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lundi 21 avril 2025

Carla

Écraser son prochain pour exister ! Et c’est pareil à tous les niveaux, ici, comme ailleurs !


Ce tome contient six histoires mettant en scène Carla une conductrice de taxi. Son édition originale date de 1993. Il a bénéficié d’une réédition soignée en 2024. Il a été réalisé par Jacques Lob (1932-1990) pour le scénario, et par Edmond Baudoin pour les dessins, et les couleurs de la deuxième histoire. Il compte soixante-quatorze pages de bande dessinée, plus deux pour l’introduction. Celle-ci a été réalisée par Baudoin seul, après le décès du scénariste : il parle du cancer du défunt, et d’avoir écrit le dernier scénario après, avec une touche de prétention puisque Carla tue la mort.


C’est à l’heure où l’ombre chasse la grisaille pour servir d’écrin aux lumières de la ville… Carla tourne la clé de contact. La Mercedes démarre en douceur et pénètre dans la nuit. À l’horizon, le soleil disparait, noyé dans l’horizon… Dans la rue, Gil hèle son taxi. Vingt heures quarante-cinq, à l’angle de l’avenue Philip-Robin et du boulevard Ghilmetti. Carla arrête sa Mercedes et le prend en charge. Il lui demande de le conduire à l’aéroport, et il ajoute qu’il est très pressé. Après quelques minutes, il demande à la conductrice si elle ne pourrait pas aller un peu plus vite, il est vraiment très pressé. Elle lui demande à quelle heure est son avion : il répond qu’il faut absolument qu’il soit là-bas avant la demie ! Une fois sur place, elle souhaite savoir où elle doit le déposer : il explique que c’est la Tansaerial, de le laisser au départ. À 21h27, elle le dépose, il lui tend plusieurs billets et s’en va en courant sans récupérer sa monnaie, il n’en a pas le temps. Il arrive à la porte d’embarquement, mais trop tard, il voit l’avion de sa bien-aimée Trilby s’envoler. Il retourne à son point de dépose, complètement démuni, et Carla lui propose de le ramener, sa monnaie servira à payer la course. Elle constate qu’il a dû arriver trop tard, et après quelques banalités, il lui raconte son histoire.



C’est un samedi soir à l’atmosphère bruyante et survoltée dans la grande ville. Un aveugle s’engage pour traverser une grande avenue à une heure de pointe, se faisant klaxonner de toute part. Les conducteurs se mettent à l’insulter. Il se retrouve vite au milieu du carrefour, cerné de voitures aux conducteurs énervés. Une femme arrive et s’interpose : Maggie hèle le taxi de Carla, y prend place avec Gil, en grillant la politesse à un client qui s’apprêtait à y monter. Elle donne l’adresse : 23 rue des Robiaux, c’est dans la zone Est, près de la Tour brûlée. Le couple se dispute sur la banquette arrière : Alex estime qu’il n’aurait pas écouter Maggie car il ne voulait pas sortir, et elle lui reproche de vouloir se remettre à vivre comme avant. Carla pense à la Tour brûlée : elle devait être l’un des édifices les plus prestigieux de la ville. Mais certains durent y voir un symbole trop voyant du capitalisme triomphant. Un gigantesque incendie d’origine criminelle mit fin en une nuit à ce rêve de pierre et de métal. La tour n’est plus maintenant qu’un immense squelette noirci dominant la ville. Sa désolation sert de repaire, dit-on, à des individus peu fréquentables.


Comme l’indique la préface, ce recueil regroupe des histoires parmi les dernières de Jacques Lob qui avait déjà travaillé avec Georges Pichard pour Blanche Épiphanie, avec Philippe Druillet pour Lone Sloane, avec Jijé pour Jerry Spring, avec Gotlib et Jean Solé pour Superdupont, avec Jean-Marc Rochette pour Transperceneige, et d’autres, sa carrière de scénariste ayant débuté en 1963. La carrière du dessinateur s’avère plus récente, ayant commencé au début des années 1980. Le lecteur commence par découvrir l’introduction : une forme de narration très libre tirant vers le texte agrémenté d’illustrations, avec également des personnages parlant dans des phylactères. Puis arrivent les histoires : une narration visuelle en noir & blanc, avec des cases sagement alignées en bande. Les traits et les ombrages sont épais, établissant une atmosphère nocturne. Les dessins se situent dans un registre descriptif, avec une approche réaliste, souvent teintée d’expressionnisme, avec quelques touches d’impressionnisme à d’autres moments. De son côté, le scénariste concocte des histoires sur une même trame : Carla prend en charge une ou deux personnes dans son taxi. Ils communiquent ensemble et elle fait connaissance d’une partie de sa vie, se retrouvant impliquée émotionnellement dans les enjeux du moment de son passager. À chaque fois, elle découvre un pan de son passé, plus ou moins éloigné. Chaque récit se conclut sur une fin en bonne et due forme, parfois teintée de justice poétique.



Orienté par l’introduction de Baudoin, le lecteur commence à chercher des signes de la présence de la mort dans chaque histoire. L’amoureux qui essaye de rallier l’aéroport avant que sa compagne ne reparte pour les États-Unis : la mort y est bien présente. Alex l’aveugle qui a recouvré la vue : la mort est prête à entrer en scène. Un gugusse à l’allure inquiétante qui a pris place sur la banquette arrière : Carla craint pour sa vie et il y aura un mort et même deux au cours du récit. Le vieux monsieur avec la fillette : la mort pèse lourdement sur leur vie. L’architecte de la tour 2000 : plusieurs morts à déplorer. Le dernier récit, celui écrit par Baudoin : le passager pris en charge s’appelle la Muerte. Le lecteur risque-t-il la dépression ? Il dispose du point de vue de Carla dans chaque récit : elle fait preuve d’empathie de compassion, et de sollicitude, s’inquiétant pour un de ses passagers dont elle soupçonne qu’il a l’intention de suicider. Elle constitue le point d’ancrage du lecteur : une jeune femme, peut-être la trentaine, à la fois riche des quinze mille ou vingt mille clients qu’elle a pu charger, à la fois intriguée par chaque personne prenant place dans son taxi au cours de ces six histoires, sans être blasée, faisant montre d’une curiosité naturelle pour chaque vie, chaque drame, sans cynisme ou fatalisme. Elle se montre bienveillante, même pour le type inquiétant au visage bandé, à l’écoute de l’amoureux abandonné, rapportant la cane que l’aveugle a oublié dans son taxi, désolé pour le vieux monsieur de la tournure que prend sa relation avec la fillette, couchant avec un de ses clients. Il n’y a que dans le récit écrit par Baudoin où elle se montre impitoyable.


Le lecteur se trouve impliqué dans chaque histoire personnelle. Le scénariste utilise une forme assez écrite : une intrigue avec un début, un développement et une fin, des individus avec leur personnalité, leurs motivations. Il utilise aussi bien les dialogues, que les commentaires dans des cartouches de texte, et des monologues d’exposition. Il met systématiquement en œuvre le dispositif de prise en charge d’un client par Carla dans son taxi, avec des variations à chaque fois : un client unique, un couple amoureux, une fillette et un homme qui pourrait être son grand-père. Il use de sa liberté de conteur pour varier les situations, ainsi que les décors : ceux-ci changent quand les personnages racontent leur histoire car elle se déroule en dehors de l’habitacle, et Carla elle-même n’est pas cantonnée à son véhicule, elle peut rentrer chez elle, prendre l’air en rase campagne en revenant de l’aéroport, sortir se dégourdir les jambes sur le trottoir, monter les étages de la Tour brûlée, sortir de son véhicule au beau milieu de nulle part. en outre ces histoires bénéficient d’une narration visuelle peu commune.



Dans cette phase de sa carrière, Edmond Baudoin s’en tient encore à une forme classique de cases rectangulaires dotées d’une bordure, et alignées en bande. Il reste encore assez proche du réel pour la représentation d’éléments concrets comme les voitures ou les immeubles, respectant leurs formes, leur allure générale et leur proportion. Dans le même temps, il joue déjà avec les outils : des lignes épaisses au pinceau, ou bien des traits très fins, des aplats de noirs aux contours fluides pouvant donner la sensation que les ambiances nocturnes projettent des ombres mouvantes, jusqu’à parfois générer des motifs abstraits, jouant parfois avec des textures entre traits très secs et effets estompées. Dans la seconde histoire, il utilise la couleur pendant trois pages pour matérialiser le fait que le personnage a recouvré la vue. Il joue avec les traits du visage de Carla, les coups de pinceau pour les lèvres et pour le pourtour des yeux devenant de plus en plus épais, donnant des allures de masque tribal conceptuel au visage de la conductrice. Régulièrement, le lecteur peut détecter une influence picturale : des contrastes poussés au maximum entre les surfaces noires et les blanches comme le faisait Frank Miller dans Sin City, des ondulations en fond de case comme dans un tableau de Van Gogh, une onomatopée à base d’une longue suite ondulante de lettres U dans le noir du ciel, des visages proches du pop’art, une ou deux cases abstraites ne prenant un sens figuratif que replacées dans le contexte de la suite de cases, des motifs géométriques, des épures évoquant le minimalisme d’Alex Toth, etc. L’artiste réalise ses dessins de manière à ce qu’ils expriment l’état d’esprit de Carla ou de ses passagers, la réalité telle qu’ils la ressentent.


Jacques Lob met en scène une jeune femme exerçant un métier d’homme pour l’époque, indépendante, sans attache (il n’est jamais fait mention d’une famille ou même d’amis), à l’aise avec sa forme de solitude, satisfaite de son métier. Elle se lie facilement avec ses clients, du moins ceux qui sont mis en scène, sans crainte, sans a priori, sans ressenti négatifs d’infériorité ou de supériorité. Elle fait preuve d’une empathie constructive, conservant une distance normale, sans réduire ses interlocuteurs à un simple sujet d’étude, sans vampiriser leurs émotions, ou s’identifier à eux. Les situations dramatiques évoquent la séparation lorsque la relation amoureuse est déséquilibrée, la dépendance affective de celui qui est quitté, l’impossibilité de d’envisager un avenir commun satisfaisant et épanouissant, la peur découlant du risque d’agression physique, la culpabilité insupportable réelle ou imaginaire. Pour la cinquième histoire, il met en scène un architecte dont la réalisation professionnelle a été sabotée par des entreprises malhonnêtes : une situation intenable dans laquelle un individu doit endosser une partie de la responsabilité des malfaçons dont il n’est aucunement responsable et qui entachent son travail. Pour finir, Baudoin écrit un récit qui peut se lire comme un hommage au scénariste emporté par la maladie. Autant de thèmes adultes et sensibles.


Une collection de six nouvelles à la narration personnelle, grâce aux dessins aux traits épais et souples, montrant une ville et des individus entre environnements concrets et manifestations de leurs états d’esprit, dans un noir & blanc très organique, propice aux ressentis et à l’empathie. Le scénariste met en scène une jeune femme bien dans sa peau et dans son métier de conductrice de taxi, interagissant avec des clients en proie à une tragédie, comme un avatar bienveillant du lecteur. Touchant.



mardi 14 mai 2024

Le champ des possibles

Allez, viens ! On va jouer !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Véro Cazot pour le scénario, et par Anaïs Bernabé pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-vingt-sept pages de bande dessinée. La scénariste a également réalisé Betty Boob (2017) illustré par Julie Rocheleau, et Les petites distances (2018) avec Camille Benyamina.


Quelque part sous les tropiques, sous un soleil chaleureux, en bordure d’une plage de rêve, dans une construction de plusieurs étages de forme ovoïde, l’architecte Marsu Chevalier est en train de parler à ce bâtiment qu’elle a conçue. Elle le rassure en lui indiquant qu’ils arrivent, ils viennent pour le rencontrer, des architectes comme elle, ou des bâtisseurs. Ils vont le regarder sous toutes les coutures et chercher tous ses secrets. Il n’a pas à s’inquiéter, ils vont l’adorer. Elle éprouve un petit recul quand le Cocon lui répond. Il a peur qu’ils ne s’essuient pas leurs pieds avant d’entrer, qu’ils lui trouvent des défauts, qu’ils ne le comprennent pas. Marsu comprend qu’il s’agit d’une personne en train d’imiter l’hôtel de l’autre côté de la cloison du balcon. Le monsieur se présente : Thom Robinson. Il a assisté à la présentation de son projet à Nantes, pas loin de la salle de concert qu’elle construit. Elle répond que son mari Harry parle aussi beaucoup aux objets. Il est potier, il parle à ses pots, à ses outils, il a même donné un nom à son four. Thom s’allume une cigarette, Marsu lui demande du feu et elle s’allume une cigarette imaginaire. Elle a arrêté il y a cinq ans.



Plus tard, Marsu Chevalier présente son projet aux séminaristes rassemblés dans le grand hall : Les organes vivants sont capables de développer des stratégies complexes pour s’adapter aux contraintes de leur environnement. C’est une source d’inspiration extraordinaire pour construire des villes et des habitations écorégénératrices et durables. Conçu en collaboration avec des biologistes, le Cocon s’intègre parfaitement à l’écosystème qui l’accueille. Sa forme ovoïde est l’une des plus résistantes à l’usure et aux intempéries. Composé de matériaux issus du vivant, le Cocon respire et réagit à la lumière et aux températures intérieures et extérieures. Et elle commence à se demander s’il n’est pas sensible à aux émotions humaines. Elle demande aux auditeurs du premier rang s’ils ne l’ont pas vu rougir. Puis c’est au tour de Thom Robinson d’effectuer sa présentation : il est un architecte en réalité virtuelle et créateur de l’univers Athome. Il continue : Athome propose des espaces de rencontres de la simple salle de réunion à la villa de luxe. Il souhaite développer le marché du tourisme avec des lieux de vacances virtuels, une excellente alternative pour voyager à moindre coût. Athome recherche des partenariats avec des architectes de tous horizons, pour reproduire virtuellement les plus beaux hôtels, afin qu’un maximum de vacanciers puissent en bénéficier, l’hôtel étant dupliqué à volonté. Il s’adresse à Marsu car ce serait un immense honneur d’avoir le Cocon dans leur catalogue.


L’immersion produit son plein effet dès la première page : le lecteur se retrouve dans cet endroit ensoleillé, paradisiaque, se sent immédiatement proche de Marsu Chevalier, il est en agréable compagnie. Le premier contact entre elle et Thom Robinson se déroule de manière naturelle et unique, apportant à la fois des informations sur leur personnalité et leur caractère comme lors d’une première prise de contact, un début d’information sur ce qu’ils font là, et également les prémices de leur relation. Le lecteur observe leurs postures, leurs petits gestes : leur langage corporel montre qu’ils s’entendent bien dès cette rencontre, une forme de compatibilité d’état d’esprit. La seconde séquence se déroule avec la même sensation d’évidence : un congrès réunissant différents types de bâtisseurs, à la fois la présentation à d’éventuels investisseurs ou acheteurs, à de simples curieux, mais aussi des contacts potentiels entre différents professionnels. Le lecteur déambule dans le hall monumental qui accueille les interventions des professionnels, il assiste tout naturellement à leur prise de paroles, dans ce cadre prestigieux à la lumière dorée et chaude. Il assiste en direct à la proposition de l’architecte virtuel d’intégrer la réalisation de l’architecte dans le monde réel. En trois pages, les autrices ont mis en place la dynamique du récit avec une élégance rare, une complémentarité parfaite, le lecteur étant déjà devenu l’ami et confident des deux principaux personnages, scénariste et artiste racontant comme une seule et unique personne. Du grand art.



Avant toute chose, ce récit constitue une histoire d’amour, une variation sophistiquée sur plusieurs configurations, mettant à profit les nouvelles technologies. De ce point de vue, il s’agit d’un récit d’anticipation : dans un futur proche, les mondes virtuels ont acquis une consistance et une cohérence permettant à chaque individu de s’y créer un chez soi personnalisé, voire un foyer, d’y accueillir des invités, et, pourquoi pas, de le faire évoluer à deux ou plus. Les autrices mettent en place cette évolution technologique avec une grande habileté : l’accès à ce monde virtuel se fait par l’utilisation d’un simple casque de réalité virtuel, un modèle à peine plus performant que ce qui existe déjà, plus accessible. La narration visuelle montre la facilité de s’en servir, le rendant très plausible, ainsi que l’effet d’immersion dans la réalité virtuelle : l’artiste réalise les dessins correspondant à la réalité avec un encrage au crayon et une mise en couleur numérique, ceux correspondant au virtuel sont réalisés au crayon de couleur. Le passage d’une réalité (physique) à l’autre (virtuelle) s’opère en douceur, sans contraste spectaculaire, ce qui contribue encore plus à rendre ce monde virtuel plausible et tangible, accessible, concret, un simple pas de côté par rapport à la réalité, tout en y étant très semblable, avec des éclairages différents permettant au lecteur de savoir s’il se trouve dans l’une ou l’autre.


S’il est familier des récits d’anticipation relatifs aux mondes virtuels, le lecteur apprécie à sa juste valeur la qualité de la mise en œuvre qui permet de croire à ce procédé de vie virtuel, et de concomitance avec le réel. Il peut prêter attention aux détails : le nom Athome (une combinaison entre At home, c’est-à-dire au foyer, et avec le prénom Thom), la manière de nourrir ce monde virtuel avec les créations du réel, le confort qu’il présente visible dans chaque image avec des accessoires, des meubles, des lieux des aménagements qui combinent une sensation douillette et sécurisante, détente et relaxation à l’abri des agressions quotidiennes de la réalité. Les autrices ont conçu un équilibre qui rend cette virtualité d’autant plus plausible et probable, un dosage très bien pensé. Il se retrouve vite convaincu de la pertinence de baser ce monde sur les créations du réel, que ce soient les constructions architecturales, ou les éléments de la nature (faune et flore), avec quelques adaptations. Le principe de transposer les grandes créations de la nature et de l’humanité dans le virtuel offre de fait une richesse et une diversité infinies, une familiarité rendant ce monde plus plausible et facilitant l’adaptation, limitant la déréalisation. Au cours du récit, le lecteur peut voir comment les personnages y apportent leur touche personnelle entre suppression des inconvénients (par exemple air pollué et bruits pour un fac-similé de New York), expurgeant les éléments considérés comme nuisibles ou indésirables, un monde toujours neuf et propre, nettoyé et désinfecté, assaini et édulcoré, dépourvu de besoin de maintenance, insensible aux effets de l’entropie. D’un côté, ce parti pris fait sens pour créer un monde virtuel cohérent d’une telle ampleur, restant simple à appréhender par chaque individu ; de l’autre côté le questionnement sur les attentes relatives à un tel monde est bien présent de manière sous-jacente. À chaque immersion dans ce virtuel, le lecteur éprouve un plaisir esthétique de chaque case qui lui fait, lui aussi, éprouver l’envie irrépressible d’y retourner, d’y séjourner.



Les autrices intègrent d’autres questionnements sur les mondes virtuels de manière tout aussi pragmatique. Marsu Chevalier (un autre nom chargé de sens) éprouve a priori une défiance pour cette technologie qui la coupe du réel, et elle fait l’expérience du temps qu’elle y consacre, presqu’à son insu, en tout cas contre son gré. Le lecteur y voit le principe implicite du fonctionnement des réseaux sociaux dématérialisés : capter l’attention, la retenir, pour monopoliser un temps de cerveau disponible allant toujours en augmentant. Les échanges entre personnages et les mises en situation emploient un vocabulaire et des mises en scène terre à terre, tout en fonctionnant sur les principes du système de récompense, du conditionnement opérant, du processus de renforcement. Sous la narration douce et prévenante, les thèmes de fond sont bien présents. Vu sous cet angle, les autrices mettent en œuvre un mode narratif ouvert à tous, avec la possibilité d’identifier différents éléments culturels pour ceux qui s’y sont déjà intéressés. Un exemple parlant réside dans la réparation d’une tasse par Harry : il l’a offerte à Marsu qui la laisse tomber dans un moment d’inadvertance, et il la répare avec une technique à base de laque saupoudrée de poudre d’or. L’image est très belle, servant également de métaphore pour recoller les morceaux dans une relation, et celui qui en est familier identifie l’art japonais du Kintsugi (ou Kintsukuroi).


Comme l’évoque la première scène, il s’agit également d’une histoire d’amour : Marsu et Thom partagent une même façon de penser pour ce qui est de leur mode de création, ce qui se traduit par une affinité spirituelle, et une attraction amoureuse. Le lecteur peut littéralement la voir dans leur langage corporel, les expressions passant sur leur visage, leurs petites attentions l’un envers l’autre. Il est touché par leur gentillesse respective et cette intimité d’esprit. Le champ des possibles du titre évoque celui de la virtualité, ainsi que celui des modes amoureux. Harry et Marsu forment un couple qui n’entrave pas leur liberté, l’un comme l’autre pouvant aller voir ailleurs, ce qui n’entame pas leur amour réciproque. Thom découvre même qu’il existe une forme de trouple avec leur amie Clémence. Le monde virtuel ouvre le champ des possibles à d’autres configurations amoureuses pour la relation entre Marsu et Thom. Le lecteur voit leur relation évoluer, l’attirance, les émotions positives qui en découlent et qui renforcent même les sentiments de Marsu pour son époux. Il voit et il ressent leur frustration quand le rapprochement physique ne fonctionne pas, quelles que soient leur envie et leur tendresse. La relation dématérialisée s’offre alors comme une évidence, y compris pour le lecteur, à la fois par la solidité et l’intelligence du dispositif Athome, à la fois par les dessins qui montrent ce monde virtuel, avec des touches expressionnistes discrètes et raffinées. Même s’il s’agit d’une évidence, cette relation est à construire, à développer, à faire croître en s’y impliquant, en s’adaptant à ses conséquences, pour les amoureux et pour le conjoint. Ce n’est pas du tout la même dynamique entre une relation physique et une relation dématérialisée.


Une histoire d’amour, un récit d’anticipation, une intrigue romantique non-conformiste avec des beaux dessins : tout ça et bien plus encore. Le sentiment amoureux s’avère protéiforme : les réseaux sociaux et le distantiel, la réalité virtuelle offrent de nouvelles possibilités, ou en tout cas des moyens différents, s’inscrivant ainsi dans de précédents modes alternatifs comme les relations épistolaires, les textos, les sextos, les visios, etc. Les deux autrices explorent ce potentiel, au travers d’un roman chaleureux et solaire, avec gentillesse, et sans faiblesse. Comme le dit Clémence, Marsu est toujours à fond : à la fois consciente des risques d’addiction, à la fois déterminée à rendre féconde cette nouvelle forme de relation. Ces deux créatrices réenchantent le monde, savent en mettre en valeur le merveilleux, avec un esprit ludique. Un enchantement.



mercredi 7 septembre 2022

Mies - Mies van der Rohe : construire à tout prix ?

L’architecture n’est jamais que la volonté d’une époque transposée dans l’espace.


Ce tome contient une biographie de l’architecte Ludwig Mies von der Rohe (1886-1969). La première publication de cet ouvrage date de 2019 en espagnol, et de 2022 pour sa traduction en français. Il a été réalisé par Agustín Ferrer Casas, pour le scénario, les dessins et les couleurs, un architecte et bédéaste. Il contient environ 160 pages de bande dessinée. Il commence avec une introduction en anglais et traduite après en français, écrite par Lord Norman Foster indiquant que les histoires à l’origine de ces projets et de bien d’autres, les coulisses de la carrière de Mies van der Rohe, et son activité d’architecte professionnel sont élégamment et intelligemment dépeintes dans cette excellente bande dessinée. À la fin, se trouve une postface de deux pages, intitulé Mies en ligne claire, rédigé par Anatxu Zabalbeascoa, journaliste et historienne de l’art spécialisée dans l’architecture, autrice de l’article de journal paru dans El País Semanal, qui a inspiré Ferrer Casas. Viennent ensuite les œuvres ayant servi de référence pour l’auteur (six sur l’architecte, deux sur le Bauhaus, deux autres sur des sujets connexes et trois articles de journaux), une note de l’auteur indiquant qu’il n’a rien inventé, mais seulement réinterprété certains faits et fictionnés d’autres, afin de donner forme à l’histoire. Le tome se termine avec les remerciements de l’auteur.


Lors de l’exposition universelle de 1929 à Barcelone, le roi d’Espagne Alphonse XIII visite le pavillon de l’Allemagne : il le trouve très beau. Il demande où se trouve l’architecte. Un officiel va chercher Ludwig Mies van der Rohe. Le roi le félicite : le lieu est fort joli, avec le bassin, la sculpture et tout le reste. Il s’étonne de ne pas avoir été prévenu que son pavillon n’était pas terminé. Comme il est vide, il se demandait s’il ne restait pas quelques murs à ajouter, et quelle est son utilité. L’architecte l’assure que le pavillon est terminé et qu’il sert à représenter l’Allemagne et à faire beau.



Mies van der Rohe raconte cette anecdote à son petit-fils Dirk Lohan, dans l’avion qui les emmène en Allemagne pour l’inauguration des travaux du bâtiment Neue Nationalgalerie à Berlin. Il ajoute que la ville entière est tombée à genoux devant le dirigeable Graf Zeppelin qui a survolé Barcelone pour l’inauguration, un véritable exploit technique pour l’époque. Dirk demande s’il y avait une croix gammée sur le gouvernail arrière. Son grand-père lui répond que c’était en 1929 et qu’elles ne sont devenues officielles qu’en 33. Cela lui rappelle l’arrivée des soldats à l’école du Bauhaus, investissant les locaux à la recherche d’éléments séditieux, des membres de la Ligue des Combattants du Front rouge qui se cacheraient à l’intérieur. Ils avaient un ordre de la mairie de Dessau, et certains élèves avaient même installé un drapeau avec une crois gammée à une fenêtre. Dans l’avion, Mies revient à la conception du pavillon, étant allé lui-même chercher les matériaux de construction, dont un bloc de marbre exceptionnel.


L’idée de cette bande dessinée est donc venue à son auteur à la lecture d’un article de journal sur cet architecte, développant le fait que l’architecture a traditionnellement été expliquée séparément des architectes, posant les questions suivantes. Où se cache l’intimité d’un architecte ? Qu’est-ce qui en dit le plus sur lui ? La passion, le désœuvrement, ses relations sentimentales, ou bien les pactes qu’il ne craint pas de conclure pour construire ? 



L’auteur utilise le dispositif d’une discussion lors d’un voyage en avion pour que le grand-père évoque sa vie à son petit-fils, avec parfois des souvenirs lui remontant à l’esprit et qu’il garde pour lui, ce qui induit une narration sur plusieurs fils temporels. Dans un premier temps, le lecteur peut se trouver un peu déconcerté par ces allers et venues chronologiques, surtout s’il ne connaît rien de la vie de Mies. D’autant plus que sa vie court sur les deux tiers du vingtième siècle et qu’il a croisé de nombreuses personnalités de premier plan. Au fil de la biographie, sont évoqués l’arrivée d’Adolph Hitler au pouvoir et les épurations du régime nazi, les arts dits dégénérés, la chasse aux Juifs, la première guerre mondiale en tant que soldat, la seconde guerre mondiale en tant qu’immigré aux États-Unis, le manque de matériaux de construction après la seconde, puis l’essor économique, le communisme, l’espionnage tous azimuts du FBI sous la direction de J. Edgar Hoover, la destruction de quartiers populaires pour des opérations de requalification urbaine, Berlin séparé en deux par un mur, l’essor des gratte-ciels, la guerre froide, la guerre du Vietnam.


L’artiste ne s’économise pas pour représenter tous ces éléments. Il utilise des traits de contour fins et adoucis, complétés par une mise en couleurs qui apporte des textures et qui augmente discrètement le relief de chaque surface, dans une approche réaliste et descriptive. L’ampleur de la vie de Mies nécessite d’apporter beaucoup d’informations au cours de ces cent soixante pages qui semblent parfois un peu étriquées, avec des cartouches de texte conséquents. Le lecteur peut ainsi contempler à loisir la statue dans la cour intérieure de marbre du pavillon de l’Allemagne, le Graf Zeppelin au-dessus de Barcelone, la façade de brique de l’école du Bauhaus, la Villa Tugendhat à Brno en République tchécoslovaque, l’intérieur de la Bourse d’Amsterdam de l’architecte Hendrik Petrus Berlage, le monument dédié à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, cimetière de Friedrichsfelde à Berlin, le projet du siège de la Reichsbank, Farnsworth House, plusieurs construction de Frank Lloyd Wright (1867-1959), les tours résidentielles de Lake Shore Drive à Chicago, le Seagram Building avec Audrey Hepburn parmi les passants, tout droit sortie de Diamants sur canapé (1961, Breakfast at Tiffany’s) réalisé par Blake Edwards (1922-2010), etc. En fonction de sa familiarité avec les ces individus, il peut reconnaître Mies, mais aussi Walter Gropius (1883-1969), Frank Lloyd Wright, Philip Cortelyou Johnson (1906-2005), Hendrik Petrus Berlage (1956-1934), et d’autres comme Fidel Castro (1926-2016). Le lecteur qui n’est pas familier de la vie de l’architecte prend mieux conscience de la qualité de toutes cette riche tapisserie artistique, en reparcourant l’ouvrage après sa lecture initiale.



L’artiste intègre encore d’autres éléments dans sa narration visuelle, comme la consommation d’alcool et de cigares très régulière de l’architecte. De ce fait chaque séquence apporte un nombre considérable d’informations et un néophyte peut parfois éprouver des difficultés à les hiérarchiser faute d’une connaissance préalable, telle que la réputation de Ludwig Mies von der Rohe. Car le fil directeur réside bien dans son parcours de vie, à la fois personnel et professionnel. Le lecteur découvre un individu sûr de son talent, avec une réelle curiosité pour les technologies nouvelles, un homme à femme, un opportuniste. L’auteur se montre fort habile pour mettre en scène ces caractéristiques, se tenant à l’écart de tout jugement moral. Il montre un mari infidèle, un professionnel à la recherche de contrats, quels que soient les commanditaires, quels que soient les conséquences d’une opération immobilière. Il y a une forme de : c’est comme ça. Avec le recul, il est facile de condamner Mies pour avoir courtisé le gouvernement nazi ou en tout s’en être accommodé, ou pour des opérations immobilières impliquant de raser un quartier populaire entier. L’auteur ne l’exonère en rien de ses responsabilités et même le charge un peu plus. Dans sa note en fin d’ouvrage, il précise que l’incident entourant la fermeture du Bauhaus de Berlin par les nazis le 12 avril 1933 n’a pas été aussi dramatique qu’il le raconte.


C’est le choix de l’auteur de dramatiser certaines séquences, de lire entre les lignes en interprétant des événements ou des faits connus, par exemple de rendre explicite la liaison entre Mies et Edith Farnsworth, même si ce n’est pas un fait avéré. En racontant le déroulement de la vie de Mies, il présente les opportunités qu’il a su saisir pour pouvoir faire réaliser ses projets, ses influences, les promoteurs et commanditaires qui l’ont mandaté, ainsi que les relations avec certains gouvernements qui avaient leurs propres objectifs en recourant à ses services, et à ceux de son cabinet. Il développe également en arrière-plan des moments clés qui ont construit la personnalité de l’architecte, et donc ses choix artistiques : le métier de tailleur de pierre de son père, la confiscation de biens par les nazis, l’acceptation de cette idéologie par certains de ses élèves, les conséquences sur les élèves d’origine juive, son propre comportement pour préserver sa liberté et l’exercice de sa profession, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut estimer qu’il s’agit de liens de cause à effet très basiques, ou estimer que c’est leur mise en scène qui est basique du fait des contraintes de la pagination, mais que dans le fond ils sont pertinents.


Relater le vie personnelle et professionnelle d’un architecte aussi important que Ludwig Mies van der Rohe est un projet très ambitieux. Il faut à la fois rendre compte de la personnalité de l’individu, des événements et des faits qui l’ont construit, de ses réalisations et de leur contexte politique, économique, technologique. L’auteur fait preuve d’un investissement important, aussi bien dans la narration visuelle que dans les recherches préalables. Le résultat est une bande dessinée dense, riche, parfois difficile d’appréhension pour le lecteur néophyte, réussissant son pari de d’évoquer les nombreuses facettes qui façonnent une vie et une œuvre, sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité. Une belle réussite.