verdoyante où paissent les bisons, une forêt avec des arbres au tronc de trois au quatre mètres de diamètre, une zone où s’élèvent les fumerolles de geysers, et le retour à la ferme du début sous une belle lumière. Sans être le point focal du récit, les beaux paysages et les grands espaces produisent leur effet sur le lecteur, à la fois pour un environnement encore épargné par l’urbanisation, à la fois par lieux où la présence de l’homme n’a que peu ou pas d’incidence.


L’artiste sait rythmer son récit, tout en se limitant à l’usage de cases rectangulaires sagement disposées en bande, avec une poignée de cases en insert disséminées dans l’ensemble des pages, et cinq planches avec des cases en trapèze ou penchées comme bousculées par la violence de l’action qui se déroule, ou par sa soudaineté. S’il y prête attention, le lecteur relève que tout aussi régulière que semble être la narration visuelle, il y apparaît quelques effets qui viennent y apporter une saveur supplémentaire. Il en va ainsi de la case de la largeur de la page avec uniquement une silhouette en ombre chinoise et un fond de case rouge vif (page 20), d’une case entièrement noire sans un mot alors que Jim Starret perd connaissance (page 23), d’une case tout en ombre chinoise de nuit (page 29), d’une page avec des gouttières noires au lieu d’être blanches (en page 39), d’une page d’action sans un seul mot (page 55), d’une autre page sans un seul mot pour un duel sortant de l’ordinaire (page 58), d’une double page où chaque bande de cases s’étale sur les deux pages (pages 74 & 75), d’un jeune garçon observant un cavalier s’étant arrêté devant lui à contrejour en rappel de John Sykes devant Jim Starret (page 78 en rappel de la page 6). Les traits de contour intègrent de légers arrondis qui les rendent plus plaisants à l’œil, sans pour autant perdre la dureté des adultes et des actes de violence.



Le lecteur accepte bien volontiers de suivre les aventures de ce marshal à qui l’expérience donne de l’assurance, avec un sens très clair du devoir, c’est-à-dire participer à maintenir une forme d’ordre, en pourchassant et capturant les criminels en ce qui le concerne. Il apparaît vite qu’il fait équipe régulièrement, puis systématiquement avec O’Malley, qu’ils se connaissent bien et qu’ils ont développé des tactiques fonctionnant sur leur coopération. Cet environnement de Western fonctionne sur le principe de la loi du plus fort : les brigands étant armés, ils imposent leur volonté, ils n’hésitent pas à tuer ceux qui leur résistent ou qui constituent un danger pour eux. Il s’agit d’un monde sans pitié où une mère peut être violentée et brutalisée devant son garçon, où un autre garçon peut mourir piétiné par un taureau, où le marshal a le droit d’appliquer une justice expéditive en mettant à mort les bandits. Le chemin narratif apparaît ainsi bien balisé, au lecteur.


Du coup, le lecteur prend comme une bizarrerie cette apparition fantomatique et horrifique lors de la nuit passée dans le manoir abandonné et à l’écart de feu le juge Clem Rogers, et la pauvre Miss Havisham morte étouffée par un brigand qui lui a enfoncé son chapelet dans la gorge. Il sent bien que quelque chose lui échappe avec Tropper : Jim Starret l’a blessé à la cuisse avec une hache (ce qui marque le début de son entrée dans le monde adulte), Tropper est emmené par les quatre autres brigands pour atteindre un point de ralliement avec une autre bande. Sykes et O’Malley parlent de lui, mais il n’apparaîtra plus dans une case, et sa mort sera évoquée après coup sans certitude de ce qui lui est réellement arrivé (personne ne vérifie ou atteste qu’il se trouve bien au fond du puits). En outre, l’intrigue ne s’achève pas avec la confrontation entre la bande des cinq bandits contre Sykes & O’Malley ; à la surprise du lecteur, elle se poursuit après. Du coup les deux passages un peu bizarres reviennent à son esprit et participent des thématiques du récit. Parmi elles se trouvent également le principe de se faire un nom en tuant un tireur célèbre, les opérations de rachats forcés menées par les promoteurs et les gros propriétaires, des expériences mystiques, la perpétuation du cercle de sang ou de la vengeance. Le lecteur relève d’autres petites phrases anodines qui prennent un sens de plus grande ampleur une fois le récit achevé. Jim Starret est fasciné par les Dime novels ayant Texas Jack comme héros, et O’Malley fait remarquer que Sykes a refusé les offres qui lui ont été faites de dicter ses mémoires pour en faire des Dime novels (romans bon marché) ce qui lui aurait permis à lui et O’Malley d’opter pour une vie domestique rangée. Le lecteur peut y voir comme un métacommentaire sur le fait que les auteurs auraient pu eux aussi se contenter de produire une série western avec un héros récurrent ce qui leur aurait assuré un revenu confortable. Par voie de conséquence, le fait que Sykes lise, lui, Moby Dick (1851) d’Herman Melville (1819-1891) prend de l’importance, en particulier le destin du capitaine Achab. Cela entre alors en résonance avec deux petites phrases prononcées au cours du récit : On ne rajeunit pas. Rien d’autre que ça : on a fait notre temps. En découvrant l’avant dernière scène, le lecteur se souvient de l’avertissement formulé par la mère de Jim : Qui vit par les armes, périra par les armes.


Au départ, un western de facture classique fonctionnant sur la dynamique d’une course-poursuite, avec une narration visuelle efficace et facile à lire. En cours de route, des éléments qui semblent posés là gratuitement comme une citation d’Emily Jane Brontë (1818–1848), une autre d’Alphonse de Lamartine (1790-1869 – Le livre de la vie est le livre suprême…), des éléments visuels choisis avec soin. Au final, une histoire de genre qui met à profit les conventions associées pour dresser le portrait de la vie dramatique d’un homme et son destin inéluctable. Impressionnant.



jeudi 7 novembre 2024

Djinn T05 Africa

Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière.


Ce tome fait suite à Djinn T04 Le Trésor (2004) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2005. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant l’Afrique comme une carte rouge avec un cœur qui bat au rythme des mythes et des légendes, des sociétés secrètes qui refusent l’image de l’homme blanc. Puis il fait rapidement mention de l’Afrique noire passant sous la domination de l’Europe, se transformant en colonies ou en protectorats entre 1880 et 1910, de la distribution des colonies allemandes, par la Société des Nations, à la France, l’Angleterre, la Belgique. Il finit par cette formule : Il y a dans ce volume des cages qui s’ouvrent mais aussi des masques qui se taisent.


L’homme n’est rien face aux légendes, aux mythes. Charles Augery l’a appris à ses dépens. Il se trouve dans la jungle, à l’orée d’une immense caverne, entouré par des cadavres d’Africains, en train d’écrire des notes dans son carnet. Il lui reste encore trois cartouches. La dernière sera pour lui. Il commandait le comptoir de Manokko. Il disposait d’une vingtaine d’hommes pour y faire régner l’ordre. Un ordre tout relatif mais qui convenait aux principaux marchands de la place. Une réglementation stricte aurait gêné leur négoce. Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière. Il était donc un homme de l’ombre. L’alerte fut donnée par le père Anselme. Un navire s’était échoué sur le grand fleuve, à hauteur des trois pointes. À deux heures de tout avant-poste. Il fit aussitôt affréter une barque et emmenait avec lui une partie des hommes. Comment aurait-il pu deviner ?…



La pirogue accoste le grand navire sur le fleuve, Charles Augery et ses hommes montent à bord et ils découvrent un carnage sanguinolent. Le pont est jonché de cadavres, il y a du sang partout. Un des hommes découvre une femme blanche : elle vit encore. Dans un sursaut, elle reprend connaissance et elle tire sur Augery, qu’elle rate. Il ordonne qu’on lui retire son arme. Elle a juste le temps de murmurer quelques mots à propos d’une perle noire. Pour lui-même, Augery note la perle noire, celle des légendes, celles qui orne l’oreille de la déesse Anaktu, la déesse des fièvres et des anéantis, ce qui pouvait arriver de pire. Les soldats emmènent Miranda Nelson sur un brancard. L’un d’eux a découvert une photographie : Miranda, Harold Nelson, Jade et leur petite fille. Il en déduit que l’autre femme a peut-être été enlevée. Un autre homme s’approche d’Augery, tenant dans sa main le casse-tête qui doit appartenir au sorcier de la tribu, le symbole de son pouvoir, de la force que lui a transmise Shango. Augery en déduit qu’il voulait que l’on sache : un sorcier guide à nouveau la vaillante tribu des Orushi, et ceux-ci ont repris le sentier des révoltes.


S’il a lu le premier cycle, à la vue de l’image de couverture, le lecteur sait qu’il va au moins retrouver Jade, et sa sensualité. À la lecture de l’introduction du scénariste, il situe le récit : peu de temps après la première guerre mondiale. Il constate que Dufaux évoque le contexte historique, et il sait par avance qu’il s’agit d’une toile de fond que l’auteur accommodera à sa sauce, car il ne s’agit pas d’une série historique. Le respect des événements et de la réalité historique passe après les forces structurantes de l’intrigue, et il est foulé au pied si l’histoire en est plus belle. La page d’ouverture peut évoquer celle de la série Conquistador (2012-2015, 4 tomes) réalisé avec Philippe Xavier, et par analogie Croisade (2007-2014, 8 tomes) avec le même dessinateur. La première mettait en scène Hernando del Royo, un soldat espagnol des troupes de Hernán Cortés (1485-1547) lors de son invasion de l’empire aztèque, dans un étrange processus d’acculturation. Dans Croisade, Gauthier de Flandres suivait un cheminement similaire de découverte d’une autre culture, également étrangère, également parcourue de valeurs différentes et d’une mythologie propre. À l’évidence, Charles Augery fait partie des colons qui profitent des ressources de l’Afrique pour faire leurs affaires, et pour leur enrichissement personnel, en mettant à profit l’asservissement des populations locales. C’est à son tour de se trouver dans une situation où il se heurte aux forces culturelles de cette région du monde, qui le dépassent et le broient.



D’une certaine manière, le lecteur peut entretenir les mêmes a priori négatifs à l’encontre de ce deuxième cycle qu’à l’égard du premier : l’utilisation d’une imagerie coloniale et exotique, viciée par un point de vue de supériorité coloniale, avec une appropriation honteuse pour un divertissement superficiel. Une sorte de retour aux romans d’aventure de la fin du dix-neuvième siècle où l’homme blanc apportait la civilisation aux sauvages. Sauf que… Dès le début, les représentants de l’homme blanc sont en danger, en position d’infériorité, ne comprennent rien aux forces en présence. En outre, les autochtones ont repris le sentier des révoltes, et indiquent régulièrement que les blancs vont devoir repartir chez eux : le contraire de l’apologie de la colonisation. Cependant, il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique : l’objet n’est pas de rétablir la vérité historique, et dépeindre le pillage des ressources naturelles exploitées par l’esclavage des populations locales, maintenues dans la terreur par des exécutions sommaires et la torture immonde. De prime abord, il s’agit d’un récit d’aventures : un trio amoureux dont l’une des femmes est considérée comme la réincarnation d’une déesse, l’homme est enlevé et emmené en captivité avec elle, et la troisième est laissée pour morte, au cours d’une expédition désastreuse, menée par un aventurier sur le retour, uniquement intéressé par l’appât du gain.


Il est possible aussi que le lecteur se lance dans ce second cycle avant tout pour la beauté de la narration visuelle qu’il avait appréciée dans le premier. L’artiste continue de réaliser des dessins mêlant un détourage à l’encre noire, par des traits très fins, des principales formes, et l’apport de matière, de textures et d’ambiances lumineuses par la couleur directe. Dès la première page, le lecteur tombe sous le charme du feuillage verdoyant, passant d’un jaune pâle en plein soleil à un vert profond pour les feuilles à l’ombre. Il voit le calme de l’étendue d’eau du fleuve dans une magnifique aquarelle dans la troisième planche, avec le vert des arbres sur la rive lointaine.il prend le temps de regarder l’effet des hautes herbes jaunes de la savane dans la planche cinq. Il ressent comment la sensation de l’eau peut changer du tout au tout entre sa couleur orangée sous un soleil zénithal, et le bleu un peu boueux d’un marigot. Il remarque comment le bleu devient plus profond pour l’eau de la large rivière vue à la nuit tombante depuis la terrasse de l’hôtel des Nelson, et comment la même eau redevient orangée sous le soleil pour se marier avec la teinte des flammes, Jade ayant l’intuition qu’ils vont la purifier par le feu. Plus loin, il ressent un frisson en comprenant que les jolies nuances violettes correspondent au sang versé lors du massacre sur le navire.



Comme dans le premier cycle, la sensibilité artistique d’Ana Mirallès habite chaque séquence, infusant son interprétation, sa vision de clichés visuels éculés, de nuances, avec des nouveaux sens, d’un point de vue personnel. Dans la première planche, la jolie silhouette de Charles Augery évoque celle d’Indiana Jones avec sa chemise blanche, son pantalon beige, son chapeau à large bord, et son arme à feu au ceinturon. Toutefois son expression désemparée, sa prise de notes appliquée dans son carnet font ressortir son désarroi et sa fragilité, plutôt que sa virilité. Le même Augery menant une colonne de soldats noirs en uniforme fait apparaître leur acceptation de servir et de suivre, mais aussi leur identité et la possibilité qu’ils laissent tout en plan là, pour aller mener une autre vie. Comme dépeint sur la couverture, Jade se retrouve attachée et nue dans une case, avec quatre femmes venant peindre des motifs blancs sur son corps. Le lecteur se souvient de la force de caractère de cette femme, de sa maîtrise des techniques de la séduction et de l’amour : il ne la voit pas comme une victime, mais comme une personne dotée de compétences lui permettant de conserver un détachement et du recul sur une pratique qu’elle sait analyser et interpréter. Le scénariste a conçu son récit en pensant à sa dimension visuelle et l’artiste s’approprie chaque situation avec virtuosité et sensibilité pour donner à voir ce qui s’y joue au-delà des simples actions. Le lecteur se retrouve encore plus consterné que les Nelson et Jade, devant la débandade du spectacle pathétique de Tiger Thompson. Il ressent tout le courage qu’il faut à Charles Augery pour se tenir droit face à Soyo, le frère d’Ebony, qui fait une tête de plus que lui et qui, nu, le domine par son aura et sa confiance en lui.


Ce cycle Africa commence comme une étape du tour du monde du trio formé par Jade, Harold Nelson et Miranda Nelson, dans un pays d’Afrique colonisé, c’est-à-dire des étrangers en terrain conquis, mettant à profit leur avantage économique qu’est l’argent. Les auteurs mentionnent d’ailleurs que Jade envisage de faire donner des coups de fouets à Miss Goldway en Angleterre qui a laissé leur enfant monter dans les greniers ce qui a occasionné sa chute. La cupidité et la culpabilité des colonisateurs et exploiteurs de tout poil sont bien présentes en toile de fond, sans être le thème central du récit. La séduction et les relations sexuelles restent également présentes, ainsi que la nudité, soit culturelle pour Ebony dont la tenue laisse les seins à l’air, soit dans une forme ritualisée pour Jade. Cette dernière remarque la présence de Kémono dans la rue, au premier regard, consciente de l’attirance magnétique immédiate, quasi animale, ainsi que la conscience d’un lien d’ordre spirituel. À nouveau, le surnaturel joue un rôle déterminant dans l’intrigue, comme dans le premier cycle : cette dimension qualifiée de djinn dans le titre, ces rites présents dans une autre culture, développés au fil des siècles parmi les peuples de cette région du monde. Les auteurs ne portent pas de jugement sur ces croyances. Le scénariste intègre une conviction présente dans la plupart de ses œuvres : l’existence de forces qui dépassent la raison et le rationalisme, qui se manifestent de manière différente d’une culture à l’autre, tout en étant d’essence similaire.


Au départ, le lecteur respecte les auteurs pour se lancer dans un récit d’aventures à l’ancienne, tout en reconnaissant les méfaits du colonialisme, sans pour autant que son procès soit le point focal du récit. La narration visuelle de l‘artiste enchante toujours autant par son élégance, sa richesse, ses couleurs, ses ambiances, sa capacité à présenter des situations stéréotypées en leur rendant du sens et un point de vue personnel. L’intrigue intègre plusieurs groupes avec des intérêts différents et conflictuels, mêlant séduction, contexte historique adapté en fonction du récit, aventures spectaculaires, confrontations meurtrières, situations à haut risque, et une dimension spirituelle originale. Formidable.



mercredi 6 novembre 2024

Le télescope

Les pauvres, il n’y a rien de mieux pour devenir riche.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2009. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, Paul Teng pour les dessins et Walter de Strooper pour les couleurs. Il comprend quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il s’agit de l’adaptation du roman du même nom, paru en 1996, dont l’auteur est aussi Jean van Hamme.


Dans son appartement bondé de livres dans tous les coins et sur tous les supports horizontaux, Julien Villars a les écouteurs sur les oreilles et écoute l’interview du cycliste Mathias Vandamme pour la transformer en une autobiographie, servant de prête-plume au sportif. Julien Villars, 60 ans et 42 jours. Licencié ès lettres, deux fois divorcé, sans enfants. Écrivain spécialisé dans les mémoires de vedettes du sport ou de la chanson. Rêvait d’être Proust, Montherlant ou Mallarmé. Signes particuliers : fume deux paquets de Gitanes filtre par jour et ne bande plus depuis quatre ans. La sonnette retentit et deux de ses amis entrent dans l’appartement. Ils le saluent, et Marcello Garini se dirige droit vers le télescope pour regarder dedans et mater la voisine d’en face qui est justement en sous-vêtements rouges, en train d’ajuster son deuxième bas. Marcello Garini, dit Marcel. 60 ans et 27 jours, fils d’immigrés italiens, 1m62 pour 68kg. Cuisinier de formation, ne voit dans son travail qu’une source de fatigue et de désagréments. Dragueur invétéré, franc buveur et joueur impénitent, sans regrets ni remords. Signe particulier : est en ménage avec Adrienne, propriétaire du restaurant La Cantonade. Charles Ferignac se contente de regarder par la fenêtre, pendant que son ami monopolise le télescope. Charles Ferignac, 59 ans et 9 mois. Gérant de la plus petite agence de l’hexagone du Crédit Viticole de France. Célibataire endurci, de nature accommodante, a le défaut naïf et obstiné de croire son charme épargné par l’usure du temps. Signes particuliers : se teint les cheveux et adore les cravates voyantes avec pochettes assorties. La belle voisine reçoit un amant, et elle tire les rideaux, mettant fin au spectacle.



René Jouvert a sorti son pistolet et il effectue une descente dans un local supposé être la planque de Dédé-les-doigts-d’or. René Jouvert, 60 ans aujourd’hui. Inspecteur principal à la répression du banditisme. Veuf inconsolable depuis douze ans, deux filles mariées (avec deux cons) vivant à l’étranger. Second aux championnats interpolices de tir aux armes de poing en 1994. Signe particulier : collectionne les revolvers américains d’avant 1917. Son collègue défonce la porte d’un coup de pied : la pièce est vide, ils ont fait chou blanc. Pas tout à fait car trois autres collègues surgissent de derrière un tas de fournitures de grande taille, en lui chantant Bon anniversaire. De retour au bureau, Jouvert découvre la fête organisée par ses collègues, pendant qu’il était en mission. M. le sous-secrétaire d’état s’est déplacé en personne pour le féliciter pour ses soixante ans, lui remettre la médaille de l’ordre national du mérite, pour ses trente-huit ans de carrière exemplaire, et l’informer que l’inspecteur principal Jouvert est dès aujourd’hui admis à faire valoir ses droits à une retraite bien méritée.


Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, et rien ne s’oppose à ce qu’un écrivain réalise lui-même le scénario pour une adaptation en bande dessinée, d’autant plus s’il s’agit d’un scénariste confirmé comme peut l’être Jean van Hamme, travaillant avec dessinateur confirmé (artiste de séries comme Delgadito, L’ordre impair, Jhen, Shane, La complainte des landes perdues). En ayant en tête le fait qu’il s’agit d’une adaptation, le lecteur peut détecter un ou deux passages littéraux, en particulier le cartouche de texte occupant une case pour présenter tour à tour chacun des cinq amis, ou le long discours de René Joubert pour faire le constat des carrières pathétiques de chacun d’entre eux. En fait, la construction du récit bénéficie de son origine première pour sa construction solide et bien articulée, et régulièrement des réparties soutenues avec une profondeur psychologique appréciable. De son côté, le dessinateur assume complètement son rôle, réalisant des cases dans un registre descriptif et réaliste qui prend en charge de montrer les personnages et les lieux, sans se contenter d’affiler les têtes en train de parler, avec un camaïeu en guise de fond de case.



Le point de départ du récit révèle tout de suite son originalité. Pour commencer les personnages principaux sont au nombre de cinq et ils sont tous sexagénaires : Julien Villars (60 ans et 42 jours), Marcello Garini (60 ans et 27 jours), Charles Ferignac (presque 60 ans, 59 ans et 9 mois), René Jouvert (60 ans aujourd’hui), Louis Seigner (60 ans et 19 jours). Ensuite, ils ont tous mené une vie sans éclat et ils font le constat de leur banalité : écrivain réduit à la fonction de porte-plume, cuisinier dans un petit restaurant possédé par sa compagne, banquier gérant la plus petite agence de France, policier arrivé en bout de carrière et veuf, comédien malchanceux reconverti dans les pubs troisième âge. Enfin, malheureux en amour, ils le vivent par procuration en observant par un télescope la voisine de Julien, qui se fait entretenir par le président directeur général d’une grosse entreprise. La case accueillant un texte sans image permet de les présenter chacun efficacement et de leur donner une solide fondation pour leur personnalité et leur caractère. Ils vont finir par avoir le courage d’aller parler en face à face à Josefine, la belle femme, et ils vont se retrouver à assurer son train de vie, ce qui ne peut pas durer longtemps au vu de leur situation économique respective.


La narration visuelle raconte cette histoire comme un roman naturaliste. L’artiste s’investit pour représenter la réalité au premier degré, comme s’il la filmait pour un documentaire. Ses dessins se montrent honnêtes avec les marques du temps sur ces sexagénaires : rides, calvitie ou ligne de cheveu qui recule, embonpoint allant au surpoids pour l’un d’eux, tenue vestimentaire quelque peu datée ou en tout cas passée de mode depuis de nombreuses années, fatigue rapide à l’effort physique et importante sudation, et même impuissance pour Julien. En face, la bonne santé et la relative jeunesse de Josefine (entre trente et quarante ans) resplendissent, ainsi que sa prestance et son goût pour les belles toilettes (un peu chères). Le lecteur apprécie tout autant les rôles secondaires, éprouvant la sensation d’en avoir déjà rencontré des comme ça : Claude Lorraine (35 ans, diplômé HEC, ne lit jamais les manuscrits qu’il publie) et sa belle chemisette, Adrienne Lafourcade (58 ans, 82 kilos de chair encore ferme, une ombre de moustache et pas un gramme d’humour, le tintement de sa caisse enregistreuse lui procure ses seuls vrais moments d’extase), ou encore Lucette Germeau (17 ans et demi, la peau sur les os, serveuse à La Cantonade signes particuliers : aucun).



Les dessins montrent également un haut niveau d’investissement de l’artiste pour représenter chaque lieu, lui donner de la consistance, le rendre palpable et réaliste. Le lecteur se rend compte qu’il visite de nombreux endroits très différents : l’appartement encombré de l’écrivain, un studio de tournage pour une publicité, un bar-restaurant de quartier, le bureau très lumineux à l’aménagement minimaliste de l’éditeur, une chambre d’hôpital, le petit appartement de Josefine, le luxueux restaurant qu’elle fréquente, le grand jardin municipal ombragé avec sa buvette ; l’étonnante mosaïque d’une quarantaine de minuscules jardins urbains, la librairie où Julien Villars dédicace son recueil de poésie (une seule lectrice), la salon bourgeois où règne une dominatrice, les bureaux luxueux du président directeur général d’une grosse entreprise de BTP, et la magnifique villa à Marbella. Ce registre de dessins a pour effet de rendre concret et réaliste le récit.


De fait, le scénariste a construit une solide intrigue dans laquelle de vrais adultes refusent de capituler devant la fatalité de leur avenir tout tracé, et devant l’âge, ayant atteint la soixantaine. Les différents éléments s’imbriquent de manière organique : l’amitié des cinq sexagénaires, le choix de mode de vie de Josefine, les finalités capitalistes du PDG Maxime Schroeder pour qui tous les moyens sont bons pour augmenter ses profits. Sans grossir le trait, Jean van Hamme met à profit l’existence de vraies malversations, les regrets de personnes arrivant à la retraite, la conjugaison de compétences variées pour atteindre un but collectif (les cinq amis formant sans le savoir une équipe pluridisciplinaire) et une femme entretenue faisant montre d’une confiance en elle à la hauteur de son charme, remplissant le rôle de muse, et un peu plus. En arrière-plan, l’intrigue évoque les liens entre le capitalisme et le monde politique avec la facilité de la corruption, le monde du paraître pour un chef d’entreprise dont la philanthropie n’est que de façade, le désir sexuel qui nécessite de payer passé un certain âge. Le scénarise a l’élégance de ne pas verser dans un cynisme de pacotille, facile et complaisant, restant plutôt dans une forme de pragmatisme futé et de circonstance.


Un roman adapté en bande dessinée par son auteur : pourquoi pas. Le lecteur averti peut détecter une ou deux transpositions littérales rappelant l’origine de ce projet. Il a vite fait de l’oublier, après avoir fait connaissance avec cinq amis tout frais sexagénaires, très ordinaires et moyens, ayant conscience de leur banalité sans éclat. La solide narration visuelle permet au lecteur de se projeter dans des endroits du quotidien normal et personnalisé, et de suivre des individus adultes qu’il pourrait croiser dans la rue ou les transports. À l’opposé de la résignation, l’intrigue montre que ces cinq amis entretiennent encore des projets, qu’ils sont susceptibles d’atteindre en mettant à profit leur savoir-faire ordinaire. Une belle histoire plus amorale qu’immorale, pragmatique sans être cynique ou blasée.