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jeudi 21 mai 2026

Le chien de Dieu

Et il ne faut jamais oublier que la vérité de ce monde, c’est la mort.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie d’autant mieux avec une connaissance préalable sommaire de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-sept planches de bande dessinée. Il se termine par une citation de Drieu La Rochelle extraite d’un texte paru dans la Nouvelle Revue Française de mai 1941 : Il y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur des choses. Au moyen-âge il aurait été dominicain, chien de Dieu.


Louis-Ferdinand Céline se trouve dans son pavillon de Meudon à sa table de travail. Il entend le discret bruit de pas des jeunes danseuses, et le tonnerre. Son flux de pensée : Grâce et légèreté c’est ainsi qu’il devrait être le monde. Mais le monde n’est que vacarme et insultes ! C’est le tonnerre, dit Lucette. Lucette, c’est elle qui leur apprend. Qui les rassure aussi. Il faut comprendre, le tonnerre, ça ne s’incruste pas, ça se laisse oublier… C’est pas comme le canon. L’ai-je entendu, celui-là. Sa gueulante qui vous rappelle à l’ordre, ce sera bientôt mont tour, mon grand… J’ai survécu, moi… Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… Un réfractaire… Je résiste ! Mais je me laisse emporter… Le cours se termine… Faut que je sorte les poubelles… Y passent tôt le matin… C’est nouveau, ça… Rien que m’emmerder… J’en suis certain… Mais je résiste… Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce pas ? Au lourd, au plat, au vulgaire, à toutes les magouilles possibles et imaginables… N’empêche… C’est vrai que ça claque comme un coup de canon.



Le cours de danse se termine : Lucette les libère et les enjoint de se dépêcher de rentrer, il va pleuvoir. Elle s’adresse à l’une d’elle, lui faisant observer que c’est la troisième fois que Solange manque les cours, elle souhaite savoir s’il y a un problème. La demoiselle lui répond qu’elle est malade, qu’elle ne plus sortir, qu’elle ne sait pas si c’est grave, mais que ses parents sont inquiets. Le flux de pensée reprend son cours : Ah ! Les fillettes ! Les ballets… Coppélia, Le lac des cygnes… Y a que ça ! … Décoller enfin du sol… Oublier cette misérable pesanteur qui nous courbe, nous avilit… J’en ai connu une dans le temps qui dansait également… Une fée… Une vraie fée… Avec de longues jambes qui vous accrochaient le cœur. Elizabeth, qu’elle s’appelait. Elizabeth Craig. Ils s’étaient rencontrés à Genève, devant l’étalage d’une librairie. Depuis, elle l’attendait, pour l’emmener loin, plus loin à chaque fois… Louis-Ferdinand s’approche d’elle qui se tient adossée à un mur, et lui dit : Joli costume. Elle répond avec le sourire aux lèvres : Costume de scène, certains y sont sensibles… Un admirateur qui était présent dans la salle pendant les répétitions, s’approche.


Une bande dessinée pas facile : pas facile à réaliser, pas facile à aborder… et très facile à lire. Les auteurs ont choisi de mettre en scène un écrivain dont la postérité est tiraillée entre un auteur d'une stature exceptionnelle, au rôle décisif dans l'histoire du roman moderne dixit George Steiner, 1929-2020, érudit, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe, spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, et un antisémite écrivant les pires horreurs ce qui lui a valu d’être frappé d’indignité nationale, après la seconde guerre mondiale. Le récit commence en 1961, pour s’achever avec sa mort, en revenant sur des moments importants de sa vie. Le lecteur n’ayant jamais lu une ligne de cet écrivain suit le récit sans difficulté aucune, prenant au pied de la lettre ce qui lui est montré, que ce soit dans la reconstitution historique visuelle, ou que ce soit dans les moments racontés, les relations avec des personnalités de l’époque, ses avis très tranchés sur sa relation avec son éditeur, ses activités d’écriture et de médecin. Il relève des éléments biographiques, en particulier son service en tant que maréchal des logis lors de la première guerre mondiale, ainsi que l’obtention du prix Renaudot en 1932 pour Le voyage au bout de la nuit. S’il est familier de l’œuvre de Céline, il repère les éléments biographiques, qui rentrent en résonnance avec ses œuvres, ainsi que pour partie son style littéraire si particulier, avec les points de suspension. Dans les deux cas, il constate que l’antisémitisme de l’auteur est clairement affiché, sans être remis en cause, avec une légère mise en perspective.



Pour peu qu’il ait déjà entendu parler ne serait-ce qu’une fois de cet écrivain, le lecteur a déjà en tête son visage, qui correspond aux dernières années de sa vie. Il retrouve ces traits familiers sous la plume de l’artiste qui, au vu de la période considérée, avait facilement à sa disposition les éléments d’archive. Dès la première page, avec une case consacrée à la guerre de 14-18, le lecteur comprend que la reconstitution historique va se structurer en deux : la période du présent du récit, c’est-à-dire 1961, et les périodes d’avant de la première à la seconde guerre mondiale. En fonction de son âge, il peut être plus ou moins familier avec les décors de banlieue du temps contemporain : le pavillon, la ville de Meudon, des rues de Paris, un autre quartier de Meudon. Il apprécie aussi bien les façades qui n’ont guère changé, les tables et les chaises d’une terrasse de café déjà frappées du style Paris, les arbres d’alignement, les péniches, une serre de jardin, des rues pavées, les modèles de voiture, les tenues vestimentaires, etc. Il regarde avec la même curiosité nostalgique les intérieurs : les nappes en plastique, le grand bureau en bois, le manteau de cheminée, une armoire bibliothèque avec des portes vitrées, un téléphone à cadran en bakélite, une boîte à gâteaux en fer blanc, une cage pour le perroquet, le grand bol à rayure, les bésicles, etc.


Le dessinateur se met au service d’un scénario comportant une dimension littéraire, comprenant des extraits issus des œuvres et des lettres de l’auteur, recueillies dans Romans I, II, III, IV, et dans Lettres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Il reconstitue les autres époques du passé, dans un registre parfois réaliste, parfois onirique : la charge des 12e Cuirassiers fonçant vers la mort sous la mitraille, sabre au clair dans une ambiance crépusculaire, puis le maréchal des logis Destouches faisant avancer son cheval au pas dans les décombres d’une ville en ruine ravagée par la guerre, la macabre montée dans la galère de Caron où les soldats morts de la première guerre mondiale sont en train de ramer, les éventrés, les fusillés, éclopés, perclus de première classe… L’artiste sait concevoir des mises en scène permettant de rendre plausibles des séquences extraordinaires. Il y a cette relation saphique sous les yeux de Céline jeune, préférant la position de voyeur, plutôt que de participer, laissant entrevoir la position de l’écrivain se tenant en dehors du monde pour mieux l’observer, en dehors de la vie pour mieux en jouir. Il y a également ce repas en février 1944, dans l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, chez Otto Abetz qui reçoit quelques vieilles connaissances. Le dessinateur reconstitue avec conviction le décor rupin, l’hôtel particulier, la salle de réception avec ces bougeoirs, ses tableaux à la gloire d’Adolf Hitler et du troisième Reich, les invités se livrant à ce rituel social avec toute la dignité guindée de rigueur. Et puis l’exaspération de Céline qui se lève, se lance dans un discours entre diatribe et délire, entraînant dans son sillage son ami Gen Paul (1895-1975, Eugène Paul), lui -même exécutant un numéro littéralement suicidaire : des pages inoubliables.



De séquence en séquence, l’expérience de lecture combine dans chaque scène, les pensées de Céline à partir des extraits de ses œuvres et de ses lettres, et l’évocation de moments de sa vie à l’évidence très documentés. De nombreuses personnalités sont ainsi évoquées : Gaston Gallimard (1881-1975) fondateur des éditions Gallimard, Arletty (Léonie Bathiat, 1898-1992) actrice, Henri Mahé (1907-1975) peintre, décorateur et réalisateur français, Georges Simenon (1903-1989) écrivain, Elizabeth Craig (1902-1989) danseuse américaine, Robert Denoël (1902-1945) et l’anecdote du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (1936), l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) avec l’évocation de Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731), Roger Nimier (1925-1962) écrivain français, chef de file du mouvement littéraire dit des Hussards. Le lecteur fait connaissance avec un être humain dans tout ce qu’il peut avoir de paradoxal, entre misanthropie assumée et bonnes actions pour certaines désintéressées, amour de l’art jusqu’à se tuer à la tâche et avidité de reconnaissance très intéressée, attention portée au bien-être des personnes autour de lui y compris des inconnus et antisémitisme des plus abjects. Même le néophyte peut ressentir la personnalité qui se dégage des œuvres de cet écrivain hors norme, se faire une idée sur cet individu complexe, méprisable et admirable. De ce point de vue, les auteurs atteignent leur objectif : s’interroger et communiquer leurs questions sur l’être humain qu’a pu être cet auteur. Ils ne transigent avec aucune des accusations portées contre lui. Ils évoquent son expérience de combattant de la première guerre mondiale de manière imagée, la réalité de ce qu’un homme peut ressentir devant un tel étalage de destruction, de massacre, tout en ayant lui-même éprouvé l’exaltation de se lancer dans un combat sur un champ de bataille. Cette morbidité trouve sa contrepartie dans la pratique de la médecine, dans la grâce et la beauté des jeunes danseuses, dans les amitiés, dans l’amour de Lucette Destouches.


Une bande dessinée agréablement accessible au néophyte, et intéressante également pour le connaisseur de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline. L’artiste fait œuvre d’une solide reconstitution historique, combinée à une narration visuelle vivante intégrant avec naturel les éléments littéraires, et les séquences exaltées, comme terre à terre. Il porte le scénario mêlant moments documentés et courts extraits choisis d’œuvres, pour faire un être humain créant des romans passés à la postérité : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D'un château l'autre (1957), Bagatelles pour un massacre (1937), Normance (1952). Complexe et convaincant.



mercredi 26 juin 2024

La synagogue

Tout ça pour dire que rien ne sert à rien. Ni la violence, ni la loi.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Joann Sfar pour le scénario, les dessins et le lettrage, et par Brigitte Findakly pour la couleur. Il comporte cent-soixante-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de tente-et-une pages composé de quelques textes de l’auteur (sur sa recherche de documentation après coup, la protection des personnes âgées pour Shabbat, Nice & l’extrême droite), une météorologie antijuive du 11 mai 1972 (un colis piégé au domicile des époux Klarsfeld) au 19 juin 2022 (8 sièges à l’Assemblée nationale pour le RN), des articles de presse de l’époque (la profanation du cimetière de Carpentras, la dissolution du mouvement néo-nazi FANE, l’attentat de la rue Copernic, le mitraillage de la rue des Rosiers à Paris, 64 tombes juives cassées à la masse, la violence des skinheads, les bombes dans un foyer Sonacotra à Gagnes, Le Pen à Nice, etc.), ainsi que des photographies du père de l’auteur.


Joann a dix-sept ans. Il monte la garde devant la synagogue de Nice. Enfin, au coin de la rue. Le camarade qui est devant la porte a beaucoup plus d’expérience que lui dans cette étrange discipline. Attendre un ennemi qui ne viendra jamais. Si un terroriste passe le coin de la rue Deloye, il doit lui emboîter le pas. Et au premier geste suspect, il doit se jeter sur lui quitte à crever avec lui. Pour protéger la synagogue. Il doit avertir les amateurs de récits d’action que personne ne va mourir dans cette histoire. Et qu’il y aura peu de vraies bagarres. Tout ça pour éviter d’être dans la synagogue. Il préfère passer des heures dehors, même sous la pluie. Même parfois sur le toit de la synagogue, sous l’œil légitimement étonné des habitants du meublé d’en face. Tout plutôt que de faire la prière avec les autres Juifs ! Dieu existe… La preuve que Dieu existe ? Et qu’il a de l’humour ? Et que dès qu’il le regarde, il est content de sa blague : il a pris le Juif qui a toujours tout fait pour fuir la synagogue, et il lui a offert la fortune grâce à un ouvrage intitulé Le chat du Rabbin.



Joann a 49 ans. Il vient de faillir mourir du Covid. Après trois semaines d’hospitalisation, il a le nez dans la sainte Torah. Pas par piété ! Mais pour écrire le prochain Chat du Rabbin qui est en retard. Il écrit un chat au sujet des miracles. Peut-être parce que le pneumologue qui lui téléphone tous les jours lui a dit qu’il était un miraculé. On n’a pas assez de pneumologues. Alors quand on a le Covid, un pneumologue retraité téléphone tous les soirs. C’est ce qu’ils appellent l’hospitalisation à domicile. Bizarrement, Joann a vu très peu de vrais docteurs pendant son séjour à l’hôpital. Des infirmières, des internes. Et un jour, un vrai toubib. Ce dernier précise à son patient que sa spécialité, c’est la digestion. Le bédéiste est dans un service de gastro-entérologie transformé en aile Covid. Le médecin ajoute que le patient doit se battre. Joann trouve que c’est assez inquiétant lorsqu’on lui demande de se battre.


Planches un et deux : Joann Sfar monte la garde devant une synagogue avec un autre camarade. Planche trois, il est intubé sur son lit d’hôpital pendant le Covid. Planche vingt-et-un, enfant, il s’est caché dans un placard pour échapper à la corvée d’aller à l’office à la synagogue. Planche vingt-huit, son père lui raconte d’où lui vient sa vocation d’avocat. Planche quarante-six, son père et lui regardent la déclaration de Raymond Barre alors premier ministre, à la suite de l’attentat de la rue de Copernic le trois octobre 1980. Le lecteur peut vite éprouver une sensation de souvenirs égrainés au fil de l’eau, comme ils viennent. Le bédéiste dessine comme à son habitude, avec des traits très fins, non jointifs, un peu tremblés, qui donnent une sensation d’esquisse, avec des éléments exagérés ou simplifiés comme les visages (en particulier les yeux, soit des gros ronds noirs, soit des petits points noirs) et les silhouettes humaines (par exemple les doigts où les phalanges ne sont pas marquées), et des zones qui peuvent sembler pas tout à fait finies, comme certaines parties de décor. Les bordures de case renforcent cette impression : tracées à main levée irrégulière, avec des coins arrondis, comme si la main du dessinateur manquait d’assurance. Le lettrage participe également de cette impression plus proche d’une réalisation amateur que professionnelle, assez irrégulier, avec l’objectif de réaliser une quantité de pages importante.



Dans le même temps, le lecteur découvre que l’auteur a explicité ses intentions, sa démarche et son mode de travail, en les intégrants dans différents passages. Concernant son objectif, il explique que : il veut bien décortiquer toutes les raisons profondes qui l’ont conduit à ce sacerdoce, à condition de ne pas omettre son besoin vital d’échapper à l’office du vendredi, de Kippour et des autres fêtes. Concernant la structure de cette bande dessinée, il détaille son processus d’écriture en milieu d’ouvrage : On n’est ni dans un jeu ni dans un film, c’est une bande dessinée, écrite par quelqu’un qui tente de ne raconter que des choses vraies. Il continue : Et qui n’a aucune idée de comment il va dessiner ça. Il indique qu’il a ses grands cahiers blancs, il rédige le texte, il accumule de petits storyboards, il regarde des photos de lui à tous les âges. Enfin pour l’approche graphique, il développe : Il fait des carnets de bande dessinée autobiographique depuis 2002. Il en existe une quinzaine de volumes. Et avant qu’un éditeur ne décide de les publier, il tenait déjà ces carnets, depuis 1991 dans son souvenir. Ici, il a deux difficultés : la première, il souhaite que ce soit vraiment mis en scène, comme pour un film. Donc il faut du décor, de la précision. Il a dit à Dargaud : ce sera dessiné comme Le chat du rabbin. Mais tout le style du chat du rabbin dépend du chat. Si on enlève ce diable gris aux yeux citron vert, ça ne marche plus. Comme si on prenait une page de Mike Mignola et qu’on enlevait le singe rouge. Il faut donc qu’il invente une nouvelle façon. Il adore ça, mais ça l’angoisse. Les planches bénéficient d’une mise en couleurs plutôt lumineuse, améliorant la lisibilité et rendant compte de la lumière de Nice.


Aussi, même s’il ne le perçoit pas de manière consciente, le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’un récit autobiographique structuré : la remémoration linéaire et chronologique appelle des précisions, des anecdotes, des informations sur le contexte au fur et à mesure. L’auteur intervient régulièrement au temps présent pour rappeler qu’il s’agit de souvenirs, d’une reconstruction. Il évoque régulièrement son père, forcément un modèle dans la construction de sa propre personnalité. Il effectue également une reconstruction historique. De temps à autre, le lecteur remarque un petit cartouche de texte, écrit dans une taille plus petite : il s’agit régulièrement du nom du lieu où se déroule la scène, une rue ou une avenue avec le numéro, ou encore un endroit comme le carré juif du cimetière de l‘Est à Nice. Le lecteur se rend vite compte que plus de quatre-vingt-dix pourcents des cases comprennent un décor en arrière-plan, et que celui-ci est chaque fois spécifique, et conforme à la réalité du lieu et de l’époque. Derrière une apparence de traits malhabiles et vite faits, se trouve en fait une reconstruction solide et documentée, l’auteur citant ses références. Intégré à ces représentations, se trouvent également des évocations d’informations relatives à des actes antisémites datant de ces années, avec parfois une représentation des réactions d’un homme politique.



Dans le même temps, le bédéiste reconstitue également l’adolescent qu’il était, ses influences autres que son père et sa grand-mère, sa vie de lycéen, ses amitiés, la présence de skinheads, etc. En particulier, il fait intervenir le spectre de Joseph Kessel (1898-1979) avec qui il discute alors qu’il est allongé, intubé dans son lit d’hôpital, un écrivain qui l’a marqué pour son recours à la force physique. Il évoque la rencontre de l’écrivain avec Adolf Hitler (1889-1945) dans un bar en Allemagne. Il est également question de Romain Gary (1914-1980). Il parle de Jacques Médecin (1928-1998) maire de Nice de 1966 à 1990, dont André Sfar (1933-2014) fut un adjoint au conseil municipal pendant un temps. Il évoque aussi l’engagement d’Abba Kovner (1918-1987), poète, écrivain et partisan juif d'origine lituanienne. Au fur et à mesure, il rappelle les actes antisémites ayant eu un retentissement national, comme l’attentat à la bombe rue de Copernic le 3 octobre 1980, la profanation de trente-quatre sépultures du cimetière juif de Carpentras le 9 mai 1990, le moment où Jean-Marie Le Pen a fait applaudir un ancien Waffen-SS, Franz Schönhuber (1923-2005) à Nice au palais Acropolis en 1990, l’attentat au collège-lycée juif Ozar Hatorah àToulouse le 19 mars 2012, et malheureusement d’autres.


Le lecteur découvre un pan de la jeunesse de Joann Sfar, l’auteur ne portant pas de jugement sur l’adolescent et le jeune homme qu’il a été. Avec les années passées, l’auteur porte un regard à la fois autobiographique, à la fois analytique sur l’individu qu’il a été, l’époque qu’il a vécue, l’incidence de son milieu familial, de l’engagement et de la personnalité de son père, du contexte social à Nice, et bien sûr de sa forme personnelle de judéité. Il s’agit pour lui de faire œuvre de mémoire d’une époque, et aussi de voir comment se sont construites ses convictions. L’ouvrage se termine par une discussion virtuelle entre lui et Abba Kovner : il fait le constat qu’il n’est pas capable de réaliser un récit qui témoignerait du génocide de la seconde guerre mondiale. Le thème de fond de cette bande dessinée, c’est pourquoi il ne dessine pas Auschwitz. Il montre également comment s’est développé une de ses convictions profondes : il est certain que la violence ne sert à rien. Et aussi : Tout ça pour dire que rien ne sert à rien. Ni la violence, ni la loi.


A priori, juste des souvenirs de jeunesse, une phase sortant de l’ordinaire de la vie de l’auteur quand il faisait partie des personnes assurant la sécurité devant la synagogue de Nice. A priori, des pages habituelles de ce bédéiste, avec son graphisme si personnel, entre esquisses à l’apparence mal assurée, et expressivité remarquable à la lecture. Au fur et à mesure se dessine le parcours de vie unique d’un être humain façonné par l’histoire de sa famille et de son père en particulier, par son milieu socio-culturel, par la ville dans laquelle il réside, par une volonté d’engagement, et aussi de se soustraire aux rites religieux. Au final, une évocation d’une richesse extraordinaire à la fois d’une époque, à la fois de la vie d’une jeune Juif à Nice dans la seconde moitié des années 1980, à la fois des formes ordinaires d’antisémitisme, et aussi d’un questionnement sur la manière de vivre avec cette haine, de lutter contre.