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mercredi 21 avril 2021

Célestin et le Coeur de Vendrezanne: Un récit des contes de la Pieuvre

On ne vole pas la Pieuvre.


Ce tome est le troisième dans la série des contes de la pieuvre après La Malédiction de Gustave Babel - Un récit des contes de la Pieuvre (2017) et Un destin de trouveur - Un récit des contes de la Pieuvre (2019). Ce tome contient une histoire complète centré sur le personnage du titre, qui peut être lu indépendamment, qui s'enrichit avec la lecture des 2 premiers tomes. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Gess, pour le scénario, le dessin et les couleurs.


À l'été 1842, 51 rue de la Montagne sainte Geneviève dans le cinquième arrondissement de Paris, un nouveau-né dort dans son berceau. Il se réveille et voit un cœur briller dans la pénombre, flottant dans les airs. Il sourit. Le spectre d'une fillette en robe se matérialise et elle hurle. Le père fait irruption dans la pièce, sabre au clair. Il pourfend le spectre en embrochant son cœur : elle explose. Il réunit ses restes dans le tapis, et l'emmène dans ce baluchon improvisé. Le nourrisson saigne de l'oreille. Fin novembre 1879, dans les égouts du dix-huitième arrondissement, dans sa barque, le père Trouvaille supervise une opération de fouille des eaux usées pour récupérer les objets précieux. Soudain une énorme vague se propage, soulevant son embarcation, et noyant la majorité de son équipe. Quatre adolescents parviennent à en réchapper en montant les barreaux dans un conduit de cheminée. Ils débouchent dans une caverne souterraine. N'ayant d'autre choix, ils vont de l'avant avec dans l'idée de récupérer rapidement des vêtements secs. Ils découvrent un spectacle impressionnant.


Début décembre 1879 à l'auberge de la Pieuvre dans le dix-septième arrondissement, Célestin a revêtu son habit de garçon de café et il est au travail. Il pense au fait que Dieu a créé l'homme à son image, mais qu'en contemplant ses semblables avec ses yeux, il constate la vertigineuse diversité des apparences des êtres humains. C'est son don : voir les gens tels qu'ils sont au fond. Petit, il pensait que tout le monde était comme lui, mais en observant des gravures, des peintures et maintenant des daguerréotypes, il a compris à quel point sa vision de l'humanité est différente de celle des autres, et combien il avait bien fait de n'en rien dire à personne. Francis, celui qui lui a tout appris, répétait sans cesse : Le secret d'un bon serveur est d'être discret. Il circule entre les tables pour apporter les consommations, captant une bribe de la conversation à chaque fois. Une fois son plateau vide, il retourne au comptoir où mademoiselle Rose lui indique que ça va être le coup de feu. Il faut qu'il vérifie que Gros a fini, puis qu'il dresse les tables. Il se rend en cuisine et le chef lui indique qu'il est bien sûr prêt. Il prend la poubelle bien pleine et sort dans l'arrière-cour pour la vider directement à l'égout. Il repense à cet endroit quand il y est arrivé enfant. C'était encore une auberge de campagne, à l'extérieur de Paris, un relais de poste, et la propriété du père Maturel.



Du fait de l'excellence du tome précédent, les attentes du lecteur sont déraisonnablement élevées pour ce tome 3. Dès la prise en main du tome, il constate le soin apporté à l'ouvrage : léger relief pour le titre, vernis sélectif pour le cœur sur la couverture, papier à l'apparence vieillie pour évoquer l'époque où se déroule le récit, découpage en chapitre avec numérotation, citation, localisation de la scène correspondante, et date. Tout au long de sa lecture, il ressent cette finition peaufinée. Il se dit que son expérience de lecture lui évoque celle d'un grand roman du dix-neuvième siècle : distribution importante sans être hors de contrôle, personnages substantiels sans être caricaturaux, diversité des lieux tout en restant dans Paris, mystères sur l'identité du spectre et son objectif, suspense quant au sort des principaux personnages car on ne fréquente pas impunément le milieu du crime organisé, reconstitution historique très soignée, évocation en filigrane de plusieurs facettes de la société, le tout servi par un récit populaire dans le bon sens du terme. Un délice de bout en bout.


Le lecteur retrouve donc les caractéristiques des contes de la Pieuvre : une organisation criminelle qui règne en maître sur les trafics dans Paris, et des individus dotés de talents, c’est-à-dire des capacités surnaturelles. Il s'enfonce avec délice dans l'intrigue : le mystère de ce qui se cache dans les catacombes, le sort de Daumale qui a la pieuvre à ses trousses, le mystère de ce spectre appelé la Chose, la naissance à venir chez l'Œil, et d'autres phénomènes surprenant comme cette litanie de noms qui s'échappent avec des bulles d'air au pied de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis. Il absorbe les silhouettes des individus tels que Célestin les voit. Il lui faut un peu de temps pour pleinement réaliser que les dessins présentent une cohérence du début jusqu'à la fin, amalgamant tous ces ingrédients dans des visuels qui font sens. De prime abord, les dessins peuvent produire une impression un peu étrange, parfois avec trop de détails, d'autres fois avec une finition des traits de contour un peu rugueuse. De même certains choix de couleurs peuvent paraître curieux, comme ce rose persan. Mais en fait chaque élément est parfaitement à sa place, s'imbriquant avec les autres dans un tout homogène, chaque particularité visuelle étant signifiante.



Une fois passé le prologue, le lecteur se rend compte qu'il s'attache immédiatement à Célestin, individu simple, enjoué, soucieux de bien faire son travail, un peu effacé, ayant conscience de sa différence. Il fait sa connaissance alors qu'il se tient au milieu de deux dessins en pleine page successifs, dans sa tenue de serveur, dans son milieu professionnel. De manière tout à fait naturelle, il s'adresse directement au lecteur, brisant ainsi le quatrième mur, et initiant ainsi ses remarques, son monologue intérieur. Cette accroche fonctionne parfaitement, le lecteur se sentant concerné puisqu'on s'adresse directement à lui. Au fil des pages, il peut apprécier le caractère foncièrement honnête et un peu altruiste de Célestin, satisfait de n'être rien de particulier, d'être quelqu'un d'ordinaire, de sa routine qu'il juge gratifiante. Au travers des dessins, le lecteur voit un jeune homme calme et posé, efficace et rapide dans son métier, naturellement souriant, sans hypocrisie professionnelle, à la fois banal dans son apparence, et unique en tant qu'être humain, sa seule fantaisie étant sa coupe de cheveux. Il porte une tenue vestimentaire adaptée à chaque occasion : tablier pour l'auberge, joli costume pour se rendre au cabaret monstrueux, longue chemise de nuit pour dormir.


Indubitablement, Célestin est le personnage principal du récit, et pour autant le lecteur peut partager le point de vue d'autres protagonistes : l'Œil, Daumale, l'Insomniaque, le Gros. Ils ne sont pas mis autant en avant que Célestin, et ils peuvent occuper le devant de la scène le temps d'une séquence, ou revenir de manière chronique en personnage secondaire le temps d'une ou deux cases, d'une ou deux répliques. Le lecteur effectue également un investissement émotionnel en eux, de manière différente à chaque fois. Il peut être touché par la souffrance de l'un d'eux et transporté par un moment de grâce visuelle inattendu (l'Insomniaque et son rêve). Il peut s'accoutumer à un autre et le retrouver avec plaisir, l'amitié bourrue de Gros. Il se rend compte que l'Œil acquiert une épaisseur émotionnelle qui le fait exister, ne permettant plus de le réduire à son rôle de méchant au sein de la Pieuvre, devenant un individu complexe au-delà d'une simple dichotomie Bien / Mal. Chaque personnage dispose d'une apparence particulière, physique et vestimentaire, avec un registre de gestes dans lesquels transparaissent son caractère (l'emportement de l'Œil), ou ses automatismes professionnels (la préparation des repas en cuisine). Il n'y a pas de petit personnage qui serait réduit à un simple artifice narratif.



Tout au long de cette histoire, il y a un autre personnage qui apparait en fait dans plus de pages que Célestin : Paris. C'est un lieu commun de dire que le lieu constitue un personnage à part entière, mais dans cette bande dessinée, ce constat se situe à un autre niveau. L'artiste a apporté un grand soin et un investissement exemplaire pour recréer les rues, les intérieurs de la capitale à cette époque. Au fil des séquences, le lecteur peut se projeter dans un gros collecteur en égout, dans un troquet populaire, avec son arrière-cour et la trappe pour jeter les déchets directement à l'égout dans le dix-septième arrondissement, passage Vendrezanne dans le treizième arrondissement, quai de l'Archevêché, sur de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis, dans la cour de l'hôtel particulier de l'Œil dans le cinquième arrondissement, etc. La précision du lieu de la scène en début de chaque chapitre ne se limite pas à un simple expédient narratif pour indiquer le lieu, mais constitue une aide pour le lecteur impatient d'avancer sans s'appesantir sur les dessins, ainsi qu'un repère pour l'amoureux de Paris qui souhaite comparer les descriptions minutieuses et attentionnées à ses connaissances, ou aller les approfondir par des recherches ensuite. En fin du chapitre 8, il peut également recomposer le parcours de la fuite de Célestin grâce aux indications : rue de l'Abreuvoir, rue Girardon, rue du Faubourg Montmartre, Pont Neuf, rue Monsieur-le-Prince, rue Lhomond, rue des Cordelières, rue Croulebarbe, rue des Reculettes.


La qualité de cette reconstitution historique ne donne pas simplement de la consistance aux décors : elle rend visuelle et apparente une réalité sociale. Mis à part pour les dirigeants de la Pieuvre, le lecteur côtoie des gens du peuple, les voit dans leur vie de tous les jours, aussi bien le serveur, que la responsable des consommations, le cuistot, les enfants et jeunes adolescents en bande organisée rapportant le fruit de leurs rapines et de leurs récupérations à un adulte, les nervis de la bande de la Pieuvre, les voleurs en train d'évoquer leurs futurs coups attablés à l'auberge, les dames faisant une pause avant de retourner battre le trottoir, etc. À la lecture, cette dimension du récit ne passe pas au premier plan : elle reste en arrière-plan, discrète et organique. Il n'y a pas de personnage qui se mette soudain à faire une déclaration attirant l'attention sur sa condition sociale, pour autant le récit met en scène des gens du peuple, ordinaires, faisant de leur mieux dans un contexte social peu favorable à leur classe. Cette direction d'acteurs naturaliste favorise l'empathie du lecteur pour des êtres humains normaux, comme lui, en butte aux difficultés quotidiennes de la vie. Il se retrouve émotionnellement impliqué par les actes de Célestin pour aider Daumale, par l'angoisse de ce dernier se sachant poursuivi par les séides de la Pieuvre, par l'inquiétude de l'Œil pour l'accouchement, et même par le plaisir par anticipation de Nez à manger un plat succulent, etc.



Ainsi le lecteur est en immersion complète dans le récit, ressentant les émotions des personnages, partageant leur point de vue personnel, impatient de savoir ce qui va se passer, tout en en laisser porter par le rythme de la narration. Il ressent le fait que l'auteur raconte son histoire avec une honnêteté de cœur, sans dédain hautain. Il est perceptible qu'il aime ce genre, mélange historique et fantastique. Comme dans les deux premiers tomes, la mise en scène d'individus disposant de talents surnaturels peut être prise au premier degré, à la fois fascinant pour ces capacités extraordinaires et pour leur utilisation visuellement spectaculaire. C'est un divertissement populaire sans hypocrisie, sans condescendance intellectuelle. Dans le même temps, cette approche n'exclut pas l'ambition. Plusieurs têtes de chapitre comprennent une citation d'auteur : Guillaume Apollinaire (1880-1918), un verset de la Genèse, Évariste Gallois (1811-1832), Albert Samain (1858-1900), Victor Hugo (1802-1885), Honoré de Balzac (1799-1840), John Donne (1572-1631). Le lecteur peut y voir une volonté de rattacher cette œuvre à la culture classique. Il peut aussi se dire que l'auteur a logiquement explicité certaines de ses sources d'inspiration, des œuvres qui l'ont nourri et qui affleurent de ci de là, comme cette forme de Cour de Miracles, ou cette volonté naturaliste et cette représentation d'une société au travers de plusieurs personnages liés entre eux, dont les chemins de vie se croisent et deviennent interdépendants. La présence ponctuelle de personnages dans chaque tome fait également penser à la structure d'une chronique de grande ampleur tissée dans plusieurs romans.


Effectivement, les individus dotés d'une capacité extraordinaire (les talents) peuvent se voir également comme une métaphore d'une personne excellant dans son art, une lecture plus littéraire de ce divertissement, mais aussi une dimension quasi mythologique (l'un d'entre eux ne s'appelle-t-il pas Pluton ?). En outre, malgré leurs talents, ils restent soumis à la structure sociale de l'époque, à la propension naturelle de l'individu de profiter des autres, soit en exploitant sa faiblesse physique, soit en exploitant sa faiblesse sociale. Avec ce point de vue, d'autres thèmes sous-jacents apparaissent : la place de la femme dans la société à travers la Chose et Mama-Brûleur (Et puis quoi ensuite, le droit de vote ?), le désir très humain d'avoir une progéniture, les forces systémiques d'une société qui enserre le déroulement de la vie d'un individu (les conditions de sa naissance qui induisent son accès à l'éducation, à une classe sociale, à une place prédéterminée dans la société), un système de valeurs qu'il soit humaniste comme celui de Célestin, ou fondé sur les règles et l'obéissance à l'autorité comme celui de la Pieuvre, les mécanismes de perpétuation d'un système (la dictature de la Pieuvre), une économie parallèle, le devoir de mémoire pour les victimes, la puissance irrépressible du besoin de justice, etc. Avec l'évocation d'un embryon de syndicalisme ou d'une entreprise en autogestion, l'auteur évoque à la fois les gens du peuple s'organisant de manière solidaire pour contrecarrer les effets d'une oppression capitaliste par les possesseurs des outils de production, mais aussi la façon dont ces mêmes propriétaires contrattaquent pour rendre ces initiatives inefficaces et inoffensives.



Cette lecture s'avère aussi puissante et profonde qu'un grand roman du dix-neuvième siècle. Au fur et à mesure le lecteur s'imprègne de sa richesse et de sa gentillesse, de son humanité. Il savoure les mots d'argot employés, en nombre maîtrisé, sans que cela ne devienne un artifice ou que les que cela ne rende les propos abscons. Il ressent l'horreur primale de certaines situations : devoir pourfendre un cœur battant toutes les deux minutes, quelle sorte de séquelle cela peut-il laisser chez le bourreau de s'acharner ainsi à exterminer une vie ? Il ressent des échos entre différentes situations. Par exemple, il apparaît que la dernière image du prologue signifie que le nouveau-né a les tympans percés, qu'il sera donc sourd à vie. En lisant le monologue de Célestin, le lecteur peut le voir comme un individu parlant de sa différence, qui pourrait très bien être compris comme des propos relatifs à une infirmité, s'appliquant alors à la situation de ce nouveau-né qui va grandir sourd parmi des bien-entendants. 


Troisième tome des contes de la Pieuvre : troisième réussite exceptionnelle pour l'histoire, la reconstitution historique qui transpire l'amour du vieux Paris, la finesse de la narration visuelle, la richesse d'un récit populaire et ambitieux. En artisan méticuleux et incroyablement généreux, Gess réalise un chef d'œuvre ayant sa place aux côtés des œuvres littéraires populaires.



lundi 29 avril 2019

Un destin de trouveur: Un récit des contes de la Pieuvre

En quoi cela est-il on ?

Ce tome contient une histoire complète racontant la vie du Trouveur. Elle se déroule dans le même environnement que le premier tome de la série La malédiction de Gustave Babel (2017) avec l'apparition de personnages qui en sont tirés. Il est possible d'apprécier cette nouvelle histoire sans avoir lu la première, mais ce serait se priver d'une excellente lecture. Il est paru en 2019, publié par les éditions Delcourt, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. En début se trouve un court texte de l'auteur évoquant la situation du petit peuple de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, ainsi que les événements de la commune. Ce tome comprend un récit principal de 200 pages de bande dessinée, et un récit complémentaire consacré à la Bête (un personnage secondaire du récit) de 20 pages de bande dessinée.

L'histoire s'ouvre avec une lettre adressée par Jean-Baptiste Farges à son fils Émile, datée du 28 mai 1871, évoquant Du contrat Social (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et la Commune de Paris (1871). Pendant l'hiver 1888, dans l'impasse de la Cerisaie (treizième arrondissement), 2 policiers Émile Farges et Alphonse Lepic s'avancent prudemment arme à la main. Ils découvrent l'Hypnotiseur en train de s'adonner à sa sale besogne : assassiner une pauvre victime à grand coup de cane. Il utilise son talent pour faire s'agenouiller les 2 policiers dans la neige, car son talent annihile toute volonté. Il les contraint à lui indiquer comment ils l'ont trouvé : grâce au talent d'Émile Farges qui est un Trouveur. Il lance un caillou sur une carte en pensant à ce qu'il cherche et le caillou va se positionner à l'endroit correspondant. L'Hypnotiseur leur impose de l'oublier, de rêver de lui toutes les nuits sous la forme d'un crâne qui rit, et à Alphonse Lepic de se suicider avec son arme de service le lendemain.


Plus tard dans la nuit, quand Émile Farges et Alphonse Lepic reprennent connaissance, ils s'apprêtent à pénétrer dans l'église de la Trinité dans le neuvième arrondissement. Le caillou du Trouveur les balade dans l'église, sans les mener au criminel, les laissant interdits. Émile Farges se remémore quand enfant (en 1869) son père l'avait présenté à une vieille dame avec un talent, lui avait offert cadeau d'une valeur inestimable et qui peut-être aisément remplacé, et qu'elle avait indiqué qu'Émile dispose d'un talent de trouveur. En hiver 1888, Émile Farges explique à son épouse enceinte Léonie l'impasse où l'a mené son talent. Elle lui fait tester sur d'autres personnes à trouver, et le talent est opérationnel et précis. Dans la nuit, Émile Farges se réveille à 04h47 précise du fait d'un cauchemar éprouvant. Il se lève et va se préparer un café. En même temps, il teste à nouveau son talent pour trouver l'Hypnotiseur et le caillou lui indique encore l'église de la Trinité. Il s'y rend et trouve Alphonse Lepic déjà présent, tout aussi déconcerté en ayant reconstitué leur emploi du temps car il y a deux heures pendant lesquelles il ne sait pas ce qu'ils ont pu faire. Ils sortent de l'église et se rendent au commissariat.


Le lecteur a hâte de découvrir un nouveau conte de la Pieuvre, cette fois-ci centré sur un autre personnage que le premier. Il découvre la lettre du père d'Émile qui apporte une touche politique au récit, puis les méfaits de l'Hypnotiseur, l'histoire personnelle d'Émile par petits retours en arrière, ainsi que l'intrigue principale : l'enlèvement de Zélie la fille de la Bouche, et l'implication du Trouveur dans sa recherche. Il entre très facilement dans le récit : une enquête où l'on suit le policier, enfin plutôt une deuxième enquête qui s'apparente à une course contre la montre pour retrouver à temps l'enfant enlevé. Le principe est simple et l'intrigue se déroule de manière linaire (sauf pour les retours en arrière sur la relation entre Léonie & Émile). Cette forme de course-poursuite fournit une dynamique classique au récit, et le lecteur se laisse prendre au jeu de retrouver la demoiselle et de capturer la Bête. Il note que l'auteur met en œuvre des conventions de genre attendues et banales : la rivalité entre 2 policiers, le chantage exercé sur Émile Farges par l'organisation criminelle, l'obligation de collaborer entre des individus qui sont ennemis, l'emprise du crime organisé. En cours de route, Gess ajoute l'emploi de conventions d'autres genres. C'est ainsi que l'accumulation d'individus disposant de talents fait penser à des personnes que les pouvoirs mettent à l'écart de la société normale qui se défie d'eux, un peu comme un groupe de mutants dans l'univers partagé Marvel.


Le lecteur retrouve également les caractéristiques des pages de l'auteur : des dessins descriptifs dont les formes sont détourées avec un trait encré non lissé, souvent une teinte dominante par séquence, déclinée en nuances, une absence de volonté pour rendre les personnages beaux ou les endroits spectaculaires, des cases sagement rectangulaires, des pages comptant généralement entre 6 et 8 cases, avec des variations entre 3 à 11 par page, des phylactères pouvant occuper les 2 tiers d'une case. Il s'agit donc de dessins plutôt fonctionnels, assurant une narration visuelle efficace, ne cherchant pas à se faire admirer. La lecture donne la sensation d'une fluidité sans heurt, mais sans éclat non plus. Plus que ça, le ressenti du lecteur est plutôt celui de la simplicité, du plaisir immédiat et de la transparence quant aux influences et références. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu'en fait la banalité et la simplicité de la narration relèvent en fait d'une maîtrise sophistiquée et d'une grande générosité de conteur. L'auteur ne s'appuie sur aucun effet de manche pyrotechnique et indique explicitement à son lecteur d'où vient son inspiration. Lorsque le nombre de talents va augmentant, le lecteur de comics pense tout de suite aux X-Men, au fait que la population civile se défient d'eux et qu'ils sont obligés de vivre à part. Pour autant, il n'éprouve pas l'impression d'un plagiat. Au contraire, il prend progressivement conscience que Gess est parvenu à la quadrature du cercle : établir des superhéros français, sans impression de succédané des superhéros américains. Il s'agit bien d'individus dotés de superpouvoirs, mais ils ne portent pas de costume bariolé, ni ne lutte contre le crime par altruisme inné. Le fait qu'ils se reconnaissent entre eux tient autant de la visibilité de leur talent, qu'à une expérience de la vie similaire concernant la défiance dont ils sont l'objet.


Gess apporte la même attention à tous les éléments du récit, qu'à la coexistence contrainte des talents avec les êtres humains. Le lecteur peut très bien ne pas y prêter attention et savourer les déplacements des personnages à Paris et en proche banlieue. S'il connaît un ou deux de ces lieux, il se rend compte que ces dessins en apparence rapides et faciles décrivent avec exactitude leurs caractéristiques. Non seulement, la narration visuelle ne comporte pas d'endroit générique construit à la va-vite, mais en plus la cohérence des temps de déplacements, de la configuration des lieux est rigoureuse et fait que le lecteur éprouve la sensation d'y être. À nouveau cette dimension de la narration ne prend pas le pas sur l'histoire, n'est pas mise au premier plan pour être admirée. S'il le souhaite, le lecteur peut y attacher de l'intérêt, relire la courte introduction de l'auteur et y avoir la confirmation de son investissement pour satisfaire son goût du réel. C'est ce degré d'implication discret, restant en arrière-plan, qui aboutit à une aventure dont le plaisir de lecture est immédiat, sans besoin d'investissement ou de concentration. Les péripéties d'Émile Farges en acquièrent une consistance épatante, et une logique interne qui s'appuie sur cette reconstitution du réel. Au-delà de cet aspect, le lecteur ressent également l'honnêteté de la narration, l'humilité du narrateur, et sa générosité.


Le plaisir de lecture provient tout d'abord du mystère qui entoure l'Hypnotiseur (Émile Farges pourra-t-il se défaire de cet ordre hypnotique ?), puis du risque encouru par Zélie et sa mère, et du chantage sur la vie de Léonie et leur fille Claire. Le lecteur se rend compte progressivement de l'ampleur du récit qui s'apparente à un véritable roman, avec les différents personnages, leur histoire personnelle, leurs interactions. Gess ne se contente pas d'un récit mené par l'intrigue aux dépends des personnages. Ceux-ci acquièrent de l'épaisseur et de la personnalité au fur et à mesure des pages. Émile Farges est un simple policier consciencieux avec un talent particulier au début du récit. Petit à petit, le lecteur découvre l'influence de son père, sa relation avec sa femme et avec la communauté des Sœurs de l'Ubiquité (Mama-Brûleur, Léonie, Lisette & Mathilde, Margot, Colette, Clara), l'incidence que cela a sur ses opinions, ses convictions, ses valeurs héritées de son père, ses engagements. Il observe également Léonie, son talent et son caractère indissolublement liés, sa sollicitude pour son époux, sans incidence sur son autonomie. L'auteur fait en sorte que chaque personnage ne soit pas cantonné dans une simple dichotomie Bon ou Méchant. Même le Dresseur qui utilise un autre homme (la Bête) pour commettre ses assassinats raconte son histoire et le lecteur peut comprendre qui il est, comment il en est venu à adopter ce mode de vie, sans pour autant qu'il ne devienne un héros aux yeux du lecteur. Même Pluton, un autre homme de main sans pitié, acquiert une touche d'humanité quand Claire se rend compte d'une particularité le concernant. Il n'y a que 2 individus qui restent sans rien pour les racheter. Le premier est La Bouche (Édouard Ronsard) parce qu'il refuse de changer face à l'évidence. Le second est l'Hypnotiseur dans lequel le lecteur peut voir une forme de clin d'œil, pas simplement parce qu'il apparaît dans La malédiction de Gustave Babel, mais aussi parce qu'il est traqué en 1888, la même année où Jack l'Éventreur avait sévi à Withechapel. Coïncidence ? Je ne crois pas.


Le plaisir de lecture se trouve encore augmenté par les différents thèmes abordés. Gess ouvre chaque chapitre de son histoire avec une citation de Jean-Jacques Rousseau, extraite du Contrat Social, ou de Émile ou de l'éducation (1762). Le lecteur apprécie l'intérêt de ces extraits pour eux-mêmes, mais aussi mis en résonance par l'expérience de la Commune, ou par la manière dont les personnages ont été élevés, ou ont élevés leurs propres enfants. L'auteur évoque également la condition féminine au travers de la position sociale des personnages féminins, mais aussi des crimes commis contre elles, et de l'action des Sœurs de l'Ubiquité pour aider et même venger certaines femmes. Conscient de ces thématiques, le lecteur peut également reconnaître dans la notion de talent une forme d'expertise des personnes qui les possèdent, c’est-à-dire une métaphore de la manière dont l'excellence dans un métier ou un art place une personne un peu à part de la masse, sans qu'il ne s'agisse d'un discours élitiste. Le lecteur en identifie le mécanisme de mise à l'écart, de tentative de récupération par certains pour monétiser le talent des autres. Il sourit également quand, enfants, les personnes douées d'un talent doivent aller voir une vieille femme pour qu'elle identifie le talent, et doivent payer avec un cadeau d'une valeur inestimable et qui peut être aisément remplace, une formulation de conte. Le lecteur se fait alors la remarque que Gess lui-même dispose d'un talent de conteur extraordinaire, et que le questionnement d'Émile Farges (En cela est-il bon ?) est également celui de l'auteur quant à l'utilisation de son propre talent, à nouveau en toute humilité.


Ce deuxième récit des contes de la Pieuvre s'avère encore plus abouti que le premier qui est déjà extraordinaire. Gess raconte une histoire prenante, avec des personnages sympathiques ou au moins humains, avec une intrigue vive et inquiétante (n'oubliant pas le sous-titre de Conte de la Pieuvre), en abordant avec naturel des thèmes complexes et intelligents. L'auteur donne énormément au lecteur, en toute simplicité, en toute modestie, en toute générosité. Comme Mama-Brûleur le dit de Clara : il rend le monde plus vivable. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à appliquer la question de fond du récit (En quoi cela est-il bon ?) au présent récit, et à trouver une multitude de réponse. Chef d'œuvre.



jeudi 28 juin 2018

Malédiction de Gustave Babel

Et puis l'hypnotiseur fut lâché sur le monde.

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en 2017, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. Il commence par une page dense d'introduction (intitulée La pinacothèque de Babel), écrite par Serge Lehman, avec qui Gess a collaboré en particulier sur les séries La Brigade Chimérique (avec Fabrice Colin) et L'Œil de la nuit. La bande dessinée se déroule sur 195 pages.

En 1925, en Argentine, un jeune garçon approche d'une belle demeure en passant par l'immense pelouse. Il toque à la porte, abat froidement celui qui vient lui ouvrir, avec une arme à feu, et s'enfuit en courant. Gustave Babel savait que ce jour viendrait car la Pieuvre n'abandonne jamais. Gisant allongé sur le sol, avec une tâche rouge s'élargissant sur sa poitrine, il s'étonne de ne pas avoir plus mal que ça. Il se rappelle la première fois qu'il a échappé à la Pieuvre : en juin 1913, alors qu'il se trouvait à proximité de Glasgow pour assassiner Paul Hughtington. En arrivant à l'adresse indiquée, il avait été accueilli par madame Hughtington qui lui avait appris que son mari était décédé 2 jours auparavant. Babel avait pris le chemin du retour, traversant la Manche à bord d'un paquebot où il lisait Les Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire. Sur le pont, il est abordé par Even le Flahec, un jeune garçon qui lui demande s'il ne veut pas épouser sa mère, plutôt que de les laisser retourner auprès d'un grand-père tyrannique et violent.


Ayant débarqué au Havre, Gustave Babel prend le train pour rentrer à Paris. Il s'endort dans son compartiment face à une mère de famille et ses enfants. Il fait un rêve étrange envoûtant dans lequel il est en passe de se marier avec la mère d'Even. Puis il tombe à l'eau avec Even, il voit sa promise morte noyée glissant vers le fond. Il prend Even à bras le corps et le remonte à la surface. Il avise un radeau vers lequel il se dirige. Il s'agit en fait du lit de mort de Paul Hughtington sur lequel il repose. Ils le mettent à la baille et s'installe au milieu des bougies qui reposent sur le lit. Babel voit passer un paquebot au loin avec une femme qui ne le voit pas. Il se réveille en sursaut et se fait dénoncer par la mère de famille au contrôleur, parce qu'il tient entre ses mains Les fleurs du mal, un livre mis à l'index. De retour à Paris, Gustave Babel flâne dans les rues de Paris pour reprendre contact avec les commerçants de son quartier. Il entend la voix de son ami Cyprien Boule en train de donner un cours. Il va saluer Mado, une prostituée avec qui il a grandi pendant l'enfance, à qui il a donné le surnom de Filoche, elle-même le surnommant Tatave. Enfin, il arrive dans le quartier de la Pieuvre et se présente devant ses commanditaires : la Bouche, le Nez, l'Œil et l'Oreille. Ils lui confient un nouvel assassinat à accomplir.


Difficile de résister à l'attrait d'une bande dessinée bénéficiant d'une préface louangeuse de Serge Lehman, et réalisé par Gess, quand on a apprécié ses dessins un peu rugueux pour La brigade Chimérique, ou pour l'Œil de la Nuit. S'il est coutumier de ces auteurs, le lecteur sait également qu'il devra se laisser emmener par la narration. Effectivement le premier chapitre a de quoi décontenancer. Le personnage principal est mortellement touché dès la première page. Le premier récit d'une mission de Babel est anti climatique car sa cible est déjà morte de mort naturelle. Pour couronner le tout, la séquence de rêves dure pendant 13 pages et lie de manière assez simple des éléments apparus dans les pages précédentes, comme si ce rêve était une déformation très premier degré de ce qui est arrivé à Gustave Babel. Dans ce premier chapitre, le plus étonnant réside dans la proposition d'Even le Flahec, d'épouser sa mère. L'histoire commence donc sur un double échec : la mort du personnage principal et son incapacité à mener à bien son assassinat, sans que cela ne relève de sa responsabilité ou de sa faute, ce qui est encore plus frustrant pour Babel et pour le lecteur.


Dans la forme, l'auteur établit également des caractéristiques très fortes qui peuvent nécessiter un temps d'adaptation pour le lecteur. Chacun des 6 chapitres s'ouvre avec quelques vers, selon toute vraisemblance de la main de Gess, car rien n'indique le contraire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut lire ces vers au premier degré, et ne pas forcément y trouver un grand intérêt, ou il peut s'imprégner des images et des associations qu'ils charrient, et qui trouvent un écho dans chacun des chapitres. Ensuite, le lecteur se rend compte que les bordures de pages sont comme tachées par la couleur dominante lors des séquences de rêves, puis lors des séquences de souvenirs, comme si le passé imprégnait littéralement les pages que touche le lecteur. Ce qui peut sembler un simple artifice au départ finit par produire son effet, l'ambiance de la séquence déteignant sur les pages, jusqu'à les tacher. Gess utilise également les couleurs, en choisissant un ton majeur pour chaque séquence, et en le déclinant en nuances, ce qui donne à chaque scène une forte identité. Enfin toutes les séquences prennent comme personnage central Gustave Babel, et s'accompagnent pour plus de la moitié de son monologue intérieur. Une fois qu'il s'est adapté aux caractéristiques de ce mode narratif, le lecteur prend conscience qu'il est puissamment immersif. Par exemple, passé le premier chapitre, il ne fait plus aucun doute dans son esprit, que Babel est le héros de cette histoire, au vu du sentiment qu'il éprouve pour lui, devenu totalement oublieux de son métier d'assassin pour une société du crime organisé.


Avec la première page, le lecteur voit que Gess détoure les formes avec un trait de contour présentant des irrégularités : les traits qui devraient être droits (pour la bâtisse par exemple) ne le sont pas et donnent l'impression d'être vaguement tremblotés. De la même manière, les contours des aplats de noir donnent parfois l'impression de taches, d'ombres portées un peu vagues et légèrement exagérées. Ce choix produit un léger décalage par rapport à une représentation géométriquement exacte, induisant que la perception de certains éléments, ou de petits détails est passée par le prisme déformant de la conscience. Le lecteur en acquiert la certitude avec la chevelure de Gustave Babel. Celui-ci porte régulièrement un couvre-chef, de type chapeau melon. Or quand il ne porte pas ses cheveux sont dressés au-dessus de son crâne, sur une dizaine de centimètres, chevelure que le chapeau ne peut en aucun cas contenir. Le lecteur associe ces prises de liberté par rapport à la réalité à des licences artistiques de type poétique. Pour l'essentiel, le lecteur plonge dans un monde décrit dans le détail, avec des personnages faciles à identifier. De séquence en séquence, Gess prend le temps de représenter la façade de la riche demeure en Argentine, la campagne écossaise avec ses moutons, le pont supérieur du paquebot, la gare Saint Lazare, les rues de Paris parcourues par Babel à son retour, la chambre de Mado où elle reçoit les michetons, les couloirs de l'asile où se rend Babel pour un boulot, la chambre personnelle de Babel à la Ferme (établissement au calme du côté de Saint Ouen, les rues du Caire, etc. Gess nourrit chaque endroit avec assez de détails pour que le lecteur puisse s'y projeter.


L'artiste a effectué un excellent casting pour concevoir l'apparence de ses personnages, que ce soit le visage lunaire et la silhouette dégingandée de Gustave Babel, le corps émacié de Mado, le beau visage de Beau Parleur, le corps nerveux et le visage farouche d'Even, le visage souriant et ridé de mère Sautran, ou encore la silhouette menaçante de l'Hypnotiseur. Régulièrement, le lecteur est envoûté par une case ou par une prise de vue remarquables. La première séquence de rêve se déroule dans l'élément liquide, baignant dans une couleur violette pour une sensation onirique prenante. Le lecteur ressent de plein fouet le sentiment d'abandon quand la dame sur le pont ne s'aperçoit pas de la présence de Gustave. Le lecteur détaille avec plaisir les petites cases montrant les rues de Paris avec ses façades, ses commerces et ses habitants, lors du retour de Babel à Paris. Quelques pages plus loin, Gess le place dans une étrange position de voyeur alors que Mdo est en train d'effectuer une passe. Il voit son corps assez maigre, et la position très étrange de Babel sous le lit, pour une séquence aussi plausible qu'inimaginable. Lorsque Babel marche dans les rues du Caire, le lecteur est saisi par une sensation de chaleur, et de tension, des tueurs se dissimulant dans la foule, aux relents d'Indiana Jones, une référence bien assimilée et utilisée au profit du récit. À nouveau, il faut peut-être quelques pages pour s'habituer aux spécificités de la narration visuelle de Gess, mais une fois l'adaptation faite, le charme de ses pages opère à plein.


Avec la scène d'introduction et le premier contrat, le lecteur comprend qu'il a commencé un polar se déroulant au début du vingtième siècle, avec une reconstitution historique de bonne qualité. Avec le premier rêve, il ne sait pas trop sur quel pied danser. Avec l'arrivée à Paris, il comprend qu'il s'agit également d'un thriller dont il connaît déjà la fin, se déroulant dans le milieu du crime organisé. Avec le deuxième rêve, il ne sait plus trop quoi penser, car l'auteur installe un mystère relatif à la date du 24 février (on apprend plus tard l'année), ce qui va entraîner Gustave Babel dans une enquête. Avec la séquence de la passe de Mado, il se rend compte que Gess se place dans un registre réaliste, avec des individus contraints à une existence sordide, mais sans misérabilisme. Enfin il découvre qu'il y a un autre mystère : celui de l'identité de l'Hypnotiseur, et de sa relation passée avec Gustave Babel, dont les premiers indices se trouvent dans les rêves.


Qu'il ait lu ou non l'introduction de Serge Lehman, le lecteur prend également conscience que ce récit comporte aussi une dimension ésotérique combinée avec une forme de réalisme magique. Il y a bien sûr le don extraordinaire de Babel pour les langues, ce qui renvoie directement à son nom (c'est-à-dire une référence biblique), mais aussi les rêves qui donnent l'impression que l'inconscient de Babel s'exprime de manière quasi intelligible. Il faut encore mentionner le nom des 4 individus qui donnent les ordres de la Pieuvre à Babel : la Bouche, le Nez, l'Œil, l'Oreille, soit 4 des 5 sens. Le lecteur est tenté d'ajouter encore l'impossibilité pour Babel d'accomplir ses assassinats, et la manifestation ponctuelle de spectres. Il remarque également que l'auteur utilise quelques motifs visuels récurrents comme les stèles funéraires, mais aussi les bougies apparaissant aussi bien dans les rêves que dans la réalité. Il incite ainsi le lecteur à jouer à trouver et à établir des correspondances. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y percevoir une dimension psychanalytique (peut-être que le prénom de Babel renvoie à celui de Jung ?), ainsi que des possibilités d'interprétations plus ésotériques. Il revient alors à l'introduction érudite de Serge Lehman pour y confronter ses impressions et profiter de son éclairage.



Finalement la couverture ne dit pas grand-chose du récit, et le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il découvre une intrigue bien ficelée, des mystères intrigants, des dessins riches et puissants, un personnage attachant malgré sa profession, des personnages secondaires étonnants, des rêves pas si simplistes que le premier ne le laisse supposer. Il est vite happé par l'ambiance de chaque scène, par le monologue intérieur de Gustave Babel, par son histoire personnelle, par son drame, par les résonances existentielles avec ses propres états d'âme.