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jeudi 2 janvier 2025

Djinn T09 Le roi Gorille

Il est temps que les massacres s’arrêtent.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 8 - Fièvres (2008) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le quatrième tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant la conclusion de ce cycle africain. Il fait plusieurs constats. L’Afrique mord dans la chair des ambitions pour en recracher la folie. Africa était l’enfance de la terre, les adultes l’ont piétinée car tout le monde n’aime pas se souvenir de son enfance. Toute narration reste cependant un sortilège. Africa s’avance comme une pirogue le long de rivages inexplorés, on est tenté d’aborder, mais nul ne peut prédire ce qui attend sur la terre ferme, ni si on en reviendra : Ainsi, parfois, passe sur le long fleuve une pirogue vide qui s’enfonce au cœur des ténèbres ; Africa, c’est l’histoire de cette pirogue vide.


Un magnifique paysage de savane avec de rares arbres, au soleil levant. Une femme habillée uniquement d’une large cape, et d’un pagne de perles s’avance, jusqu’à la rive. En face d’elle se tiennent deux minuscules silhouettes. Kim Nelson, la jeune femme sur l’autre rive, se félicite d’avoir enfin trouvé la femme, la légende, la djinn qu’elle cherchait. Enfin ! Elle indique à Jagger qui se tient à côté d’elle, qu’elle la voit : c’est elle, Jade. Il ne voit rien et lui demande si elle ne se moque pas de lui, à quel point elle est aveugle. Elle insiste : elle la voit et elle croit qu’elle aussi la voit, car le temps parfois forme une boucle, et tout devient possible lorsque les deux extrémités de la boucle se touchent.



De son côté, Jade se détourne et repart dans la savane. Elle se dirige vers un pont ferroviaire. Au milieu elle retrouve un général, le gouverneur et son conseiller, et un père blanc. Les négociations commencent. Le conseiller l’interroge sur le fait qu’elle représente toutes les tribus noires. Elle explique que le roi Kavi Mobo n’est plus, les Orushi l’ont exterminé, lui et ses hommes. En se tournant vers le général, elle ajoute : Comme ses mercenaires qui ont exterminé les réfugiés noirs qui se trouvaient dans son camp. Le général explique qu’il n’avait pas le choix face à une révolte organisée par des meneurs armés. Le père le contredit : On a toujours le choix, si l’on décide de tuer c’est que l’on a envie de tuer, le reste n’est qu’hypocrisie. Il ajoute : Il est temps que les massacres s’arrêtent, et que les deux communautés retrouvent la paix. La discussion reprend, et Jade formule ses demandes : Que tous les prisonniers retenus dans les camps soient libérés, une nouvelle frontière devra aussi être définie, les forces armées se retirant derrière les marécages de Nambou-Oloban en pays Sangu. Alors seulement les tribus déposeront les armes. Le gouverneur exige que le calme revienne à Manokko. Jade répond que le calme reviendra lorsque le Noir croira en la parole du Blanc.


Où est-ce que les auteurs vont avec cette histoire de perle noire et de soulèvement des tribus ? Dans son esprit, le lecteur sait que l’entremêlement des fils chronologiques va se poursuivre, qu’il sera question de la perle noire d’Anaktu, et que c’est la fin pour les personnages. De fait, le scénariste rappelle cet élément singulier et caractéristique de la série avec la première séquence : Jade et Kim Nelson se voient l’une en face de l’autre séparées par une large rivière, tout en étant également séparées par plusieurs décennies. De plus, Kim le dit explicitement : parfois le temps forme une boucle, et alors tout devient possible. Le fil narratif aux perles de la déesse aboutit à une conclusion claire et qui fait sens, attestant du soin que le scénariste a apporté à la construction de son intrigue sur deux temporalités. Le lecteur ressort de sa lecture satisfait de savoir ce qu’il advient de Jade et de ses compagnons, et au temps présent du récit (les années 1970), il peut découvrir si Kim Nelson a appris ce qu’elle souhaitait sur son ancêtre et ce qu’il advient d’elle par la suite. Il sourit en découvrant la présence de monsieur Prim dans la dernière page, et il comprend comment le prochain cycle va pouvoir s’articuler chronologiquement avec celui-ci. Enfin, la fibre fantastique du récit occupe une place centrale en cohérence avec tout ce qui a précédé, que ce soit la nature de Djinn de Jade et Kim Nelson, les coutumes, les croyances et les légendes, et la noirceur de l’âme humaine.



Quoi qu’il en soit, la simple perspective de retrouver les planches d’Ana Mirallès suffit au lecteur. Le plaisir atteint un niveau extraordinaire dès la première page : cinq cases de la largeur de la page alors que la silhouette de Jade s’approche du lecteur dans ce paysage sauvage et dégagé. La mise en couleurs opère sa magie : les touches orangées sur le sol alors que le soleil se lève, les motifs colorés sur le manteau de Jade, les bijoux en or, le bleu pâle du fleuve. Le lecteur se délecte de ces compositions : le noir de l’acier du pont ferroviaire tranchant sur le vert luxurieux de la végétation, le vert gorgé d’eau de la forêt avec ces arbres les pieds dans l’eau du marécage, la brume gris-bleu qui rend fantomatique l’arrivée et le regroupement de dizaines de gorilles dans la brume, le ton sépia pour les souvenirs de Kim petite fille, le rouge orangé dans la case de Zymba Motta alors qu’il crache violemment du sang, et… De la page trente à la page trente-trois, Kim Nelson et Jagger déambulent dans un marché découvert. : l’artiste se livre à une mise en couleur d’une minutie extraordinaire, évoquant par endroit celle de Barry Windsor Smith. Comme dans les tomes précédents, elle allie un détourage classique au trait noir, avec la couleur directe, dosant l’un par rapport à l’autre en fonction de la séquence et des éléments à représenter. À nouveau le lecteur se trouve sous le charme de l’élégance des compositions : le bleu pâle du fleuve aux doux miroitements, le vert insondable du marécage, les effets de texture sur les racines et le tronc de l’arbre démesuré dans lequel se trouve le roi gorille, les pelouses allant du vert au jaune desséché en fonction des zones, l’incroyable semi-transparence de la robe diaphane de Kim paralysée au sol, etc.


Cette fois encore, le lecteur éprouve la sensation de lire une bande dessinée réalisée par un seul et unique créateur, chaque séquence faisant preuve de la complémentarité sophistiquée entre texte et image, et d’un sens de la narration visuelle. Le lecteur sent bien l’intention de mise en scène pour un effet visuel. Que ce soit le choix d’un endroit spectaculaire comme le pont ferroviaire au-dessus de fleuve reliant deux berges vallonées verdoyantes, le marché et sa myriade de marchandises, la terrasse enténébrée de la maison isolée où réside Kim Nelson. Ou que ce soit une scène dont l’action se nourrit de l’interaction entre les personnages et leur environnement : cette effrayante avancée les pieds dans l’eau dans un sous-bois où se cache un serpent tueur, cette grande place dégagée à Manokko où se presse une foule compacte et silencieuse anxieuse de découvrir si le sorcier adoubera Zymba Motta lors de la cérémonie. Ana Mirallès réalise également quelques plans tout simplement splendides pour leur environnement, comme une vue en élévation de la jungle avec le fleuve serpentant au milieu, ou une route de terre dont les deux côtés sont mangés par la nuit.



Le lecteur attend également de découvrir le sort de chaque personnage, la fin de l’intrigue avec la perle, et la manifestation du surnaturel. Ce dernier est présent dans la série depuis le premier tome, jusque dans le titre qui évoque une créature de la mythologie arabique. Il se souvient que Jade et Kim sont passées par bien des épreuves qui les ont aguerries, au travers desquelles elles ont acquis une compréhension de leur condition de femme à leur époque, et une maîtrise de leur corps en tant que moyen pour donner du plaisir charnel, et en éprouver également. Cette fois-ci encore, Jade utilise son corps comme un outil pour parvenir à ses fins en satisfaisant un mâle. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une soumission gratuite, ou bien un choix assumé, d’une part sous l’angle de la fin justifie les moyens, d’autre part sous l’angle de participer de plein gré à une action plus grande que soi, en total consentement. Le scénariste continue d’utiliser le surnaturel à différentes fins. Dans la séquence d’ouverture, il montre comment la situation et les actions de Kim Nelson au temps présent découlent des actions de Jade une cinquantaine d’années plutôt. Lorsque Jade s’avance au milieu des gorilles, elle trouve en elle les ressources pour dépasser la peur d’être submergée par eux, une métaphore de l’individu qui se sent faible et qui interagit avec un groupe d’individus qu’il perçoit comme forts. Le poison utilisé par Suwani peut se voir comme l’incarnation d’un acte malveillant dont les conséquences échappent à celui qui l’a commis, avec des résultats imprévisibles. En parallèle de ces conventions fantastiques, des horreurs très réelles se font sentir comme l’extermination d’une population ou le trafic d’organes.


Ce tome vient conclure le cycle Africa, en cohérence avec les caractéristiques de la série, depuis le corps féminin perçu comme un moyen par la femme, jusqu’à l’existence de force dépassant les êtres humains, en passant par un pays perçu comme exotique par les personnages principaux. La narration visuelle d’Ana Mirallès rayonne à chaque page, de séduction, d’élégance et de délicatesse, un délice exquis du début à la fin. L’intrigue se termine avec clarté et justesse. Un grand cru.



jeudi 19 décembre 2024

Djinn T08 Fièvres

L’exigence demeure, on ne s’enfonce pas dans des territoires inconnus en amateur.


Ce tome fait suite à Djinn T07 Pipiktu (2007) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le troisième tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, indiquant que la série Djinn, c’est avant tout l’histoire d’un blason, blason des corps, blason des cartes. Il développe les premiers voyages, ceux de l’enfance, par les livres et le guides que sont les auteurs, la carte du premier cycle de Djinn, celle du second, en révélant quelques événements survenant dans le présent tome, ce qui fait qu’il vaut mieux lire l’introduction après avoir lu l’histoire.


Dans son immense salle d’audience, Zymba Motta parle, et tout le monde l’écoute. Ils le considèrent tous comme leur père. C’est lui qui leur apportera gloire et prospérité. Cependant il n’aime pas être dérangé. Quelqu’un frappe sur la porte de la salle, Motta prononce un unique mot : Oui. La visiteuse s’avance et vient lui murmurer une information à l’oreille. Sur un fleuve agité par des rapides, les hommes de l’expédition de Kim Nelson luttent contre le courant pour maintenir la pirogue à flot. Causé par la présence de rocher, un remous plus violent que les autres projettent Kim Nelson à l’eau. Elle parvient à maintenir sa tête hors de l’eau. Dans la pirogue, Jagger lui crie de saisir la branche d’arbre au-dessus de l’eau. Les jumeaux Kunawa se retournent et ils repèrent un crocodile sur la rive, qui avance doucement pour se mettre à l’eau. Un Kunawa se jette à l’eau, avec un couteau à la main gauche. Kim a fini par repérer l’approche du saurien et elle panique, appelant à l’aide. Alors que le crocodile se dirige élégamment vers les jambes de la jeune femme, Kunawa passe sous son ventre et l’ouvre d’un coup de couteau qu’il tient des deux mains. Il s’agrippe à l’animal pour tenter de l’achever. Le crocodile se cabre et sort la tête hors de l’eau. Il est abattu d’un coup de fusil tiré par Jagger depuis la rive.



L’expédition a pris pied sur une rive, mais Kim Nelson s’est retrouvée sur la rive opposée, seule. Jagger lui crie depuis l’autre côté qu’ils vont remonter par le petit affluent qui se trouve plus bas. Elle se remet lentement de l’épreuve, se relève et s’enfonce dans la forêt. Elle arrive dans une zone dégagée, devant un arbre : celui-ci lui est apparu dans un cauchemar. Le pire des cauchemars ! Fièvres ! Fièvres du passé, d’un autre temps. Le roi Kavi Mobo et son peuple viennent à la rencontre de la déesse Anaktu. La puissance du roi semble évidente. Il a revêtu le manteau de pourpre, le manteau de sang, le manteau de la femme blanche connue autrefois sous le nom de Lady Nelson. Parmi les hommes qui l’attendent, il y a Kémono, le vaillant guerrier de la tribu Orushi. La déesse devait se trouver à ses côtés. Mais, pour des raisons mystérieuses, elle n’est pas présente. Certains ne s’expliquent pas cette absence… Comment pourraient-ils deviner ? Deviner que la déesse reste chez elle…


Le tome cinq était consacré aux époux Nelson dans les années 1920, le tome six à Kim Nelson dans les années 1970, le sept aux époux Nelson, donc le lecteur anticipe de quel fil narratif il sera question dans celui-ci. Tout faux : il commence bien avec la temporalité de Kim Nelson pendant sept pages, puis il passe aux époux Nelson et à Jade. Le scénariste manie l’entremêlement des fils narratifs avec un art consommé, et une grande élégance. La première planche semble être là uniquement pour rappeler l’existence du parrain Zymba Motta, avec un décor magnifique, cette très grande pièce et sa hauteur sous plafond gigantesque, le sol tapissé de rouge, les fidèles sagement assis sans bouger et la femme en robe orange qui s’avance. Il faut attendre la page quarante pour voir Suwani, le sycophante de Motta. Puis la dernière page : deux bandes de trois cases, celle supérieure avec Kim Nelson, et celle inférieure avec Zymba Motta, et la jeune femme qui lui délivre le message qu’elle lui apportait dans la première page. D’un côté, le lecteur voit bien que le scénariste applique la recomposition chronologique comme un outil pour augmenter le suspense et mettre en relation des passages spécifiques. D’un autre côté, il ne s’agit pas d’un artifice utilisé mécaniquement ou qui sort de nulle part. Depuis le début de cette série, Kim Nelson est à la recherche des traces de son passé pour le comprendre, et le lecteur le découvre en même temps qu’elle avec l’avantage de suivre en direct les époux Nelson et Jade dans le passé, ce qui rend ce fil narratif plus vivant et lui en apporte une compréhension plus importante.



En entamant ce nouveau tome, le lecteur se rend compte qu’il éprouve autant d’impatience à découvrir la suite de l’histoire, qu’à se laisser emmener dans ces contrées exotiques, grâce à la narration visuelle magnifique. Au fil des scènes, il constate que l’artiste a encore gagné en confiance, et que le scénariste conçoit plus de séquences dans lesquelles la narration est portée majoritairement par les dessins. Lors des quatre pages où Kim Nelson se débat dans l’eau tumultueuse, le lecteur pense bien sûr aux rapides affrontés par Tintin dans L’oreille cassée, tout en voyant le faible nombre de phylactères, tous très concis. En page quinze, Charles Augery a réussi à grimper sur un train de marchandise en marche, et les cases montrent le long convoi au milieu d’une forêt luxuriante, ainsi que l’homme épuisé sur le plancher en bois d’un wagon vide, avec un seul phylactère. L’impressionnante vue du camp de détention, avec ses cases innombrables en page dix-neuf. La vue de ce même camp après une répression inhumaine. La découverte du passage pour accéder au village du moine Ortegaz. Comme dans le tome précédent, le lecteur se retrouve fasciné par la capacité de l’artiste à rendre la végétation palpable. Elle marie des traits encrés très fins et cassants pour le détourage, et de la couleur directe pour figurer les feuillages : la rive en arrière-plan de la rivière (allant même jusqu’à uniquement des taches en couleur direct en page huit), la superbe jungle vue du ciel de part et d’autre de la voie ferrée, la dense végétation en arrière-plan alors que Kim Nelson se rhabille tout en discutant avec Jagger (un mélange changeant entre zones détourées et taches de couleurs), et de nouvelles vues du ciel en page quarante-et-un où le vert met en valeur la blancheur de la chute d’eau et de son écume.


À nouveau ce tome offre de multiples visions mémorables. L’arrivée au village du roi Kiva Mobo porté par ses hommes, accompagné de ses guerriers équipés de leur lance et de leur bouclier, dans un ciel orangé : le lecteur se souvient des propos du scénariste expliquant qu’il faut savoir accepter les clichés et s’aventurer au-delà. Le pauvre Charles Augery dans un piteux état avec ses vêtements en lambeaux dans le vaste bureau du commandant confortablement installé, le lustre, les soldats s’affairant. Kim Nelson rejoignant les jumeaux Kunawa pour une étreinte torride dans l’eau du fleuve. Anaktu enflammant le sol d’un geste de la main. etc. Fidèles à l’un des thèmes centraux de la série, les auteurs mettent en scène la nudité des héroïnes, ainsi que des relations sexuelles. Parée de motifs peints, Jade en impose à tous : une silhouette sculpturale, une présence hiératique relevant plus de l’incarnation d’un concept (une déesse) que d’une femme mortelle, à quelques rares exceptions où sa posture change du tout au tout. Kim Nelson, toujours aussi fluette, toujours aussi assurée, répondant du tac au tac à toute menace d’ordre physique, rembarrant une seconde fois Jagger qui la dépasse d’une bonne tête, lui retournant même une gifle qui claque bien, sauf quand elle manque de se noyer ou qu’elle se réconforte avec une bouteille. Ni l’une ni l’autre ne s’offre aux hommes : elles choisissent leur partenaire, le moment, les circonstances, rendant impossible le risque d’être victime.



Le texte d’introduction dévoile donc des événements clés de ce tome. Même s’il l’a lu avant de se plonger dans la bande dessinée, le lecteur n’est pas préparé à ce qu’il découvre. La recomposition chronologique crée des échos d’une époque à une autre, d’un comportement à un autre, mettant en lumière les différences et les similitudes. Le lecteur se souvient qu’il s’agit en fait du troisième cycle du point de vue chronologique, que celui-ci se déroule après le cycle India, et qu’il s’agit donc du dernier de la série. Pour autant, il n’a pas forcément anticipé ce que cela signifie. Il découvre donc comment s’assemblent certaines pièces du puzzle narratif, en particulier l’intérêt manifesté par Kim Nelson pour les boucles d’oreille de la déesse, une intrigue habilement construite. Il retrouve certains des thèmes courant tout le long de la série : le pouvoir féminin, la force intérieure découlant d’une absence de peur de la sexualité pour Jade et Kim Nelson, ce qui fait d’elles des djinns, la sensation d’un destin qui se répète pour Kim. Dans ce tome, les auteurs mettent également en scène la haine générée par le colonialisme, la prise de conscience du carnage de la répression exercée par les armes, comment les épreuves surmontées marquent à jamais le corps. Il apparaît dans ce tome que la présence du Djinn en Jade la transforme en déesse, un être que des tribus entières sont prêtes à suivre aveuglément, une personne dont l’humanité passe en arrière-plan, pour céder la place à une figure publique, une fonction plus qu’un être humain. Elle dispose d’un pouvoir de vie et de mort sur ses guerriers, prêts à la suivre quels que soient ses ordres. À une échelle plus réduite, Kim Nelson fait montre de la même transformation, qui lui pèse également, la fonction primant sur la femme.


À chaque tome, Ana Mirallès donne l’impression de gagner en confiance, en aisance, en élégance dans sa narration visuelle. Sa personnalité insuffle une vie propre aux stéréotypes visuels d’une aventure en Afrique, la transformant en une véritable expérience, unique et personnelle, une perception particulière des différents endroits, aussi bien au cœur de la jungle que dans des habitations diverses. La construction de l’intrigue et le tissage des fils temporels attestent d’une maîtrise saisissante du scénariste. Les deux créateurs ne font plus qu’un pour une histoire exotique et envoutante, gardant à l’esprit la force exceptionnelle de ses héroïnes, et le prix à payer. Ensorcelant.



jeudi 5 décembre 2024

Djinn T07 Pipiktu

Arrive un moment où à force de les caresser, les légendes finissent par vous mordre.


Ce tome fait suite à Djinn T06 La Perle noire (2006) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2007. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant les personnages qui se heurtent à la réalité, le destin des personnages (dévoilant même une partie des événements survenant dans ce tome).


Dans la jungle en Afrique, de nuit, Charles Augery a dégainé son pistolet et il s’apprête à faire feu. Il lui reste encore trois cartouches, la dernière sera pour lui. Il perçoit des points lumineux qui avancent vers lui. Bientôt, il distingue les guerriers Orushi qui viennent droit sur lui : ils se sont décidés, enfin ! Il fait feu une première fois, et un guerrier tombe mort. Il fait feu une seconde fois : un autre homme s’abat sur le sol. Et il tire une troisième fois, sa dernière balle. Le chef s’avance et ramasse le carnet dans lequel l’aventurier a couché ses dernières observations : il l’enflamme à la torche d’un des guerriers. Il ordonne de relever le prisonnier. En son for intérieur, Augery se dit : Quel orgueil de croire que l’on peut maîtriser son destin, le traduire en mots pour l’éternité. Les Orushi le remettent sur pieds, après lui avoir passé une corde au cou, et ils le forcent à marcher à travers la jungle jusqu’au fleuve. Le flux de pensées continue de se dérouler : Les mots sont jetés au feu. Et tout destin ressemble à cette dernière cartouche qui venait de frôler son cuir chevelu. Frôler ! Alors qu’il voulait s’exploser la tête. Il fallait donc vivre. Mais pour combien de temps encore ? Et comment ? Comme une bête que l’on mène à l’abattoir ? Dans la nuit, au travers d’une jungle étouffante. Mortelle pour tout homme blanc qui osait la défier ?



À l’aube, ils atteignent enfin un fleuve sur lequel donne leur village. Il était temps. Augery n’aurait pas pu faire un pas de plus. Ses pieds sont en sang, une fièvre mauvaise le reprend. Les guerriers continuent de le pousser vers l’avant, sinon il serait tombé dans les eaux boueuses du fleuve pour ne plus se relever. Pendant la traversée, il perd connaissance. Après coup, il se souvient seulement de la chaleur du soleil sur son visage, un soleil déjà impitoyable qui incendiait tout sur son passage. Lorsqu’il revient à lui, il est attaché à un poteau, au centre d’une hutte… Face à la déesse Anaktu ! Cette dernière lui demande s’il sait qui elle est. Il répond qu’elle est la déesse des fièvres et des anéantis, celle qui commande aux Orushi. Elle continue : ils l’ont choisie comme une évidence, elle sera cette évidence. Qu’est-elle pour lui ? Pour lui, ça dépend si elle est celle qu’il recherche. Il lui demande si elle connaît une femme blonde du nom de Lady Nelson. Anaktu répond que ce nom lui dit quelque chose, ce devait être dans une autre vie, car une déesse a plusieurs vies. Augery évoque le mari de Lady Nelson. Anaktu frappe dans ses mains en lui indiquant qu’il y a un bien un mari, et qu’il va pouvoir s’en assurer.


Le lecteur s’y était préparé : le tome 5 était consacré au trouple des Nelson et de Jade, le 6 à Kim Nelson, il était logique que le présent tome soit à nouveau consacré au trouple. D’ailleurs la scène d’introduction focalisée sur Augery dans la nuit, constitue la suite de la scène d’introduction du tome 5 avec l’aventurier au même endroit. Le scénariste continue à jouer avec l’ordre chronologique. Pour entretenir le suspense, le temps présent de ce fil narratif se situe alors que les personnages se trouvent dans une situation périlleuse, risquant d’être mis à mort d’un instant à l’autre, au gré de la fantaisie d’un guerrier ou d’une déesse. Dufaux se montre imaginatif avec les tourments potentiels : le lecteur n’est pas près d’oublier la mort atroce d’un des porteurs de l’expédition de Lady Nelson. Alors qu’ils progressent dans la jungle, elle le voit tomber devant elle, dans un trou à piriquis. La voix intérieure d’Augery commente : il hurla, se débattit. En vain. En quelques secondes, les piriquis s’étaient faufilé le long de ses jambes pour pénétrer dans son anus. De là, ils remontent le long de vos boyaux, écartent leurs mandibules qui agissent comme des hélices, ouvrant des tunnels de chair dans votre organisme. C’est une mort horrible, abjecte…. Il n’y a qu’une façon de s’en délivrer. Or au temps présent, Augery se retrouve au fond d’un grand trou servant de cellule, avec le risque très probable de l’arrivée des piriquis. L’artiste fait en sorte que cette menace reste invisible, pouvant donc frapper à l’insu du lecteur, et des personnages.



Les personnages principaux, Miranda Nelson et son époux Harold, Jade / Anaktu, avec l’aventurier Charles Augery, se retrouvent à la merci des membres de la tribu des Orushi, et en plein cœur de l’Afrique noire. Dans le tome précédent, le scénariste évoquait le caractère inévitable des clichés sur cette partie du globe à cette, sur la vision colonialiste dans laquelle baigne la littérature d’aventure de l’époque. Dans la présente introduction, il y fait à nouveau référence. Il écrit : Arrive un moment où à force de les caresser, les légendes finissent par vous mordre. L’on pourrait croire le moment privilégié s’il n’était aussi surprenant déstabilisant. Ce moment est arrivé pour deux de nos personnages. Alors que nous nous trouvons au centre, au cœur de notre récit. Là exactement où les dieux attendent. Où ils vous jugent. Où ils vous punissent de vos rêves insensés. De fait, les personnages s’enfoncent dans l’horreur. Le pauvre Charles Augery en est réduit à la dernière extrémité, et il rate son suicide. Il se retrouve dans une fosse où sont jetés les déchets du village, un crâne lui tombant sur la tête. Le noir s’impose en fond de case : pas de lumière pour distinguer ce qui pourrait se trouver dans l’eau sale et stagnante. Et une grille posée sur l’ouverture pour empêcher toute évasion, même s’il parvenait à remonter le long des parois glissantes et meubles. Quelques pages avant, Augery se levait et sortait de la case d’un village pour découvrir une vision terrifiante à couper le souffle : dans une illustration en pleine page, le lecteur découvre lui aussi une magnifique colline verdoyante, sur laquelle se tiennent des dizaines de guerriers armés de lances et de boucliers, avec des peintures de guerre blanches sur leur corps.


À plusieurs reprises, le lecteur ressent ce sentiment d’effroi grâce à la fusion parfaite entre les idées du scénariste et leur mise en images par l’artiste. En pages 28 & 29, une femme est attachée nue à un poteau, la nuit, lors d’une cérémonie : l’ombre chinoise des arbres est à la fois magnifique et exotique, rouge sur fond noir, l’onomatopée des tambours se répète en lettres blanches d’un bord à l’autre de chaque case, une idole en bois au regard impénétrable apporte une touche mystique, les membres de la tribu sont silencieux. Le lecteur est à la fois envouté, terrifié et révulsé. Quelques pages plus loin, un blanc en pagne est assis en tailleur avec une machette devant lui, et les membres de la tribu en cercle autour de lui, toujours aussi mutiques : le lecteur retient son souffle pour découvrir quel sera le geste de l’homme, tout étant éprouvé par son regard fiévreux. Du grand art. Ana Mirallès dose à merveille la densité d’informations visuelles, jouant sur l’épaisseur et la sécheresse des traits pour accentuer le visage marqué, sur une couleur gris bleu cafardeuse pour les fonds de cases pour montrer l’état d’esprit du blanc oublieux et déconnecté de ce qui l’entoure, traumatisant.



Comme dans les tomes précédents, la nudité, surtout féminine, reste au cœur du récit, mise en scène quand elle nourrit le récit. Ainsi, le corps d’Anaktu (Jade) a été orné de motifs géométriques blancs, de manière rituelle : dans un premier temps, elle se tient assise, le dos très droit, il ne se dégage aucune sensation d’érotisme de sa silhouette, elle est devenue semblable à une statue au port hiératique, plus une idole qu’une femme de chair et d’os, rendant ses paroles encore plus terribles pour l’homme neutralisé par des entraves, devant elle. Quelques scènes plus loin, la déesse s’unit aux hommes de la tribu, de nuit, l’un après l’autre. À nouveau, nulle saveur érotique : chaque homme se présente, après avoir laissé sa lance à l’extérieur de la case ; elle indique à chacun qu’elle va juger de la force de son désir.  L’artiste utilise une couleur rouge orangé évoquant à la fois la lumière des torches et l’intensité du désir de la déesse. Le commentaire indique que : Elle est la déesse qui prend et qui épuise… jusqu’au dernier. À la fin du tome, Anaktu accueille Kémono dans sa tente, un magnifique guerrier : à nouveau les dessins attestent qu’elle commande, et que son autorité est incontestable. Alors qu’elle vient de gifler Charles Augery, Miranda Nelson rentre dans sa chambre à elle, et elle souffre d’une montée de désir en pensant à Jade, qu’elle ne peut pas assouvir, dans une page d’une incroyable beauté, d’une sensualité magnifique et terrible.


Page après page, le lecteur déguste le charme visuel de la narration, notant de ci de là que l’artiste a encore gagné en assurance, réalisant des cases avec des techniques différentes, s’éloignant parfois des contours méticuleux et minutieux, pour se reposer sur le pouvoir d’évocation de la couleur directe. Le scénariste continue lui aussi de gagner en assurance, mettant à profit les scènes des tomes précédents pour emmener ses personnages encore plus loin : les dieux attendent les personnages, ces derniers se heurtent à la puissance des croyances, à la ferveur des hommes animés par leurs croyances. Ayant mis en scène les clichés colonialistes précédemment, il peut maintenant montrer comment la ferveur d’un peuple peut donner vie à ses croyances. Il évoque le colonialisme dans sa réalité concrète, cette domination ignoble, sans être contraint par des spécifications historiques, sans aucune forme de supériorité culturelle ou même de condescendance inconsciente. Le récit s’est confronté aux stéréotypes du genre aventure africaine du début du vingtième siècle, les reconnaissant et les prenant en compte, et parvient à rester dans ce genre, sans appropriation culturelle, ni relent nauséabond ou même douteux. Le thème de la puissance féminine reste également au cœur de l’intrigue, au travers du personnage de Jade, habitée par la manière dont les hommes la voient (en l’occurrence la tribu des Orushi) et maîtresse de l’usage de son corps.


Avec la décolonisation, le lecteur pouvait croire que le roman d’exploration dans le continent africain avait fini d’agoniser. Les auteurs montrent qu’ils savent raconter une aventure de ce type, en pleine conscience des stéréotypes qui y sont associés, en les débarrassant de leur racisme. Le lecteur déguste à nouveau chaque page, totalement sous le charme de l’élégance de la narration visuelle. Il retrouve le thème cher au scénariste de la confrontation à une autre civilisation, et du prix à payer. Les protagonistes ressortiront profondément changés de leur séjour dans cette contrée étrangère.



mardi 14 mai 2024

Le champ des possibles

Allez, viens ! On va jouer !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Véro Cazot pour le scénario, et par Anaïs Bernabé pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-vingt-sept pages de bande dessinée. La scénariste a également réalisé Betty Boob (2017) illustré par Julie Rocheleau, et Les petites distances (2018) avec Camille Benyamina.


Quelque part sous les tropiques, sous un soleil chaleureux, en bordure d’une plage de rêve, dans une construction de plusieurs étages de forme ovoïde, l’architecte Marsu Chevalier est en train de parler à ce bâtiment qu’elle a conçue. Elle le rassure en lui indiquant qu’ils arrivent, ils viennent pour le rencontrer, des architectes comme elle, ou des bâtisseurs. Ils vont le regarder sous toutes les coutures et chercher tous ses secrets. Il n’a pas à s’inquiéter, ils vont l’adorer. Elle éprouve un petit recul quand le Cocon lui répond. Il a peur qu’ils ne s’essuient pas leurs pieds avant d’entrer, qu’ils lui trouvent des défauts, qu’ils ne le comprennent pas. Marsu comprend qu’il s’agit d’une personne en train d’imiter l’hôtel de l’autre côté de la cloison du balcon. Le monsieur se présente : Thom Robinson. Il a assisté à la présentation de son projet à Nantes, pas loin de la salle de concert qu’elle construit. Elle répond que son mari Harry parle aussi beaucoup aux objets. Il est potier, il parle à ses pots, à ses outils, il a même donné un nom à son four. Thom s’allume une cigarette, Marsu lui demande du feu et elle s’allume une cigarette imaginaire. Elle a arrêté il y a cinq ans.



Plus tard, Marsu Chevalier présente son projet aux séminaristes rassemblés dans le grand hall : Les organes vivants sont capables de développer des stratégies complexes pour s’adapter aux contraintes de leur environnement. C’est une source d’inspiration extraordinaire pour construire des villes et des habitations écorégénératrices et durables. Conçu en collaboration avec des biologistes, le Cocon s’intègre parfaitement à l’écosystème qui l’accueille. Sa forme ovoïde est l’une des plus résistantes à l’usure et aux intempéries. Composé de matériaux issus du vivant, le Cocon respire et réagit à la lumière et aux températures intérieures et extérieures. Et elle commence à se demander s’il n’est pas sensible à aux émotions humaines. Elle demande aux auditeurs du premier rang s’ils ne l’ont pas vu rougir. Puis c’est au tour de Thom Robinson d’effectuer sa présentation : il est un architecte en réalité virtuelle et créateur de l’univers Athome. Il continue : Athome propose des espaces de rencontres de la simple salle de réunion à la villa de luxe. Il souhaite développer le marché du tourisme avec des lieux de vacances virtuels, une excellente alternative pour voyager à moindre coût. Athome recherche des partenariats avec des architectes de tous horizons, pour reproduire virtuellement les plus beaux hôtels, afin qu’un maximum de vacanciers puissent en bénéficier, l’hôtel étant dupliqué à volonté. Il s’adresse à Marsu car ce serait un immense honneur d’avoir le Cocon dans leur catalogue.


L’immersion produit son plein effet dès la première page : le lecteur se retrouve dans cet endroit ensoleillé, paradisiaque, se sent immédiatement proche de Marsu Chevalier, il est en agréable compagnie. Le premier contact entre elle et Thom Robinson se déroule de manière naturelle et unique, apportant à la fois des informations sur leur personnalité et leur caractère comme lors d’une première prise de contact, un début d’information sur ce qu’ils font là, et également les prémices de leur relation. Le lecteur observe leurs postures, leurs petits gestes : leur langage corporel montre qu’ils s’entendent bien dès cette rencontre, une forme de compatibilité d’état d’esprit. La seconde séquence se déroule avec la même sensation d’évidence : un congrès réunissant différents types de bâtisseurs, à la fois la présentation à d’éventuels investisseurs ou acheteurs, à de simples curieux, mais aussi des contacts potentiels entre différents professionnels. Le lecteur déambule dans le hall monumental qui accueille les interventions des professionnels, il assiste tout naturellement à leur prise de paroles, dans ce cadre prestigieux à la lumière dorée et chaude. Il assiste en direct à la proposition de l’architecte virtuel d’intégrer la réalisation de l’architecte dans le monde réel. En trois pages, les autrices ont mis en place la dynamique du récit avec une élégance rare, une complémentarité parfaite, le lecteur étant déjà devenu l’ami et confident des deux principaux personnages, scénariste et artiste racontant comme une seule et unique personne. Du grand art.



Avant toute chose, ce récit constitue une histoire d’amour, une variation sophistiquée sur plusieurs configurations, mettant à profit les nouvelles technologies. De ce point de vue, il s’agit d’un récit d’anticipation : dans un futur proche, les mondes virtuels ont acquis une consistance et une cohérence permettant à chaque individu de s’y créer un chez soi personnalisé, voire un foyer, d’y accueillir des invités, et, pourquoi pas, de le faire évoluer à deux ou plus. Les autrices mettent en place cette évolution technologique avec une grande habileté : l’accès à ce monde virtuel se fait par l’utilisation d’un simple casque de réalité virtuel, un modèle à peine plus performant que ce qui existe déjà, plus accessible. La narration visuelle montre la facilité de s’en servir, le rendant très plausible, ainsi que l’effet d’immersion dans la réalité virtuelle : l’artiste réalise les dessins correspondant à la réalité avec un encrage au crayon et une mise en couleur numérique, ceux correspondant au virtuel sont réalisés au crayon de couleur. Le passage d’une réalité (physique) à l’autre (virtuelle) s’opère en douceur, sans contraste spectaculaire, ce qui contribue encore plus à rendre ce monde virtuel plausible et tangible, accessible, concret, un simple pas de côté par rapport à la réalité, tout en y étant très semblable, avec des éclairages différents permettant au lecteur de savoir s’il se trouve dans l’une ou l’autre.


S’il est familier des récits d’anticipation relatifs aux mondes virtuels, le lecteur apprécie à sa juste valeur la qualité de la mise en œuvre qui permet de croire à ce procédé de vie virtuel, et de concomitance avec le réel. Il peut prêter attention aux détails : le nom Athome (une combinaison entre At home, c’est-à-dire au foyer, et avec le prénom Thom), la manière de nourrir ce monde virtuel avec les créations du réel, le confort qu’il présente visible dans chaque image avec des accessoires, des meubles, des lieux des aménagements qui combinent une sensation douillette et sécurisante, détente et relaxation à l’abri des agressions quotidiennes de la réalité. Les autrices ont conçu un équilibre qui rend cette virtualité d’autant plus plausible et probable, un dosage très bien pensé. Il se retrouve vite convaincu de la pertinence de baser ce monde sur les créations du réel, que ce soient les constructions architecturales, ou les éléments de la nature (faune et flore), avec quelques adaptations. Le principe de transposer les grandes créations de la nature et de l’humanité dans le virtuel offre de fait une richesse et une diversité infinies, une familiarité rendant ce monde plus plausible et facilitant l’adaptation, limitant la déréalisation. Au cours du récit, le lecteur peut voir comment les personnages y apportent leur touche personnelle entre suppression des inconvénients (par exemple air pollué et bruits pour un fac-similé de New York), expurgeant les éléments considérés comme nuisibles ou indésirables, un monde toujours neuf et propre, nettoyé et désinfecté, assaini et édulcoré, dépourvu de besoin de maintenance, insensible aux effets de l’entropie. D’un côté, ce parti pris fait sens pour créer un monde virtuel cohérent d’une telle ampleur, restant simple à appréhender par chaque individu ; de l’autre côté le questionnement sur les attentes relatives à un tel monde est bien présent de manière sous-jacente. À chaque immersion dans ce virtuel, le lecteur éprouve un plaisir esthétique de chaque case qui lui fait, lui aussi, éprouver l’envie irrépressible d’y retourner, d’y séjourner.



Les autrices intègrent d’autres questionnements sur les mondes virtuels de manière tout aussi pragmatique. Marsu Chevalier (un autre nom chargé de sens) éprouve a priori une défiance pour cette technologie qui la coupe du réel, et elle fait l’expérience du temps qu’elle y consacre, presqu’à son insu, en tout cas contre son gré. Le lecteur y voit le principe implicite du fonctionnement des réseaux sociaux dématérialisés : capter l’attention, la retenir, pour monopoliser un temps de cerveau disponible allant toujours en augmentant. Les échanges entre personnages et les mises en situation emploient un vocabulaire et des mises en scène terre à terre, tout en fonctionnant sur les principes du système de récompense, du conditionnement opérant, du processus de renforcement. Sous la narration douce et prévenante, les thèmes de fond sont bien présents. Vu sous cet angle, les autrices mettent en œuvre un mode narratif ouvert à tous, avec la possibilité d’identifier différents éléments culturels pour ceux qui s’y sont déjà intéressés. Un exemple parlant réside dans la réparation d’une tasse par Harry : il l’a offerte à Marsu qui la laisse tomber dans un moment d’inadvertance, et il la répare avec une technique à base de laque saupoudrée de poudre d’or. L’image est très belle, servant également de métaphore pour recoller les morceaux dans une relation, et celui qui en est familier identifie l’art japonais du Kintsugi (ou Kintsukuroi).


Comme l’évoque la première scène, il s’agit également d’une histoire d’amour : Marsu et Thom partagent une même façon de penser pour ce qui est de leur mode de création, ce qui se traduit par une affinité spirituelle, et une attraction amoureuse. Le lecteur peut littéralement la voir dans leur langage corporel, les expressions passant sur leur visage, leurs petites attentions l’un envers l’autre. Il est touché par leur gentillesse respective et cette intimité d’esprit. Le champ des possibles du titre évoque celui de la virtualité, ainsi que celui des modes amoureux. Harry et Marsu forment un couple qui n’entrave pas leur liberté, l’un comme l’autre pouvant aller voir ailleurs, ce qui n’entame pas leur amour réciproque. Thom découvre même qu’il existe une forme de trouple avec leur amie Clémence. Le monde virtuel ouvre le champ des possibles à d’autres configurations amoureuses pour la relation entre Marsu et Thom. Le lecteur voit leur relation évoluer, l’attirance, les émotions positives qui en découlent et qui renforcent même les sentiments de Marsu pour son époux. Il voit et il ressent leur frustration quand le rapprochement physique ne fonctionne pas, quelles que soient leur envie et leur tendresse. La relation dématérialisée s’offre alors comme une évidence, y compris pour le lecteur, à la fois par la solidité et l’intelligence du dispositif Athome, à la fois par les dessins qui montrent ce monde virtuel, avec des touches expressionnistes discrètes et raffinées. Même s’il s’agit d’une évidence, cette relation est à construire, à développer, à faire croître en s’y impliquant, en s’adaptant à ses conséquences, pour les amoureux et pour le conjoint. Ce n’est pas du tout la même dynamique entre une relation physique et une relation dématérialisée.


Une histoire d’amour, un récit d’anticipation, une intrigue romantique non-conformiste avec des beaux dessins : tout ça et bien plus encore. Le sentiment amoureux s’avère protéiforme : les réseaux sociaux et le distantiel, la réalité virtuelle offrent de nouvelles possibilités, ou en tout cas des moyens différents, s’inscrivant ainsi dans de précédents modes alternatifs comme les relations épistolaires, les textos, les sextos, les visios, etc. Les deux autrices explorent ce potentiel, au travers d’un roman chaleureux et solaire, avec gentillesse, et sans faiblesse. Comme le dit Clémence, Marsu est toujours à fond : à la fois consciente des risques d’addiction, à la fois déterminée à rendre féconde cette nouvelle forme de relation. Ces deux créatrices réenchantent le monde, savent en mettre en valeur le merveilleux, avec un esprit ludique. Un enchantement.