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mardi 1 août 2023

Le mercenaire T14 Le jour ultime

Dans l’espace infini, le temps n’a aucun sens.


À la fin du tome trois de l’intégrale parue en 2021/2022, l’éditeur a recueilli des récits réalisés par Vicente Segrelles. Tout d’abord une histoire en prose de quarante-sept pages, une nouvelle dont le texte est imprimé sur chaque page de gauche, avec une illustration en pleine page sur celle de droite. Cette nouvelle porte le titre de Livre quatorzième : Le dernier jour. Vient ensuite une bande dessinée de dix pages, intitulé La preuve, mettant en scène Mercenaire dans une mission. Puis une bande dessinée de huit pages, intitulée C’était écrit, un récit de science-fiction post apocalyptique. Cette partie se termine par vingt-cinq illustrations en pleine page, sans aucun texte, réalisées par Segrelles, dont une dizaine correspondant à une couverture des tomes de la série Le Mercenaire. Ce tome fait suite à Le mercenaire T13 La délivrance 2.


Le ciel, d’un bleu foncé intense, était limpide et serein. La lune illuminait la grande plaine glacée de tons bleutés, un vent glacial et doux léchait la neige, recouvrant la glace au rythme d’un murmure sifflant. Dans quelques heures, le soleil se lèverait. Nan-Tay était inquiète. Le Mercenaire aurait dû rentrer il y a plusieurs heures déjà au monastère, et il n’avait pas encore donné signe de vie. Un lampadaire éclairait la silhouette de la jeune guerrière. Elle se trouvait sur les remparts, tout en haut de la muraille circulaire qui encerclait le cratère mineur. Depuis les travaux de rénovation, on n'utilisait plus l’entrée du cratère majeur, celle qui passait sous la cascade. Nan-Tay n’était pas de garde cette nuit-là, l’inquiétant retard du mercenaire l’avait poussée jusqu’aux remparts, ainsi elle avait fini par remplacer un des deux moines postés à cet effet. Comme tous les habitants du cratère en service, elle portait plastron et spalières. Suite aux dernières informations parvenues, la garde avait été renforcée. De là, elle pouvait clairement voir si quelqu’un approchait au loin. Nan-Tay scruta à nouveau l’horloge mécanique d’Arnoldo. Le mercenaire respectait toujours scrupuleusement le timing, avec une marge acceptable. Son retard ne présageait rien de bon.



La nouvelle de la résurgence de Claust avait choqué toute la communauté du cratère. Depuis une semaine, on le savait dans la cité des mages. On savait donc qu’à l’instant où il récupèrerait un semblant de pouvoir, ils seraient son premier objectif. Dans le but de confirmer cette information, le mercenaire s’était rendu sur place. Il voyageait sous couverture, vêtu comme un simple habitant du pays des nuages permanents, sans armure, mais avec un plastron et des spalières, comme le voulaient les nouvelles règles en vigueur au cratère. Sous sa selle des plus communes, il avait bien caché le nouvel arc inventé par Arnoldo, une arme puissante, peu encombrante, discrète et démontable en trois pièces, ainsi que quelques flèches et charges explosives. Il montait un dragon marron, l’un des seuls du Monastère. Ces animaux à la robe foncée étaient les plus répandus dans la vallée. Bien que sensiblement plus lents que les blancs, on estima qu’il était plus idoine pour cette mission.


De biens étranges retrouvailles entre le lecteur et cette série. Après tout, il pouvait bien s’être accommodé d’être resté sur le tome treize, surtout si son premier contact avec la série était postérieur au dernier tome paru en 2003, car il savait par avance qu’elle s’arrêtait avec ce tome il y a deux décennies. D’un autre côté, il sait qu’il va retrouver les personnages avec lesquels il a développé une forme de familiarité pendant treize tomes, même si leur personnalité n’a jamais été très développée. Il n'entretient pas forcément de grandes attentes quant à l’intrigue. Le personnage de Claust s’était retrouvé mis de côté depuis plusieurs tomes. La fin du tome treize avait ramené la situation globale à une forme de statu quo satisfaisant. En outre, il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’une nouvelle illustrée, un format bien différent. Mais vingt-quatre nouvelles illustrations de l’artiste, ça ne se refuse pas.



La plongée dans le texte permet de découvrir une écriture précise, essentiellement dans la description et dans l’action, correspondant en tout point avec la manière de raconter de Vicente Segrelles. L’auteur narre son histoire avec le souci de dire ce qui se passe, qui est le point central de la scène, et peut-être de citer un personnage secondaire et des figurants. Il précise à chaque fois le lieu où se situe l’action, avec ses principales caractéristiques, en s’appuyant parfois sur ce qu’en connaît déjà le lecteur des tomes précédents. Il utilise régulièrement les dialogues entre personnages, accélérant ainsi le rythme de la lecture. Le lecteur assimile bien que l’intérêt du récit réside essentiellement dans l’intrigue, car les réflexions des personnages se limitent à décrire ou expliquer l’action, parfois la nature des risques encourus, peu de ressentis, aucune réflexion analytique ou existentielle. Le récit tient les promesses faites dans l’introduction rédigée par l’éditeur : découvrir ce qu’il est advenu de Claust, connaître le destin de la communauté du monastère du Cratère, avec des conventions de genre mêlant Fantasy et science-fiction, les dragons volants et le retour des extraterrestres.


Bien évidemment le lecteur se repaît de chaque tableau accompagnant la page de texte en vis-à-vis. Il retrouve toute la maestria de l’artiste dans sa capacité à rendre compte des textures, à réaliser des illustrations en couleur directe, à imaginer des scènes mêlant spectaculaire et enchantement. Le lecteur soupire d’aise en découvrant la troisième : Mercenaire à dos de dragon volant, au-dessus d’une mer de nuages, avec des poursuivants gagnant du terrain et la cité sur un énorme plateau rocheux dans le lointain. La suivante montre un moment du combat qui s’en suit, alors que l’un des poursuivants chute vers la lave qui coule en contrebas. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve saisi par une vision impressionnante : le manteau de glace autour du cratère supérieur en train de se disloquer, la lave atteignant les étages supérieurs des tours du monastère, un énorme serpent de mer dont Segrelles a le secret, un vaisseau spatial. D’autres illustrations apparaissent plus convenues, en particulier quand elles se focalisent sur un personnage qui semble comme figé dans une position statique. De toute évidence, ces illustrations ne génèrent pas du tout le même effet qu’une narration visuelle en bande dessinée.



Le lecteur ressort de cet ultime chapitre, avec un goût de manque. Il a bel et bien retrouvé les personnages, et plus encore l’environnement qu’il a tant apprécié pendant treize tomes. L’auteur apporte une conclusion satisfaisante à sa série, en cohérence parfaite avec tout son déroulement. Les illustrations valent le déplacement. Pour autant, ce n’est pas une bande dessinée, et Vicente Segrelles n’est pas un aussi bon écrivain que bédéiste. Les illustrations permettent de fixer l’imaginaire du lecteur sur la vision de l’auteur, sans retranscrire le souffle de l’action.


La preuve. Mercenaire chevauche un dragon blanc au-dessus des flots tumultueux. Il arrive à sa destination : un énorme dôme circulaire posé sur un périmètre de colonnes massives. Il se pose à l’intérieur et il doit affronter un guerrier en armure chevauchant un serpent géant très agressif. Le lecteur soupire à nouveau d’aise : une vraie bande dessinée, des dessins magnifiques comme d’habitude, et une intrigue ramassée sur elle-même. Pour une fois, Mercenaire est bien le héros de son aventure, sans personnage féminin qui vienne jouer le premier rôle dans la résolution du conflit. Le scénariste s’amuse comme à son habitude à confronter un chevalier en armure du tournant du premier millénaire à des inspirations piochées dans différentes mythologies, comme la geste arthurienne et l’Égypte antique, avec une touche de science-fiction. Il s’agit d’une mission qui n’a pas d’incidence sur la continuité globale de la série. Pour autant, vol à dos de dragon, usage de l’arc, phénomène spectaculaire : tout y est pour le plus grand bonheur du lecteur.



C’était écrit. Un sous-marin avance silencieusement dans des eaux peu profondes, longeant des gratte-ciels immergés, les ruines inondées d’une grande mégapole. Le submersible fait surface. Son commandant demande à la radio s’il a établi un contact : négatif. Il se rend à l’évidence : cela fait des mois passés à chercher un signal. Ils doivent être les seuls survivants. Le radio l’interpelle : il vient de capter un signal, vraisemblablement un autre sous-marin. Segrelles maîtrise l’art de la nouvelle, avec une histoire assez développée, une tension présente dès la deuxième page. La narration visuelle s’inscrit dans la même veine que celle de la série Le mercenaire, appliquée à une version d’anticipation du monde réel. Une histoire qui se lit toute seule, avec plaisir, une variation sur une histoire très classique d’anticipation, après une guerre mondiale.


Le lecteur termine avec les vingt-cinq illustrations en pleine page, conscient qu’il s’agit d’une sélection des couvertures du Mercenaire et diverses autres illustrations des mondes de Fantasy de Vicente Segrelles. Une manière de plonger une dernière fois dans ses univers et de lui faire ses adieux.



mardi 18 juillet 2023

Le Mercenaire T13 La Délivrance 2

Mercenaire, bien des choses sont arrivées, hélas toutes mauvaises.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire - Tome 12: La Délivrance (2002). La première édition de ce tome date de 2004, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Le troisième tome de l’intégrale contient une nouvelle de vingt-trois pages, illustrée par vingt-quatre tableaux de la main de l’auteur, apportant une fin au récit : Le Mercenaire T14 Le jour ultime. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La délivrance 2.


Le grand lama a convoqué sa petite-fille Ky et Mercenaire car il a une mission urgente à leur confier. Le petit Wor l’a contacté pour lui faire part d’une nouvelle très inquiétante. Et cela n’a pas été chose facile. S’il en croit les faits qu’il parvient enfin à rapporter maintenant, mais qui se sont déroulés il y a déjà plus de dix jours. Kay demande à quel point la nouvelle est inquiétante. Le grand lama répond : au point de mettre en péril leur existence. Il y a eu un coup d’état au royaume des lézards. Le père de Wor a été destitué. Les militaires désapprouvaient sa politique d’ouverture. Ils veulent clairement s’assurer du silence des habitants du monastère de l’Ordre du Cratère. Ils finiront, soit en prison à vie, soit exécutés. Le pire étant qu’ils ne vont pas tarder. Wor disait qu’ils attaqueraient une dizaine de jours plus tard. Maintenant, donc. Ky se dit qu’ils doivent pouvoir faire quelque chose, mais Mercenaire estime que contre ces lézards, ils sont sans défense. Pour autant, il décide qu’il faut quand même préparer un plan d’évacuation sur le champ. Peut-être s’enfuir par les galeries du lac aux eaux acides ? Le son de l’arrivée du grand vaisseau des lézards se fait entendre. Le grand lama décide qu’il est trop tard et que la fuite serait futile. En revanche, Ky a raison, il est possible de faire quelque chose. Il leur ordonne d’enlever leurs armures, d’aller chercher des armes légères et de revenir dans cette salle, rapidement, sans en parler à personne, par même à Nan-Tay.



Côté lézards, la situation est bien maitrisée : la surprise a été totale, trois humains sont morts, deux ont disparu, mais tous les autres ont été capturés. Sous les ordres de leur général, les lézards rassemblent tous les humains dans la grande salle du monastère. Le général décide de clore l’affaire en faisant exploser le cratère avec les humains dedans. Ainsi, personne ne pourra témoigner, ni ceux dans la salle, ni ceux qui manquent à l’appel. C’est un ordre ! L’un des capitaines proteste : ils ne peuvent pas faire ça sans l’autorisation du conseil d’état. Le général passe outre cette objection. Le grand lama s’avance vers lui : il lui fait observer qu’il avait prévu de les éliminer dès le début, qu’il n’est qu’un vulgaire assassin. Le capitaine s’en prend au grand lama et le gifle. Nan-Tay s’interpose, récupère une arme à la ceinture du général et l’utilise pour le décapiter. Le capitaine se voit dans l’obligation de prendre le commandement. Il ne peut assumer l’ordre du général.


Les révélations énormes du tome précédent avaient laissé le lecteur dans un état de manque, et se demandant ce qui allait lui tomber dessus dans la seconde partie. Il a conscience aigüe qu’il s’agit du dernier tome de la série, en format BD, et comme pour le précédent il y vient avec la ferme intention de profiter pleinement de la narration visuelle, de chaque lieu, chaque action d’éclat, et de chaque moment plus calme avec les personnages. L’artiste sait le prendre par les sentiments puisqu’il ouvre cet ultime tome avec une case de la largeur de la page sur la formation circulaire des falaises dans lesquelles se niche le monastère de l’Ordre du Cratère. Le lecteur s’emplit les mirettes d’une vision du même cratère, à partir d’un autre point de vue, celui des sources chaudes. L’artiste termine son récit avec deux autres représentations de cet endroit si remarquable dans la dernière page, les sommets des toits dépassant même de la couche glacée. La composante science-fiction présente dans le tome précédent reprend de plus belle, avec dans la deuxième planche, un dessin en pleine page montrant la Machine de Vie (un énorme vaisseau aérien d’une forme remarquable), et une navette aérienne plus petite en premier plan. Une partie du récit se déroule dans le monde souterrain où se sont réfugiées les trois amazones survivantes (Anna, Caterina, Isabella) avec Karim dans le tome précédent, l’occasion pour l’artiste de réaliser de splendides camaïeux rendant compte de l’ambiance lumineuse unique, et de la manière dont elle fait ressortir le relief des parois, et la couleur de l’eau. Le vol à dos de dragon est, malheureusement (soupir), réduit à la portion congrue dans ce tome, mais le lecteur bénéficie de plusieurs séquences de vol dans de petites navettes, avec de magnifiques cieux d’une couleur enchanteresse. Il accompagne les personnages dans d’autres formes de voyage : un court passage sous l’eau avec un rendu superbe du bleu, plusieurs déplacements en barque avec le jeu de la lumière de reflétant sur l’eau et créant de discrètes fluctuations sur les parois, et une case splendide occupant les deux tiers d’une page, d’une petite barque glissant sans bruit sur un fleuve d’une tranquillité absolue, dans un boyau gigantesque sous terre.



L’auteur a conçu une intrigue bien dense, donnant lieu à de nombreuses séquences différentes, certaines à couper le souffle : l’arrivée du vaisseau La machine de Vie, le coup d’éclat de Nan-Tay tuant le général en trois cases, un lézard au casque transpercé par une flèche décochée par Mercenaire, les vols successifs de la petite navette aérienne dans le monde souterrain, le puits de lumière correspondant au moteur antigravitationnel, la découverte de la cité souterraine des Atlantes, l’hologramme interactif gigantesque permettant à Wor de communiquer avec le seigneur, etc. Segrelles soigne tout autant la représentation de ses personnages : les armures de Ky et de Mercenaire font plus vraies que nature, la peau des lézards est écailleuse à souhait avec une texture presque visqueuse, il faut voir les habitants du monastère éplorés en portant le corps de Nan-Tay et en soutenant le grand lama, l’assurance qui se lit sur le visage de Ky, l’inquiétude qui se lit sur celui des Atlantes qui transgressent la loi, la gentillesse déterminée du jeune Wor. Comme d’habitude, la coiffure de Mercenaire reste impeccable du début à la fin, même en plaine scène d’action échevelée. En revanche, une transformation pilaire prend le lecteur par surprise : le grand lama est contraint de se raser la barbe !


Pour ce dernier tome, qui n’avait peut-être pas été programmé en tant que tel, le scénariste a continué à densifier son intrigue, avec un nombre d’événements qui s’enchaînent rapidement. Le tome précédent avait donc introduit une nouvelle race d’individus dotés de conscience sur Terre : des reptiles anthropomorphes, surnommés Lézards par les humains, en plus des Atlantes qui étaient déjà présents, et de l’existence d’une Terre parallèle dénommée Geos. En outre, ces lézards utilisent une technologie bien supérieure à celle des êtres humains, une technologie de science-fiction à une époque désignée comme correspondant au onzième siècle. Sans oublier les trois amazones survivantes de la cité volante. La tendance à renforcer la continuité se confirme dans cette seconde partie. Segrelles raconte son histoire au travers des personnages principaux qu’il a développés précédemment (Mercenaire, Grand Lama, Nan-Tay, Ky) et ceux qu’il a introduit plus récemment (Karim, Wor). Andolfo de Vinci n’a droit qu’à une très courte apparition. Comme tout du long de la série, ces protagonistes ne présentent pas une personnalité très développée, même si Mercenaire bénéficie d’un peu plus de répliques que d’habitude. Le lecteur va ainsi de surprise en surprise, dans une course pour soigner Nan-Tay, et pour déjouer l’ordre d’anéantissement donné par le général des lézards.



Le déroulement du récit repose sur la volonté d’un peuple d’assurer sa pérennité, en éliminant toute une population qui ne les a pas agressés. Au cours de l’histoire, l’auteur fait apparaître que cette intention est l’œuvre d’un conseil d’état, et du zèle d’un général, mais qu’une partie de la population ne souscrit pas à cette solution d’extermination. Outre les héros luttant pour assurer la survie de leur communauté, Segrelles met également en scène une communauté d’Atlantes, vivant sous la dictature des Lézards, certains prêts à aider les humains blessés. Toutefois, il s’avère que certains Atlantes ont plus à cœur la survie de leur propre communauté, et qu’ils l’érigent en intérêt supérieur, préférant une survie dans une dictature, plutôt qu’une extermination assurée. Le salut à espérer se trouve dans le cœur pur d’un enfant. La progression dramatique peut passer à l’arrière-plan du fait de la densité de l’intrigue, pour autant le récit développe le point de vue qu’il existe des alternatives à la survie d’une communauté en recourant à l’extermination d’une autre.


Petit pincement au cœur puisqu’il s’agit du dernier tome de bande dessinée de cette série atypique, tant par la qualité hors du commun des illustrations que le rôle primordial des femmes dans ce récit de genre Fantasy. Le scénariste semble habité par des idées tellement nombreuses qu’il opte pour une narration compressée, mais restant facile à suivre. La narration visuelle présente toujours ce niveau de qualité enchanteur. De nombreux éléments d’intrigue viennent trouver leur résolution dans ce tome qui accentue le regret qu’il n’y en ait plus d’autres après.



mardi 4 juillet 2023

Le Mercenaire T12 La délivrance

L’intelligence humaine ne peut arriver naturellement, elle vient d’ailleurs.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire T11 La fuite (2001). La première édition de ce tome date de 2002, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La délivrance.


Il y a des années de cela un puissant souverain oriental fut ridiculisé par les épouses de son harem. Quand ces jeunes prisonnières recouvrèrent la liberté à bord de l’énorme ballon qu’elles avaient fabriqué, le monarque, humilié, jura de les retrouver et de les exécuter en public. Son pouvoir et ses alliances étaient si étendus que les jeunes femmes se trouvèrent obligées de rester en permanence en l’air, à fuir, à jamais. Leur route croisa même un jour celle du pays des nuages permanents. Aujourd’hui, le vent capricieux les emmène au-dessus d’une forteresse. Le ballon de la communauté des amazones survole la cité de Pagan, proche de Catay. Le jour commence à se lever, et la responsable ordonne de remonter vite avant qu’on les voie. Des fusées de poudre sont tirées depuis la cité, et l’une d’elles enflamme la toile du ballon. La cité volante descend inexorablement vers la terre. Dans un territoire éloigné, de nuit, à la lumière de la Lune, Yusuf et Rachid guettent le ciel. Bientôt un petit individu casqué arrive sur ce qu’ils prennent pour un tapis volant. Il se pose à terre et va tremper ses jambes dans la mare. Il finit par se rendre compte qu’il est observé et commence à rejoindre son tapis volant, mais trop lentement. Yusuf le ceinture par derrière, et le neutralise, pendant que son cousin s’approche du dispositif volant. Zusuf l’a déshabillé pour découvrir un lézard anthropomorphe. Ce dernier appuie sur un dispositif accroché à son cou, et sa plateforme volante explose. Les cousins décident de se rendre à Pagan pour le vendre au souverain de Kaherzm dont le fils aîné collectionne les bêtes. Leur rareté fait leur beauté.



Dans le monastère de l’Ordre du Cratère, Nan-Tay rend compte à son grand-père : Karim les a contactés et ce qu’ils redoutaient est arrivé. Le sultan a attrapé les amazones, le ballon est tombé à Pagan, près de Catay. Le grand lama ne peut que constater que les tentacules du tyran s’étendent loin, et il demande à sa petite-fille si son plan pour les sauver tient toujours la route. Elle le confirme : Karim a même trouvé une solution à ce qui les empêchait d’accéder à leur cellule dans le dédale des prisons royales. Mais elle ne pensait pas que les exécutions débuteraient aussi vite. Elle se rend compte qu’elle en a pour dix jours de voyage : elle n’arrivera jamais à temps pour toutes les sauver. Le grand-père répond que même s’ils ne parviennent à n’en sauver qu’une cela en vaudra déjà la peine. Elle décide de partir sur le champ en emmenant Mercenaire. Ky déplore de ne pas pouvoir les accompagner.


En route pour une nouvelle aventure… malheureusement la dernière. En entamant ce tome, avec les années passées, le lecteur sait qu’il s’agit de la fin de la série répartie sur deux tomes, celui-ci et le suivant. Il n’en prend plus que soin de savourer sciemment chaque séquence, chaque page. Il est fort aise de retrouver la cité aérienne des amazones, apparue dans le premier tome de la série Le mercenaire T01 Le feu sacré (1982). Par la suite, il recroise un vaisseau caractéristique apparu à la fin de Le Mercenaire T07 Le voyage (1995). Le scénariste ne l’avait pas habitué à développer une telle continuité, d’autant qu’il est à nouveau question des survivants de l’Atlantide. Mais avant tout, ce qui occupe la plus grande place dans l’horizon d’attente du lecteur, c’est le voyage visuel. Quel plaisir renouvelé à chaque tome, de retrouver la formation caractéristique des chutes d’eau circulaires au-dessus du monastère de l’ordre du cratère. Juste une bande de trois cases, consacrée au toujours majestueux vol à dos de dragon, avec des dialogues qui viennent manger un peu le superbe ciel. Qu’importe, le plaisir de ce vol calme et posé reste intense et intact. Histoire de respecter les attendus de la série, le scénariste explique que le sultan a instauré une nouvelle tradition, un cruel raffinement : ses ex-épouses doivent se dénuder avant la décapitation, ce qui lui donne l’occasion de dessiner une femme nue à deux reprises, représentation somme toute assez chaste. Le lecteur exhale un soupir d’aise en découvrant un monstre marin avec des dents bien aiguisées, un autre classique dans la série, et un autre soupir encore plus grand lors d’un nouveau vol à dos de dragon, cette fois-ci dans des cases sans texte, et une seconde vision du monastère de l’Ordre du Cratère dans la dernière page.



Pour autant, le bédéiste va de l’avant, sans se complaire à ressasser les mêmes scènes, ou les mêmes visuels. Le lecteur fait l’effort conscient de se montrer plus attentif, de ralentir sciemment sa progression pour une case ou une séquence. Dès la deuxième planche, la deuxième case s’avère mémorable : comme un décollage de missiles pour aller abattre la cité flottante, un rapprochement visuel avec ces fusées fonctionnant comme des feux d’artifice. L’arrivée d’une petite créature humanoïde sur un croisement entre un tapis volant et un aéroglisseur monoplace frappe pour son élégance et son alliance visuelle entre ces deux moyens de déplacements. La ville arabisante de Pagan occasionne des visuels superbes : la vue d’ensemble de la ville avec ses dômes, le cadre d’une porte décorée de carrelages, le jardin intérieur d’une grande demeure, la pièce de réception du sultan, les entrailles du palais, etc. Au passage, s’il entretenait encore quelques doutes sur le recours à l’infographie, le lecteur en a la confirmation avec un ou deux effets spéciaux typiques de ce mode de dessin. Les personnages reprennent leur vol à dos de dragon et emmènent le lecteur dans un autre environnement, une autre cité, très différente, une autre communauté, très inattendue, une autre architecture plus futuriste et élégamment dépouillée, un autre enchantement.


L’intrigue commence par surprendre le lecteur avec ce retour sur des personnages du premier tome, qui n’avaient jamais été évoqués par la suite. Puis elle prend un tour très familier : une mission de sauvetage dans une forteresse, à l’identique de la trame du cinquième tome Le Mercenaire T05 La forteresse (1991). Pour autant, les différences rendent cette histoire distincte : Nan-Tay part rencontrer leur contact Karim. Ils bénéficient par la suite d’un guide appelé Wor, d’une race inattendue. Le sauvetage n’est pas une réussite éclatante. Comme d’habitude, les femmes subissent l’intention des hommes de les réduire à l’état d’objet, à commencer par ce sultan Kaherzm qui exige que ses épouses se dénudent avant la décapitation, et comme d’habitude ces mêmes femmes jouent un rôle indispensable et essentiel dans la victoire, à l’opposé d’artifices pour appâter le jeune lecteur mâle. Le souverain apparaît comme un tyran dont les caprices incitent ses sbires à ne faire preuve d’aucune initiative de peur de déplaire, ce qui les rend inefficaces, et fait passer par contraste le tyran pour un individu plus intelligent, mais quand même pas assez pour faire face à l’intelligence collective de l’équipe qui a organisé le sauvetage des prisonnières.



À l’issue de cette phase du récit, le lecteur en a déjà pour son argent : il a trouvé tout ce qu’il attendait, et vécu une belle aventure aux côtés du Mercenaire. Sans s’y attendre, il s’envole avec les personnages pour les vingt-six pages suivantes, pour cette seconde destination, et des découvertes formidables : le peuple de leur guide dans les souterrains de Pagan, la cité qu’ils habitent, leur civilisation. Le scénariste a déjà construit d’autres tomes de la série ainsi : une aventure en deux parties, ou parfois trois, comme s’il agrégeait deux histoires distinctes, ou qu’il écrivait des histoires plus brèves que les quarante-huit pages classiques. Dans cette seconde partie, il joue avec les préconceptions du lecteur. Un tel peuple ne peut qu’être une rémanence du passé, une forme de vie inférieure à l’être humain. Le lecteur se prête bien volontiers à ce jeu, en essayant d’anticiper les circonstances qui ont mené à préserver ces créatures de l’extinction, s’interrogeant sur la manière dont elles ont pu acquérir une conscience et faire preuve d’intelligence. Il se dit que le fait que la machine de vie connaisse déjà Mercenaire sera expliqué dans le dernier tome. Un développement supplémentaire dans la mythologie de la série, sans certitude qu’il sera repris dans la seconde partie de La délivrance. Survient alors la dernière page avec les explications du grand lama et une révélation tonitruante que rien ne laissait présager. Vite la suite et fin !


Bon, la dernière histoire de la série, en deux parties dont ce tome constitue la première : la cause est acquise d’avance. S’il est parvenu jusqu’ici dans la série, le lecteur sait déjà ce qu’il est venu chercher, l’auteur le lui a donné à chaque tome, il va en faire ainsi de nouveau. Effectivement, la narration visuelle génère un enchantement savoureux, avec tous les ingrédients visuels attendus, et de nombreux autres. L’intrigue reprend la trame d’un tome précédent, avec des variations significatives générant l’intérêt du lecteur. Que demander de plus ? Le bédéiste en donne beaucoup plus : à la fois dans les visuels toujours aussi peaufinés avec une densité de détail roborative, et avec une seconde partie emmenant le lecteur beaucoup plus loin qu’il ne pouvait s’y attendre dans l’univers de Mercenaire.