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dimanche 24 juin 2018

Les Jours Heureux - tome 1 - Expo 58

L'homme y est réduit à un rôle mineur.

Ce tome constitue la première moitié de la dernière partie de la trilogie commencée avec Les temps nouveaux 1 - Le retour. Il est initialement paru en 2015. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.

Sur le bord du lac Kivu, au Congo Belge, en mars 1958, Thomas Deschamps est en train d'expliquer à Hortense (une congolaise) qu'il va devoir la quitter. Il dirige une plantation de café, mais il a reçu des nouvelles alarmantes de la santé de Rose, la gérante de l'hôtel de Roches dans le village de La Goffe, dans les Ardennes belges. Il confie la responsabilité de l'exploitation à Barnabé. Ce dernier le conduit à Bukavu, ex-Costermansville. Sur place, Thomas descend à l'hôtel Continental, où il retrouve Alex. Ce dernier lui donne des nouvelles de la situation politique, en particulier le retrait de l'Église dans les colonies qui rapatrie les pères qui étaient affectés dans les missions. Il évoque la volonté d'indépendance des congolais, en espérant que la transition se passera mieux qu'en Algérie. Comme Hortense avant lui, Alex pense que Rose attend le retour de Thomas Deschamps pour rendre son dernier soupir, Rose ayant élevé Thomas et son frères Charles après la mort de leurs parents.

À Liège, Thomas Deschamps se rend à l'hôpital de Bavière, où il se tient devant le lit de Rose qui est dans le coma depuis 3 jours. Dans sa chambre, se trouvent également Bernadette (la fille de Thomas et d'Assunta Lorca) et le père Joseph. L'accueil de Bernadette est particulièrement froid. Après être sorti de la chambre, Joseph met Thomas au courant des nouvelles des uns et des autres. Bernadette fait de brillantes études en droit. Thérèse et Firmin se sont séparés, et c'est elle qui dirige l'Hôtel des Roches, pendant qu'il traficote. Enfin Alice a divorcé. Trois jours plus tard, l'enterrement a lieu au cimetière de Robermont à Liège, en présence de Bernadette, Thérèse, Thomas Deschamps, le père Joseph et quelques autres. Le lendemain il discute avec Thérèse qui est en train de s'occuper des ruches et qui lui fait bien sentir son aigreur quant à son départ pour le Congo Belge. Ils sont interrompus par Bernadette qui arrive avec Julie. Début mai 1958, dans la proche banlieue de Paris, les gendarmes donnent l'assaut à un pavillon qui abrite une imprimerie clandestine pour un mouvement de résistants algériens. Trois jours plus tard, dans un café parisien proche de la station La Motte-Piquet-Grenelle, Bénédicte Lacombe rencontre un indépendantiste algérien.


Le cycle précédent avait couvert les années 1947 à 1951. Le lecteur retrouve donc les personnages avec quelques années de plus, pour la période 1958 & 1959. La première image occupe un tiers de la page, et elle rappelle immédiatement au lecteur la qualité de la narration visuelle, si tant est qu'il avait pu l'oublier. Il s'agit d'une prise de vue en hauteur qui offre la vision d'un magnifique paysage des rives cultivées du lac Kivu, dans le Congo Belge, maintenant la République Démocratique du Congo. Raives (Guy Servais) réalise toujours la mise en couleurs par le biais d'aquarelle aux riches nuances, avec une approche naturaliste. Comme dans chaque album, les couleurs habillent les surfaces détourées par les traits de contour, à la fois avec les nuances de couleur apportant texture et relief, à la fois pour les ambiances lumineuses. Les traits de contour sont un peu moins peaufinés que d'habitude, un peu plus lâches, par forcément jointifs, générant une impression plus immédiate, avec comme conséquence des visages moins agréables, des expressions plus sèches. Dans le même temps, la mise en couleurs apporte des informations visuelles significatives, comme une mise en couleurs directe.

Les images n'ont rien perdu de leur capacité d'évocation touristique. Cela commence avec les rives du lac Kivu, et cela va jusqu'à une vespasienne dans une rue du quatorzième arrondissement. Entre les deux, le lecteur aura pu admirer un magnifique coucher de soleil flamboyant sur le lac Kivu, la façade de brique de l'hôpital de Bavière à Liège, ainsi que ses hauts couloirs, des lignes de Tramway dans Liège (lorsque Joseph et Thomas marchent dans les rues), les champs en périphérie de l'Hôtel des Roches, le métro aérien à proximité de la station La Motte-Piquet-Grenelle, quelques pavillons de l'exposition universelle de 1958 à Bruxelles (y compris l'Atomium), la façade du Bon Marché dans le septième arrondissement, les façades de la place Saint Lambert à Liège, la terrasse du restaurant de l'Hôtel des Roches, etc. Comme tous les autres tomes de la série, celui-ci est à nouveau très riche en localisations diverses, représentées avec le souci de l'authenticité et du détail. Le lecteur peut lire d'une traite sans y prêter attention et absorber d'u coup d'œil la consistance des décors, ou il peut s'il le souhaite prendre le temps d'admirer ce qui lui est montré.


La qualité impressionnante des images (dessins + couleurs) participe à la solide consistance de la reconstitution historique. Le lecteur retrouve une poignée de pages avec des cellules de texte sur la largeur de la page évoquant les événements du jour, comme s'il s'agissait d'une annonce radiophonique. Il remarque également que plusieurs conversations entre personnages tournent autour de l'actualité, soit en donnant des informations, soit en commentant les événements et leurs conséquences directes sur la vie des protagonistes. L'évocation des faits historiques rentre dans le détail : la vague d'attentats ayant débuté le 25 août 1958, la révélation de la pratique de la torture sur des civils algériens avec le livre La question (1958) d'Henri Alleg, l'Exposition Universelle de 1958, les activités de la United Fruit Company (une multinationale de l'agroalimentaire) dans les républiques bananières, la deuxième rafle du Vélodrome d'Hiver en août 1958 (transformé en un centre de rétention de Français musulmans d'Algérie sur ordre du préfet de Police Maurice Papon), les émeutes de Léopoldville en janvier 1959, etc. Bien évidemment, les auteurs ne peuvent pas rendre compte de l'intégralité des événements internationaux dans une bande dessinée de 56 pages, mais il n'est pas possible de les taxer d'être superficiels. Comme pour les autres tomes de la série, celui-ci se termine avec une chronologie des 2 années concernées, une page pour 1958 et une page pour 1959.

Le lecteur revient également pour découvrir le destin des différents personnages qu'il a côtoyés depuis le début, qu'il a appris à connaître et auxquels il s'est attaché. Au fil des 4 premiers tomes, Éric Warnauts & Raives avaient développé une distribution assez importante, avec des personnages présents tout du long, et d'autres allant et venant, soit pour un tome, soit pour revenir à intervalles irréguliers. Thomas Deschamps et le père Joseph restent au centre du récit. Le lecteur constate que le visage de Thomas est souvent dur et fermé, alors que celui de Joseph peut être souriant ou grave. Il retrouve également Bernadette (la fille de Thomas), Alice Deschamps, Thérèse, Lucie Jalhay, Nina Reuber, Bénédicte Lacombe, etc. Au détour des conversations, il reçoit des nouvelles d'autres personnages qui restent hors champ comme Marie Louise ou Roy Air Gaines. Il y a peu de nouveaux personnages dans ce tome, avec l'exception d'Antoine Moreau, le jeune homme qui enlace Bernadette sur la couverture. En fonction de ses attentes, le lecteur peut éventuellement ressentir une légère frustration au vu du nombre de personnages qui n'ont pas tous le temps d'exister, leur vie étant souvent conditionnée par les bouleversements politiques. Dans le même temps, la narration visuelle leur donne une consistance qui contrebalance cette impression. Il y a bien sûr les attitudes, les gestes et les comportements qui donnent des indications sur l'état d'esprit des personnages, par exemple le père Joseph mettant au courant Thomas, avec des sous-entendus sur son opinion.


Raives & Warnauts donnent une leçon de sensibilité époustouflante en page 19, avec une page muette comprenant 10 cases : un repas en soirée, sur la terrasse de l'Hôtel des Roches, entre Thomas, Joseph, Thérèse et Alice. Le lecteur peut littéralement voir les flux d'émotions, la connivence retrouvée entre Julie et Thomas, le don d'observation du père Joseph. Les auteurs mettent en scène avec une finesse pénétrante le plaisir éprouvé à se retrouver entre amis de longue date. À plusieurs reprises, le lecteur ressent ainsi avec vivacité les émotions des personnages, lors de dialogue (l'irritation de Thomas voyant le pavillon congolais et sa reconstitution de pacotille), l'étrange sérénité de Franck Jerry malgré son travail d'intermédiaire officieux pour des intérêts discutables, la défiance de Bernadette vis-à-vis de son père quand il vient la récupérer au palais de justice de Liège, l'exaspération et la frustration de Thérèse face au comportement de Thomas, l'émotion indicible de Nina retrouvant Bénédicte. Ainsi même si le scénario privilégie le contexte historique, les dessins font exister les personnages. Ils montrent des adultes à la personnalité clairement définie, n'évoluant que peu, soit en se bonifiant (le père Joseph), soit en devenant aigri (Thérèse), soit en répétant les mêmes schémas (Thomas), soit en restant prisonnier d'un passé insatisfaisant (Alice). En face de cette génération, le lecteur observe la nouvelle en train de construire sa vie, en fonction de ses idéaux et de ses convictions. Il voit comment l'histoire personnelle de Bernadette configure ce qu'elle devient, comment elle agit en réaction à son enfance et à son adolescence. Entre ces 2 générations, il commence à avoir apparaître la répétition des situations dans la relation de Bénédicte et Nina. Il apparaît donc en creux une peinture du formatage des comportements humains par l'histoire personnelle.

Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se rend compte que les auteurs ont un objectif encore plus ambitieux que celui de rendre compte d'une époque complexe et troublée. Ils évoquent le colonialisme, sous l'angle du début de la décolonisation. Il est question du retrait progressif de l'Église, ce qui a pour effet de délégitimer l'action des nations colonisatrices, et de légitimer les volontés d'indépendance. Même si elle n'est pas citée, le lecteur pense à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (10/12/1948) qui proclame le droit des peuples à décider de leur sort. Warnauts & Raives évoquent la différence de situation entre l'Algérie et le Congo Belge, et ils montrent l'engagement d'individus européens pour la cause de l'indépendance. C'est Bernadette qui donne corps à cet engagement, faisant écho à celui de celui de sa mère Assunta Lorca. En parallèle de ce retrait des blancs imposant leur culture, ils évoquent les obstacles qui se dressent pour les couples mixtes, avec l'échec de celui de Roy Air Gaines et de Lucie Jalhay, et ceux qui s'annoncent pour le couple de Bernadette Deschamps et Antoine Moreau. Ils montrent aussi la façon dont les occidentaux rabaissent la culture africaine au rang de divertissement condescendant à l'occasion de l'Exposition Universelle.


Parmi les autres thèmes développés, le lecteur prend conscience que les auteurs favorisent l'Histoire de la France qui occupe plus de place que celle de la Belgique. Les événements choisis pour figurer dans ce tome peignent une image flatteuse du général De Gaulle, en homme avisé et progressiste, alors même qu'il n'est fait référence au roi Baudoin qu'en termes négatifs. Le thème de l'engagement est également développé sous un autre angle : celui de l'indépendance des hommes. Lorsqu'elle s'occupe des ruches, Thérèse explique à Thomas que les bourdons sont de retour comme à chaque printemps, et qu'ils ne sont bons qu'à féconder la reine, puis à s'en aller. Il y a là un jugement de valeur acrimonieux sur les individus qui font passer leur vocation avant leur vie de famille, ou leurs responsabilités envers leurs proches. Les auteurs montrent le prix à payer pour une vie plus libre pour ceux qui restent. Thomas Deschamps n'en devient que plus humain avec ses défauts, toujours incapable d'aimer une femme autrement que physiquement. Son portrait est encore plus terni par sa relation avec sa fille pour laquelle il n'éprouve aucun amour paternel et qu'il a abandonnée au bon soin de Rose, Thérèse et Joseph, lorsqu'il a décidé de retourner en Afrique. La sensibilité des auteurs va jusqu'à montrer que Bernadette se demande comment être à la hauteur des attentes de son père, comment se montrer digne à ses yeux, alors même qu'elle sait qu'il est incapable de lui montrer un début d'affection.


Ce cinquième tome de la série s'avère tout aussi extraordinaire que les précédents. Les auteurs comblent les attentes du lecteur que ce soit pour l'élégance de la narration visuelle, aussi bien la beauté des images que la mise en scène et la photographie, pour la suite de la vie des principaux personnages, et pour la reconstitution historique. Du fait du degré de complexité grandissant de cette dernière, ils doivent donner plus d'informations sur les principaux événements. Néanmoins, les personnages continuent à exister grâce à une direction d'acteur impeccable et expressive. Les auteurs continuent de mettre en scène des thèmes complexes, aussi bien historique (la décolonisation) qu'affectif (la relation entre Bernadette et Thomas, entre Thomas et les femmes en général) qu'existentiel (comme l'engagement pour une cause ou l'envie pour une forme de vie différente). Cette série continue d'être exceptionnelle par ses dessins, sa narration, son ambition, sa sensibilité nuancée.

samedi 23 juin 2018

Emma G. Wildford

Les géantes assassinées

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est initialement paru en novembre 2017. Il s'agit d'un récit écrit par Zidrou (Benoît Drousie), dessiné et mis en couleurs par Édith (Édith Grattery). Le premier est un scénariste de bande dessiné très prolifique, auteur aussi bien de séries pour la jeunesse comme Tamara avec Darasse, que de récits pour lecteurs plus âgés comme Natures mortes avec Oriol. Édith est une auteure de bande dessiné et une illustratrice prolifique, par exemple l'adaptation de Les Hauts du Hurlevent de Charlotte Brontë, ou des séries originales comme Basil & Victoria, ou les illustrations de la série Princesse Zélina.

En 1920, deux femmes sont installées à l'ombre d'un arbre, dans une grande propriété, située en grande banlieue de Londres. Il s'agit d'Emma G. Wildford et de sa sœur Elizabeth qui est enceinte. La première compose et écrit un poème, la seconde lit. Incommodée par la forte chaleur, Emma se déshabille complètement et fait trempette dans le bassin aux nénuphars où nagent des carpes, essuyant quelques remarques de sa sœur choquée par un tel comportement. Un peu plus tard la servante Doris vient leur apporter les douceurs pour le goûter dont des desserts glacés Dame Blanche. Pendent qu'elles dégustent ces mets, Charles (le mari d'Elizabeth) revient de sa journée à la City où il est banquier. Il accepte bien volontiers de manger un peu de glace comme lui propose Emma. Il s'enquiert de la santé de sa femme qui est enceinte, puis il demande à Emma si elle a eu des nouvelles de son fiancée Roald Hodges junior, parti en expédition en Laponie. Emma répond par la négative et demande qu'il l'emmène dans sa voiture le lendemain, jusqu'à Londres.

Lors du trajet, Emma admoneste Charles qui souhaite engager la conversation et lui rappelle la fois où il s'est permis des privautés mal venues, sur sa personne. À Londres, Charles la dépose à la librairie Orwell Book Shop où elle donne lecture de ses poèmes aux 3 personnes qui sont venues l'écouter. Après leur avoir donné des conseils bien sentis et personnalisés, elle se rend à la Royal Geographical Society où elle pénètre malgré la non mixité qui est de mise. Elle évoque l'expédition de son fiancé avec Lord Grosvenor, pour découvrir le tombeau de la déesse Dolla vénérée par les autochtones. Elle se fait rabrouer par Gordon Scott, sociétaire ayant lui-même exploré ces régions. Il évoque les ascendants de Roald Hodges qui ont tous trouvé la mort au cours d'expédition. Emma se souvient de ses adieux avec son fiancé sur le quai d'une gare. Elle retourne dans la résidence d'été de sa sœur et son mari. Lord Wildford (le père d'Emma & Elizabeth) se joint à eux pour le diner et évoque sa rencontre avec la romancière Agatha Christie (1890-1976). Au cours de la nuit, elle prend la décision de se lancer elle-même dans une expédition en suivant celle de son fiancé pour le retrouver.


Dès sa prise en main de l'ouvrage, le lecteur est frappé par la qualité de sa finition. Il dispose d'un rabat qui se referme par-dessus la couverture, comme le rabat d'un journal intime. Au cours de sa lecture, il découvre insérés dans les pages, un fac-similé du billet d'Emma G. Wildford pour le navire qui l'emmène jusqu'au port de Bergen en Norvège, un fac-similé de la photographie de son fiancé, ainsi que la lettre dans son enveloppe, que Roald Hodges a écrit à Emma avant de partir. Ces artefacts n'apportent pas d'éléments supplémentaires au récit, mais il participe au plaisir d'ouvrir cet ouvrage au format soigné. Le récit commence par une page consacrée à la chambre vide d'Emma. Le lecteur note les contours tracés d'un trait fin, un peu tremblotant, comme s'il n'était pas très assuré, ainsi que la densité des informations visuelles. Les 6 pages suivantes sont consacrés à une prise de vue dont les plans partent d'une vue éloignée de la demeure, et se rapprochent de plus en plus des 2 sœurs. Le lecteur sent la chaleur de l'été l'envelopper. Il constate l'immobilité des arbres et de la végétation. Édith n'a pas changé son mode de représentation, en particulier le détourage au trait fin et un peu lâche. Il n'en reste pas moins que ces images présentent une réelle dimension descriptive, et il se rend compte que les contours sont complétés par une mise en couleurs chaude et sophistiquée, transcrivant l'ambiance lumineuse propre à une après-midi d'été sous une chaleur harassante, ajoutant parfois des éléments représentés à la peinture directe, comme les carpes dans le bassin d'ornement. 

Au fil des séquences, le lecteur se projette avec plaisir dans les différents lieux où se rend Emma. Il ressent la tranquillité de la monotonie de la campagne anglaise pendant le trajet en voiture avec Charles, avec une légère brume de chaleur et un vert humide. Il laisse son regard errer sur les étagères qui croulent de volumes divers, tapissant l'intégralité de la librairie avec une lumière mordorée propice à la lecture. Il pénètre avec respect dans la vénérable institution de la Royal Geographical Society, constatant la richesse de son aménagement et de son ameublement. Il distingue la masse des navires au port, à demi effacés par la pluie et le brouillard, le jour de l'embarquement d'Emma, ce qui lui fait dire qu'elle a l'impression de faire ses adieux à un troupeau de parapluies. Il envie Emma de pouvoir avancer au pas sur un cheval au milieu de la toundra en Laponie, pour un spectacle grandiose des herbes déjà jaunies. Un peu plus tard, il aimerait bien participer à la bataille de boules de neige entre Emma et son guide Børge Hansen, par une belle lumière. Enfin, il observe l'étendue de mer gelée avec la tentation irrépressible de tester la résistance de la glace pour marcher dessus. Les dessins et les couleurs d'Édith tiennent la promesse implicite du récit, d'emmener le lecteur dans des endroits sauvages et de lui faire voir de beaux paysages.


Édith applique le même mode de représentation pour les personnages. Chacun d'entre eux dispose d'une silhouette et d'un visage facilement identifiables. Emma G Wildford est une jeune femme à la silhouette plutôt fine, pas très grande, avec des cheveux mi-longs. Au fil de ses apparitions, le lecteur apprend à la connaître au travers de son langage corporel, avec des gestes très naturels, ni calculés, ni empruntés, une forme d'assurance qui ne s'exprime pas aux dépens de ses interlocuteurs. Elle ne joue pas le jeu de la séduction, elle se comporte normalement, sans jouer de sa féminité, mais sans la cacher, sans donner l'image d'une personne fragile, mais sans non plus vouloir s'imposer de manière masculine, sans entrer en compétition avec ses interlocuteurs. Par comparaison, sa sœur Elizabeth est porteuse de plus d'archétypes féminins, en particulier du fait des précautions qu'elle doit prendre en se déplaçant, étant déjà fort avancée dans sa grossesse. Dans la poignée de cases où elle apparaît Doris se conforme aux signes extérieurs attendus de la part d'une servante. Charles fait montre de l'assurance d'un individu disposant d'une belle aisance financière qu'il estime légitime car acquise par son travail. Børge Hansen se comporte comme un guide respectueux sans être servile, attentif à la personne qu'il accompagne sans la considérer comme inférieure ou ayant besoin d'une assistance particulière. Il se dégage une forme de bienveillance dans les relations interpersonnelles, malgré l'écart passé de Charles.

Édith fait le nécessaire pour réaliser une reconstitution historique satisfaisante, qu'il s'agisse des tenues vestimentaires ou des modèles de mobilier, jusqu'à la forme des skis et les habits contre le froid. Le lecteur se rend compte qu'il se laisse surprendre à plusieurs reprises par la beauté ou l'originalité d'un dessin qu'il peut considérer en dehors du contexte de la trame narrative : les carpes dans le bassin d'agrément, Emma allongée dans le bassin d'agrément  recouverte par l'eau (une variation sur le tableau Ophélie, 1851-1852, de John Everett Millais, en page 9), la mise en scène sur fond blanc de la séparation sur le quai de la gare, l'étrange rêve mêlant bonhomme de neige et mère partie, ou encore les 2 pages à base de motifs de traditionnels de la culture Sami, la marche onirique sur la glace pour rejoindre l'îlot d'Ukonkivi. Ces séquences splendides apportent une richesse impressionnante au récit. Zidrou a choisi d'écrire une histoire s'inscrivant dans un contexte historique et géographique clairement identifié. Il s'appuie sur les dessins d'Édith pour le montrer, et insère également quelques références comme la relation de Lord Wildford avec Agatha Christie, la mention de Lord Olave Baden-Powell, d'un livre de Jack London ou encore de la Reine Victoria.  La mention de cette dernière survient quand Emme G. Wildford indique aux sociétaires de la Royal Geographical Society qu'elle va à son tour se lancer dans une expédition, décision sortant de l'ordinaire par rapport à la place de la femme dans la société, sauf pour la Reine Victoria.


Effectivement, le lecteur voit bien qu'Emma G. Wildford ne se conforme au comportement attendu pour une femme dans la société anglaise de l'époque. Sa sœur trouve inconvenant qu'elle puisse s'immerger nue dans le bassin d'ornement, au risque d'être vue par le jardinier. Son père refuse d'admettre qu'elle ait pu tomber amoureuse de Roald Hodges junior à l'âge de 13 ans. Elle brave l'interdiction d'entrée faite aux femmes à la Royal Geographical Society. C'est une auteure publiée. Le lecteur peut envisager de classer ce récit parmi les ouvrages féministes puisqu'il raconte l'histoire d'une femme s'émancipant des règles que lui impose la société dans laquelle elle a vu le jour. Ce n'est pas un ouvrage militant pour autant. Emma G. Wildford est issue d'une famille aisée et dispose de finances suffisantes pour partir en expédition en Laponie. Elle n'a aucunement pour ambition de revendiquer une place différente pour la femme, ou de prendre la tête d'un mouvement de libération de la femme. Ce n'est pas une suffragette. Par contre, elle ne se sent pas tenue par les règles de bienséance implicites ou explicites

Il s'agit d'une jeune femme bien décidée à expérimenter les plaisirs de la vie, comme les sentiments, l'émerveillement devant la beauté du monde, la sexualité sans en faire un défi, le plaisir de l'alcool de temps en temps. Elle souhaite disposer de sa liberté de mouvement au gré de ses envies, sans que cela ne relève d'une volonté délibérée de braver les interdits, sans non plus assumer la posture virile d'un homme. Grâce aux dessins, les actions d'Emma G. Wildford apparaissent comme des évidences naturelles. Zidrou glisse discrètement une raison d'ordre psychologique dans son comportement, avec l'absence de sa mère. Il insère également quelques scènes symboliques, comme celle du rêve mêlant la mère partie et le bonhomme de neige, le rôle de la déesse Dolla donnant le feu aux hommes, le carnet de poème d'Emma. L'écriture permet à Emma G. Wildford d'explorer un espace de liberté qui lui est socialement accessible. Alors qu'elle progresse dans son expédition en Laponie, son carnet tombe dans la neige et l'eau dilue l'encre, rendant les poèmes illisibles, comme s'ils étaient devenus inutiles à partir du moment où elle a pu explorer le monde réel à sa guise.


Édith & Zidrou ont emmènent le lecteur aux côtés d'une jeune femme agréable et déterminée, sachant ce qu'elle veut, sans pour autant singer le comportement d'un homme ou obtenir ce qu'elle veut aux dépens des autres. L'artiste combine traits de contours légers et peinture directe pour une narration visuelle aérienne et séduisante, restant ancrée dans la réalité. Zidrou raconte une histoire simple en suivant une personne attachante, qui refuse d'être cantonnée à un rôle prédéterminé par des règles qu'elle n'a pas choisies.


vendredi 22 juin 2018

Requiem - Tome 06: Hellfire Club

L'enfer dystopien est fondé sur le profit et la libre entreprise.

Ce tome fait suite à Dragon Blitz qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2005, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2017 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Le tome se termine avec 4 pages d'étude graphique sur des personnages féminins, et un bestiaire passant en revue les schizoïdes et les Hells Angels.

En 1242, sur le lac Peipus, se tient la bataille des glaces. Elle oppose l'armée des chevaliers teutons menée par Heinrich Barbarossa, et une armée russe, menée par Nevski. Les chevaliers teutons s'élancent à l'assaut de l'infanterie russe, au nom de la croix, du saint père le pape, et de Jésus. L'assaut est dévastateur, et Barbarossa utilise ensuite son marteau de guerre pour en finir rapidement. L'effet produit n'est pas l'effet escompté et les russes reprennent le dessus. Au temps présent, sur Résurrection, Heinrich Augsburg (Requiem, un vampire) est en train de s'accoupler avec Rebcca (une lémure), dans ses appartements privés, dans son cercueil de repos. Mais dans le même temps, l'esprit de Thurim essaye de supplanter celui d'Augsburg. Il l'incite à céder à sa soif de sang et à mordre Rébecca.

Les ébats de Requiem et Rébecca sont interrompus par l'irruption d'un détachement de 4 policiers, mené par l'inspecteur Kurse. Juste avant qu'il pénètre dans le bâtiment qui abrite les appartements de Requiem, la foudre s'abat sur lui, mais il en ressort indemne. Une fois dans les appartements, Kurse devient la proie des quolibets du dictionnaire du diable (un animal familier). Il ordonne que Rébecca soit emmenée au couvent des sœurs du sang, où elle sera préparée pour devenir une fiancée de Dracula. La scène de son départ, dans une calèche noire, est observée par Otto von Todt, perché sur une corniche du bâtiment. Kurse fait monter Requiem dans une autre calèche et l'emmène au Palais d'Injustice, au cœur de la ville de Nécropolis. Alors qu'ils traversent la ville, Requiem voit les cieux s'obscurcirent, symptôme d'une attaque imminente des locustes, la première plaie. Une fois dans le Palais d'Injustice, Kurse laisse Requiem entravé tout seul, devant un autel macabre avec une croix renversée faite de crânes. Il est alors pris en charge par Black Sabbath, chef de la police secrète de Nécropolis et président de la banque du sang.



Arrivé à ce stade de la série, il est possible que le lecteur revienne plus pour le dessinateur que pour l'histoire proprement dite. Il se souvient qu'elle se déroule sur une étrange planète où des âmes post-mortem doivent expier leur mauvais karma, tout en continuant à se faire du mal sous la forme de créatures surnaturelles érigées en caste, avec une rébellion qui couve, un trafic de drogues, une race de seigneurs (les saigneurs que sont les vampires), des races opprimées, et des batailles dantesques. Le lecteur a conscience que le scénariste établit progressivement la structure d'un récit de grande ampleur, mais il n'en perçoit encore que des morceaux épars. Au contraire, les dessins constituent une récompense immédiate, un spectacle démesuré sans cesse renouvelé. Ce ressenti se reproduit à l'identique avec ce sixième tome. Le lecteur note effectivement qu'il ne s'ouvre pas avec une séquence en fin de seconde guerre mettant en scène Augsburg & Rébecca, mais à une autre époque. Olivier Ledroit est impérial comme à son habitude. Dès la première case, le lecteur dispose d'un point de vue lui permettant d'apprécier la profondeur de champ, ainsi que l'effectif des armées en place. Chaque cavalier et fantassin tient sa lance à la verticale, donnant l'impression d'une véritable forêt, très dense.

En fonction de la nature des séquences l'artiste utilise des cadrages rapprochés ou éloignés. Il a recours à ces derniers pour donner la vision de l'ampleur de l'engagement militaire entre ces 2 armées. Le lecteur peut littéralement dénombrer les soldats par dizaines, et pour chacun regarder le harnachement de leur cheval, les détails de son uniforme, la manière dont il tient son arme. Il est aux premières loges pour voir l'impact entre le front des 2 armées. Quelques pages plus loin, Requiem est à bord d'une barque qui l'emmène dans l'antre de Black Sabbath. Là aussi, Ledroit utilise une case de la largeur des 2 pages en vis-à-vis pour montrer les piliers de soutènement des arches qui forment la voûte, l'étendue de l'eau, noire dans les ténèbres, aux couleurs enflammées à la lueur des torches, les constructions souterraines vers lesquelles le passeur dirige sa barque. Le lecteur a le souffle coupé en découvrant le gigantisme de la cour intérieure du couvent des sœurs de sang et les canaux de sang qui la traversent, ou encore la nuée de dragons caparaçonnés de rouge qui attend la flotte de Dracula à la frontière de la Dystopie. Non seulement, l'artiste ne sacrifie rien au niveau de détails, mais en plus il fait profiter le lecteur d'un point de vue avantageux, lui permettant d'admirer le spectacle et d'avoir une vue d'ensemble du paysage, en pouvant se rendre compte de son étendue et de ses reliefs.



Olivier Ledroit réalise des vues tout aussi mirifiques pour les plans rapprochés. Comme à son habitude, il se montre obsessionnel dans le niveau de détails, offrant au lecteur des images d'une opulente richesse. Cela commence dès la première page (dès la couverture en fait), avec les plumes ornant le casque des chevaliers teutons : il n'en manque pas une et elles ont toute une forme légèrement différente. Lors du fracas du choc des 2 armées, le lecteur se retrouve au milieu d'un fouillis de lances enchevêtrées, avec le temps d'observer chaque fer de lance, chaque harnachement de cheval. Pour accéder au lieu secret de la réunion des conspirateurs présidée par Aiwass, Requiem passe par une porte qui dispose d'un fronton avec une inscription, qui est flanquée de 2 statues de chaque côté, avec en outre des motifs ornementaux sculptés : chaque élément est représenté avec soin dans le détail. Dans une séquence ultérieure, le lecteur assiste à l'affairement de la nuée de locustes sur les pauvres individus restés dans les rues. Le lecteur se retrouve à nouveau au milieu de l'attaque, pouvant regarder les immondes bestioles droit dans leurs yeux, avoir l'impression de pouvoir toucher leur chair boursouflée, voir leurs ailes diaphanes, compter leurs dents acérées, observer les chairs déchiquetées par ces dentitions. Olivier Ledroit est un artiste qui donne à voir sans compter, qui offre au lecteur un spectacle total, un monde où il peut se projeter, toucher chaque élément, avoir la sensation que s'il le souhaite, il pourrait s'y déplacer et découvrir ce qui se trouve au-delà de la bordure de la case ou de la page.

Le lecteur retrouve également avec plaisir les différents personnages, le beau et intouchable Heinrich Augsburg, le marmoréen Black Sabbath, l'impérial Dracula, et il découvre de nouveaux personnages. L'apparence de l'inspecteur Kurse le rend immédiatement antipathique, du fait de son hygiène douteuse, tout en provoquant une forme de pitié involontaire du fait du manque de chance qui lui a donné une telle apparence. Lors de la réunion des comploteurs, le lecteur se retrouve nez à nez avec un personnage ayant l'apparence d'un mandrill que l'artiste arrive à rendre terrifiant dans son animalité, sans céder à la facilité de lui donner des caractéristiques anthropomorphes. De la même manière, il n'est pas près d'oublier les caractéristiques physiques de l'ambassadeur de dystopie. L'exubérance de l'apparence de ces personnages est cohérente, à la fois avec l'apparence des autres personnages, avec les créatures surnaturelles, mais aussi avec la démesure des environnements, et la nature même de Résurrection, une dimension des esprits à caractère métaphorique.



Le lecteur peut parfois avoir l'impression de friser l'indigestion graphique du fait de la densité d'informations au centimètre carré, Olivier Ledroit étant le pourfendeur sans relâche du moindre centimètre inutilisé sur une page. Si la nature a horreur du vide, lui l'occupe. Mais le lecteur peut aussi faire le choix de se restreindre à une lecture plus rapide, sans consacrer de temps aux détails (ce serait dommage, une hérésie même) pour progresser plus rapidement dans l'intrigue. Même dans ce mode de lecture, il tombe régulièrement en arrêt dans son avancée, devant des images saisissantes de beauté, d'étrangeté, de cruauté. Il ne peut pas faire autrement que de rester bouche bée devant cette image des chevaliers teutons descendant dans l'eau glacée, entraînés vers le fond par le poids de leur armure. Il esquisse un mouvement de recul lors de l'accouplement entre Rébecca et Requiem, quand ce dernier n'arrive pas à refréner sa soif de sang. Il s'inquiète en voyant le ciel couleur sang s'assombrir au-dessus Nécropolis, à l'idée de l'orage qui s'annonce, et il vérifie même l'état du plafond au-dessus de lui en songeant à l'arrivée de la nuée de locustes. Il sent l'air autour de lui crépiter d'énergie quand Requiem s'empare du marteau de Thurim. Il réprime une moue de dégoût en voyant des soldats zombies de la première et de la seconde guerre mondiale s'avancer vers lui. Il ressent une douleur cervicale quand il contemple l'architecture gothique du couvent des sœurs de sang, comme s'il devait lever la tête pour distinguer le sommet des tours. Ces pages offrent un spectacle total, des plus petits détails, aux paysages les plus grandioses, en passant par des moments d'une rare intensité.

Ayant complètement abdiqué tout esprit critique sous l'emprise du charme des dessins d'Olivier Ledroit, le lecteur peut même en oublier de suivre l'intrigue. Bien sûr, de temps à autre, il a vaguement conscience que la démesure des situations représentées participe à une histoire et qu'il a bien fallu un scénariste pour concevoir une trame qui comprenne ces moments, qui les lie, et une solide capacité à penser sa narration de manière visuelle, pour que l'artiste puisse laisser son talent s'exprimer. Le lecteur repense à cette vision onirique et macabre des chevaliers teutons entraînés au fond de l'eau par le poids de leur armure. Il se dit, après coup, que l'apparence d'Aiwass sous la forme d'un mandrill fait sens dans le cadre du récit, ou encore que l'approche de la flotte de Dracula de la frontière de la Dystopie, avec les dragons harnachés attendant était bien amenée. Il sourit également en repensant aux différents gags incorporés dans la narration parfois gras, parfois beaucoup plus fins. Le fait que l'inspecteur Kurse (au physique déjà ingrat) attire sur les catastrophes relève d'un humour assez massif, dénué de finesse. Il en va de même pour les caractéristiques de l'arme appelée Papacanon. Lorsque Requiem entend toquer à la porte de sa cellule, il s'interroge sur ce dont il s'agit : une armure enchantée ? Le relevé du compteur de sang ? Un représentant en cercueils ? Le scénariste tourne en dérision ce (faux) moment de suspense se moquant lui-même du deus ex machina qu'il va employer, et qui n'en est finalement pas un. Pat Mills utilise d'autres formes d'humour plus sophistiquées. Lors de l'arrivée de Kurse chez Requiem, le familier de ce dernier reconnaît son ancien maître et commence à dérouler une biographie de manière peu flatteuse. C'est un détournement habile du Dictionnaire du diable (1881-1906) d'Ambrose Bierce.



En fonction des séquences, l'humour peut être noir, ou grinçant en relevant en même temps de la satire sociale ou politique. Olivier Ledroit n'a pas gâté, non plus, l'ambassadeur de Dystopie, avec son apparence. Par contre, le scénariste lui a ciselé des dialogues frappé du coin de la double pensée, avec un cynisme assumé aussi réjouissant qu'écœurant. Dracula s'est rendu en Dystopie pour faire commerce, et acheter leur stock d'opium noir, une drogue. L'ambassadeur commence par dénoncer les méfaits de la drogue, et rappeler la position de son gouvernement contre l'usage de tout produit psychotrope. Il enchaîne la phrase d'après pour expliquer, que puisque de toute façon ce commerce existe, autant que ce soit la Dystopie qui en tire les bénéfices. Le lecteur peut prendre cette contradiction au pied de la lettre et penser à quelques pays producteurs de drogue, appliquant le même système de double pensée. Il peut aussi substituer la vente d'armes à celles de drogue, et élargir d'autant le nombre de gouvernements hypocrites qui mettent en œuvre une telle politique. L'ambassadeur aggrave encore son cas, en proposant de lui-même de fournir des esclaves en plus.

Le lecteur se rend compte que Pat Mills met en œuvre sa conscience politique à d'autres reprises en évoquant également la culture de classe dominante (celle des vampires), en opposant le libéralisme philosophique au libéralisme économique, ou en montrant une armée de soldats sous forme de zombies (une métaphore de l'obéissance sans condition). Ces développements nourrissent l'intrigue et s'y insèrent naturellement. Le lecteur voit l'histoire globale progresser doucement du fait du nombre de personnages et d'enjeux. Dans les premiers tomes, les auteurs ont fait découvrir au lecteur les différentes races existant sur Résurrection, lui ont présenté les différentes factions, les différents personnages, le complot, les règles de ce monde. Le scénariste a mis en place un enjeu simple (renverser Dracula pour mettre un autre pouvoir en place) permettant au lecteur de s'y retrouver, ainsi qu'une histoire d'amour conflictuel (Rebecca & Requiem), et un passé historique (Thurim). Il réussit à continuer à développer et à nouer ces différents fils narratifs, sans donner l'impression d'en oublier, ni de s'éparpiller. Le lecteur peut éventuellement regretter que tel ou tel personnage n'ait pas le droit de cité dans ce tome (vivement le retour de Sabre Erectica), mais il n'éprouve pas l'impression d'une fuite en avant faute de plan d'ensemble.


Ce sixième tome continue d'enchanter le lecteur avec des visuels d'une beauté à couper le souffle, d'une consistance inouïe, d'une richesse dispendieuse. Il emmène le lecteur dans un monde gothique d'une grande noirceur, dans une rébellion au profit d'un autre groupe de pouvoir, tout en restant aux dépens des plus faibles. Il fait progresser une intrigue facile à suivre, enrichie par de nombreux thèmes.



jeudi 21 juin 2018

Jessica Blandy, tome 3 : Le Diable à l'aube

Le coup du sourire au fond de la boîte

Ce tome fait suite à La maison du Dr. Zack qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est paru pour la première fois en 1988, écrit par Jean Dufaux, dessinés et encrés par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. Ce tome a été réédité avec les 2 premiers dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1 - Intégrale Jessica Blandy 1.

Dans une petite ville de Floride, il y a un ours en peluche sur l'étagère de la devanture d'un magasin. Alice, une petite fille, en parle le soir à ses parents, en espérant qu'un jour son père (qui est au chômage) puisse lui offrir. Dans l'une des voies d'eau du marécage des Everglades, James Currie, le secrétaire particulier d'Irving Balasco, vient remettre l'argent promis aux frères Anderson (Clay & Boogie Woogie). Mais l'entretien ne se passe pas comme prévu : Clay récupère l'argent et poignarde le plénipotentiaire, puis lui tranche le doigt qui porte une chevalière. Boogie Woogie donne le cadavre à manger aux crocodiles. Pendant ce temps-là, la police vient de retrouver la limousine d'Henry Balasco (le cousin d'Irving Balasco) qui a été enlevé. Plus profond dans les marécages, une très jeune adolescente fait cuire des œufs, au son d'un disque des Doors. Elle les apporte aux 2 prisonniers dans une autre baraque : Hector Balasco (avec une blessure importante au niveau du ventre) et Jessica Blandy.

Sur ces entrefaites, Clay et Boogie Woogie Anderson rentrent de leur mission, et Clay rend compte à son père de ce qu'il a accompli. Clay fait comprendre à son père qu'il compte bien garder Jessica Blandy pour lui, et que son père a intérêt à ne pas y toucher. Puis il part à la recherche de sa sœur Loretta qu'il commence à réprimander pour avoir abîmé un de ses disques. La petite ne se laisse pas faire, le menace avec un couteau, et exige qu'il la laisse tranquille, alors qu'elle se repose à côté de la tombe de leur mère Emma Lyons. À Miami, dans une riche demeure, monsieur Blue se présente devant Irving Balasco. Ce dernier lui explique que sa combine pour faire enlever, puis assassiner son propre cousin se retourne contre lui, car le clan des Anderson le fait chanter, après avoir froidement exécuté son secrétaire James Currie. Il demande à monsieur Blue de mettre de l'ordre dans tout ça et de ne laisser aucun survivant, même la pauvre blonde (Jessica Blandy) qui s'est retrouvée mêlée à tout ça, juste parce qu'elle souhaitait interviewer Henry Balasco, pour écrire un article de journal.


Les 2 premiers tomes de la série ont montré au lecteur son originalité quant au personnage principal. Ce troisième enfonce le clou. La série porte le nom de Jessica Blandy, mais celle-ci ne joue pas le rôle de femme d'action, ni même de femme fatale. Le lecteur habitué à des héros ou héroïnes classiques ne peut qu'être fortement déconcerté par le traitement de Jessica Blandy. Dans ces polars, elle ne résout pas l'enquête, elle ne mène pas l'enquête. Plus surprenant, elle n'est ni le catalyseur des événements ou du dénouement, ni même un deus ex machina qui débloque la situation. Arrivé au troisième tome, le lecteur ne peut pas s'empêcher de s'interroger sur ce personnage singulier, sur cette femme maltraitée. Comme dans les tomes précédents, Dufaux aménage une scène où elle se retrouve nue et en fait un objet du désir masculin. Renaud représente la nudité frontale, mais sans gros plan, ni pose lascive. Si l'effet sur le lecteur mâle est indéniable, les événements et le comportement des personnages justifient cette séquence, et le place en position inconfortable de voyeur impuissant. Par ailleurs, Renaud montre que Jessica soigne sa silhouette, à la fois sur le plan physique, à la fois avec ses tenues vestimentaires, ici un superbe ensemble blanc immaculé, et de la lingerie recherchée. En fait, malgré une relation sexuelle contrainte pour Jessica, le moment le plus chargé en érotisme pervers intervient au bord d'une piscine avec 2 beaux éphèbes dans le plus simple appareil, ce qui sous-entend une relation de nature homosexuelle et vraisemblablement tarifée, ou tout du moins intéressée comme peut l'être un gigolo.

Dans le même temps, Jessica Blandy ne se comporte pas comme une allumeuse. Sa tenue correspond à son activité initiale : accompagner un riche entrepreneur pour bénéficier d'une interview, afin de rédiger un article sur cette famille aux affaires opaques. C'est une autre particularité de ne quasiment rien savoir de Jessica Blandy. Le lecteur reçoit juste la confirmation qu'elle exerce le métier de journaliste et qu'elle a déjà écrit 2 livres. Elle ne semble avoir aucune attache familiale, et les auteurs ne révèlent rien de son passé. En ce qui concerne son caractère, elle se retrouve à nouveau dans une situation horrible, séquestrée à côté d'un blessé, dans des conditions d'hygiène douteuse, aux mains d'individus sociopathes, contrainte à un mariage forcé, et à la nuit de noces qui s'en suit. L'absence de bulles de pensée ou de voix intérieure limite fortement la projection du lecteur dans le personnage. Son visage indique des émotions qui sont le plus souvent en réaction à ce qu'elle voit ou ce qu'elle observe. En termes de caractère, le lecteur retient donc de son visage ses expressions d'indignation. Finalement le caractère de Jessica Blandy apparaît en creux et déstabilise le lecteur. Malgré sa situation (enlevée, séquestrée, mariée de force) et le danger grave et imminent, elle ne se conduit pas en victime et elle ne perd jamais sa capacité d'empathie, ce qui lui confère malgré tout un réel statut d'héroïne.


Comme dans le tome précédent, les auteurs savent s'y prendre pour développer une ambiance malsaine et créer un mal-être existentiel chez le lecteur. Dans un premier temps, il peut sourire en découvrant les stéréotypes utilisés comme les bouseux isolés dans leur coin d'Amérique rurale, faisant régner leur loi, devant le prêtre à l'interprétation très personnelle de la Bible, devant l'opulence de la demeure de l'homme d'affaires illicites, ou encore les conditions de détention rudimentaires de Jessica Blandy et Henry Balasco. Mais les auteurs mettent ces éléments en œuvre, au premier degré, sans aucune ironie. Bientôt, le lecteur ressent l'effet cumulatif de ces différents éléments, pas très originaux pris un par un, mais formant un tableau sombre de l'humanité dans ce qu'elle a de plus misérable et méchante. Quand il découvre la manie malsaine de Boogie Woogie, (lécher les plaies pour en laper le sang), à nouveau la représentation très prosaïque, sans hémoglobine qui coule par litre, transcrit avec force cette manie irrépressible déviante de manière plausible dans tout ce qu'elle a de répugnant. Renaud n'est pas adepte des gros plans gore, ou de l'exagération dramatique, ce qui donne plus de réalisme à cette manie dégénérée. De la même manière, il n'exagère pas l'état de délabrement de la cabane où sont détenus Jessica et Henry. Ce n'est pas une construction très solide, mais elle ne menace pas de s'écrouler au premier coup de vent.

Alors quand le comportement de Clay Anderson monte qu'il est incapable d'éprouver de l'empathie, son discours sur la manière de traiter une femme prend une dimension horrifique sans même qu'il n'ait besoin de le mettre en pratique. Il suffit que Jean Dufaux glisse une allusion discrète à un moment d'égarement du même personnage, pour que le lecteur comprenne par lui-même qu'il s'agit d'un acte de pédophilie, sans que le mot ne soit écrit. L'évocation de la chanteuse disparue Emma Lyons produit un impact sur le lecteur non pas à cause de la maltraitance qui a été son lot, mais par l'évocation d'un passé révolu et disparu. Le malaise naît de son oubli par le monde extérieur, alors même que ses chansons ont parlés à des dizaines de milliers d'auditeurs et les ont émus. Le lecteur ressent l'inéluctabilité du temps provoquant un oubli qui efface tout, jusqu'à l'existence des individus, relativisant les accomplissements de chacun jusqu'à les rendre insignifiants. L'horreur devient psychologique, d'une redoutable efficacité. La fin positive ne parvient aucunement à effacer la sensation de futilité de la vie humaine, la vanité des réussites personnelles.


Du fait du pragmatisme de la narration, l'œil du lecteur a tendance à ne pas prêter attention aux dessins, à regarder avec condescendance ces formes détourées d'un trait fin peu consistant, à n'y voir qu'une représentation un peu superficielle d'une réalité évidente et facile. Pourtant les pages de Renaud sont loin d'être vides. Il s'investit fortement pour donner de la consistance aux personnages, avec un casting qui ne repose pas sur des trognes, mais sur des morphologies différentes, une direction d'acteur naturaliste, avec la limite des expressions faciales pas toujours nuancées. Il s'implique tout autant dans les décors, que ce soit la régularité de leur présence (dans plus de 80% des cases, ce qui est très élevé) ou dans les détails réalistes qui leur donnent des caractéristiques concrètes et différenciées. Le lecteur observe que les milieux naturels sont représentés avec soin, en particulier sur l'exactitude de la végétation, même si la faune n'est pas très présente. Lors des dialogues, il ne se contente pas d'une alternance de têtes en train de parler, mais il travaille à partir d'un véritable plan de prises de vue préétabli.


Ce troisième tome constitue la confirmation des éléments constitutifs de la série, ainsi que la capacité des auteurs à se renouveler, tout en restant dans le même registre. Jessica Blandy reste une énigme, et dans le même temps son caractère se dessine en creux, très étonnant. Le récit reste dans le registre du polar très noir, et les auteurs continuent à employer des conventions d'une Amérique parfois stéréotypée, mais en jouant sur l'effet cumulatif, et une narration prosaïque et premier degré. Il n'y a pas d'enquête à proprement parler, il s'agit plus d'un thriller. Dans le même temps, il y a bien des meurtres et des actes de violence, et la fin fait encore plus ressortir l'amoralité des individus impliqués, ainsi que la manière dont le déroulement de leur vie découle de leur situation à la naissance, et du milieu dans lequel ils ont grandi, avec une bonne dose de fatalisme et de prédétermination sociale et culturelle. 5 étoiles pour un récit à ne pas lire quand on est déprimé. Quelques séquences bénéficient d'un sous-titres (comme : le coup du sourire au fond de la boîte) qui traduise un cynisme désabusé d'une rare dureté.


mercredi 20 juin 2018

Jessica Blandy, tome 2 : La Maison du Dr. Zack

Oui, mon chat a horreur qu'on le dérange.

Ce tome fait suite à Souviens-toi d'Enola Gay avec lequel il forme une histoire complète en 2 parties. Il est initialement paru en 1987, écrit par Jean Dufaux, dessiné par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. Ce tome a été réédité avec le premier et le troisième dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1 - Intégrale Jessica Blandy 1.

À San Francisco, le détective Gus Bomby mène l'enquête à sa manière : au cours d'une partie de poker nocturne, avec Pete le rat. Comme ce dernier est rincé et que Gus continue de gagner, la mise devient des informations. Gus apprend ainsi que l'assassinat de Scott Mitchell est lié à celui de Jeffrey Lanes. Gus relance d'une partie, mais il se fait choper par les 2 autres joueurs la main dans le sac en train de tricher. Il s'en suit un échange de coups alors que les 2 joueurs essayent de la neutraliser afin de lui faire passer l'envie de tricher. Une fois qu'ils l'ont maîtrisé, Ma (une femme enrobé d'un certain âge qui était occupée à repasser dans la même pièce) s'approche de lui avec le fer à repasser brandi d'une main pour s'en servir sur le visage de Gus. Il réussit à se libérer de justesse et fait usage de son arme à feu, tuant Ma sur le coup. Contre toute attente, il appelle la police pour signaler ce qui vient de se passer, en parlant à l'inspecteur Robby. Ce dernier s'apprête à interroger Lee, l'un des agresseurs de Jessica Blandy.

Grâce à une mise en scène roublarde pour intimider le détenu, l'inspecteur Robby obtient 2 noms : celui de Chuck qui a commandité l'agression à l'encontre de Jessica, et celui de son employeuse Pénélope Mitchell, la sœur de Scott Mitchell. Cette dernière est immédiatement avertie de l'aveu de Lee et prend les mesures qui s'imposent. Jessica Blandy se rend à un rendez-vous fixé par un appel anonyme dans un casino abandonné à l'écart de tout. Elle y découvre Lars Groffin affalé dans un fauteuil, une méchante blessure au ventre, faite au couteau. Il se présente à elle et a juste le temps d'énoncer une citation : none knows how it comes, how it goes, but the name of the secret is love. Pendant ce temps-là l'agresseur de Groffin est en train de fouiller la boîte à gant de la voiture de Jessica Blandy, où il y trouve son permis qu'il empoche. Il la laisse repartir sans se manifester. Jessica rentre à la villa qu'elle partageait avec Scott Mitchell et se dirige vers la bibliothèque pour consulter l'exemplaire de Sylvie et Bruno (1889/1893) de Lewis Carroll.

Intrigué par le premier tome (et un peu aguiché par la singulière héroïne), le lecteur revient pour découvrir le dénouement de ce polar poisseux. Il lui faut attendre une dizaine de pages avant de retrouver les beaux paysages de la côte ouest des États-Unis, lorsque Jessica Blandy se rend à son mystérieux rendez-vous dans un casino désaffecté qui commence à tomber en ruine. Il a alors le plaisir de retrouver de grands espaces, avec un océan d'une belle eau, et une végétation authentique. Une quinzaine de pages plus loin, il peut apprécier le soin avec lequel Pénélope Mitchell a choisi les plantes de sa serre, grâce aux dessins précis de Renaud. Il aura encore une fois l'occasion de bénéficier d'une scène en extérieur, lors d'une évocation du passé, dans la jungle du Vietnam, à nouveau avec une représentation fidèle, précise et une colorisation transcrivant bien l'ambiance lumineuse.


Pour le reste il faut attendre la fin de la partie de poker pour que les décors acquièrent plus de substance. Passée cette première séquence, le lecteur peut se projeter dans le commissariat de l'inspecteur Robby, puis dans la somptueuse demeure de Pénélope Mitchell. Il bénéficie d'une vision d'ensemble du grand hall du commissariat (avec une architecture fonctionnelle et réaliste pour disposer d'une aussi grande pièce, puis du bureau de l'inspecteur Robby (avec ses casiers métalliques tout aussi fonctionnels), qu'il peut mettre en regard de la vue sur la grande pièce de la demeure de Pénélope Mitchell, puis de la pièce de dimension plus petite abritant sa bibliothèque, l'artiste ayant sciemment établi un parallèle entre les 2 en adoptant un plan de prise de vue similaire.

Les scènes suivantes recèlent encore des surprises en termes de lieux, à commencer par la découverte de la grande salle du casino ayant subie les ravages du temps et des intempéries. Le lecteur accompagne encore les personnages dans un laboratoire souterrain à l'aménagement plus spartiate et plus convenu. Il peut effectuer une autre comparaison entre la chambre de Jessica Blandy et celle de Pénélope Mitchell, toutes les 2 arrangées avec goût. D'ailleurs, Jessica Blandy est toujours aussi aguicheuse. Le lecteur la retrouve à partir de la page 12 dans un magnifique tailleur blanc immaculé, avec un décolleté moins prononcé que dans le tome 1. Par contre, il assiste à sa douche et à sa toilette. Renaud lui fait adopter des postures un peu cambrées, mais dans le même temps, il s'agit d'un moment ordinaire, à sa place dans sa journée. Il est indéniable que cette séquence a pour but de titiller le lecteur masculin, mais elle établit aussi que le personnage n'est pas pudique, sans connotation sexuelle. Le lecteur a encore l'occasion de se rincer l'œil une deuxième fois, dans une séquence plus perverse où un homme profite de sa position de force pour obliger une femme à se déshabiller et à se tenir nue devant lui. À nouveau, cette scène se justifie par ce qu'elle révèle de la personnalité du personnage masculin, mais aussi de la femme choisissant de se livrer à cet effeuillage pour obtenir une faveur d'une autre nature. Elle participe également à la représentation de rapports humains fondés sur différentes formes de domination.

Comme dans le premier tome, le lecteur peut s'interroger sur le choix de Renaud de n'utiliser que des traits fins pour détourer les formes, de proscrire les aplats de noir (à de rares exceptions près pour des ombres portées) et de ne pas faire varier l'épaisseur des traits encrés, engendrant une impression visuelle étrange de formes uniquement détourées, sans réelle substance. Dans le même temps, chaque case bénéficie d'une construction qui permet de hiérarchiser les différents plans, de faire ressortir les formes les unes par rapport aux autres et de donner du relief aux éléments représentés. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte que l'artiste utilise régulièrement des vues de dessus avec des angles plus ou moins inclinés pour donner une vision adaptée du positionnement relatif des personnages. Il s'aperçoit aussi que les plans de prise de vue sont variés, adaptés à chaque séquence, et qu'ils permettent de montrer les environnements suivant différents angles de vue, ainsi que les interactions des personnages avec les différents accessoires. Alors que l'usage exclusif de traits fins donnent une impression de superficialité, la richesse et la sophistication de la narration visuelle racontent une histoire substantielle, avec de nombreux détails qui viennent la nourrir, que ce soit la planche à repasser de la matrone, le présentoir à trombone sur le bureau de Robby, le modèle de cheminée du salon de Pénélope Mitchell, les sous-vêtements de Kim, ou encore les postures de Pearl, la secrétaire du détective privé Gus Bomby.


Le lecteur revient donc pour la résolution de l'intrigue et pour un récit inscrit dans le genre polar poisseux. Jean Dufaux continue d'utiliser une partie des conventions du polar : des individus avec un comportement agressif et sadique (l'agression au fer à repasser, l'intimidation pendant l'interrogatoire, l'assassinat à l'arme blanche, etc.), une sexualité soumise à des rapports de force (l'inspecteur Robby extorquant une faveur à Kim), les privilèges illégaux de l'argent (Pénélope Mitchell commanditant un meurtre et rabaissant son personnel), des individus pas tous bien dans leur tête (du comportement obsessionnel au syndrome post traumatique). En outre, Jessica Blandy se retrouve à nouveau dénudée. Dans le même temps, le scénariste raconte bien un polar dont les personnages et les événements servent de révélateur à l'état d'une société, que ce soit le flic prêt aux compromis pour aboutir et en même temps conscient des limites de ses interventions, ou les vétérans d'une guerre sans gloire et sale. Néanmoins en ayant choisi de situer son récit aux États-Unis, l'auteur se retrouve toujours sur le fil entre une évocation nourrie de faits et de recherches, et des clichés prêts à l'emploi. Par exemple, plusieurs personnages picolent régulièrement, comme une forme de stéréotype, sans incidence sur leur comportement ou leur état d'esprit.

Même si son enthousiasme peut être un peu émoussé par quelques éléments un peu factices, le lecteur se rend compte qu'il reste sensible au mal être des personnages. Dufaux & Renaud ne font pas qu'assembler des situations éculées, leur histoire exhale un parfum entêtant de difficulté à exister d'imperfection, de comportements déviants pour pouvoir supporter la douleur d'exister. L'inspecteur Robby parle de lui à la troisième personne du singulier comme s'il se voyait comme un personnage différent de ce qu'il est vraiment. Il ne peut satisfaire ses pulsions sexuelles que par des moyens détournés. Le lecteur se retrouve face à plusieurs personnes handicapées physiquement, comme une matérialisation dans leur chair des traumatismes psychologiques qu'ils ont endurés. Kim doit se déshabiller devant l'inspecteur Robby, contrainte à accomplir des actes humiliants pour le bien-être d'une tierce personne qui n'en saura jamais rien. Jessica Blandy se retrouve dans un casino désaffecté tombant en ruine, oublié de tous, une preuve manifeste du temps qui passe, d'une époque révolue dont personne ne se souvient, d'efforts qui n'ont rien produit de durable, la preuve matérielle que l'entropie est plus forte que tout.


Pour la deuxième fois, le lecteur est fortement tenté de ne voir dans ce récit qu'un polar un peu facile, aux dessins manquant 'épaisseur à l'instar des traits de contour trop fins, au scénario s'appuyant sur des situations toutes faites. Pourtant, l'histoire prend une forme inhabituelle avec son personnage principal ayant un rôle presqu'incident et une souffrance d'exister bien réelle, s'exprimant sous des formes variées.


mardi 19 juin 2018

Jessica Blandy, tome 1 : Souviens-toi d'Enola Gay

Sait-on jamais ! Surtout avec les femmes…

Ce tome est le premier d'une série qui en compte 24. Il est paru initialement en janvier 1987. Il a été écrit par Jean Dufaux, dessiné et encré par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. La dernière page précise que le travail de travail de documentation a été réalisé par Léon Lekeu. Ce tome a été réédité avec les 2 suivants dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1.

Dans une belle villa isolée donnant sur la mer, à Big Sur en Californie, Scott Mitchell vient de se réveiller. Il fait couler son café, fume sa première cigarette de la journée, et vérifie le chargeur de son arme de poing, avant d'aller prendre sa douche. Une fois rasé et son café pris, il s'habille, cache une photographie dans un exemplaire de Sylvie et Bruno (1889-1893) de Lewis Carroll (1832-1898) et prend une fleur dans un vase pour l'amener à Jessica Blandy, encore endormie nue dans le lit. Elle se réveille alors qu'il remonte le drap sur elle. Elle l'embrasse et il s'en va dans son coupé sport. Elle tente de se mettre au travail, mais ne retrouve pas ses lunettes. Scott Mitchell arrive chez lui et trouve le portail grand ouvert. Il découvre le cadavre de sa femme, puis de ses 2 enfants Jim & Andy. Il est à son tour abattu d'une balle en pleine tête, tirée à bout portant, alors que son assassin déclare : souviens-toi d'Enola Gay. Pendant ce temps-là, Jessica Blandy contemple les vagues sur la plage.

Ayant appris l'assassinat de son amant, Jessica Blandy se rend chez Gus Bomby, un détective privé, ancien lieutenant de police. Il interrompt son rendez-vous avec un mari cocufié pour la recevoir. Elle veut qu'il l'aide à trouver l'assassin. Après l'entretien, elle décide de se rendre chez Kim, une copine, à Sausalito. Sur le trajet, elle quitte volontairement la route, et hésite à se précipiter depuis le haut d'une falaise. Elle renonce à son projet à quelques mètres de l'à-pic. Chez Kim, elle lui explique ce qui lui arrive et lui demande si elle peut dormir chez elle. Pendant ce temps-là, Pad Jester, un journaliste travaillant pour la presse à sensation a réussi à s'introduire chez Scott Mitchell et farfouille dans ses affaires. Il finit par trouver une photographie de Scott & Jessica, nus sur la plage.


(Re)Découvrir Jessica Blandy, c'est revenir aux débuts de la carrière de scénariste de BD de Jean Dufaux qui a débuté en 1983 dans le Journal de Tintin. C'est aussi retrouver une association fructueuse avec l'artiste Renaud. L'édition en intégrale s'ouvre avec une introduction rédigée par Jacques Baudou, spécialiste des littératures populaires, et en particulier des romans et films policiers. Il explicite les influences de Jean Dufaux pour cette série, essentiellement des auteurs de polars américains : Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Ed McBain, Michael Connelly ou encore John Maddox Roberts. À la fin du récit, le lecteur pense également beaucoup à Ross Macdonald, et à sa manière d'inscrire ses personnages dans les événements d'une époque, en mettant en scène les différentes strates de la société dans laquelle se déroule l'enquête. À ce titre la séquence d'ouverture inscrit l'histoire dans les paysages de la côte Ouest des États-Unis avec une villa à l'architecture reconnaissable.

Lors de cette histoire, le lecteur va pouvoir ressentir la présence proche de l'océan, et le climat ensoleillé de cette côte. Il constate que Renaud s'investit pour représenter des environnements différents que ce soit cette villa, l'autre villa de Scott Mitchell avec une architecture différente, les rues en pente de la grande ville la plus proche, les maisons desservies par un ponton à Sausalito (avec le beau vitrail de celle de Kim, la cartomancienne), les grandes plages désertes, ou les rochers de la digue où se promène Jessica, ou encore la terrasse d'un restaurant à San Francisco où elle déjeune avec son éditeur. Il peut également ressentir le vent sur son visage quand Jessica conduit sa décapotable sur une autoroute. Il peut même voir les mouettes s'envoler sur la plage. Les pages présentent un fort taux d'arrière-plans dans les cases, ceux-ci ne disparaissant que lorsqu'une conversation s'étale sur une page. Renaud effectue un travail visible de casting pour les personnages de manière à ce qu'il soit tous facilement identifiables que ce soit la chevelure de Jessica Blandy, la corpulence de l'inspecteur Robby, les cheveux blancs de Gus Bomby, ou encore le corps athlétique et le crâne rasé de l'assassin. Il apporte le même soin à doter chaque personnage d'une tenue vestimentaire spécifique, adaptée à sa condition sociale, à ses occupations et au climat. Évidemment, il consacre plus de temps aux différentes toilettes de Jessica Blandy. Le lecteur ne peut faire autrement que de remarquer qu'elle ne porte jamais de soutien-gorge et qu'elle maximise systématiquement son décolleté.


Il s'agit d'un polar assez violent, dans lequel des individus trouvent la mort de manière soudaine, avec des brutalités physiques plus ou moins sadiques. Renaud représente cette violence de manière factuelle, à commencer par les cadavres de l'épouse et des enfants de Scott Mitchell, sans effet sensationnaliste, sans dimension gore. Lorsque le tueur assassine un couple d'amants, à nouveau leurs corps ne sont que des pantins désarticulés, avec une petite entaille où le stylet effilé a frappé. Le mort par noyade regarde le lecteur de ses yeux morts. Lorsque le journaliste Pad Jester se fait frapper, c'est un coup porté soudainement, sans chorégraphie élégante, sans angle de prise de vue pour en accentuer la force. Du coup, quand Jessica Blandy se fait malmener par 3 gros bras, le lecteur n'y voit que la douleur occasionnée, l'absence écœurante d'empathie de ses agresseurs. La narration visuelle devient choquante non pas par la nudité frontale ou la violence graphique, mais à cause de son apparence factuelle sans effet esthétique.

Du fait des dessins, le lecteur plonge son regard dans un monde consistant, prosaïque, et finalement un peu froid, avec une réalité et des décors totalement insensibles à la souffrance de l'humanité. Jean Dufaux raconte une histoire d'assassinats prémédités contre des individus soigneusement choisis. L'histoire se termine dans le tome suivant, et le lecteur reste sur sa faim concernant l'identité du tueur, ses motifs, et la raison pour laquelle il prononce les mots Enola Gay avant de faire passer ses victimes de vie à trépas. Les personnages se comportent comme des adultes, souvent désabusés et désenchantés, vaguement cyniques, mais encore concernés et impliqués émotionnellement et moralement. Le déroulement de l'intrigue découle de l'histoire personnelle des différents protagonistes. Le lecteur n'en apprend pas beaucoup sur Jessica Blandy, si ce n'est qu'elle est romancière et qu'elle a besoin de lunettes pour lire de près. Elle se retrouve mêlée à cette histoire parce qu'elle était l'amante d'un homme mariée. Elle refuse de se résigner à ce crime sordide, et elle s'implique pour découvrir l'identité du meurtrier et l'amener devant la justice si possible. Le récit ne porte pas de jugement moral sur le fait que Scott Mitchell trompe sa femme, avec Jessica Blandy qui le sait parfaitement.


Parmi les autres personnages, le lecteur remarque le détective privé Gus Bomby, retiré du service actif de la police, attaché à Jessica Blandy pour une raison non explicitée. L'inspecteur Robby apparaît plus cynique, sans être forcément corrompu, plus violent aussi, usant de la force et des coups pour se faire respecter auprès de petits criminels. Il relève la pique contre l'éditeur qui refuse d'entendre les besoins pécuniers d'un auteur. Il remarque le comportement de l'une des victimes, malade alité, qui accueille son assassinat avec une forme de satisfaction. Jean Dufaux sait distiller un malaise sous-jacent par le comportement défaitiste de certains personnages, sadiques pour d'autres. Il déploie des efforts pour donner plus de consistance à l'environnement dans lequel se déroule le récit, en particulier en intégrant des références culturelles, par exemple à Greta Garbo, Brest Easton Ellis, Ethan Frome (1911) d'Edith Wharton (19862-1937), Sylvie & Bruno (1889-1893) de Lewis Carroll (1832-1898), et même à John Maher président et fondateur d'un organisme (avec une explication de qui était cet homme, mais qui reste introuvable dans une encyclopédie en ligne). Il subsiste quand même quelques moments un peu factices, que ce soit le comportement de Pénélope Mitchell, la sœur de Scott Mitchell, ou l'assassinat du couple d'amants qui n'apporte rien au récit.


Arrivé à la fin du tome, le lecteur se rend compte que l'intrigue n'était pas très consistante dans cette première partie, et que les auteurs ont préféré développer une atmosphère autour de ces assassinats commis par un tueur efficace, et de ces individus qui semblent exister chacun dans leur bulle, sans vraiment communiquer entre eux. La froideur de la narration et les références trop visibles donnent parfois une impression d'artificialité. Pour autant il se dégage un vrai malaise de ces existences fragiles et vaines, une fatalité existentielle qui finit par mettre le lecteur mal à l'aise.