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mercredi 27 mars 2024

Neurocomix: Voyage fantastique dans le cerveau

Une sorte de symphonie dont le rythme permet au cerveau de lire le signal de neurones individuels


Ce tome correspond à une présentation du fonctionnement du cerveau d’un point de vue scientifique, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2013 pour la version originale. Il a été réalisé par Matteo Farinella, détenteur d’un doctorat en neurosciences, pour le scénario et les dessins, et par Hana Roš, docteur en neurosciences, pour le scénario. Il comprend cent-trente-deux pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine avec des notes : huit pages de bandes dessinées supplémentaires présentant succinctement les découvertes de Santiago Ramón y Cajal (1852-1934), Charles Scott Sherrington (1857-1952), Sir Bernard Katz (1911-2003), Alan Hodgkin (1914-1998) & Andrew Huxley (1917-2012), Eric Kandel (1929-), William Beecher Scoville (1906-1984), Brenda Miller (1918-). Enfin se trouve une page de lectures conseillées, des ouvrages de Larry Squire & Eric Kandel, Karine & Lionel Naccache, Alfred David, Alain Lieury, Jean-Pol Tassin, Matthew Cobb.



Un homme seul marche dans un paysage de campagne, avec deux petits arbres dénudés dans le lointain, et des nuages moutonnant dans le ciel. Il regarde autour de lui, curieux de ce qui peut se trouver là. Il avise une jeune femme en jupe et corsage en train de lire un livre, assise devant une petite table ronde de jardin, avec une tasse de café posée dessus. Il la trouve séduisante et s’apprête à lui adresser la parole. Elle se retourne et le regarde en enlevant son chapeau : il commence à flotter dans les airs et il se retrouve comme collé sur l’un des pages du livre. Il est lu et aspiré à l’intérieur du cerveau d’un lecteur. Il reprend conscience dans un paysage avec deux nombreux arbres nus, et un ciel noir. Il trouve que cela ressemble à une forêt épaisse. Il commence à avancer sur le chemin, en se disant qu’il doit trouver un moyen de sortir d’ici.


Morphologie. Au milieu de cette forêt d’arbres dénudés, il aperçoit une silhouette : un homme en blouse en train de dessiner un arbre sur son carnet. L’homme s’adresse au scientifique lui demandant s’il a vu passer une jeune femme, et lui disant qu’il doit la retrouver : Y a-t-il un chemin pour sortir de cette forêt ? L’homme lui répond : il n’y a aucun moyen de sortir d’ici, il est à l’intérieur du cerveau, le centre de sa propre existence, ce ne sont pas des arbres, ce sont des neurones, les cellules finement ramifiées qui constituent le système nerveux. L’homme se présente : Santiago Ramón y Cajal (1852-1934), neurobiologiste, lauréat du prix Nobel. Il continue : Tout commence et s’achève avec les neurones, depuis les récepteurs sensoriels jusqu’aux nerfs qui contrôlent les muscles. Toutes les sensations, les souvenirs ou les rêves sont transcrits dans ces cellules. Dans cette forêt qui est celle de son interlocuteur réside le secret de l’esprit humain. Cajal a passé sa vie à observer ces neurones, essayant de résoudre ce grand mystère. Hélas, les scientifiques n’ont pas encore découvert toute la vérité.



Un voyage fantastique dans le cerveau : le lecteur souhaite savoir comment il peut situer le niveau scientifique de l’ouvrage, vulgarisation par des journalistes généralistes, ou par des scientifiques spécialisés. La présentation des auteurs sur le rabat de la première de couverture permet de savoir : deux docteurs en neurosciences britanniques. Outre la courte présentation des découvertes de huit scientifiques, le déroulé de l’histoire évoque également Camillo Golgi (1843-1926), Hans Berger (1873-1941), Ivan Pavlov (1849-1936), et le cas du patient HM (Henry Gustav Molaison, 1926-2008, souffrant d’épilepsie depuis l’âge de 10 ans, puis d’une amnésie à la suite d’une opération à 27 ans). Les auteurs présentent ainsi la notion de neurones (dendrites, soma, axone) formant un réticulum, les différentes formes de neurone, les synapses, les neurotransmetteurs et les vésicules, les signaux électriques neuronaux grâce aux pompes ioniques, le fait que les connexions entre neurones évoluent en fonction de l’expérience, l’existence, la propagation et la fonction des ondes cérébrales. Le lecteur lit chaque partie en se rendant compte qu’elles sont assez denses en informations, tout en se lisant avec une facilité trompeuse.


Cette impression de simplicité provient également de la narration visuelle. L’artiste met en œuvre une esthétique réaliste et descriptive, avec un degré de simplification dans les représentations. Avec la première page, le lecteur voit un homme à la tête légèrement trop grosse par rapport à son corps, des nuages dessinés de manière enfantines, un terrain naturel sans consistance tout juste délimité par un trait vallonné pour marquer la différence entre la terre et le ciel. Les boutons de la chemise ne sont pas représentés. Dans les pages suivantes, la dame est un peu plus réaliste, cependant les expressions de visage sont surjouées. Le tout dégage une forme de naïveté, en décalage avec la complexité du sujet, laissant supposer que le discours ne s’adressera pas forcément à des adultes. La représentation des arbres dans la forêt renforce cette impression : des silhouettes blanches sur fond noir, des troncs très allongés sans aucune texture, des branchages plus évocateurs que naturalistes. Il en va ainsi de chaque élément de décor qu’il soit naturel, ou construit de la main de l’homme (un sous-marin, un ordinateur des années 1960, la cage à taille humaine pour le chien de Pavlov, un château de conte).



Pour autant, les dessins viennent montrer aussi bien les différentes étapes du voyage du personnage principal et les péripéties correspondantes, qu’illustrer les concepts scientifiques comme les neurones ou les canons ioniques. En page cent-trente-quatre, le monsieur a retrouvé la jeune femme et celle-ci lui fait observer que leur existence est le fruit du cerveau du lecteur, l’image montrant un être humain en train de lire L’art invisible (1993) de Scott McCloud, attestant de la culture des auteurs en matière des bandes dessinées. Le lecteur peut aussi voir l’influence d’un bédéiste comme Chester Brown dans les choix graphiques de traits de contour simples, de dessins épurés, et d’une forme de focalisation sur l’étrangeté de l’individu en déformant légèrement les proportions anatomiques. En prenant un peu de recul, il se rend compte que les auteurs savent utiliser les spécificités de ce mode d’expression pour produire des effets sophistiqués. Dès le prologue, le personnage principal se retrouve sur une page de livre (ou de bande dessinée), une mise en abîme de l’acte de lecture, et une façon de briser indirectement le quatrième mur en mettant au premier plan le fait qu’il s’agit d’un ouvrage imprimé. Ils utilisent les rapprochements visuels entre une forêt et le réticulum des cellules nerveuses, tout en n’hésitant pas à s’inscrire dans un registre humoristique et tout public pour la représentation des différentes formes de neurones. Ils mettent à profit la possibilité de faire des schémas qu’ils soient descriptifs comme pour l’axone du neurone pré-synaptique possédant une terminaison synaptique qui contient des vésicules remplies de molécules de neurotransmetteurs, ou qu’ils soient des schémas de principe pour la production d’un courant se diffusant à travers la membrane d’un neurone. Ils s’amusent avec un chien anthropoïde, comme ils représentent fidèlement un calmar ou une aplysie, en évoquant le tableau Le cri (1893-1917) de Edvard Munch (1863-1944), ou en donnant une forme humaine aux neurotransmetteurs (avec un parachute et une clé).



Aussi, malgré une apparence de naïveté initiale dans la narration visuelle, le lecteur se rend compte que l’exposé repose sur de solides bases. La forme de la promenade dans différents niveaux du cerveau donne lieu à des rencontres avec des neuroscientifiques ou des précurseurs : une narration en mouvement, une balade de découverte, parsemée de péripéties. Le langage reste également à un niveau assez simple, le lecteur pouvant parfois trouver une tournure de phrase un peu naïve ou maladroite, l’attribuant à une traduction trop littérale. Outre le prologue et l’épilogue, l’aventure se compose de cinq chapitres intitulés : Morphologie (pour la description du neurone), Pharmacologie (pour les neurotransmetteurs), Électrophysiologie (pour les impulsions électriques au niveau du neurone), Plasticité (pour l’évolution de l’utilisation des neurones en fonction des sollicitations et de l’expérience), Synchronisme (pour la manière dont les neurones fonctionnent ensemble, alors qu’il n’y a pas de contrôle centralisé). Le lecteur a parfois l’impression que les explications sont un peu simples, voire expéditives, ce qui est contingent de la pagination assez faible, et de la démarche de vulgarisation. À d’autres moments, une question ou une remarque vient ouvrir la réflexion sur un horizon vertigineux : l’utilisation de produits psychotropes pour agir sur le fonctionnement du cerveau (avec l’utilisation du mot Drogue en traduction trop littérale de Drugs) comme les antagonistes, les agonistes ou les neuromodulateurs, le questionnement sur la nature de la conscience c’est-à-dire le problème du dualisme (L’esprit est-il différent du cerveau ? Ou l’esprit n’est-il que le produit du cerveau ?). Le lecteur ressent alors que le savoir scientifique des auteurs va bien au-delà des éléments basiques qu’ils exposent. Il garde également à l’esprit que l’ouvrage date de 2013, et que les neurosciences ont progressé depuis.


Il n’est pas toujours évident de pouvoir situer un ouvrage de vulgarisation avant de l’avoir lu. De prime abord, celui-ci n’inspire pas forcément conscience : des illustrations un peu naïves, des pages peu chargées en texte, des images parfois comiques plus ou moins volontairement. Pour autant à la lecture, il apparaît une présentation solide, bien construite, documentée, avec une narration visuelle utilisant à bon escient les spécificités de la bande dessinée, dans toute sa diversité. Le lecteur en ressort avec une idée claire sur les différentes étapes dans le développement des neurosciences et sur les différents modes de fonctionnement du cerveau. Enrichissant.



mardi 24 décembre 2019

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 29 - L'Anarchie. Théories et pratiques libertaires.

Les tenants de la reprise individuelle


Il s'agit d'une bande dessinée de 58 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2019, écrite par Véronique Bergen (licenciée en philologie romane, docteur en philosophie, romancière, poétesse), mise en images par Winshluss (de son vrai nom Vincent Paronnaud, bédéaste et cinéaste). Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique. Le tome se termine avec un index des concepts (5 pages de Action Directe à ZAD) et un index nominum (4 pages, d'Auguste Blanqui à Henry David Thoreau).

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 5 pages, plus 1 de notes. Im commence par citer une déclaration du Premier Ministre Édouard Philippe le 18 novembre 2018 à l'occasion du premier acte des Gilets Jaunes : La France, ce n'est pas l'anarchie. Il évoque à que point cette petite phrase n'était qu'un point secondaire dans son discours de 13 minutes, mais que c'est celle qui a été retenue car elle trahit une méconnaissance des mouvements anarchistes. Vandermeulen fait ensuite ressortir la différence entre le mouvement sans chef des Gilets Jaunes, et celui formellement organisé des Bonnets Rouges en Bretagne en 2013. Ensuite il passe par l'étape à l'étymologie du mot Anarchie et arrive à l'absence de hiérarchie dans la civilisation des Indiens d'Amérique quand les colons blancs sont arrivés en Europe, forme de société qui existe également chez les indiens Piaoras, une tribu du Venezuela qui prend ses décisions par consensus, sans hiérarchie établie, une forme de société anarchiste.


Une mère et un père font irruption dans la chambre de leur adolescent Jean-Baptiste, persuadés qu'il est en train de consommer de la pornographie sur internet. C'est pire : il se renseigne sur une paire de baskets qui a choisi comme slogan Ni Dieu, ni maître. Encore pire que le péché masturbatoire, le péché révolutionnaire ! Ils emmènent leur rejeton chez le psychiatre qui détecte la présence d'une bactérie anarchiste dans son système, en train de détruire le système capitaliste de Jean-Baptiste. Alors que le psychiatre le traite à l'électropropagande, Jean-Baptiste se montre violent et décide de s'enfuir. Il saute dans une barque et s'éloigne sur les flots. Ses parents sont restés chez le psychiatre et ce dernier commence à leur faire un cours sur l'anarchisme : les théoriciens et les acteurs, le point commun du refus de l'autorité et des formes de pouvoirs vues comme illégitimes, à savoir l'État, le Capital et Dieu. Il cite la formule de Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : ni Dieu, ni maître. Après avoir explicité l'étymologie du mot Anarchie. Il en évoque ses différentes formes : anarcho-syndicalisme, anarcho-féminisme, anarcho-écologique, anarcho-pacifisme, anarchisme chrétien. Au fur et à mesure de son exposé, le psychiatre s'échauffe jusqu'à avoir la bave aux lèvres, et les parents prennent congés.

Comme souvent, l'avant-propos de David Vandermeulen est parfait pour donner envie de lire la bande dessinée. Il commence par une anecdote qui atteste que la question de l'anarchie est toujours d'actualité, un mot qu'on brandit pour faire peur, un état de désorganisation chaotique, un spectre d'anéantissement de la société. Au fil de son texte, il rétablit le sens premier du concept, et fait apparaître qu'il évoque avant tout un état utopique, une société sans hiérarchie, sans oppression, un concept tellement incroyable que l'homme blanc éprouve es pires difficultés du monde ne serait-ce qu'à l'envisager. Les premières pages de la bande dessinée mettent en œuvre un humour ravageur : du soupçon d'utiliser internet comme un robinet à pornographie, à l'excitation du psychiatre, en passant par la révolte adolescente. L'artiste caricature ses personnages avec une conviction tordante, leurs émotions s'affichant sur le visage, dépourvues de tout filtre, les adultes semblant datés et obsolètes, l'adolescent semblant tout foufou, et le vieil anar ressemblant à s'y méprendre à Mr. Natural de Robert Crumb. Le lecteur sent qu'il est parti pour un ouvrage rentre-dedans, un exposé iconoclaste avec des réparties drôles et cinglantes.


D'un point de vue formel, ce tome de la petite bédéthèque des savoirs comprend 20 pages de bande dessinée, les autres pages s'apparentant plus à un texte illustré. Qu'il s'agisse d'un mode ou l'autre (BD ou illustrations), les dessins de Winshluss dégagent une énergie incroyable. Les personnages sont dans un état d'exaltation très régulièrement : le père qui se met à genoux avec des larmes coulant de ses yeux, le fils qui saute par la fenêtre pour échapper à la société normalisatrice, le psychiatre avec la bave aux lèvres, l'anar au regard blasé, Max Stirner (1806-1856) qui décoche un coup de pied dans les dents de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) en Godzilla, ou encore la tête de de Jean-Baptiste en train d'exploser en entendant les Bérurier Noir interpréter Makhnovtchina. Les pages de bande dessinée comportent entre 2 et 4 cases et montrent des choses aussi inattendues qu'un individu trépané bombardé de rayons, un tricératops, le drapeau noir, deux individus cheminant sous un soleil de plomb dans une route en terre au Mexique, un radeau de rondins de bois… Les pages de bande dessinée sont donc aussi vivantes qu'inventives, aussi exacerbées qu'énergiques.

Il y a donc une trentaine de pages dont la forme est celle d'un texte illustré par des dessins, l'autrice ayant choisi de ne pas essayer de faire semblant, ou l'artiste ayant préféré cette forme pour un texte qui lui a peut-être été livré clé en main. Après 5 pages d'introduction en BD, les auteurs passent au texte illustré pour dérouler leur exposé et déverser leurs informations. Il y a effectivement un volume certain d'informations à présenter. Le texte est en gros caractères manuscrits, avec une utilisation de couleurs pour faire ressortir certains termes, 2 à 4 dessins par page pour accompagner le texte. Il peut s'agir de têtes en train de parler (celle de Jean-Baptiste et celle de l'anar), de caricatures d'anarchistes célèbres, ou de tout autre élément évoqué par le texte, comme un fusil, une bombe, une manifestation, des barreaux de prison, un poing géant écrasant pressant des citoyens en se refermant, un pistolet encore fumant, des gants de boxe, un marteau et une faucille, et donc Godzilla. Il y a une réelle complémentarité entre texte et dessin, ce dernier ne reprenant pas une information déjà contenue dans le premier.


Comme pour tous les ouvrages de cette collection, le lecteur doit garder en tête qu'il s'agit d'une entreprise de vulgarisation, et non d'une somme analytique et historique sur l'anarchisme. Cette approche donne forcément lieu à des passages qui peuvent produire l'impression d'une énumération superficielle, en particulier en ce qui concerne les figures historiques associées au mouvement et à son développement : Auguste Blanqui (1805-1881), Max Stirner (1806-1856), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Mikhaïl Bakounine (1814-1876), Pierre Kropotkine (1842-1921), Francisco Ferrer (1859-1909), Louise Michel (1830-1905) la vierge rouge, Emma Goldman (1869-1940), Auguste Vaillant (1861-1894), Émile Henry (1872-1894), Caserio (1873-1894), Marius Jacob (1879-1954), Nicola Sacco (1891-1927) & Bartolomeo Vanzetti (1888-1927). Il en va de même pour les faits historiques, des apparitions du drapeau noir depuis qu'il fut brandi par les Canuts de Lyon le 21 novembre 1831, le congrès de Saint-Imier en Suisse (15 & 16 septembre 1875), la fusillade des Fourmies et l'impact des anarchistes sur la Commune de Paris, la révolution mexicaine, la révolution russe, la guerre d'Espagne.

Dans le même temps, cette énumération permet de se faire une idée de l'importance du concept d'anarchisme, de son développement et de sa transmission. Après ces présentations, le lecteur comprend la pluralité de l'anarchisme, comprend que l'autrice indique que la pensée anarchiste a joué un rôle déterminant dans le fédéralisme, l'autogestion, la journée de travail de 8 heures, l'arme de la grève, l'objection de conscience, le droit à l'avortement, l'abolition de la peine de mort, le droit à la contraception. Elle a survécu et a continué d'exister sous une multitude de formes : la révolte zapatiste au Chiapas, George Brassens, les gilets jaunes, la Kommune I et II à Berlin, Mai 38, les situationnistes, le Flower Power, les Blacks Blocs, No border, les zadistes, Occupy aux USA, les altermondialistes, The Dead Kennedys, les émeutes en Grèce dès 2008.... Il fait la distinction entre l'action directe (= la théorie politique) et Action Directe (le groupe terroriste anarcho-communiste).

Ce tome atteint son objectif de vulgarisation du concept d'anarchisme, au travers de son histoire, de ses penseurs, de ses acteurs et de son héritage moderne. L'ouvrage est à moitié une bande dessinée, à moitié un livre illustré, mais Winshluss réalise des dessins percutants et mordants qui ne se contentent pas de redire ce qui le texte, et Véronique Bergen fait preuve d'un esprit de synthèse didactique qui permet au lecteur de se faire une idée claire.


vendredi 14 décembre 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 26 - Le roman-photo. Un genre entre hier et demain

Nous Deux, le magazine, est plus obscène que Sade. - Roland Barthes

Il s'agit d'une bande dessinée mâtinée de roman-photo de 60 pages, en couleurs, suivi de 13 pages thématiques d'extraits de roman-photo. Elle est initialement parue en 2018, écrite par Jan Baetans (poète et critique belge), mise en images par Clémentine Mélois. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.


Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 3 pages, plus une page de notes. Il commence par évoquer la très mauvaise réputation du roman-photo en tant que média, ayant quand même provoqué la création d'une association pour la dignité de la presse féminine qui rassemblait des artistes et des intellectuels, chrétiens comme communistes. Il évoque également les tirages de la presse féminine comprenant des romans-photos, ayant atteint des records de 12 millions de lecteurs par semaine dans les années 1970 pour le magazine Nous Deux, créé en 1947. Il cite la petite phrase de Roland Barthes (1915-1980) : Nous Deux, le magazine, est plus obscène que Sade. Il expose le fait que le roman-photo, du fait de ses origines et de son genre de prédilection, a été déconsidéré comme média, au point de ne pas faire l'objet d'étude universitaire, ou sociologique, et qu'il n'a pas bénéficié d'une association d'archivage pour en préserver ses œuvres. Il termine en indiquant que ce média n'a pas opéré un retour en grâce, mais qu'il est peu à peu redécouvert et étudié, ne serait-ce comme témoignage d'une époque, mais aussi par la créativité qui s'y déploie.


La bande dessinée commence par une page comprenant des photographies découpées, avec des traits de crayon venant compléter les têtes ainsi isolées, et quelques phrases de commentaires, avec pour certains des flèches pointant vers une portion de l'image. Les caractéristiques des romans-photos sont décrites : photographies stéréotypés agrémentées de phylactères, personnages toujours en train de parler même quand ils s'embrassent, lectorat essentiellement féminin. Il est ensuite question des débuts du roman-photo en 1947, de son origine et de la recherche de son inventeur (peut-être Cesare Zavattini), de l'implication de grands réalisateurs et actrices italiens. Le roman-photo est tellement considéré comme une production honteuse que les auteurs conservent un anonymat similaire à celui des auteurs de film pornographique, à l'époque. L'ouvrage comporte 6 chapitres : (1) idées reçues et origines, (2) définition et différenciation par rapport à d'autres genres proches, (3) le triomphe du roman-photo, (4) la critique, (5) nouvelles solutions, (6) avenir ?. Il comprend également quelques repères chronologiques de 1946 à 2017 (1 page), 13 pages de photographies réparties en 7 thèmes (Smouic, Je te tiens, Confiance, Baston baston, Voyeurs, Wallo ?, Plans zarb), des propositions des auteurs pour approfondir ses connaissances, et une courte bibliographie pour chacun des auteurs.


Pour un amateur de bandes dessinées, le roman-photo constitue un genre plus contraignant, limité par les coûts de production, alors qu'en BD le budget décor est sans limite, ainsi que les angles de vue, les scènes d'action. Pour un amateur de films, le roman-photo est un parent pauvre à base d'images qui ne bougent pas. En cela, l'introduction rapide de Didier Vandermeulen remplit bien son office en indiquant qu'à son apogée, le roman-photo touchait un public se chiffrant en millions. Il attire l'attention du lecteur sur l'absence d'études universitaires sur le sujet, sur le statut de réprouvé de ce média. En creux, le lecteur peut également comprendre au travers des exemples cités que le roman-photo est à la fois un média et un genre, ou plutôt que l'écrasante majorité de la production se cantonne au genre comédie dramatique et mélodrame, dans la presse féminine. Du coup, après la lecture de cet avant-propos, la curiosité du lecteur n'en est que plus grande sur ce mode de communication à la fois populaire, et à la fois méprisé. Qu'est-ce qui a pu engendrer un tel opprobre sur un mode communication touchant autant de lectrices (et même des lecteurs, il paraît) ?


Ainsi mis en condition, le lecteur se lance dans la lecture de la bande dessinée… qui n'en est pas une. Il découvre un mode narratif hybride, vivant et désuet à la fois. S'il a déjà lu des ouvrages de la petite bédéthèque des savoirs, il sait par avance que les auteurs peuvent facilement succomber à 2 tentations. La première concerne le rédacteur qui peut livrer un texte clé en main au dessinateur. Dans ce cas-là, l'artiste peut se retrouver bien embêté à chercher quoi montrer par rapport à un texte qui se suffit à lui-même dans 50% des pages. La deuxième tentation est de se mettre en scène, ou plus souvent de mettre en scène l'auteur du texte, de le présenter comme sachant et passeur du savoir. Au vu du thème de l'ouvrage, le lecteur pouvait aussi s'attendre à découvrir un roman-photo, pour présenter l'histoire du roman-photo. Il est donc pris au dépourvu par la forme. Au fil des pages, les auteurs utilisent la photographie (une photographie de surligneur pour commencer), le découpage de photographies (des têtes, des silhouettes, des êtres humains en pied, des portions de case de roman-photo), des dessins (parfois prolongeant une photographie), des collages, des publicités de journal (pour un téléviseur dans un magazine des années 1960), des photographies recoloriées ou repassées au dessin, et même des romans-photos, sans oublier des jeux sur le lettrage. Le lecteur peut y voir l'art de la récupération et du détournement, de l'esprit de dada, mais aussi des situationnistes.


Les auteurs ne respectent pas la notion de cases, ou de photographies dans un cadre sagement rectangulaire. Ils jouent avec la mise en page très changeante. Ils n'hésitent pas à ajouter une observation avec une flèche pointant vers l'objet ou la remarque concernée, des petits cœurs, des logos (à commencer par celui du magazine Nous Deux, bien sûr), des fac-similés de couvertures de magazine dans un dessin, des photographies avec les gros points de couleurs en quadrichromie, des étiquettes, des phylactères, et des post-it avec annotations. En fonction des pages, le lecteur comprend bien que, pour certaines, ils ne savaient pas quoi intégrer comme image pour illustrer leur propos et qu'ils ont donc joué avec la disposition des textes, les bordures irrégulières ou inexistantes, les juxtapositions et même les recouvrements. A contrario pour d'autres, ils utilisent cette liberté formelle pour rapprocher visuellement des éléments hétéroclites, afin d'attirer l'attention du lecteur sur le lien subliminal qui existe. S'il prend un peu de recul, le lecteur s'aperçoit que les auteurs ont même inclus des découpages de leurs outils dans la narration, le tube de colle, les feutres les ciseaux. Ils soulignent ainsi qu'ils utilisent des matériaux déjà existants pour les remonter autrement et créer une œuvre différente, composite, originale, postmoderne (avec emploi du pastiche, et mélange d'éléments culturels hétéroclites). Les 13 pages thématiques placées après l'exposé s'avèrent d'ailleurs très moqueuses sur les clichés narratifs visuels des romans-photos.


Pour autant, le lecteur n'éprouve jamais l'impression de plonger dans un joyeux bazar ou une sorte de fourre-tout à la bonne fortune du pot. Les titres des 6 chapitres font ressortir un plan de présentation aussi classique que rigoureux. De fait, le lecteur a droit à une définition du média en bonne et due forme, avec une comparaison de médias proches pour mieux faire apparaître les limites entre chaque. Il découvre ses origines imbriquées dans celles du cinéma italien des années 1940/1950, établissant ainsi une connexion avec un mode d'expression plus noble, reconnu comme légitime du point de vue artistique. Jan Baetens évoque quelques-unes des raisons du succès de ce média, propre à faire rêver des populations ayant connu la guerre, ne disposant pas de moyens pour voyager loin et souvent. Il rétablit l'évidence que le roman-photo constitue un formidable témoignage sociologique de son époque. Il n'analyse pas le lectorat ou les professionnels composant l'industrie produisant les romans-photos. En creux, le lecteur peut détecter une ou deux informations, que ce soit les guides édités pour produire des romans-photos, ou le fait que les acteurs changent de rôle au fur et à mesure qu'ils prennent de l'âge.


Jan Baetens observe le roman-photo sous d'autres aspects. En tant que média de création, il note que l'absence de considération qui lui est porté conduit à ce qu'aucun créateur ne souhaite se faire reconnaître, ou n'y acquiert une forme quelconque de notoriété. Il s'agit plus d'une production industrielle d'équipe, que d'une création asservie à une vision individuelle. Dans le même temps, le succès de ce média a quand même attiré des vedettes à y participer, de Line Renaud à Joey Ramone, en passant par Johnny Halliday, Dorothée, Nick Cave, Joan Jett, ou encore Lou Reed. Ce même succès a conduit à sa récupération et à des parodies, que ce soit Gébé avec le professeur Choron dans Hara-Kiri, ou plus tard Bruno Léandri dans Fluide Glacial. Contre toute attente, le roman-photo a même attiré des créateurs exceptionnels et donné naissance à des œuvres artistiques à valeur littéraire comme Le cheik blanc (1952) de Frederico Fellini, ou Droit de regards (1985) de Marie-Françoise Plissart, avec Benoît Peeters. L'auteur évoque également la décroissance de la part du roman-photo, à la fois la diminution de sa place (en termes de pagination) dans Nous Deux, à la fois le désintérêt progressif au profit de la télévision à partir des années 1960. Il évoque enfin la persistance d'un média offrant des possibilités inaccessibles dans les autres, et séduisant toujours des créateurs, donnant naissance à des œuvres uniques comme 286 jours - Roman photo-graphique (2014) de Frédéric Boilet et Laia Canada, Pauline à Paris (2015) de Benoit Vidal, Le syndicat des algues brunes (2018) d'Amélie Laval, ou encore l'ouvrage hybride (photos + dessins) Le photographe (2003-2006) d'Emmanuel Guibert.


En refermant cet ouvrage, le lecteur a apprécié une expérience singulière de lecture. La partie graphique ne respecte ni les codes de la bande dessinée (ce n'en est pas une), ni ceux du roman-photo (ce n'est pas un), tout en restant entièrement dévolu à la mise en scène de l'exposé, avec une fluidité remarquable, et des détails attestant du savoir-faire des auteurs, de leur recul sur leur sujet et sur la manière de le mettre en scène. Il a bénéficié d'un exposé clair et bien structuré sur le roman-photo, sans une once de pédanterie, sous une forme ludique, parlant autant à son intelligence qu'à sa sensibilité. Il s'agit d'un tome hors norme de la petite bédéthèque des savoirs, qui respecte autant le cadre fixé, qu'il s'en affranchit, un espace de liberté formelle que le lecteur peut supposer similaire à celui offert par le roman-photo.




mercredi 10 octobre 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 25 - Le grand banditisme. Une histoire de la pègre française

L'artisanat d'autrefois s'était transformé en micro-économie.

Il s'agit d'une bande dessinée de 56 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2018, écrite par Jérôme Pierrat, dessinée et mise en couleurs par David B. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages, plus une page de notes. Il commence par évoquer l'étymologie du mot brigand, en commençant par celle du mot pirate, dérivé lui-même d'un mot pour désigner le fait de se risquer à quelque chose, de tenter sa chance. Il passe par le bon mot sur le deuxième métier le plus vieux du monde, pour ensuite développer la notion de brigand. Ces derniers correspondent à des individus organisés en bande, généralement s'octroyant les biens soit des honnêtes gens, soit de l'état, par la force et sous la menace. Il constate que de telles bandes existent aux quatre coins du monde, avec des appellations et des particularités diverses et variées, qu'il s'agisse de la mafia, des triades, des yakuzas, de la Camorra, de la Mano Nera, ou de la Yiddish Connection. Il termine son introduction avec la spécificité française, c’est-à-dire l'absence de mafia de grande envergure établie en France.


La bande dessinée commence par un dessin en pleine page représentant une exécution sommaire à Paris, rue de Lévis, un homme d'un certain âge en manteau avec son cabas de course, abattu par un tireur passager sur une moto. L'individu atteint par balle est Michel Kiejewski dit le Polonais, une légende dans le Milieu, qui a même connu le gang des Tractions Avant (en exercice de février à novembre 1946). À l'époque, le sport national des bandits était le braquage de fourgons, banques, paies d'usine et encaisseurs. C'était aussi l'époque des brigands célèbres comme René la Canne (René Girier, 1919-2000) cumulant, à lui tout seul, 17 évasions rocambolesques. Pour certains, c'était des héritiers des anciens des colonies pénitentiaires, dans la tradition des Apaches de Casque d'Or, ayant séjourné au bagne de Cayenne, eux-mêmes réalisant des opérations rappelant les techniques des bandits de grand chemin. Parmi ces bandits célèbres, il est encore possible de citer Mimile Buisson et son frère, Le Nuss, la Mammouth, Nez de Braise, et bien sûr le gang des Tractions Avant (Danos, Ruard, Attia, Naudy, Feufeu, Loutrel, Boucheseiche). Le Milieu comprenait d'autres professions illégales dont les représentants ne voyaient pas forcément d'un bon œil ces bandits aux méfaits trop spectaculaires.


Pour peu qu'il soit un habitué de la petite bédéthèque des savoirs, le lecteur se demande quel sera l'angle d'attaque de l'avant-propos de David Vandermeulen. Il ne s'attend pas forcément à une approche sémantique ; il est plus dans les rails avec l'évocation historique. Ce court avant-propos ne fait qu'établir l'existence de groupes d'individus s'enrichissant sur le dos des citoyens au mépris de la loi, par la coercition, avec une organisation plus ou moins lâche, à toutes les époques, dans différentes régions du globe. La dernière partie est la seule qui vient apporter un éclairage plus intéressant, en faisant observer que le milieu du crime organisé en France n'a pas donné naissance à une organisation pérenne de type mafieuse. Cette partie met plus l'eau à la bouche du lecteur qui espère bien que ce point sera développé dans la bande dessinée. Le reste n'apporte finalement pas grande information quant au grand banditisme, ou quant au contenu de la bande dessinée.


Il s'agit du deuxième de la petite bédéthèque des savoirs écrits par Jérôme Pierrat, le premier étant La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 8 - Le tatouage. Histoire d'une pratique ancestrale avec Alfred. Le lecteur qui l'a lu relève d'ailleurs les références au bagne et aux colonies pénitentiaires présentes pour expliquer l'expression Des durs, des tatoués. Il constate également que l'auteur a réalisé un texte de type récitatif, qui pourrait presque se suffire à lui-même, sans illustration. Chaque page se compose le plus souvent de 3 illustrations, parfois 2, parfois 4, venant montrer une partie de ce qui dit le texte. Le récit commence par l'assassinat de Michel Kiejewski, un bandit notoire, en pleine rue à Paris, à une époque contemporaine. Cet individu étant sensé avoir connu l'époque du gang des Tractions Avant, l'évocation du grand banditisme commence à cette époque. Le lecteur sait bien qu'en 56 pages, les auteurs ne pourront pas réaliser un historique détaillé du grand banditisme à l'échelle mondiale. Un peu décontenancé par cette introduction, il jette un coup d'œil au sous-titre de l'ouvrage qui précise qu'il s'agit d'une histoire de la pègre française. Avec cette précision en tête, il comprend mieux pourquoi David Vandermeulen a consacré plus d'une page à la spécificité française du crime organisé, et pourquoi Jérôme Pierrat entame ainsi son exposé. Le démarrage aurait été moins abrupt si le préfacier avait explicité ce parti pris.


L'auteur fait donc le lien entre l'émergence d'une forme de crime organisé en France, avec les formes des époques passées, en prenant pour exemple les Apaches et Amélie Élie (1878-1933, surnommée Casque d'Or). Il prend ensuite des exemples emblématiques pour montrer d'où viennent les générations de bandits successifs, et quels furent leurs spécialités en matière d'activités criminelles. Le lecteur voit ainsi passer René Girier (1919-2000, 17 évasions au compteur), Pierre Loutrel (1916-1946, dit Pierrot le fou), Joseph Victor Brahim Atti (1916-1972, dit Jo Attia), ou encore Jean-Baptiste Croce, Gaetano Zampa & Francis Vanverberghe, la fratrie des Zemmour. Il établit que le fonds de commerce le plus stable du grand banditisme en France reste le proxénétisme, et que les braquages ont été à la mode à plusieurs époques. Au fil des pages, le lecteur découvre ainsi des personnages hauts en couleurs, usant de violence, occasionnant des dommages collatéraux, à commencer par des victimes innocentes (par exemple 23 convoyeurs abattus en 1995 et 2000). Il contextualise leurs origines, introduisant une dimension sociale. Il pointe du doigt la catastrophe que furent les projets pédagogiques (en toute ironie) des colonies pénitentiaires, ainsi que les associations contre nature (par exemple entre Loutrel ancien gestapiste et Jo Attia ancien prisonnier de camp de concentration).

Au fil des décennies qui sont évoquées, le lecteur observe l'évolution des domaines d'intervention du banditisme (casseur, trafiquant, bookmaker, cambrioleur, faussaire, etc.), ainsi que la capacité des bandits à s'adapter aux évolutions de la société, investissant de nouveaux domaines comme la finance, l'environnement, les denrées alimentaires, les nouvelles technologies, tout ce qui est qualifié de zone grise de l'économie. Il voit aussi arriver de nouvelles formes d'organisation s'appuyant sur l'évolution des technologies et de la demande, comme le marché du haschich marocain, avec revente à la sauvette dans les cités, et approvisionnement des dealers en Go Fast, pour profiter de l'ouverture des frontières et l'apparition du téléphone portable. Au fil des séquences, il trouve des explications sur des termes qu'il a déjà pu croiser dans des fictions sans forcément pouvoir bien les interpréter, comme celui de French Connection.


Le lecteur peut être un peu étonné de découvrir que cet exposé a été illustré par David B., l'auteur de L'ascension du Haut Mal, un récit autobiographique évoquant son frère épileptique. Effectivement, cet artiste se retrouve à illustrer un exposé très carré, peut-être livré clef en main, pour lequel il s'est forcément interrogé sur ce qu'il pouvait apporter. Le lecteur observe que les dessins apportent des éléments d'informations supplémentaires, qui ne sont pas contenus dans les cellules de texte. Pour commencer, les dessins participent à une forme basique mais bien réelle de reconstitution historique. En regardant les cases, le lecteur peut voir les marqueurs temporels que sont les tenues vestimentaires, les véhicules, ou encore les outils, les armes, les éléments technologiques. Les illustrations fixent donc l'époque dans l'esprit du lecteur. En outre, David B. réalise des dessins avec une approche entre caricature et naïveté, à la fois très simples de lecture et très expressifs. Au fil des pages, il apparaît que les bandits cités ou les activités illégales ne sont jamais représentées sous un jour favorable, ou romantique. Les visages et les silhouettes des criminels ne sont pas avenants, sans être non plus hideux. La prostitution et les braquages apparaissent comme prosaïques et brutaux, sans avoir besoin de recourir au gore. En creux, les dessins décrivent un monde agressif et malsain, exsudant une ambiance glauque. Grâce à cette approche graphique, David B. combine une forme descriptive simplifiée mais pas inexistante, avec un malaise sourd dépourvu de toute soupçon d'apologie ou de séduction. Le lecteur peut être décontenancé par la faiblesse de la reconstitution historique, mais rasséréné par l'absence totale de fascination pour ce mode de vie ou pour ce genre d'activité.



Le lecteur peut être un peu déstabilisé en débutant sa lecture, à la fois par l'avant-propos un peu rapide de David Vandermeulen, à la fois par le périmètre restreint de l'exposé, et également par le choix esthétique des dessins. Outre le fait qu'il s'agit d'une vulgarisation, il doit garder à l'esprit le sous-titre de l'ouvrage qui précise que l'objet se cantonne à la pègre française. Avec cette idée en tête, il comprend mieux la démarche des auteurs, et peut apprécier les images refusant de glorifier les bandits de quelque manière que ce soit, ainsi que la période retenue, relativement courte (après la seconde guerre mondiale jusqu'à nos jours). Les auteurs passent en revue et présentent l'évolution des grandes tendances du banditisme ne France, conformément à la promesse du sous-titre. Le lecteur peut apprécier la manière dont ils font ressortir l'adaptabilité de ces bandes, avec agilité et souplesse, en fonction des évolutions sociales et technologiques. Par comparaison avec d'autres tomes de la même collection, il peut regretter un propos pas tout à fait assez dense, qui le laisse sur sa faim.


mercredi 27 juin 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 21 - L'adolescence. Un âge à part entière

Rester jeune

Il s'agit d'une bande dessinée de 66 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2018, écrite par David le Breton, dessinée et mise en couleurs par Pochep. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un copieux avant-propos de David Vandermeulen de 10 pages, plus une page de notes. Il commence par rappeler que l'adolescence n'a pas toujours existé et qu'elle est apparu avec le modernisme. Il prend comme exemple celui des grecs anciens où n'existaient que 3 âges : enfant, jeune et adulte. S'en suit un extrait d'un ouvrage de Plutarque (Vie de Lycurgue) sur la gestion des jeunes enfants par la Cité, puis sur le rôle du père. Il cite alors un deuxième extrait de la Vie de Lycurgue (plus long) sur la prise en charge et l'éducation des enfants par la Cité de Sparte, à partir de leurs 7 ans. Il continue sur l'éducation grecque antique, avec les rites de passage : marginalisation, inversion et réintégration. Il revient ensuite à Sparte pour expliquer la relation entre l'éromène et l'éraste. Enfin il situe la naissance de la notion d'adolescence au dix-neuvième siècle, comme une forme de suite logique à Émile ou De l'éducation (1762) de Jean-Jacques Rousseau. En conclusion, il évoque la condition d'adulescent.


La bande dessinée se compose de 7 chapitres : (1) Adolescences contemporaines, (2) Rites d'initiation des sociétés traditionnelles, (3) Passages adolescents, (4) La question du genre, (5) Se construire un personnage, (6) Difficultés d'entrée dans la vie, (7) Devenir un homme ou une femme. L'exposé commence en évoquant l'étymologie du mot adolescent, en indiquant les facteurs personnels (condition sociale et culturelle, sexe) et en insistant sur la dimension affective. Il est question de l'élargissement de la période d'adolescence en amont et en aval, des comportements à risque et des situations inversées (quand l'adolescent doit aider ses parents, face à la technologie par exemple). Il est question des post-adolescents (adulescents) et de la maturation sociale qui n'est plus une aspiration impérieuse, de l'absence d'événement social qui serait le marqueur du passage au statut d'adulte. La société occidentale laisse l'adolescent se construire à son rythme.

Pour le coup, David Vandermeulen surprend complètement son lecteur, avec un avant-propos constitué pour près de moitié d'extraits essentiellement de Plutarque, mais aussi du géographe Strabon (-60, 20), de l'historienne Agnès Thiercé, pour finir par un extrait de La réticence (1991) de Jean-Philippe Toussaint. Même s'il est déstabilisé par cette entrée en la matière, le lecteur comprend bien que l'objet de cet avant-propos est d'établir que l'adolescence est une construction culturelle qui n'a pas existé de tout temps. Il peut s'interroger sur la pertinence du développement relatif à l'éromène et à l'éraste, présentant une relation homosexuelle institutionnalisée et passagère, entre un adulte et un adolescent. Le choix de cet exemple a pour objectif de provoquer le lecteur, en décrivant une relation bravant les tabous des sociétés modernes, une relation sexuelle uniquement consentie par la force de la coutume. L'effet recherché est d'amener le lecteur a considérer la notion d'adolescence comme étant également un artefact culturel, peut-être tout aussi coercitif et discutable.


David le Breton et Pochep ont choisi de jouer le jeu de l'exposé, et de ne pas tenter d'utiliser une forme narrative classique. Il n'y a donc pas de narrateur, comme un avatar du scénariste, ou un personnage choisi pour animer chaque séquence. Le Breton a découpé son exposé en 7 chapitres. Il y a donc très peu de suites de case, ou 2 cases contiguës, qui représentent 2 moments d'une même action. Dans le même temps, le lecteur constate que scénariste et artiste ont vraiment travaillé ensemble pour que les dessins apportent des informations complémentaires, ou un point de vue différent sur l'objet des cartouches de texte. Pochep dessine de manière descriptive, avec une exagération dans les visages et les morphologies pour un effet comique. En particulier, il allonge systématiquement les bras des personnages, donnant une allure vaguement simiesque et relâchée aux adolescents, induisant une forme de moquerie visuelle, avec des individus qui donnent l'impression de ne pas savoir quoi faire. Il n'hésite pas non plus à représenter les visages couverts d'acné, les expressions bêtes et stupides, la sudation, les bagues pour redresser la dentition. Ce parti pris permet d'accentuer l'expressivité des personnages, mais les rend également systématiquement ridicules, avec souvent des postures dramatisées.

Pochep n'a pas beaucoup d'occasions pour représenter des adultes, mais ils en prennent également pour leur grade. Il utilise des couleurs assez joyeuses, évoquant une forme d'exubérance parfois associée à l'adolescence. Au fil des séquences, le lecteur peut apprécier les différentes idées visuelles pour insuffler de la variété et s'adapter au déroulement du discours. Il utilise parfois une représentation en deux dimensions, avec des traits de contours présentant de petits angles droits, comme si les personnages étaient constitués de minuscules carrés, s'inspirant du niveau de définition des premiers jeux vidéo. Il insère de temps à autres des éléments de décors directement emprunté à l'univers de Mario Bros, comme les tuyaux ou les briques. Il n'hésite pas à faire apparaître des scores et des niveaux quand le texte s'y prête. Il représente également les personnages sous forme de dessin 3D. Il utilise aussi des schémas corporels pour évoquer les changements physiologiques. Le lecteur se retrouve vite entraîné par cette narration visuelle qui rend explicites et concrets des concepts évoqués dans le texte, et dont les éléments caricaturaux amènent un sourire régulier sur le visage du lecteur.


Le premier chapitre sert à rappeler des éléments sociologiques, comme l'augmentation de la durée de l'adolescence, la lente transformation du sentiment d'identité à travers des expérimentations, le paradoxe pour les adolescents de grandir alors que le mot d'ordre pour les adultes est de rester jeune, la relation de dépendance matérielle vis-à-vis de ses parents, et affective, l'absence de rite de passage à l'âge adulte, à l'exception de l'atteinte de la majorité à 18 ans. Le deuxième chapitre reprend l'idée de David Vandermeulen, de montrer des exemples de rites de passage dans des sociétés traditionnelles qui ne connaissaient pas le concept d'adolescence. Ainsi l'auteur fait comprendre comment cette absence de repère de l'atteinte de l'âge adulte constitue une difficulté supplémentaire pour s'y retrouver quand on est adolescent. Dans le même temps, il rappelle que ces rites de passages reposaient souvent sur des brimades et même des violences, citant une longue liste d'exemples comprenant circoncision, subincision, excision, amputation, perforation, morsure, limage ou arrachage des dents, arrachage des cheveux, tonsure, épilation, flagellation, scarification, tatouage, excoriation, brûlure, bastonnade, etc. Ce n'était pas forcément mieux avant.

Au fil des chapitres, l'auteur aborde les thèmes attendus : recherche et construction d'une nouvelle identité, conformisme au groupe et anticonformisme vis-à-vis des codes des adultes, importance de la famille nucléaire, multiplication des premières fois, nécessité de trouver le goût de vivre, phases hautes et basses, conformisme aux stéréotypes de genre, absence de recul par rapport aux émotions. Le lecteur découvre, ou redécouvre s'il est déjà un adulte, ces particularités et ces enjeux contextualisés dans la société moderne française. Il s'étonne un peu de quelques passages. En particulier, David le Breton insiste sur 3 pages sur le symbolisme des piercings et des tatouages, à la fois avec une métaphore saisissante du piercing du nombril (une manière d'afficher la coupure du cordon ombilical avec ses parents), à la fois d'une manière tellement généraliste que la remarque n'est que ça : une généralité. Par ailleurs, le lecteur peut trouver peu heureux de parler systématiquement de l'adolescent, en le qualifiant de Le jeune. Cela ressemble à un mot valise permettant de ne pas avoir à rentrer dans les détails, à nuancer son propos. Cette dernière particularité devient criante lorsque David le Breton évoque des comportements comme s'appliquant à la grande majorité (pour ne pas dire la totalité) des jeunes, ou plutôt des adolescents. Il présente comme une évidence que la majorité des adolescents est victime des marques, ou que les conversations des filles s'inscrivent dans un processus mutuel de coopération, de négociation, de séduction, misant sur leur capacité de communication, là où les garçons se coupent la parole et tentent d'avoir le dernier mot à travers un style locutoire laissant moins de place à l'écoute.


Le lecteur garde à l'esprit qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation et qu'il est légitime que les auteurs prennent des raccourcis et ne rentrent pas les détails sociologiques, physiologiques ou scolaires. Mais la conjonction de généralités présentées comme des certitudes et des dessins tournant les adolescents en dérision, voire en ridicule, finissent par générer une impression étrange quant à l'objet de leur étude. Le lecteur en vient à ne plus trop savoir s'il lit des évidences (il n'a qu'à se souvenir de sa propre adolescence), des observations perspicaces (un adulte s'exprimant à un adolescent, en oubliant la force des émotions, positives ou négatives, générées par les premières fois), des généralités trop grossières. En particulier, l'exposé insiste sur les désagréments liés à cet âge particulier, et ne mentionne pas la capacité des adolescents à se montrer critique, à prendre du recul sur certaines choses, à détecter quand ils sont l'objet de manipulation, par les parents, par le marketing. C'est comme si le discours se focalisait trop sur la notion d'âge bête ou les conduites à risque pour prévenir les parents, oubliant les bons côtés de cette période, à commencer par le plaisir de la découverte. En outre, la question de devenir adulte est au centre de cet âge de passage (de l'enfant à l'adulte), sans que jamais la notion ne soit explicitée.


En fonction des attentes du lecteur, ce tome peut laisser une impression étrange. Les auteurs ont su trouver une forme qui embrasse le parti ris d'exposé, sans fiction, avec des idées de mises en scène appropriées et variées. L'exposé est clairement structuré, rappelant que la notion d'adolescence est assez récente, que la problématique d'arriver à l'âge adulte souffre d'un manque de repère clair, et énonçant les caractéristiques de l'âge adolescent dont le lecteur adulte se souviendra au fur et à mesure. Dans le même temps la tonalité du discours s'avère déconcertante, comme une explication pour parents dépassés, voyant surtout les inconvénients et les risques pour un adolescent.


samedi 26 mai 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 17 - Internet. Au-delà du virtuel

Qu'est-ce qu'il fait là John Travolta ?

Il s'agit d'une bande dessinée de 84 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2017, écrite par Jean-Noël Lafargue, dessinée et mise en couleurs par Mathieu Burniat. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un copieux avant-propos de David Vandermeulen de 9 pages, plus une demi-page de notes. Il commence par évoquer la tempête solaire du 28 août 1859 qui avait occasionné le dysfonctionnement de la majeure partie du réseau télégraphique mondial. Il développe ensuite l'impact qu'aurait une tempête solaire de la même magnitude sur le réseau de la toile de nos jours. Il évoque ensuite la fragilité du réseau internet à certains endroits du globe, lorsqu'il y a destruction physique d'un simple câble. Il revient en 1995 pour les balbutiements du déploiement d'internet en France, passe au bug de l'an 2000, au sort de quelques start-ups informatiques, certaines mal calibrées, d'autres en avance sur leur temps. Il termine avec le développement des bulles idéologiques, facilité par Facebook, les fermes à clic, et les micro-travailleurs.

La bande dessinée commence en évoquant madame Hayastan Shakarian (environ 75 ans) dans l'Ossétie du Sud, en Géorgie, près de Tbilissi en 2011. Avec sa pioche et sa cariole, elle se rend dans un coin à l'écart dans les montagnes, afin de déterrer des câbles en cuivre pour les revendre. Pas de chance, avec sa bêche, elle sectionne la fibre optique qui assure la liaison internet pour toute l'Arménie. La fibre prend vie sous ses yeux et propose de lui faire découvrir ce qu'est Internet. Il commence par évoquer l'un des besoins de l'humanité : communiquer, y compris sur de grandes distances, y compris à de nombreuses personnes en même temps. Il part des signaux de fumée pour arriver rapidement à Internet et son ossature TCP/IP, telle que définie par Bob Khan et Vint Cerf. Durant ces 84 pages, les auteurs vont aborder des aspects très variés d'internet, des différentes phases de sa construction, aux réseaux sociaux, en passant par le contrôle de l'information ou le Point Godwin.


Dans son avant-propos, David Vandermeulen passe en revue l'histoire d'internet, mais avec un autre point de vue que celui de la bande dessinée. Il commence par rappeler la fragilité des réseaux technologiques construits par les hommes face aux phénomènes naturels, en l'occurrence une tempête solaire. Il expose ensuite la fragilité de certains points physiques du réseau du fait d'un maillage dépendant de câbles qui n'ont rien de virtuel. Enfin, il revient sur l'apparition d'Internet en France, depuis la présentation des autoroutes de l'information en 1995 au journal télévisé, jusqu'à l'utilisation des données personnelles des internautes à leur insu, en passant par les annuaires papiers des adresses de sites internet, et la prolifération des start-ups informatiques au début des années 2000. Le jeune lecteur découvre des faits qui lui semblent dater de la préhistoire (ou au moins du siècle dernier). Le lecteur qui a vécu ces années se rappelle de ces phases hésitantes avant l'avènement d'Internet à l'échelle planétaire.

Jean-Noël Lafargue est déjà l'auteur qui a écrit le premier tome de cette collection : La petite Bédéthèque des Savoirs, tome 1 - L'intelligence artificielle. Fantasmes et réalités., mis en images par Marion Montaigne. Mathieu Burniat a illustré Le mystère du monde quantique de Thibault Damour. Comme les autres tomes de cette collection, cet ouvrage s'adresse à des lecteurs curieux sur le sujet, sans être déjà des spécialistes. Il s'agit bien d'une vulgarisation qui souhaite passer en revue plusieurs facettes du thème abordé. En outre, il ne s'agit pas d'une fiction. Le scénariste a choisi de présenter son exposé sous la forme d'un dialogue entre Hayastan Shakarian et cette fibre optique incarnée. La première joue le rôle de candide, et ses questions peuvent également servir de transition entre 2 développements.

Malgré la pagination significative et la densité des informations, les auteurs ne peuvent pas passer en revue tous les aspects d'Internet. En particulier si le lecteur s'est déjà demandé comment Google peut fournir un milliard de réponses à sa requête en moins d'une seconde, ou comment fait Facebook pour lui proposer des amis avec une pertinence relevant du surnaturel, ou encore comment Amazon fait varier ses prix, il en ressortira frustré. D'un autre côté, le titre ne promet pas un décorticage des algorithmes, mais une vision globale d'internet. Par contre, il retrace rapidement son historique, en évoquant l'ossature TCP/IP de manière imagée, la différence entre le Web et Internet, le rôle de la DARPA et du CERN, ainsi qu'une partie de la technologie afférente qui a été déposée dans le domaine public.


Jean-Noël Lafargue s'attache donc à évoquer le plus possible d'aspects d'Internet, ce qui l'oblige à être à chaque fois concis, ce qui peut s'avérer frustrant pour le lecteur. En fonction de ses inclinations, il aurait peut-être aimé en savoir plus sur le volet économique et social des micro-travailleurs, sur le mode de fonctionnement du Darknet, sur les conséquences psychologiques de la mise à disposition de la pornographie à des adolescents de plus en plus jeunes, sur la constitution de communautés virtuelles avec des idéologies nauséabondes, etc. Il doit alors se souvenir qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation et qu'il peut ensuite se diriger vers des ouvrages spécialisés sur l'un ou l'autre de ces thèmes. Par contre la force de cet ouvrage est de passer en revue chacune de ces notions pour fournir un point de départ au lecteur, avec les informations de base. En prenant un peu de recul, il s'aperçoit également que l'auteur montre régulièrement que tout n'est pas noir & blanc. Il évoque la manière dont Microsoft a tenté de s'approprier le Web au début de la création des navigateurs, ou comment Google adapte ses algorithmes aux exigences légales des états. Il évoque la manière dont Internet permet un accès illimité à la connaissance, mais aussi comment Google, Facebook et Microsoft rendent possible une forme de censure a priori, et non plus a posteriori.

Le principe de réaliser un ouvrage didactique sans recourir à la fiction constitue un défi artistique difficile à relever en bande dessinée. Pour son précédent ouvrage sur l'intelligence artificielle, Jean-Noël Lafargue bénéficiait de la verve de Marion Montaigne, auteure à part entière. Ici, il bénéficie du savoir-faire de Mathieu Burniat, mais qui reste dans une fonction d'illustrateur, sans ajouter au texte de l'auteur. Le lecteur apprécie tout de suite son trait caricatural pour les visages, ce qui les rend très expressifs, et sa capacité à représenter des individus réels comme Bill Gates ou Edward Snowden. Le choix de faire s'incarner une candide et un sachant impulse une dynamique visuelle qui permet de montrer le cheminement de l'exposé sous la forme du déplacement des personnages. Après avoir fait connaissance de madame Hayastan Shakarian, le lecteur apprécie de pouvoir voir d'anciens systèmes de communication tel que le télégraphe optique des frères Chappe, ou un vieux modèle de Modem.


Régulièrement les dessins de Mathieu Burniat permettent de voir ce dont parle l'auteur de manière explicite : les petits wagonnets et le monorail pour l'ossature TCP/IP, les différentes couches Internet / fournisseurs d'accès / protocole Web / fournisseur d'accès / moteur de recherche, les plug-ins (comme Java, Futur Splash, Quicktime, Silverlight), le calcul distribué, les différences de retour à une question en fonction de la localisation géographique de l'utilisateur, le mème de John Travolta, les exemples de Net Art, ou encore le collectif Anonymous. Il faut un peu de recul pour se rendre compte de ce qu'apportent les dessins, au-delà du principe de base que le lecteur n'aurait pas lu un tel ouvrage sans image. 9 fois sur 10, l'artiste est en phase avec Lafargue pour apporter des informations visuelles de type descriptif soulageant ainsi le texte, et accompagnant son rythme, tout en densifiant le flux d'informations. Il n'y a qu'à 2 reprises que son savoir-faire semble pris en défaut (pages 58 & 62) où il ne représente que madame Hayastan Shakarian en train de se déplacer. Si le lecteur y prête attention, il voit aussi que Burniat ajoute quelques éléments humoristiques, par exemple lorsque le câble s'enroule autour de la taille d'Hayastan Shakarian, sous la forme d'une bouée.


Sous réserve de garder à l'esprit qu'il s'agit d'une entreprise de vulgarisation, le lecteur bénéficie d'un tour d'horizon très large, même s'il reste incomplet, dépassant les simples lieux communs, avec une forte densité d'informations, rendu digeste par une mise en scène plus sophistiquée qu'il n'y paraît. Il suffit de considérer l'interaction entre le dialogue et ce que montrent les images, pour se rendre compte de leur complémentarité et du travail préparatoire que cela a dû demander.


samedi 14 avril 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 8 - Le tatouage. Histoire d'une pratique ancestrale

C'est culturel ça, non ?

Il s'agit d'une bande dessinée de 56 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Jérôme Pierrat, dessinée et mise en couleurs par Alfred. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle débute par un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages. Il commence par évoquer la création en 2014 d'un salon de tatouage pour les enfants à Whitstable, en Angleterre. Il évoque ensuite la démocratisation du tatouage à travers le globe, même si le premier salon en France ne date que de 1961. Il cite ensuite le salon de tatouage de Don Ed Hardy installé en 1974 à San Francisco, et comment le tatouage est devenu un phénomène de mode depuis une quinzaine d'années.


La bande dessinée commence avec un directeur de maison d'arrêt recevant un détenu dans son bureau. Ce dernier s'est fait un tatouage artisanal sur l'avant-bras gauche, agrémenté d'une belle faute d'accord. Le directeur ouvra alors en grand sa chemise pour révéler un torse entièrement tatoué. Il indique au détenu qu'il veut bien passer l'éponge sur son tatouage artisanal, mais qu'en compensation il va devoir l'écouter raconter l'historique de cette pratique. Il commence par remonter jusqu'à l'époque des hommes de Neandertal (entre environ 300 000 et 28 000 ans) avec la découverte de poinçons et de d'aiguilles en bois de renne laissant penser que le tatouage était déjà pratiqué. Puis il mentionne le corps du plus vieux tatoué (surnommé Ötzi), datant de plus de 3.500 ans. Il passe ensuite au peuple des scythes.

Comme à son habitude, David Vandermeulen concocte un avant-propos qui fait réagir le lecteur. Qu'il soit lui-même tatoué, ou circonspect quant à cette mode esthétique qui n'a rien de neutre, il réagit forcément à cette idée d'un salon de tatouage pour enfant. Il découvre ensuite quelques informations contextuelles et historiques qui annoncent l'approche de la bande dessinée qui suit. Il insiste également sur le fait que le tatouage constitue encore un rite de nos jours. Ainsi mis dans le bon état d'esprit, le lecteur commence ce huitième ouvrage de la collection de la petite bédéthèque des savoirs. Il sourit en voyant que les auteurs ont choisi une version semi originale pour raconter leur exposé. Ils ne se mettent pas en scène comme l'a fait une partie significative des auteurs de la collection, mais ils conservent l'idée d'un dialogue, entre un directeur de prison et un prisonnier qui s'est fait son propre tatouage, faute d'accord incluse. Cette forme de dialogue permet de donner plus de vie à l'exposé, le directeur de prison étant régulièrement interrompu par le détenu qui n'hésite pas à se montrer caustique. Alfred s'amuse en montrant le directeur tour à tour professoral, sévère, méprisant, enjoué, passionné.


Le parti pris de Jérôme Pierrat est de donner une vision historique du tatouage, à commencer par la préhistoire. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet : Les vrais, les durs, les tatoués : Le tatouage à Biribi (2005) avec Éric Guillon, Mauvais garçons, portraits de tatoués (2013) avec Éric Guillon, Les gars de la marine : Le tatouage de marin (2005) avec Éric Guillon, Tatouages (2014). Il n'y a donc pas à s'interroger sur sa légitimité à écrire un tel ouvrage. Le lecteur doit également garder à l'esprit qu'il s'agit d'une bande dessinée de vulgarisation, ce qui limite la profondeur du propos. En seulement 56 pages, Jérôme Pierrat effectue un tour d'horizon assez large : du premier homme tatoué retrouvé, aux pratiques actuelles, en évoquant la répression de cet art par le pouvoir temporel ou le pouvoir spirituel en fonction des époques et des régions du globe. Le lecteur se retrouve aussi bien à bord des navires des grands explorateurs, que dans les bouges des ports, ou encore à la cour des grands ducs russes Constantin, Nicolas et Alexandre, et à celle du prince Georges de Grèce, du roi Oscar de Suède, du prince de Galles et futur roi d'Angleterre. Il se retrouve également au milieu des troufions indisciplinés, des délinquants et des criminels pris en charge par le bagne de Biribi, l'instrument répressif de l'armée française en vigueur depuis 1832 en Algérie, puis au Maroc et en Tunisie.

Jérôme Pierrat peut parfois donner l'impression de papillonner et de raconter des banalités, mais en fait le lecteur constate rapidement que chaque propos est solidement étayé, et invite le curieux à aller se renseigner plus avant. L'auteur consolide son exposé avec une ou deux citations, comme celle extraite de Les derniers sauvages, la vie et les mœurs aux îles Marquises (1842 à 1859) de Max Radiguet. Il utilise des termes techniques précis, et il date chacun des faits qu'il évoque. Il parle aussi des outils de tatouage, soit ancestraux, soit développés avec les avancées technologiques du siècle. Le lecteur se rend compte qu'il avance rapidement dans l'ouvrage, même lors de page avec une bonne quantité de texte, et qu'il n'éprouve pas de sensation de lourdeur ou d'ennui. C'est aussi l'un des avantages de la bande dessinée que de présenter une forme plus immédiatement gratifiante, dans la mesure où l'œil du lecteur perçoit d'un coup le dessin et complète ensuite les informations visuelles par celles contenues dans le texte.


Pour ce tome, le directeur de collection a apparié l'auteur avec Alfred. Il s'agit d'un auteur de bande dessinée à part entière, ayant déjà réalisé Come Prima (2013, Fauve d'or d'Angoulême 2014), Boulevard des SMS (2016),avec Brigitte Fontaine, Je mourrai pas gibier (2009), Pourquoi j'ai tué Pierre (2006) avec Olivier Ka. Pour donner à voir le texte de Jérôme Pierrat, il a la tâche délicate de montrer des choses que dit déjà pour partie le texte. Le premier effet des dessins est de donner vie aux deux narrateurs que sont le directeur de prison et le détenu. L'artiste fait passer des émotions par l'entremise de ces 2 protagonistes, apportant une relation affective à ce qui est dit, ce qui accroche plus le lecteur et rend l'exposé moins sec. Pour ces 2 personnages, il simplifie un peu leurs contours, donnant ainsi plus de vie aux expressions de leur visage.

Le deuxième défi pour le dessinateur d'un tel ouvrage est qu'il ne s'agit pas d'un récit et qu'il se retrouve souvent à illustrer ce qu'expose le texte, sans que les images ne racontent une action, ou ne mettent en scène un dialogue. Le lecteur peut alors ressentir l'impression que le dessinateur ne fait que représenter ce que dit déjà le texte. Il faut prendre un peu de recul pour s'apercevoir qu'Alfred fait plus que ça. Page 14, lorsqu'il représente les représente les restes d'Ötzi, ça n'apporte effectivement pas beaucoup d'information sur ce à quoi ressemblaient vraiment ses restes parce que le registre des dessins n'est pas photoréaliste. Par contre dès la page suivante, l'apport des dessins devient manifeste : Alfred montre à quoi ressemblait les tatouages d'un peuple de guerriers nomades qui vivaient en Sibérie, dans la région du Haut-Altaï, 500 avant J.-C. La bande dessinée permet donc au scénariste de se reposer sur les dessins pour montrer les tatouages sans qu'il n'ait à les décrire. Il y a là une complémentarité particulière aux illustrations. En outre, le fait que tous les tatouages à travers les siècles soient représentés par un seul et même artiste, introduit une forme de continuité les liant dans une seule et même pratique.


Alfred a également en charge d'évoquer les différentes époques et les différents endroits du globe par le biais de ses dessins. Il a choisi de ne pas trop les surcharger, et d'adopter une esthétique un peu simplifiée pour être lisible par le plus grand nombre. En fonction de ce qui est représenté, le lecteur peut constater que certains éléments sont plus évoqués que détaillés, et que d'autres ont été représentés sur la base de références historiques. Il peut donc accorder sa confiance à l'authenticité de ce qui est montré dans le détail : les tenues vestimentaires, les motifs de tatouage, les éléments culturels des différents peuples et sociétés passés en revue. Il utilise les couleurs de manière naturaliste, avec quelques variations de nuance pour une même surface pour en rehausser discrètement le relief. À plusieurs reprises, la complémentarité entre texte et dessins saute aux yeux du lecteur. Par exemple, quand Jérôme Pierrat indique qu'au dix-neuvième siècle les tatouages des détenus faisaient l'objet d'un recensement (pour mieux identifier les détenus), le lecteur peut voir de nombreux exemples de tatouages, ce qui les rend concret et atteste qu'ils sont tous différents d'un individu à l'autre.


Sous réserve de garder à l'esprit qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation, le lecteur plonge dans un tour d'horizon de la pratique du tatouage, à l'échelle de la planète et de l'Histoire. La lecture est rendue très agréable par les dessins à l'apparence simple d'Alfred, mais comprenant de nombreuses informations visuelles. Sous les dehors d'un exposé magistral, la narration s'avère vivante par le recours à 2 personnages, et par la réelle complémentarité entre texte et dessins, ainsi que le ton enjoué utilisé. Le lecteur en ressort comblé, en ayant également appris l'origine du mot tatouage, celle de l'expression Un dur, un tatoué, et en ayant fait une escale pour les tatouages tribaux, et les tatouages des yakusas.