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mercredi 5 avril 2023

Gens de Clamecy

Il faut croire les choses possibles.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s’ouvre avec un texte d’introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, intitulé De barricades en barricades. Ce texte porte sur l’expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République.


Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d’eau en passant par Clamecy jusqu’à Paris. Mais pourquoi Clamecy s’est révoltée en 1851 ? C’est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l’esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d’état le 2 décembre 1851. C’est le futur Napoléon III qui fit le Coup d’État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l’abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n’est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n’était pas proche à l’époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l’Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d’imaginer aujourd’hui le climat politique explosif de l’époque. Des millions d’individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C’est l’affirmation d’une citoyenneté toute nouvelle qui s’exprime. C’est l’allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu’en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l’échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron.



En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l’échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d’une société idéale ?


La couverture est composée d’une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L’introduction explique l’expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Le début de l’ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. Le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d’une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l’encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d’une une du quotidien Le bien du Peuple, et une autre d’une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d’un homme surimprimé sur le tronc d’un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l’artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d’après s’apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps.



Sur les soixante-neuf pages de l’ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d’une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. Le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu’à l’amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu’il s’agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu’il la pratique. Il s’agit d’une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. Le lecteur perçoit bien également l’implication de Baudoin, sa soif de liberté et d’égalité, son refus de l’indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu’il croise et à l’injustice du monde.


Pour la première fois dans ce genre d’ouvrage, Edmond Baudoin inclut l’intégralité des portraits qu’il a réalisés, certainement parce qu’il disposait d’outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l’ouvrage les deux autres qu’il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d’un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans Le goût de la terre, en Colombie, en échange d’un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d’une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l’éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l’abolition de la dictature de l’argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu’un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l’égalité sans racisme, l’honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l’égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… Le lecteur perçoit qu’il s’agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble.



Le lecteur considère ces portraits d’inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d’établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s’il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l’attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l’autre ; la part de l’autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c’est s’arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d’êtres humain, s’arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d’heure d’intensité, ce n’est pas si souvent.


Un nouvel ouvrage d’Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d’un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. Le lecteur a bien conscience que le bédéiste n’a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s’en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l’auteur. Cette partie s’avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l’Histoire, s’intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l’exercice du portrait, et la relation qui s’établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l’œuvre de Baudoin. Le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.



dimanche 22 avril 2018

Les Voleurs d'empires, tome 6 : La Semaine sanglante

Et leurs rêves se sont brisés, alors même qu'ils entraient dans la légende.

Ce tome fait suite à Chat qui mord qu'il faut avoir lu avant. Il s'agit d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 2000, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

La page d'ouverture évoque la fin de la semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871), et l'exécution de 147 communards au mur des Fédérés. Puis le texte évoque les différents mouvements des fédérés (les Communards) et de l'armée régulière du gouvernement. Le récit commence alors le 17 avril 1871. Le commissaire Jalabert arrive avec 2 policiers dans l'église de la Trinité (IXe arrondissement), reconvertie en hôpital de fortune, pour prendre en charge le capitaine Zoren. Celui-ci est pris de fortes agitations, alors que Jalabert prononce le prénom Adélaïde. Ayant réussi à maîtriser Zoren, ils l'emmènent dans leur fiacre. Dans une rue, Jalabert reconnaît Blette en train de fouiller dans les poubelles. Il demande aux policiers de le récupérer, mais ils sont interpellés par les hommes d'arme de la Commune.

Après l'assaut donné à la pension Martelet, Adélaïde Favier s'est réfugiée dans un wagon désaffecté, avec le Huron. En discutant, ils constatent leur position de faiblesse, et décident de retrouver Julien d'Havré auquel Adélaïde est encore liée par le biais des fleurs de peau (médailles). Adélaïde Favier et le Huron le retrouvent dans un colombier de la rue Magenta. Mais il ne les attend pas en victime consentante, ou en serviteur obéissant. En fait, il entend bien recouvrer sa liberté en maîtrisant Adélaïde et le Huron par la force, grâce à des alliés. Il parvient même à lui ôter sa bague.


Le tome précédent avait laissé le lecteur dans une attente fébrile, après plusieurs révélations et plusieurs rebondissements étonnants. Sans surprise, il observe que celui-ci s'ouvre avec une page consacrée à présenter les événements historiques. Comme à son habitude, Martin Jamar réalise des reconstitutions historiques d'une minutie sans pareille. Il se sert de références pour assurer la véracité de ce qui est montré, et il utilise les caractéristiques de la bande dessinée pour montrer le point de vue le plus adapté à la narration de Jean Dufaux. Le lecteur peut ainsi voir dans une case les fédérés contre un mur, plus ou moins résignés, puis dans la case suivantes les soldats faisant feu sur eux. Jean Dufaux évoque les événements de la Commune, et il n'hésite pas à préciser les dates en tant que de besoin. Néanmoins le lecteur ne doit pas s'attendre à un reportage sur les événements de la Commune, ou à une présentation d'historien.

Le scénariste évoque les principaux faits pour donner un contexte aux péripéties vécues par les personnages, mais il n'en fait pas un compte-rendu exhaustif. Ces évocations suffisent à comprendre les conséquences sur les personnages, mais elle ne remplace pas un exposé complet sur cette insurrection. Par contre, elles donnent envie d'en savoir plus et d'aller se renseigner par soi-même. Par exemple, il est fait mention à plusieurs reprises des bombardements nourris réalisés sur Paris, et le lecteur s'interroge sur les quartiers ainsi détruits. Il assiste à la démolition de la colonne de la place Vendôme, et il se demande dans quelles circonstances elle a été reconstruite. Au cours de ce tome, le lecteur assiste à un dialogue entre Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) et le premier ministre Gladestone, à Camden House, dans la ville de Chiselhurst. En fonction de ses connaissances sur cette période, il peut avoir envie de replonger dans la biographie de Napoléon III. À chaque fois, il apprécie que le scénariste prenne la peine de donner ces éléments contextuels, qu'il s'agisse d'une église transformée en hôpital de fortune, ou de l'exode des ouvriers et des bourgeois fuyant Paris. À nouveau, les dessins de Martin Jamar permettent de voir ce qui serait resté sinon une simple indication désincarnée.

Comme dans les tomes précédents, Jean Dufaux conserve les techniques propres aux feuilletons et aux romans populaires. En particulier, il se sert de coïncidences bien pratiques, et il élude souvent les moyens par lesquels un personnage réussit à en retrouver un autre. Il n'est pas expliqué comment Jalabert a pu savoir que le capitaine Zoren se trouvait dans l'hôpital de fortune installé dans l'église de la Trinité. Le trajet du fiacre de Jalabert passe de manière opportune, juste devant Blette en train de farfouiller dans un tas d'ordures. Julien d'Havré s'empare à point nommé du portefeuille de Jalabert, et donc de ses papiers d'identité, par un concours de circonstances un peu forcé. Les dessins montrent ces événements de manière concrète, leur donnant de la substance, et donc leur apportant un semblant de crédibilité, mais le hasard (ou plutôt l'auteur) fait vraiment bien les choses. Anaïs n'éprouve aucune difficulté à retrouver Nicolas dans le lit de Madeleine, et la perte de son portefeuille entraîne de graves soucis à Jalabert.


Bien sûr, le lecteur n'est pas venu uniquement pour l'évocation en pointillé de la Commune. Il veut savoir la suite de l'histoire. Cet état d'esprit permet de prouver à quel point le scénariste a bien utilisé les techniques du feuilleton pour l'accrocher et le tenir en haleine. Comme dans le tome précédent, Jean Dufaux gère avec grâce les nombreux personnages de sa distribution. Le lecteur ne ressent pas de manque à ne voir un personnage secondaire que le temps de quelques cases (même quand il s'agit de Frappe-Misère) et il ne se lasse pas d'en voir d'autres (Jalabert pour ce tome). Il y a une forme de contentement à apprendre ce qu'il advient du capitaine Zoren, même si l'importance de son rôle fut finalement assez relative. Il n'y a pas de frustration à ce que Lévadé soit relégué en arrière-plan, car il a disposé de son moment sur le devant de la scène dans le tome précédent, et le lecteur comprend qu'il lui reste un rôle à jouer, mais plus tard. Le lecteur revoit passer Victor Hugo le temps d'une page, avec un sourire aux lèvres pour ce lien avec l'Histoire, à la fois gratuit (Anaïs aurait très bien pu ne jamais le croiser), et à la fois organique du fait de sa réelle présence lors de la Commune, et de ce qu'il apporte à l'intrigue.

Le lecteur ressent que le temps est venu pour les auteurs faire avancer plusieurs fils narratifs vers des formes de résolution différentes. Il n'y a donc quasiment pas de nouveaux personnages qui fassent leur apparition dans ce tome. Il y a bien la confirmation de l'identité d'un qui était apparu dans le tome précédent, pour les lecteurs avec une méconnaissance de cette période historique. Cette séquence dans laquelle Louis-Napoléon Bonaparte discute avec le premier ministre d'Angleterre n'a rien de gratuit, car elle élargit l'ampleur des actions de la Mort, et explique son accoutrement singulier dans cette série. Jean Dufaux en fait l'incarnation ésotérique du destin qui a conduit à tant de morts sur les champs de bataille. Martin Jamar en fait une image singulière puisqu'il s'agit d'un squelette paré d'un habit militaire de gradé, qu'il représente de manière naturaliste. Quand Elle se présente à un autre personnage pour en faire un nouvel émissaire, cette approche naturaliste peut paraître un peu étrange, la belle jeune femme embrassant le squelette sur la bouche. Mais le lecteur y voit aussi une métaphore accablante de tous les individus disposant de plus ou moins de pouvoir, qui sont prêts à sacrifier les gens du peuple qui pour eux ne sont que des anonymes, bons à payer le prix de leurs décisions.

Le lecteur ressent que le récit approche de sa conclusion également par le fait de la densification de la narration. Non seulement, Jean Dufaux a recours à des coïncidences bien pratiques, mais en plus il doit utiliser des ellipses conséquentes. Dans le tome précédent, le lecteur avait effectivement laissé Nicolas d'Assas dans le lit de Madeleine d'Espard, mais il est quand même surpris de l'y retrouver, que rien n'est venu le contraindre à accomplir une autre mission. Il est tout aussi surpris de découvrir que Frappe-Misère ait subi plusieurs blessures au cours des jours qui viennent de s'écouler, car aucune scène ne l'a montré. Le lecteur peut y voir là, à la fois le fait que ce récit n'est pas un récit d'aventures au premier degré, mais aussi le fait que l'auteur a beaucoup de choses à raconter, un nombre de pages limité, et le temps de réalisation de chaque album qui s'accumule, risquant de lasser les lecteurs de la première qui doivent attendre longtemps entre chaque nouvel album.


Cette attente reste tout à fait justifiée par l'excellence minutieuse de chaque planche réalisée par Martin Jamar. Cet artiste conserve un parti pris graphique immuable depuis le début, sans chercher à s'économiser en se reposant sur les lauriers amplement mérités, acquis lors des tomes précédents. Il ne manque pas un pilier, par un frontispice dans l'église de la Trinité. Il est possible d'identifier chaque élément de maçonnerie dans les décombres jonchant les rues de Paris, après les bombardements. Lorsqu'une perspective s'ouvre à l'occasion de la déambulation de Blette (case médiane, planche 6), le dessinateur montre aussi bien le détail de l'urbanisme (chaussée, trottoirs, murs de clôture, becs de gaz, que les habitants vaquant à leurs occupation (dont une marchande de parapluie, et une femme poussant une brouette). Lorsque Jalabert prend une chambre à prix d'or dans l'auberge Testaux, le lecteur peut détailler l'aménagement sordide de la chambre défraîchie. Dans la cour de l'auberge, il observe un coq en train de sa pavaner devant des poules, et à l'extérieur, il peut compter les pavés, et observer les rails pour l'acheminement du ravitaillement. Lors de la séquence à Versailles, il peut admirer la Galerie des Batailles, représentée avec exactitude. Quelques pages plus loin, il apprécie l'opulence de l'hôtel particulier de la famille d'Espard, avec ses boiseries et son mobilier de luxe.

Le lecteur se rend également compte à quel point il apprécie de retrouver ces personnages qui lui sont devenus familiers. De page en page, il constate que Martin Jamar est aussi qualifié en tant que metteur en scène, qu'en tant que directeur d'acteur. Alors même que le scénariste a beaucoup d'informations à dispenser à chaque page, les images portent aussi beaucoup d'informations sous forme visuelle. L'artiste conçoit ses prises de vue de manière à toujours montrer où se déroule l'action, avec un angle de vue assez large pour que le lecteur se fasse une bonne idée de l'environnement. C'est ainsi qu'il représente dans le détail tout l'extérieur de Camden House, alors que Louis-Napoléon Bonaparte et le premier ministre Gladestone discutent dans le jardin, plutôt que de se contenter d'un plan rapproché. De la même manière, la première case dans l'église de la Trinité propose une vue d'ensemble de la nef, avec tous les détails architecturaux. Le lecteur éprouve ainsi la sensation de se trouver sur place et de pouvoir y promener son regard à sa guise, augmentant l'impression d'immersion. Dans la suite de cette séquence, les plans se font plus rapprochés alors que Jalabert se retrouve au chevet du capitaine Zoren, montrant ainsi les détails de cette installation de fortune.


La composition des prises de vue permet d'intégrer un grand volume d'informations visuelles, et de mettre en scène les personnages avec naturel. Le lecteur peut les voir évoluer dans un décor en trois dimensions, qui ne se réduit pas à une scène vide, avec un décor représenté en toile de fond. Le soin apporté aux costumes augmente encore la qualité de la représentation, mais aussi le nombre d'informations visuelles, ainsi que l'identité de chaque protagoniste. Lors d'une scène de dialogue (par exemple entre Anaïs et Madeleine, page 26), le dessinateur se concentre sur le langage corporel des personnages, et leur placement réciproque. En fonction du cadrage, si le cadrage passe en mode gros plan, il continue de représenter les éléments en arrière-plan pour ne pas rompre le charme de l'immersion. Ainsi le lecteur peut voir la détermination d'Anaïs dans sa posture, et l'ébauche de stratégies d'évitement dans les postures successives de Madeleine.


Comme le précédent, ce tome constitue une lecture haletante qui se termine trop vite, en dépit de la masse d'informations contenues dans les textes et les dessins. Le lecteur retrouve avec grand plaisir les personnages, découvre avec impatience la trame des différents fils narratifs et leur imbrication, et relève les leitmotivs propres à la série, comme les apparitions de la Mort en habit napoléonien, ou le nombre 27 pour le lit du capitaine Zoren. Les dessins donnent une consistance exceptionnelle à chaque séquence, donnant l'impression au lecteur d'en être le témoin privilégié, qu'il s'agisse d'un affrontement de grande ampleur, ou d'une scène intimiste d'un couple au lit. Jean Dufaux poursuit sa description d'un groupe d'individus en proie aux bouleversements d'une époque violente. Il montre comment leur vie est soumise à la survenance d'événements sur lesquels ils n'ont aucune prise, mais il montre aussi comment leurs actions sont dictées par leur éducation et par leur naissance. Le lecteur découvre aussi que le caractère de plusieurs personnages se révèle après avoir été confrontés aux événements. Anaïs n'est pas si lisse que le lecteur l'avait supposé, et Nicolas d'Assas ne mérite peut-être pas tant de considération. En plus d'une reconstitution historique, d'une aventure grand spectacle, d'un mystère relatif aux origines de Nicolas d'Assas, et d'un complot ourdi de longue date, les auteurs réalisent également une étude de caractère subtile.