Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Contrat. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Contrat. Afficher tous les articles

lundi 29 septembre 2025

L'effet papillon

Personne n’est inemployable, ce n’est pas le travail qui manque, ni l’argent.


Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-quarante-sept pages de bande dessinées. Il se termine avec deux pages comprenant six photographies au total des locaux de l’association Papiole ainsi que quelques-unes de ses activités, un texte de deux pages de Laurent Grandguillaume (président de TZCLD), et une page de chronologie sur le droit à l’emploi, commençant avec les années 1830 (Louis Blanc, utopiste, propose de créer des ateliers sociaux pour les personnes sans travail et pour un travail qui permette de vivre dignement) à l’année 2024 (dix-sept structures nationales engagées pour l’emploi et la solidarité lance une Concertation nationale pour une loi du droit à l’emploi pour toutes et tous.). L’ouvrage s’achève avec une page de remerciements.


D’aussi loin qu’il se souvienne, Mathieu revoit les visages fermés des journalistes annonçant les chiffres du chômage. Les chiffres viennent de tomber. Les chiffres tombent. La classe politique chargée de résoudre ce fléau peine à trouver les mots. Certains dans le déni : Je traverse la rue et je vous trouve un travail. D’autres dans la résignation : Sur le chômage on a tout essayé. Le fléau continue de remplir les écrans avec des usines qui ferment et des familles qui se brisent. Et avec eux, une population qui craint le déclassement. Je fais comment pour trouver du boulot ? Y a rien dans la région. J’ai déjà été au chômage. Le chômage, c’est passer de la vie à la survie. Puis la télé se tait. Et après ? Que se passe-t-il loin des caméras ? Que deviennent ces femmes ? Que deviennent ces hommes ? Ceux qui ne retrouvent pas d’emploi durant des mois ? Ceux qui ont un corps trop usé ? Ou une valise trop lourde à porter ? Avons-nous définitivement accepté l’obscurité ? Non loin de chez Mathieu, des habitants ont décidé de ne pas se résigner. Ils ont rallumé une étincelle d’espoir. Il se sent attiré vers cette lueur naissante, comme un papillon dans la nuit. Il veut s’enivrer et témoigner de cette chaleur sociale. Si rare, si précieuse. Cette étincelle vient d’une expérimentation de lutte contre le chômage durable. Elle va naître aujourd’hui sous la forme d’un territoire. Il a acheté un carnet. Couverture moleskine. Format 18x25cm, 220g, 150 feuilles. 150 feuilles pour tourner une page.



L’expérimentation se nomme Territoires Zéro Chômeur Longue Durée dont l’acronyme est TZCLD. TZCLD, Mathieu aime bien. On dirait le nom d’un vaisseau spatial. En route vers un nouveau monde dans une BD de science-fiction. Pourtant, le lieu n’a rien de surnaturel. Il se situe entre la campagne et la ville, juste à côté d’une zone commerciale. Un territoire comme il en existe partout en France. D’ailleurs il a rendez-vous place de France. Une femme traverse la place avec un caddie. Un homme promène son meilleur ami, son chien. Il est neuf heures et demie. L’auteur pénètre dans les locaux de l’association TZCLD et il est accueilli par Gwen, président de l’entreprise Papiole, qui lui explique la nature du projet et sa genèse.


Le sous-titre explicite la nature de cette bande dessinée : Carnet en territoire zéro chômeur longue durée. Dans la première séquence, l’auteur évoque son rapport au chômage : les annonces perçues comme catastrophiques par un enfant regardant les journaux télévisés à l’époque, assimilant plus leur tonalité que leur réalité : entre une fatalité inéluctable et une condamnation. Le temps est venu pour lui de découvrir ce qui peut se passer après que cette terrible sentence se soit abattue sur un individu. Il effectue cette démarche de manière positive : aller à la découverte d’un dispositif de réinsertion dans le monde du travail, entre le retour à une vie normale et le miracle d’une grâce ou d’un pardon. L’ouvrage est divisé en quatre chapitres : la signature (du contrat des employés de l’entreprise Papiole), les clés (de fonctionnement de l’entreprise Papiole), les super-héros (assimilés aux Quatre Fantastiques /Fantastic Four), les activités (c’est-à-dire la production professionnelle de l’entreprise Papiole), Le vent. À chaque fois, Mathieu rencontre les personnes directement concernées, et il retranscrit leur parole. Pour les novices, le premier présente l’entreprise Papiole, ses débuts et ses premiers recrutements. Dans le troisième chapitre, Catherine (responsable du centre de ressources et de développement) présente les différentes institutions parties prenantes.



Le lecteur habitué à la bande dessinée de reportage se prépare à découvrir soit des dessins très minutieux et descriptifs dans une veine réaliste, soit des dessins dans une veine plus épurée avec une touche d’exagération comique pour les avatars des individus. Il découvre une approche plus originale : des dessins avec des traits de contour fins et un peu irréguliers, comme réalisés sur le vif, sans phase de repassage pour les peaufiner, de nature réaliste, avec un niveau de détails assez épuré, et une mise en couleurs légère, comme réalisée à l’aquarelle, jouant beaucoup sur des formes de bichromie. Ces choix graphiques apportent une identité visuelle très personnelle à l’ouvrage, mariant à la fois le concret et la banalité des personnes rencontrées, des lieux très ordinaires, et une sensibilité exprimant un grand respect, une volonté de se montrer fidèle aux propos tenus, sans s’imposer, sans être intrusif. Le lecteur absorbe inconsciemment des particularités diverses : la grande place laissée au blanc comme si l’artiste ne souhaitait pas encombrer ces moments, le passage de noir& blanc (avec des nuances de gris) de la télévision quand il était jeune, à un monde avec des touches de couleurs, pas forcément gaies, mais bien présentes, comme si le travail rendait de la consistance, ramenait des couleurs dans la vie de ces êtres humains. Il note de ci de là quelques silhouettes uniquement à l’aquarelle sans trait de contour. Il ralentit sa lecture pour apprécier le portrait de plusieurs travailleurs sociaux (pages quatre-vingt-dix et quatre-vingt-onze), à l’encre. Puis le recours à une famille de Playmobil le temps d’une case dans le contexte de la ressourcerie de jouets. Ou encore la représentation de branches d’arbres, pour un effet métaphorique, digne d’Edmond Baudoin lui-même.


La narration visuelle s’émancipe donc d’une illustration la plus réaliste possible d’un reportage, ou de la mise en scène de l’auteur sous un format humoristique, pour transcrire le respect et la délicatesse de l’auteur vis-à-vis de ses différents interlocuteurs. Ce n’est pas tant qu’il se montre précautionneux comme si ces futurs ex-chômeurs pouvaient être fragiles ou susceptibles ; il les aborde avec prévenance et même timidité conscient d’être dans une position plus privilégiée que la leur. D’un côté, le lecteur voit bien que certaines mises en page sont aérées jusqu’à l’économie, ou que la mise en scène consiste d’un plan taille et d’une personne parlant pour exposer son rôle ou son histoire, ou expliquer un dispositif. Dans le même temps, ces prises de vue correspondent parfaitement au moment, à la démarche de l’auteur, à l’objet de la rencontre et des questions posées. En outre, la narration visuelle s’avère diversifiée et variée, sans lassitude du lecteur du fait d’une narration qui serait trop aride ou trop minimaliste. Une fois l’ouvrage terminé, il conserve de nombreux visuels en tête : la sensation accablante des chiffres du chômage énoncés par les présentateurs télé, la magnifique fleur en origami, les branches d’arbre dénudées, le drapeau planté au sommet d’un pic de montagne, le ciel étoilé, la combinaison de ski de très grande taille, la cartographie des différentes entreprises publiques et privées participant à la réinsertion, le groupe de punk dont a fait partie Mathieu, les champs cultivés. Et surtout les différentes personnes rencontrées.



Le lecteur suit littéralement l’auteur allant à la découverte de l’entreprise Papiole, rencontrant ses responsables, ses bénévoles, et ses ex-chômeurs de longue durée ayant signé un contrat. Gwen lui explique le principe de l’entreprise créée dans le cadre de l'expérimentation nationale Territoire Zéro Chômage Longue Durée (TZCLD). Elle vise à lutter contre le chômage de longue durée en créant des emplois durables dans les secteurs utiles au territoire. Il fait le tour des locaux, rencontre un encadrant, assiste à la signature des premiers contrats, voit l’émotion de ces nouveaux employés réintégrant une forme considérée comme normale de citoyenneté. Impossible de résister à l’émotion organique et sincère de voir des personnes qui peuvent se remettre à un envisager un avenir. La compréhension de cette initiative se trouve augmentée par la présentation de l’écosystème des autres dispositifs tels que les ACI (Ateliers et Chantiers d’Insertion), les ESAT (Établissements et Service d’Accompagnement par le Travail), ou les ETTI (Entreprises de Travail Temporaire et d’Insertion). Et après, l’île d’EBE. L’île d’Entreprises à But d’Emploi. Par la suite, Mathieu retrace sa discussion avec Claudy, bénévole de l’épicerie sociale Pom Cassis, qui dit si bien la fragilité économique des personnes venant acheter des fruits et légumes, et aussi la fragilité économique de l’épicerie elle-même, et celle tout aussi terrible des employés de Papiole qui y travaillent. Le lecteur se trouve intimement touché par les différents témoignages : la terrible possibilité que l’État se désengage de ce dispositif, les espoirs régénérés par la signature d’un contrat, le souvenir de ceux qui ont succombé aux conséquences de la désocialisation, encore plus qu’à celles de l’absence de salaire ou de revenus financiers, l’importance à la fois démesurée et insoupçonnée, aussi bien financière que sociale, d’avoir un emploi. Il fait l’expérience indicible de la solidarité dans ce qu’elle a de plus pragmatique.


Le texte de la quatrième de couverture annonce : Face aux réalités de la vie économique et à l'augmentation du chômage, Mathieu Siam s'intéresse à la naissance d'une expérience territoriale près de chez lui : Territoires zéro chômeur longue durée (TZCLD). Un programme pas forcément enthousiasmant. Au contraire, le lecteur découvre une narration visuelle personnelle, aussi respectueuse que curieuse, timide et constructive. L’auteur présente avec une clarté simple et limpide ce qu’il découvre, à la fois l’expérience des encadrants, des employés, des bénévoles de Papiole, à la fois l’écosystème dans lequel cette entreprise évolue. Son empathie irradie littéralement le portrait qu’il dresse des individus qu’il rencontre, une chaleur humaine peu commune. Essentiel.



samedi 6 mai 2023

Lone Wolf & Cub T01 - Edition prestige

Si tu rencontres le bouddha, tue-le.


Article coécrit avec Barbüz, blogueur hautement recommandable - Ce tome comprend les quinze premiers chapitres de la série Lone Wolf and Cub, pour environ six cent soixante pages de manga, soit une moyenne de quarante pages par chapitre (rarement plus de cinquante). Le texte du premier rabat intérieur indique qu’il s’agit d’une édition complète en douze tomes, ce qui correspond au découpage de 2013-2016 par l’éditeur nord-américain Dark Horse Comics. Ces quinze épisodes ont tous été écrits par Kazuo Koike (1936-2019). Outre Lone Wolf and Cub (Kozure ōkami), Koike est connu pour Crying Freeman et Lady Snowblood. La partie graphique (les dessins, l’encrage, et – a priori – la mise en couleurs) a été réalisée par Gōseki Kojima (1928-2000). Il s’agit d’un manga en noir et blanc, dans une édition avec un sens de lecture de droite à gauche. Les pages originellement en couleur ont été réimprimées en nuances de gris car elles ne sont plus disponibles en couleur au Japon.


Cet épais volume (relié, avec jaquette cartonnée amovible) s’ouvre avec une préface de Xavier Guibert, qui évoque rapidement la vie des auteurs, et la particularité de la dynamique relationnelle entre Ogami Ittō et son fils Daigorō. Il se termine avec une galerie de trois illustrations en noir et blanc, une postface de trois pages présentant le Japon du clan Tokugawa à la fin du dix-septième siècle, et un glossaire de quatre pages comprenant cinquante-huit mots (elle est exhaustive à une poignée de mots près). En version originale, Lone Wolf and Cub compte cent-quarante-deux chapitres regroupés en vingt-huit tomes. La saga fut prépubliée entre 1970 et 1976, Weekly Manga Action, magazine de l'éditeur Futabasha. En plus de plusieurs prix Harvey, Lone Wolf and Cub a été récompensé du prix Eisner (posthume, le dessinateur, Gōseki Kojima étant décédé en 2000) de la meilleure édition américaine d'une œuvre internationale en 2001.



Fils à louer, sabre à louer. Dans une pièce sombre, à la lueur d’une bougie, un homme assis en seiza dépose cinq cents ryō sur un sanbou. Son mystérieux interlocuteur tire la petite table d’offrande à lui en s’aidant du fourreau de son sabre. L’autre explique la situation de son han. Leur seigneur est souffrant. Sugito Kenmotsu, le kuni-karō (conseiller) du han (fief) de Mibu, projette de le forcer à se retirer pour le remplacer par un fantoche. Des camarades du han ont bien tenté d’assassiner Kenmotsu, mais ils ont tous été stoppés par sa garde : aucun d’entre eux n’a survécu. Il précise que Kenmotsu est protégé par des maîtres sabreurs du Nen-Ryû, surnommés les huit de Mibu. Il demande à l’assassin de se servir de son sabre pour débarrasser leur seigneur de ces chacals. L’homme dans l’ombre l’informe qu’il utilisera la stratégie du Shima. Il se lève et prend son fils dans ses bras. Le lendemain, sur la route sous le soleil, le rōnin Ogami Ittō pousse le landau dans lequel dort son très jeune fils, Daigorō. Sur le kakemono qu’il a coincé dans sa ceinture est écrit : Fils à louer, sabre à louer, école du Suiō, Ittō Ogami. Les voyageurs qui le croisent s’interrogent et spéculent sur le sens de ces informations. Plus loin, sur un rocher en surplomb, deux samouraïs viennent de recevoir un message les avertissant de l’arrivée imminente d’un assassin qui voyage avec enfant, d’où son surnom : le loup solitaire et son petit.


Présence - Enfin une très belle édition pour ce premier manga que j’ai lu. C’était en 1987 et en anglais : une édition de First Comics dans le sens de lecture occidental, avec un remontage des cases, planche par planche pour respecter la volonté des auteurs qui voulaient que les détails historiques restent conformes, comme le sens de fermeture des kimonos, avec également pour effet d’avoir des personnages qui restaient droitiers. Le choc culturel fut total : première histoire de samouraï, ou plutôt de rōnin, première plongée dans le Japon médiéval, première exposition à un une narration visuelle de type Gekiga et même manga plus simplement, et en plus le responsable éditorial avait indiqué qu’il ne connaissait pas la longueur totale de l’œuvre, et qu’il recevait certains chapitres dans le désordre. Malheureusement First Comics ne parvint pas à la fin de cette aventure éditoriale, avec environ un tiers de l’œuvre publiée, mais avec de magnifiques couvertures de Frank Miller, puis Bill Sienkiewicz, Matt Wagner. Puis vint la première édition de Panini en français et dans le sens de lecture original, mais je m’arrêtais avant la fin et je n’ai jamais réussi à mettre la main sur les derniers tomes après coup.



Barbüz - Voilà une réédition que je n’attendais plus ! Poussé par un intérêt pour le Japon féodal qui ne s’est jamais éteint, j’ai découvert cette série (en partie) à sa sortie en version française, en 2003. Pour les amateurs, elle était déjà culte. Et puis, il y avait les couvertures de Frank Miller. Je ne me souviens plus combien de tomes j’ai lus : deux ou trois ? Pas beaucoup plus. Parce que déjà à l’époque, le syndrome de l’implacable PAL guettait. Normal, après une pause de plusieurs années sans bande dessinée puis une volonté de me cantonner d’abord aux comics et à la franco-belge, voilà que je voulais lire tout ce qui se présentait à moi avec avidité, y compris le manga. Cela ne dura point. Assez rapidement, je ressentis un fort déséquilibre entre mon rythme de lecture et celui des parutions, et je décidai de me recentrer sur quelques genres ; Lone Wolf and Cub et le manga en firent les frais. Des années plus tard, persuadé que j’étais passé à côté de quelque chose, je voulus me remettre à la série, mais la plupart des tomes étaient déjà épuisés ; une tendance qui s’est confirmée au fil du temps, avec des prix d’occasion de plus en plus délirants au fil des tomes (un phénomène prévisible). Cette réédition est donc bienvenue, même si j’aurais apprécié une édition limitée sous la forme d’un joli coffret avec les vingt-huit fascicules d’origine.


Dans ces quinze premiers chapitres, les histoires fonctionnent sur une dynamique identique dont la simplicité assure une efficacité redoutable, à tel point qu’elle est fébrilement attendue par le lecteur qui vient d’achever un chapitre : une personne (ou un groupe) loue les services d’Ogami Ittō pour un assassinat (ou plusieurs), pour un montant souvent fixé à cinq cents ryō, mais qui peut varier. Il s’en suit une période d’observation ou de stratégie, une confrontation verbale lors de laquelle les masques tombent, et l’application de la peine, qui dégénère parfois en massacre, voire en carnage incontrôlable.


Les intrigues montrent un bretteur professionnel de haut niveau, dont le passé demeure une énigme au long de ces quinze chapitres, sans émotion ou presque, sans remords (aucun) ni hésitation, prêt à mettre en danger la vie de son fils pour remplir son contrat, l’exposant à la mort violente de ses ennemis ainsi qu’aux brutalités que son père encaisse. Chaque chapitre se lit très rapidement, à l’exception d’une ou deux pages d’exposition sur les raisons du contrat passé, car l’assassin exige que le commanditaire lui dise tout.



Les dessins génèrent une sensation d’urgence fruste : du noir et blanc, des cases souvent un peu chargées qui nécessitent parfois toute l’attention du lecteur (il faut prendre plus de temps qu’un simple et rapide coup d’œil pour réussir à décrypter certaines planches plus complexes), un niveau de finition qui s’attache plus à la description sèche qu’à une expérience esthétique séduisante (bien que cela évolue au fil des chapitres), des traits et des hachures pour augmenter le relief et les textures, des traits monodirectionnels, parallèles et serrés, pour accentuer le mouvement, de nombreuses pages sans texte lors des combats, des onomatopées non traduites dans la case, dont la graphie se marie avec les dessins, et en même temps une forme d’expansion narrative donnant la sensation que les auteurs disposent d’un nombre de pages très important ce qui leur permet de jouer avec des plans longs de prise de vue. Kojima produit un travail particulièrement réussi sur l’expressivité, à commencer par Ogami Ittō, dans le visage, fermé en permanence (le gaillard n’esquisse guère de sourires), reflète toute l’âpreté et l’austérité de sa personnalité.


Ce premier tome enchaîne donc quinze contrats pour l’assassin (un par chapitre), passant d’un village à un autre, d’une situation à une autre, sans fil rouge, comme s’il s’agissait d’une suite d’aventures indépendantes les unes des autres, sans conséquence rémanente de l’une à l’autre. Déconnectés de toute continuité (si ce n’est leur numérotation), les chapitres peuvent d’ailleurs parfaitement se lire dans un ordre différent de celui qui est proposé (à une exception près : les VIII et IX). Les auteurs n’y dispensent qu’une ou deux informations sur le personnage principal, son ancienne fonction de Kogi Kaishakunin, comme s’il était immuable. L’homme, à l’issue de ce premier volume, conserve toute sa part de mystère.


De chapitre en chapitre, Ogami Ittō dispense la mort, sans faire de différence, sans remord, sans moralité. Il rencontre son commanditaire, exige toutes les informations sur la situation, effectue des remarques quand on lui ment, et il ne prend pas parti. Pourtant, de temps à autre, il effectue un jugement de valeur, ou il infléchit le cours des événements pour rester fidèle à son code de l’honneur. Il ne se dédie pas de son contrat, il en respecte la confidentialité. Il prépare ses missions, et il acquiert une nouvelle compétence si le contrat le nécessite, comme un cheminement spirituel pour parvenir à ce que son moi ne soit plus que vacuité, afin de pouvoir assassiner un saint homme, un bouddha. À la lecture de ce seul tome, il semble pourtant avoir renié le code de l’honneur en bafouant l’une des règles de sa fonction de Kogi Kaishakunin.


Le lecteur suit donc un beau héros ténébreux, au physique très avenant, expert en arts de la guerre, son esprit étant sous la coupe d’une forme de fatalité. Il ne renâcle pas à tuer chaque individu désigné par un contrat, les morts affectant sa façon d’habiter le monde, de le concevoir d’où cette sensation de fatalité face à la mort arbitraire. Il peut parfois faire montre d’une once d’humanité, une pitié fugace pour une victime ou un opprimé, et même une fièvre qui le fait délirer. Quelques situations permettent d’apprécier la force de caractère de cet homme, sa discipline. D’autres mettent en lumière son expérience, sa capacité à anticiper : sa connaissance de la stratégie du Shima, les accessoires du landau (jusqu’à un fond doublé de métal pour s’abriter derrière). De manière particulièrement choquante, il vagabonde de ville en ville avec son fils Daigorō qu’il expose à une partie de ces morts, de ces violences, dont il n’hésite pas à mettre la vie en danger. Ce choix sera expliqué dans un tome ultérieur. Par de petits moments anodins, les auteurs montrent que ce jeune garçon de trois ans est affecté par ce qu’il voit, et qu’il absorbe inconsciemment, comme une éponge, le comportement de son père qu’il prend comme exemple.



Toutes ces petites touches font d’Ogami Ittō un individu qui ne peut pas se réduire à un deus ex machina narratif. Ittō n'est pas un chevalier errant proprement dit ; c'est un rōnin qui a choisi la voie de l'assassin. Son code d'honneur est particulier ; il faudra un moment au lecteur pour le décrypter. Si l'homme ne manque pas de qualités (perspicacité, clairvoyance, franchise, honnêteté, courage, et stoïcité), c'est un impitoyable boucher. Cet homme, en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels, est particulièrement doué dans sa partie. Son attirail est étonnant ; son landau - toujours le même, qu'il pleuve, neige, ou vente - est tout autant un véhicule pour son enfant qu'un arsenal sur roulettes.


Versé dans l'art de la méditation, vraisemblablement cultivé, le gaillard est amateur d'adages qui ne deviennent lumineux que lors de la conclusion. Ittō, en plus d'être un escrimeur sans égal et un tacticien supérieur, n'est donc pas le premier rōnin venu. Il connaît "L'Art de la guerre", de Sun Tzu (544 av. J.-C. - 496 av. J.-C.), sur le bout des doigts, le stratège chinois Zhuge Liang (181-234), et des citations de Shingen Takeda (1521-1573). Sa réputation croissante et le bouche à oreille en font une légende vivante. Ittō ne trouvera jamais son égal ; il rencontrera cependant un reflet déformé, sorte de réminiscence d'une conscience qui remet en question son choix de la voie de l'assassin lors d'une bataille d'arguments qui finira en duel à mort. Ittō n'hésite pas à exposer son fils, qu'il utilise souvent comme leurre. Il va jusqu'à le préparer à la mort de son père et même à la sienne (page 333). Daigorō est donc moins son talon d'Achille que l'on pourrait le croire. Cela étant, Ittō prend soin de son fils, est conscient de ses besoins, et invoque les démons pour avoir une chance de le retrouver vivant (pages 352 et 375) ; l'attachement est donc fort et réel, c'est le premier vecteur d'émotions de la série, bien que Daigorō, âgé de trois ans, parle très peu.


Un commanditaire loue les services d’un assassin pour cinq cents ryō et celui-ci mènera sa mission à bien, et en ressortira vivant : le lecteur pourra douter que les auteurs puissent se renouveler ou développer une tension dramatique avec une dynamique aussi implacable et une issue courue d’avance. Au cours des chapitres, il constate que la variété provient des motifs des commanditaires : vengeance personnelle, ou enjeux politiques complexes découlant du contexte historique. Régulièrement, le commanditaire indique la cible et développe le contexte à l’assassin, dans une séquence d’une à deux pages, dense et explicative ; au début (les deux premiers chapitres), Ogami reste dans l’ombre. Le lecteur prend l’habitude de cette phase, et se concentre pour assimiler les informations, afin de savourer l’intrigue. Chaque commande provient d’un individu qui est étoffé au-delà du strict minimum, par ses motivations, et aussi par son attitude, ses gestes, les émotions visibles dans ses expressions de visage, son comportement avec d’autres personnages. Ainsi chaque situation s’incarne par le truchement de personnages secondaires créés et développés uniquement pour le chapitre, car à la fin le loup solitaire et son petit reprennent le chemin.


La structure est similaire d’un chapitre à l’autre : l’introduction, avec la scène de la commande de l’assassinat, une phase d’infiltration et d’observation, puis la résolution par le biais d’un combat. Pour autant, Koike applique quelques variations à son modèle en en faisant évoluer la structure, parfois par le recours à l’analepse. Quoi qu’il en soit, la qualité des intrigues surprend. Leur qualité ne chute jamais, et il y a là quelques sommets incroyables (chapitre IX : Prison). Au début assez élémentaires, elles finissent par gagner en complexité, d’autant que Koike pousse de plus en plus Ogami dans ses retranchements (chapitre XII : La Passe sans porte).


Il n’y a dans ces histoires aucun manichéisme. Les missions qu’Ogami Ittō accepte étant souvent tordues, il est difficile, voire impossible d’y déceler une forme de moralité ; un choix artistique intéressant qui permet à Koike de surprendre le lecteur en permanence.


Autre aspect central : la violence. Lone Wolf and Cub ne peut s’en départir. Elle n’est pas présente en permanence au fil des pages, mais elle clôt invariablement chaque histoire. Une violence parfois totalement débridée qui s’exprime par le fer la plupart du temps, ou par d’autres moyens en de plus rares occasions (le feu). Cette violence n’est pas que physique : elle prend également une forme psychologique. Les intrigants – et intrigantes, car les femmes jouent ici un rôle non négligeable – sont prêts à toutes les bassesses pour parvenir à leurs fins, qu’il s’agisse d’une vengeance, d’une magouille à préserver, d’une nécessité économique, d’un désir d’accéder au pouvoir. La plupart assument la cruauté de leurs actes sans remords, presque avec jouissance.


En outre, s’il n’y a guère de romance dans Lone Wolf and Cub, il y a néanmoins un peu de nudité et un soupçon d’érotisme, mais dans des séquences qui se déroulent sous la contrainte, qu’il s’agisse de viol ou de voyeurisme. Cette vision de l’humanité est peu encourageante. La série – en tout cas dans ces quinze chapitres – est également entièrement dénuée de tout élément fantastique, malgré quelques rêves étranges, certaines séquences qui reposent sur le contemplatif et le spirituel, et l’emprunt de quelques concepts et symboles de nature mystique. Quelques aspects métaphysiques achèvent de donner une saveur moins immédiate, mais plus profonde à certaines histoires.


Tout du long de ces quinze contrats, le lecteur perçoit et ressent la cohérence épatante de la série, ce qui est d’autant plus admirable vu qu’ils sont déconnectés les uns des autres. Une composante évidente réside dans les assassinats, souvent des duels ou des affrontements physiques contre plusieurs guerriers. Le premier d’entre eux se déroule sur quatre pages muettes : la violence est sèche et brutale, rapide et définitive. Les auteurs consacrent la pagination nécessaire pour montrer les attaques, les parades, les mouvements relatifs des uns par rapport aux autres, les tactiques particulières (armes ou utilisation de chevaux), mise à profit des caractéristiques du terrain (par exemple l’équivalent d’une via ferrata). Un combat peut durer de deux à douze pages en fonction du nombre d’ennemis, de leur adresse aux armes. Les auteurs ont pris le parti de refuser tout romantisme dans ces mises à mort : il s’agit de tuer et de gagner pour vivre par tous les moyens possibles, et les dessins peuvent devenir assez gore, jusqu’à tomber dans une forme d’outrance pleinement assumée : perforation de la chair et des corps, membres tranchés qui volent, individus estropiés, énucléation. Ponctués par des cris guerriers, les affrontements – tous à mort - s’avèrent sans pitié, effrayants, horribles.


La mort apparaît monstrueuse, grotesque, proportionnellement à la sauvagerie du combat. Les bretteurs sont concentrés sur leur survie, qui dépend de leur capacité à tuer, dans des moments d’une intensité paroxystique sans palabre ni dialogue. Le dénouement ne laisse néanmoins place à aucun doute. Ogami ne fait pas de quartier : sans pitié, il n’épargne personne. Ceux qui voudraient venger l’ami ou le parent tué sont prévenus ; Ogami, cependant, n’insistera guère pour les dissuader et ne refusera aucun combat. Dire qu’il est habité par une furie meurtrière serait à peine exagéré, tant il y a comme une rage aussi froide que sourde qui émane de lui, à un point que même ses commanditaires peuvent être choqués, tel le daikan d’Iwaki-Juku (page 121), avant de vomir : Mon Dieu ! Je ne lui ai pas demandé d’en faire autant.


Bien qu’aucun indice chronologique ne soit donné, la mention d’Edo permet de situer ces aventures pendant l’époque d’Edo (1600-1868), aussi appelée ou période Tokugawa ; bien qu’aucun autre élément (personnage, événement, etc.) ne permette d’être plus précis, la mention de famine peut sous-entendre que les progrès techniques n’ont pas encore touché le monde agricole, ce qui pourrait situer Lone Wolf and Cub au début du XVIIe siècle. Le lecteur perçoit rapidement que la reconstitution historique s’avère omniprésente. De manière évidente : les tenues vestimentaires, les coiffures, les objets et accessoires du quotidien, les différentes habitations, les panneaux décoratifs peints, les tatamis et autres meubles, les jeux d’enfants (jeu de cartes, toupie, cerf-volant), les villes, les clôtures et enceintes, les différentes formes de toitures, les ponts de pierre ou suspendus, les temples et leur statuaire, les milieux naturels traversés par les chemins et leur faune, avec éléments de flore également, sans oublier les armes et les véhicules (les embarcations, les palanquins). Le lecteur fait l’expérience de cette narration visuelle qui peut paraître paradoxale : parfois des scènes étirées sans décor en fond de case, et dans le même temps une densité d’informations visuelles extraordinaire, toujours incidentes, intégrées le plus naturellement du monde sous la forme de ce qui entoure les personnages, là où ils se trouvent, ce qu’ils utilisent ou simplement voient. Koike respecte également la toponymie historique japonaise. La plupart des villes citées existent, ou existaient à l’époque d’Edo : Sakushu, Himeji, Nagi, Iwaki, Mito, Kurobe, etc. 


Cette reconstitution historique comprend une autre dimension qui est apportée par les contrats de l’assassin, et quelques bribes de dialogue : le fonctionnement de la société japonaise de l’époque, avec son système de classes sociales (paysans, artisans, marchands, guerriers, nobles, samouraïs), ses obligations, les daimyos et leur province, le shogunat de la famille Tokugawa qui vit à Edo. Le lexique très fourni atteste du fait que le scénariste fait évoluer son personnage dans un contexte historique très précis et très documenté, qui affleure dans les intrigues, sans passer au premier plan. Le lecteur qui en connait déjà un peu plus sur la situation d’Ogami Ittō détecte deux ou trois remarques lors de conversations indiquant qu’il occupait précédemment une situation particulière, Kogi Kaishakunin, ce qui explique sa maîtrise des arts du combat. Cette dimension sociopolitique passe également par des informations visuelles : les uniformes de fonction, les tenues d’apparat, la déférence de certains personnages par rapport à d’autres attestant d’une hiérarchie sociale. Cela se retrouve également dans la forme des échanges verbaux, souvent influencés par le rapport entre les castes, en tout cas lorsque celui-ci a été clairement établi. Enfin, impossible d’ignorer l’importance des coutumes, le respect de la mémoire, celui de la parole, etc.


Malgré quelques scènes bucoliques qui invitent à la rêverie, Koike évite tout aspect romantique. De toute évidence, ce Japon féodal là n'est ni un modèle de gouvernance ou de transparence, ni une époque de lumières. Il y a une lutte larvée permanente entre Edo, la capitale, qui veut centraliser le pouvoir, et les daimyos des hans, qui désirent garder une certaine indépendance, mais aussi leurs prérogatives. Koike met en scène la corruption qui en découle, les jeux politiques mortels, et les luttes d’influence : des intrigues qui évoluent tragiquement, et qui se déroulent autant dans des châteaux que dans des villages, dont certains crèvent de faim (Koike évoque les révoltes paysannes). Le scénariste imagine des conflits sans publicité qui se déroulent loin de la capitale, des luttes de pouvoir où les clans font appel à des assassins afin de régler les problèmes de succession à coup de sabre ; au fond, une société qui préfère résoudre ses problèmes par la violence ultime, discrètement et rapidement, plutôt que de les exposer et de risquer un intolérable déshonneur.


La traduction a été effectuée par Makoto Ikebe et Yumena Miyanaga. Dans l’ensemble, leur texte est compréhensible. Néanmoins, relevons une tournure bancale, une coquille de ponctuation, trois fautes de concordance des temps, une de nombre, et une de mode. Cela reste trop.


Cinquante après leur parution initiale, ces chapitres ont conservé toute leur intensité, toute leur brutalité, tout leur drame. Lone Wolf and Cub est une œuvre incontournable pour tout fan de bande dessinée s’intéressant au Japon féodal et étant plus intéressé par une approche naturaliste que fantastique. Le lecteur s’immerge dans la période Edo reconstituée de manière remarquablement dense et aérée, pour découvrir un assassin à louer, implacable et infaillible, accomplissant ses missions sans pitié, en mettant son fils en danger, dans des accès de violence crue. La narration visuelle combine une remarquable qualité descriptive, avec un sentiment de spontanéité, des scènes comme prises sur le vif, en sachant aussi bien transcrire l’urgence vitale d’un combat, que la beauté contemplative d’un paysage. Le lecteur se sent emporté par l’exotisme du Japon de la fin du dix-septième siècle, fasciné par ce tueur professionnel, bringuebalé par des manigances politiques, bouleversé par des vies brutalisées par des traumatismes sur lesquels l’individu n’a aucune prise. Avec le recul, le lecteur, s’il s’est immergé dans d’autres genres, aura une idée de ce que Lone Wolf and Cub a apporté à certains auteurs de bande dessinée occidentale.



lundi 29 avril 2019

Un destin de trouveur: Un récit des contes de la Pieuvre

En quoi cela est-il on ?

Ce tome contient une histoire complète racontant la vie du Trouveur. Elle se déroule dans le même environnement que le premier tome de la série La malédiction de Gustave Babel (2017) avec l'apparition de personnages qui en sont tirés. Il est possible d'apprécier cette nouvelle histoire sans avoir lu la première, mais ce serait se priver d'une excellente lecture. Il est paru en 2019, publié par les éditions Delcourt, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. En début se trouve un court texte de l'auteur évoquant la situation du petit peuple de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, ainsi que les événements de la commune. Ce tome comprend un récit principal de 200 pages de bande dessinée, et un récit complémentaire consacré à la Bête (un personnage secondaire du récit) de 20 pages de bande dessinée.

L'histoire s'ouvre avec une lettre adressée par Jean-Baptiste Farges à son fils Émile, datée du 28 mai 1871, évoquant Du contrat Social (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et la Commune de Paris (1871). Pendant l'hiver 1888, dans l'impasse de la Cerisaie (treizième arrondissement), 2 policiers Émile Farges et Alphonse Lepic s'avancent prudemment arme à la main. Ils découvrent l'Hypnotiseur en train de s'adonner à sa sale besogne : assassiner une pauvre victime à grand coup de cane. Il utilise son talent pour faire s'agenouiller les 2 policiers dans la neige, car son talent annihile toute volonté. Il les contraint à lui indiquer comment ils l'ont trouvé : grâce au talent d'Émile Farges qui est un Trouveur. Il lance un caillou sur une carte en pensant à ce qu'il cherche et le caillou va se positionner à l'endroit correspondant. L'Hypnotiseur leur impose de l'oublier, de rêver de lui toutes les nuits sous la forme d'un crâne qui rit, et à Alphonse Lepic de se suicider avec son arme de service le lendemain.


Plus tard dans la nuit, quand Émile Farges et Alphonse Lepic reprennent connaissance, ils s'apprêtent à pénétrer dans l'église de la Trinité dans le neuvième arrondissement. Le caillou du Trouveur les balade dans l'église, sans les mener au criminel, les laissant interdits. Émile Farges se remémore quand enfant (en 1869) son père l'avait présenté à une vieille dame avec un talent, lui avait offert cadeau d'une valeur inestimable et qui peut-être aisément remplacé, et qu'elle avait indiqué qu'Émile dispose d'un talent de trouveur. En hiver 1888, Émile Farges explique à son épouse enceinte Léonie l'impasse où l'a mené son talent. Elle lui fait tester sur d'autres personnes à trouver, et le talent est opérationnel et précis. Dans la nuit, Émile Farges se réveille à 04h47 précise du fait d'un cauchemar éprouvant. Il se lève et va se préparer un café. En même temps, il teste à nouveau son talent pour trouver l'Hypnotiseur et le caillou lui indique encore l'église de la Trinité. Il s'y rend et trouve Alphonse Lepic déjà présent, tout aussi déconcerté en ayant reconstitué leur emploi du temps car il y a deux heures pendant lesquelles il ne sait pas ce qu'ils ont pu faire. Ils sortent de l'église et se rendent au commissariat.


Le lecteur a hâte de découvrir un nouveau conte de la Pieuvre, cette fois-ci centré sur un autre personnage que le premier. Il découvre la lettre du père d'Émile qui apporte une touche politique au récit, puis les méfaits de l'Hypnotiseur, l'histoire personnelle d'Émile par petits retours en arrière, ainsi que l'intrigue principale : l'enlèvement de Zélie la fille de la Bouche, et l'implication du Trouveur dans sa recherche. Il entre très facilement dans le récit : une enquête où l'on suit le policier, enfin plutôt une deuxième enquête qui s'apparente à une course contre la montre pour retrouver à temps l'enfant enlevé. Le principe est simple et l'intrigue se déroule de manière linaire (sauf pour les retours en arrière sur la relation entre Léonie & Émile). Cette forme de course-poursuite fournit une dynamique classique au récit, et le lecteur se laisse prendre au jeu de retrouver la demoiselle et de capturer la Bête. Il note que l'auteur met en œuvre des conventions de genre attendues et banales : la rivalité entre 2 policiers, le chantage exercé sur Émile Farges par l'organisation criminelle, l'obligation de collaborer entre des individus qui sont ennemis, l'emprise du crime organisé. En cours de route, Gess ajoute l'emploi de conventions d'autres genres. C'est ainsi que l'accumulation d'individus disposant de talents fait penser à des personnes que les pouvoirs mettent à l'écart de la société normale qui se défie d'eux, un peu comme un groupe de mutants dans l'univers partagé Marvel.


Le lecteur retrouve également les caractéristiques des pages de l'auteur : des dessins descriptifs dont les formes sont détourées avec un trait encré non lissé, souvent une teinte dominante par séquence, déclinée en nuances, une absence de volonté pour rendre les personnages beaux ou les endroits spectaculaires, des cases sagement rectangulaires, des pages comptant généralement entre 6 et 8 cases, avec des variations entre 3 à 11 par page, des phylactères pouvant occuper les 2 tiers d'une case. Il s'agit donc de dessins plutôt fonctionnels, assurant une narration visuelle efficace, ne cherchant pas à se faire admirer. La lecture donne la sensation d'une fluidité sans heurt, mais sans éclat non plus. Plus que ça, le ressenti du lecteur est plutôt celui de la simplicité, du plaisir immédiat et de la transparence quant aux influences et références. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu'en fait la banalité et la simplicité de la narration relèvent en fait d'une maîtrise sophistiquée et d'une grande générosité de conteur. L'auteur ne s'appuie sur aucun effet de manche pyrotechnique et indique explicitement à son lecteur d'où vient son inspiration. Lorsque le nombre de talents va augmentant, le lecteur de comics pense tout de suite aux X-Men, au fait que la population civile se défient d'eux et qu'ils sont obligés de vivre à part. Pour autant, il n'éprouve pas l'impression d'un plagiat. Au contraire, il prend progressivement conscience que Gess est parvenu à la quadrature du cercle : établir des superhéros français, sans impression de succédané des superhéros américains. Il s'agit bien d'individus dotés de superpouvoirs, mais ils ne portent pas de costume bariolé, ni ne lutte contre le crime par altruisme inné. Le fait qu'ils se reconnaissent entre eux tient autant de la visibilité de leur talent, qu'à une expérience de la vie similaire concernant la défiance dont ils sont l'objet.


Gess apporte la même attention à tous les éléments du récit, qu'à la coexistence contrainte des talents avec les êtres humains. Le lecteur peut très bien ne pas y prêter attention et savourer les déplacements des personnages à Paris et en proche banlieue. S'il connaît un ou deux de ces lieux, il se rend compte que ces dessins en apparence rapides et faciles décrivent avec exactitude leurs caractéristiques. Non seulement, la narration visuelle ne comporte pas d'endroit générique construit à la va-vite, mais en plus la cohérence des temps de déplacements, de la configuration des lieux est rigoureuse et fait que le lecteur éprouve la sensation d'y être. À nouveau cette dimension de la narration ne prend pas le pas sur l'histoire, n'est pas mise au premier plan pour être admirée. S'il le souhaite, le lecteur peut y attacher de l'intérêt, relire la courte introduction de l'auteur et y avoir la confirmation de son investissement pour satisfaire son goût du réel. C'est ce degré d'implication discret, restant en arrière-plan, qui aboutit à une aventure dont le plaisir de lecture est immédiat, sans besoin d'investissement ou de concentration. Les péripéties d'Émile Farges en acquièrent une consistance épatante, et une logique interne qui s'appuie sur cette reconstitution du réel. Au-delà de cet aspect, le lecteur ressent également l'honnêteté de la narration, l'humilité du narrateur, et sa générosité.


Le plaisir de lecture provient tout d'abord du mystère qui entoure l'Hypnotiseur (Émile Farges pourra-t-il se défaire de cet ordre hypnotique ?), puis du risque encouru par Zélie et sa mère, et du chantage sur la vie de Léonie et leur fille Claire. Le lecteur se rend compte progressivement de l'ampleur du récit qui s'apparente à un véritable roman, avec les différents personnages, leur histoire personnelle, leurs interactions. Gess ne se contente pas d'un récit mené par l'intrigue aux dépends des personnages. Ceux-ci acquièrent de l'épaisseur et de la personnalité au fur et à mesure des pages. Émile Farges est un simple policier consciencieux avec un talent particulier au début du récit. Petit à petit, le lecteur découvre l'influence de son père, sa relation avec sa femme et avec la communauté des Sœurs de l'Ubiquité (Mama-Brûleur, Léonie, Lisette & Mathilde, Margot, Colette, Clara), l'incidence que cela a sur ses opinions, ses convictions, ses valeurs héritées de son père, ses engagements. Il observe également Léonie, son talent et son caractère indissolublement liés, sa sollicitude pour son époux, sans incidence sur son autonomie. L'auteur fait en sorte que chaque personnage ne soit pas cantonné dans une simple dichotomie Bon ou Méchant. Même le Dresseur qui utilise un autre homme (la Bête) pour commettre ses assassinats raconte son histoire et le lecteur peut comprendre qui il est, comment il en est venu à adopter ce mode de vie, sans pour autant qu'il ne devienne un héros aux yeux du lecteur. Même Pluton, un autre homme de main sans pitié, acquiert une touche d'humanité quand Claire se rend compte d'une particularité le concernant. Il n'y a que 2 individus qui restent sans rien pour les racheter. Le premier est La Bouche (Édouard Ronsard) parce qu'il refuse de changer face à l'évidence. Le second est l'Hypnotiseur dans lequel le lecteur peut voir une forme de clin d'œil, pas simplement parce qu'il apparaît dans La malédiction de Gustave Babel, mais aussi parce qu'il est traqué en 1888, la même année où Jack l'Éventreur avait sévi à Withechapel. Coïncidence ? Je ne crois pas.


Le plaisir de lecture se trouve encore augmenté par les différents thèmes abordés. Gess ouvre chaque chapitre de son histoire avec une citation de Jean-Jacques Rousseau, extraite du Contrat Social, ou de Émile ou de l'éducation (1762). Le lecteur apprécie l'intérêt de ces extraits pour eux-mêmes, mais aussi mis en résonance par l'expérience de la Commune, ou par la manière dont les personnages ont été élevés, ou ont élevés leurs propres enfants. L'auteur évoque également la condition féminine au travers de la position sociale des personnages féminins, mais aussi des crimes commis contre elles, et de l'action des Sœurs de l'Ubiquité pour aider et même venger certaines femmes. Conscient de ces thématiques, le lecteur peut également reconnaître dans la notion de talent une forme d'expertise des personnes qui les possèdent, c’est-à-dire une métaphore de la manière dont l'excellence dans un métier ou un art place une personne un peu à part de la masse, sans qu'il ne s'agisse d'un discours élitiste. Le lecteur en identifie le mécanisme de mise à l'écart, de tentative de récupération par certains pour monétiser le talent des autres. Il sourit également quand, enfants, les personnes douées d'un talent doivent aller voir une vieille femme pour qu'elle identifie le talent, et doivent payer avec un cadeau d'une valeur inestimable et qui peut être aisément remplace, une formulation de conte. Le lecteur se fait alors la remarque que Gess lui-même dispose d'un talent de conteur extraordinaire, et que le questionnement d'Émile Farges (En cela est-il bon ?) est également celui de l'auteur quant à l'utilisation de son propre talent, à nouveau en toute humilité.


Ce deuxième récit des contes de la Pieuvre s'avère encore plus abouti que le premier qui est déjà extraordinaire. Gess raconte une histoire prenante, avec des personnages sympathiques ou au moins humains, avec une intrigue vive et inquiétante (n'oubliant pas le sous-titre de Conte de la Pieuvre), en abordant avec naturel des thèmes complexes et intelligents. L'auteur donne énormément au lecteur, en toute simplicité, en toute modestie, en toute générosité. Comme Mama-Brûleur le dit de Clara : il rend le monde plus vivable. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à appliquer la question de fond du récit (En quoi cela est-il bon ?) au présent récit, et à trouver une multitude de réponse. Chef d'œuvre.