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lundi 4 mars 2024

L'esprit critique

La réalité n'est pas un sondage.


Ce tome est un exposé sur le thème de l’esprit critique, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Isabelle Bauthian pour le scénario, par Gally pour les dessins et les couleurs avec l’aide de Reiko Takaku assistante couleur. Cet ouvrage compte cent-vingt pages de bande dessinées. Il se termine par une courte biographie des deux auteurs en un paragraphe, une bibliographie de deux pages, et une double page intitulée Pour aller plus loin répertoriant douze ouvrages dont La petite Bédéthèque des Savoirs T24 Crédulité et rumeurs. Faire face aux théories du complot (2018) de Gérald Bronner & Krassinsky.


Un groupe de six amis, de jeunes adultes des deux sexes, mangent sur la terrasse d’un appartement, rendue plus agréable par la présence de nombreuses plantes vertes. Une nouvelle venue sonne à la porte : Masha, habillées d’une longue robe violette ; elle indique qu’elle a apporté ses photographies de fées. Elle explique : ce sont des esprits de paix et de guérison. Elle a eu l’honneur de les rencontrer plusieurs fois, leur présence silencieuse lui a appris à améliorer ses facultés méditatives. Et quand elle y est parvenue, son asthme a été soulagé. Paul Boutet ironise en répondant que sûrement ça ne peut pas être juste la balade et l’air pur. La jeune femme se ferme immédiatement : un sceptique ! Elle continue : elle aussi elle l’a été, mais elle a testé sa foi. Elle est revenue à différentes heures, sous différentes lumières, alors qu’elle était d’humeurs variées. Leur présence ne dépendait en rien de ces facteurs.la dernière fois, lorsqu’elle s’est approchée, elle a entendu un son de clochettes. Paul ajoute une remarque narquoise comme quoi ça ne l’étonne pas. Elle rétorque que bien des visionnaires ont été pris pour des fous avant qu’on ne leur donne raison, comme Galilée, Gandhi… L’hôtesse ajoute que Paul est particulièrement lourd.



Un autre invité s’adresse à Paul : il n’est pas surpris car Paul a toujours eu peur de ce qu’il ne pouvait pas expliquer. L’hôtesse continue : le monde est plein de mystères, c’est bien la preuve de l’existence de forces qui dépassent les humains. Un troisième intervient : il y a d’autres explications possibles. C’est facile de voir un motif dans de l’eau ou des nuages… Peut-être qu’un gamin avait construit un barrage un peu plus haut, et que ça perturbait le courant. Masha objecte qu’elle a remonté plusieurs fois cette rivière et il n’y avait aucun barrage : ce sont bien des fées ! Elle conclut : si ce n’est pas des fées, que les autres lui prouvent. Ses interlocuteurs interloqués ne répondant pas, elle conclut qu’elle veut bien se remettre en question, mais on parle là d’une technique de communication inter-spectrale utilisée par les druides depuis des millénaires. Paul ne peut pas retenir une exclamation : Mais c’est n’importe quoi ! Masha l’achève en accusant Paul de devenir insultant pour la culture celte. Paul rentre chez lui et se lâche sur les réseaux sociaux.


Au vu du titre et du texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait qu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation sur l’esprit critique. À la lecture, il constate les liens avec la méthode scientifique, ainsi qu’avec la zététique. Pour la narration de ce type d’ouvrage de vulgarisation, les auteurs optent soit pour un candide, soit pour un avatar de l’auteur qui expose et explique les différentes notions, avec une interaction plus ou moins sophistiquée avec les dessins. Ici, le procédé retenu procède un peu d’un mélange, avec le personnage principal Paul Boutet jouant le rôle du candide, et une incarnation humaine du principe de l’esprit critique. Les dessins apparaissent tout de suite très agréables à l’œil : une approche réaliste avec un degré signification de simplification dans la description. Des personnages jeunes sans beaucoup d’exagération dans l’expressivité de leur visage ou de leur langage corporel, immédiatement sympathiques, parfois contrariés, mais jamais animés d’émotions négatives ou destructrices. Le lecteur sait que l’ouvrage s’avèrera forcément composé de parties explicatives, et dans le même temps la première scène propose une mise en situation très concrète, opposant une jeune femme convaincue de la justesse de ses propos, de l’existence des fées, et Paul faisant preuve d’une attitude cartésienne ne pouvant pas souffrir ce genre de billevesées. Pourtant, il n’a pas le beau rôle, et les auteurs ne condamnent pas Masha par la raillerie ou la moquerie. C’est plutôt Paul qui apparaît comme obtus en dénigrant Masha sur les réseaux sociaux.



L’avatar de l’esprit critique apparaît dès la page neuf, en colère contre Paul qui use d’insultes et de moqueries sur les réseaux sociaux. Cette jeune femme joue le rôle de professeur qui se lance dans un exposé construit et structuré sur l’esprit critique. Paul intervient plus ou moins pour objecter avec une situation concrète ou une remarque, pour relancer en posant une question, parfois en essayant de mettre en pratique ce que l’esprit critique vient d’expliquer. Pour autant, le lecteur n’éprouve pas la sensation de se retrouver en classe, car les auteurs mettent à profit les spécificités de ce mode d’expression : mises en situation au budget illimité, retour dans le passé sans limite d’ancienneté, intervention de scientifiques et de chercheurs illustres, représentation d’expériences classiques, observations en direct de phénomènes naturels ou sociaux. Le lecteur ressent rapidement que l’ouvrage a été conçu comme une vraie bande dessinée, scénariste et dessinatrice concevant chaque séquence ensemble avec des constructions de séquence reposant autant sur l’exposé en paroles de l’esprit critique, que sur ce qui est montré dans les dessins. Le lecteur ressent également la variété des possibilités visuelles utilisées : êtres humains en train d’interagir, facsimilé d’une conversation en messages instantanés, réseau de neurones et de synapses, dragon crachant du feu, facsimilé de diagrammes, orbites de planètes, morceaux de puzzle, jeu de plateau pour les différentes étapes de la méthode scientifique moderne, fausses affiches de publicité, utilisation de personnalités diverses (de savants comme Galilée, à un présentateur télé comme John Oliver), logos de moteur de recherche scientifique, page de résultat google, onomatopée d’effets sonores, etc.


La découverte des principes de l’esprit critique se trouve ainsi incarnée au travers de Paul et de son avatar. Cette dernière rentre dans le vif du sujet avec la première évidence : une corrélation n’est pas une relation de cause à effet, citant quelques exemples remarquables et amusants, extraits de l’ouvrage Spurious correlations (2015), de Tyler Vigen. La dessinatrice reprend quatre exemples sous forme de graphique mettant en évidence des courbes similaires entre le montant des dépenses U.S. pour la science et le nombre de morts par pendaison, entre le nombre de noyades dans des piscines et le nombre de films où Nicolas Cage apparaît, entre le taux de divorce dans le Maine et la consommation de margarine, entre la consommation de fromage et le nombre de morts étouffés dans leurs draps. Suit un diagramme pour expliquer que par rapport à une moyenne, il y a autant d’individus en dessous qu’au-dessus. Sous réserve qu’il soit familier de cet auteur, le lecteur sourit en voyant Terry Pratchet (1948-2015) chevaucher une tortue dans le ciel pour donner sa définition de la science : c’est une méthode qui consiste à poser des interrogations gênantes et à les soumettre à l’épreuve de la réalité, évitant ainsi la propension de l’homme à croire ce qui lui fait du bien. À partir de la page vingt-trois, l’esprit critique se lance dans l’histoire chronologique des activités scientifiques : l’artiste représente alors des hommes des cavernes, des éléments mythologiques (scandinave, grec…). Puis viennent les premiers hommes célèbres pour leurs théories scientifiques : Pythagore Platon, Eudoxe de Cnide, Héraclide du Pont… jusqu’à arriver à Anaximandre de Milet (de -610 à -546), premier Grec connu à avoir tenté de décrire et d’expliquer l'origine et l'organisation de tous les aspects du monde de façon scientifique.

Le lecteur apprécie à sa juste valeur la qualité de l’exposé, à la fois pour sa narration animée, vivante et amusante, à la fois pour la clarté de chaque point développé. La première partie aboutit à une double page présentant les différentes étapes de la méthode scientifique : observation, hypothèses, expériences, théories, évaluation par les pairs. Puis les auteurs abordent la question des pseudo-sciences sous un angle critique (avec une petite pique contre la pseudo-science qui refuse de contredire les hypothèses d’un fondateur), les présentations manipulatrices pour parer de termes scientifiques sans en observer la méthode. Le lecteur découvre ensuite la longue liste des biais cognitifs, chacun illustré par un exemple ou une mise en situation très parlante : paréidolie, biais de statuquo, effet Dunning-Kruger, effet Barnum, illusion de savoir, erreur fondamentale d’attribution, effet de halo, illusion de corrélation, biais de négativité, biais d’omission, biais de projection, biais de confirmation, effet foule, biais de la tache aveugle, illusion de fréquence, autruche, biais de cadrage, biais d’ancrage, effet de l’humour, biais rétrospectif, biais de rationalisation, illusion de savoir, illusion de fréquence, biais de représentativité. En fonction de sa culture en la matière, le lecteur retrouve ou découvre des problématiques incontournables comme la charge de la preuve (l’absence de la preuve n’est pas la même chose que la preuve de l’absence), les cinq questions de base à se poser face à une information, les parasites argumentatifs (sophisme et paralogisme, avec leurs dérivés), le fait que toutes les hypothèses ne se valent pas (entre un avis et un consensus scientifique), que la réalité n’est pas un sondage, et que l’ouverture d’esprit n’est pas synonyme de relativisme. Ils vont jusqu’à aborder la place de la foi dans l’esprit critique, à nouveau sans mépris ou même condescendance, et le caractère indispensable des émotions comme moteur de la raison.


Quelle que soit sa familiarité avec l’esprit critique et la méthode scientifique, le lecteur se retrouve vite passionné par cet exposé à la forme enjoué et rigoureuse. La narration visuelle a été pensé pour participer à l’exposé en apportant elle aussi sa part d’informations, de façon diversifiée et adaptée à chaque développement. L’ouvrage présente les différentes facettes de l’esprit citrique, d’abord par la méthode scientifique, puis par les biais cognitifs, les effets de rhétorique, avec à chaque fois des exemples concrets et actuels. Le tout aboutit à une présentation cohérente de ce qu’est une démarche scientifique quel que soit l’objet de son étude, et observe des situations sociales et des communications de l’industrie du divertissement et de la société du spectacle à cette lumière. Indispensable.



mercredi 7 juin 2023

Jean Cocteau & Jean Marais - Les choses sérieuses

Lutter, c’est vivre ; risquer, c’est vivre. Écarter d’avance le moindre obstacle, c’est la mort.


Ce tome contient une histoire complète, une forme de biographie consacrée au couple formé par Jean Cocteau (1889-1963) & Jean Marais (1913-1998). Sa première édition date de 2023. Le scénario a été écrit par Isabelle Bauthian, les dessins et les couleurs par Maurane Mazars. Il comporte cent-dix-neuf pages de bande dessinée. Il se termine avec un trombinoscope de trois pages présentant trente-quatre personnages apparaissant dans l’ouvrage, avec une petite vignette dessinée en gros plan, le nom de la personne, ses dates de naissance et de mort, et une brève présentation en une ou deux phrases. Après une page de remerciements des autrices, vient une liste des principales œuvres de Jean Cocteau.


Eugénie Cocteau, la mère de Jean, s’interroge. Elle ne sait pas comment elle a fait pour mettre au monde un poète. C’est très, très difficile. Il a toujours été sensible, cruel, parfois avec elle. Si, si, se souvient-il de ce gros mensonge, dans le train, qui manqué de la faire arrêter ? Avec ses amis, par contre… Ah, ils ne l’ont pas toujours remercié de sa générosité. Elle espère qu’il ne revoit plus cet odieux Maurice Sachs. Bien. En tout cas, elle est contente qu’il prenne enfin soin de sa santé. Et qu’en est-il de son mariage avec mademoiselle Chanel ? Mais pourquoi ne pas lui avouer ? Puisque c’est dans les journaux ! Paris en 1937, les journaux évoquent le fait que par crainte des milliers de tracts distribués par le Front populaire allemand, on ne fait plus l’obscurité dans les rues de Berlin. Jean Cocteau écrit un article sur le génie du boxeur Panama Al Brown. Dans le journal Action française, un article tourne en dérision le soutien de Cocteau à Brown. Un soir, Jean Marais reçoit un appel téléphonique de Jean Cocteau qui lui demande de venir immédiatement.



Jean Marais se rend en courant à l’hôtel Castille et va frapper à la porte de la chambre de Jean Cocteau. Celui-ci lui indique d’entrer, et il déclare au jeune acteur que c’est une catastrophe, il est amoureux de lui. D’abord pris de court, Marais se ressaisit et répond rapidement que c’est réciproque. Le lendemain, l’acteur dîne avec une actrice de la troupe de théâtre et elle le met en garde : s’il devient le nouvel enfant de Cocteau, les gens ne le verront plus jamais autrement. Quelques jours plus tard, le poète le présente à ses amis et ses amants : Christian Bérard, Boris Kochno, Marcel Khill, puis Marie-Laure de Noailles, Panama Al Brown, etc. L’actrice continue : tout le monde saura que Jean Marais n’est que le dernier en date de ces médiocres qu’il a parés de tous les talents, tellement il voulait le retrouver en eux. Marais ne comprend pas à quoi renvoie ce Le. Elle explicite le terme : Raymond Radiguet, le plus grand poète de leur génération, l’enfant auprès de qui Cocteau a créé ses plus grandes œuvres. Cocteau n’est plus que l’ombre de lui-même depuis sa mort. Suicidaire terrorisé par la mort, opiomane, médiocre. C’est à cette période qu’il crée sa pièce : les chevaliers de la table ronde.


Les éditions Steinkis ont débuté une collection appelé Dryade en 2022, avec Derrière le rideau - Simone Signoret et Yves Montand de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez. La quatrième de couverture rappelle la définition de Dryade : réunion de deux principes qui se complètent réciproquement. Cette collection est consacrée aux couples qui ont marqué les esprits par leur engagement politique, leur créativité, leurs succès et leurs échecs, leurs forces et leurs faiblesses. Le présent ouvrage est donc consacré à l’idylle entre l’acteur et le dramaturge qui a duré de 1937 à 1948. Il s’arrête un peu avant. D’un côté, un poète, peintre, dessinateur, dramaturge et cinéaste français, âgé de quarante-huit ans en 1937, de l’autre un jeune acteur qui deviendra également metteur en scène, écrivain, peintre, sculpteur et potier, âgé de vingt-quatre ans. Cette idylle nait alors que le gouvernement d’Adolf Hitler a déjà viré au totalitarisme et que la seconde guerre mondiale approche, avec l’invasion et l’occupation d’une partie de la France. L’histoire personnelle de ces deux créateurs et de leur couple est indissolublement liée à celle de la France. Les autrices ont fait des choix structurels et esthétiques marqués pour rendre compte de cette réalité.



S’il commence par feuilleter l’ouvrage pour s’en faire une idée, le lecteur remarque qu’une partie significative de la narration repose sur des dialogues entre les personnages, souvent en plan poitrine ou plus rapproché, parfois en plan taille, avec un décor qui peut être minimaliste ou inexistant en fond de case, une mise en couleurs à base de camaïeu, à l’aquarelle, avec souvent une teinte prédominante pour une scène, du vert ou du rouge, un peu délavés. Il relève également une grande variété de lieux, et une discrète influence manga de type shojo dans certaines expressions de visage mais sans systématisme, souvent pour une émotion particulière plus appuyée. Dans les caractéristiques graphiques, il remarque également l’intégration de brèves coupures de presse qui semblent être des copies conformes d’articles de l’époque avec une reprographie reprenant l’épaississement des caractères et les imperfections d’imprimerie. Majoritairement l’artiste a recours à des traits de contour pour chaque forme, chaque personnage, parfois interrompus le temps d’une courbe ou d’un segment droit, et quelques cases sont réalisées en couleur directe, une certaine liberté d’exécution en phase avec la liberté d’écriture et de création de Cocteau.


Dans un premier temps, le lecteur ne sait pas trop comment s’adapter au mode narratif. Les deux pages d’introduction avec la mère de Jean Cocteau atteste de cette liberté visuelle : un dessin en pleine page, faisant penser à collage de différents éléments : la mère représentée en pied à la croisée de ce qui semble être deux faisceaux lumineux, l’un rouge, l’autre bleu, des bombes à ses pieds, une sorte de manteau ou de robe à motifs géométriques sur un mannequin à droite et un acteur ou deux déguisés en âne à gauche, la tête de son fils étant surimposée en lignes blanches. Dans la page suivante, elle est représentée en plan poitrine, jeune dans la première case, puis âgée dans la deuxième, puis en trait de contour délié de profil, puis sous forme d’une poupée gonflable avec un gros plan sur la tête, puis à nouveau comme dans la première page avec un perroquet sur l’épaule en plus. Le lecteur ne sait trop quoi en penser.



La page suivante comprend trois coupures de presse, un individu sur échelle en train de réaliser une fresque murale, et enfin deux cases, un téléphone qui sonne, un homme en très gros plan sur sa bouche qui répond. Les sept pages suivantes prennent une forme de bande dessinée classique, avec des cases alignées en bande, et ces camaïeux à l’aquarelle qui apportent de la substance, sans pour autant être figuratifs ou représentatifs de la couleur de chaque élément. En page treize, le lecteur découvre trois autres coupures de presse intégrées chacune à la place d’une case dans une bande. Puis en page seize, un autre article et cette fois-ci en surimpression de la case où les deux Jean regardent une danseuse sur scène. Les pages dix-huit et dix-neuf sont construites sur la base de juxtaposition d’images, sans bordure de case, avec un texte qui courent librement. En page trente-neuf, c’est une illustration en pleine page dépourvue de tout mot. En page quarante-quatre, trois bandes de deux cases, sans aucun mot. En page quatre-vingt-cinq, Jean Marais passe à tabac un critique insultant, et le rouge prend la place du noir pour les traits de contour et les aplats. La page quatre-vingt-treize contient uniquement le texte écrit par Jean Cocteau comme salut à Arno Breker, à l’occasion d’une exposition.


Les autrices montrent ainsi la relation qui unit les deux créateurs, la manière dont ils se soutiennent, dont Cocteau apprend à Marais à se cultiver, comment ce dernier réconforte le premier pendant les périodes de doute ou de manque. Les coupures de presse apportent un contexte partiel de la montée du nazisme, du déroulement de la guerre, des repères ponctuels et très épars, et aussi des informations sur les représentations, les parutions des œuvres de l’un, les rôles de l’autre. Il semble que l’ouvrage s’adresse d’abord à un lecteur ayant une idée préalable de la carrière de l’un et l’autre de ces deux créateurs, car la narration ne revêt pas une nature pédagogique ou vulgarisatrice. Par exemple, il vaut mieux pouvoir identifier les titres des pièces de théâtre, des films pour avoir l’assurance de ne pas les rater dans une page ou une autre. Sous cette réserve, ou après avoir lu une fiche encyclopédique sur la vie de l’un et l’autre à cette période, le lecteur ressent alors ce qui se joue pour les deux Jean, sur le plan de la création, sur le plan émotionnel, ainsi que l’intrication avec leur relation de couple. Il comprend la difficulté pour l’un comme pour l’autre de choisir s’il doit s’engager contre l’envahisseur et ses idées et comment, sur le dilemme cornélien d’accomplir leur métier de créateur dans une période d’incertitude totale sur la possibilité de faire jouer une pièce, de réaliser un film, de subir la censure, d’aider des amis ou d’autres créateurs qui portent l’étoile jaune. Ces questionnements et les décisions afférentes apparaissent sans manichéisme ni leçon de morale, découlant de la personnalité et l’histoire de l’un et de l’autre.


Une collection ambitieuse avec pour objectif de donner à voir l’engagement d’un couple dans son époque. Cette bande dessinée peut sembler un peu difficile d’accès pour un lecteur totalement ignorant de la vie des deux Jean, ce à quoi la simple lecture d’une fiche encyclopédique peut rapidement remédier. Il plonge alors dans une narration visuelle très personnelle, adaptée à la diversité des formes de création de ces deux auteurs. Il ressent la pression de l’Histoire, les événements arbitraires qui influent sur leur vie, en même temps qu’il côtoie deux êtres à la personnalité et à l’histoire différente, et qu’il devient le témoin privilégié de leur relation amoureuse et de la manière dont elle les enrichit l’un l’autre.