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mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.



jeudi 4 août 2022

Ils sont partout

Tu dois lutter tous les jours contre Twitter en gros, c’est ça ?


Il s’agit d’un récit complet, indépendant de tout autre, dont la première édition date de 2022. Il a été écrit par Valérie Igounet & Jacky Schwartzmann, dessiné par Lara & Morgan Navarro, avec une mise en couleur réalisée par Christian Lerolle. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte quatre-vingt-seize planches. Il commence par une définition du mot Complotisme, suivi par un avant-propos rédigé par les auteurs sur des statistiques relatives à l’acceptation de certaines théories du complot par la population française, par exemple sur la collusion entre le gouvernement et l’industrie pharmaceutique pour cacher la nocivité des vaccins, et concluant que le complotisme tue vraiment. Il se termine avec un glossaire comprenant la notice biographique de treize principaux acteurs de la complosphère, et l’énoncé de neuf principales thèses complotistes.


Dans une grande forêt en montagne du Jura, un groupe d’une demi-douzaine d’individus en tenue paramilitaire aves des arbalètes progresse dans la neige. Le meneur fait signe de s’arrêter au groupe. Ils se couchent à plat ventre dans la neige et s’exercent au tir sur un épouvantail affublé d’une chemise rayé, avec une étoile jaune au niveau du cœur. Dans la salle de rédaction du magazine Actuelle à Paris, le rédacteur-en-chef demande à ses journalistes ce qu’ils ont pensé du défilé Saint Laurent. Ce n’est pas l’enthousiasme. Rose finit par exprimer son jugement : franchement, c’était sooo 2016. Tout le monde rigole au bon mot. Rose sort du boulot, prend le métro, rentre chez elle, finit sa valise et se rend à la gare Montparnasse. Elle descend à la gare de Rennes où son frère Adrien l’attend. Elle le charrie sur sa tenue vestimentaire, un peu trop druide à son goût.



Le repas se déroule en famille dans le pavillon des parents de Rose et Adrien. Elle lui fait remarquer qu’il n’a pas l’air bien. Sa mère répond à la place de son frère : Adrien passe ses journées dans sa chambre, sur internet, il a arrêté la fac. Il soupire et explique qu’il est un réveillé, un lucide, et que ce n’est pas en filière sciences et techniques des activités physiques et sportives qu’il a appris ça. Sa mère estime que c’est du complotisme, ce à quoi il répond qu’il y a des groupes d’intérêts à l’œuvre et qu’il les débusque. Après le repas la mère et ses enfants regardent des vidéos sur YouTube. Dans la première, Thierry Saint Gall énonce des méthodes pour se protéger et survivre au coronavirus : le jeûne, les bains froids et le jus de carotte. Rose ironise en demandant s’il a déjà entendu parler des vaccins. Puis il regarde une autre vidéo où le docteur Tal Caliente affirme que l’urine est le premier médicament sur Terre pour soigner les êtres humains. C’est de l’énergie vivante, c’est du sang filtré et le sang vibre sur une longueur d’onde très énergétique. Il préconise de boire de l’urine ou d’en mettre sur sa peau, et il affirme avoir déjà vu des malades du sida, grabataires qui, après avoir bu leur urine pendant quelques jours, faisaient de la course à pied.


Écrire un ouvrage sur le complotisme se heurte à une difficulté intrinsèque assez redoutable : il ne faut pas donner l’impression que le discours devient lui-même un pamphlet contre une forme de complot, contre des gens qui seraient partout et nulle part à la fois à propager des idées délirantes remettant en cause l’ordre mondial, ritournelle s’apparentant elle-même à une théorie du complot. Les auteurs ont choisi la fiction, vécue à hauteur d’individu, avec un dessin semi-réaliste, tout public. L’histoire est très simple : une jeune femme bien installée dans la vie, travaillant comme éditrice ou journaliste dans un magazine féminin, doit retrouver son frère qui a décidé de s’engager dans une groupe survivaliste, préparant un coup d’éclat. Elle bénéficie de l’aide de Michel, maquettiste d’une cinquantaine d’années, ancien grand reporter spécialisé dans l’extrême droite, sans femme ni enfant, ayant dû lever le pied à la suite d’un AVC. L’artiste recourt souvent aux plan taille et aux gros plans pour les discussions et les interviews. Le coloriste reste dans un registre naturaliste. La tonalité de l’intrigue ne s’inscrit pas dans le drame intimiste, ou le mélodrame : le lecteur reste à une certaine distance des personnages. Pas de développement psychologique pénétrant sur le basculement d’Adrien, sur les angoisses de ses parents, ou sur les indignations de sa sœur.



Dans le même temps, sous des dehors simples, la narration visuelle comprend de nombreux éléments d’information de nature diverse. En reparcourant les pages, le lecteur prend conscience qu’il a pas mal voyagé : les montagnes enneigées du Jura, les bureaux parisiens du magazine Actuelle, le pavillon des parents de Rose et d’Adrien, plusieurs déplacements en train, un voyage en car, la grande fête en plein air de l’Insigne Doré avec tous ses stands et son podium, un café bien parisien, le pavillon de Robert Faurisson (1929-2018), les forêts sans neige du Jura, la cage d’escalier de l’immeuble de Rose, etc. À chaque fois, le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire, contenant pour autant une bonne densité d’informations visuelles. Les personnages disposent tous d’un physique et d’un visage différents, les rendant immédiatement identifiables. Les accessoires sont rendus avec une approche globale, plutôt que dans le menu détail, ce qui n’empêche pas de reconnaître une arbalète au premier coup d’œil. La mise en couleurs semble évidente, tout en faisant parfaitement son travail : ambiance lumineuse, augmentation de lisibilité et de la différenciation entre les différents éléments détourés de chaque case. Finalement, l’artiste sait également reproduire l’impression globale d’un individu connu même si son nom a été changé pour couper court à toute tentative de procès.


Ainsi en page 78, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle de monsieur Brieuc, même si son prénom n’est donné qu’une fois l’entretien terminé, puis celui de sa fille : Jean-Marie et Marine. S’il l’ignore, le lecteur découvre dans la biographie très succincte que l’autrice est historienne de formation, spécialiste de l’extrême droite et du négationnisme. S’il a été sensible à ces sujets dans l’actualité, il identifie sans peine une partie des personnages : Jean-Marie Le Pen, Dieudonné M’Bala M’Bala, Alain Soral. Les références à Thierry Casasnovas, Thierry Meyssan, Pierro San Giorgio et Christian Schaller sont plus pointues, mais elles sont transparentes, et le lecteur les identifie aisément lorsqu’il parcourt les notices biographiques des principaux acteurs de la complosphère en fin d’ouvrage. En outre, Robert Faurisson est nommé explicitement quand Michel relate l’interview qu’il a mené avec lui, à laquelle sont consacrées trois pages. Le lecteur ne doute pas un seul instant de l’exactitude des propos rapporté. Il en va de même lors de l’entretien accordé par Jean-Marie Brieuc / Le Pen.



Bien sûr, le lecteur sourit en écoutant les élucubrations d’un des exposants à la grande fête de l’Insigne Doré : un platiste. Il explique que c’est simple comme bonjour, que la Terre est un disque et qu’autour de ce disque il y a un immense mur de glace. La preuve : l’horizon est plat et tout droit. À un monsieur qui lui fait remarquer que dans ce cas-là, s’il marche toujours droit, il va se taper le nez contre le mur de glace, il répond qu’on n’est pas dans le Truman Show, et que la réponse est simple : c’est l’effet Pac-Man. Comme dans le jeu, quand on arrive au bord de l’écran, on réapparaît de l’autre côté. À lire, cela ressemble à un délire d’enfant, sauf qu’il existe des platistes dans le vrai monde. En fin d’ouvrage, les auteurs citent plusieurs théories du complot : les traînées de condensation des avions (chemtrails), le grand remplacement, le négationnisme, le Nouvel Ordre mondial, le Pizzagate, le platisme, le mouvement QAnon, le survivalisme, la théorie complotiste du 11 septembre. Certaines sont plus délirantes que d’autres : Hilary Clinton impliquée dans un réseau pédocriminel dont la plaque tournante serait une pizzeria de Washington, une élite mondiale pédo-sataniste conspirerait contre le peuple selon le mouvement QAnon. Mais en court de récit, Michel évoque plusieurs cas où la propagation et la diffusion de ces théories ont poussé des individus à passer à l’acte, à tuer des personnes qu’ils tenaient pour responsable.


Si la théorie de la Terre plate a du mal à passer, il est moins facile de rejeter la posture d’Adrien qui dit vouloir débusquer des groupes d’intérêt à l’œuvre, car le lobbying n’est pas une idée fumeuse. Certes le vaccin contre le COVID ne sert vraisemblablement pas à injecter des nanoparticules contrôlées à distance par la 5G, mais les grands groupes pharmaceutiques ont profité financièrement de la création et de la vente de vaccins. Parmi les théories du complot évoquées, il est possible que l’une d’elles retienne l’attention du lecteur, comme moins idiote, comme digne d’intérêt, au moins de se poser la question. Il peut être tenté de se lancer dans un questionnement, peut-être jusqu’à une méthode hyper critique, sans pour autant aller jusqu’à la méthode Ajax (du nom du produit ménager) prônée par Faurisson. Il peut s’interroger sur la frontière entre démarche scientifique, et démarche pseudo scientifique, démystification et mystification. Ce doute peut l’amener à s’interroger également sur la nature de la connaissance, sur les théories de la connaissance. D’un côté, les théories du complot peuvent être vues comme un fait de société et de culture, et analysées avec ce point de vue. De l’autre côté, la manipulation de l’information est une réalité et il est sain de remettre en cause les faits assénés, les conclusions trop belles pour être vraies. S’ils ne présentent pas ces questionnements de manière explicites, les auteurs évoquent la recherche de sens, la pulsion humaine d’identifier des schémas, l’appétit pour les révélations et le sensationnel, mais aussi l’illusion de solutions simples à des problématiques complexes, le fantasme de la solution magique.


Les auteurs ont réalisé une fiction facile d’accès et facile à suivre sur une jeune femme découvrant le monde du complotisme, et des individus qui en font le commerce. Le lecteur avance rapidement dans l’ouvrage, souriant aux théories fumeuses, satisfait de sa perspicacité quand il identifie une personnalité connue. En cours de route, il se dit que les auteurs auraient pu se montrer plus ambitieux sur les mécanismes psychologiques et sociaux favorisant ses théories et leur accueil favorable par une partie non négligeable de la population. Puis il se met à douter lui-même, pas forcément pour adhérer au Grand Remplacement, mais sur les mécanismes d’apprentissage de la connaissance, sur la façon dont lui-même tient certaines choses pour évidentes et ne pouvant pas être remises en question. Il ne développe pas sa propre théorie du complot, mais se met à réfléchir sur l’assimilation de la connaissance humaine, et sa liberté de douter.



mardi 2 août 2022

Derrière volume 1 – Ostende

Le choc, c’est que c’était sans préambule.


Ce tome contient une histoire peut-être complète, même si le titre entier annonce qu’il s’agit du volume 1 d’une série appelée Derrière. La première édition date de 2021. Il a été réalisé par Dominique Goblet pour les images, et par elle et Guy Marc Hinant pour les textes. Il contient quatre-vingts pages peintes, en couleurs. Sa lecture peut en être complétée par celle de Ostende carnets (2022), le témoignage d'une œuvre en gestation, des croquis et des études, d’autres recherches graphiques qui peuvent être interprétées comme la clé de lecture et le révélateur de ce tome.


Sous un ciel gris, les vagues viennent perdre doucement leur énergie sur la grande plage de sable brun cannelle, en l’absence de tout être humain. De l’autre côté, la route longe la dune, avec ses candélabres très rapprochés. Une lueur commence à poindre à l’horizon à l’horizontal au-dessus de la mer. Celle-ci a conservé sa couleur grisâtre, le reflux laisse une petite mare qui va en diminuant. Il y a peut-être une trace pas sur la plage, ou peut-être n’est-ce qu’une simple dépression. C’est la nuit : l’eau de la mer a pris une teinte grisée, presque bleue, parcourue par de grandes bandes irrégulières tellement sombres qu’elles en sont noires, la vue étant en partie bloquée sur la droite par un triangle vert foncé. Le jour s’est levé. La masse nuageuse laisse percevoir un lambeau de ciel bleu au-dessus de la mer. Celle-ci a pris une teinte vert un peu plus claire, du vert sauge. Elle moutonne moins. Le sable a pris une teinte brun terracotta. Au premier plan, se trouve un morceau de la digue avec une rambarde.



Une personne nue est assise sur une souche d’arbre. Au premier plan, trois tulipes semblent flotter au vent, projetant leur ombre, complétée par les tiges et le feuilles sur le sol, l’individu étant une bonne dizaine de mètres en arrière de cette ombre. À côté, une autre vue de la mer sous un ciel sombre entre gris et verre, barrée d’une bande noire, juste en dessous du milieu. Page suivante : une autre vue de la mer sous le même ciel plombé vert-gris, les vagues ayant presque disparu, le flux venant créer une petite mare ronde devant la ligne des vagues, la vue étant pour une petite partie bloquée en haut à droite et à la base de l’image avec des figures géométriques. Dans la vue suivante, la mer semble s’être retirée au loin, avec une ligne de nuages en hauteur, toujours dans des teintes brunes. Dans une vue grise totalement bloquée, des rires retentissent. Une femme est allongée sur le dos, les jambes écartées, son sexe rasé en premier plan, dans une perspective qui masque sa tête. La mer se retire lentement, laissant des traces humides sur la plage. Dans la campagne des Flandres, à l’intérieur des terres, il est possible de distinguer trois bâtiments d’un corps de ferme, avec un arbre en premier plan, dans une ambiance vert de chrome. Une vue de la campagne, avec une pièce d’eau en premier plan dans laquelle se reflète deux arbres dénudés, avec derrière une grande étendue herbeuse, un bosquet d’arbustes feuillus, et au loin une ligne d’arbres dénudés.


Quel objet étrange : au départ, le lecteur se dit qu’il s’est trompé et qu’il s’agit d’un recueil de marines et qu’il n’y a pas d’histoire. Arrivé à la sixième planche, il découvre qu’elle contient deux peintures différentes accolées, sans séparation de type gouttière, et que le personnage prononce : hahaha dans un phylactère. La neuvième planche contient quatre images différentes, également accolées sans gouttière de séparation d’aucune sorte, la première contenant trois phylactères comme suspendus dans l’air, sans personnage, avec le même hahaha, sauf la première qui contient hahahaha. Ces quatre images peuvent être assimilées à des cases, mais sans lien logique entre elle, sans causalité, sans unité de lieu, sans thème unificateur. La treizième page est également composée d’une toile marine, avec le buste nu d’une femme représenté trois fois, détouré à l’encre, dans des positions différentes, sans la tête, en surimpression sur la zone du ciel. Au-dessus court un texte évoquant une femme arrivant toujours nue, éclairée par la lumière des phares des voitures, entourée d’hommes habillés allant de la voiture au bunker. Seul lien potentiel avec l’image, cette femme nue qui correspond aux trois bustes, et la possibilité que le bunker se situe sur la plage. Le lecteur en vient à se demander si cet ouvrage ne s’apparente pas à Une semaine de bonté (1934) de Max Ernst (1891-1976), une suite de peintures donnant la sensation qu’elles racontent quelque chose, mais sans que le fil conducteur ne soit explicité.



Alors le lecteur se met recenser ce qu’il a sous les yeux : vingt-neuf peintures marines, présentées en pleine page. Il comprend qu’il s’agit de vues de la plage et de la mer du Nord à Ostende. Il est frappé par l’absence d’êtres humains à part sur trois ou quatre, et par les couleurs. Soit il le remarque par lui-même, soit il l’a lu dans une interview : l’artiste s’est fixé comme défi de dépeindre l’eau sans utiliser la couleur bleu sous quelque nuance que ce soit, et elle s’y tient. Il plane cette sensation de grisaille, même en plein jour avec une bonne luminosité. En fonction des vues, elle consacre plus ou moins de hauteur de page à chacun des trois éléments sable, mer, ciel. Bien souvent l’eau n’occupe qu’un cinquième de la page, le sable et l’air se partageant le reste à part égale. Du fait du format paysage de l’ouvrage, le lecteur apprécie ces panoramas. S’il a arpenté les plages de ces côtes, il en ressent l’ambiance assez particulière. Il admire la capacité de la peintre à restituer l’impression de sable humide, l’écume des vagues, le calme de cette eau sombre au loin, les vaguelettes qui lèchent le sable, l’impression incroyable de l’eau qui se retire avec le reflux, parfois un léger vol d’oiseaux au loin, la quasi-transparence et l’humidité d’une fine pellicule d’eau qui recouvre un brise-lame pavé, la luminosité voilée et changeante.


Bon, il s’agit donc d’une sorte de rêverie en bord de mer du Nord, lors d’un séjour dans la ville d’Ostende, avec une histoire de femme qui se promène nue. En planche deux se trouve donc une vue de la route qui longe les dunes, à proximité de la plage. En planche neuf une des quatre cases contient l’image d’une ferme. La planche dix est une vue de la campagne flamande. Planche suivante une autre vue d’une vaste étendue d’herbe de cette campagne. Encore quelques autres dans les planches seize et dix-sept. En planche vingt-six, ce sont des vaches en train d’y paître. En planche 29, l’artiste a représenté le corps de ferme dont la façade est recouverte de bâches en plastique transparentes. Plus loin encore, le lecteur contemple des buissons taillés en demi-sphère dans un immense parc à la française. Il tourne la page, et découvre le même paysage mais sous une autre lumière, avec une vache à côté d’un des buissons. En planche six, il est pris par surprise par ces fleurs semblant flotter dans le vent, et en planche quatorze, il voit deux cases. Dans la première, les fesses d’une femme en train de baisser sa culotte, dans la seconde des formes allongées abstraites en noir & blanc. La page suivante est également constituée de deux cases côte à côte, celle droite étant peinte en noir, et celui-ci semble avoir bavé sur le gris de la case à gauche qui figure peut-être la plage. Dans le dernier quart de l’ouvrage, des formes d’abord géométriques puis abstraites viennent se superposer aux marines.



En lisant le texte de la planche treize, le lecteur se dit qu’il doit être question d’une femme qui se promène nue sur la plage, et il suppose que cela peut être le fil directeur ou le lien entre différentes séquences, mais peut-être pas toutes. En effet si elle se tient sur la plage, que viennent faire les vues de la campagne des Flandres ? Quoi qu’il en soit, il se trouve incapable de neutraliser son cerveau qui cherche à tout prix à établir des liens logiques, une histoire, un schéma à cette suite de planches. Et puis l’artiste elle-même fait coexister plusieurs dessins sur une même page, comme des cases juxtaposées. À l’évidence, cette lecture génère des ressentis, pas forcément des émotions, plus des états d’esprit. Prise pour elle-même, il n’est pas possible de lui donner un sens. Elle reste à l’état de collage, comme si l’esprit de l’artiste était dans une sorte de fugue et se laissait guider par des associations d’idées inconscientes. Cela peut générer une frustration significative chez un lecteur cartésien, prenant l’ampleur d’une vexation insupportable s’il s’attendait à lire une histoire, promesse implicite dans la notion de bande dessinée. Mais pourquoi une majorette ?


La curiosité du lecteur peut également être attisée par cette œuvre impénétrable qui ne fait pas sens, et se lancer dans la découverte des carnets parus quelques semaines après, ou, un peu échaudé, se rabattre sur les interviews données par l’autrice, en particulier celle de quarante-trois minutes, dans l’émission Par les temps qui courent, sur France Culture. Il découvre alors que Dominique Goblet a réalisé ces peintures pendant la première période de confinement de la pandémie de COVID-19 en 2020, lors de promenades solitaires sur la plage, mais aussi à l’intérieur des terres, ce qui explique à la fois l’absence de personnes, et les deux localisations. Elle y explique qu’elle a bel et bien composé cet ouvrage : les peintures ne sont pas présentées dans leur ordre d’exécution. Elle évoque l’origine de l’idée de trois femmes nues, et elle explicite le sens de la majorette.



Le texte de présentation de l’émission explique que le carnet de croquis préparatoires permet de découvrir la source de certains éléments transformés. Il confirme qu’il y a bien une narration, en qualifiant l’ouvrage de roman graphique. Le lecteur se souvient alors des premiers mots de l’ouvrage : Le choc, c’est que c’était sans préambule. Ce n’est rien de le dire ! Une fois renseignements pris, il saisit mieux la logique interne de cette succession de vues, le comportement sortant de la norme d’Irène, une femme de soixante ans, la sensation diffuse de tension et de frustration jamais nommées. Il comprend la démarche de la créatrice, ayant éprouvé la nécessité de sortir d’une modalité narrative traditionnelle, pour pouvoir exprimer la sidération de ce confinement, l’irréalité de cette solitude dans ce milieu naturel, la beauté particulière des lieux, la remontée et l’affleurement de souvenirs profondément enfouis et insciemment déterminant dans sa trajectoire de vie.


L’autrice fait errer son lecteur dans des vues inhabitées de la plage d’Ostende, et de la campagne flamande, avec des peintures exprimant le caractère de ces lieux et de ses ambiances lumineuses. Il apprécie les balades, tout en cherchant désespérément à trouver un sens à ces suites de vues, à l’évocation d’une femme se déshabillant, d’une femme nue prénommée Irène, de vaches, de formes géométriques incongrues. Il peut s’agacer du fait que tout aussi agréables que soient ces visions d’Ostende, ce seul ouvrage n'est pas auto-suffisant pour former un récit ou un roman graphique. Le plaisir de cette lecture singulière se trouve consolidé s’il se laisse aller à sa curiosité et qu’il compulse une interview de l’artiste évoquant son processus créatif, et précisant son intention.



jeudi 28 juillet 2022

Guacamole Vaudou

Stéphane Chabert ! Pour une France qui gagne la victoire !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il s’agit d’un roman-photo en couleurs, de soixante-dix pages, avec une histoire écrite par Éric Judor & Fabcaro, réalisé par Nathalie Fiszman, avec Judor dans le rôle principal. Il a nécessité quinze personnes pour la production : réalisation, stylisme, costumes, production, régie, repérages des décors, photos, casting, perruques, accessoires, maquillage, stagiaire, création et exécution de la maquette intérieure, création de la couverture et des pages liminaires, photogravure. Il a mobilisé quarante-neuf acteurs.


Dans un grand immeuble impersonnel, le patron d’une agence de communication spécialisée en marketing demande à ses créatifs de faire des propositions de slogan pour la mayonnaise Amoros, leader sur le segment de la mayonnaise. Chacun leur tour, Jean-Michel, Jean-Christophe, et Philippe font une proposition. Puis vient le tour de Stéphane Chabert qui propose : Amoros, j’en applique sur la viande afin d’en accentuer le goût. Dans la salle de réunion, tout le monde est consterné. La proposition de Stéphane instaure un climat de gêne, de malaise et d’état dépressif qui rappelle à chacun sa propre finitude, la fin inéluctable de toute chose, l’existence de Dieu et les origines du Big Bang. En quoi leur action fait-elle progresser l’humanité ? Ne seraient-ils pas en train de manipuler les esprits à des fins purement financières ? Ne seraient-ils pas plus en phase avec leur mère Gaia la Terre en allant s’adonner à la capoeira en Ardèche ?



Le patron demande à chacun de regagner son bureau et de continuer à réfléchir à un meilleur slogan. Stéphane Chabert passe devant la photocopieuse où Marie-Françoise est en train de rêvasser, avec une liasse de feuilles à la main. Chaque fois qu’il la voit, il sent son cœur s’enflammer comme une chamade. Il se dit qu’il ne va pas rester puceau toute sa vie et il se décide à lui adresser la parole. Il fait remarquer que ça sent le bourrage par ici. Il précise qu’il parle du bourrage papier. Il lui propose de regarder ce qui arrive à la photocopieuse, mais elle insinue qu’elle n’a pas commencé à photocopier ce qui explique qu’elle ne soit pas en train de fonctionner. Il lui propose alors de manger à la cantine avec lui, mais elle décline car elle s’est préparé un Tupperware qu’elle va manger à son bureau. Il lui dit qu’il suppose qu’il n’aurait pas dû parler d’œufs Mimosa, car ça a dû remuer en elle des souvenirs qu’elle préférait peut-être occulter, qu’au collège les garçons lui criaient dans la cour que ses seins étaient des œufs Mimosa, qu’elle était complexée par ses seins trop petits. Elle prend congé de lui pour aller retourner travailler. Il se présente à la cantine et demande un poulet-frites, mais le cuisinier lui répond qu’il ne reste que du gras de jambon. Il cherche une place où s’installer mais ses collègues indiquent qu’il n’y a plus de place à leur table, car la dernière est prise par quelqu’un qui pourrait très bien arriver à l’improviste. Il finit par s’installer seul à une table isolée tout au fond près de la poubelle et des toilettes, la chance.


L’alliance de deux créateurs à la forte personnalité comique, dans un média jugé désuet, le tout affublé d’un titre improbable. L’absurde est bien au rendez-vous, ainsi que le kitsch et la dérision au troisième, quatrième, cinquième degré, ou peut-être plus encore. Le lecteur reconnaît rapidement la forme si particulière de l’humour d’Éric Judor à base de dérision, d’absurde, de comportement infantile et de banalité surréaliste. Il relève également les répliques improbables et décalées propres à Fabcaro, bifurquant sans ralentir vers un onirisme surréaliste. Il remarque que Nathalie Fiszman s’est également bien amusée à conférer une allure ringarde et désuète aux visuels. Il y a cet usage systématique de perruques pour chaque acteur, et ce choix de vêtements issus des années soixante, pour obtenir un effet daté et ridicule. Elle prend un grand plaisir à choisir un papier peint aux motifs imprimés tout aussi datés, et à inclure des accessoires d’un temps révolu comme le Minitel que l’avènement de l’ordinateur personnel a rendu obsolète, et pire encore a condamné comme une technologie sans avenir. Pour autant, elle a bien réalisé toutes les photographies du récit, sans en reprendre dans des romans-photos du passé, et avec un niveau de définition de l’image contemporain, sans grain ou flou, ou couleurs baveuses.



Le lecteur fait donc connaissance avec Stéphane Chabert, créatif au pragmatisme navrant, dépourvu d’imagination et de toute fibre de séduction, un perdant ridicule qui n’en éprouve qu’une vague conscience, préférant se complaire dans l’illusion d’une vie qu’il estime tranquille et agréable. Seule son postiche est flamboyant. L’intrigue repose la médiocrité banale de cet individu qui va acquérir la gagne d’un battant lors d’un improbable stage vaudou. Cela va lui permettre de grimper les échelons de la société en un temps record. Dès la couverture, le lecteur sait que le récit appartient au registre de la parodie : ce titre incongru alliant deux mots (le premier faisant référence à une purée d’avocat devenu incontournable à l’apéritif, l’autre à une pratique jugée comme surnaturelle, et souvent tournée en dérision), ce plan poitrine avantageux sur l’acteur avec une chevelure artificielle et une expression de visage indéchiffrable. Les costumes et les décorations intérieures datées renvoient à un passé révolu, à une époque qui se prenait comme étant celle du progrès et d’une forme de succès, d’un capitalisme prometteur porté une généralisation des progrès industrialisés de la science, et qui est maintenant ringardisée, comme si le présent était beaucoup plus avancé, avec une condescendance hautaine. Le regard porté contient comme une touche de mépris, impliquant que les auteurs dépeignent des gens qui s’y croyaient vraiment à l’époque.


Sur le plan narratif, la réalisatrice utilise les conventions de découpage de la page, qui sont celles de la bande dessinée : des cases majoritairement bien alignées en bande, avec une poignée d’exceptions où la hauteur d’une case sera un plus grande que celles de sa voisine. Nathalie Fiszman utilise majoritairement des plans taille pour laisser la place à ses acteurs de pouvoir adopter une posture parlante, généralement naturelle. Ils ne sont pas en train de grimacer à chaque vignette, mais la photographie a cet effet de figer le visage dans une expression qui du coup en perd son caractère naturel, un instant arrêté, alors qu’en face à face il s’agit d’un moment fugace dans un visage en mouvement. Elle joue sur cette artificialité en la renforçant avec l’usage fréquent de postiches, de bonne qualité mais présentant cette impression de chevelure sans vie. Le lecteur s’installe dans le train-train de cette narration visuelle douce et gentiment moqueuse. Il note le travail sur les accessoires obsolètes que ce soit le minitel ou un plateau en plastique, un motif imprimé, etc. Il sourit en voyant que des collages et des incrustations viennent ajouter une touche surréaliste. Par exemple, Stéphane assis à la table de cantine et des objets collés juste au-dessus de sa tête, alors qu’il commente que ses collègues plaisantent en lui lançant une miette de pain. Puis il s’agit d’un crouton de pain qui vient se poser sur sa tête, d’un pot de yaourt, d’un plateau repas garni, d’une chaise en plastique. Quelques pages plus loin, il découvre une photographie en pleine page, avec un personnage géant en pâte à modeler. Puis lors d’un rêve, elle s’amuse à réaliser des collages mettant Stéphane dans des situations oniriques. L’affiche pour la campagne présidentielle sort également du moule.



Voici donc l’histoire d’un perdant pas magnifique qui obtient un pouvoir lui permettant de devenir un gagnant. Sur ce fil directeur, les auteurs entremêlent les situations et les phrases moqueuses dont le sarcasme est atténué par la sympathie que le lecteur ressent pour Stéphane Chabert, un peu benêt tout en étant gentil, et aspirant à la réussite sociale promue par le système professionnel et capitaliste. La sensibilité humoristique des deux auteurs se marie bien, avec des phrases irrésistibles et des réactions désarmantes. Stéphane maintenant président de l’agence de communication s’adressant à un collaborateur : Jean-Pat, tu annihileras le présentéisme disruptif du flex office chamarré sans compromission ! Gourou Jean-Claude se mettant derrière Stéphane lors du stage vaudou pour l’aider dans ses gestes afin d’égorger un poisson pané sanguinolent : positionner la lame un peu plus haut, il faut qu’elle soit au deux tiers du cou à partir de la base, et qu’elle forme avec le cou un angle de quarante-cinq degrés, et tenir fermement le poulet afin que la coupure soit nette (alors qu’il tient un rectangle de poisson pané dans la main). Enfin le geste doit se faire de l’intérieur vers l’extérieur pour éviter que le sang ne gicle - et les deux hommes sont en train de gigoter par terre comme s’il s’agissait d’une vraie bagarre.


Au fil des pages, le lecteur ne sait que penser : la narration visuelle reste très sage, que ce soient les photographies ou leur agencement, avec quelques moments surréalistes imparables, et une forme de moquerie latente générée par la dérision du regard porté sur ces individus et leur environnement daté. L’usage d’un humour à froid au cinquième degré (ou plus) s’avère très déstabilisant, le lecteur n’arrivant pas toujours à se situer entre une mise en abîme ridiculisant une attitude, une mode, un comportement, ou bien un moment d’une banalité insipide dont l’intention de dérision retourne ou détourne la moquerie sur une convention se moquant elle-même d’un autre cliché, avec un empilement de ce mécanisme sur deux ou trois étages dans un moment unique, ce qui finit par aboutir à une banalité, ou par perdre le lecteur qui n’est peut-être pas familier d’une de ces conventions enchâssées. La critique moqueuse de la gagne fonctionne bien, même si elle est globalement désamorcée jusqu’à être inoffensive par l’ironie moqueuse et la dérision, et l’absence d’alternative à cette trajectoire de vie. Mais la tonalité générale est pleine de verve, d’inventivité humoristique et d’une forme de tendresse, même si elle peut être un peu vache, pour Stéphane Chabert, être humain qui est le jouet des événements, de ses désirs, de la société.



Pour l’anecdote, en compulsant le générique en fin d’ouvrage, le lecteur relève la participation en tant qu’acteur de Nathalie Fiszman (la voisine gentille), d’Arthur H (Habib), de Clémentine Mélois (dans le rôle de Leonardo DiCaprio, elle-même autrice du roman-photo Les Six Fonctions du langage, 2021), de Fabcaro (un punk).


Difficile de résister à l’attrait d’un roman-photo parodique, écrit par Éric Judor et Fabcaro : l’assurance d’un divertissement absurde avec des répliques hilarantes et des situations décalées. Avec un roman-photo choisissant le registre de la parodie dans un environnement suranné, la réalisatrice allie pastiche et ironie, pour un petit récit, comportant une touche de réalisme magique avec ce pouvoir issu d’une cérémonie vaudou. Par moment, le lecteur ne sait plus trop s’il est en train de lire une parodie avec une mise en abîme de moqueries référentielles ou juste une séquence d’une banalité affligeante, tout en ressentant une forme d’humour cruel du fait de personnages qui sont, au fond d’eux-mêmes résignés à leur sort. Il prend plaisir au jeu sur les formes avec une narration qui peut briser le quatrième mur (Stéphane s’adressant à la voix du narrateur omniscient ou modifiant le déroulement en virant un personnage d’une scène), le décalage entre les paroles et l’action montrée, la frustration quand le principe de réalité ramène à une mesure plus raisonnable des projets de nature diverse. Dans le même temps, le lecteur fait l’expérience douloureuse de l’absence de sens de ces situations, dans un récit postmoderne désenchanté.



mardi 26 juillet 2022

Renaissance - Tome 1 - Les Déracinés

Ils ont développé une poétique et une expression artistiques des plus subtiles.


Ce tome est le premier d’une trilogie qui constitue le premier cycle de la série. La première édition date de 2018. Le scénario a été écrit par Fred Duval, les dessins et la mise en couleurs réalisés par Emem, et le design par Fred Blanchard. Il s’agit d’un tome en couleur comprenant cinquante-six planches. Il se termine avec deux pages d’études graphiques sur les chasseurs origames, les porteuses (des centres de production des machines et transport de troupes), un pick-up classique utilisé sur la planète Näkän, un glisseur destiné aux déplacements terrestres, une structure de combat intelligente terrienne, un véhicule tout-terrain intelligent terrien, la combinaison de combat des forestiers de Näkän, la combinaison des pompiers terriens, le scaphandre spatial des forestiers, un mâle du peuple Näkän. En toute fin, le lecteur découvre les deux premières planches du tome 2, en noir & blanc.


La Terre en 2084, la Tour Eiffel a les pieds dans l’eau, et quelqu’un est en train de pêcher alors qu’au fond de l’eau se trouve des carcasses de voitures, des arbres submergés, un banc, une chaussée. Un poisson s’avance intrigué par l’hameçon. Il est violemment tiré hors de l’eau par le pêcheur qui se trouve au premier étage de la tour. Des bateaux circulent sur le fleuve, un ponton permet d’accéder aux deux derniers étages d’un immeuble dont tous les autres sont sous l’eau, deux petits vaisseaux flottent dans les airs, une vingtaine sont amarrés à différents endroits de la tour. Iouri est en train de faire cuire son poisson sur un barbecue, pendant que sa femme Hélène écoute les nouvelles à la radio. Les gouvernements européens se cachant pour éviter les attentats, le Sahara déclaré zone invivable, les Italiens les pieds dans l’eau, la nouvelle crue de la Seine, les combats entre la Californie et l’Oregon, les bombardements des derniers puits de pétrole au Texas…



Hélène rejoint son mari et leur fille pour manger sur un banc. La fillette ne veut pas aller à la montagne parce qu’il y a sa cousine Chloé qu’elle n’aime pas, elle préfèrerait aller au Mali. Un homme arrive en courant : deux cas de fièvre au niveau du pilier Ouest, c’est la mise en quarantaine. Des bateaux arrivent pour arroser les piliers de flammes afin de les stériliser. Soudain tout le monde lève la tête pour découvrir ce qui génère une ombre gigantesque. Au Texas près de Fort Worth, Iouri Hamilton interrompt ses enfants dans leurs jeux car il est temps de partir. Leur mère Liz vient leur dire au revoir alors que leur père les installe dans la voiture. Elle est pompier et elle dirige une partie de l’équipe qui lutte contre les incendies qui ravagent le complexe de raffineries. Les incendies sont hors de contrôle, d’une ampleur inouïe. Trois énormes structures de combat approchent. Liz et ses collègues évaluent leurs chances : soit ce sont les nordistes et il sera possible de négocier avec eux, soit ce sont des machines qui quadrillent la région et qui n’ont plus d’empathie pour l’espèce humaine. Soudain tout le monde lève la tête pour savoir ce qui provoque une ombre gigantesque sur la zone. 


Il existe plusieurs sortes de science-fiction entre celle qui n’est qu’action spectaculaire dans l’espace ou sur des planètes exotiques, et celle qui est plus une projection vers un avenir lointain construit avec soin, révélant d’autres facettes de l’humanité par le prisme de cette étrangeté. Le premier contact avec cette série s’opère par le truchement de la couverture : spectaculaire comme il se doit, mais aussi déconcertante avec cette silhouette qui avance vers le lecteur, sans arme, sans agressivité, avec une mise en couleurs très sophistiquée. Le lecteur découvre alors la première page : des dessins descriptifs avec un bon niveau de détail et une forme de réalisme qui permet d’identifier les éléments très concrets comme les arbres ou la voiture, avec une touche d’anticipation. La mise en page prend la forme de cases sagement alignées en bande, parfois avec une case pouvant mordre sur la bande du dessous ou du dessus, et régulièrement des cases de la largeur de la page pour une vision panoramique. La mise en couleurs s’avère riche, avec un parti pris naturaliste, rehaussé par des effets spéciaux mis en œuvre avec parcimonie et pertinence. Par exemple, la teinte verdâtre de l’eau dans la séquence immergée en première page, les flammes de l’incendie ravageant le complexe de raffineries, les masses nuageuses autour du globe terrestre vu de l’espace, quelques explosions, les effets de miroitement à la surface des masses liquides.



Le lecteur constate que l’implication de l’artiste ne diminue pas au fil des pages : le niveau de détails descriptifs restant au même niveau de la première page à la dernière. Emem dessine des personnages normaux, à la physionomie variée, sans volonté de les embellir, ou de les affliger d’une trogne patibulaire. La direction d’acteur s’inscrit elle aussi dans un registre naturaliste, sans exagération de mouvement ou d’expression de visage. Les extraterrestres sont de type humanoïde, avec une stature un peu plus grande que celles des êtres humains, et des caractéristiques différentes qui se limitent essentiellement à la forme du crâne et à la couleur de peau. Sur la base du design de Fred Blanchard, le dessinateur montre un monde très familier rehaussé de quelques avancées technologiques d’anticipation, par exemple pour les véhicules. En ce qui concerne les extraterrestres, la forme des vaisseaux spatiaux est à la fois simple et originale, la faune et la flore de la planète Näkan sont exotiques, tout en permettant d’identifier sans aucune difficulté les zones terrestres, les zones aquatiques, et les constructions artificielles. Le lecteur ralenti sciemment son rythme à plusieurs reprises pour prendre le temps de savourer une vue impressionnante : la Tour Eiffel les pieds dans l’eau, l’avancée de trois structures de combat sur pattes, la découverte de l’immense vaisseau spatial, la faune et la flore d’une zone sauvage de Näkan, l’offrande des amphibes aux volatiles, les jardins suspendus de Känalä, les vaisseaux survolant Paris, la cellule d’Hélène, les deux créatures amphibies glissant dans les eaux de la banlieue parisienne.


Hélène est en train d’écouter la radio et les nouvelles donnent une image catastrophique de la situation : gouvernements en fuite, centrales nucléaires arrêtées ou éventrées, zone déclarée invivable, inondations, grippe chinoise, etc. La frontière est mince avec la réalité contemporaine, mais les conséquences sont plus concrètes : Paris inondé, feu de raffinerie incontrôlable, guerre civile localisée. Dans ce futur proche, les auteurs mettent en scène deux femmes, une Française et une Américaine, et un couple extraterrestre, affecté dans deux unités d’intervention différente. Les dessins donnent à voir les lieux et les personnages de manière tangible, permettant au lecteur de se projeter dans ce futur proche. Il prend le temps de regarder les vaisseaux spatiaux et d’apprécier leur forme et la logique sous-jacente, ainsi que les extraterrestres, la faune et la flore de la planète Näkan. La qualité de ces descriptions met également en évidence que lesdits extraterrestres sont humanoïdes, ce qui assure une compatibilité bien pratique pour leur évolution dans des constructions et des véhicules humains et réciproquement. Cela produit également l’effet d’ouvrir l’appétit du lecteur, un peu le revers de la médaille. À quoi ressemble les autres planètes de la Fédération ? Quelle est la situation dans d’autres régions de la Terre ? Comment la civilisation humaine a-t-elle pu développer des véhicules plus performants, et conserver des raffineries aussi datées ? Et puis, c’est quoi le sens de ces deux cases consacrées à une sorte de crabe qui brise une sorte de coque dans une de ses pinces, en planche 28 ?



L’humanité n’a pas su rectifier le tir dans sa manière d’habiter la Terre, et elle court à sa perte. Une coalition de planètes extraterrestres a décidé de lui venir en aide, mais sans la coloniser. Le scénariste et concepteur graphique ont choisi de faciliter les choses avec des races anthropomorphes, respirant le même air, et disposant de traducteurs universels. Pratique. Pour autant, le déroulement se fait de manière plus délicate. Ce n’est donc pas l’humanité triomphante qui va sauver des pauvres extraterrestres, mais l’inverse. Les êtres humains ne peuvent pas tous croire en la bienveillance désintéressée de ces sauveurs, même si les faits le prouvent. Les auteurs savent introduire un léger décalage entre la façon de se comporter des humains, et celles des militaires de la Fédération. Il se produit quelques escarmouches, avec quelques morts, en nombre maîtrisé, mais quand même des morts. Il y a le mystère de la disparition du mari et des enfants de Liz Hamilton. Le lecteur arrive à la fin de ce premier tome, et il constate que la coupure se produit sur un suspense, mais que le découpage n’est pas vraiment celui d’un chapitre ou d’une unité. La quatrième de couverture annonce une histoire en trois tomes, et le contenu du premier donne l’impression qu’elle a été conçue pour être racontée d’un seul tenant.


La couverture ne permet pas de se faire une idée de la branche de science-fiction dans laquelle s’inscrit le récit. Les auteurs savent donner corps à leur monde d’anticipation tout du long du récit, progressivement, sans assommer le lecteur par des lâchers d’exposition massifs. Fred Blanchard & Emem ont conçu et mettent en scène des décors et des véhicules détaillés, pour une narration descriptive tangible et palpable. Le scénariste inverse le schéma colonialiste de l’humanité exportant les bienfaits de sa civilisation vers d’autres mondes, ainsi que celui d’une race conquérante venant asservir une race moins évoluée. Il est très intrigant de voir l’humanité faire l’expérience d’être aidée, parce que moins mature et moins responsable que les visiteurs. Il est parfois un peu frustrant de ne pas pouvoir se faire une idée plus claire de la situation générale sur Terre.



jeudi 21 juillet 2022

Capricorne - Tome 10 - Les Chinois

Les histoires de famille, ce n’est jamais simple.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 9 : Le Passage (2003) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2005 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14.


Le château de l’empire du Concept s’est effondré. Capricorne s’en retourne chez lui, à New York. Mais plus aucun téléphone, aucun télégraphe et aucun appareil se servant des ondes électroniques hertziennes ne fonctionne. Il ne peut contacter ni Ash, ni Astor à New York : il est devenu impossible d’envoyer un message d’un point à un autre sans s’y rendre en personne. À pied. Il a décidé de rejoindre la côte atlantique afin d’y prendre un bateau qui le ramènera chez lui. Le voyage est long, très long, et une fois de plus il va falloir qu’il trouve un abri pour la nuit. Tout à coup, un coup de feu retentit dans cette zone agricole légèrement arborée. Capricorne monte une petite pente pour aller saluer l’homme qui vient de tirer : Konrad Duroux, grand-père de la famille. Celui-ci lui indique qu’il surveille que les Chinois n’approchent pas et qu’il fait feu chaque fois qu’il en aperçoit un. Capricorne se le tient pour dit et continue sa route. Il arrive à la ferme de la famille Galluron où il est accueilli par le père Simon, son épouse Monique et leur fille Flore. Ils lui offrent le repas du soir et lui proposent de dormir dans la chambre d’ami.



Pendant que Monique nourrit la jeune Flore, Simon et Capricorne font faire un tour dehors à la nuit tombante. Le mari lui explique que ça fait deux ans qu’ils se sont installés là, pour élever sa fille. Il écrit des articles pour des magazines, mais depuis la débâcle, c’est l’incertitude totale. Ici ce serait le calme plat s’il n’y avait pas le vieux Duroux et ses Chinois, quelqu’un qui tire des coups de feu de temps à autre, ayant blessé Christophe Duroux il y a quelques mois. Simon rentre dans la maison, pendant que son invité reste un peu dehors. Il va se promener et arrive non loin de la ferme des Duroux, regardant les fenêtres éclairées par les lumières. Dans sa mansarde éclairée, Christophe discute avec Trocadéro qui lui dit de guérir, et qui lui promet de revenir le lendemain. Capricorne fait demi-tour et retourne à la ferme des Galluron. Dans une autre maison en contrebas de la colline qu’il descend, une vielle femme avec un fichu l’observe dans la pénombre. Le soleil rayonne : Capricorne s’est levé et il s’étire au soleil. Il part se promener. Entendant le bruit d’un moteur, il se retourne et s’écarte vivement, pour se mettre hors de la trajectoire d’un tracteur fonçant à toute allure, conduit par Luc Duroux. Son père Henri Duroux arrive à pied, une fourche sur l’épaule et il salue l’étranger en lui demandant s’il va rester longtemps. Il reprend son chemin pour rentre, ayant entendu l’appel de son épouse Louise.


Dans l’introduction du tome trois de l’intégrale, Antoine Maurel indique que l’auteur n’avait qu’une idée générale du chemin du retour de son héros, après l’écroulement du Concept, et qu’il a découvert la nature de chaque étape au fur et à mesure de leur écriture. Cela ne se ressent pas à la lecture, mis à part le fait qu’il s’agit d’une histoire complète en un tome, un drame au sein de deux familles, sans beaucoup de lien avec les deux cycles précédents. Capricorne évoque la chute du Concept, les conséquences sur la société, et sa volonté de retourner à New York pour retrouver ses deux amis Astor et Ash Gray qui n’apparaissent pas dans ces pages, ni aucun autre personnage récurrent… sauf peut-être une. Il est victime d’un malaise dans un champ, le couchant par terre, peut-être de même nature que d’autres malaises précédents, ou peut-être pas. Le récit s’apparente donc à la présence d’un étranger dans une toute petite communauté, trois personnes pour la famille Galluron, sept pour la famille Duroux, et deux personnages secondaires. Le lecteur relève vite des détails qui clochent, dont sourd un malaise impalpable : cette histoire fantasque de Chinois, la déliquescence de la société en particulier de la technologie après la chute du Concept, Konrad portant son fusil en continu, l’hostilité sourde des Duroux face à l’étranger, Trocadéro un individu anthropomorphe avec une tête de chat. Drame familial ? Drame fantastique ? Secret caché ? Impossible de savoir d’entrée de jeu, mais quelque chose ne va pas.



Le lecteur se retrouve donc la position de Capricorne : arriver dans un endroit inconnu, sans rien en savoir, rencontrer des personnes et établir un contact amical ou désagréable, observer les réactions des uns et des autres pour se faire une idée, essayer de capter une partie des non-dits. Les dessins dégagent une impression générale un peu décalée : une représentation détaillée, mais empreinte d’une forme de légère exagération ou simplification dans les visages, dans les silhouettes, dans les habits. D’un côté, l’artiste réalise des dessins descriptifs plutôt de nature réaliste ; de l’autre un détail par-ci, un autre par-là sortent la description d’un domaine de type photographique : la chevelure et la barbe noires ébène indécoiffable de Capricorne, les traits un peu trop épais pour les rides de Konrad Duroux, la coiffure rigide de Monique, les rayures géométriques de la chemise de Konrad qui ne suivent pas les plis, la tête trop grosse, ses yeux trop ronds et l’absence d’épaule du jeune enfant Momo, ainsi que son pull trop grand et sa salopette trop large, la bouche trop large de Robert, une expression enfantine passant sur le visage d’un adulte, les orthèses trop rudimentaires et sans possibilité de suivre le mouvement de la rotule de Christophe, etc. Ce ne sont que des détails qui n’obèrent en rien la qualité de la narration, toutefois ils attirent assez l’œil pour que la tonalité de la narration ne soit pas celle d’un mélodrame réaliste.


Dans son introduction, Antoine Maurel relève le fait que l’auteur s’est donné des défis de narration visuelle pour les tomes 10 à 14, plus formels que pour les précédents. Le lecteur est à l’aguet, sans trouver de mise en forme unificatrice. Il prend plaisir à trois pages dépourvues de texte, et deux sans phylactères uniquement avec le texte d’une lettre dans des cartouches entre les différentes bandes, sans lien de cause à effet entre les deux. Pour autant, il remarque également plusieurs effets de mise en page taillés sur mesure pour raconter visuellement une séquence, un moment. Cela commence par l’usage de cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le paysage ouvert de la campagne. La planche deux commence par une case de la hauteur de la page, avec la petite silhouette de Konrad, deux cinquièmes de la hauteur étant occupés par le sol (terre et arbuste), le reste par le ciel. Le reste de cette planche se compose de douze cases (trois bandes de quatre cases) pour la discussion tendue entre Capricorne et Konrad. Il utilise cette disposition d’une case verticale sur la gauche également planche 23 pour une discussion entre Christophe et Trocadéro, cette fois-ci avec six cases les unes au-dessus des autres sur la partie droite. En planche 4, le lecteur remarque une bande de cinq cases en plan fixe sur la lucarne de la chambre de Christophe, une autre bande en plan fixe de cinq cases en planche 7 mais se terminant avec une sixième en gros plan. En planche 9, un autre plan fixe sur Christophe dans son lit, de trois cases de la largeur de la page parmi d’autres cases. En planche 15, dix cases, dont sept en plan fixe sur Simon recroquevillé dans son bureau.



Il n’y a donc pas une méthode de type découpage systématique dans plusieurs planches, mais une variété qui donne une saveur particulière à chaque séquence. L’artiste n’attire pas l’attention dessus, mais une demi-douzaine de découpages sont assez particuliers pour que le lecteur en ait conscience. Ainsi, en planche 17, il ne peut pas rater l’effet d’une page en gaufrier de trois bandes de trois cases de taille identique alors que Capricorne à terre plié en deux par la douleur se retrouve sous la menace d’un revolver tenu par Momo, un enfant d’une demi-douzaine d’années. Il ressent une forme de léger écho en planche 39 : trois bandes de cinq cases de taille identique, dont deux soudées. Il prend le temps de parcourir les deux pages muettes racontant la promenade nocturne de Monique, avec des cases saisissantes en ombre chinoise, et une chevelure avec un encrage minutieux à la Bernie Wrightson.


Andreas apporte un soin particulier à aller dans un niveau de détails élevé dans ses descriptions : un engin agricole, la forme très particulière du tracteur, les différents bâtiments de la ferme des Duroux, les ustensiles dans la cuisine de cette famille, les affaires de Christophe dans sa chambre, les affaires de Simon dans son bureau, le relief et les végétaux dans la campagne, les ustensiles dans la grande salle de la demeure d’Élisabeth, les tuiles de la toiture des Galluron. Ce niveau de détail donne une consistance concrète à l’histoire, un ancrage réel venant contrebalancer les quelques effets sur les personnages. La nature du récit repose sur la présence de l’étranger subodorant peu à peu des drames sous-jacents. Sa simple présence suffit pour rompre le fragile équilibre comme le battement d’aile de papillon. Capricorne ne joue pas le rôle d’un héros, mais simplement d’un élément extérieur dans une situation en équilibre instable. Le lecteur peut anticiper la nature du malaise et l’individu responsable. Il se retrouve un peu déstabilisé de voir que Capricorne n’a pas beaucoup d’influence sur les événements. Il se prend d‘amitié pour Christophe immobilisé dans son lit depuis sept mois, pour Simon mal dans sa peau sans savoir pourquoi, pour son épouse attentionnée sans être servile. Il prend Momo en pitié malgré sa cruauté envers le chat. Il se rend compte trop tard de l’impossibilité de retour à un état antérieur apaisé.


Après l’histoire de grande ampleur consacrée au Concept, le lecteur se demande bien dans quelle direction va aller la série. Il a une totale confiance dans l’auteur, et il se laisse mener par lui, profitant immédiatement de la narration visuelle variée et précise. Sans attente précise, il regarde Capricorne faire connaissance avec les membres des deux familles, discuter, sans pouvoir imaginer les méandres du drame qu’il ne peut que vaguement ressentir. L’auteur passe donc d’un complot planétaire à un drame familial d’une noirceur que le lecteur ne peut pas anticiper. Il sème des petites phrases révélatrices dans les dialogues qui annoncent les révélations sur le passé, chose dont le lecteur prend conscience après coup. Un épisode en décalage des précédents, une épreuve inattendue pour Capricorne, avec une légère de touche de fantastique qui peut être rationnalisée comme la manifestation de l’inconscient de deux personnages. Une histoire dramatique dont la narration visuelle tient à distance de certains personnages, alors que les situations et les dialogues engendrent l’empathie du lecteur pour d’autres.