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lundi 20 octobre 2025

Syrie: Des pierres et de la vie

Beaucoup disent : que la Syrie redevienne comme avant.


Cet ouvrage correspond à une forme de reportage libre qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Vincent Gelot et Edmond Baudoin pour le scénario, et par ce dernier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée.


Edmond Baudoin raconte qu’il a voyagé au Mexique, en Colombie, dans le Nunavut, en France pour faire le portrait des gens rencontrés. Au cours de ces échanges, il a constaté qu’à travers le monde les êtres humains ont des désirs communs. Avoir une vieillesse correcte. Pouvoir travailler. Faire que leurs enfants puissent poursuivre leurs rêves. Printemps 2023, il fait ses bagages pour la Syrie. Vincent Gelot l’y a invité. Celui-ci lui propose de venir avec lui sur les routes syriennes, qu’il a dessinées en rouge sur une carte du pays. Vincent. En 2012, il quitte la France en 4L, à la rencontre des communautés chrétiennes d’Orient. Son voyage devait se terminer en quelques mois. Il durera deux ans. Ce périple un peu fou le mène aux confins de l’Asie Centrale, puis dans le golfe persique et la corne de l’Afrique. En 2014, Daech s’empare de Mossoul et chasse les populations de la plaine de Ninive où les gens lui avaient donné l’hospitalité. Cela l’a beaucoup marqué car il ne savait pas si ceux qui l’avaient accueilli étaient encore en vie. Quelques mois après être revenu en France, Vincent repart à Erbil, au Kurdistan irakien. Il cofonde radio Al-Salam, une radio destinée aux déplacés dans les camps de réfugiés. C’est là qu’il a compris que son engagement était de vivre aux côtés de ces communautés et de les accompagner dans leur destin de vie.



En 2016, Vincent s’installe au Liban et travaille pour l’Œuvre d’Orient. Son travail est de rester au contact de la population, d’évaluer les besoins sur place et de suivre la réalisation des projets. Il aime ces gens. Nous marchons sur les chemins, ils nous font. Et plus tard, c’est nous qui les faisons. Vincent s’est engagé aux côtés des communautés chrétiennes. Oui, la vie, c’est s’engager. Depuis le moment, lors de sa naissance, où on a commencé à respirer. Et puis qu’on a continué. Vincent explique à Edmond que les Chrétiens d’Orient forment une mosaïque de communautés minoritaires, souvent discriminés, parfois persécutés. En Syrie, ils étaient environ deux millions en 2011, ils seraient 500.000 aujourd’hui. Baudoin fait observer que : Leur combat a souvent été récupéré par l’extrême droite, non ? Vincent répond que : Oui, c’est vrai, certaines associations utilisent la détresse réelle des Chrétiens du Moyen-Orient pour répondre à des ambitions personnelles et des objectifs quelques fois obscurs. Ce n’est pas le cas de l’Œuvre d’Orient. C’est une des plus vieilles associations françaises. Elle a été créée en 1856 par des professeurs de la Sorbonne et du Collège de France. Un prêtre, le père Lavigerie, fut nommé à la tête de cette association. Il deviendra plus tard le cardinal Lavigerie… Edmond l’écoute, puis son esprit s’en va ailleurs. En 2020, il a illustré des poèmes de Vincent.


Nul besoin pour le lecteur de maîtriser l’histoire contemporaine de la Syrie pour apprécier cet ouvrage : le régime de Hafez el-Assad (1930-2000), celui de Bachar el-Assad (1965-), la guerre civile syrienne de 2011 à 2024 en faveur de la démocratie contre le régime du parti Baas. Le bédéaste annonce explicitement qu’il s’agit d’une commande de l’Œuvre d’Orient, une association à but non lucratif fondée en 1856, aidant les Chrétiens d’Orient. Il accompagne donc Vincent Gelot, poète et coauteur de l’ouvrage Chrétiens d'Orient: Périple au cœur d'un monde menacé (2017) avec Pascal Gollnisch. Comme il l’explique dans les premières pages, Edmond Baudoin ne parle pas la langue, et il se fait expliquer certaines situations par des interlocuteurs francophones. Il demande à Vincent la raison de son voyage : son interlocuteur expose sa perception des faits sur la période commençant en 2011. Jihanne lui explique la position des Chrétiens en Syrie. L’évêque Jacques raconte sa vie de moine, sa séquestration. Vincent parle du martyre de la ville de Hama. Nabil, un membre des Maristes bleus, raconte comment il a vécu la guerre. Le père Jihad raconte l’histoire de Mar Moussa El Abashi (Saint Moussa, le visage brulé), c’est-à-dire Le monastère de Saint-Moïse-l'Abyssin à quatre-vingt-dix kilomètres au nord de Damas. Les auteurs savent mêler l’histoire du pays avec une forme de tourisme singulier.



De manière tout à fait légitime, le lecteur peut s’interroger sur le positionnement du récit, ou le point de vue à partir duquel la Syrie va être considérée. S’il connaît déjà l’œuvre de Baudoin, il connaît la réponse avant même de commencer sa lecture. S’il n’en est pas familier, il comprend rapidement qu’il s’agit d’un point de vue humaniste sincère, une volonté d’établir un contact vrai. Cela peut paraître surprenant sachant que l’artiste ne parle pas la langue du pays. Il reprend une démarche qu’il a mise en œuvre dans plusieurs pays (dont il ne parlait pas la langue non plus) : réaliser le portrait de son interlocuteur, en l’échange de sa réponse à une question. Le dessinateur l’a écrit à de nombreuses reprises : deux êtres humains qui se regardent fixement pendant une dizaine ou une vingtaine de minutes constitue une expérience rare dans la vie d’un être humain. De fait les portraits reproduits dans l’ouvrage présentent des particularités qui les font ressortir. Les deux premiers sont tenus devant eux la personne représentée, dessinée d’une manière différente, produisant un effet de mise en abîme totalement naturel. Les suivants sont reproduits sans cet effet : le lecteur fait à nouveau l’expérience déroutante du talent d’Edmond Baudoin. Ces dessins semblent dans un premier temps s’apparenter à un assemblage de traits de pinceaux épais et irréguliers, et de traits fins, quelques fois mis en couleurs. Un résultat qui peut sembler disgracieux, opposé à un rendu photographique. Dans le même temps, ils se dégagent d’eux une impression quasi surnaturelle : celle de regarder la personne comme si elle se trouvait réellement devant le lecteur, de percevoir pour partie leur personnalité, de voir les traces laissées par les ans, de regarder un être humain dans toute sa singularité.


La couverture peut donner une fausse impression quant à la narration visuelle. Dès la première page, le malentendu est dissipé : Edmond Baudoin la prend en charge, exprimant sa personnalité en toute liberté. Au fil des pages, le lecteur peut aussi bien découvrir des illustrations réalisées en couleur et au pinceau (telles ces silhouettes jaunes et vertes en train de danser), une carte de la Syrie réalisée à la main avec les tracés en rouge des déplacements à venir, des têtes en train de parler avec de copieux phylactères, une composition flirtant avec l’abstraction pour un concept sur les chemins, une composition de type collage avec un visage au centre, de magnifiques paysages naturels en couleur directe, des paysages urbains comme griffonnés (à Damas), une étrange vision d’une route sans bordure avec des rangées de hauts panneaux de part et d’autre affichant le visage de Bachar El-Assad, de puissantes illustrations épurées au pinceau, quelques compositions abstraites, etc. La mise en page est tout aussi libre : conçue sur mesure pour chaque séquence, allant d’une unique illustration sans bordure sur la page, à des images juxtaposées, en passant même par des cases avec bordure, certaines s’étalant sur les deux pages en vis-à-vis. Comme à son habitude, ce créateur sait mettre en image ses observations, ses réflexions, ses sensations, ses émotions, comme s’il s’agissait d’un flux de pensées organique.



Dans le même temps, il s’agit d’un récit de voyage suivant strictement son déroulé chronologique, évoquant un lieu après l’autre, dans l’ordre des déplacements, avec quelques développements incidents par association d’idées. Il apparaît que la structure narrative peut être imputée à Vincent Gelot, puisque c’est lui qui a organisé le voyage. En fonction des arrêts ou des séjours, le lieu peut être abordé par le biais de son histoire, par la personne qui les reçoit, ou par les rencontres qui s’y déroulent. Aucun moment ne ressemble à un autre, chacun étant rendu unique par la personnalité et l’histoire des êtres humains rencontrés. Le lecteur découvre la Syrie grâce au guide qu’est Vincent Gelot, grâce à sa connaissance du pays, et par le biais de la sensibilité d’Edmond Baudoin. Chaque rencontre apporte une réponse personnelle aux deux questions posées : Quel est votre rêve personnel ? Celui pour la Syrie ? Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre des réponses exprimant un désir de paix, soit à aller chercher ailleurs, soit à rétablir en Syrie, un rêve ou un espoir d’avenir pour soi-même, pour les enfants. Le désir que tous les enfants puissent retourner à l’école, que l’électricité revienne. Que l’on puisse acheter du pain sans faire une queue de plusieurs heures… Juste la possibilité de vivre. Il sent sa gorge se serrer en observant les destructions de la guerre. Il sent les larmes monter quand les auteurs évoluent dans des zones en ruines : Si on est attentif, on peut distinguer quelles sont les ruines dues aux bombardements de celles dues au tremblement de terre. Dans les ruines causées par les bombes, il y a de l’herbe et même des arbres qui ont eu le temps de pousser. Il est admiratif de la force vitale des personnes participant à reconstruire et à construire. Il se demande comment Baudoin peut résister émotionnellement à ce qu’il découvre, et il sourit en constatant qu’il pense encore aux arbres : Ça fait mal, tous ces palmiers déchiquetés par les bombes. Il ressent toute la vérité contenue dans le constat du père Jihad qui rêve d’une guérison politique. Il déclare tranquillement que : On leur a menti depuis quarante ans en leur disant qu’ils formaient un seul peuple, alors que certains pillent les richesses en écrasant les autres. Il rêve de danses, de musiques qui ne s’arrêtent pas.


Une lecture triste et plombante ? Bien plus que ça : l’expérience de vie dans ce pays du poète et la sensibilité humaniste de l’artiste donnent à voir la diversité des habitants d’un pays en ruine, leurs espoirs simples et clairs, constructifs, les conséquences concrètes de la guerre pour ces civils, des paysages mêlant beauté naturelle et dévastation destructrice. Le lecteur en ressort meurtri et plein de compassion, ses valeurs essentielles s’en trouvant régénérées, par ces désirs communs, par cette démarche d’opposer la vie à la mort. Vital.



mardi 13 mai 2025

L'homme du Mexique

On ne change pas les choses avec la générosité.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1979 en Italie. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour les dessins, et par Decio Canzio pour le scénario. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée, en noir & blanc. Ce tome s’ouvre avec un court paragraphe intitulé : Un homme, une aventure. L’éditeur explique qu’il s’agit d’une collection lancée par l’éditeur italien Sergio Bonelli en 1976. Il ajoute : Les auteurs ont une très grande liberté créative dans cette série innovante qui comptera trente albums. Elle est inaugurée par Sergio Toppi avec L’homme du Nil (1978, réalisé avec Decio Canzio). Les plus grands auteurs italiens et internationaux de l’époque ont apporté leur talent à cette aventure éditoriale : Dino Battaglia (1923-1983), Guido Buzzelli (1927-1992), Guido Crepax (1933-2003), Robert Gigi (1926-2007), Milo Manara (1945-), Attilio Micheluzzi (1930-1990), Hugo Pratt (1927-1995)… Puis vient un texte de deux pages, rédigé par Marc-Antoine Jans, contextualisant la révolution mexicaine entre 1910 et1920, évoquant en particulier le rôle du président Porfirio Díaz (1830-1915), Francisco I Madero (1873-1913), Victoriano Huerta (1850-1916), Pancho Villa (1878-1923), Emiliano Zapata (1879-1919), Álvaro Obregón (1880–1928), Venustiano Carranza (1859 - 1920).


Par une fraîche matinée de mai 1914. La guerre fait rage au Mexique depuis quatre années. Le long du rio Teozongo, sur les derniers contreforts de la Cordillère, un petit convoi ferroviaire suit la voie Ferrocarril Interoceanico. La locomotive ne tire qu’un tender et un wagon armé d’une mitrailleuse. À bord, il n’y a qu’un officier et une douzaine de soldats de l’usurpateur Victoriano Huerta, l’ennemi de la révolution. Pistolet à la main, Pancho Villa s’élance vers la locomotive : sur sa trajectoire se trouve Holly McAllister en train de le filmer. Le premier peste contre le second, mais le caméraman explique que le général ne doit pas se mettre en colère : McAllister vient de tourner une magnifique séquence avec Villa en train de se précipiter sur lui en brandissant fièrement un colt : un sacré bon coup, toutes les salles de cinéma vont se battre pour louer ce film.



Pancho Villa revient à son attaque de train et il lance ses hommes à l’assaut. Ceux-ci s’élancent en criant : Mort aux Huertistes ! C’est alors que du wagon s’abat un feu effrayant sur les assaillants. Les soldats se défendent avec acharnement, les révolutionnaires tombent au sol. En bas du terre-plein de la voie ferrée, confiant, le général attend avec une prostituée à son bras. Un homme vient le prévenir du massacre : il ordonne de faire venir les dynamiteurs. Ceux-ci s’élancent à leur tour. Le premier tombe sous les balles de la mitrailleuse, le second atteint son but. Les révolutionnaires terminent leur œuvre : ni les prisonniers, ni les blessés ne sont épargnés, ils sont abattus froidement d’une balle dans la nuque. Plus tard, un homme américain se présente au général. Jimmy Nolan est venu dans le Morelos pour entrer en contact avec Pancho Villa et avec Zapata, mais les hommes de Huerta l’ont capturé. Il tend à Villa la lettre qui l’identifie comme un agent des services secrets américains. Il vient proposer des armes et des munitions au nom des États-Unis.


L’introduction de Marc-Antoine Jans constitue une bonne indication de la teneur en faits historiques de cette bande dessinée : elle ne s’inscrit pas dans le genre historique à proprement parler, plutôt elle met à profit des éléments historiques sans les développer pour évoquer le cheminement d’une troupe de révolutionnaires, dans un registre qui évoque un western. L’introduction apporte donc les éléments nécessaires au lecteur qui ne serait pas familier de la révolution mexicaine pour comprendre l’importance et le rôle des personnages, ainsi que ce qui se joue quant au destin du pays. Pas de rappel sur la manière dont Villa fut recruté, sur sa stature nationale et ses faits d’armes, ou encore le contrat passé avec la compagnie cinématographique Mutual Film Corporation, pour l’exclusivité de filmer ses combats (ce qui explique la présence d’un caméraman dans son entourage). Par ailleurs, les auteurs mettent en scène une rencontre entre Villa et Zapata en 1914 dans la ville de Guernavaca, alors qu’historiquement ils se retrouvent le 4 décembre 1914 à Xochimilco. De même, ils ne développent pas l’histoire personnelle de Zapata, ou ses convictions politiques et en quoi elles diffèrent de celles de Villa, même s’il se produit un face à face savoureux dans ce tome.



Le récit débute avec un superbe paysage sauvage, une plaine à perte de vue, un fleuve et ses méandres, des cactus, et le passage d’un train : tout est en place pour l’attaque du train, même le caméraman pour immortaliser la scène, et la faire diffuser aux États-Unis. Le scénariste rend compte de l’absence de pitié de part et d’autre, avec pour finir l’exécution sommaire des prisonniers et des blessés. Puis la colonne des guérilleros reprend la marche vers Guernavaca, à travers de nouveaux paysages sauvages magnifiques. Il introduit également un agent des services secrets des États-Unis venu négocier des intérêts économiques, se sachant dans une position de force en tant que fournisseur d’armes et de munitions. Puis le reporter et l’agent suivent Zapata, et ils assistent à l’expropriation des terres d’une hacienda. La séquence est tout aussi sanglante que celle de l’attaque du train, un massacre sans pitié. L’affrontement se termine par l’effondrement brutal de la résistance des Rurales. Les quelques survivants tombent sous les balles des Zapatistes. Ils ne font pas de prisonniers. Le récit se termine avec une tentative d’assassinat, dont la véracité historique n’est pas documentée, dans un site exceptionnel, Teotihuacan, la demeure de Quetzalcoatl le serpent à plumes, un lieu sacré. Aussi, plutôt qu’un récit à proprement parler historique, le lecteur participe à une fiction qui met à profit les zones naturelles, les individus armés qui s’affrontent, et les particularités de ce territoire.


Vraisemblablement venu pour le dessinateur, le lecteur accompagne bien volontiers le caméraman reporter américain pour côtoyer ces personnages historiques, tout en se demandant quelle sera la nature de l’intrigue. Il note l’écart par rapport à la vérité historique, et il constate que le face à face entre Zapata et Villa dure tout juste deux pages : le thème principal du récit se trouve donc ailleurs. Il prend un peu de recul par rapport à ce qu’il a lu : deux confrontations sanglantes, l’une contre l’armée du président du Mexique Victoriano Huerta, l’autre opposant les révolutionnaires à des paysans. L’ingérence des États-Unis dans le conflit sous la forme d’une offre très intéressée d’armes et de munitions. Le questionnement de McAllister sur les révolutionnaires, car leurs actions lui font plus penser à des bandits de grand chemin. Le comportement des révolutionnaires lorsqu’ils arrivent et s’installent dans une ville ou un village. La mésentente immédiate entre les deux meneurs révolutionnaires, sans que cela ne dégénère en un affrontement, la dernière séquence dans laquelle Zapata affirme au reporter qu’on ne change pas les choses avec la générosité. Et l’épilogue cinq ans plus tard revient sur le sort d’un des révolutionnaires. Il apparaît que le récit est fermement ancré dans le contexte de la révolution mexicaine, qu’il en choisit des éléments pour mettre en scène des actions concrètes de ladite révolution, pour évoquer ces actions telles qu’elles se déroulent, plutôt que telles qu’elles figureront dans les livres d’Histoire.



Dès la première page, la rétine du lecteur est à la fête : il retrouve les caractéristiques des dessins de Sergio Toppi : des traits de contours fins et discrètement irréguliers, des hachures parfois très fines et très denses, des cases généralement rectangulaires qui ne sont pas toujours disposées en bande, qui peuvent disposer d’une bordure ou non, dont certains éléments peuvent déborder sur une case adjacente. En fonction de ses inclinations, il va s’attacher plus à telle ou telle composante de la narration visuelle. Cette manière très particulière de parfois faire poser les personnages pour leur conférer plus d’allure, ou une fibre romanesque. Le traitement des décors :la mise en avant des cactus, les textures des roches, le remblai de la voie ferrée, la chaîne de montagne dans le lointain, la végétation, la magnifique tour en pierre dans le premier village, les arbres, l’arrivée dans la grand-rue de Guernavaca, le champ de cannes à sucre, encore des cactus, et la représentation extraordinaire de la pyramide à degrés de Teotihuacan. L’artiste fait des merveilles avec des traits à demi estompés pour sa première apparition, une tête sculptée à la façon gargouille, la perspective créée par les degrés, les sculptures sur ses flancs, et la rue plus classique en front de mer à Long Island.


Le lecteur peut également se focaliser plus sur les personnages. Il se sent impressionné par le sérieux et la sévérité des soldats de l’armée gouvernementale, postés derrière la mitrailleuse à bord du train, avec leurs uniformes officiels. Il peut apprécier le contraste avec la tenue moins formelle des Guérilleros, même s’ils portent tous le sombrero à très large bord, et au moins deux cartouchières, une ou plus à la ceinture et une ou plus en bandoulière. Au milieu de ces individus, il soupire en voyant le sourire enjôleur du caméraman, et sa tenue civile. Il comprend juste en le voyant qu’il ne faut pas accorder sa confiance à Jimmy Nolan, malgré son costume complet avec gilet. Il ne peut pas se retenir de sourire en voyant les deux prostituées qui attendent les clients à la maison close, acquiesçant au jugement de valeur de Villa qui les trouve vieilles et sales. Il voit la différence de prestance entre Villa et Zapata, le premier dans des vêtements ordinaires de paysan, le second dans un très beau costume noir élégant. Après s’être renseigné, il se rend compte que l’artiste a respecté la réalité historique sur ce point. Il revient quelques pages en arrière et a la confirmation que les auteurs ont également respecté et mis en scène le fait que Villa ne buvait pas d’alcool. Le dessinateur impressionne par sa capacité à reproduire les clichés visuels associés aux révolutionnaires mexicains, mine patibulaire, grosse moustache, sombreros surdimensionnés, et dans le même temps il parvient à leur insuffler assez de personnalité pour qu’ils apparaissent comme de vrais individus, et pas juste un empilement de clichés.


Une plongée dans la Révolution mexicaine, nécessitant de disposer des très grandes lignes de ce conflit, en particulier sur le rôle de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, et dans le même temps une fantaisie historique ne respectant pas à la lettre les événements. La personnalité graphique de Toppi irradie à chaque page : les magnifiques paysages, les individus à la fois très humains et plus grands que nature, l’expressionnisme sous-jacent et enchanteur. L’intrigue suit un reporter filmant les révolutionnaires, tout en parlant de la réalité des actes révolutionnaires dans ce qu’ils ont de plus concret et violent. Vénéneux.



vendredi 13 décembre 2024

Double 7

La manzanilla ? Cette ignoble vinasse ? Pourquoi ?


Article co-écrit avec Barbüz

Présentation

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. L’édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins et la mise en couleurs. Yann est connu pour les séries Dent d'ours (2013-2018), Angel Wings (2014-2023) et Buck Danny Origines, entre autres. André Juillard (1948-2024) fut le dessinateur des Sept Vies de l'Épervier et l’artiste principal des Blake et Mortimer de l'ère post-Jacobs, parmi d'autres. Ces deux créateurs ont précédemment collaboré pour Mezek (2011), un récit évoquant des pilotes de l’armée Israélienne aux premiers jours de l’état d’Israël en 1948. L’album comprend soixante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de quatre pages sur la guerre d’Espagne (1936-1939), se présentant sous la forme d’une colonne de texte par double page, et des esquisses de l’artiste. 


Début du récit

Hiver 1936, par un temps clair… Comme chaque jour, désormais, l’intrépide légion Condor écrase vaillamment Madrid assiégée, sous un tapis de bombes. Dans la rue, un petit groupe de civils courent s’abriter. Un homme d’une bonne soixantaine d’années constate que les avions pilonnent Carabanchel (NDR : un district de la capitale) et la cité universitaire. Une femme lui répond que ça veut dire que ces chiens de phalangistes s’apprêtent à donner l’assaut aux braves miliciens qui tiennent toujours le parc Casa de Campo. L’autre répond qu’il paraît que les Regulares marocains ont investi le quartier d’Argüelles, ou ce qu’il en reste. La mère de famille se lamente : si ces barbares s’emparent de Madrid, ils vont violer toutes les femmes et les éventrer comme des animaux, comme ils l’ont fait à Badajoz ! Un de ses garçons demande si les Moscas (les mouches) vont bientôt arriver et venir chasser les autres avions. Le monsieur explique que c’est le surnom donné aux petits chasseurs soviétiques (des monoplans Polikarpov I-16), offerts par Staline pour défendre la liberté espagnole. La femme demande : Depuis quand un pays offrirait-il si généreusement avions et pilotes à de pauvres pouilleux d’Espagnols, abandonnés de tous ?! Elle ajoute : Ces lâches de Français craignent trop Hitler pour les aider.



À quelques mètres d’eux, une bombe fait tomber un pan de mur de l’un des étages supérieurs d’un bâtiment. Du nuage de poussière qui a envahi la rue émergent Ernest Hemingway et Martha Gellhorn. L’homme âgé leur suggère de rester à l’abri dans les caves de l’hôtel Florida avec les autres journalistes. L’écrivain et reporter de guerre lui explique que c’est hors de question. La mère de famille leur enjoint d’aller se mettre à l’abri car les trois veuves reviennent. Hemingway explique que c’est le surnom des bombardiers de type Junkers Ju 52 de la légion Condor, car ils arrivent toujours par groupe de trois. Ils se mettent à marcher rapidement vers Salamanca, le quartier de Madrid qui n’est jamais bombardé parce que… c’est le plus beau des quartiers bourgeois de Madrid. Les traîtres nationalistes et les familles des amis de Franco y résident. Hemingway ironise que les fascistes ont inventé le bombardement de classe. Enfin les Moscas apparaissent dans le ciel. Sur les toits, un groupe de miliciens voient les avions fascistes décamper, mais les franquistes sont toujours là et continuent de leur tirer dessus. Une jeune combattante républicaine, Lulia Montago, prend le risque de passer de toit en toit pour lancer une grenade dans la pièce où ils se tiennent.


Contexte historique

Second album pour ce duo de créateurs, sur un thème relativement proche de celui du premier (une page historique de l’aviation militaire) et ils choisissent à nouveau un endroit et un moment de l’Histoire très précis : la guerre d’Espagne (ou guerre civile espagnole) qui a opposé le camp des républicains aux rebelles putschistes menés par le général Franco, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939. En fonction de sa connaissance historique du sujet, ou de sa méconnaissance, l’introduction de l’auteur s’avère plus ou moins précieuse, en particulier lorsqu’elle rappelle les termes du soutien de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) aux républicains.

Le lecteur effectue rapidement le constat que les personnages sont amenés à expliquer une facette de la situation à leur interlocuteur, à chaque conversation ou presque. Les dialogues sont menés de manière naturaliste, tout en apportant une forte densité d’informations. De ce point de vue, le récit comprend une dimension pédagogique. De l’autre, il faut avoir quelques notions pour resituer l’importance de certains personnages ayant réellement existé comme Ernest Hemingway (1899-1961) et Martha Gellhorn (1908-1998), tous deux correspondants de guerre. Pour replacer des personnages uniquement évoqués comme Francisco Franco (1892-1975) et Andreu Nin (1892-1937). Et pour bien situer les différentes organisations évoquées : le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista, parti ouvrier d'unification marxiste), la CNT (Confederación Nacional del Trabajo, Confédération nationale du travail), le SIM (Service d’investigation militaire espagnole), la légion Condor, les Mujeres Libres. Il est également fait référence aux massacres de Badajoz (14-15 août 1936, massacre de civils, dont des femmes et des enfants, entre 500 et 4 000 selon les estimations), de Paracuellos (novembre-décembre 1936, assassinat de plusieurs milliers de prisonniers politiques et religieux) et au bombardement de la ville basque espagnole de Guernica (opération Rügen, 26 avril 1937).


Il y a aussi le tournant technique, l’URSS comme le Troisième Reich se servant de cette guerre comme champ d’expérimentations : si l’I-16 a le dessus au début du conflit, notamment contre les chasseurs biplans Fiat CR.32 (italiens) ou Heinkel He 51 (allemands) que l’on voit dès la toute première case, il est clair que l’apparition du Messerschmitt Bf 109 (planche 37) va complètement rebattre les cartes.

Tout au long de l’album, Yann glisse quelques vérités aussi utiles que méconnues (ou niées) : car si le propos de l’auteur penche de toute évidence du côté républicain, il rappelle néanmoins que l’aide soviétique était loin d’être si bienveillante – voir l’or de Moscou - et que les républicains avaient eux aussi leurs responsabilités de crimes de guerre et leur lot de personnages nauséabonds.


Style narratif

Le lecteur pourra s’amuser ou s’agacer de retrouver les tics d’écriture de Yann dès la première page, à savoir l’emploi de jurons dans la langue des protagonistes, ce qui peut rendre la lecture pénible à moins d’être polyglotte ; ici, on a de l’espagnol, du russe, de l’anglais et de l’allemand. Cela donne une impression de tour de Babel, ce qui n’était peut-être pas éloigné de la réalité.

S’il a lu Mezek et qu’il en a gardé l’histoire en mémoire, le lecteur sera surpris par quelques similitudes entre les deux œuvres, sans que l’on puisse parler de recyclage pour autant. Il y a d’abord l’introduction : une scène de bombardement avec des civils qui vilipendent l’ennemi, comme dans Mezek. Bien sûr, le lecteur retrouve également cette construction de l’intrigue autour d’une poignée de personnages happés dans les grands bouleversements historiques. Dans Double 7 comme dans Mezek, Yann tient à mettre en évidence des héroïnes autant que des héros. Les héroïnes, ce sont aussi les religieuses, persécutées, ou les ouvrières dans les usines de munitions. Le thème du mercenaire, mu par ses convictions autant que par l’appât du gain (les primes), est à nouveau présent, toujours avec cette ode à la camaraderie. Enfin, il faut reconnaître au scénariste le talent de densifier son intrigue avec de nombreuses références historiques tout en parvenant à éviter d’être ennuyeux, surtout que Yann sait doser les éléments-clés avec justesse : tragédie, romance et humour.



Personnages 

Les deux personnages centraux sont Roman Kapulov et Lulia Montago. Lui est un pilote de chasse remarquable, le meilleur de l’escadrille : un as. Il incarne une forme d’insouciance romantique. Il aime recourir à l’insolence en présence du redoutable commissaire Fripiatov. Elle, dotée d’un caractère bien trempé, est une figure intrépide des Mujeres Libres. Roman Kapulov et Lulia Montago ? Le lecteur établira un parallèle avec Roméo Montaigu et Juliette Capulet, les deux héros malheureux de Roméo et Juliette (1597), la célébrissime tragédie de William Shakespeare (1564-1616). Le lecteur pourra extrapoler sur ce thème en partant du principe que les Républicains espagnols représentent la famille Montaigu, et les Soviétiques les Capulet. Les similitudes s’arrêtent là.

Les camarades d’escadrille de Roman sont un Nord-Américain, Frank Tienbaum, et un Français, Jean Dary. Ils constituent un peu les deux facettes d’un même personnage un peu crépusculaire, hédoniste, gentiment décadent, passionné par le jeu (jusqu’à monter des arnaques), les femmes et l’aventure. Du côté des méchants (les Soviétiques), deux seconds rôles sont à retenir. Le lieutenant-colonel Sacha Orlov n’est pas un enfant de chœur, loin de là. Il a néanmoins un certain sens de la camaraderie ; cela lui sauvera la vie. L’autre est le commissaire Fripiatov. Ce personnage sadique, retors et voué à la cause stalinienne, méprise les républicains ; chantage et menaces sont les armes principales de ce personnage certainement un peu stéréotypé. Sergueï Honoretz, un autre officier, est convaincant dans son rôle de condamné à mort.


Double 7 se distingue par quelques figurants ou invités importants. Hemingway et Gellhorn ont déjà été cités. L’attention du lecteur sera sans doute davantage attirée par Gellhorn, qui n’a pas l’intention de faire de la figuration à côté de son reporter international de conjoint. De même, il est plus que probable que l’officier moustachu de la légion Condor qui fume le cigare et apparaît en planches 38 et 43 ne soit autre qu’Adolf Galland (1912-1996). Le Messerschmitt Bf 109 immatriculé 6-79 (planche 37) était celui de Werner Mölders (1913-1941), un autre as allemand, qui apparaît peut-être en planche 43. Staline n’apparaît pas, mais son nom est sur toutes les lèvres, et son ombre et son étreinte sont omniprésentes.

Les nationalistes ne sont guère visibles, en fin de compte. Il y a bien cette escouade de soldats en planches 4 et 5, les goumiers marocains (38) et les geôliers (43), mais pour le reste, ce ne sont que des avions de la légion Condor. Yann avait déjà recouru à cet artifice dans Mezek. Sous-entend-il ici qu’étant donné les impossibles dissensions internes, le ver est dans le fruit et que les républicains sont d’ores et déjà battus ? Sont-ils leurs propres ennemis à cause de leur diversité de pensée et d’intérêts ?


Qualités de la narration visuelle

Comme pour Mezek, le récit s’inscrit dans une veine réaliste et descriptive, avec des explications régulières sur les enjeux à l’échelle des personnages, tant pour l’intrigue que pour les dessins. Le scénariste colle à la chronologie des événements avec un ou deux aménagements pour un effet dramatique (par exemple la date d’arrivée d’Hemingway à Madrid légèrement anticipée) et le dessinateur effectue un impressionnant travail de reconstitution historique, minutieux et détaillé. C’est précis, rien n’est laissé au hasard, y compris l’emplacement des figurants.

Juillard s’inscrit dans le registre de la ligne claire, avec quelques petits plus comme des ombres pour certains personnages, et une mise en couleurs qui intègre des nuances de teinte dans une même surface au lieu de s’en tenir à de stricts aplats. Certains pourront regretter que cette dernière, un peu terne, ne soit pas plus organique.


L’artiste a fort à faire pour parvenir à une reconstitution tangible et solide : les tenues vestimentaires, les uniformes militaires, les bâtiments et les rues de Madrid, la base aérienne militaire, les armes à feu, les avions et autres véhicules. Ils apparaissent dans le ciel dès la première page avec le bombardement de la capitale, et une première bataille aérienne de la planche 6 à la planche 9, parfaitement lisible. La seconde se déroule plus rapidement sur deux planches, 36 et 37, tout aussi facile à suivre. Un Stuka lâche une bombe sur un véhicule blindé dans les planches 54 et 55. Les bombardiers ne sont pas représentés lors de la destruction de Guernica, le plan de prise de vue restant au sol.


Informations visuelles

Le lecteur ressent la densité d’informations apportées par les dialogues, sans forcément se rendre compte qu’il en va de même pour la narration visuelle, dont la clarté remarquable donne l’impression d’une lecture immédiate et facile. Pour autant, il lui suffit de de quelques scènes pour prendre conscience de l’élégante habileté du dessinateur. L’action d’éclat de Lulia Montago pour lancer une grenade dans la pièce où se trouvent des tireurs franquistes semble évidente et plausible, alors qu’elle saute de toit en toit, en prenant en compte les angles de tir des ennemis, et la couverture que lui assurent les tireurs de son groupe. La discussion risquée entre deux officiers russes dans une des cabines d’un navire apparaît naturelle tout en restant visuellement intéressante, alors qu’ils sont assis sur leur chaise, parce que leur langage corporel évolue en fonction de la conversation, ainsi que les expressions de leur visage, alors qu’ils fument et boivent dans le même temps.


Impossible de résister aux postures de Roman Kapulov exprimant un comportement insolent face au commissaire politique Fridiatov. La scène dans le bar Chicote mêlant clients habitués, les trois pilotes (Frank Tinkbaum, Roman Kapulov et Jean Dary, surnommés les trois mousquetaires), les membres de la brigade de la Mort, des nonnes, un septuagénaire indigné refusant de se soumettre, puis l’irruption des femmes de l’association Mujeres Libres est d’une lisibilité épatante, grâce à une gestion experte du nombre des intervenants et de leur placement. Le lecteur garde longtemps en souvenir Lulia Montago agenouillée sur la berge d’une rivière pour faire la lessive, humiliation terrible pour cette combattante, malgré la luminosité d’une belle journée. André Juillard maîtrise tout autant les scènes d’action, et le lecteur a encore en tête la course-poursuite en automobile sur une route déserte.

Lisibilité de l’action et qualité du découpage sont deux de l’école de Bruxelles, et Juillard ne fait pas exception à ces règles fondatrices. Tout s’enchaîne à la perfection, le lecteur ne ressent pas la moindre friction, du début à la fin.


Regard sur l’histoire et histoire d’amour

La reconstitution historique occupe donc une place importante, centrale même, dans une intrigue dont le déroulement dépend entièrement de cette situation complexe entre plusieurs belligérants aux objectifs très disparates. Les personnages subissent l’histoire tout en en étant les acteurs, un schéma déjà appliqué dans Mezek. Et comme dans Mezek, les forces armées que l’auteur met en scène comptent également des étrangers motivés par des raisons diverses, chacun avec leur histoire personnelle.

Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une belle histoire d’amour (destinée à mal finir ?) entre la républicaine espagnole et le pilote militaire russe. Ils se rencontrent pour la première fois en planche 26, et la seconde en planche 34. Leur histoire d’amour s’avère assez restreinte en termes de pagination, à la fois réaliste, et à la fois avec une composante romantique dans le plus pur stéréotype du coup de foudre. Elle fait écho à celle de Frank Tinkbaum, que la cupidité de sa maîtresse a poussé à s’engager. Dans un parallèle né de l’opposition, le lecteur associe également la nudité de Roman Kapulov lors d’ébats avec Lulia, à celle de Tinkbaum alors qu’il est torturé par ses geôliers nationalistes, les auteurs mettant ainsi en avant comment des circonstances incontrôlables emmènent les individus dans des directions opposées.

Le récit met également en scène comment les petits chefs se sentent légitimes pour imposer des ordres s’apparentant à des brimades, entre mesquinerie et sadisme, à l’instar du commissaire Fripiatov, du lieutenant-colonel Orlov ou encore du milicien républicain Mariano Abad. Yann fait apparaitre les conséquences de la politique de Joseph Staline (1878-1953) sur le peuple espagnol et expose à quel point les idéaux sont dévoyés.



Conclusion

Un récit ambitieux, présentant d’un côté un moment de la guerre civile espagnole avec les enjeux correspondants, des figurants de choix, et de l’autre une histoire d’amour, lointainement inspirée de Roméo et Juliette, la fameuse tragédie shakespearienne, en une variation très particulière sur le thème principal, pour ainsi dire. Le scénariste développe son propos, la particularité de chaque protagoniste impliqué, leurs motivations personnelles, l’incidence de la politique de Staline, la présence de la presse étrangère, le financement des armes, etc. De son côté, la narration visuelle effectue un travail colossal de reconstitution historique, de direction d’acteurs, de mise en scène de moments d’échanges et de moments d’action, avec une lisibilité exemplaire. Une grande réussite qui s’achève sur une note pleine d’espoir : l’amour triomphe de tout.