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mardi 10 août 2021

Servais - L'intégrale - Tome 1 - La Hâche et le fusil

J'ai parié avec mes amis que je danserais avec l'assassin !


Ce tome contient une histoire complète, rassemblant les 2 tomes, chacun publié pour la première fois en 1994, dans une série intitulée La mémoire des arbres. Le scénario a été adapté d'un fait divers par Gérard Fripiat, Jean-Claude Bissot et Jean-Claude Servais, ce dernier ayant dessiné l'histoire. La mise en couleurs a été réalisée par Émile Jadoul.


Fin août 1964, dans la forêt gaumaise, des daims se mettent à courir derrière le mâle. Au fond des bois, une Jeep arrive à une petite maison. Robert arrête le véhicule et en descend. Il prend dans ses bras la jeune fille en pleurs sur le siège passager. Il la dépose délicatement dans le canapé, sans dire un mot, et il allume un feu dans la cheminée, toujours sans dire un mot. Il prend un manteau d'adulte et l'enfile à la demoiselle qui continue à pleurer sans dire un mot. Il entend du bruit à l'extérieur. Il sort sur le pas de la porte et écoute. Il rentre, prend son fusil et un couteau de chasse, un chapelet dépassant de la poche de sa veste. Il part en laissant tout derrière, y compris la jeune fille sur le canapé. Deux Jeep de la gendarmerie arrivent. Dans l'une d'elle se tient René Collard, menottes au poing, qui intime au conducteur d'aller plus vite. Ils voient enfin la maison. Robert regarde autour de lui : la voie est dégagée : il s'en va à longues enjambées, très calme. Sur le chemin, il croise sa mère dans une carriole tirée par trois chiens. Elle lui dit qu'elle l'avait bien prévenu et qu'il voit où ça l'a amené d'avoir épousé cette femme. Elle lui remet un flacon de jus de plantain, puis elle continue son chemin jusqu'à la première maison de la ville.


La mère fait le tri dans quelques objets mis au rebut et récupère un abat-jour. Elle rentre chez elle toujours dans sa carriole. Une fois arrivée, elle détache les chiens. Elle rentre à l'intérieur pose, l'abat-jour et leur donne à manger de la viande à même le sol, après l'avoir découpée au couteau. Elle se coupe un petit morceau de viande crue pour elle. Elle se fait la réflexion que tout ce qui arrive à son fils est la faute de la femme qu'il a épousée. Puis elle se met à aiguiser son couteau sur une meule à pédale. Ça lui rappelle le même geste qu'elle faisait à l'été 1929, quelques heures avant la naissance de Robert. Elle s'était interrompue en entendant la voiture du notaire Henry qui passait non loin du campement de fortune de sa famille, avec des roulottes et des chiens. Le bruit de la voiture n'avait pas été assez fort pour réveiller le paternel et les frangins. Elle avait ressenti une nouvelle contraction. La nuit, le paternel avec sa femme et les trois frangins s'étaient rendus à proximité d'une ferme pour déterrer le cadavre encore frais d'une vache et récupérer la viande. Le lendemain, les frangins donnaient la viande aux chiens, et la mère donnait naissance à Robert, couchée dans la carriole. À Bruxelles en 1934, Marie-Astrid Dandois, vendeuse dans une armurerie éconduit un importun trop insistant, puis accueille le notaire Henry. Il est venu l'emmener à la campagne, dans son petit château.



La genèse de cette bande dessinée se trouve dans le scénario d'un projet de film avorté, coécrits par Fripiat & Bissot. Ils souhaitaient faire un film sur une célèbre affaire criminelle : le monstre des Ardennes. L'affaire Champenois se déroula autour du village de Buzenol, petite localité belge perdue au creux de la forêt d'Etalle, non loin de Virton et de la frontière française. En 1954, âgée de plus de 50 ans, Elisabeth Danniau épousa Roger Champenois, alors âgé de 25 ans. En 1963, l'épouse disparaît : le mari est accusé, puis relâché faute de preuves. En 1964, Robert Champenois agresse une épicière et enlève sa fille. Il s'enfuit et échappe à la gendarmerie pendant une vingtaine de jours. Il finit par être attrapé et condamné à perpétuité pour un meurtre sans cadavre. Jean-Claude Servais reprend le scénario à son compte et réalise cette adaptation en 106 pages. Il a commencé sa carrière de bédéaste professionnel en 1977, et a connu le succès avec sa série Tendre Violette (1982-2007) avec un scénario de Gérard Dewamme. Les scénaristes ont choisi de prendre des libertés avec les faits : ce n'est donc pas une reconstitution, ce qui explique que les noms et les lieux aient été changés. Robert Champenois devient Robert Lambert, Elisabeth Danniau devient Marie-Astrid Dandois. L'action se déroule toujours dans la Gaume où réside Servais, une partie francophone de la Wallonie en Belgique, dans l'extrême Sud de la province de Luxembourg, à la frontière franco-belge.


La première page installe le ton d'une partie significative de cette histoire : la forêt dans la région de la Gaume. Le lecteur a à l'esprit le titre générique de cette série d'histoires indépendantes : la mémoire des arbres. L'artiste prend un soin délicat à représenter la forêt et la nature. Il dessine d'un trait fin, avec des aplats de noir un peu hachurés, pour une représentation réaliste et précise. Sur cette première page, le lecteur peut identifier les animaux, l'oiseau, et les différentes plantes, arbres. Lorsque Robert fuit et se retrouve sur un chemin où il croise mère, le lecteur peut se projeter pour effectuer une balade le long de ce sentier. Plus loin il voit passer la belle voiture du notaire sur une route de campagne, avec la clôture en piquets et fil de fer barbelé. Il peut voir les couleurs de l'automne, le champ de blé avec quelques coquelicots, des vues générales de la campagne aux alentours du château, de la maison des Champenois. Il observe Robert travailler à la tronçonneuse et à la hache pour son métier de bûcheron. Il suit Robert pendant 3 pages magnifiques quand il fait découvrir la forêt à René Collard, le sacristain qui a emménagé avec lui. Et bien sûr, il suit Robert pendant une dizaine de pages alors que la traque va bon train pour le capturer. À chaque séquence, il peut observer chaque plante, chaque arbre pour en déterminer le nom, et il voit passer un peu de vie sauvage, quelques animaux. Même si ces séquences constituent un peu moins de la moitié du récit, elles le colorent fortement, attestant ainsi du fait que Robert Champenois est un homme des bois, c’est-à-dire un individu habitué à vivre et à travailler dans la nature.



Grâce aux dessins réalistes et méticuleux, le lecteur éprouve l'impression de suivre un reportage pris sur le vif. Tout commence avec cette scène un peu surprenante, juste avant que ne commence la traque de Robert dans la forêt, par des centaines de gendarmes, et même des hélicoptères. Il est probable que cette situation parle plus à des lecteurs belges qu'à des lecteurs français, l'affaire ayant eu un fort retentissement en Belgique. La rencontre avec la mère s'avère fort déstabilisante. Puis le récit remonte en 1929 pour reprendre un ordre chronologique. Le lecteur peut voir les conditions de vie très frustes de la famille de Robert, et leur vie de chapardage et de vente de chiens. En observant les images, le lecteur en vient à se demander à quel genre de pratiques dégénérées ils peuvent se livrer. Déterrer le cadavre d'une vache pour en récupérer la viande, prendre une femme comme paiement pour des chiens, faire tirer une carriole par des chiens, attacher des chiens à un fauteuil roulant… Le lecteur en vient à se demander quelles autres pratiques peuvent être sous-entendues, que ce soit la consommation d'un autre type de chair, ou des contraintes psychologiques cruelles. Le contraste est total avec la vie de Marie-Astrid Dandois, vivant à Bruxelles, dans le confort moderne. Le premier tome distille une ambiance malsaine et angoissante, en laissant supposer que la famille de Robert Champenois est capable de tout, et que lui-même est un peu attardé, et pas un modèle d'épanouissement et d'équilibre psychologique. L'entrée en scène du bedeau René vient rajouter une touche de soupçon de maladie mentale.


Le lecteur passe alors à la seconde partie : les scénaristes développent à la fois la relation entre Robert et René, et des retours dans le passé dévoilant des aspects de la relation entre Robert et son épouse. Il est impossible de résister à la bonne humeur de René, même si elle est fortement tempérée par le mutisme de Robert. Dans le même temps, le caractère de Marie-Astrid se révèle peu commode. La narration visuelle continue de montrer ces individus dans leur quotidien de manière naturaliste. Le lecteur ressent qu'il côtoie des êtres humains complexes et plausibles, avec des interactions où les non-dits pèsent lourds. Au fur et à mesure que les événements du passé sont révélés, la pesanteur quasi morbide de la première partie se dissipe et l'action gagne en importance. Les auteurs donnent leur interprétation du drame. Il n'explicite pas les ressentis des uns et des autres, mais montrent leur comportement, ainsi que la manière dont est décédée Marie-Astrid Dandois. Ils ne diabolisent pas Robert Champenois, et ils n'en font pas non plus un Robin des Bois. Le lecteur peut prendre fait et cause pour Robert, comme pour Marie-Astrid, sans pour autant les absoudre de leurs responsabilités : les auteurs en ont fait des individus pleinement incarnés dans leurs contradictions, et dans la façon dans la société les considère.


Au départ, une idée étrange : rendre compte d'une affaire criminelle en en changeant des faits connus. Dans l'exécution, les dessins un peu maniérés donnent une consistance extraordinaire aux individus, aux intérieurs, et également à l'environnement forestier. La première partie génère un malaise palpable chez le lecteur. Dans la seconde partie, le lecteur se rend compte que chaque protagoniste a acquis une vie propre et qu'il se trouve à les comprendre, à éprouver une réelle empathie pour chacun d'entre eux.



samedi 17 novembre 2018

Ceux qui restent

Tu as dans la tête, l'envie de repartir, c'est ça ?

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Le scénario a été réalisé par Josep Busquet, les dessins et la mise en couleurs par Alex Xöul. Il comprend 126 planches de bande dessinée

Par une nuit tranquille et dégagée avec la Lune brillant dans une mer d'étoiles, une créature fantastique (un Wumple du pays Auxfanthas) pénètre dans la chambre du petit Ben Hawkins (8 ans) et lui indique que seul lui peut sauver son royaume qui est en danger. L'enfant l'accompagne pour vivre des aventures merveilleuses. Le lendemain matin, les époux Hawkins (Susan & Edward) se réveillent tout étonnés de ne pas avoir été dérangés par leur fils. Susan va s'enquérir de lui, mais ne le trouve pas dans sa chambre, ni nulle part ailleurs dans la maison. Le couple fait appel à la police et reçoit un inspecteur (Phil) et son ajointe Laura Bradford. Ces derniers sont persuadés qu'il s'agit d'une fugue, du fait qu'il n'y a aucune trace d'effraction. Le couple Hawkins est sans histoire et sans reproche, et la communauté du quartier les soutient dans leur épreuve. Ils passent dans une émission de télévision locale pour lancer un appel à Ben s'il les entend, et à toute personne susceptible de disposer d'informations. Les jours passent, puis les semaines, et la police commence à suggérer que les parents doivent peut-être se résoudre à envisager le pire. Les parents continuent à poser des questions dans le voisinage et dans les environs, et à apposer des avis de recherche.


Susan et Edward Hawkins repassent dans une émission de télévision, cette fois-ci avec une animatrice moins compatissante, et ne manquant pas d'insinuer que l'absence d'effraction et de toute piste tangible peut laisser supposer que cette disparition ait été organisée par des individus très proches de l'enfant. Alors que le couple commence à abandonner tout espoir et que les insinuations leur sape le moral, ils entendent du bruit à l'étage un soir. Ils se ruent dans la chambre de Ben et le découvrent affalé sur son lit avec tout un tas d'objet à ses côtés, comme une couronne, une besace, une épée dans son fourreau, etc. La famille est à nouveau réunie. L'enfant est en bonne santé et d'une humeur enjouée, racontant des aventures extraordinaires dans un pays magique. Il y a aussi la question du temps écoulé, visiblement beaucoup plus court pour Ben que pour ses parents. Les proches viennent voir l'enfant retrouvé. Les médias se font écho de la bonne nouvelle. Il n'y a qu'un seul journaliste, Alan Lesstone, pour trouver que la police n'a rien résolu dans cette histoire. Enfin, Susan et Edward Hawkins reçoivent la visite de l'inspecteur Phil et de Laura qui leur indiquent qu'il reste une formalité à effectuer : un entretien avec une pédopsychiatre pour Ben.


Josep Busquet a eu une idée très intrigante : qu'arrive-t-il aux parents quand leurs enfants s'en vont sauver des royaumes imaginaires ? Avec ce point de départ épatant, il indique que son récit repose sur le principe d'un conte pour enfants, mais qu'il s'adresse aux parents. Le lecteur fait donc la connaissance d'un père et d'une mère, bien sous tout rapport : en bonne santé physique, avec une certaine aisance financière (assez pour se payer une maison dans un quartier agréable), selon toute vraisemblance seul le père travaille, mais il n'en est jamais question. L'enquête de voisinage menée par la police permet d'établir qu'il s'agit d'un couple irréprochable, au-dessus de tout soupçon selon l'expression consacrée. Le lecteur peut facilement compatir à leur détresse : la disparition d'un enfant, sans explication rationnelle, sans faute ou imprudence de leur part. Il compatit tout autant lorsqu'une membre de l'Association des Parents d'Enfants Aventuriers fait fort justement observer qu'ils auraient fait pareil à son âge si l'occasion leur en avait été donnée. Il s'agit d'une remarque aussi cruelle que pertinente. Le scénariste déroule alors de manière très linéaire la vie des parents : signalement à la police, recherche dans le quartier, communication aux médias. Le retour de Ben permet à la famille de se reconstituer comme avant. Il plane bien sûr le risque que Ben puisse repartir. Fort heureusement, les membres de l'Association les ont préparés à cette éventualité.


Rapidement, le lecteur se rend compte que le scénariste a opté pour une narration très factuelle et pragmatique. Il ne s'attache qu'aux faits ayant trait directement à l'affaire, ce qui explique qu'il ne soit jamais question du travail d'Edward Hawkins. Il prépare de quoi relancer son intrigue quelques pages à l'avance, comme par exemple l'existence fort opportune du journaliste Alan Lesstone. Ensuite, il a choisi de raconter un récit sur la longueur, à la fois en termes de pagination, mais aussi en termes de durée. Afin de pouvoir couvrir le nombre d'années qu'il s'est fixé, il a recours à plusieurs reprises à un récitatif dans des cartouches de texte. Cela lui permet de décrire une situation en évoquant plusieurs points de vue dans un nombre restreint de cases. Cela crée également une distanciation vis-à-vis des personnages. Lors de ces phases sans dialogue, le lecteur perd sa connexion affective avec eux et les observe de loin. Or Ben brille surtout par son absence, plus rarement par son entrain pour ses aventures. Du coup, le lecteur ne peut pas se projeter dans ce personnage tout juste esquissé. L'inspecteur Phil est un professionnel effectuant son travail avec rigueur, de manière dépassionnée, et le lecteur n'apprend rien de sa vie personnelle. Son adjointe Laura Bradford fait preuve de plus d'émotion dans l'exercice de ses fonctions, mais là aussi la narration maintient une distance avec le personnage n'indiquant rien de sa vie personnelle, ne permettant pas au lecteur d'éprouver de l'empathie pour elle, tout au plus un peu de sympathie. De la même manière, Estella et Arthur sont sympathiques, comme des connaissances prêtes à aider, et ça s'arrête là. Ce choix narratif est très cohérent dans son ensemble : l'enjeu du récit réside dans l'incidence de la disparation de Ben sur la vie de ses parents, pas dans le développement des personnages secondaires.


Cette distanciation se retrouve également dans les dessins, mais d'une manière différente. Axel Xöul réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste. Tout du long de l'album, le lecteur est impressionné par l'implication de l'artiste. En effet la composante descriptive est présente dans toutes les cases, y compris dans les scènes de dialogue de plusieurs pages, comme la première participation à une réunion de l'Association pour les Parents d'Enfants Aventuriers. Elle se tient de la page 47 à 52, et pas une seule case n'est dépourvue d'arrière-plan. Le lecteur commence par accompagner les parents Hawkins qui montent l'escalier pour accéder à la porte d'entrée. Puis il pénètre avec eux dans un vaste vestibule, passe dans la pièce principale où se tient la réunion. Il peut tourner la tête pour regarder l'ameublement, le papier peint, la disposition des fauteuils, le lustre, la bibliothèque, les rideaux, etc. Lorsque l'artiste resserre sa prise de vue entre plan taille et plan poitrine sur un personnage, il prend soin de représenter la portion de mur qui se trouve derrière lui. Ainsi le lecteur se familiarise avec l'agencement de la chambre de Ben, avec le salon des Hawkins, avec leur cuisine, avec un plateau de télévision, avec le cabinet de la première pédopsychiatre, avec le bureau de l'inspecteur Phil et celui de Laura Bradford, avec la rue des Hawkins, avec le bureau et le plateau de télévision d'Alan Lesstone. Toutefois, le lecteur peut ne pas prendre la dimension de la qualité descriptive du fait de couleurs un peu fades et dans des tons assez proches, donnant une apparence presque sépia, à la fois comme s'il s'agissait d'une histoire passée, à la fois comme s'il n'y avait aucune joie dans le récit.


Sous réserve qu'il y prête également attention, le lecteur se rend compte que les personnages disposent également d'une vraie personnalité graphique, que ce soit par leur morphologie différenciée, sans être exagérée, par leurs tenues vestimentaires, par leur chevelure et leur implantation capillaire. Il peut même voir certains prendre l'âge avec une silhouette qui s'empâte un peu ou des traits qui se creusent. Là encore l'approche naturaliste a pour effet d'atténuer les émotions, la mise en couleurs augmentant cet effet. Il faut que le lecteur fournisse un véritable effort pour percevoir les nuances d'expression sur les visages, alors qu'elles sont bien là, avec une direction d'acteur juste et délicate. L'artiste s'avère également être un metteur en scène doué, concevant des plans de prise de vue travaillés pour les dialogues comme pour les séquences enfilant une image unique par événement. De fait, la narration visuelle est variée et entraînante, sans être syncopée ou sensationnaliste. Paradoxalement, ces qualités accentuent encore l'effet de reportage distancié, sans réelle implication émotionnelle. Le lecteur se retrouve également confronté à un autre parti pris très déstabilisant. S'il observe les toits des habitations, il a l'impression qu'il s'agit de toits de Paris. S'il observe le quartier, il lui trouve quelques éléments de petite ville anglaise. Sur la portière de la voiture de police (page 37), il a la surprise d'y voir figurer une étoile, ce qui évoque plus la fonction de shérif aux États-Unis. Il n'arrive pas non plus à comprendre le choix des modèles de voiture qui circulent dans les rues, plutôt années 1930, alors que le récit donne l'impression de se dérouler dans les années 1950 ou 1960. C'est comme si Alex Xöul décrit un monde de conte dans lequel évoluent des adultes, un monde composite pas vraiment réel.


Le lecteur en déduit qu'il lit plutôt un conte à destination d'adultes, sur les parents dont l'enfant vit des aventures dans un monde fantastique de conte. L'effet est très déstabilisant, car il s'attendait plutôt à une approche naturaliste, peut-être photoréaliste pour montrer les tourments des parents. D'un autre côté, ce choix graphique évite que le lecteur ne se focalise sur l'inexistence de mondes fantastiques où peuvent se rendre les enfants. Il referme ce livre avec un sentiment frustrant d'absence d'implication et en même temps de déprime. Il lui faut un peu de recul pour prendre la mesure de ce qu'il vient de lire : l'histoire d'un enfant qui vit sa vie sans ses parents (mais sans grandir), et de parents qui en supportent de plein fouet les conséquences, sans aucune maîtrise, aucune possibilité d'infléchir la situation. Au fils des séquences, Josep Busquet utilise également à bon escient des mécanismes sociaux terribles : les commérages pleins de sous-entendus pernicieux du voisinage (alors qu'il est indiqué que le couple Hawkins est irréprochable), la presse amplifiant les rumeurs sans fondements, le journaliste (Alan Lesstone) qui part en croisade sans preuve (l'intime conviction l'emporte sur la raison), le diagnostic de séquelle à retardement pour l'enfant, la vie qui continue comme si la disparition d'un enfant n'avait pas de conséquence, l'opposition entre la conviction que les histoires d'enfant se terminent bien et la situation des parents de Ben, etc. Tout cela dépeint une situation et un monde sans espoir, malgré la bienveillance de quelques personnes et leur expérience de la situation.


Cette histoire repose sur un point de départ piquant et plein de promesses. Il se trouve que le scénariste déjoue toutes les possibilités d'escalade de l'intrigue, en adoptant le ton dépassionné d'un reportage factuel, et que le dessinateur fait tout pour ne pas mettre en avant les qualités de sa narration visuelle. Le récit suit un déroulement très logique, évitant l'émotion exacerbée du sensationnalisme, limitant de fait l'implication émotionnelle du lecteur. Il termine sa lecture avec une impression déprimante, générée par le caractère inéluctable et foncièrement indifférent des réactions de la société, broyant les individus dont l'histoire personnelle ne se conforme pas à une forme de normalité. Entre 4 et 5 étoiles en fonction des attentes et de la sensibilité du lecteur.



jeudi 21 juin 2018

Jessica Blandy, tome 3 : Le Diable à l'aube

Le coup du sourire au fond de la boîte

Ce tome fait suite à La maison du Dr. Zack qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est paru pour la première fois en 1988, écrit par Jean Dufaux, dessinés et encrés par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. Ce tome a été réédité avec les 2 premiers dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1 - Intégrale Jessica Blandy 1.

Dans une petite ville de Floride, il y a un ours en peluche sur l'étagère de la devanture d'un magasin. Alice, une petite fille, en parle le soir à ses parents, en espérant qu'un jour son père (qui est au chômage) puisse lui offrir. Dans l'une des voies d'eau du marécage des Everglades, James Currie, le secrétaire particulier d'Irving Balasco, vient remettre l'argent promis aux frères Anderson (Clay & Boogie Woogie). Mais l'entretien ne se passe pas comme prévu : Clay récupère l'argent et poignarde le plénipotentiaire, puis lui tranche le doigt qui porte une chevalière. Boogie Woogie donne le cadavre à manger aux crocodiles. Pendant ce temps-là, la police vient de retrouver la limousine d'Henry Balasco (le cousin d'Irving Balasco) qui a été enlevé. Plus profond dans les marécages, une très jeune adolescente fait cuire des œufs, au son d'un disque des Doors. Elle les apporte aux 2 prisonniers dans une autre baraque : Hector Balasco (avec une blessure importante au niveau du ventre) et Jessica Blandy.

Sur ces entrefaites, Clay et Boogie Woogie Anderson rentrent de leur mission, et Clay rend compte à son père de ce qu'il a accompli. Clay fait comprendre à son père qu'il compte bien garder Jessica Blandy pour lui, et que son père a intérêt à ne pas y toucher. Puis il part à la recherche de sa sœur Loretta qu'il commence à réprimander pour avoir abîmé un de ses disques. La petite ne se laisse pas faire, le menace avec un couteau, et exige qu'il la laisse tranquille, alors qu'elle se repose à côté de la tombe de leur mère Emma Lyons. À Miami, dans une riche demeure, monsieur Blue se présente devant Irving Balasco. Ce dernier lui explique que sa combine pour faire enlever, puis assassiner son propre cousin se retourne contre lui, car le clan des Anderson le fait chanter, après avoir froidement exécuté son secrétaire James Currie. Il demande à monsieur Blue de mettre de l'ordre dans tout ça et de ne laisser aucun survivant, même la pauvre blonde (Jessica Blandy) qui s'est retrouvée mêlée à tout ça, juste parce qu'elle souhaitait interviewer Henry Balasco, pour écrire un article de journal.


Les 2 premiers tomes de la série ont montré au lecteur son originalité quant au personnage principal. Ce troisième enfonce le clou. La série porte le nom de Jessica Blandy, mais celle-ci ne joue pas le rôle de femme d'action, ni même de femme fatale. Le lecteur habitué à des héros ou héroïnes classiques ne peut qu'être fortement déconcerté par le traitement de Jessica Blandy. Dans ces polars, elle ne résout pas l'enquête, elle ne mène pas l'enquête. Plus surprenant, elle n'est ni le catalyseur des événements ou du dénouement, ni même un deus ex machina qui débloque la situation. Arrivé au troisième tome, le lecteur ne peut pas s'empêcher de s'interroger sur ce personnage singulier, sur cette femme maltraitée. Comme dans les tomes précédents, Dufaux aménage une scène où elle se retrouve nue et en fait un objet du désir masculin. Renaud représente la nudité frontale, mais sans gros plan, ni pose lascive. Si l'effet sur le lecteur mâle est indéniable, les événements et le comportement des personnages justifient cette séquence, et le place en position inconfortable de voyeur impuissant. Par ailleurs, Renaud montre que Jessica soigne sa silhouette, à la fois sur le plan physique, à la fois avec ses tenues vestimentaires, ici un superbe ensemble blanc immaculé, et de la lingerie recherchée. En fait, malgré une relation sexuelle contrainte pour Jessica, le moment le plus chargé en érotisme pervers intervient au bord d'une piscine avec 2 beaux éphèbes dans le plus simple appareil, ce qui sous-entend une relation de nature homosexuelle et vraisemblablement tarifée, ou tout du moins intéressée comme peut l'être un gigolo.

Dans le même temps, Jessica Blandy ne se comporte pas comme une allumeuse. Sa tenue correspond à son activité initiale : accompagner un riche entrepreneur pour bénéficier d'une interview, afin de rédiger un article sur cette famille aux affaires opaques. C'est une autre particularité de ne quasiment rien savoir de Jessica Blandy. Le lecteur reçoit juste la confirmation qu'elle exerce le métier de journaliste et qu'elle a déjà écrit 2 livres. Elle ne semble avoir aucune attache familiale, et les auteurs ne révèlent rien de son passé. En ce qui concerne son caractère, elle se retrouve à nouveau dans une situation horrible, séquestrée à côté d'un blessé, dans des conditions d'hygiène douteuse, aux mains d'individus sociopathes, contrainte à un mariage forcé, et à la nuit de noces qui s'en suit. L'absence de bulles de pensée ou de voix intérieure limite fortement la projection du lecteur dans le personnage. Son visage indique des émotions qui sont le plus souvent en réaction à ce qu'elle voit ou ce qu'elle observe. En termes de caractère, le lecteur retient donc de son visage ses expressions d'indignation. Finalement le caractère de Jessica Blandy apparaît en creux et déstabilise le lecteur. Malgré sa situation (enlevée, séquestrée, mariée de force) et le danger grave et imminent, elle ne se conduit pas en victime et elle ne perd jamais sa capacité d'empathie, ce qui lui confère malgré tout un réel statut d'héroïne.


Comme dans le tome précédent, les auteurs savent s'y prendre pour développer une ambiance malsaine et créer un mal-être existentiel chez le lecteur. Dans un premier temps, il peut sourire en découvrant les stéréotypes utilisés comme les bouseux isolés dans leur coin d'Amérique rurale, faisant régner leur loi, devant le prêtre à l'interprétation très personnelle de la Bible, devant l'opulence de la demeure de l'homme d'affaires illicites, ou encore les conditions de détention rudimentaires de Jessica Blandy et Henry Balasco. Mais les auteurs mettent ces éléments en œuvre, au premier degré, sans aucune ironie. Bientôt, le lecteur ressent l'effet cumulatif de ces différents éléments, pas très originaux pris un par un, mais formant un tableau sombre de l'humanité dans ce qu'elle a de plus misérable et méchante. Quand il découvre la manie malsaine de Boogie Woogie, (lécher les plaies pour en laper le sang), à nouveau la représentation très prosaïque, sans hémoglobine qui coule par litre, transcrit avec force cette manie irrépressible déviante de manière plausible dans tout ce qu'elle a de répugnant. Renaud n'est pas adepte des gros plans gore, ou de l'exagération dramatique, ce qui donne plus de réalisme à cette manie dégénérée. De la même manière, il n'exagère pas l'état de délabrement de la cabane où sont détenus Jessica et Henry. Ce n'est pas une construction très solide, mais elle ne menace pas de s'écrouler au premier coup de vent.

Alors quand le comportement de Clay Anderson monte qu'il est incapable d'éprouver de l'empathie, son discours sur la manière de traiter une femme prend une dimension horrifique sans même qu'il n'ait besoin de le mettre en pratique. Il suffit que Jean Dufaux glisse une allusion discrète à un moment d'égarement du même personnage, pour que le lecteur comprenne par lui-même qu'il s'agit d'un acte de pédophilie, sans que le mot ne soit écrit. L'évocation de la chanteuse disparue Emma Lyons produit un impact sur le lecteur non pas à cause de la maltraitance qui a été son lot, mais par l'évocation d'un passé révolu et disparu. Le malaise naît de son oubli par le monde extérieur, alors même que ses chansons ont parlés à des dizaines de milliers d'auditeurs et les ont émus. Le lecteur ressent l'inéluctabilité du temps provoquant un oubli qui efface tout, jusqu'à l'existence des individus, relativisant les accomplissements de chacun jusqu'à les rendre insignifiants. L'horreur devient psychologique, d'une redoutable efficacité. La fin positive ne parvient aucunement à effacer la sensation de futilité de la vie humaine, la vanité des réussites personnelles.


Du fait du pragmatisme de la narration, l'œil du lecteur a tendance à ne pas prêter attention aux dessins, à regarder avec condescendance ces formes détourées d'un trait fin peu consistant, à n'y voir qu'une représentation un peu superficielle d'une réalité évidente et facile. Pourtant les pages de Renaud sont loin d'être vides. Il s'investit fortement pour donner de la consistance aux personnages, avec un casting qui ne repose pas sur des trognes, mais sur des morphologies différentes, une direction d'acteur naturaliste, avec la limite des expressions faciales pas toujours nuancées. Il s'implique tout autant dans les décors, que ce soit la régularité de leur présence (dans plus de 80% des cases, ce qui est très élevé) ou dans les détails réalistes qui leur donnent des caractéristiques concrètes et différenciées. Le lecteur observe que les milieux naturels sont représentés avec soin, en particulier sur l'exactitude de la végétation, même si la faune n'est pas très présente. Lors des dialogues, il ne se contente pas d'une alternance de têtes en train de parler, mais il travaille à partir d'un véritable plan de prises de vue préétabli.


Ce troisième tome constitue la confirmation des éléments constitutifs de la série, ainsi que la capacité des auteurs à se renouveler, tout en restant dans le même registre. Jessica Blandy reste une énigme, et dans le même temps son caractère se dessine en creux, très étonnant. Le récit reste dans le registre du polar très noir, et les auteurs continuent à employer des conventions d'une Amérique parfois stéréotypée, mais en jouant sur l'effet cumulatif, et une narration prosaïque et premier degré. Il n'y a pas d'enquête à proprement parler, il s'agit plus d'un thriller. Dans le même temps, il y a bien des meurtres et des actes de violence, et la fin fait encore plus ressortir l'amoralité des individus impliqués, ainsi que la manière dont le déroulement de leur vie découle de leur situation à la naissance, et du milieu dans lequel ils ont grandi, avec une bonne dose de fatalisme et de prédétermination sociale et culturelle. 5 étoiles pour un récit à ne pas lire quand on est déprimé. Quelques séquences bénéficient d'un sous-titres (comme : le coup du sourire au fond de la boîte) qui traduise un cynisme désabusé d'une rare dureté.


dimanche 29 avril 2018

Les aventures de Scott Leblanc, Tome 4 : Échec au roi des Belges

Quels négligents, laisser un si beau plancher dans cet état.

Ce tome fait suite à Terreur sur Saigon qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 2016, avec un scénario de Philippe Geluck & Devig, des dessins et un encrage de Devig (Christophe de Viguerie), avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.

Au Sud de Bruxelles, à la lisière de la forêt de Soignes et du bois de la Cambre, se tient une réunion clandestine dans une maison. Un individu indique à l'assistance que le moment est venu de lancer l'opération Reconquista, le lendemain, pour renverser le pouvoir en place. Le lendemain, Scott Leblanc discute avec le journaliste Vincent Vandeneuvel, journaliste à l'agence Belga, sur sa future interview avec le roi Baudouin. Le jour même, Scott Leblanc visite une animalerie à Bruxelles. Il y est assommé par derrière et enlevé. Le lendemain, sans nouvelle de son fils, madame Leblanc (sa mère) vient trouver le professeur Dimitri Moleskine chez lui, dans sa maison en banlieue de Paris.

Dimitri Moleskine se laisse convaincre d'accompagner madame Leblanc à Bruxelles pour retrouver son fils qui ne lui donne plus signe de vie. Ils prennent le train pour se rendre en Belgique, et madame Leblanc s'endort attablée au wagon-bar, en face de Moleskine, après avoir consommé un peu trop de vin. Arrivés à Bruxelles, ils descendent au même hôtel que Scott. Ce dernier reprend connaissance dans une pièce qu'il ne connaît pas, face à ses geôliers. L'un d'eux (monsieur Van Blam) lui explique qu'ils ont l'intention d'utiliser son accréditation et ses papiers d'identité pour approcher le roi Baudouin et le remplacer par Henri, un homme à eux qui est son sosie. Après cette explication, il est placé, toujours ligoté, dans le coffre d'une voiture et emmené dans une maison éloignée de Bruxelles. De leur côté, Dimitri Moleskine et madame Leblanc s'apprêtent à se rendre à l'animalerie.


Depuis le premier tome, le lecteur a bien compris que les auteurs souhaitent avant tout rendre hommage aux classiques de la bande dessinée franco-belge que sont les albums de Tintin et dans une moindre mesure ceux de Blake & Mortimer. En découvrant cette quatrième aventure de Scott Leblanc et Dimitri Moleskine, il se dit que la participation du roi des belges semble comme un clin d'œil à Le sceptre d'Ottokar, les références géopolitiques en moins et sans la disparition du fameux sceptre. Arrivé à la page 18, il observe également que les auteurs effectuent un hommage appuyé aux tics narratifs d'Edgar Félix Pierre Jacobs. En particulier, il ne peut interpréter cette page, que comme une taquinerie respectueuse. Elle comprend 9 cases, chacune comportant un encadré de texte en en-tête, décrivant très exactement ce que montre le dessin de la case. Cette page pousse à son paroxysme cette forme de répétition narrative entre texte et dessin, même s'il est possible de trouver de ci de là d'autres occurrences, dans quelques pages. Pour le coup, le lecteur appréciera ou non cette utilisation d'une technique narrative lourde et redondante abandonnée depuis.

Tout au long de l'album, le lecteur peut également repérer les clins d'œil visuels à Edgar P. Jacobs et à Hergé. Il se régale donc avec l'investissement du dessinateur dans les décors, à commencer par les différents lieux urbains ou non : les façades des immeubles de Bruxelles, la maison en lointaine banlieue du professeur Dimitri avec sa belle terrasse et ses buissons bien taillés, le parvis de la Gare du Nord à Paris, le grand escalier du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, la Porte de Hal (vestige de la seconde enceinte médiévale de de Bruxelles), l'avenue Franklin Roosevelt à Bruxelles, ou encore la maison isolée à la lisière de la forêt de Soignes et du bois de la Cambre. Il remarque les petits traits ondulés qui marquent la délimitation entre les briques, typiques d'E.P. Jacobs. La scène finale se déroule dans un laboratoire souterrain, également très évocateur de décors semblables dans les albums de Blake et Mortimer.


En commençant une nouvelle aventure de Scott Leblanc, le lecteur sait bien qu'elle respectera le principe que tout est bien qui finit bien, et que les personnages principaux ne risquent pas grand-chose, si ce n'est d'attraper des mauvais coups bien vite oubliés car ne laissant pas de séquelles. Le plaisir de la lecture ne réside donc pas dans le suspense, mais dans les rebondissements de l'intrigue. Philippe Geluck s'amuse avec cette histoire d'enlèvement du roi Baudouin qui est bien vite retrouvé et qui va se faire passer pour son usurpateur. Cela crée une mise en abîme amusante, car il craint d'être démasqué, alors qu'Henri (celui qui joue son rôle) éprouve une grande confiance dans sa capacité à donner le change. Le scénariste a conçu une intrigue bien ficelée, en s'appuyant sur un mouvement nationaliste ayant réellement existé, et sur l'avantage acquis par une mission d'espionnage au sein du siège de l'Otan à Évère. Il appartient alors aux héros de mener l'enquête, de prendre des risques, et de se montrer les plus malins, le recours à la violence restant une solution de dernier recours, utilisée très rarement (à 2 ou 3 reprises).

Le lecteur prend donc plaisir à se projeter dans ces environnements minutieusement décrits, auprès de personnages pas si manichéens. Il y a bel et bien une dimension touristique à découvrir une demi-douzaine d'endroits dans Bruxelles et ses environs, avec des descriptions à l'authenticité assurée par le travail de recherche du dessinateur. Devig respecte les caractéristiques graphiques de la ligne claire, avec des visages de personnage simplifiés, mais expressifs, et des traits de contours uniformes. Il a conservé l'utilisation d'un trait un peu plus épais pour les contours des personnages afin qu'ils ressortent mieux par rapports aux arrière-plans, de manière très discrète. Il veille à donner des tenues vestimentaires différenciées à chaque personnage, en cohérence avec celles de l'époque, ce qui fait qu'elles s'avèrent très formelles. Les personnages interagissent avec les décors dans chaque case, se déplaçant ou se positionnant en cohérence avec la géométrie du lieu, les meubles, les accessoires, ou les obstacles. Le lecteur n'éprouve jamais l'impression de voir des acteurs évoluer sur une scène de théâtre vide.


Philippe Geluck et Devig mettent en scène les éléments récurrents du récit. Le lecteur découvre un nouvel animal familier pour Scott Leblanc, une souris qu'il appelle Biscotte, et il sait d'avance qu'elle connaîtra un sort funeste et grotesque. Comme dans les précédents albums, ce gag récurrent apparaît poussif, une cruauté émoussée, manquant de potentiel comique. Les personnages récurrents sont bien présents, y compris la mère de Scott Leblanc (dont le prénom n'est pas révélé) et même Vincent Vadeneuvel, journaliste à l'agence Belga. Le scénariste continue de s'amuser aux dépends de Scott Leblanc, toujours aussi benêt. Il a conservé sa passion pour les animaux apprivoisés en tout genre, et c'est d'ailleurs ce qui permet à ses ravisseurs de l'appâter. Il n'a aucune prédisposition pour la violence ou l'action, ce qui fait qu'il n'arrive pas à assommer un des ravisseurs. Après avoir été délivré, le professeur Moleskine l'embarque dans la mission pour sauver le roi, au travers de plusieurs péripéties, et Leblanc geint de s'être foulé la cheville, alors que les autres continuent à avancer vaillamment. Le lecteur peut éprouver de la compassion pour ce jeune homme entraîné dans des aventures à son corps défendant. Il peut sourire du décalage de Scott Leblanc, avec le caractère intrépide de Tintin, mais il ne peut s'empêcher de le trouver bien falot.

Du coup le lecteur s'attache plus à Dimitri Moleskine, individu souvent acerbe, avec un brin de cynisme qui lui permet d'envisager la situation de manière plus pragmatique et de prendre les décisions qui s'imposent. Les auteurs n'en font pas pour autant un héros d'aventure classique, ou un agent spécial rompu au combat. Il fume d'un bout à l'autre de l'album de manière normale au regard de l'époque, et chambre madame Leblanc d'un ton condescendant. Geluck a donc choisi d'intégrer ce personnage féminin, transformant le tandem Leblanc / Moleskine en une forme de trio non-conventionnel, puisque madame Leblanc incarne la mère de famille, pas très futée non plus. Moleskine s'en donne à cœur joie avec les remarques phallocrates, sous-entendant une vision du monde dans laquelle la place de la femme est au foyer, du fait de son intelligence limitée. Ils dressent le portrait d'une femme, entre mère attentionnée et très protectrice, un peu nunuche, mais aussi avec quelques ressources insoupçonnables. D'un côté, elle apparaît comme peu futée du fait de ses remarques naïves, et incapable de gérer sa consommation d'alcool (même si elle n'a pas le droit au réconfort d'un guignolet dans cet album). D'un autre côté, sans elle, le professeur Moleskine n'aurait pas pu mener à bien son enquête, sans une de ses compétences inattendues. À l'évidence, les auteurs ne font pas preuve de féminisme, mais ils évitent la misogynie primaire en montrant que madame Leblanc est autonome, qu'elle dispose de compétences, et qu'elle a su élever son fils, bien que son mari l'ait lâchement abandonnée. Il finit par transparaître comme une forme de tendresse un peu vache vis-à-vis de ce personnage.


Décidément, il n'est pas facile de s'enthousiasmer pour cette série. Philippe Geluck & Devig réalisent un impressionnant hommage à Hergé & Edgar P. Jacobs, avec une maîtrise de la ligne claire. Leurs protagonistes ont assez de personnalité pour éviter le plagiat, ou l'ersatz, et les dessins sont d'une grande qualité. Mais l'intrigue et l'humour ont du mal à convaincre, la première par son classicisme, le second par son manque de mordant.