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lundi 3 février 2025

Oum Kalsoum - L'arme secrète de Nasser

Ce treize novembre, Bruno Coquatrix se félicite de n’avoir pas cédé à la raison.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, de nature historique. Sa première édition date 2024. Il a été réalisé par Martine Lagardette pour le scénario et les dialogues, et par Farid Boudjellal pour les dessins et les couleurs. Il comprend environ cent-soixante-dix pages de bande dessinée. Il se termine par une page recensant une vingtaine de sources bibliographiques, un dossier de huit pages présentant quelques fragments des années d’errance des auteurs pendant la conception de l’album.


Il est rarement question de hasard et de music-hall lorsque l’on évoque la politique étrangère des nations, excepté quand ils accomplissent des prodiges. Pour comprendre ce qui suit, il faut remonter au 26 juillet 1966, date choisie par Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, pour se rendre en Égypte. Ce jour-là, au Caire, le cœur des Égyptiens bat très fort. Le pays fête les dix ans de la nationalisation du canal de Suez. Dans un avion, Bruno Coquatrix discute avec Jean-Michel Boris et Odile. Ils évoquent le mauvais rôle joué par la France, et le départ effectif des étrangers à l’époque. Le directeur de l’Olympia conclut qu’il vaut mieux laisser le passé aux historiens, et la scène aux artistes. En descendant de l’avion, il estime que les festivités, c’est bien, mais qu’ils ne sont pas en vacances. Leur Olympia est un ogre, il lui faut du sang frais. Ils ne disposent que de trois jours, c’est peu pour trouver de nouveaux talents. Odile lui précise que le rendez-vous avec le ministre Okacha est confirmé, mais le jour et l’heure ne lui ont pas été précisés. Elle ajoute que l’Égypte est l’école de la patience. Dans l’aéroport, ils sont attendus et pris en charge par Mohamed qui leur confirme que monsieur Okacha les recevra demain matin. Il les conduit à leur limousine : il ne faut pas perdre de temps, il y a beaucoup de circulation en ville et ils sont attendus à leur hôtel pour des commémorations. Le Hilton a prévu un dîner suivi d’un spectacle.



Pendant le trajet en voiture, ils peuvent voir la foule manifester à travers les vitres de l’habitacle. Mohamed confirme que Monsieur Okacha est impatient de faire la connaissance de Coquatrix et de ses amis. Le ministre n’a entendu que des éloges de leur festival égyptien l’année dernière. Pour le prochain, il est prêt à les aider. À cet effet, Mohamed a établi une liste des artistes à auditionner, tous excellents. Il espère que son choix conviendra au directeur de l’Olympia. L’assister est un honneur pour lui. Il a découvert l’Olympia quand il étudiait à Paris. Il s’était ruiné pour aller voir Dalida. Après ça, il avait mangé du pain trempé dans du café au lait le reste du mois. Il indique qu’ils arrivent à la fin des manifestations, comme ils peuvent le constater, les Égyptiens sont fougueux. La discussion continue, et Coquatrix en vient à indiquer que plusieurs des artistes se produisant à l’Olympia sont nés en Égypte : Guy Béart, Richard Anthony, Georges Moustaki. Il n’a pas choisi par hasard cette destination pour voyager. Il avoue que leurs récits y sont pour quelque chose. Mohamed explique que Nasser n’a pas eu le choix, concernant la nationalisation du canal de Suez.


Une bande dessinée à la pagination copieuse, pour évoquer un concert (deux en fait) qui a fait date dans l’histoire de l’Olympia et en France. Le titre complet évoque également la dimension politique avec le nom de Gamal Abdel Nasser Hussein (1918-1970), second président de la République d’Égypte. Cette dernière se trouve au cœur du récit : la nationalisation du canal de Suez est mentionnée dès la première page pour l’anniversaire de ses dix ans. Bruno Coquatrix a rendez-vous au Caire avec Sarwat Okacha (1921-2012) le ministre égyptien de la Culture de 1958 à 1961, puis de 1966 à 1970. Au cours de la bande dessinée, le lecteur se retrouve dans le bureau du Général Charles de Gaulle (1890-1970) président de la République française de 1959 à 1969, en présence du ministre de la Culture André Malraux (1901-1976). Il est question à plusieurs reprises de Nasser. Pour assurer la sécurité de la diva sur le sol français, le Général assure Malraux de l’aide de Maurice Grimaud (1913-2009, préfet de police de Paris), de Louis Amade (1915-1992, préfet hors cadre), ou encore de Maurice Couve de Murville (1907-1989, premier ministre de 1968 à 1969). Dans ces moments, le choix graphique de l’artiste prend tout son sens : réaliser des images qui font penser à des photographies en noir & blanc dont le contraste aurait été poussé à fond, puis habillées de nuances de gris en dégradé parfois lissé. Ainsi il peut rendre compte de ces moments d’actualité de manière authentique.



Pour autant, il s’agit avant tout de l’histoire de deux soirées de gala, dans une des salles de spectacle les plus célèbres de Paris. L’Olympia situé 28 boulevard des Capucines, inauguré 11 avril 1893, créé par Joseph Oller (1839-1922, Josep Oller i Roca), et consacré majoritairement à la chanson à partir de 1954, avec la nomination de Bruno Coquatrix au poste de directeur. Pour réaliser cet album, les auteurs ont bénéficié des souvenirs de Doudou Morizot, régisseur général de l’Olympia à partir de 1956, et responsable du suivi lumière de la Diva pour ses deux concerts, ainsi que de ceux de Jean-Michel Boris, directeur artistique et bras droit de Bruno Coquatrix, et enfin de ceux de Jeanne Tallon, ouvreuse puis directrice de salle. Au fil de la période évoquée, le lecteur peut voir s’y produire ou venir en spectateur : Édith Piaf (1915-1963, seulement sur une affiche), Claude François (1939-1978, en train de répéter, au bar), Charles Aznavour (1924-1918), Johnny Halliday (1943-2017), Sylvie Vartan (1944-), Dalida (1933-1987), Otis Redding (1941-1967), les Rolling Stones, Amália Rodrigues (1920-1999), Sammy Davis Jr. (1925-1990), Brigitte Bardot (1934-, au bar de Marilyn), James Brown (1933-2006), et de nombreux autres. À nouveau, le mode de représentation de type photoréaliste fait des merveilles pour intégrer toutes ces personnalités de manière organique dans la narration, à partir de références photographiques. Cela permet de les mettre en scène conformément à leur image médiatique, générant ainsi un écho naturel avec la représentation mentale qu’en a le lecteur. Le lecteur ressent également que le dessinateur a sérieusement étudié la disposition des locaux de l’Olympia et qu’il la restitue avec rigueur, ainsi que sa décoration de l’époque.


Déjà bien fourni avec la dimension politique et la dimension culture populaire, le fil directeur du récit se déroule autour de l’organisation des deux concerts d’Oum Kalsoum à l’Olympia. Le voyage du Directeur de l’établissement au Caire l’amène à se fixer cet objectif, tout en ayant conscience du statut de diva de la chanteuse, et de son engagement politique auprès de Nasser. L’histoire se compose de quatorze chapitres de longueur variable (de deux à vingt-quatre pages), chaque titre comprenant un repère chronologique : Le Caire (juillet 1966), La dame du Nil (27 juillet 1966), Boulevard des Capucines (décembre 1966), Palais de l’Élysée (janvier 1967), Diplomatie acte I (février 1967), Turbulences (mars, avril, mai 1967), La blessure (juin 1967), Le doute (octobre 1967), Diplomatie acte II (octobre, novembre 1967), L’arme secrète de Nasser (8 novembre 1967), Olympia forever (9 novembre 1967), Oum Kalthoum, Umm Kulthumm ? (12 novembre 1967), Tarab (13 novembre 1967), Diplomatie acte III (16 novembre 1967).



Incroyablement servi par les illustrations qui rendent concrète cette époque, qui font œuvre d’une reconstitution tangible et vivante, la scénariste peut faire vivre son sujet sur encore d’autres plans. Du début à la fin, le lecteur suit le déploiement d’efforts considérables pour ce projet risqué, par Bruno Coquatrix (1910-1979), âgé de cinquante-six ans à l’époque, très élégant, fumant régulièrement le cigare, au four et au moulin les soirs de spectacle à l’Olympia, ménageant et flattant les vedettes avec un savoir-faire niveau expert dans le compliment juste et valorisant. Le lecteur s’attache à lui, admiratif de son implication, sans borne, partageant ses inquiétudes et même ses angoisses, se prenant à souhaiter ardemment la réussite de son entreprise, alors même qu’il sait que ces concerts ont eu lieu. À chaque étape, la narration visuelle immerge le lecteur dans chaque lieu, au milieu des vedettes et des artistes, aussi bien au cœur de l’Olympia que dans les rues du Caire ou de Paris. La mise en scène s’effectue souvent sur les deux pages en vis-à-vis, avec des prises de vue élaborées qui montrent les foules, les individus, les activités, les émotions.


Et puis il y a Oum Kalsoum. Et sa musique. Les auteurs vont au-delà d’un simple reportage journalistique, ou de la reconstitution d’un projet de concert. Ils évoquent la versant artistique : les facettes de diva de la chanteuse, ainsi que l’effet produit par son chant, l’adoration de ses admirateurs, sa position sociale, sa liberté d’artiste, y compris de femme dans la société de l’époque. Ils présentent les différents artistes égyptiens se produisant au Caire lors de la visite de Bruno Coquatrix et de Jean-Michel Boris, ainsi que les compositeurs. Lorsque le concert commence, ils présentent les différents musiciens, un par un, avec une ou deux phrases sur leur parcours, leur reconnaissance. Ils évoquent le mindile (tissu en mousseline de soie) d’Oum Kalsoum, Said el Tahan (le plus grand admirateur de la Dame), le nombre de chansons interprétées, la déclaration politique du journaliste Galal Moawad à l’entracte, l’incident avec le jeune homme enivré par les vocalises de la Dame qui monte sur scène et se jette à ses pieds, la ferveur du public, etc. À l’opposé d’un compte-rendu technique et clinique, le lecteur ressent ce moment, et il lui tarde de se jeter sur une application pour entendre ou réentendre des enregistrements de la quatrième pyramide d’Égypte. S’il le souhaite il peut lire auparavant Oum Kalthoum : Naissance d’une diva (2023), par Chadia Loueslati & Nadia Hathroubi-Safsaf, une introduction légère, pour faire connaissance avec la Perle du Nil.


Wouaahhh !!! Applaudissements nourris ! Une bande dessinée exceptionnelle pour découvrir l’envergure de la venue d’Oum Kalsoum pour se produire à Paris les 13 et 15 novembre 1967. La narration visuelle revêt une apparence de type photographique capturant au mieux la réalité de l’époque, que ce soit les lieux ou les personnalités, avec une mise en scène variée et sophistiquée donnant vie à chaque séquence, quelle qu’en soit la nature. Les auteurs ont souhaité réaliser une bande dessinée avec une approche holistique, rendant compte des différentes dimensions de l’événement : historique, politique, culturelle, artistique. Une réussite totale qui implique le lecteur, dans une reconstitution vivante de l’époque, lui donnant une envie irrépressible d’écouter l’Astre d’Orient.



lundi 12 juin 2023

Oum Kalthoum: Naissance d'une diva

Qu’est-ce qui explique une telle ferveur ?


Ce tome constitue une biographie tout public de la chanteuse Oum Kalthoum. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Chadia Loueslati pour les dessins, et Nadia Hathroubi-Safsaf pour le scénario. Il se termine avec trois pages consacrées à la présentation de son entourage (Cheikh Aboul al Mohammed, Zakaria Amhmed, Ahmed Mohammed Rami, Sadik Ahmed, Gamal Abdel Nasser, Hassan el Hafnaoui), un arbre généalogique (ses parents, son frère, sa sœur), deux pages recensant les décorations et distinctions reçues à travers le monde arabe par la chanteuse), une page consacrée à une aperçu de sa discographie, une page de bibliographie, expositions et documentaires, huit pages croquis et de recherches graphiques.


Paris, le treize novembre 1967, la journaliste Diane Moulins se rend à un concert à l’Olympia. Elle remonte la longue file de spectateurs, canalisés par des barrières de police, qui attendent pour pouvoir accéder à la salle de spectacle. Elle n’en croit pas ses yeux, du nombre de personnes dans la queue. L’un d’eux lui adresse la parole, surpris qu’elle ne sache pas qui est Oum Kalthoum, car c’est la plus grande chanteuse du monde arabe. L’astre d’Orient, la diva égyptienne. Elle parvient à entrer dans le bâtiment. Elle explique qu’elle est journaliste et qu’elle a été invitée par Bruno Coquatrix. Un monsieur à l’accueil lui indique qu’il va l’en informer. Elle rejoint la salle et s’assoit. Les musiciens en costume entrent en scène. Les applaudissements retentissent, fournis. L’orchestre entame la première chanson, et Oum Kalthoum fait son apparition, rejoignant lentement le micro, son mouchoir à la main. Elle entame la mélopée, et dans les spectateurs sont en extase, en transe même pour certains.



La représentation se termine sous des applaudissements nourris. Quelle performance ! Tenir trois heures sur scène avec seulement trois chansons. Chaque récital est unique. C’est la signature d’une diva. Diane Moulins fait la connaissance de Bruno Coquatrix qui lui confie que la réussite de ce soir n’était pas gagnée d’avance. Il y a trois jours, il n’avait pas vendu la moitié des billets, et aujourd’hui c’est plein à craquer. L’idée de ce spectacle lui a été suggérée par Charles de Gaulle lui-même qui a beaucoup d’admiration pour elle. Alors que la chanteuse sort sous le crépitement des flashs, la journaliste demande au directeur s’il pourrait lui organiser un entretien avec elle avant son départ. Le lendemain, elle pénètre dans la suite de Kalthoum à l’hôtel George V. Elle fait la connaissance de Sadik Ahmed, son imprésario, puis d’Oum Kalthoum elle-même. Tout le monde prend place dans le salon, avec une tasse de thé, et l’entretien peut commencer. À la question sur son succès, la chanteuse répond qu’elle ne triche pas et que les spectateurs le sentent. Elle est à eux totalement à chaque récital. Elle ne se cache derrière aucun artifice. Ils la reconnaissent comme une des leurs. Une femme du peuple ! Elle continue : elle est née en Égypte, un soir de ramadan à Tmaé, un village du delta du Nil, au nord du Caire.


Le lecteur peut être intimidé par la couverture austère de l’ouvrage, capturant bien l’identité visuelle de la chanteuse. Il ouvre le tome et entame sa lecture : il se rend compte qu’il s’agit d’une narration tout public emprunte de gentillesse, sans aspérité ou critique sur l’artiste, avec un niveau basique d’information. Pour autant les autrices ne donnent pas dans l’hagiographie. Elles s’en tiennent aux informations essentielles, factuelles, sans jugement de valeur, sans louanges. Elles ont opté pour une tonalité qui montre le chemin parcouru depuis le petit village et l’absence d’éducation, jusqu’à devenir une chanteuse en arabe à la renommée internationale. En quelque sorte, il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation sur la vie d’Oum Kalthoum. Le lecteur ne doit pas s’attendre à une analyse de ses chansons, de l’évolution de son orchestre au fil des décennies, ou de ses prises de position politiques. Pour autant, l’ouvrage s’appuie sur un véritable travail de recherche. Il suffit de découvrir la première scène pour pouvoir apprécier la maîtrise du sujet par les autrices. Elles ont choisi la première prestation d’Oum Kalthoum dans un pays occidental, sa première date à l’Olympia (elle s’y est produite également le 15 novembre 1967). Elles ne mentionnent pas qu’elle a exigé du directeur, d’être l’artiste la mieux payée à jouer à l’Olympia, ni qu’elle a fait don de son cachet au gouvernement égyptien.



Après la très belle couverture, le lecteur découvre la narration visuelle des pages intérieures. Cela commence par une magnifique case occupant les deux tiers de la page, et montrant les toits de Paris, avec la tour Eiffel en fond. L’effet est magnifique avec des dégradés de gris pour différencier les surfaces contigües. La journaliste remonte la file d’attente, et le lecteur apprécie à nouveau la qualité esthétique des cases, tout en s’interrogeant sur l’exactitude de ce qui est représenté. Il remarque qu’un fois à l’intérieur de l’Olympia, les fonds de case perdent en niveau de détail, même si l’usage de camaïeux à base de nuances de gris produit des fonds du plus bel effet. Le lecteur continue de regarder les paysages et les environnements : d’autres toits de Paris très, très propres sur eux, un peu plus conformes à la réalité, la salle de réception de la suite de de la chanteuse au George V, très propre sur elle, le village Tmaé et ses rues en terre battue, un champ de coton, les jardins d’une demeure luxueuse, le train qui emmène la jeune adolescente au Caire, les pyramides du plateau de Gizeh, etc. Tout baigne dans une douce lumière, avec une sensation aseptisée et apaisée. Le lecteur se dit que d’un côté il éprouve la sensation d’évoluer dans des décors tellement nets qu’ils en deviennent factices, et que de l’autre côté, il comprend bien où se déroule chaque scène. D’un côté, il voyage dans ce wagon de train bondé ; de l’autre côté la largeur intérieure du wagon est peu plausible. Juste auparavant, il effectue un voyage en cariole (page 75) dont les rayons des roues sont d’une perfection géométrique et d’une finesse impossibles. Et dans le même temps, le niveau de détails de certains environnements est d’une densité impressionnante.


Les personnages produisent une autre impression : ils sont tous souriants, ou au moins gentils, mais aussi avec des caractéristiques physiques ou vestimentaires bien différenciées, permettant de les distinguer facilement. La ressemblance d’Oum Kalthoum est rendue avec justesse, ainsi que celle des autres personnalités connues. Dans un premier temps, le lecteur peut se dire que ces individus bienveillants semblent sortir d’un manga pour filles, mais en avançant dans sa lecture, il se dit que ce mode de représentation se rapproche plus des caractéristiques des dessins animés tout public des grands studios américains. Cependant la narration visuelle n’en devient pas mièvre ou naïve pour autant. Cette approche tout public, avec des décors créés à l’infographie et une douce luminosité qui nimbe tout, rend les pages très agréables à l’œil et accentue les moments délicats. Le lecteur suspend sa lecture à plusieurs reprises pour apprécier un visuel marquant : les cinq pages (douze à seize) du concert parisien d’Oum Kalthoum (une vraie diva : sa présence, ses gestes, son absence de retenue pour être tout entière pour son public), la très jeune Oum essayant de convaincre ses parents de l’envoyer étudier au kouttab (école coranique) avec l’innocence de l’enfance, la récolte du coton dans les champs, la représentation du chant du rossignol sous la forme de calligraphies arabes superbes, la suite d’une dizaine de petites silhouettes pour montrer Oum s’habillant en garçon en page quatre-vingt-un, Oum et Hassen el Hafnaoui se donnant la main sur une berge du Nil alors qu’ils viennent de décider de se marier, etc. La dessinatrice apparaît d’une belle sincérité dans sa narration visuelle.



En fonction de sa familiarité avec la chanteuse, le lecteur peut trouver l’ouvrage très léger, une présentation très sommaire, ou au contraire apprécier d’avoir ainsi un premier contact avec une dame à la vie hors du commun. Entre les deux, il peut regretter que les autrices ne développent pas la dimension musicale de son œuvre, son inscription dans la tradition et son intégration d’éléments modernes, ou même tout simplement la qualité de sa voix et sa capacité à transmettre les émotions dans ses interprétations. Il aurait bien aimé également en savoir plus sur ses engagements politiques. Dans le même temps, à voir ainsi se dérouler la vie d’Oum Kalthoum, il mesure l’exemple qu’elle a donné d’une femme émancipée, respectable, pouvant faire elle-même ses choix de carrière, apportant son soutien à l’indépendance de l’Égypte. Il découvre une vie rendue un peu lisse par les choix narratifs, impressionnante par le talent de la chanteuse, et par son implication dans la société.


La superbe couverture quelque peu austère ne doit pas effrayer le lecteur : à l’intérieur, il découvre une narration tout public, un peu lisse, très plaisante à l’œil, quelque peu édulcorée. Pour autant l’ouvrage remplit son office : une forme de vulgarisation de la vie d’Oum Kalthoum, permettant de découvrir son parcours, l’ampleur grandissante de sa renommée, la singularité de ses chansons en arabe, son implication dans la vie de son pays. Un ouvrage qui donne envie d’en savoir beaucoup plus et d’écouter l’astre de l’Orient.